‹ Théologie dogmatique (volume 2)Chapitre 30 sur 74 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

On pfedt xîO*)clure de ce que nous avons dit jusque là, que le système tout entier de la religion chrétienne repose sur l'autorité. Et Dieu en a disposé de la sorte afin que l'homme, qui est renfermé dans certaines limites et qui est exposé à se tromper, lui soumît sa raison; aussi ne s'est-il pas contenté de révéler les vérités que renferment les bornes de la ra à m et celles de la nature, mais a-t-il révélé en outre des vérités supérieures à l'étendue et à la perspicacité de son esprit , et cela pour apprendre à l'homme l'obhgation où il est d'inchner sa raison devant ce qui tient à la foi et à la reUgion, et pour lui apprendre aussi que Dieu a résolu de sauver le monde par la foi.

Dieu a pourvu, jusqu'à la plénitude des temps, par un acte particulier de sa providence, à ce que sa révélation se conservât pure et sans altération (2). Mais lorsque Dieu envoya sou Fils

(1) Tel est le ôentiment de Rousseau, Emile, liv. IV, tom. III.

(2) Comme l'avoue Limborch, bien que socinien, dans sa conférence avec le docte Juif Orohe. Car, comme Orobe objectait, dans sou troisième écrit, « que jamais la parole de Dieu n'avait été exposée à tant de doutes, de diXû-

pour arracher les hommes aux ténèbres de Fignorance, dont ils s'étaient enveloppés par leur faute, parce qu'ils avaient oublié , au moins en partie , les vérités qu*il leur fit autrefois connaître; et, pour se faire connaître à eux d'une manière plus spéciale, il établit un enseignement continuel, infaillible, visible et perpétuel pour les diriger sûrement dans la vo^e du salut, et pour les empêcher de s'écarter, comme autrefois, de la vérité. Il dota de cet enseignement l'Eglise que fonda Jésus- Christ , et qu'il acquit par l'effusion de son sang , et il l'établit précisément dans le corps des pasteurs , que gouverne un chef unique et visible , dont l'influence s'exerce sur le corps entier, et qui est, conformément à sa volonté, le fondement de tout l'édifice de l'Eglise. Il a établi que tous les hommes doivent être soumis à cette Eglise, s'ils ne veulent pas être regardés comme des païens et des publicains, c'est-à-dire comme étrangers à ce corps individuel ou à cette société qu'il a fondée, s'ils ne veulent pas être coupables du crime de révolte et s'exposer à la damnation éternelle.

C'est à cette Eglise qu'il confia le dépôt de la révélation ; il le lui confia afin qu'elle prêchât en son nom TEvangile à toute créature , c'est-à-dire en tout lieu, en tout temps ; il lui promit de l'assister, pour qu'elle ne cessât jamais de donner cet enseignement, et qu'elle ne tombât point dans l'erreur. Il voulut que le gage de cette assistance fût accompagné de miracles, de prophéties et autres dons surnaturels ; il la rendit aussi féconde, en lui donnant le pouvoir, non-seulement d'engendrer des enfants, mais en lui donnant encore celui de les conduire à la plénitude de la sainteté.

» cultes et d'interprétations diverses que sous l'Evangile; qu'il n'y avait eu » aucune secte dans l'église juive, si ce n'est lorsque le siècle fut dépravé, et » sur des choses qui n'étaient pas de l'essence de la loi; » Limborch répond à ce second point « que ce qui fit que l'église juive ne fut point troublée dans » le principe par des opinions diverses, ce fat le grand nombre des prophètes » que guidait l'esprit de Dieu, les temps rapprochés dans lesquels ils venaient, » et dont il fallait accepter l'autorité; » c. 4, rép. au 3e écrit du Juif. J'en conclus donc que l'autorité divine est nécessaire pour conserver l'unité; autrement l'esprit de l'homme n'y suffirait pas. Quant aux dissensions survenues après l'Evangile, il eut été facile à un catholique de répondre qu'elles ne sont pas nées de l'Evangile, mais qu'elles sont le fruit de la révolte et du sentiment privé contre l'autorité que Dieu, qui est l'auteur de l'Evangile, a établie, à savoir, l'Eglise catholique. Mais un socinien devait prendre un autre moyen qui était incapable de satisfaire le Juif, comme on peut s'en convaincre en lisant les subterfuges auxquels Limborch a recours; et il n'eut pas été plus facile, comme nous l'avons remarqué plus haut, aux protestants d'y répondre.

1EUXIÈ:IE PARTIE. COXTRE LES HERETIQUES. 357

Cette Eglise, qui a commencé dans la personne de Pierre et des apôtres, s'est perpétuée jusqu'à nos jours par une succession continuelle et non interrompue, comme une personne morale; et elle est encore pleine de vie et de force, telle qu'elle doit persévérer dans son unité et son indivisibilité jusqu'à la consommation des siècles, embrassant tous les temps et tous les lieux, montrant toujours les gages et les preuves de l'assistance divine. Elle est demeurée ferme et invincible devant les machinations de l'enfer qui lui avaient été prédites, soit extérieures et de la part des païens, soit intérieures et lui venant de la révolte de ses propres enfants. Se suffisant à elle-même , ou plutôt s'appuyant sur les promesses et le secours de Dieu^ complètement indépendante et de la faveur et de la colère des hommes, elle regarde les faveurs des hommes comme des moyens, leur colère, leurs persécutions comme des épreuves; mais elle ne s'appuie pas sur les premières, non plus qu'elle ne redoute les secondes-, elle traverse les siècles, remportant toujours de nouveaux triomphes, produisant des fruits abondants de sainteté , savoir des hommes ornés de toutes les vertus , de toute espèce de dons divins , et qui attestent la divinité de son origine, envoyant toujours au ciel de nouveaux enfants jusqu'à ce qu'elle y règne elle-même , sans ride ni souillure , lorsque le nombre des élus sera complet, pendant toute l'éternité.

Mais, comme il a voulu que l'unité de son Eglise reposât sur le principe d'autorité , les diverses sectes , par contre , privées de cette autorité divine, s'en sont séparées pour suivre leur sentiment particulier et individuel, comme ils l'appellent, et elles ont substitué à ce principe un principe contraire qui ne produit que dissolution et division. Ce principe posé, il en est résulté qu'elles n'ont jamais pu conserver d'unité de doctrine entre elles, et, par conséquent, elles n'ont eu de constance que dans leur mobilité , et elles sont allées de nouveauté en nouveauté, et elles sont tombées d'erreur en erreur, enfantant sans cesse de nouvelles confessions, se divisant sans cesse, jusqu'à ce qu'elles se consomment et périssent comme le sel se dissout dans l'eau. C'est ce qui est arrivé aux anciennes sectes, et c'est ce qui arrive aussi aux nouvelles qui sont tombées dans le naturaHsme et le rationalisme , qui sont , d*après Leibnitz , le dernier genre d'hérésie (1). Si parfois on a remarqué pendant

(1) Je me souviens que le Journal évangélique ecclésiastique (janv. 1830,

un certain temps quelque espèce d'unité parmi les hérétiques protestants anciens et modernes, ceci n'a eu lieu que parce qu'ils n'ont pas été conséquents avec eux-mêmes, substituant, soit ouvertement, soit tacitement, leur propre autorité à l'autorité de l'Eglise catholique, qu'ils ont abandonnée. En détruisant l'autorité, on détruit aussi nécessairement l'unité, ou dbiruit même le principe de l'unité, ce qui est plus encore, et, par conséquent, l'Eglise elle-même ; car, sans autorité, il n'y a que la liberté individuelle , le sentiment particulier ; et le lien qui unissait les divers membres entre eux est rompu , de manière que les sectes ne sont c{ue des agrégations de peuple, ou même d'individus qui n'ont rien de commun les uns avec les autres que le principe de dissolution et de division, ou l'unité négative, c'est-à-dire la privation de toute espèce de lien et d'unité.

L'autorité de l'Ecriture ne remplace pas l'autorité de l'Eglise catholique , comme le pensent les protestants ; car, outre qu'il ne leur est pas possible de savoir le nombre des livres inspirés, de s'assurer de leur intégrité et s'ils ont été inspirés dans toutes leurs parties , sans le témoignage de l'Eglise catholique , dont ils se sont enfin débarrassés, disent-ils (1); et comme il est parfaitement loisible à chacun, d'après le principe de l'examen du sens privé , de les admettre ou de les rejeter, comme l'ont fait, ainsi que nous l'avons démontré, les protestants modernes, et comme le firent toujours les protestants anciens (2), ils donnent pour remède la source même du mal. Car, comme

n. 5, 6) s'élève avec violence contre le rationalisme et contre Gesner et Wegscheider, professeurs de théologie à Hall. La critique fut si virulente qu'elle n'émut pas seulement les élèves, mais qu'elle porta même les défenseurs de l'université de Berlin à implorer le secours du ministère contre ces alta4ue3 (voy. Append., ext. du Journ. univ,, n. 26, 1830). Mais tout le monde voit que cette manière d'agir détruit le principe de la réforme, de même que son essence. Si, en effet, comme nous l'avons si souvent dit et comme ils l'avouent, le principe de la réforme consiste dans le libre examen et l'entière indépendance de l'esprit de toute autorité, pourquoi les professeurs de Berlin s'enUammeut-ils contre les rationalistes, s'ils tirent les conséquences du principe et de l'essence de la réforme? S'ils ne trouvent que le pur rationalisme 4ans l'Ecriture, de quel droit leur objecte-t-on ce que les réiormateurs s'arrogèrent? Tant il est vrai qu'il n'y a pas de milieu entre le rationalisme et le catholicisme. Cliez les protestants, tout le monde peut dire : Qui vous a constitué:, nos juges?

(1) Comme l'enfant prodigue se déroba à l'autorité paternelle.

(2) Tels furent les ébionilos, les cérinthiens, los marcionites, les manichéens, etc., qui rejetèrent, eux aussi, les livres qui ne leur convinrent pus.

DEUXIÈvn!. PARTIE. CONTRE LES HERETIQUES. '6^it

l'avait déjà si judicieusement observé saint Augustin (1) , les hérésies et cei^tains dogmes mauvais , qui enlacent les âmes et les précipitent dans l'abîme, ne sont nés que dune mauvaise interprétation de t Ecriture, qui est bonne en soi, et de ce qu'on affirme témérairement et audacieusement y voir ce qiicm ne comprend pas clairement. De sorte qu'il n'est pas d'hérésie qui ne se soit appuyée sur quelque passage de l'Ecriture (2).

Et Dieu , par un acte admirable de sa providence , a permis qu'il y eût des sectes et des hérésies du temps même des apôtres, pour que la postérité sût, d'après leur manière d'agir contre ces novateurs protestants , soit quelle est la source des hérésies, soit la manière dont l'Eglise doit se conduu"e avec les héréticpies protestants qui devaient surgir, savoir, qu'elle doit les rejeter de son sein et prémunir les fidèles contre leurs efiPorts, leurs ruses et leurs machinations; soit enfin pour qu'elle leur annonçât qu'ils sont exposés à une perte éternelle s'ils ne re\Tennent à Dieu, et qu'il ne faut établir aucune différence entre une hérésie et une hérésie, un héréticpie et un hérétique. Toutes les fois que quelqu'un est coupable de protestantisme ou de protestation contre l'Eghse, que Jésus-Christ a instituée la dépositaire perpétuelle de sa révélation , la maîtresse et l'interprète de cette même révélation, ou plutôt, comme le dit saint Paul, la colonne et le fondement de la vérité {I Tim., III, 15), il encourt très-certainement le châtiment.

L'Eglise catholique a retiré et retire chaque jour un grand avantage de ces hérésies et de ces sectes qui se succèdent continuellement, comme aussi de leur mobilité continuelle, de leur naissance et de leur ruine. Et d'abord leur naissance fait qu'elle recherche plus attentivement les objets de la foi, eUe développe avec plus de soin , plus nettement la vraie doctrine, afin de mieux faire ressortir la beauté du système catholique tout entier, et le lien qui enchaîne ensemble toutes les vérités qu'elle professe ; c'est réellement ce qui s'est fait toutes les fois que quelque novateur a attaqué une vérité. 2. Le conflit per-*^ pétuel dans lequel elle se trouve avec les hérétiques fait qu'elle veille sans cesse et qu'elle raffermit en quelque sorte son autorité. Car, comme la persécution des méchants éprouve les justes et fait briller davantage leur vertu, de même l'Eglise,

(1) Traité XVIII sur saint Jean, tom. III, p. 440. édit. des Bénéd.

(2) Voy. Vincent de Lérina, avertiss., n. 25, Cours complet de théol., tOE». '

qui est , ainsi que nous l'avons dit , comme une personne morale, reçoit un nouveau lustre des machinations, des calomnies, souvent même du fer et du feu des sectes qui la persécutent , et elle en devient de plus en plus belle et éclatante. 3. Comme tout le monde le sait et le voit, la stabilité inébranlable de l'Eglise se doit attribuer à Dieu et aux promesses qu'il lui a faites , pendant que les œuvres des hommes se ruinent et disparaissent. 4. Afin que la stérilité des hérétiques apprit à tout le monde qu'il faut rapporter à Dieu seul la fécondité perpétuelle de l'Eglise catholique , et ne l'attribuer ni à l'habileté ni aux efforts des hommes, parce que si le Seigneur ne bâtit pas la maison, cest en vain que travaillent ceux qui l'édifient ; et ni celui qui pilante , ni celui qui arrose sont quelque chose; Dieu seul qui donne l'accroissement est quelque chose (I Cor.^ m, 5). 5. C'est pour que tout le monde sache que la foi est un don gratuit de Dieu, et que la science et l'art humain dont sont ornés plusieurs hérétiques, sont impuissants à la donner, et que personne ne doit présumer de ses propres forces; et celui qui pense être debout doit prendre garde de ne pas tomber (ICor., X, 12), vu que Dieu abandonne les présomptueux aux désirs insensés de leur cœur, et que ceux qui disent quils sont sages, sont devenus insensés, et que Dieu les laisse errer comme des gens ivres ; de sorte qu'il n'est presque pas d'erreur théorique ou pratique dans laquelle ces sages ne soient tombés, non plus que de contradiction à laquelle ils ne se soient honteusement laissés aller, et que , par conséquent , personne ne peut persévérer dans la foi sans l'humihté et la prière, comme l'humilité et la prière peuvent seules conduire à la vraie foi ; car Dieu résiste aux superbes , et donne la grâce aux humbles (Jacq. , IV, 6). On ne doit donc pas être surpris de voir tant d'hommes plongés dans l'hérésie ou le schisme, si l'on se rappelle qu'avant l'avènement de Jésus-Christ , Dieu abandonna les nations à leurs voies, sauf la nation juive, et qu'après l'avez nenient de Jésus-Christ, les nations ont été appelées à la foi, et que le peuple juif est tombé dans l'aveuglement et l'insensibilité spirituelle (1). Comme il n'y a, d'après ce que nous avons dit,

(1) Vincent de Lérins décrit admirablement l'agitation et les tourmenta intérieurs des hérétiques dans ses Instructions, c. 20. Voici comment il s'exprime : « Oh condition affreuse ! de combien de soucis cuisants et de troubles » ils sont agités! Car tantôt, quel que soit le vent qui les pousse, ils sont » emportés par l'erreur qu'il soulève; tantôt, faisant un retour sur eux-mêmes,

que deux voies pour arriver à la vérité, la raison et l'autorité, toutes les controverses religieuses doivent être ramenées au centre, si je puis m'exprimer de la sorte, ce qui consiste à savoir si en matière de religion il faut préférer l'autorité à la raison , ou la raison à l'autorité ; ou, pour nous exprimer plus clairement encore, s'il faut procéder par voie de recherche et d'examen , se fonder uniquement chacun sur son esprit particulier, rejeter toute espèce d'autorité; ou s'il faut, en matière de religion, procéder par la foi et la soumission publique à l'autorité légitime ; ou encore, pour être plus expresse, s'il faut s'en tenir à l'autorité de l'Eglise catholique; ou si, rejetant cette autorité, chacun doit, selon son bon plaisir, admettre et interpréter les Ecritures, et se forger une religion , selon que chaque chose lui paraît plus ou moins probable (1). J'ai dit à l'autorité de l'Eglise catholique ; car si on admet le système ou la voie d'autorité, il est évident que cette Eglise jouit d'une plus grande autorité que toutes les autres, qu'elle l'emporte sur elles toutes par son ancienneté , son universalité , son unité et son accord; je vais plus loin, et je dis qu'il n'en est pas que l'on puisse lui comparer.

» ils sont comme battus par des vents contraires; tantôt, emportés par la » présomption, ils approuvent ce qui leur parait incertain ; tantôt, guidés par » une crainte sans fondement, ce qui est certain les effraie; incertains, ils » ne savent où ils vont, ce qu'ils désirent, ce qu'ils fuient, ce qu'ils doivent » retenir, ce à quoi ils doivent renoncer. Cette affliction d'un cœur agité par » le doute et l'hésitation a son remède dans la miséricorde de Di3u, s'ils » avaient la sagesse de le comprendre. Car, en dehors du port inaccessible » aux tempêtes de l'Eglise cathoHque, ils sont agités, frappés, mis à mort par » les orages divers de leurs pensées ; pour qu'ils renoncent aux voiles de leur » esprit orgueilleux , qui ont été déchirées au moment où elles étaient dé- » ployées au milieu de la tempête , voiles qu'ils avaient déployées en pré- » sence des funestes vents de la nouveauté ; pour qu'ils reviennent chercher » un abri impénétrable dans le sein de leur mère, tendre et généreuse, qu'ils » y demeurent, et qu'ils repoussent d'abord ces flots i.mers et tumultueux de » l'erreur, afin de pouvoir désormais se désaltérer aux ondes d'une source » claire et limpide. Qu'ils désapprennent bien ce qu'ils avaient mal appris, et » qu'ils saisissent des dogmes ce que l'esprit peut en saisir, qu'ils croient ce » qu'il ne peut pas saisir. » Voy. Cours complet, théol., tom. 1.

(1) C'est avec raison qu'il est dit dans un journal protestant (le Glohe)^ n. 137 : « Notre siècle doute; sa religion c'est la liberté, parce que c'est le p seul dogme qui permet à chacun de suivre ce qui lui plait aujourd'hui, de » le rejeter demain. Le caractère de ce siècle est de ne pas avoir une reli- » gion, mais d'en avoir mille, mais d'en avoir presque autant qu'il y a de » familles dans chaque nation. » Il aurait pu ajouter : Et autant qu'il ij a d'individus dans chaque famille. C'est là la description parfaite du protestantisme , qui consiste à ne pas avoir de religion , à ne pas avoir de toi , et à professer un doute complet, comme nous l'avons dit en son lieu.

Mais il n'est pas possible d'admettre la voie du sens particulier sans tomber dans toutes les absurdités que nous avons énnmérées, et qui portent , en dernière analyse , les hommes à rejeter toute foi et à tomber dans un scepticisme absolu , au point que personne ne sait ce qu'il doit admettre ou ce qu'il doit rejeter, n'étant mû que par une probabilité plus ou moins grande. S'il en était ainsi , on pourrait discuter en religion, comme les philosophes discutaient autrefois entre eux ; la religion ne serait plus qu'un système philosophique j et les sectes autant d'académies ou d'écoles de philosophie où chacun pourrait soutenir et suivre ce qui lui semblerait bon. Mais quel homme sensé pourrait se persuader que Dieu a abandonné sa révélation à la libre discussion des hommes, de façon qu'il leur soit loisible d'en contester et l'existence et le sens, que tout est incertain et confus, et que la religion peut dégénérer eu un pyrrhonisme complet ou n'être plus qu'une question philosophique (1)? D'après ce système, le protestant ou hérétique, séparé de l'Eglise universelle de tous les siècles et qui subsiste toujours, est aussi séparé de ceux qui ont abandonné l'Eglise, puisque, d'après le principe protestant, chaque individu a la religion qu'il s'est forgée à lui-même ; il est seul, par conséquent, comme l'île ou le rescif que les tempêtes et les

(1) Voici comment une autre feuille protestante décrit les progrès du protestantisme : « C'est au seizième siècle que, pour la première fois, dans la série » des événements qui nous intéressent, on voit la liberté de conscience ou- » vertement et nettement érigée en principe; mais d'abord ce n'est point » cette liberté illimitée qu'on a réclamée depuis, c'est seulement la faculté » de croire, sur un certain nombre de points déterminés, autrement que » l'Eglise catholique. A mesure qu'en se succédant, les sectes qui s'élèvent » du sein de l'Eglise prétendent s'éloigner davantage de sa doctrine, elles » reculent aussi théoriquement les bornes de cette faculté, qu'elles s'attri- » buent par le fait. Les Ecritures sacrées avaient été d'abord le champ où il » paraissait convenu que la liberté de conscience devait se renfermer; bientôt » cette limite est franchie ; la religion^ par quelques hommes, est réduite » dans son dogme à une simple conception de la raison et du sentiment, et » dans son culte à une pure relation métaphysique de l'homme à son Créa- » teur; enfin les idées fondamentales de toute institution ou croyance reli- » gieuse sont elles-mêmes attaquées, et c'est à l'abri du principe de liberté » de conscience, toujours de plus en plus étendu, que ces divers degrés d'in- » crédulité se produisent tour à tour et essaient de se faire recevoir. » (Producteur, n. 9, p. 408.) C'est ce qu'avait prévu et prédit Vincent de Lérinâ dans ses admirables Instructions, c. 23 : « Car si une fois on admet, dit-il, » cette licence irrqjie de la supercherie, je tremble de dire à quel danger de » destruction sera exposée éti religion. Une vérité du dogme catholique rejetéc, » on en rejettera bientôt une autre , et encore une autre, etc. Or, quand ou » aura rejeté une à nue les diverses parties, il s'ensuivra naturellement que » l'on rejettera le tout, n

venfs Latfent au milieu des mers. Quel espoir, quelle consolation peut par conséquent lui donner sa religion? Que lui arrivera-t-il s'il se trompe? Quel jugement peut-il attendre de Jésus-Christ après la mort? Tout dans ce système inspire l'horreur, tout y inspire la crainte. Le catholique , au contraire , en suivant le système d'autorité, vit en paix ; il est en communion avec l'Eglise de tous les temps et de tous les lieux ; il jouit de la société des apôtres, des martyrs et des saints de tous les âges ; la profession de sa religion ne l'expose à aucun danger, à moins (ce qui est ahsurde) cpie l'Eglise universelle catholique ne l'exposât à quelques dangers ; il se considère comme le membre d'une grande famille qui a Jésus - Christ pour chef invisible, qui lui-même est représenté ici-bas par Pierre et ses successeurs, où tous les biens sont communs, où tout est dirigé par un amour universel, où tout s'est conservé intact jusqu'à nos jours par un effet de la providence ineffable de Jésus- Christ, où tous participent à la seule et même table eucharistique ; et si , par suite de la fragilité humaine , on s'est rendu coupable de quelques fautes, l'humble aveu de ces fautes, la manifestation entière de son âme fait que le plus aimant des pères devient un consolateur. Le catholique , soit qu'il vive, soit qu'il meure, n'est jamais seul; comme il n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'une foi, qu'un baptême, qu'un corps et un esprit, comme il n'y a pour tous qu'une seule et même espérance. Il n'est pas même abandonné après sa mort; il est encore en communion, soit avec l'Eglise militante, qui l'aide de ses suffrages, soit avec l'Eghse triomphante , qui lui tend les bras et l'invite à venir à elle pour qu'elle lui décerne la récompense qui lui est due.

C'est pourquoi, ou il n'y a pas de religion, ou il n'y a que la religion catholique seule. Il n'y a pas de milieu ; ou s'il y a un milieu, ce milieu c'est l'incohérence. Car si Ton admet que T)ieu existe et que sa providence gouvenie tout, la force de la /aison, sa puissance, nous conduit à admettre la seule religion catholique.

Nous allons confirmer, fortifier tout ce qui précède par U témoignage et l'autorité du grand saint Augustin, qui analyse avec autant de vérité que d'élégance tout ce que nous avons longuement développé dans les deux parties de ce traité , tout ce que nous y avons discuté.

c( Si, dit-il, la providence de Dieu ne préside pas aux choses

» humaines, il ne faut pas s'occuper de religion ; mais au con- » traire , et la beauté de l'univers qui , croyons-nous , découle » d'une source d'une beauté parfaite , et je ne sais quel senti- » ment intérieur nous porte à chercher Dieu, à le servir, nous » exhorte en quelque sorte publiquement et en particulier à » avoir meilleur courage , et à ne pas désespérer que ce Dieu )) lui-même n'ait établi une autorité qui, pour peu que nous » fassions d'efforts , nous sert comme de degré pour nous éle- » ver jusqu'à Dieu. Mais cette autorité que les insensés ne )> comprennent que très-difficilement, abstraction faite de la » raison , nous porte doublement à nous soumettre à elle ; elle » le fait en partie par les miracles , et en partie par le grand

» nombre de ceux qui l'admettent J'appelle miracle tout

» ce qui est difficile et en dehors des lois ordinaires de la » nature , ou qui paraît surpasser l'espérance comme la puis- » sance de celui qui en est étonné en le voyant; et dans ce » genre il n'y a rien qui convienne mieux aux peuples et aux » hommes sans instruction que ce qui frappe les sens. Mais » les miracles se divisent en deux classes : il y en a qui ne » produisent que l'admiration, mais il en est qui ménagent » encore une grande grâce, une grande faveur. Gomme, par » exemple, si on voyait voler un homme dans les airs, c'est un » spectacle qui ne produirait aucun fruit pour le spectateur; » aussi il n'en éprouverait que de l'admiration. Si quelqu'un, )) au contraire, était atteint d'une maladie incurable, et que » d'un mot il fût guéri, l'étonnement que lui causerait sa » guérison le céderait à l'affection qu'il éprouverait pour celui » qui l'aurait guéri. C'est ce qui est arrivé au temps où Dieu » se manifesta, comme il convenait, aux hommes sous la vériy> table forme humaine. Il rendit la santé aux malades, il » guérit les lépreux, il fit marcher les boiteux, il rendit la vue » aux aveugles et l'ouïe aux sourds. Les hommes qui vivaient » en ce temps là virent l'eau changée en vin, ils virent cinq » mille hommes rassasiés avec cinq pains , ils virent des » hommes marcher à pied sec sur les flots de la mer, ils )) virent des morts ressusciter; de sorte qu'il y en avait qui » avaient plus directement pour objet le bien du corps, d'autres » celui de l'esprit ou de l'âme, mais tous exprimaient la gran- » deur de leur auteur ; et c'était là un moyen dont se servait }) l'autorité divine pour ramener les hommes à Dieu. Mais » pourquoi, direz-vous, bb s'en fait-il plus de nos jours?

Parce qu'ils n'émeuvent qu'autant qu'ils sont extraordinaires, et s'ils étaient ordinaires, ils ne toucheraient pas. Car la succession du jour et de la nuit, l'ordre invariable des corps célestes... le retour et la chute des feuilles qui couvrent les arbres, la puissance des semences, l'éclat de la lumière, la variété des couleurs et des odeurs, vus et sentis pour la première fois par quelqu'un avec lequel nous poiurrions en parler , il serait ébloui et pour ainsi dire écrasé par le poids de ces miracles ; pour nous , au contraire , quoique nous ne sachions pas comment cela S3 fait, car qu'y a-t-il de plus obscur que les causes qui les produisent? L'habitude où nous sommes de les voir et de les sentir fait que nous n'y songeons pas. Ils ont donc eu lieu dans un temps tout-à-fait opportun pour réunir en un seul corps et multiplier le nombre des croyants, et faire passer dans les mœurs cette utile autorité. Mais les mœurs , quelles qu'elles soient , sont d'autant plus puissantes pour subjuguer l'esprit des hommes, que ce qu'elles ont de mauvais, et qui résulte des passions qui triomphent presque, peut plus promptement être repoussé, blâmé, qu'on ne peut y renoncer et s'en défaire. Pensez-vous qu'il n'est pas important pour l'humanité de savoir qu'il ne faut honorer comme Dieu ni la terre, ni le feu , ni rien de ce qui peut tomber sous les sens , et qu'il ne faut aller à lui que par l'intellect seul; c'est ce que soutient non-seulement un grand nombre de savants , mais la multitude des hommes et des femmes sans instruction des divers pays le croit et le prêche aussi? Pensez-vous que l'abstinence qui va jusqu'à ne prendre qu'une très-petite quantité de pain et d'eau, et même à s'en abstenir pendant plusieurs jours en prolongeant son jeune , que la chasteté poussée jusqu'au mépris de sa femme et de ses enfants , que la patience qui fait que l'on ne redoute ni les croix ni les bûchers, que la libéralité qui porte à distribuer aux pauvres mêmes ses biens patrimoniaux, et qu'enfin le mépris du » monde qui va jusqu'à désirer la mort, soit l'objet que l'on se » propose ? Il n'est cpe peu de personnes qui font cela, et il en » est moins encore qui le font bien, qui le font prudemment; » cependant les peuples l'approuvent , les peuples l'écoutent , » ils le favorisent, enfin ils l'aiment ; s'ils ne peuvent pas le » faire, ils en accusent leur faiblesse; ceci néanmoins les porte » à Dieu, ils en retirent quelques avantages spirituels. C'est ce

» que la divine Providence a opéré, selon le besoin des temps » par les prédictions des prophètes, par l'humanité et les » enseignements de Jésus-Christ , par les courses des apôtres » par les outrages , les croix, le sang et la mort des martyrs » par la vie exemplaire des saints, qui dans toutes ces chos » là étaient des miracles dignes d'objets si importants et » vertus si éclatantes. Par conséquent, lorsque nous voyo » im si puissant appui de la part de Dieu, lorsque nous voyon » des fruits si abondants, de si grands progrès, hésiterions- » nous à nous réfugier dans le sein de l'Eglise , qui a atteint » le comble de l'autorité par la soumission du genre humain » au saint-siége, dans la personne des évêques qui s'y sont )) succédé, malgré les aboiements des hérétiques condamnés » en partie par le jugement du peuple lui-même, en partie par » la gravité des conciles , et en partie aussi par la majesté des y> miracles. Lui refuser la primauté, c'est là le comble de l'im- » piété ou l'abîme de l'orgueil. Si la soumission de la raison à » la foi est la seule qui puisse sûrement conduire les âmes à la » sagesse et au salut , n'est-ce pas le comble de l'ingratitude » envers l'appui et le secours divin, que de résister à une » autorité qui jouit d'une si grande force? Et si chaque science, » quoique facile et peu importante , exige pour qu'on Fap- » prenne un maître qui la possède et qui l'euGeigne , n'est-ce » pas le comble de la témérité et de l'orgueil que de con- » damner les livres des divins sacrements, sans avoir voulu » apprendre à les connaître de leurs interprètes naturels? Par » conséquent, si la raison, si ce que nous venons de dire vous a » ébranlé , si , comme j'en ai la confiance , vous avez souci de )) vos intérêts, je souhaite que vous m'écoutiez, que vous ayez » une pieuse confiance, un vif espoir, un amour plein de sim- » plicité dans de sages précepteurs qui vous enseigneront la » doctrine chrétienne, et que vous priez sans cesse le Dieu » bon qui nous a créés, dont la justice nous inflige les châti- » ments que nous méritons, et qui nous en délivre par sa » clémence. Aussi , ni les préceptes , ni les discussions des » hommes savants et vraiment chrétiens, ni les livres, ni les » douces pensées elles-mêmes ne vous manqueront, et par D ces moyens vous obtiendrez facilement ce que vous cher- » chez (1).»

(1) Liv. de l'Utilité de croire, c. 16, 17 et 18, tora. VIII, édit. des Bénéd-

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