CHAPITRE II
Ceux qui combattirent la nature humaine de Jésus-Christ sont antérieurs à ceux qui attaquèrent sa* divinité, et ils pensaient qu'il est indigne de Dieu de s'abaisser jusqu'à prendre notre nature faible et infirme (2). Ces anciens hérétiques, toutefois, ne se suivirent pas dans les voies de l'erreur sur ce point. Les uns tombèrent dans les plus graves erreurs sur la chair du Christ, les autres sur son âme, ou sur l'origine et les propriétés de Tune et de l'autre.
On donne le nom commun de docètes (3) à ceux qui s'élevèrent contre la chair du Christ et son origine. Or, parmi ces docètes, les uns nièrent la vérité même de la chair, y substituant purement un fantôme de chair; d'autres ne refusèrent à cette chair que les qualités ou propriétés véritables de la chair (4) . Toutes les sectes gnostiques admirent le docétisme, et ces diverses sectes errèrent à la fois et sur la nature de la chair du Christ et sur ses qualités, comme aussi sur son origine ; car ils attribuaient au Christ une chair ou un corps aérien tiré des astres et des substances supérieures du monde, et qui avait passé par Marie comme Feau passe par un canal, Aussi les phantasiadocè tes, les phantasiastes, les manichéens,
(1) On peut voir les autres objections, au moins les principales, dans le traité de la Trinité, n. 43 suiv., ou n. 166 suiv., où nous avons parlé de la Trinité des personnes et de la divinité du Verbe. Voy. aussi Pétau, lncarn., liv. XVI, c. 1-5, comme aussi Trinité, tout le liv. III, contre Greille.
(2) Le but principal de saint Jean, dans ses deux premières épîtres, c'est de les réfuter. Saint Irénée fait remonter ces erreurs à Simon le Magicien. Voy. 1. I, Cont. les hérésies, c. 12 suiv., éd. Mass.; voy. aussi 1. V, c. 18.
(3) Ainsi appelés de doxéo {paraître, ressembler).
(4) C'est ce qu'avait déjà remarqué Tertullien, liv. de la Résurr. de la chair, c. 2 : « Ils errèrent d'abord sur la chair du Christ, en niant la vérité, comme » Marcion et Basilides, ou les qualités qui lui sont propres, selon les hérésies » de Valentin et d'Apelles. »
les priscillianistes n'attribuaient-ils au Christ qu'une apparence de corps et de chair ; les disciples de Bardesane , de Basilides, d'Apelles, de Paulicien (1), imaginèrent un corps céleste qui fut produit par Marie. Dans les derniers temps, les anabaptistes, les quakers, Borignonia, Poiret et plusieurs autres, marchant presque sur les traces des gnostiques, ont attribué au corps du Christ je ne sais quoi de céleste (2).
D'autres hérétiques, marchant dans une voie opposée, ont admis dans le Christ la chair seule sans l'âme, tel que la plupart des ariens ; d'autres pensèrent que le Verbe avait pris une âme, mais une âme dénuée de raison ou d'esprit, tel qu'Apollinaire et ses disciples, desquels écrivait justement saint Augustin : « Voyez quelle absurdité, quelle folie inad- » missible. Ils veulent qu'il ait une âme irrationnelle, et ils » lui refusent une âme raisonnable ; ils lui reconnaissent une » âme animale, et ils lui refusent une âme humaine (3). » Les apollinaristes joignirent plus tard à cette erreur d'autres erreurs (4). Les hérétiques qui soutinrent que Jésus avait été engendré par Joseph et qu'il était né de Marie, comme naissent les autres hommes, errèrent aussi sur la nature humaine du Christ, ou plutôt sur son origine. Tels sont Cérinthe, Carpocrate, les ébionites et leurs assècles. Les rationalistes ont arraché de la poussière, où elle gisait, cette erreur et l'ont fait revivre, considérant comme un mythe sacré la naissance du Christ de la Vierge , lequel mythe est fondé sur la croyance des Juifs et sur les oracles des prophètes , et imaginé dans les siècles postérieurs, ou tout au moins fondé sur certains événements ayant tout l'apparence de miracles (5) .
(1) Voy. Pétau, Incarnat., 1. I, c. 4, où il décrit toutes ces hérésies.
(2) Voy. sur ceci Gotta à Gerhard, Lieux théolog., t. III, p. 406, diss. 1, p. 13, suiv., IV, M suiv.
(3) Traité XLVII, sur saint Jean, n. 8. Saint Epiphane traite de l'hérésie des apollinaristes, h^rés. 77, éd. Pét., où il rapporte qu'ils donnent au Christ une âme (animam), et non pas un esprit (mentem).
(4) Pétau réfute l'erreur des apollinaristes d'après saint Epiphane et Théodoret, 1. I, c. 7. Cependant, Noël Alex, prétend, Hist. de l'Eglise, siècle IV, c. 3, art. 14, que si on en retranche l'erreur principale d'après laquelle Apollinaire prétendait que le Verbe, dans le Christ, supplée à l'âme, les autres erreurs sont plutôt l'œuvre de ses disciples que la sienne.
(5) Tel Wegscheider, § 123. Tel est aussi le sentiment de de Vettz, de la Rellg. et de la théol., p. 186; il y explique ce qui est écrit de la conception du Christ par l'opération du Saint-Esprit et de sa naissance de la vierge Marie, d'une formule symbolique exprimant que la religion vient de Dieu et est
CnAP. II. NATURE ÏÏUMAINE DU CHRIST. 155
Comme il serait fort ennuyeux de réfuter une à une toutes ces hérésies, qui l'ont été déjà pour la plupart, nous nous proposons surtout d'établir deux choses : la première, c'est que le Christ a la nature humaine dans sa plénitude, et de ce principe général nous tirerons , contre toutes les erreurs qui attaquent cotte intégrité, les vérités qui réfutent chacune, d'elles, comme autant de corollaires; la seconde chose que nous établirons, c'est la conception surnaturelle du Christ, qui fait que la bienheureuse Marie est demeurée toujours vierge. Nous disons donc :
PREMIÈRE PROPOSITION
Le Verbe divin a pris la nature humaine consubstantielle à la nôtre , entière et parfaite.
Cette proposition est de foi, comme on le voit par le concile de Chalcédoine, qui définit que le Christ « est parfait dans » l'humanité, qu'il est vrai Dieu et vrai homme, composé » d'un corps et d'une âme, qu'il nous est consubstantiel selon » cette même humanité, et qu'il nous ressemble en tout, moins » le péché (1). » On le voit aussi par le symbole de saint Athanase, où il est dit du Christ « qu'il est Dieu parfait et » homme parfait, composé d'un corps humain et d'une âme » raisonnable. » Voici comment nous établissons cet article de foi :
Non-seulement les saintes lettres appellent très-souvent le Christ homme et Fils de l'homme, mais elles lui attribuent constamment et toujours ce qui constitue indubitablement la vérité de la nature humaine. Elles parlent, en effet, de sa conception, de sa naissance, de sa généalogie et de tout ce en quoi consiste sa vie mortelle, de sa mort, de sa sépulture et de sa résurrection. Tout ceci, assurément, est d'un homme véritable.
comme un symbole du caractère divin au Christ Jésus, vu que la raison ne saurait admettre que le plus parfait de tous les hommes, Jésus-Christ, ait été produit par une conception surnaturelle différente de celle par laquelle sont conçus les autres hommes. Telle est aussi la croyance de Paulusius, relativement à la conception du Christ par l'opération du Saint-Esprit et a sa naissance d'une vierge, comm. IV Evang.; il y dit que Marie s'abandonna à un jeune homme qui se donna faussement pour un ange, lui promettant qu'elle enfanterait le Messie. Tel est aussi le sentiment des autres rationalistes protestants d'Allemagne. Voy. Albert, ouv. c, t. I, prol., § 14. (1) Act. 5, Collect. conc, Hardouin, 1. 11, col. 455.
Telle est aussi la croyance des saints Pères, qui non-seulement confirment la vérité catholique contre tous ceux qui l'attaquent, mais qui, en outre, réunissent tous les arguments propres à la démontrer ; ils la prouvent 1 . en établissant que si le Christ manquait de Tune des deux parties constitutives de l'humanité, il ne serait pas un vrai homme ; 2. par la lin de l'incarnation et le dessein de Dieu, qui a voulu racheter l'homme par l'homme; 3. parce que le Christ a dû être médiateur, et par suite vrai Dieu et vrai homme, consuhstantiel à l'un et à l'autre; 4. enfin, parce qu'il fallait délivrer l'homme tout entier et dans sa plénitude, et que, par suite, il fallait se faire homme. Pétau rapporte et développe longuement leurs témoignages (1). A ces preuves se joignent les symboles, les professions de foi et les définitions des conciles^ que nous avons déjà citées, ou que nous citerons lorsque nous combattrons les nestoriens et les eutychiens , et que nous démontrerons qu'il n'y a qu'une personne en Jésus-Christ. Les saintes lettres et la tradition divine s'accordent donc à dire que le Verbe de Dieu a pris la nature humaine, consubstantielle à notre nature, entière et parfaite. Voici ce qui découle de cette démonstration générale.