‹ Théologie de la religion naturelleChapitre 6 sur 51 · SECTION TROISIÈME · texte numérisé non relu

SECTION TROISIÈME

Des témoignages des sens.

L'esprit, qui se distingue d'une manière infaillible des objets impersonnels qu'il perçoit, donne le nom général de matière à ce qui lui apparaît comme figuré, coloré, mobile, pesant, sonore, odorant, savoureux, et il appelle corps, ce magnifique organisme matériel qui correspond à ses sens, au moyen desquels il perçoit le monde physique.

Les sens, comme l'atteste la conscience, nous font connaître infailliblement l'existence d'objets matériels, mais ils ne nous donnent pas d'indications exactes sur leur état réel , comme , entre autres preuves^ Texpérience le démontre.

Si, pour rappeler un phénomène connu, nous regardons dans une eau paisible et claire un bâton à demi plongé dans cette eau et penché par rapport à la surface de l'eau, le bâton, à partir de cette surface,

nous paraîtra visiblement former un angle, d'autant moins obtus cpie le bâton sera plus oblique. Si nous n'avions que cette perception pour connaître l'état réerdu bâton, nous alarmerions simplement qu'il est rompu. Mais si, sans rien déranger, nous faisons glisser nos doigts sur le bâton, vers la partie de Tangle accusé par la vue, le sens du toucher, qui perçoit Jes angles, nous donnera le témoignage d'un bâton droit, et ces deux sens seront en contradiction, de telle sorte qu'en l'absence de tou*e autre perception nous pourrions bien affirmer que ce bâton est en un état quelconque, c'est-à-dire qu'il est, mais nous ne saurions pas en quel état il se trouve réellement.

Il est vrai que, si nous retirons le bâton de l'eau, les deux sens de la vue et du toucher s'accorderont pour attester que le bâton est droit. Mais il n'y a pas pour nous de garantie infaillible que ces deux sens, dont un nous a déjà trompés, sont alors tous les deux véridiques. Il se peut que l'un et l'autre soient faux.

Un homme qui a perdu un bras sent des attouchements aux doigts de ce membre qu'il n'a plus, La vue, dont les témoignages sont très-souvent fautifs, donne dans plusieurs circonstances la perception d'une couleur par les mêmes objets qui nous pa-»

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raisscot d'autres fois d'une couleur différente. L'ouïe témoigne souvent que tel bruit vient de tel côté, tandis que nous avons lieu de penser qu'il vient d'un autre c6té. Le goût nous fait parfois paraître amer ce que nous sentons d'autres fois être doux. L'odorat, enfin, nous fait plus ou moins défaut.

L'usage normal et simultané de nos divers sens nous permet de corriger plusieurs témoignages sensibles erronés, et la physique explique à peu près toutes les erreurs connues. Mais nous ne pouvons pas nous flatter de n'être sensiblement trompés que lorsque nous pouvons détruire l'effet de l'erreur : nous sommes probablement victimes sans le savoir d'une foule d'erreurs dues aux témoignages des sens. Il nous est donc impossible d'àfTirmer infailliblement que les objets matériels sont ce qu'ils nous paraissent. Mais, quoi qu'ils soient, ils sont de quelque manière : ils sont.

Or, le faillible n'est pas le faux, et Timpossibi-^ lité où nous sommes d'affinner ce qu*est l'état absolu des choses matérielles, impossibilité dont nous n'avons connaissance qu'à un ftge assez avancé de la vie, ne saurait être une cause d'inaction pour nous, car nous avons été constitués de telle sorte que nous agissons naturellement^ dès l'origine, en conséquence

de telle ou telle apparence physique. Et lorsque Texpérience vient nous avertir des erreurs possibles, rhabitude prise d'user des objets matériels selon ce qu'ils paraissent prévaut sur l'idée nouvelle de quelques chances d'erreur. Nos intérêts physiques n'ayant d'ailleurs qu'une importance limitée, les témoignages des sens seraient inutilement infaillibles. D'où le

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