‹ Théologie dogmatique (volume 2)Chapitre 68 sur 74 · DE LA RÉPROBATION · texte numérisé non relu

DE LA RÉPROBATION

Le mot réprobation exprime l'acte de repousser, d'éloigner; elle et définie par le Maître des Sentences, liv. I, dist. 11 : « La » prescience de l'iniquité de quelques-uns, et la préparation de » leur damnation. » Cette définition ne convient qu'à la seule réprobation positive , qui embrasse trois actes : la permission de la faute, la négation de la grâce efficace pour se relever de la même faute, et le décret ou arrêt de damnation. Ce qui prouve que le pécbé seul est la cause prochaine de la réprobation. Tous les catholiques sont ici du même avis contre les calvinistes et les prédestinatiens.

Mais le grand point de discussion entre les théologiens catholiques, c'est la réprobation négative, si toutefois elle existe ; cette réprobation consiste, selon les uns, dans un décret de Dieu d'exclure quelques hommes de la gloire comme d'un bienfait qu'il ne leur doit pas, décret qui découle de sa seule volonté, avant d'avoir prévu en eux ni le péché originel ni le péché actuel, sans pourtant abandonner ou destiner positivement qui que ce soit au supplice, sans avoir prévu son péché; et c'est sur ce point qu'ils dilTèrent des prédestinatiens (1). Elle consiste, suivant les autres, dans l'exclusion de la gloire, sans aucune espèce de décret positif; elle est purement négative, en tant que Dieu ne les a pas prédestinés à la gloire (2). Le fondement de ces opinions vient de ce que ces théologiens soutiennent que le choix que Dieu fait des élus pour la gloire est complètement gratuit, et qu'il précède la prévision de toute espèce de mérites de leur part.

Quant à ceux qui soutiennent l'existence d'une prédestina*

(1) Sur les erreurs des prédestinatiens, cons. Pétau, de rincam., liv. XIII, c. 6 et suiv.

(2) Cette opinion est généralement admise des tliéologiens, qui défendent la prédestination gratuite à la gloire ; les uns la font découler du péché originel, ou en soi, ou au moins eu principe, in radice, ou comme cause éloignée; les autres la tirent de la seule volonté de Dieu, qui est purement négative à l'égard de ceux qui ne sont pas élus, et cela pour des raisons et des motifs que nous ne connaissons pas, etc. Voy. Suarez, de la Réprobation, liv. V, -cil. 5, n. 1 et suiv., smtout n. 2.

tion inadéquate après la prévision de ces mérites, ils n'admettent aucune réprobation négative consistant dans l'exclusion de la gloire, soit qu'elle soit positive ou négative; ils soutiennent que personne n'est exclu de la gloire , si ce n'est en vertu de la prévision d'un péché quelconque ; du péché originel pour les enfants qui meurent sans baptême, du péché actuel pour les fidèles adultes , du péché originel et du péchc actuel en même temps pour les infidèles. De sorte que l'exclu' sion de la gloire, c'est la condamnation aux supplices en verti de la prévision de la faute (1).

Cependant, soit qu'on admette, soit qu'on rejette cette répro^ bation négative, comme la réprobation positive, qui suppose; le péché comme cause prochaine, exige une cause éloignée .^ ou, comme on le dit, une cause radicale qui consiste soit dans le décret qui permet le péché ou qui refuse la grâce efficace pour l'empêcher, et la grâce nécessaire pour se relever du péché quand il est commis; ici encore les théologiens sont divisés; ils ne s'accordent pas sur la raison qui fait agir Dieu de la sorte envers les réprouvés ; cette manière d'agir est-elle purement volontaire de sa part, vient-elle du manque de grâce, vient-elle du péché originel, bien qu'il ait été effacé, et qui influe pourtant comme cause éloignée. Enfin, admît-onces trois causes, ils ne sont pas d'accord sur celle qui est la cause principale, savoir, sur celle qu'il faut considérer comme la source, et de laquelle découlent les autres.

Pour nous, mettant de côté toutes les discussions de parti, nous nous occuperons uniquement d'établir la vérité catholique contre les prédestinatiens, soit anciens, soit modernes, qui prétendent avec impiété que Dieu a, selon son bon plaisir et avant d'avoir prévu leurs péchés, prédestiné les hommes à une mort éternelle. Par suite, ils en concluent que Dieu leur refuse la foi et toute espèce de grâces, et qu'il les pousse nécessairement à pécher, qu'il les trompe, qu'il se rit d'eux; que, pour ces réprouvés, les sacrements ne sont que des signes nus et stériles. Telle est la doctrine que Calvin enseigne çà€t là (voy.

(1) Voy. Pétau, de Dieu, liv. X, ch. 3 et 4; il y prouve, par l'Ecriture, les Pères grecs et latins, par renseignement commun , que Dieu veut, d'une volonté efficace, le salut de tous les hommes, bien que conditionnellement; qu'il les aime tous, qu'il n'en hait aucun, qu'il donne la grâce à tous, qu'il n'y a pas de réprobation purement négative , que l'amour et la haine de Dieu doivent s'entendre de l'état présent des hommes, que ceux qui sont baptisés ne peuvent être réprouvés par le vice de la masse et le péché originel.

Bellarmin, tom. FV, Controv., liv. IT, de l'Etat du péché, c. 3; voyez aussi Pétau, de Dieu, liv. X, c. 6 et suiv.).

Calvin n'a pourtant pas toujours été d'accord avec luimême; c'est l'usage des hérétiques; car il semble rejeteï ailleurs, sur le péché originel, la réprobation des hommes, même des fidèles , la nécessité où ils sont de pécher et tout ce que nous avons énuméré plus haut, et le considérer comme la cause de cette réprobation. Jansénius admet cette dernière opinion; les nouveaux calvinistes l'admettent aussi ; on leur a donné le nom de gomaristes , comme en font foi les actes du synode de Dordrecht (1). Les calvinistes qui admettent le premier sentiment portent le nom d'antélapsaires ; ceux qui suivent le second portent celui de postlapsaires ou sublapsaires.

PROPOSITION

// est impie de dire que Dieu a réprouvé positivement quelques hommes par un acte de bon plaisir, et quil les a destinés aux supplices éternels sans avoir préalablement prévu qu'ils pécheraient.

Une opinion qui est ouvertement opposée à l'Ecriture, à la tradition, à la saine raison, doit être considérée comme impie. Voici comment nous prouvons que telle est l'opinion de Calvin et des prédestinatiens ; et d'abord voici les paroles de l'Ecriture : « Dieu n'a point fait la mort, et il ne se réjouit pas de la » perte des vivants (Sag., I, 13); » et (ibid., XI, 25) elle rend raison de ceci en adressant ainsi la parole à Dieu : « Vous » aimez tout ce qui existe , et vous ne haïssez rien de ce que » vous avez fait, w L'Ecriture enseigne encore que « Dieu ne » veut la perte de personne (II Pierre, III, 9); qu'il ne veut » pas la mort de l'impie, mais bien qu'il se convertisse et qu'il » vive (Ezéch., XVIII, 23); )) donc, à plus forte raison, Dieu ne réprouve ni ne destine personne à des châtiments éternels sans avoir prévu ses péchés. Troisièmement enfin, la seule cause que l'Ecriture assigne à la colère, à l'indignation de Dieu et à la damnation éternelle, c'est le péché. L'Apôtre dit en effet, Rom., II, 8, 9 : « La colère et l'indignation sont le » partage de ceux qui contestent, qui n'acquiescent point à

(1) I part., sess. 99, p. 268, rapportés par Pétau, de la Prédest., liv. X, c. 2, §15.

» la vérité, et qui croient à l'iniquité. La tribulation et les » souffrances sont le partage de ceux qui font le mal ; » Jésus- Christ dit (Matth., XXY, 41) : c( Allez , maudits, au feu » éternel qui a été préparé pour le démon et pour ses anges, » car j'ai eu faim et vous ne m'avez point donné à manger. » Donc, d'après les paroles de Jésus-Christ, la seule raison pour laquelle il condamne ces réprouvés, c'est qu'ils ont négligé d'accomplir les bonnes œuvres qu'ils devaient faire.

Les Pères admettent unanimement que la cause de la réprobation des hommes n'est pas dans la volonté de Dieu, mais bien dans les péchés des hommes qu'il a prévus ; pour nous, nous ne citerons que saint Augustin seul ; voici ce qu'il écrit dans son liv. III, Contre Julien : ce Dieu est bon. Dieu est » juste, il peut en délivrer quelques-uns sans mérites, parce » qu'il est bon; mais il ne peut en condamner aucun sans » qu'il l'ait mérité, parce qu'il est juste (1). »

Cette proposition s'appuie d'une multitude de raisons théologiques. Et, d'abord, elle découle de la volonté que Dieu a de sauver tous les hommes et de les conduire tous au bonheur éternel, autant qu'il le peut, s'ils n'y mettent pas d'obstacle par leurs péchés et leur méchanceté, comme nous l'avons précédemment prouvé. 2. La miséricorde et la justice, qui sont les voies de Dieu, le veulent aussi; rien n'eût pu porter Dieu à vouer l'homme à une peine éternelle s'il n'eût pas péché; ce n'eût point été sa miséricorde, c'est évident, ni sa justice, qui ne punit que le péché. 3. Enfin, la manière dont il se conduit dans le temps en est encore une preuve. Dieu ne condamne en effet, dans le temps, que le seul coupable; donc il n'a prédestiné personne aux supplices éternels sans avoir prévu qu'il pécherait.

Mais si Dieu n'a prédestiné personne au péché , il n'est paï conséquent pas l'auteur du péché, et l'homme jouit de son libre arbitre, même dans l'hypothèse du péché originel, comme nous le démontrerons en son lieu.

Objections,

Obj. La seule cause que la sainte Ecriture assigne à la réprobation des hommes , c'est la volonté de Dieu. L'Apôtre dit

(1) Voyez Pétau, de Dieu, passage cité, c. 11, III et IVj Bécan, Manuel de ?ontrov., liv. III, chap. 3, quest. 1; Toumely, de Dieu, quest. 23, art. 2, concl. y.

en effet ouvertement cela, Rom., IX, 11 et suiv. : « Car, avant » qu'ils fussent nés et avant qu'ils eussent fait aucun bien ni » aucun mal (afin que le décret de Dieu fut inébranlable selon ï> son choix), non à cause de leurs œuvres, mais à cause de la » vocation de Dieu, il lui fut dit : L'aîné sera assujéti au plus » jeune, selon qu'il est écrit : J'ai ^imé Jacob et j'ai haï » Esaù; )) n dit aussi (v. 16) : « Cela ne dépend donc ni de y> celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait » miséricorde; » et (v. 17) il fait tenir par Dieu à Pharaon ce langage : « C'est pour cela même que je vous ai établi, afin de » faire éclater en vous ma puissance; » il s'exprime plus clairement encore ( v. 18) : a II est donc vrai qu'il fait miséricorde » à qui il veut, et qu'il endurcit qui il lui plaît; » enfin, il conclut en ces termes ( v. 21 ), rendant raison de sa manière d'a^^ir : « Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire de la même masse )) d'argile un vase destiné à des usages honorables, ou un vase » destiné à des usages vils et honteux? )> Donc la réprobation ne dépend que de la seule volonté de Dieu.

Bép. D. A. De la réprobation, de la grâce, de la vocation et de la foi, C. de la gloire, N. Car le but de l'Apôtre, dans toute cette épître, c'est de démontrer que la vocation à la grâce est entièrement gratuite , qu'elle ne vient point des mérites antérieurs, qui n'existaient point chez les Gentils, et, s'ils existaient chez les Juifs, ils étaient nuls et mauvais. Aussi, comme ils étaient tous soumis au péché et que tous ils étaient privés de la gloire de Dieu, comme il est entièrement libre de dispenser ses biens comme il lui plaît, il eut pitié des Gentils et les appela dans sa misérisorde ; et il réprouva au moins généralement les Juifs à cause de leur incrédulité ; comme, pour ses bénédictions temporelles et dans la série des patriarches, dans une condition semblable, il préféra Jacob à son frère Esaù; comme il laissa Pharaon dans son endurcissement et il eut pitié de Nabuchodonosor; comme, enfin, de deux pécheurs qui sont plus vils que la boue, il donne à l'un la grâce par pitié, et il laisse l'autre dans son péché par justice, pour que toute chair ne se glorifie point en face de Dieu.

Nous devons tirer de là deux conséquences. 1. C'est que si l'on se demande pourquoi de deux pécheurs également souillés, soit par le péché originel, soit par le péché actuel. Dieu se montre comparativement plus miséricordieux envers l'un qu'envers l'autre, la seule cause, c'est qu'il le veut ainsi. Et

c'est à cela qu'a trait cette parole de l'Apôtre : « 0 abîme! » 2. Et si on se demande, prenant chaque homme à part, pourquoi Dieu repousse l'un et le prive de sa justice et de sa gloire^ son péché et son impiété seuls en sont la cause. C'est là, dit saint Augustin, liv. I à Simplicien^ c. 2, la cause de la haine de Dieu pour Esaû; ce n'est pas l'homme qu'il hait dans Esaû, c'est Esaû pécheur quil hait. Ainsi, pour répondre à cette question : N'a-t-il pas pitié de celui-ci ou de celui-là? voilà ce qu'il dit, lett. XY : « Ceux à qui Dieu ne fait pas miséricorde, » ont mérité qu'il ne leur fasse pas miséricorde. » A celle-ci : Pourquoi Dieu en a-t-il endurci quelques-uns? il répond, ibid. : « Nous cherchons la cause de l'endurcissement, et nous » la trouvons. »

Inst. 1. On lit, Prov., XVI, 4 : «Le Seigneur a tout fait » pour lui, et l'impie pour le jour mauvais; » et 2. dans la Sagesse, XIV, 1 1 : « Les créatures de Dieu sont devenues un » objet d'abomination. » 3. Pourquoi tous les enfants qui meurent sans baptême, comme tant d'infidèles qui n'entendent jamais parler de Jésus-Christ, sont-ils créés, n'est-ce pas pour être damnés? Donc :

Rép. \. D. L'impie est conservé pour le jour mauvais dans la présupposition du péché, C. sans cette présupposition, N^

Rép. 1. D, Par la faute des hommes, C. par l'intention de Dieu, N. Car toutes les créatures de Dieu sont bonnes; mais, si les hommes en abusent pour pécher, c'est à eux-mêmes seuls à qui ils doivent l'imputer, si elles sont cause de leur perdition.

Rép. 3. Ce que nous avons dit, en parlant de la volonté que Dieu a de sauver tous les hommes, fournit la réponse à cette objection. Maintenant nous répondrons avec saint Prosper, dans sa réponse à la troisième objection de Vincent : « Dieu » n'a créé personne dans un état tel qu'il soit obligé de se » perdre, parce que, autre est la cause de la naissance, autre » celle de la perdition. La naissance des hommes est un bienn fait du Créateur, leur perdition est la conséquence de leur » prévarication. »

C'est à cela que se rapporte ce que saint Augustin dit judicieusement,* liv. de la Vraie rehgion, c. 25, n. 46, des deux ordres de la providence relatifs au salut des hommes, soit comme individus privés, soit comme nations ; il nous y apprend que personne ne peut se plaindre que de lui-même s'il se perd :

« Comme la divine Providence, dit-il, ne prend pas seulement

» soin de chaque homme en particulier, mais qu'elle prend

» soin du genre humain tout entier. Dieu, qui agit avec

» chacun en particulier, sait ce qu'il fait, et ceux avec qui il

» agit le savent aussi; quant à ce qu'il fait ou à sa manière

» d'agir envers le genre humain tout entier, il a voulu le lui

» faire savoir et par l'histoire et par les prophéties. »

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