CHAPITRE n
Nous entendons ici, par révélation divine, ainsi que nous l'avons établi dans le chapitre précédent, cette action surnatm^elle par laquelle Dieu enseigne à certains hommes certaines vérités dont ces mêmes hommes se servent ensuite pour instruire leurs semblables de la religion et de leurs devoirs.
Ce n'est pas seulement contre les déistes anciens et modernes
que nous avons entrepris cette grave discussion ; nous l'avons entreprise aussi contre les rationalistes modernes , qui n'admettent de révélation que la révélation naturelle ou la manifestation de Dieu , découlant des œuvres de la nature ; révélation qu'ils divisent en révélation universelle ou commune, et en révélation ^particulière, (Or la révélation universelle) , d'après leurs sentiments, c'est celle qui découle des facultés naturelles de l'esprit et des autres secours de la nature tout entière, qui Dorte l'homme à concevoir et à honorer la connaissance des choses divines. La révélation particulière, qui est en même temps médiate (1), est celle qui est contenue dans l'ensemhle des choses qui découlent de la nature, dont Dieu est l'auteur, et qui portent certains hommes plutôt €[ue les autres à connaître les principes de la vraie religion , comme elles sont en rapport avec les désirs les plus populaires; on les livre aux autres avec le succès le plus grand (2). Mais, avant de pénétrer plus avant dans notre sujet, et dans l'intérêt d'une plus grande lucidité, remarquons que l'objet de la révélation peut être, ou les vérités d'un ordre supérieur à la raison humaine ; nous avons dit que les mystères étaient de ce genre , de même que les choses qui dépendent de la libre volonté de Dieu; l'homme, sans la^révélation, ne saurait en aucune manière les connaître; ïa^révélation ouïes vérités qui ne dépassent pas les limites de la raison humaine; telles sont les choses dont l'homme peut^ absolument parlant , acquérir la connaissance à l'aide du raisonnement, V. G. l'existence de Dieu, l'immortalité de l'ame, les devoirs de l'homme envers Dieu, envers soi-même et envers la société, et autreâ choses semblables.
Or donc , lorsque nous établissons la nécessité de la révélation divine , nous n'entendons pas parler des vérités du premier
(1) Hœpfner, Manière de parfaitement comprendre la différence qu'il y a entre l'effcacifé médiate et immédiate de Dieu. Leips., 1827, p. 21. Ceux qui défendent l'efficacité médiate de Dieu, distinguent soigneusement entre la conjiaissance subjective et la connaissance objective de Dieu. Ils ne nient donc pas que si on considère Dieu objectivement, il agisse immédiatement sur le monde; ils affirment même que c'est lui qui fait immédiatement tout ce qui se fait. Mais ils nient qu'il nous soit donné de sentir et connaître Dieu subjectivemant, en tant qu'il agit immédiatement. Quelle belle doctrine! C'est ce qu'enseigne entre autres Baumgarten Crusius, Notions du médiat et de l'immédiat dans l'enseignement théologique, léna, 1827; et Fischer, Introduction à la Théol. dogm. de l'Eglise évangélique, Tubingue, 1828 , p. 88 et suivantes.
(2) C'est ainsi que Wegscheider expose tout son système dans l'ouvrage cité, Proleg., 1, § 12. On voit ici jusqu'où est allé le protestantisme en Allemagne , et les soins qu'il met à détruire la révélation dans son entier.
ordre, puisqu'il a été établi que leur connaissance ne nous était qu'li^othétiquement nécessaire ; c'est-à-dire en tant que Dieu veut, par leur connaissance et par la foi que nous leur donnons, nous conduire au salut; car, comme il y a plutôt ici supposition que preuve de la révélation , il ne nous est pas possible d'en établir de ce côté la nécessité telle que nous l'entendons.
n nous reste donc à rapporter la nécessité de la révélation dont nous parlons aux vérités du second ordre. Mais comme les vérités de ce second ordre ne sortent pas des limites de la raison humaine , et que par conséquent la raison humaine peut, absolument parlant, les connaître, il est évident que nous ne pouvons pas ici rous livrer à une controverse qui tende à prouver la nécessité absolue, comme on le dit, de cette révélation, mais seulement la nécessité qu'ils appellent morale; c'est donc dans ce sens que nous défendons la nécessité de la révélation. Mais afin d'échapper aux embûches sans nombre que nous tendent les adversaires auxquels nous avons affaire j relativement aux forces de la raison, de la dignité et de h condition de l'homme , sur lesquelles les déistes et les rationalistes nous accusent d'être injurieux en les rabaissant pour établir la nécessité de notre révélation; en outre, pour ne paraître pas même faire une pétition de principes, comme s'en plaignent encore ces mêmes adversaires , lorsque nous supposons que la faiblesse de la nature humaine découle du péché de notre premier père; afin, dis-je, d'éviter ces désagréments, il nous a semblé qu'il y avait une voie plus courte pour traiter la chose de laquelle nous nous occupons; elle découle du fait même de l'expérience, d'une expérience pubhque, universelle, constante, que personne ne saurait révoquer en doute.
n y a en effet, d'après le témoignage de tous les monuments historiques , deux choses qui sont certaines : 1° c'est que le genre humain tout entier, abandonné à lui-même, s'est honteusement écarté plus ou moins des sentiers de la vérité , soit ^ant au culte , soit quant aux mœurs et aux principes des devoirs; 2° c'est que la sagesse et l'habileté de l'homme n'ont jamais pu ramener les peuples à des principes sages. C'est avec raison, par conséquent, que nous en concluons qu'une révélation surnaturelle quelconque est nécessaire; soit pour que les hommes rendent à Dieu un culte digne de lui et qu'ils embrassent les autres enseignements qui conviennent à l'homme.
soit pour qu'il soit contenu dans les limites de ses devoirs. Nous procédons donc comme il suit : '
PROPOSITION I
Comme il n'est pas un seul peuple privé de la révélation qui ait rendu à Dieu un culte digne de lui, et qui ne soit tombé dans les erreurs les plus absurdes contre les principes de la saine morale, on en conclut avec droit quune révélation surnaturelle est divine et nécessaire.
Comme il est question , dans la première partie de Ténoncé de la proposition j d'un fait connu et admis de tout le monde, et que personne ne réclame contre, il nous serait permis de le supposer. Nous allons cependant, pour l'établir d'une manière plus positive, rapporter sommairement quelques preuves extraites des monuments anciens. Et d'abord que les peuples privés de la révélation aient honoré plusieurs dieux, c'est une chose connue de tout le monde. Le culte des astres a surtout été pratiqué chez tous les peuples de l'Orient, les Chaldéens, les Perses, les Phéniciens (1). La doctrine des deux principes, qui est encore en vigueur aux Tndes et au Japon, régna pareillement chez les plus anciens peuples de l'Orient , et fut le fondement de leur religion et de leur théologie (2) . Il y en eut quelquesuns qui vénérèrent de vils animaux, et, qui plus est, rendirent un culte à des plantes et à des oignons, comme les Egyptiens (3); presque tous eurent pour dieux des idoles. Maiâ , bien que nous convenions que tous ne furent peut-être pas assez insensés pour adorer comme dieux le bois et la pierre, pour être sincères , néanmoins , et pour ne pas contredire les monuments les plus clairs, nous ne pouvons dissimuler que les idoles furent communément regardées et honorées par eux comme des dieux (4). Les Grecs et les Romains adorèrent en outre comme des dieux les génies et les héros, soit qu'ils
(1) Voy. le Voyage de Cyrus, par M. de Ramsay, in-8.
(2) Ibid.
(3) Voy. Flav. Josèphe, contre Appion, liv. I, c. 9, n. 3, et liv. II, c. 4.
(4) Gerdil, dans ses Instructions sur l'unité de Dieu, rapporte que lesTyriens enchainèrent l'image d'Hercule, de peur qu'il ne s'enfuit. Les peuples de la Guinée ont encore des figures appelées fétiches, auxquelles ils attribuent une puissance divine. Je ne rapporterai point les preuves que l'on pourrait tirer de l'Ecriture sainte et de F. Josèphe. Mais il suffit, pour fermer la bouche aux
DE LA NËCESSITjG DE LA RÉVÉLATION. 21
vécussent ou qu'ils fussent morts (1); je ne parlerai point ici des autres nations : il n'est personne qui n'en connaisse l'histoire.
n est pareillement établi pour nous que les nations païennes attribuèrent à leurs dieux toutes les passions et tous les vices , et qu'elles les ont présentés comme les patrons de ces mêmes passions et de ces mêmes vices , ainsi qu'on peut s'en convaincre par la lecture des anciens poètes ^ Homère , et surtout Virgile.
n est certain enfin que le culte des païens tout entier n'a consisté que dans des images obscènes (2) , des fêtes (3) , des sacrifices (4), où on ne faisait pas seulement couler le sang, mais où on sacrifiait la pudeur humaine elle-même (5); les actions des dieux , les temples , les rites sacrés , et tout ce qui concernait le culte ou s'y rapportait , ne fut rien autre chose qu'une source publique et perpétuelle de crimes et d'abominations de toute espèce, au point que l'on peut dire avec vérité de ce culte, qu'il fut l'apothéose de tous les vices. Il est impossible que l'esprit ne soit pas ému et saisi d'horreur à la lecture de ce que rapportent Origène (6), Tertullien (7), Clément d'Alexandrie (8) et Lactance (9) , de la cruauté et de l'obscénité de ces superstitions (10).
incrédules modernes qui prétendent que les anciens ne rendirent point de culte aux idoles et aux faux dieux, de citer ce qu'en dit Horace, liv. I, sat. 8 : « J'étais autrefois un tronc de figuier, bois inutile; un ouvrier, ne sachant s'il ferait de moi un escabeau ou un priape, aima mieux que je fusse dieu, et j'ai été di»^u. »
(1) Saint Aug., Cité de Dieu, liv. Il, c. 15.
(2) Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. VII, c. 21. Voyez encore Bernard Montfaucon, l'Antiquité expliquée et représentée en figures, Paris, 1719, t. I et II.
(3) Voy. saint Aug., passage cité et ailleurs; voy. aussi Montfaucon, ouvrage cité, t. II.
(4) Voyez Denys d'Halicamasse , liv. I; Pline, liv. XXVIII, c. 1. Voy. aussi les notes de Clerc sur le liv. de Hugues Grotius, intitulé la Vraie Religion chrét.; saint Augustin, Lett. 91, édit. des Bénéd. : « Ou n immolait pas seulement des oiseaux, des quadrupèdes, des hommes, on sacrifiait aussi la pudeur humciine, ce qui est plus affreux encore. »
(5) Grotius rapporte tous ces faits dans l'ouvrage cité ; Clerc les rapporte aussi dans ses notes sur les liv. I et IL
(6) Liv. contre Celse, surtout liv. V.
(7) Apologétique, c. 14, et liv. sur l'Idolâtrie, c. 1. et suiv.
(8) Exhortations aux gentils.
(9) Des Institutions divines, liv. intitulé de la Fausse Religion, et ailleurs, dans les autres liv. des mêmes Institutions. Mais celui des païens qui , suivant sa coutume, s'en moque le plus, c'est Lucien, Dialogue des sacrifices.
(10) Voy. Mémoires pour servir à l'histoire de la religion secrète des anciens
Voilà pour le cuite; on peut facilement conclure de là ce que pensèrent et firent toutes les nations païennes en fait de moralité. Les théâtres et les spectacles étaient des écoles de corruption (1); la fornication n'était pas même classée parmi les vices (2); la pédérastie était reçue çà et là (3), de même que l'exposition des enfants , etc., au point que nous sommes honteux nous-mêmes de rappeler tant de choses affreuses et infâmes; cependant, l'usage public les rendait honnêtes, et les
' lois elles-mêmes les sanctionnaient.
C'est pourquoi, après avoir légèrement esquissé ces choses sur lesquelles nous ne saurions, par pudeur, nous arrêter plus longtemps, nous formulons ainsi en quelques mots notre preuve. Quelle que soit dorénavant la puissance de la raison humaine , soit à décerner à Dieu un culte véritable et digne de lui, soit à considérer les principes de la saine morale, cette raison dont les déistes et les rationalistes font un si grand cas , il est cependant un fait public, universel et constant, c'est que,'
j pendant des siècles, aucun peuple, soit barbare, soit civilisé,
I ne rendit à Dieu un culte qui fût digne de lui pendant qu'il fut privé de la révélation ; comme aussi qu'il n'est pas un peuple
^ qui ne soit tombé dans les plus honteuses erreurs contre les
1 principes de la saine morole. Il est donc nécessaire qu'il jait^
au-dessus de la raison humaine , un môyeh qui apprenne aux
"liômmes à rendre à Dieu un ciilte véritable , et qui leur fasse
'Connaître les saines mœurs. |Maîs ce moyen ne peut être que surnaturel et divin , ou , ce qiii revient au même, comme aucun peuple privé de la révélation divine n'a rendu à Dieu un culte digne de lui , et que tous ceux qui en ont été privés sont tombés dans les erreurs les plus absurdes contre les principes de la saine morale, on en déduit avec raison la nécessité d'une révélation divine et surnaturelle. La démonstration de la proposition suivante donne à celle-ci une force plus grande encore.
peuples, ou Recherches historiques et critiques sur les mystères du paganisme, par M. le baron Sainte-Croix, Paris, 1784, 1 vol. in-8. Cette preuve y est clairement exposée.
(1) Il suffit de consulter Tertullien, Ajpolofjét.; saint Jean-Chrysostôme, Discours sur les théâtres. De l'aveu de Gibbon, le théâtre était une des raisons pour lesquelles les Kornains pouvaient divorcer d'avec leurs épouses légitimes.
(2) Epictète, Enchiridion, c. 47.
(3) Voy. Aul. GalL, liv. XVIII, c. 2, et liv. XIX, c. 11; Plutarque, de l'Education des enfants, vers la fin, tom. II, Paris, 1624.
Objections,
Ohj. 1 . L'attribut principal de riiumanité cpii la distingue surtout des brutes, c'est la perfectibilité; aussi, bien qu'elle se soit écartée pendant quelque temps de ce qui est droit et honnête, 2. on ne peut; pas en conclure que les peuples dussent toujours demeurer dans la même ignorance et les mêmes erreurs. 3. Sur la fin de la république romaine, il y eut des signes de ce prochain changement, i. Le mépris général du polythéisme , la dérision des superstitions idolàtriques que les philosophes avaient souvent à la bouche , et dont font foi les écrits des anciens, surtout ceux de Tullius parmi les Latins, et ensuite ceux de Lucien parmi les Grecs. 5. Enfin, certaines tendances au mysticisme et à la solitude, dont Flavius Josèphe entre autres parle longuement (1). 6. Tous, en outre, n'étaient pas attachés à des superstitions et à des vices de ce genre. 7. Les monuments historiques sont en effet pleins d'éclatants exemples de vertus que donnèrent en tout temps les hommes et les femmes , au point que 8 . saint Augustin lui-même admira les vertus des Romains. 9.. La notion d'un Dieu suprême ne fut jamais entièrement effacée de l'esprit des hommes , non plus que la raison, qui distingue le juste de l'injuste; de manière que les hommes criminels furent toujours punis et couverts de l'ignominie publique. 10. C'est donc en vain que l'on déduirait de cette condition générale des peuples la nécessité d'un secours surnaturel , quand un moyen de ce genre est gravé dans la nature rationnelle de l'homme lui-même, et que ces notions qui appartiennent à la religion, pour nous servir des paroles de Wegscheider (2), les seuls hommes le revendiquent comme leur propriété très-sainte. Donc:
Rép. \. D. Dans les sciences et les arts qui n'ont aucun rapport avec les mœurs et la religion, C. Dans les choses qui ont rapport à la religion sub dist. Si les passions, les attraits et les exemples n'y sont point un obstacle, C. Ces obstacles existant, A^. n n'est pas de doute que la perfectibilité soit un attribut de l'humanité , mais seulement dans les choses qui ne touchent point à la morale. Une triste expérience nous apprend en ce
(1) Contre Appion, liv. II, c. 19.
(2) Ouv. cit., Proleg., c. 1, § 10, n. (a). '
24b TRAITÉ DE LA VRAIE RELIGION. CHAP. II.
point que l'homme, s'il est abandonné à lui-même, tombe dans de monstrueuses erreurs, soit spéculatives, soit pratiques. On ne doit pas considérer l'homme ou l'humanité d'une manière abstraite, mais bien d'une manière concrète, en tant qu'il est entraîné et attiré par les mauvaises passions , qu'il est circonvenu par de mauvais exemples, par des préjugés dont il a été imbu dès son enfance, en tant qu'il est en quelque sorte entraîné par la conduite publique et générale des siens (1). ^ Tullius nous décrit lui-même la puissance de toutes ces choses, '> avec sa verve ordinaire, en ces termes : « La nature nous a donné » quelques petites étincelles de lumière que nous nous hâtons » d'éteindre par des mœurs et des sentiments dépravés, de » manière que la lumière de la nature ne perce jamais.... A » peine avons-nous vu la lumière et venons-nous de naître, » qu'aussitôt nous sommes précipités dans la dépravation et la » perversité la plus grande des sentiments ; de sorte que nous » semblons , pour ainsi dire , avoir sucé l'erreur avec le lait de » notre nourrice. A peine sommes-nous rendus à nos parents , » qu'aussitôt on nous confie à des maîtres; alors nous sommes » imbus d'erreurs si diverses, que la vérité fait place à l'or- » gueil, et la nature elle-même le cède à l'opinion reçue.... » Mais lorsque à cela vient se joindre, comme un grand » maître , le peuple et la multitude tout entière , qui donne » son assentiment à tous ces vices, alors la dépravation des )) opinions nous corrompt complètement, et la nature en nous » disparaît. » Il est clair, d'après ce qui précède, que si l'homme est abandonné à lui-même dans la question que nous traitons, que non-seulement il ne deviendra pas meilleur, mais que continuellement il se précipitera de plus en plus dans le mal. Rép, 2. N. C'est ce que prouve ce qui précède : s'il n'en était pas ainsi, plus un peuple vieillirait, plus aussi il deviendrait parfait, et plus il acquerrait la vérité et la vertu; mais l'expérience fondée sur les monuments historiques nous montre le contraire ; elle nous apprend, en effet, que les peuples ont été d'autant plus purs, soit quant au culte qu'ils ont rendu à la divinité, soit quant aux mœurs, qu'ils sont plus rapprochés de leur enfance, si je puis m'exprimer de la sorte, et qu'au contraire, plus ils s'en éloignent, plus ils deviennent mauvais. Les Chinois, assurément, auraient du atteindre la perfection la
(1) Tuscul., Disc, liv. III , c. 1 , édit. de Taur, tom. XII.
plus grande j eux dont l'empire est très-ancien, eux qui ne furent privés ni des sciences , ni des arts ; cependant ils demeurent plongés dans leurs superstitions et leurs dépravations morales; ils sont même pires qu'ils ne le furent dans les premiers siècles , comme il arrive aux autres peuples.
Rép. 3. N. Les indices de ce genre ne prouvent qu'une chose , c'est que la république romaine, entraînée par la puissance de l'épicuréisme^ en était arrivée au moment de sa dissolution religieuse et sociale , tout en gardant ses institutions primitives et certains restes d'une probité et d'une honnêteté naturelle. Au reste, la multitude ne fut jamais aussi profondément corrompue que là où elle fut adonnée à la superstition.
Rép. 4. D. De la part des épicuriens et par conséquent des athées pratiques qui dominaient alors à Rome, C. De la part des magistrats et du peuple, N. Car ces philosophes n'avaient pas seulement du mépris pour ^e polythéisme, l'idolâtrie, ils méprisaient encore toute espèce de religion, sans la remplacer par quelque autre chose que ce fût ; ils agissaient de la même manière qu'agirent et qu'agissent de nos jours les déistes qui s'efforcent, eux aussi, de ruiner la religion chrétienne, qui est le lien et la colonne de la société, sans rien y substituer pour détourner la dernière des catastrophes. Mais pour ce qui est des magistrats et du peuple, leurs sentiments pour le polythéisme et l'idolâtrie nous sont assez connus par la haine et la fureur dont ils furent animés contre les chrétiens pendant trois siècles.
Rép. 5. B. Relativement à quelques particuliers, Tr. Relativement à la multitude, N. Que l'on se rappelle ce qui a été dit précédemment. Josèphe ne parle d'une telle disposition que par les rapports cju'il avait avec les Juifs ou plutôt avec les chrétiens qui commençaient à se répandre dans l'empire romain.
Rép. 6. D. C'est-à-dire il y eut quelques individus, et le nombre en fut très-petit, qui se préservèrent de cette idolâtrie et de cette immoralité, Tr, ou je distingue; ils s'en préservèrent par le secours de la révélation primitive ou par leurs rapports avec les Juifs, C. par leur propres forces, N. Afin de rendre notre distinction plus évidente , il faut d'abord observer qu'autre chose est parler de la foule , autre chose est parler des individus en particuliers ; or, quand nous disons que la raison humaine est impuissante à procurer un remède à ces maux , c'est de la foule dont nous parlons^ comme de fait nous l'avons
montré; pour ce qui est de chacun des individus de Tespèce humaine, ils auraient pu, absolument parlant, échapper à cette superstition universelle et à cette affreuse corruption morale; autrement ils auraient été excusables , et de tout temps il y en eut quelques-uns qui, comme des îles flottantes, se conservèrent purs et innocents au milieu des flots déchaînés de la licence, afin de justifier la Providence; je ne soutiendrai toutefois pas que ces hommes particuliers atteignirent ce but, soit sans le secours de la révélation primitive, puisque, comme nous le prouverons invinciblement plus tard, ils jouirent de cette révélation primitive, ou du moins sans communiquer avec les sectateurs de la vraie religion. La nécessité de la révélation divine trouve ici une nouvelle preuve.
Rép, 7. Tr. Les exemples particuliers de ce genre ne détruisent pas le fait général que nous établissons, et ils n'infirment nullement la preuve que nous en tirons. Que Ton se rappelle seulement ce que nous avons dit en réfutant la sixième objection. Ce ne sont pas un ou deux faits éclatants qui prouvent la régularité de la vie , ce sont plutôt l'ensemble et la continuation des bonnes actions qui l'établissent. Il nous est inutile de rechercher ici avec plus de soin les faits brillants de ce genre que vantent tant nos adversaires.
Rép. 8. D. Saint Augustin a admiré les vertus des Romains, comparativement à celles des autres peuples ; il les a admirées quand ce peuple n'était encore que dans l'enfance , abstraction faite du culte des démons et des faux dieux, C. absolument, N. Saint Augustin (1) écrit en effet ce qui suit : uDonc, bien que les anciens Romains adorassent les faux dieux , comme toutes les autres nations, sauf la nation juive, et qu'ils n'imoïassent pas de victimes au Dieu véritable , mais bien au démon, ils étaient cependant généreux dans leurs largesses pécuniaires, et ils aimaient passionnément les louanges ; ils voulaient une grande gloire , des richesses honnêtes ; ils aimèrent passionnément la gloire ils désirèrent vivre pour elle , et ils n'hésitèrent pas à mourir pour elle ; ils soumirent tous leurs autres désirs à cet immense désir. » Voilà dans quel sens et avec quelle restriction il loue leurs vertus ; donc , il confirme lui-même le fait que nous avons établi. Aussi, son livre de la Cité de Dieu nous apprend quel était son sentiment sur les mœurs des premiers Romains.
(1) Cité de Dieu, liv. V, c. 12.
Rép. 9. D. Les hommes avaient tellement souillé ces notions parles erreurs, le culte superstitieux des faux dieux, qu'ils les avaient pour ainsi dire étouffées, C. Ils les conservèrent pures et sans tache, N, C'est ce que prouve ce qui a été dit précédemment. Nous admettons que ce témoignage de l'âme naturellement chrétienne (1), comme le dit Tertullien, ne s'est jamais complètement effacé, mais il est incroyable de dire de combien de fables absurdes les païens ont dénaturé cette idée; c'est une chose que personne ne saurait révoquer en doute. Il faut en dire autant des notions du juste et de l'injuste, de la "v^ertu et de la turpitude gravées dans l'âme; ils avaient corrompu et détourné de leur but, d'une manière indigne, ces nations dans leur application et leur praticrue par la perversité publique et générale des mœurs , quelles que soient enfin les choses qu'ils aient pu penser de chaque cas en particulier.
Rép. 10. Z). Si nous considérons la chose abstractivement, Tr, si nous la considérons dans un sens concret de manière que les hommes ou les peuples connaissent et remplissent les devoirs de ce genre , sans aucun secours extérieur et surnaturel, N. Toutes les théories et tous les raisonnemens sont impuissants à détruire un fait universel et constant; or, le fait contraire détruit toute la force native et efficace de la puissance de la raison dont nous ne traitons pas ici. C'est pour cela que toutes les difficultés que les déistes et les rationalistes réunissent ici, difficultés qu'ils proposent au nom de la loi naturelle, ainsi appelé du mot nature, soit parce qu'elle est contenue et renfermée dans un très-petit nombre de vérités de la simplicité la plus grande , soit parce que Dieu l'a imprimée dans la nature humaine, soit enfin parce qu'une telle aberration n'est pas invincible ; et les autres difficultés de ce genre, quelle que soit l'habileté avec laquelle elles sont présentées, ne sauraient en aucune manière atteindre ce fait proposé par nous ; et nos adversaires ne sauraient l'infirmer, à moins qu'ils n'aient l'intention de détruire tous les monuments historiques.
^1) Apologétique, c. 17.
PROPOSITION II
Comme la sagesse et r habileté des hommes n ont pas pu, sans le secours de la révélation, arrache?' les peuples à cette défection générale, soit quant au culte, soit quant aux mœurs, on en déduit encore avec raison la nécessité d'une révélation surnaturelle et divine.
On établit encore dans cette proposition, d'une manière indubitable , le fait précédemment énoncé.
Car, bien que tous les prêtres ou sages de l'Egypte , les gymnosophistes de l'Inde, les mages de la Perse, les philosophes grecs et latins aient étudié la sagesse , aient établi des écoles et des académies, et formé des sectes, et cela pendant une longue suite d'années et de siècles , il n'en est pas moins certain qu'ils ont été tout-à-fait impuissants à ramener les peuples au culte du vrai Dieu et à la connaissance de la vérité,' et cela pour trois causes dont ils ne pouvaient se débarrasser. Ils ne l'ont pas pu à défaut d'unité, à défaut d'autorité, à défaut de sanction.
Et d'abord à défaut d'unité, puisque non- seulement les écoles, les sectes et les académies, mais chaque philosophe en particulier différaient l'un de l'autre dans la manière d'enseigner la religion et les règles de la morale. Car ce qu'une école, une académie ou une secte prouvait, l'autre le combattait; souvent même les disciples s'insurgeaient contre leur maître, au point que la philosophie, à toutes les époques, est tombée dans le scepticisme (1), à défaut d'unité et d'accord, et elles devenaient im-
(1) Voy. Histoire comparée des systèmes de philosophie, considérée relativement aux principes des connaissances humaines, par M. de Gérando. L'auteur y distingue cinq époques philosophiques. La première commence à Thaïes, et finit à Protagoras, qui introduisit le doute universl. La deuxième commence à Socrate, qui commença à combattre le scepticisme, que Pyrrhon venait de ressusciter. Vient ensuite Epicure, avec ses Principes physiques de morale; puis Zenon, avec son fatum; il eut pour disciples Arcésilas et Garnéade, qui mirent fin à cette époque. La troisième embrasse toutes les vicissitudes de la philosophie de Rome et d'Alexandrie , jusqu'à la fin du Vie siècle , où la barbarie anéantit la philosophie. La quatrième comprend tout le temps qui s'est écoulé depuis le Vie jusqu'au XVIe siècle. La cinquième commence avec les trois grands réformateurs de la philosophie , Bacon en Angleterre , Descartes en France, Lei}jnitz en Allemagne, et s'étend jusqu'à Kant, qui change les systèmes de Bacon , de Descaries et de Lcibnitz , et y substitue la philosophie expérimentale; et c'est à elle que l'auteur en appelle. Mais, après tant de siècles , ne pourrait-on pas plus justement appeler de celle-ci à l'expérience
puissantes à persuader au peuple de croire ce qu'elles tenaient pour vrai elles-mêmes.
A défaut d'autorité, car cette autorité n'était pas personnelle, 3ela est évident, puisque les philosophes n'avaient aucune autojité sur les peuples ; elle n'était pas doctrinale, la science se fût tout au plus attiré l'admiration des peuples , mais il ne lui eût pas été possible de les soustraire aux jouissances des passions dont l'influence agissait trop puissamment sur eux. Elle n'était pas réelle, non plus que de toute autre espèce, ils ne l'eurent jamais. A ceci se joint leur grande facilité à s'accommoder aux superstitions des peuples, soit pour échapper à leurs vengeances et aux châtiments des magistrats, soit pour défendre leurs propres intérêts , de sorte qu'ils érigèrent en dogme le principe ài^ accommodation (1). C'est pourquoi Socrate lui-même, que Ton nous donne ordinairement pour un martyr du monothéisme, au rapport de Xénophon (2), son biographe et son apologiste, sacrifiait parfois aux dieux de la patrie. I Enfin, à défaut de sanction, puisqu'ils ne purent jamais, en vertu de leur autorité privée, proposer des récompenses ou des châtiments à ceux qui observaient ou qui transgressaient leurs préceptes, et qu'ils se moquaient de ce que les poètes chantèrent de l'Elysée ou des demeures du Styx (3). Mais à quoi servent les traités les plus éloquents des vertus et des vices pour arracher les peuples aux vices et les ramener à la vertu, s'ils ne sont pas accompagnés d'une action certaine?
de la philosophie? Et pourquoi ne pas plutôt les réunir toutes les deux ensemble, savoir la reUgion et la philosophie, comme elles l'étaient dans le prmcipe? ]sous la reverrons , dit le comte de Maistre, la superbe alliance de la religion et de la science; ils reviendront, ces beaux jours du monde, où toute science remontait à sa source. Traduct. du treiité^de Plutarque), intitulé, Délais de la justice divine.
(1) Ils admettaient communément cet adage , qu'il était avantageux de tromper les villes, en matière de religion. C'est un reproche que saint Augustin adresse aux anciens philosophes. Cité de Dieu, liv. VII, c. 10. // reprochait à Sénèque d'honorer ce qu'il condamnait , de faire ce qu'il blâmait, et d'adorer ce qu'il condamnait. Epictète posait aussi en principe , qn'il était permis de faire des libations et d'offrir des sacrifices, selon la coutume de la patrie.
(2) Xénophon, des Faits et des paroles de Socrate dignes d'être conservés.
(3) C'est avec justesse que J.-J. Rousseau apostrophe en ces termes les philosophes dans son Emile, liv. III, p. 187 : « C'est en vain que vous voua efforcez de baser la vertu sur la raison seule, et de la confirmer par elle ; il ne vous sera jamais possible de l'asseoir sur ce fondement. Vos lois morales sont admirables; mais, de grâce, où en est la sanction? Que voulez-vous mettre, je vous prie, à la place des feux de l'enfer? »
Mais j*ai dit, par un triple défaut qui laur est inhérent, nonseulement pour rendre raison du fait proposé, mais encore pour prouver contre les déistes et les rationalistes modernes, qu'étant eux-mêmes sous les coups de ce triple défaut , ils sont et seront toujours impuissants, sans le secours de la révélation divine et surnaturelle, à faire ce que ne purent les philosophes anciens (1 ) .
Donc, après avoir établi ce qui précède, nous formulons ainsi notre argument : C'est un fait indubitable que la sagesse et l'habileté de l'homme ont été impuissantes, sans le secours de la révélation, à retirer les peuples de cette défection générale, concernant le culte et les mœuî^, qu'ils ne l'auraient pas pu quand même ils l'-eussent voulu de toutes leurs forces , et qu'ils ne le peuvent pas quand même Ds le voudraient avec ardeur, parce qu'ils manquent des trois choses dont nous venons de parler. Donc, pour atteindre ce but on a besoin d'un secours quelconque, placé au-dessus de la condition Lamaine, qui soit revêtu des trois conditions précédemment énumérées. Or, un tel secours ne peut être autre que la révélation divine surnaturelle qui seule contient en elle le principe de l'unité , de l'autorité souveraine et de la sanction la plus efficace ; donc , comme ni la sagesse humaine, ni son habileté n'ont pu, sans le secours de la révélation, arracher les peuples à la défection générale relative au culte et aux mœurs, on en conclut encore avec raison que la révélation divine et surnaturelle est nécessaire.
Objections.
Obj. Je dis avec Ammon et Wegscheider : 1 . Que la raison^ en tant que sa puissance suprême se manifeste dans la conception des idées, et qu'elle s'appelle avec justesse elle-même
(1) Le même J.-J. Rousseau nous dépeint parfaitement les déistes ou philosophes dans les lignes suivantes : « Les philosophes, dil-il, je les ai con- » suites, j'ai parcouru leurs livres, j'ai examiné leurs diverses opinions, je les » ai trouvés tous affirmant audacieusement, et, jugeant du haut de leur » trépied les choses douteuses , ils prétendent tout savoir, ils embrouillent » tout, Us se rient les uns des autres ; c'est là le seul point sur lequel ils m'ont » paru d'accord, et ne pas s'égarer. Ils sont superbes et orgueilleux lorsqu'ils » attaquent les autres, mais ils sont vils et abjects lorsqu'on les attaque; si » vous examinez leurs arguments, vous verrez qu'ils ne tendent qu'à ren- » verser; si vous comptez les sentiments, chacun est réduit au sien propre; » ils ne s'accordent que pour se disputer; chacun veut paraître à nos yeux » posséder la vérité , la candeur , et mériter l'assentiment général ; ils nous » somment en queh^e sorte de souscrire à leur manière de voir, et ils nous » donnent pour la vérité et des principes certains leurs folles inventions. » Emile, tom. III, p. 21.
idée^ et que l'Iiomme a reçu de Dieu cette faculté inculte, mais qu'il faut la cultiver assidûment, c'est là ce qui est constant, et que sa perspicacité , aidée seulement des choses les plus favorables qu'il faut demander à la providence de Dieu , peut être cultivée de manière à n'être jamais obscurcie par les ténèbres de l'erreur. C'est pourquoi 2. il faut distinguer entre la raison abstraite et la raison concrète pensée, comme on le dit. 3. Mais on ne peut pas douter que dans les choses infiniment graves qui ont pour objet la défense de la religion et de riionnêteté publique, tous les philosophes des diverses écoles n'aient été d'un commun accord, de même qu'ils l'ont été sur les règles de la logique; et 4. parmi les écrivains que nous appelons profanes, desquels on s'éloigne et cpie l'on traite calomnieusement de protecteurs des ténèbres, il est constant qu'il y en a un grand nombre qui ont exprimé des sentiments remarquables sur la religion et la vertu, sentiments qui se rapprochent des décrets et des préceptes de Jésus-Christ. 5. Il y a eu, au contraire, parmi ceux-là même qui font profession de marcher à la suite de la révélation, une grande divergence d'opinions; 6. cette autorité de la révélation n'a pas empêché que ses partisans ne soient tombés dans des erreurs pernicieuses et aient entraîné les autres dans l'erreur et la superstition. 7. S'il avait plu à Dieu que tous les hommes fussent du même avis, dans tous les temps, sur les choses divines , de manière que la forme et l'enveloppe des idées, qui ont pour objet la religion, fussent les mêmes pour tous, il eût donné assurément des moyens excellents pour atteindre ce but. Donc : Tel est le sentiment des auteurs cités plus haut (1).
Réponse générale, D, Ceci ne s'adresse qu'à une possibilité de leur invention, C. Ils détruisent le fait étabh pour nous, N. Les théories de ce genre ne sont en effet qu'imaginaires ; elles découlent de la révélation , et par la plus grande des injures ils la combattent , cette révélation , comme nous le démontrerons plus bas; quant aux preuves déduites du fait lui-même, elles sont au-dessus de leurs atteintes. Que firent les anciens philosophes pour la gloire des peuples? Quel est le résultat des efforts des déistes et des rationalistes modernes , si ce n'est la corruption des peuples et de la jeunesse confiés à leurs soins.
(1) Ammon, Der redite Standpunct, Leipsig, 1S22, p. 19. Wegscheidef, ouv. cit., prol., c. 1, § 2, n. (a).
"32 TRAITÉ DE LA VRAIE RELIGION. CHAP. lî.
Réponses particulières. 1. iV. Car l'expérience démontre le contraire j ainsi que le prouve ce que nous avons dit précédemment, quelle que soit la puissance que l'on suppose à la raison. Il ne s'agit pas ici de ce qu'elle peut, mais bien de ce qu'elle a fait.
Rép. 2. D. Quelle que soit la distinction que l'on suppose, le vice, dont la raison humaine est entachée, la rend toujours incapable de produire l'efTet que nos adversaires lui attribuent, C. autrement, Tr.
Rép. 3. N. Car s'il s'agit de l'accord admirable des écoles philosophiques modernes, Jean-Jacques Rousseau nous apprend quel est cet accord; les conflits et les discussions perpétuelles des rationaUstes nous le montrent aussi, de même que ce qui se passe dans les écoles de l'Allemagne ; nous l'apprenons encore parleurs livres. S'il s'agk des anciens, l'histoire de la philosophie, les diverses sectes des stoïciens, des épicuriens, des pyrrhoniens, des cyniques, etc., nous en donnent l'idée. Or, qu'y a-t-il de commun entre les règles de la logique et ce qui appartient aux choses importantes de la religion et de l'honnêteté? Je ne le vois pas (î).
Rép. 4t. D. Es ont eu sur la religion des pensées brillantes, mais sans fondement, sans union, sans lien et sans fin, des pensées générales et théoriques, C. un système de religion et de morale complet en tout point, bien lié et pratique, N. Or, autre chose, en eJBfet, est de produire quelques pensées des traités mêmes et des dissertations sur la religion , des pensées générales et théoriques, ce que purent certainement faire les philosophes anciens, et ce que peuvent faire à plus forte raison les philosophes modernes qui ont reçu de si puissants secours de la révélation, nous accordons même qu'ils l'aient fait quelquefois ; autre chose , disons-nous , est d'édifier toute la religion et la morale d'une manière adéquate dans toutes ses parties , reposant sur les bases solides de l'autorité, de l'unité et de la sanction, comme aussi avec l'application des principes généraux à la pratique, c'est ce qu'ils n'ont jamais fait, et ce qu'il est impossible de faire sans la révélation. Ils ne se sont jamais entendu sur la fin de l'homme; ils ne se sont jamais accordés
(1) Voy. Plutarque, des Senternents des philosophes, surtout liv. IV, édit. de Paris, 1624, tom. II. Les écoles de philosophie ne sont d'accord que sur leurs dissentiments. Lucien décrit aussi admirablement les discussions et les dissensions des philosophes, dans son dialogue : Deux fois accusé, c. 5i. et suiv.
sur rétablissement de certains points de morale naturelle non plus que sur leur obligation, ils n'ont jamais donné des règles solides pour appliquer les principes de la vertu , de la probité et de rhonnêteté aux cas particuliers; ils n'ont jamais rien établi qui distingue les préceptes des conseils ou de la perfection, et qui détermine les divers degrés du péché; jamais ils ne proposèrent les motifs qui sont communs à tousles hommes et qui sont assez puissants pour porter l'homme à la vertu et le détourner du mal. Il y eut entre les philosophes déistes et les rationalistes une divergence d'opinions extraordinaires sur les points que nous venons d'indiquer et sur une foule d'autres que, pour ne pas être trop longs, nous passons sous silence; par conséquent, ils ne purent jamais donner une théorie morale, comme ils l'appellent, accommodée aux besoins des peuples, loin de donner un culte convenable (1). C'est pourquoi les 'patrons des ténèbres ( c'est-à-dire les catholiques ou spiritualistes) ne détentent donc pas injustement et ne calomnient pas les écrivains profanes ; ils rapportent seulement un fait que nos amis des lumières ne détruiront jamais.
Rép. 5. D. n y eut et il y a encore une grande divergence d'opinions parmi ceux qui font profession de suivre la révélation , mais la révélation mutilée , et qui rejettent l'enseignement de l'Eglise , C. parmi ceux qui l'admettent toute entière, d'après l'autorité de l'Eglise, subdist., sur des opinions moins importantes qui ne touchent point à la substance de la doctrine, de la religion et de la morale, et qui n'ont point encore été définis, C. autrement N. s'il n'en était pas ainsi, ils ne seraient plus catholiques depuis longtemps.
Rép. 6. D. Parmi les réfractaires et les ennemis de la religion, C. parmi les cathohques sincères, N.
Rép. 1. D. S'il avait plu aux hommes de se servir de ces moyens, C. s'ils aimèrent mieux suivre leur sens privé que l'autorité légitime établie de Dieu, N. Dieu n'a jamais fait défaut à l'homme , ainsi que nous le prouverons plus bas , soit par la révélation primitive, soit par l'Eglise qu'il a établie lui-même; il a mieux aimé tout conduire à sa fin, avec force et douceur, que de paraître faire violence à la liberté de l'homme , qu'il a voulu sauvegarder en tout point, bien qu'il eût divinement établi en lui une autorité de la plus grande efficacité. Mais si
(1) Loke, dans son spécimen de l'intell, hum., liv. I, c. 2.
les hommes ont mieux aimé s'évanouir dans leurs propres pensées, que de lui obéir , qu'ils s'imputent donc les divisions qui se sont élevées parmi eux.
PROPOSITION III
Comme la raison humaine na pas par elle-même (Tassez puissants motifs pour retenir les hommes dans le devoir et pour les retirer du vice; c'est encore avec raison que l'on en conclut que la révélation surnaturelle et divine est nécessaire même pour les choses que l'on peut connaître à l'aide des lumières de la raison naturelle,
JNous énonçons ici un fait, fruit de l'expérience elle-même; nous accordons en effet volontiers aux philosophes déistes et rationalistes, que la raison humaine peut connaître que l'homme est tenu de rendre un culte au Dieu suprême, que l'âme est immortelle , qu'il y a des peines et des récompenses après cette vie, qu'il faut fuirele vice et pratiquer la vertu, et une foule d'autres choses du même genre; en considérant seulement la condition de la nature humaine et ses rapports avec Dieu. Mais s'ils cherchent à pénétrer du regard les replis de l'esprit humain, il ne leur sera pas possible d'infirmer cette vérité; que les notions de ce genre sont insuffisantes à gouverner l'homme de manière qu'il ne sorte jamais des bornes du devoir sur quelque point de ces diverses choses, et qu'il les fasse par vertu.
1 . Parce que, sinon tous, du moins l'immense majorité des hommes est impuissante à saisir la force de ces démonstrations naturelles , vu surtout qu'un grand nombre de philosophes les ont révoquées en doute, même les ont nié ouvertement (1).
2. Parce qu'il se rencontre souvent des circonstances difficiles où l'homme est livré à lui-même, et s'il n'a que les motifs que lui suggère la raison pour les accomplir, ce ne sera qu'avec la plus grande peine, peut-être même ne sera-t-il pas amené à pratiquer la vertu et à éviter une action injuste, comme, par exemple, s'il est sous l'action d'une passion violente, s'il s'agit de son honneur, s'il est en danger de périr, s'il est injustement
{!) Consult. Cicéron, Acadêm., quest., liv. II, surtout les chap. 37 et suiv., édit. de Turiû, 1829, tom. XII.
persécuté par des hommes puissants, les hommes ordinairement cèdent à ces choses là (1).
3. Parce que ceux qui se trouvent engagés dans un tel conflit se persuadent facilement que l'homme n'est pas obligé à telle ou telle action dans ces cas là; il leur vient des doutes sur la force et la vérité des preuves qui leur sont données , leur esprit se couvre comme d'un voile, il ne voit plus ce qui auparavant lui paraissait évident, il invoque à son appui les doutes des sages, et il adopte facilement une fausse décision.
4. Parce que, comme la raison ne nous fait connaître que les principes généraux relatifs au culte, à la vie future, aux récompenses et aux châtiments, qu'elle ne détermine pas le culte particulier que nous devons à Dieu, quelle est l'espèce de devoirs par lesquels l'homme peut se rendre Dieu propice, quelles sont les récompenses qui nous sont réservées, quels sont les châtiments qui attendent les méchants, et le temps qu'ils dureront, surtout parce que les déistes soutiennent qu'ils ne peuvent être éternels? Il s'ensuit que ces principes perdent toute leur force, et que l'homme n'y est attaché que comme s'il n'en avait pas de connaissance , surtout si le vice lui offre des avantages, et que la vertu, comme cela arrive parfois, ne lui présente que des difûcultés.
5. Parce que toutes ces choses là trouvent leur confirmation dans la manière d'agir des anciens philosophes (2), et surtout des déistes modernes et de tous ceux qui suivent leurs principes et qui mettent toute révélation de côté. Le plus souvent, en effet, ils ne pratiquent publiquement aucune religion, ils se laissent aller au vice , ils négligent complètement ou ne font que peu de cas de l'amour et de la charité que l'on pratique envers le prochain, surtout lorsqu'elle offre des difficultés. S'il en est ainsi pour ceux-ci, qui se glorifient d'une certaine probité
(1) Consult. Robertj, S.-J., De la probité naturelle , 2e part.; il y signale six obstacles qui éloignent les hommes de la vertu , s'Us ne sont guidés que par la probité naturelle ; il y en donne plusieurs exemples tirés de l'histoire ancienne et moderne. Consultez Gerdil, card., Dissert, sur l'origine du sens moral, édit. rom., tom. II de ses œuvres.
(2) Voilà ce que Gicéron écrivait de ceux qui vivaient de son temps, quest. Tuscul., liv. 2, c. 4 (On peut en voir quelques-uns dont la légèreté et la jactance est telle , qu'ils se croient les meilleurs des hommes ; d'autres qui ne désurent que l'argent; d'autres, la gloire; un grand nombre sont esclaves de leurs passions; de sorte que la raison, chez eux, est en opposition avec leur vie; il me semble qu'il n'y a rien de plus honteux). Oa peut aussi consulter Roberti, De la probité naturelle.
et d'une certaine honnêteté naturelle, et qui ont tant de secours pour vivre honnêtement, soit du côté de la société domestique, soit parce qu'ils désirent une certaine gloire , des louanges , et qu'ils sont portés à vivre honnêtement par l'honneur qui est attaché à la vertu et par là sa force native, etc. Que serait-ce des hommes du bas peuple, si ces principes se vulgarisaient? Bientôt la nature indomptée sortira de sa sjMre après avoir rompu son frein (1). Dès que toutes les passions sont libres, il n'y a plus de vice où ne se précipitent les hommes les plus pervers, qui sont prêts à tout, aucune raison ne saurait les retenir ; ainsi que le prouve une triste expérience , ils agissent comme s'il n'y avait pas de Dieu, comme s'il n'y avait pas de récompenses pour les bons et de châtiments pour les méchants.
C'est ce qui nous fait raisonner ainsi, quelle que soit la puissance dont jouit la raison humaine pour découvrir bs devoirs de l'homme envers Dieu, envers le prochain, envers lui-même ; comme cette raison humaine n'a pas de motifs suffisants et en rapport avec tous ces devoirs pour contraindre les hommes à s'acquitter de tout ce qui s'y rattache, et pour les contenir dans le devoir et les arracher aux vices; ainsi que le prouve de fait l'expérience de tous les siècles , que les déistes et les rationalistes le veuillent ou ne le veuillent pas, il est nécessaire, ou que, au détriment de la société et de ses droits, les hommes vivent sans aucim frein, à l'exemple de la brute, ou qu'il existe en dehors de la nature humaine un motif quelconque qui renferme toutes ces choses là, c'est-à-dire une révélation surnaturelle et divine, ou, ce qui revient au même, comme la raison humaine ne fournit pas par ellemême des motifs suffisants pour retenir les hommes dans le devoir et les retirer de l'abîme du vice , nous en concluons de nouveau et avec raison que la révélation divine et surnaturelle est nécessaire , même pour les choses que l'on peut connaître à l'aide des lumières de la raison (2).
(1) Horace, liv. II, sat. 7.
(2) Saint Thomas, p. 1 , q. 1, prouve que, même pour les choses que la raison humaine peut connaître de Dieu, l'homme eut besoin de la révélation divine , parce qu'il n'y a qu'un petit nombre de personnes qui, par le raisonnement, découvriraient la vérité sur Dieu, encore leur faudrait-il un long temps , et cette vérité serait-elle semée d'erreurs , bien cependant que le salut de l'homme dépende de la connaissance de cette vérité , puisqu'il est en Dieu. Il développe et prouve la même vérité, soit 1. 2. q. art 4, dans le corps,, soit contre les gentils, liv. I, c. 4.
Objections.
Obj. 1 . (La nature même de l'esprit humain, l'idée du Dieu souverain, si on se la forme bien, excluent la nécessité d'une révélation surnaturelle quelconque ; car comme tous les autres animaux ont été doués des forces nécessaires pour atteindre la fin pour laquelle ils ont été créés , de même aussi , à ne pas en douter, les hommes l'emportent sur les autres animaux par la raison qu'ils ont reçue en partage, et ils ont reçu aussi la faculté de comprendre et d'observer tout ce qui a pour objet d'atteindre la fin du genre humain , à savoir ce qui est né(îessaire pour garantir les devoirs de l'homme , et la pratique de la religion. Ensuite, 2. dès que l'homme est arrivé au point d'avoir la conscience de sa raison et de son devoir, il doit tenir pour vrai que la raison est la force suprême de connaître, et qu'il est obligé d'en garder fidèlement les arrêts dans ses pensées et ses actions. Par conséquent, quiconque rejette cette autorité souveraine de la raison humaine , admet que l'autorité à laquelle il faut obéir , c'est cette révélation surnaturelle que l'on dit avoir été faite à certains hommes , et qu'il faut lui obéir sans hésiter, poussé par un sentiment et un instinct aveugle; celui qui agit de la sorte détruit et fait disparaître la nature et la dignité de l'homme. 3. L'esprit humain, soumis aux lois de penser, innées en lui, doit, quelque chose qu'il perçoive par les sens ou qu'il découvre par la pensée et par la méditation , le rapporter immédiatement à une cause quelconque du monde sensible, ou au principe de ces choses, qui est caché dans l'esprit lui-même ; ce serait par conséquent une folie orgueilleuse , si on ne découvre pas aussitôt dans la nature des choses la cause d'un événement que l'on a observé, ou le principe de la vraie religion parmi les hommes, sachant que ces choses sont cachées dans les facultés de l'âme, que de vouloir les nier, et que de simuler un événement surnaturel et miraculeux dont on ne peut nullement démontrer l'existence par des preuves certaines. Mais ceux qui, trouvant rationnel ce qu'ils appellent surnaturalisme, pensent que la religion chrétienne est parfaitement d'accord avec la raison, et qui, néanmoins, soutiennent que cette religion a été révélée d'une manière surnaturelle, ils violent les lois de la pensée que Dieu lui-même a donnée à l'homme j car une doctrine religieuse .C[ue l'on dit convenir parfaitement à l'esprit humain doit
nécessairement se rapporter d'une manière accommodative aux lois qui lui sont propres. 4. Comme plusieurs enseignements de la religion, que l'on appelle vulgairement positifs, s'arrogent la dignité de la révélation divine surnaturelle et miraculeuse, à moins que quelqu'un ne veuille préférer, par un jugement aveugle, l'un à l'autre, il n'y a de raison et de moyen de les soumettre à l'examen qu'en les comparant avec les enseignements que la droite raison que Dieu a donnée à l'homme par un acte de sa volonté lui a fait connaître, et que de les soumettre à cette règle en rejetant toute espèce de superstition. Car quiconque n'aura pas voulu se servir de cette règle pour connaître les vérités ou les enseignements de la religion qui se dit surnaturelle, doit craindre que si quelque démon ou quelque homme vient se dire par hasard l'envoyé de Dieu , ou ose débiter des choses fausses ou mauvaises comme des choses vraies et honnêtes , il ne veuille faire accepter ses propres inspirations, qui sont souverainement indignes du Dieu suprême, comme lui ayant été révélées par ce même Dieu. L'histoire des peuples nous apprend surabondamment les crimes nombreux qui ont été commis parmi les hommes , parce qu'on a négligé de cultiver la raison, et qu'on s'est abrité sous l'égide de Dieu et de la révélation divine. 5. Ajoutons qu'il n'y a absolument aucune révélation qui soit capable de nous persuader d'une manière aussi positive que le fait l'histoire qui s'appuie sur des témoignages étrangers, que les choses qui découlent de la raison et dont la conscience de l'homme lui fait connaître les arrêts. Plus la religion est gravée et est imprimée profondément dans la conscience de l'esprit humain , plus aussi l'homme éprouve sa puissance bienfaisante avec certitude dans les diverses vicissitudes de la vie humaine. 6. Enfin l'argument par lequel les surnaturalistes prouvent d'une manière spéciale la révélation surnaturelle, est entaché du vice que l'on appelle vulgairement pétition de pii7îcipes. On tire en effet ces preuves de ce qui se lit dans un livre que l'on dit avoir été composé d'une manière surnaturelle. Pour persuader qu'il faut croire à ce même livre, ils disent qu'il renferme la révélation surnaturelle. Ils mettent donc la chose démontrée à la place de celle qui doit l'être. Si quelqu'un tente de démontrer, comme cela arrive , la faiblesse de la raison humaine et l'insuffisance de la religion naturelle , par le péché originel , qui découle de la chute de nos premiers pcarentsj» il est certain qu'il sera dans
la même erreur. Celui-là se trompera également qui voudra établir par des arguments tirés de la raison ou de la philosophie que la foi religieuse, tout-à-fait étrangère à la raison et à la philosophie j ne doit pas être soumise à leurs lois. Donc : Jusqu'ici nous avons cité Wegscheider dans sa manière d'argumenter, pour établir son rationalisme (1).
Réponse générale, D. Jusqu'ici, ce que nous venons de citer laisse intact le fait que nous avons établi, ne l'atteint même pas, C. le détruit ou l'atteint, N. Notre argument conserve jusque-là toute sa force ; tout ce qui en découle légitimement ne perd rien de sa force non plus. Mais examinons une à une les assertions de nos adversaires.
Rép. 1. N. A, Répondant à la preuve, je nie la parité. Car, comme les autres animaux agissent nécessairement et par instinct, ils ont assurément besoin de connaître , par la nature,' les moyens d'atteindre la fin pour laquelle ils ont été créés. Mais comme les hommes ont reçu en partage la raison et la liberté, ils peuvent s'écarter de la fin pour laquelle ils ont été créés ; l'histoire et l'expérience nous apprennent, en effet, qu'ils errèrent autrefois, et qu'ils errent encore maintenant d'une manière honteuse , soit sur le culte de la religion , soit dans l'observation de leurs devoirs; l'histoire et l'expérience nous apprennent encore que les hommes n'ont jamais pu et qu'ils ne peuvent pas se soustraire par eux-mêmes à cette aberration publique et universelle, ainsi que nous l'avons démontré ; mais qu'il leur faut un secours extérieur quelconque, non-seulement pour les instruire comme il convient, mais même pour les pousser et les porter à accomplir leurs devoirs. C'est ce qui fait que non-seulement il a été pourvu d'une manière convenable aux exigences de la dignité de la nature humaine ; mais l'homme lui-même y trouve , en outre , une voie plus sure où marcher; il y trouve aussi l'occasion de pratiquer les vertus qui lui sont propres, et d'acquérir une connaissance plus parfaite des perfections divines.
Rép. 2. /). En admettant l'hypothèse gratuite de la connaissance parfaite des devoirs et des motifs qui portent efficacement à les remplir, Tr, ou C. Dans toute autre hypothèse , N.
(1) Ouvrage cité, Prolég., c. 1, § 2. Si l'exposition de ces difficultés paraît obscure, il faut se rappeler que nous avons cité textuellement l'auteur, dont le style et l'argumentation est passablement obscure; il sent l'Allemagne et ses brumes. N. T.
iO TRAITÉ DE LA VRAIE RELIGION. CHAP. II.
C'est là précisément ce dont on se plaint. L'expérience de tous les siècles, et ce qui est arrivé, détruisent cette hypo-| thèse. Les rationalistes font donc une véritable pétition de principes, lorsqu'ils se fondent sur ce qui devrait être prouvé, et qui est entièrement faux. Répondant au Conf. Mais quiconque ayant méprisé la puissance de la raison, D. C'est-àdire, qui n'attribue à la raison que la part qui lui convient, N. Qui ne consulte en aucune manière la raison , ou qui même la méprise et l'exclut, C. Mais ce n'est pas là ce que prétendent ceux qui soumettent la raison à la révélation. C'est donc à tort que les rationalistes affirment que l'homme doit obéir à la révélation surnaturelle par un instinct et un sentiment aveugle, car elle n'a jamais prescrit, elle recommande même le légitime usage de la raison. Le devoir de la droite raison consiste, en outre , dans l'affaire de la révélation, à examiner les bases sur lesquelles elle s'appuie; et, après les avoir une fois établies, elle doit se soumettre aux choses qui sont au-dessus de sa portée. La raison elle-même enseigne qu'il doit en être ainsi. Quant aux autres choses qui sont à la portée de sa perspicacité , il est un grand nombre de choses sur lesquelles elle doit s'exercer, en développant ce qu'elle a appris par la révélation. Or, cette manière d'agir ne détruit ni ne fait disparaître la véritable nature de l'homme, comme le prétendent nos adversaires ; elle préserve , au contraire , la nature et la dignité humaine d'une dégradation nouvelle , dans laquelle elle se précipiterait assurément si elle n'était aidée de ce secours.
Rép. 3. /). S'il est établi d'une manière certaine qu'il faut les redemander à une autre cause qu'à une cause naturelle, C. autrement , N. Ici encore, nos adversaires, qui nous accusent de faire une pétition de principes, donnent pour un principe une erreur; ils avancent et supposent, mais ils ne prouvent pas que la raison humaine, dénuée de tout secours extérieur et surnaturel , a connu tous les principes religieux et moraux, comme aussi tous les motifs qui portent à les exécuter, ce qui est contraire aux faits. Affirmer une chose d'un air assuré, comme si l'on était placé sur le trépied de Delphes, et l'établir par de solides arguments, n'est pas la même chose. Nos adversaires font très-bien la première de ces choses, mais ils négligent l'autre. Quant à la preuve qu'ils apportent en faveur de leur argument : Il se^^ait d'une arrogance insensée, etc., on peut répondre comme nous venons de le faire; on peut y ajouter
que nous ne simulons pas un événement surnaturel et miraculeux, dont il n'est pas possible de donner de preuves certaines; mais que nous parlons d'un événement qu'il est possible de démontrer d'une manière claire, comme nous l'établirons lorsque nous traiterons de l'existence de la révélation divine. Nous démontrerons aussi alors qu'il y a certains moyens positifs de distinguer un événement surnaturel de ce genre. Quant à leur Conf. S'il y en a quelques-uns qui pensent que le surnaturalisme Ils transgressent les lois de la pensée , etc., iV. Autre chose, en effet, est de connaître, après
la révélation des vérités qui sont contenues dans l'ordre de la nature ; que ces mêmes choses sont dans un accord parfait avec les principes de la droite raison, ce qui de fait est facile, et de connaître toutes ces mêmes vérités sans le secours de la révélation, ce qui est une chose si difficile, que non-seulement des peuples entiers n'ont pas pu y parvenir pendant le cours de plusieurs siècles, mais que les philosophes les plus sages eux-mêmes n'y ont vu que ténèbres, et y ont erré à ciel découvert, comme le démontrent les faits. Nos adversaires mêlent ici deux choses qui ne peuvent ni ne doivent être confondues (1). C'est ce qui fait que nous nions leur assertion : Tout enseignement religieux que l'on dit convenir parfaitement à l'esprit humain, doit aussi nécessairement être en rapport avec les lois de ce même esprit. Cette assertion s'évanouit dès qu'on a découvert leur sophisme. Nous observerons encore, comme une chose certaine , que nos adversaires prétendent que la révélation divine n'embrasse que les vérités qui ne sortent pas de l'ordre naturel, pendant que la révélation en embrasse qui surpassent la perspicacité de l'esprit humain , comme nous le démontrerons en son lieu; l'argumentation de nos adversaires est donc encore fautive en ce point; elle pèche par le vice de fausse supposition.
Rép, 4. Z). Il suit delà que la raison humaine peut connaître par elle-même tous les préceptes de la religion , et les devoirs
(1) Platon admit la communauté des femmes dans sa république ; Socrate apprit à une prostituée l'art d'attirer à elle les hommes, voir Xénophon, des Faits et des paroles admirables de Socrate, liv. IV, c. 11; Epictète, dans son manuel , admet que la fornication est licite; Aul. Gallius, Noct. Att., liv. XIX, c. 11, rapporte les vers galants de Platon, où il recommande la pédérastie; mais il ne me suffirait pas d'un jour pour rapporter toutes les erreurs qu'admirent les anciens. Les déistes modernes enseignent des doctrines qui ne sont ni moins impies ni moins absurdes.
moraux, ou qu'elle les a connus sans le secours de la révélation, N. comme le démontre ce que nous avons dit; il s'ensuit que la raison connaît les vérités morales qui lui sont proposées, en tant qu'elles sont d'accord avec les véritables principes, C. Que l'on se rappelle la réponse que nous avons faite au Co?îf. de la troisième objection. Les arguments de ce genre pèchent toujours par la même équivoque. Quant à leur Conf, Que de crimes, etc., D. Parce qu'on a négligé l'examen des motifs qu'ils appellent de crédibilité , C. Si on les a soigneusement examinés, N. Plus tard nous ferons connaître quels sont ces motifs.
Mép. 5. iV. ou D, Qu'elle n'apporte pas une persuasion du même ordre, C. d'un autre ordre, qui produise une certitude semblable ou au moins équivalente, iV. Tout le monde sait que, d'après les règles de la logique, on distingue, selon la matière, trois espèces de certitudes : la certitude métaphysique, la certitude physique et la certitude morale , et que cette dernière certitude, sans parler des autres qui ne se rapportent pas à notre but, pourvu qu'elle soit entière, qu'elle ait toutes les conditions voulues et que l'on exige d'elle, fait que nous sommes aussi sûrs de la vérité que si nous avions la certitude métaphysique , et que nous pouvons réellement nous reposer sur elle. Le témoignage du sens intime fait que je crois aussi fermement à mon existence, que je crois, sur le témoignage des autres hommes, à l'existence de Rome ou de Paris. Or, tell 3 est la certitude sur laquelle repose l'existence de la révélation, comme nous le prouverons en son lieu. Donc l'assertion de nos adversaires est fausse.
Rép. 6. N. Tant s'en faut que ce soit là un argument trèsspécieux, et que sans lui on puisse clairement établir cette vérité, comme nous l'avons établie; car nous n'avons jamais dû avoir recours à cet argument, comme le prouve jusqu'à présent notre discussion tout entière ; non-seulement nous n'avons pas touché à cet argument, nous n'y avons pas même fait allusion; tout le reste de leur argument, qui est établi sur ce principe, croule de lui-même (1).
(1) Les arguments dont se servent les professeurs de théologie de l'académie frédéricienne , pour tromper et perdre la jeunesse sont si faibles, que ceux qui se glorifif^nt du nom de chrétiens ruiucnt les bases de la religion chrétienne et de la révélation surnaturelle , pour ne la faire découler que de la aison seule, c'est-à-dire pour y substituer le déisme seul, sous le fantôme