TROISIÈME PARTIE. CFAP. I
manière à avoir la plénitude de sa connaissance, et qu'il connaît tout ce qu'il est lui-même.
PROPOSITION u.
Dieu connaît tout ce qui est possible.
En effet, suivant le langage de TApôtre, Rom., IV, 17 : « Dieu appelle par son nom ce qui n'est pas comme ce qui 1) est. )) Si Dieu nomme les choses qui ne sont pas comme celles qui sont, il connaît aussi bien celles qui ne sont pas que celles qui sont; car on ne peut pas nommer ce qu'on, ne connaît pas. Mais si Dieu connaît comme possibles les choses qui existeront un jour, il connaît pareillement toutes celles qui n'existeront jamais, mais qui pourraient exister s'il le voulait.
Cette vérité s'appuie encore sur la raison que nous ferons valoir avec saint Thomas (quest. 14, art. 3); Dieu se saisit parfaitement lui-même, et par conséquent il saisit aussi sa toute-puissance ; donc il saisit tout ce à quoi elle s'étend, car on ne peut pas bien connaître une puissance, à moins de bien saisir tout ce à quoi s'étend cette puissance ; donc Dieu atteint distinctement, par son intelligence, tout ce qui est possible. Car la puissance divine s'étend à tout ce qui ne répugne pas. Donc Dieu connaît toutes les choses possibles , selon leur manière d'être si elles étaient créées ; autrement, il ne les connaîtrait pas distinctement (1) . En outre, il appartient à une science infiniment parfaite de connaître tout ce qui peut être connu ; br, les choses possibles sont susceptibles d'être connues. Donc :
(1) Soit Contre les Gentils, liv. I, c. 50 ; soit p. I, quest. 19, art. 6, à la 2. n y enseigne que toutes les choses possibles sont virtuellement en Dieu; voici ses paroles : Tout ce qui peut avoir la raison d'être véritablement , est virtuellement tout en Dieu. Saint Augustin avait devancé saint Thomas [Cité de Dieu, liv. XI, chap. 10, n. 5 ) ; voici ce qu'il y dit de la sagesse de Dieu : « Elle contient des trésors immenses et infinis de choses intelligibles , parmi » lesquelles sont les choses invisibles, et les raisons inunuables des choses » même visibles et muables qu'elle a créées. Car Dieu connaît tout ce qu'il » fait, comme on peut le dire de quelque artisan que ce soit, qui no fait rien » sans le connaître ; or, s'il a fait sciemment toutes choses, il a fait ce qu'il » connaissait déjà. Et il en résulte une véritable merveille; pourtant la chose » est vraie , c'est que nous n'aurions pas pu connaître ce monde , a'û n'eût » pas existé ; et que si Dieu ne l'avait pas connu, il n'aurait pas pu exister. » Voy. aussi Pétau, de Dicu^ liv. IV, c. 2, n. 4.
PROPOSITION III
Dieu connaît distinctement toutes les choses passées , présentes et futures, soit nécessaires, soit contingentes et libres.
Cette proposition appartient aussi à la foi. Nous en prouverons les diverses parties comme il suit : Et d'abord, quant aux choses passées, tout le monde connaît les paroles par lesquelles Dieu reproche aux Hébreux leurs prévarications, et leur promet qu'il en tirera vengeance un jour; Deut., XXXII, 34 r- )) Tout cela n'est-il pas renfermé en moi et scellé dans mes » trésors? » Si toutefois on peut dire que, pour Dieu, il y ait quelque chose de passé ou de futur, et que tout n'est pas plutôt présent. Yoici en outre comment s'exprime l'Apôtre sur toutes les choses, quelles qu'elles soient, sans tenir compte de la différence des temps, et quelque cachées qu'elles soient; Hébr., IV, 1 3 : «Il voit toutes les créatures sans exception , il n'y en a » aucune qui soit cachée ou voilée à ses yeux. » On lit encore, Ps. CXXXYIII, 3 : « Vous avez connu de loin toutes mes » pensées,... vous avez prévu toutes mes démarches,... vous » avez tout connu, et les choses futures et les choses passées ; » et dans le Ps. XXXII, 1 5 : « Lui qui a formé leurs cœurs un » à un, lui qui comprend parfaitement toutes leurs œuvres; » ou encore (Sag., VIII, 8) il est dit de la sagesse : « Elle sait » les choses passées et elle apprécie les choses futures ; . . . . elle » connaît les prodiges et les montre avant qu'ils existent; » elle connaît aussi les événements des temps et des siècles. îi On trouve une foule d'autres passages de ce genre dans les divers livres des Ecritures.
Saint Thomas prouve, par la raison elle-même, que Dieu connaît distinctement toutes ces choses là, pass. cit., art. 5 : « Dieu se connaît et connaît parfaitement sa puissance, » dit-il ; mais il n'est pas possible de bien connaître la puissance sans connaître tout ce à quoi elle s'étend; mais la puissance de Dieu s'étend à toutes les choses qui sont distinctes de Dieu, non pas seulement quant à la raison commune de l'être, mais encore quant à leur manière d'être formelle, comme on le dit, et en particulier jusqu'à leurs plus petites différences, puisqu'il est la plénitude de Y être et la cause effective et exemplaire de tous et de chacun des êtres,
comme aussi de toute leur différence et de toute leur perfection. Donc (1) :
Enfin, quant aux futurs contingents ou aux actions futures libres, sur lesquelles on est surtout en désaccord avec les sociniens, aux textes de l'Ecriture que nous avons cités et qui prouvent la vérité de notre proposition, on peut ajouter les paroles de Suzanne (Dan., XIII, 42) priant le Seigneur ; « Dieu éternel, qui connaissez les choses cachées, qui conï) naissez toutes les choses avant qu'elles ne soient; » comme aussi celles de EccL, XXIII, 28 : « Les yeux du Seigneur » sont plus brillants que le soleil; ils voient toutes les dé- » marches de l'homme, ils pénètrent jusqu'au fond de l'abîme, » ils voient tous les replis du cœur de l'homme. Le Seigneur » Dieu connaît toutes les choses , même avant qu'elles soient » créées. » Toutes les prophéties que contiennent l'un et l'autre Testament sont aussi autant de preuves irréfragables de cette prescience divine ; ce qui fait que Tertullien a dit avec raison, dans son livre contre Marcion, liv. II, c. 5 : « Que la » prescience de Dieu a autant de témoins qu'il y a de pro- » phètes ; )) et saint Augustin, dans sa Cité de Dieu, liv. V, c. 9 : c( Admettre l'existence de Dieu et nier qu'il connaisse » les choses futures, n'est-ce pas folie? » Aussi jugeons-nous qu'il est inutile de citer d'autres passages des Pères; on peut d'ailleurs les voir dans Pétau, liv. FV, c. 6.
La raison elle-même nous démontre clairement aussi cette vérité; car si Dieu eût ignoré même la plus petite chose dès l'éternité, sa science se fût au moins perfectionnée en ce point pendant les temps, il eût connu quelque chose qu'il ne connaissait pas; or. Dieu ne peut acquérir aucune perfection, puisqu'il est infiniment parfait de sa nature. Donc :
Objections.