CHAPITRE m
DE l'infinité, DE l'bIMENSITÉ ET DE l'ÉTERNITÉ DE DIEU.
Nous réunissons ces trois attributs dans un même chapitre, non-seulement parce qu'ils ont une source commune, de laquelle ils découlent nécessairement, et cette source, c'est Dieu, en tant qu'il existe par lui-même, qu'il est un être, ens a se, mais encore à cause de l'imion qu'ils ont entre eux.
Les sociniens, sans compter toutes les autres personnes qui se sont trompées sur ces perfections, 1. nient que l'essence infinie de Dieu réunisse tous les genres de perfections (2); 2. ils soutiennent que l'on peut dire de Dieu qu'il est immense en raison de sa puissance et de son action, mais qu'il ne l'est pas par son essence (3); 3. ils veulent que Dieu ne soit éternel qu'autant qu'il est sans commencement et sans fin ; mais qu'il ne l'est pas parce qu'il n'est soumis à aucune variation ou succession de temps (4). C'est contre ces erreurs que nous allons établir les propositions suivantes :
(1) Toumely développe et réfute longuement toutes ces objections, dans son Traité de Bien, quest. VIII, art. uniq., concl. Voy. aussi Pétau, liv. IV, c. 4, de même que Suarez, Métaph., diss. XXX, sect. VIll et IX, où il expose longuement la pensée de saint Thomas,
(2) C'est ce qu'il dit dans un Fragment du Catéchisme de Crdtovie, qui se trouve dans îa Bibliothèque des Frères de Pcloyne, Iréuopolis, 1656, chap. 2, p. 685. Fauste Socin y nie que l'on puisse dire que l'essence de Dieu est infinie parce que sa puissance l'est; et il conclut ensuite qu'il lui est absolument impossible de rien statuer de positif sur ce point.
(3) Ibid.
(4) Tel est le langage de Socin, dans ses Leçons de théologie, tom. 1 , Bibliothèque des Frères de Pologne, c. 8, p. 545, où, pour répondre à la troisième raison des calvinistes, il affirme : « Qu'il n'y a ricu au pouvoir de l'homme, D que tout dépend des décrets de Dieu, et découle nécessairement de la p connaissance ou prescience de Dieu; » il refuse à Dieu la prescience des futures libres; il lui refuse, de plus, de voir toutes choses présentemeut dans l'éternité, où il n'y a pas de succession, et il ajoute : « Car le temps est 0 étemel, quoicpie nos théologiens puissent dire de contraire; il a toujours v été, il est et il sera; il est comme quelque chose de passé, de présent et p de futur. » Le temps n'a donc pas commencé , comme ils le pensent, avec
la création; ce n'a été pour le temps qu'une espèce de mesure Aussi y
a-t-il, par rapport à Dieu lui-même, quelque chose de passé, quelque chose
PREmÈRE PROPOSITION.
Dieu est infini, dans toute rétendue du mot et dans tous les genres de perfections.
On peut définir Finfinité , la perfection souveraine et absolue r souveimine, parce qu'elle contient toutes les perfections; absolue, en tant qu'elle ne connaît ni mode ni mesure (1). Nous allons donc brièvement démontrer que Dieu est infini par son entité, ratione entis, comme nous l'avons dit, et qu'il l'est aussi intensivement.
Dieu, d'après ce que nous avons dit, est un être a se; donc il est infini. En efî'et, si Dieu est un être a se, par lui-même, il est par conséquent un être nécessaire ; il ne peut être borné et limité ni par lui, parce qu'il ne s'est pas donné l'être, ni par un autre, parce qu'il n'a reçu l'être d'aucune cause (2). Dieu doit donc être la plénitude de l'être, et par conséquent il doit être infini; et cela dans tous les genres de perfections (3). Il
de présent, et quelque chose de futur. Aussi est-ce avec raison que Leibnitz dit des sociniens, dans sa lettre au landgrave de Hesse, Rhinfels, 1691 : « Us » ont une idée très-basse de Dieu; il semble qu'ils l'attachent à un certain » heu , qu'ils lui refusent la prescience , comme contraire à la liberté hu- » maine. » Voy. Pensées de Leibnitz, Paris, 1819, p. 247 et suiv.; ou édit. de Bruxelles, 1838, tom. II, p. 364.
(1) Voy. Suarez, Traité de Dieu, liv. II, c. 1. Après avoir rejeté les diverses théories des théologiens sur la notiqji de l'infini, il conclut, n. 5, que l'on dit de Dieu qu'il est infim par son entité, ratione entis, et cela même intensivement; de sorte que l'infinité de Dieu est la négation do toute espèce de délimitation dans son essence. Aussi dit-on de Dieu qu'il est infini, simplement, proprement, et pour ainsi dire a priori, parce que sa perfection est telle, qu'elle ne peut pas l'être davantage; il ne peut pas môme y en avoir de semblable en dehors de sa nature ; d'où il poursuit : « Cette négation de » délimitation contient cette infinité elle-même qui est comprise dans le » contenance de toute perfection possible ou imaginable, dans la contenance » formelle et éminente, dis-je, avec la perfection souveraine possible dans » quelque perfection que ce soit, et dans la manière de l'avoir; cette néga«> » tion emporte aussi avec elle qu'il contient toutes choses en lui, sans » borne aucune, quelque perfection qu'on puisse leur supposer, quand même » on irait par degré jusqu'à une perfection sans borne. » Et ceci est la pensée Je saint Thomas, p. I, quest. 7, art. 1.
(2) Voy. saint Thomas , pass. cit.
(3) Voy. Lessius, liv. I. Il est facile de conclure, d'après ce qui a- été dit de l'infinité de Dieu, que, d'après la notion de l'être nécessaire, elle convient à Dieu; ou que ce qui n'est pas nécessaire n'est pas infini; enfin, qu'on ne peut ni ajouter ni retrancher à l'infini ou à Dieu , et que Dieu ne peut ni augmenter ni diminuer, parce qu'il est mcapable d'augmentation ou de diminution, et qu'il est néce«T^«'ement ce qu'il est.
s'ensuit que si Dieu était fini, il ne serait pas ce qu'on peut imaginer de plus parfait; or, cette idée est incompatible avec la notion de Dieu. Aussi est-il dit de lui (Ps. CXEIY) : « Le » Seigneur est grand, il est infiniment digne de louanges, et » sa grandeur est sans fin. »
Objections.
Oh], 1 . Le terme infini se prend parfois dans l'Ecriture d'une manière moins propre, F. G. Nomb., XXXII, 1, il y est dit des enfants de Ruben et de Gad : « Ils avaient des richesses infinies » en bêtes de somme, etc. )> Rien n'empêche donc de prendre le mot infini dans ce sens lorsqu'on parle de Dieu. 2. On peut encore l'employer dans ce sens pour exprimer la puissance, l'efficacité et la grandeur souveraine de Dieu. 3. Si Dieu était x'infini absolu, ou il exclurait l'existence des autres êtres, qui ne peuvent subsister avec l'être absolu d'une manière infinie, ou 4. il renfermerait en lui les perfections des autres êtres; 5. et, par conséquent, toutes les créatures seraient également parfaites, parce qu'elles seraient toutes à la même distance de Dieu; or, ceci, comme tout ce qu'on peut dire de semblable, est absurde. Donc :
Rép, 1. J'accorde ï antécédent et je nie la conséquence. Car on peut connaître, par la matière dont il est question, si ce mot infini se prend dans un sens propre ou impropre ; mais il est évident que le mot infini, dans le passage cité et autres semblables, se prend dans un sens impropre; car les choses dont il est question ne comportent pas /'my^/izVe proprement dite; elles l'excluent même; mais lorsqu'on l'appfique à Dieu, la raison elle-même nous démontre qu'il faut la prendre dans un sens strict. J'ajouterai que c'est à tort qu'on nous impute de prouver par l'Ecriture que Dieu est infini, parce que cette même Ecriture le dit; car l'Ecriture ne dit nulle part que Dieu est iûfini; elle ne lui attribue cette propriété que négativement, c'est-à-dire qu'elle nie que Dieu soit borné dans ses perfections , comme le prouve le passage du psaume CXLIV, que nous avons cité.
Rép. 2, D. Ceci prouve que Dieu a.V infinité absolue, C. ceci lui enlève cette perfection, N. Car la puissance et l'efficacité de Dieu ne sont autre chose que sa substance divine elle-même. Ajoutez encore qu'il est absurde d'accorder une efficacité infinie à celui qui ne possède pas l'infinité absolue.
Rép, 3.2). Si on disait de Dieu qu'il est extensivementm^my on excliu^ait l'existence des autres êtres, C. mais si on le dit seulement intensivement, comme nous l'avons observé, iV. (1).
Rép, 4. Z). Soit formellement, soit éminemment, C, formellement, iV".
Rép, 5. Z). Si la perfection des créatures devait se tirer de leur distance de la perfection divine, C. mais si elle se tire du plus ou moins de degrés de perfection que les créatures ont reçu de Dieu, N,
PROPOSITION II
Dieu est immense, et il est présent à toutes les choses et dans tous les lieux par son essence,
n est de foi que Dieu est immense ; le concile de Latran l'a formellement défini (conc. Latr., IV, chap. Fermement); il y professe qu'il croit que Dieu est immense; on peut y ajouter le symbole de saint Athanase , où il est dit : « Le Père est im- » mense, etc. »
Nous ferons observer, pour une intelligence plus parfaite de cette proposition , 1 . qu'il ne faut pas confondre l'immensité avec Vinfinité, car celle-ci est la négation d'un terme dans la perfection essentielle, comme nous l'avons dit plus haut; pendant que l'infinité est, selon le langage de l'école, la négation d'un terme dans la présentialité substantielle. En d'autres termes, l'infinité atteint universellement l'excellence de la perfection , pendant que l'immensité tombe précisément sur le mode d'existence de l'essence divine, en tant que, par ellemême et par son état permanent, elle peut être présente à tous les êtres et dans tous les lieux non-seulement existants, mais même possibles à l'infini.
2. Qu'il ne faut pas confondre l'immensité avec Y ubiquité, selon l'expression reçue, car l'immensité est un attribut absolu nécessaire à Dieu , pendant que l'ubiquité ne lui convient pas absolument ; elle ne lui convient, comme on dit, qu'hypothéti-» quement, ou en tant que l'on suppose l'existence des créatures, dont la production est l'œuvre libre de Dieu ; c'est pôurcpioi^ passant sous silence les autres différences, il était libre à Dieu d'avoir ou de ne pas avoir cette dénomination (2).
(1) Voy. Suarez, pass. cit.
(2) Pétau, liv. m, c. 7, § 5, observe h propos : « Qu'il ne faut pas témé
3. Que saint Thomas (p. 1, quest. 8, art. 3), expose ainsi qu'il suit l'immensité divine : « Dieu est en toutes choses en » puissance , en tant que tout lui est soumis ; il est présent en » toutes choses, en tant que tout lui est connu, qu'il voit claiy) rement tout; il est en toutes choses par son essence, en tant ï) qu'il est présent à tout comme cause d'existence. )) Tout le monde convient de la première et de la seconde de ces choses; mais il n'en est pas de même delà dernière, qui constitue l'immensité de Dieu. Les sociniens, après quelques anciens Juifs, quelques valentiniens, quelques gnostiques, quelques manichéens et quelques anthropomorphites, l'ont çà et là révoquée en doute, comme nous l'avons déjà dit; et Beausohre prétend que ce n'est pas un article de foi (1). Il nous faut donc soutenir et prouver la vérité cathohque qui enseigne que Dieu est présent en toutes choses par son essence, de sorte qu'il rempHt toutes choses intérieurement de sa substance, et qu'extérieurement il enveloppe et contient tout.
Et d'abord nous prouvons ainsi qu'il suit cette vérité par l'Ecriture : Baruch dit expressément (III, 25) que « Dieu est » très-haut et immense; » Job, XI, 8, affirme « qu'il est plus » élevé que le ciel, qu'il est plus profond que l'enfer, qu'il est » plus étendu que la terre, et qu'il est plus large que la mer; »
» rairement accuser d'hérésie ceux qui disent que Dieu n'est pas partout; il » faut s'assurer d'abord dans quel sens ils l'entendent. On peut l'entendre de » deux manières. Car s'ils l'affirment dans ce sens, qu'ils pensent qu'aucune » chose spirituelle n'est dans un lieu par sa substance, mais seulement par » son action, ce que les anciens théologiens disaient et des anges et des es- » prits créés, comme le pensent aussi et saint Thomas et ses disciples, on ne » doit point les blâmer; il ne faudra certes pas en faire une cause intéressant » la foi. Si au contraire ils soutiennent que la croyajice est que cette substance » divin'î n'eiftbrasse pas l'universalité des êtres , et qu'il en est qu'elle n'oc- » cupe pas à cause de leur hideur, en un mot, s'ils soutiennent que la sub- » stance de Dieu est dans un lieu quelconque, comme le ciel, et qu'elle n'est » pas ailleurs. Cette erreur, qui est celle de Worstius et de plusieurs autres, p est évidemment une hérésie. »
(1) Voy. Pétau, ibid , §§ 2 et suiv., où il énumère les adversaires de cette propriété divine et ceux qui en pensent mal. Parmi eux , il compte même Augustin, Stenchus, Eugubinus.
Quant à Beausohre, après avoir, dans son Histoire de Manichée, confessé l'erreur par laquelle on prescrit des bornes à l'essence de Dieu quant à l'espace, erreur admise par les manichéens, d'après leurs principes, il ajoute pourtant, comme il avait fait pour la nature corporelle de Dieu : « C'était )) sans doute une erreiu" considérable que de nier l'immensité substantielle » de la divinité ; mais il faut pourtant convenir que tant qu'on lui conserve » celle de connaissance et de pouvoir, la religion demeure dans son entier. » fl développe longuement ensuite cette assertion.
aussi David disait-il, Ps. CXXXVIII, 7 et suiv. : ((Où irai-je » pour échapper à votre esprit? où fuirai-je pour me soustraire » à vos regards? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends » dans les enfers , je vous y trouve encore, etc. « Mais saint Paul est, de tous les écrivains sacrés, celui qui renseigne le plus clairement (Act., XYII, 28), où, après avoir enseigné que Dieu est près de chacun de nous, il en donne aussitôt la raison, disant : « Nous vivons en lui, nous nous mouvons et nous » sommes en lui ; » certes , il exprime assez clairement , par es paroles, l'immensité et même, selon le langage reçu, /ubiquité de Dieu pour que nous soyons dispensés d'en citer d'autres.
2. Nous concluons aussi du témoignage des Pères qui, selon Pétau (1), sont unanimes sur ce point, comme aussi d'après celui de tous les théologiens , que la substance de Dieu ne peut être renfermée par aucun lieu déterminé ; le même auteur fait observer en outre que les anciens avaient deux manières d'exprimer l'immensité de Dieu. Car, ou ils affirment que Dieu est en toutes choses et emplit tout de manière à être aussi en dehors de toutes choses, ou qu'il n'est pas contenu par tous les lieux et toutes les substances , mais qu'il contient et embrasse tout (2). Il nous suffira de citer à ce sujet les paroles de Théophile d'Antioche, qui explique, au moyen d'une comparaison admirable, cette compréhension, cet embrassement : (( Comme » la grenade, dit-il, est enveloppée par une peau dans toute » son étendue, et qu'elle a intérieurement plusieurs petites » cases et de petites bourses séparées par des membranes , et » qu'elle contient intérieurement une grande quantité de » graines , de même l'esprit de Dieu embrasse toutes les créa- » tures , et cet esprit qui les embrasse est embrassé avec les » créatures par la main de Dieu. »