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COROLLAIRE IV

Le Christ fut sujet aux affections humaines, aux douleurs et à la corruption, par la condition de sa nature.

La première partie de cette proposition est de foi; quant à la seconde, savoir, que de la condition de sa nature ne fait que toucher à la foi, comme on le verra par ce que nous allons dire. Quant à la première partie, tous les symboles de notre foi nous en attestent la vérité, car ils nous montrent le Christ souffrant et mourant, et par conséquent passible et corruptible avant sa résurrection. Les saintes lettres nous en fournissent aussi des preuves formelles; elles montrent le Christ ayant parfois faim et soif, pleurant et fatigué de ses voyages, et poussant des cris arrachés par la douleur. C'est pourquoi ïs., LUI, appelle ce même Christ l'homme des douleurs, familiarisé avec les infirmités, frappé, atterré, et cela quant au corps. Quant à l'âme, c'est ce qu'il nous fait connaître luimême, lorsqu'il dit, Luc, XXII, 42 : « Mon Père, si telle est » votre volonté, éloignez de moi ce calice; » et le même évangéliste ajoute, v. 43 : « Un ange vint à lui du ciel, le » soutenant, et, tombant en agonie, il priait plus longtemps; » et ceci ne pouvait avoir lieu que parce qu'il était en proie à de vives douleurs; c'est aussi ce que prouvent les paroles qu'il adressait à ses disciples, Matth., XXVI, 38, lorsqu'il disait: « Mon âme est triste jusqu'à la mort. » Aussi « commençay> t-il réellement à être effrayé et à s'ennuyer, » comme le rapporte saint Marc, XIV, 33.

Jamais catholique ne douta de la vérité de cet article ; mais Jésus-Christ éprouva-t-il ces affections comme une conséquence de la condition de sa nature humaine, ou les souffrit-il en vertu d'une loi extraordinaire et par suite d'un miracle, en dehors des lois ordinaires. C'est ce qui fut autrefois l'objet d'une grave discussion entre Philippe, abbé de Bonne-Espérance, et un certain moine du nom de Jean, qui était préfet de son ordre, au temps de saint Bernard. Philippe embrassa la négative, et il soutint avec acharnement que la chair du Christ, ayant été conçue sans aucun péché, n'avait été naturellement soumise à aucune peine, et que par suite, naturellement, il n'avait rien pu souffrir. Le préfet Jean soutenait, au contraire, qu'il avait souffert naturellement, quoique sponta-

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nément. Cette dernière opinion est devenue générale , et les Ecritures et les Pères de l'Eglise la soutiennent assez ouvertement. L'Apôtre affirme, en effet, que le Christ « dut en tout » ressembler à ses frères pour devenir miséricordieux, pour » être un pontife fidèle auprès de Dieu, et pour satisfaire pour » les péchés du peuple. Car, ce en quoi il a souffert lui-même » et il a été tenté, il peut soulager ceux qui souffrent de la » même manière; » soit c. 4, 15 : « Car, dit-il, nous avons » un pontife qui peut compatir à nos infirmités ; et il a été » tenté en tous points de manière à nous ressembler, sauf par » le péché. » Et ce ne serait là que des paroles peu propres à nous consoler, si le Christ n'avait pas souffert comme les hommes souffrent toutes ces choses-là; et c'est ce que confirme encore le raisonnement que fait le même apôtre, ibid., V, 2 et suiv. C'est aussi ce qu'admettent tous les Pères (1), bien qu'ils admettent, ce que nous avons dit nous-mêmes, que tout ceci s'était accompli dans l'humanité du Christ au gré de la divinité, qui l'a réglé comme elle la entendu, et que, par conséquent, c'est de plein gré et sans y être forcé que le Christ a souffert tout cela (2) .

(1) Voy. Péta», 1. X, c. 4, §§ 5 et suiv.

(2) Nous croyons devoir rapporter, comme complément de ce que nous avons dit, l'observation que fait Boëce vers la fin de son livre sur les Deux natures et sur la personne unique de Jésus-Christ, et qui contribue grandement à détruire les inventions mensongères des euty chiens, comme à éclaircir la question que nous traitons. Si on dit, en effet, que le Christ a pris la chair telle que l'avait Adam avant le péché, les eutychiens en concluaient qu'elle est soumise au péché ; et si on admet que la chair qu'il prit ressemble à la chair tombée, ils en concluaient qu'il ne pouvait ni souffrir ni mourir.

Boëce distingue donc trois états dans Adam : les deux états extrêmes et un état intermédiaire. Le premier état précède « le péché, et, quoique la mort » n'existât pas dans cet état, qu'il ne se fût point souillé par le péché, il » pouvait néanmoins avoir la volonté de pécher. » Le second é^at « est celui » dans lequel il eût pu changer, s'il eût fermement voulu garder les com- » mandements de Dieu. » Car il faut alors ajouter cela, que non-seulement il n'eût pas péché ou voulu pécher, mais qu'il n'eût ni pu ni voulu pécher. Le troisième état « est postérieur au péché qu'accompagna nécessairement la » mort, et le péché lui-même et la volonté du péché. » Les deux états extrêmes sont le second et le troisième; dans le second, qui ne fut, en effet, que possible, eût- existé Yimpeccabiiité; dans le troisième, le péché et la volonté de pécher. Quant au premier, il est intermédiaire entre les deux autres, et il admet la possibilité de pécher et de mourir. Et Boëce fait observer que le Christ a pris quelque chose de chacun de ces états. « Car, » en tant qu'il a pris un corps mortel pour arracher le genre humain à la » mort, on doit le placer dans l'état de pénalité où se trouvait Adam après sa » prévarication (c'est le troisième). En tant qu'il n'eut jamais la volonté de

Objections.

Les Pères enseignent en divers endroits que le Christ n'éprouva jamais ni douleur ni tristesse, 1. soit parce qu'ils pensaient que ces douleurs et ces souffrances sont indignes de Dieu, soit parce qu'elles semblent, à leur avis, l'accuser d'imperfection. 2. Le langage de saint Hilaire de Poitiers, 1. X, Trin., n. 23, est remarquable entre tous les autres : il nie formellement que le Christ ait éprouvé aucune douleur ; voici ses paroles : «Quoiqu'on le frappât (le Christ), qu'on lui fit » de profondes blessures, qu'on le flagellât, qu'on le suspendît » à la croix, et que tout cela cause de vives douleurs, il n'en » souffrait pourtant pas : non plus que le trait ne fait souffrir

» l'eau, le feu, l'air qu'il transperce Notre- Seigneur

» Jésus-Christ a souffert pendant qu'on le déchirait à coups » de fouet , qu'on le suspendait à la croix, qu'on le crucifiait, » qu'il mourait; toutes ces souffrances, qui passaient sur le yy corps du Seigneur, n'étaient pas des souffrances pour lui, » et la nature ne fit nullement paraître qu'elle souffrait; et » pendant qu'elle exerçait sur lui son ministère de châtiment, » son corps n'éprouvait aucune souffrance par suite de ces » tourments qui sévissaient sur lui. » Il ajoute qu'il n'éprouva aucune crainte de la mort, aucune douleur; et c'est ce sur quoi s'accordent les autres Pères, qui nient que la mort qui menaçait le Christ ait produit sur lui aucune crainte , aucun trouble, Donc :

Rép. 1. D. Sur la nature divine, C. sur la nature humaine, je dist. encore, les douleurs qu'engendrent les vices de la nature humaine ou qui procèdent de la volonté dépravée de l'homme, C. qui ne blessent pas la nature et qui sont engen-

» pécher, il était dans l'état qui eût pu exister s'il n'eût pas eu la volonté de » consentir aux embûches qui lui étaient tendues (c'est là le second état). » n reste donc l'état intermédiaire, que nous avons placé le premier, « savoir, » l'état qui existait avant que la mort ne fût, et où pouvait exister la volonté » de pécher. Adam pouvait donc, dans cet état, manger, boire, digérer, » dormir et faire ce dont il sentait le besoin. Il pouvait faire des actions » d'homme, que Dieu lui avait permis de faire, et qui pourtant n'emportaient » point la peine de mort; et on ne peut pas douter que le Christ n'ait eu tout » cela. Car il a bu et mangé, il a rempli les autres fonctions de l'homme. Et » on ne doit pas admettre en Adam une si grande faiblesse que, s'il n'eût pas ï> mangé, il n'eût pas pu vivre. Mais, s'il eût pris de quelque fruit que ce fàt, » il eût pu toujours vivre, et, par ce moyen, ne pas mourir (peut-être). Les » fruits du paradis satisfaisaient donc à ses besoins. Tout le monde sait (pie » le Christ éprouvail les mêmes besoins, volontairement, toutefois. »

drées avec elle, N. Les Pères soutiennent que le Christ n'a pas enduré celles-ci ; quant à celles-là, on ne doit pas les regarder comme indignes de Dieu, qui a daigné se revêtir de la nature humaine, et elles ne trahissent aucune imperfection (1).

Bép. 2. D. Si Hilaire, comme on le voit par le but qu'il se propose, parle ici de la nature divine, C. s'il parle de la nature humaine , je dis t. encore, il soutient qu'elle n'a été sujette à aucune infirmité, à aucune souffrance, N. il se propose de démontrer que les souffrances et les infirmités du Christ ont été volontaires, qu'elles dépendaient de lui, C. Il déclare en effet, lui-même, liv. I, Trin., n. 32, que le dixième livre est écrit contre les hérétiques, « qui, oublieux de la profession et » de la nature divine, se servaient de ses œuvres et de ses » paroles pour établir leur impiété ; » ou, comme il le dit plus clairement encore, liv. IX, n. 5 : ce Ils prétendent menson- » gèrement que ce qu'il a dit (le Christ) comme homme, il l'a » dit selon la faiblesse de la nature divine. » Il les réfute en prouvant que c'est à la nature humaine qu'il faut attribuer les infirmités du Christ, et non à la nature divine. Saint Hilaire démontre en outre que les infirmités du Christ diffèrent des nôtres de quatre manières. Les nôtres sont forcées, elles sont méritées, elles nous dominent, et tout en nous leur est soumis; en Jésus-Christ, au contraire, d'après saint Hilaire, les infirmités furent volontaires, il les supporta à cause de nous, et il les tempéra selon son bon plaisir, et elles n'atteignirent que la nature humaine seule, sans toucher à la nature divine (2).

C'est dans le même sens que saint Hilaire et les autres Pères pensent que le Christ n'a éprouvé aucune crainte , qu'il n'a souffert aucune douleur en mourant; car ils parlent de la douleur ou de la crainte qui aurait dominé dans le Christ, ou qui aurait pu l'ébranler quoiqu'il ne le voulût pas (3).

H. Obj. Du moins, il est incompréhensible comment ces

(1) Il est deux espèces de passions humaines : les unes sont naturelles et exemptes de vices, telles que la faim, la soif, la fatigue, etc.; les autres sont entachées d'un certain vice honteux, comme le mal de la concupiscence, et c'est là proprement ce qu'on appelle passion. Le Christ n'éprouva pas ces dernières, mais il fut pendant sa vie sujet aux premières, comme l'enseignent unanimement les Pères grecs et latins. Voy. Pétau, 1. V11I et IX.

(2) Voy. P. Goustant, Préface de la nouvelle édition de ce saint Père, du n. 98 au n. 160 , ou tout le § 3 , où il expose admirablement la pensée de saint Hilaire.

(3) Voy. Pét., 1. X, c. 5, §§ 9 et suiv.

affections de tristesse et d'ennui quant à Fâme , et de douleur quant au corps, purent être naturelles dans le Christ, puisqu'il jouissait de la vision béatifique par l'union hypostatique, d'où découlait la joie qui inondait même son corps. La tristesse et la douleur sont incompatibles avec la joie béatifique, comme on le voit par ceux qui sont en possession, et qui ne peuvent plus être malheureux. Donc, si le Christ a souffert et dans son âme et dans son corps, ce n'est pas en raison de son état naturel, c'est en dehors de la nature et par miracle qu'il a souffert. Donc :

Rép. Comme le Verbe divin, en prenant la nature humaine avec ses infirmités naturelles , se proposait de souffrir et de mourir, il a mesuré la joie qui découlait de la vision béatifique, de manière qu'elle ne fût point un obstacle aux affections propres de la nature humaine. Car il est certain à la fois que l'âme de Jésus-Christ jouissait de la vision béatifique et qu'elle était soumise aux affections humaines, la crainte, la tristesse; comme si le corps de Jésus-Christ eût été soumis à ces douleurs par suite de sa condition et de son infirmité naturelles; il reste donc à faire concorder cela avec la dispensation divine, conformément à ce que nous avons dit (1). Il ne faut pas oublier que, comme la joie et la tristesse avaient en Jésus- Christ des principes divers, elles pouvaient parfaitement bien s'accorder dans le même individu (2) . L'exemple de ceux qui sont en possession n'est donc point ad hoc, car, comme ils sont au terme, ils ne peuvent plus éprouver de tristesse ou de douleur, pendant que Jésus-Christ était encore voyageur. Mais on peut, sur ce point, consulter les scholastiques (3).

(1) Voy. Estius, sur la 3 sent., diss. 15, § 4. Saint Augustin, liv. II, des Mérit. et du péch., c, 24, n. 48 : « Gomme sa chair ressemblait à la chair du » péché, il voulut, à partir de l'enfance, passer par toutes les phases de la » vie, pour faire qu'en vieillissant elle fût morte, s'il n'eût pas été mis à mort » jeune encore. Cette mort est, dans la chair du péché, le juste tribut de la » désobéissance, pendant que, dans celle qui ne fait que lui ressembler, elle » est l'œuvre de l'obéissance volontaire. » Voyez aussi Catéch. rom., p. 1, art. 4, n. 2.

(2) Voy. Suarez, sur la III part. Saint Th., diss. 38, sect. 2.

(3) Voy. Platel, S.J., Tableau synoptique de toute la théol.,p. IV, n. 888 suiv.

PROPOSITION II

Notre-Seigneur Jésus-Christ a été conçu du Saint-Esprit, il est né de la vierge Marie, qui est demeurée vierge.

Cette proposition est de foi, comme renseignent expressément tous les symboles de notre foi: ainsi, le symbole des apôtres porte : « Qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la » vierge Marie. » Les symboles de Nicée et de Constantinople portent la même chose.

Comme cette conception et cette naissance merveilleuse et surnaturelle de Jésus-Christ sont attaquées par deux espèces d*ennemis divers, savoir, les Juifs et les hérétiques, et, parmi les modernes, par les rationalistes et quelques protestants bibliques, comme nous l'avons déjà dit, nous aurons ici recours à des arguments tels qu'ils les réfutent à la fois les uns et les autres. Nous aurons donc recours et à l'un et à l'autre Testament et à la tradition constante des anciens Juifs, comme à celle des chrétiens ; nous aurons aussi reccurs aux preuves exégétiques.

La prophétie que fit Isaïe, VI, 14, lorsque Achaz, roi de Juda, rejeta le prodige que lui proposait le Prophète, à l'occasion de la délivrance prochaine du siège que Rasiz , roi de Syrie, et Phacée, roi d'Israël, faisaient subir à Jérusalem, et dont voici les paroles : ce C'est pourquoi le Seigneur vous » donnera un signe : Yoici qu'une vierge concevra, et elle » enfantera un fils, et on l'appellera Emmanuel. » Saint Matthieu, I, 22, a interprété cet oracle d'une vierge qui conçoit et qui enfante par l'opération du Saint-Esprit; après avoir rapporté, dans le passage cité, la conception surnaturelle de la bienheureuse Vierge, il ajoute : « Tout ceci s'est fait » pour que s'accomplit ce que le Seigneur a dit par le Pro- » phète : Voici qu'une Vierge concevra, et elle enfantera un » fils, et on l'appellera, Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec » nous. » L'Ange, saluant la sainte Vierge, Luc, I, 31, fait évidemment allusion à cet oracle, car il se sert presque des mêmes paroles qu'Isaïe. Il est donc reçu des chrétiens que l'oracle d'Isaïe a pour objet et la conception et la naissance du Christ, et qu'il faut l'entendre d'une vierge mère.

Mais on voit en outre, et ceci est contre les Juifs et les rationalistes, que Matthieu et Luc ont suivi le vrai sens d'isaïe

et l'interprétation admise de l'ancienne synagogue, 1. parce que, du temps même du Prophète, on l'entendait généralement du Messie. C'est en effet ce que nous apprennent les paroles de Miehée, V, 2, 3 : « Enfantant, elle enfantera, » et, «dont la » génération est dès le commencement, dès l'éternité; » ces paroles supposent que la naissance du Messie aura lieu sans l'intervention de l'homme, car Michée parle de l'origine divine du Messie, et Isaïe parie de la manière miraculeuse dont aura lieu sa naissance. 2. C'est aussi ce que prouve le but, les expressions, le contexte du Prophète ; le but du prophète Isaïe était de donner ou de montrer un signe certain et extraordinaire de la délivrance promise , et le signe extraordinaire qu'il en donne , c'est la naissance du Messie d'une vierge ; et par le fait même qu'il disait qu'elle devait être de la race de David, il démontrait que ce siège ne devait pas la ruiner; et l'expression dont il se sert, jointe à l'article, indique qu'il parle d'une chose connue : « Voici que cette vierge concevra » et enfantera; » il promet qu'on donnera au fils de cette vierge le nom de Dieu avec nous; et, dans le chapitre suivant, qui est le VIII, 8, le Prophète montre que ce Dieu avec nous est le Seigneur de toute la Judée; car, parlant du roi des Assyriens, il dit : « La domination de ce roi embrassera toute *> l'étendue de tes terres, ô Emmanuel. » Enfin, c. 9, 6 suiv., parlant de l'enfant même de cette vierge, il le présente à la fois comme Dieu et homme en même temps, et il décrit admirablement la nature et la perpétuité de son règne, comme il le fait encore, c. 11, 1 suiv. 3. C'est aussi ce que prouve l'assentiment de l'ancienne synagogue et des plus anciens rabbins, qui possédaient l'ancienne tradition relative à la conception et à la naissance surnaturelle du Messie d'une vierge (1), et dont on trouve des traces dans saint Jean, VII, 27; et certes, les évangélistes n'avaient aucune raison de rapporter que Jésus- Christ était né d'une vierge, si tout le monde n'avait su alors que telle devait être la naissance du Messie promis. 4. Enfin, il est constant que tous les peuples chez lesquels s'était répandue cette tradition savaient que celui qui devait apporter sur la terre le salut, la justice et la sagesse, devait naître d'une manière extraordinaire d'une vierge, et ils appliquaient cette

(1) Voy. de Voisin, Obs. sur la préf. du Glaive de la foi, p. 154, éd. Carpz., comme aussi Raym. Martini, III p., dist. 3, c. 7; l'ill. Drach, 3 lett., I part., Prophétie d'isaïe, Vil, 14, Rome, 1833, c. 1, 2.

tradition à leurs héros et à leurs législateurs ; ainsi les Grecs faisaient naître Minerve du cerveau de Jupiter; la mère de Platon l'avait conçu, disaient-ils, par l'influence de l'ombre d'Apollon, et c'était une vierge qui lui avait donné le jour; les Romains tenaient que les fondateurs de leur ville et de leur nation avaient eu pour mère la vierge Ilia, et Mars pour père (1); les Indiens, qui ont pour principe de leurs dogmes Bouddha, pensaient qu'il était né des flancs d'une vierge (2), et ils conservent encore cette croyance (3) ; telle est aussi la

(1) Dans saint Jérôme, contre Jovinien, 1. I, n. 42, éd. Vallarsi, t. II.

(2) lbid.

(3) Les voyageurs modernes qui ont parcouru les Indes, confirment ce que saint Jérôme a écrit des Indiens, relativement à Bouddha. Ainsi Paulin de Saint- Barthélémy, missionnaire au Malabar, dans son Système brahmanico, liturgico, mylhologico civile, etc., Rome, 1791, exposant la doctrine des brahmes sur Bouddha, écrit ce qui suit, p. 158 : « Il est né de Maya, déesse de l'ima- » gination, de l'esprit ejt de la volonté, à' une vierge, sans mélange charnel; » comme il est écrit des enfants des Pandavres , chez les brahmes , qui sont » nées du soleil, par l'oreille, au moyen d'une prière magique, sans aucun » commerce charnel, comme on le voit dans le livre Samblavam et » yndhishtria. » Voy. aussi Klaproth, Répertoire asiatique, Weimar, 1802, p. III, Incarnation de Wishnou; Tavernier rapporte de Zoroastre, dans son Voyage en Perse, t. I, p. 480, « que sa mère eut une vision par un ange, et » que, s' étant éveillée, elle reconnut qu'elle était grosse. » On lit de Simon le Magicien, dans l'Hist. apostolique, liv. 1 de Pierre, c. 9, rapportée par Fabricius, manuscrits apocryphes, Nouv.-Test., tom. II, p. 416, que ce même Simon dit : «Je suis (moi, Simon), qui suis toujours et sans commencement; » je suis entré dans le sein de Rachel (ma mère); je suis né d'elle, comme » homme, pour pouvoir être vu des hommes. » C'est aussi à ceci que se rapporte ce qui est écrit des enfants des dieux ou des hommes nés d'une vierge, dont parlent les anciens Grecs, et dont parle Wetstein, Nouv.-Test., t. I, p. 236, et Paulusius, Gomm. sur le Nouv.-Test., I, p. 136. Pour ce qui est des Egyptiens, au rapport de Pomponius Mêla, Situation de l'univers, 1. 1, c. 9, § 7, ils crurent qu'Apis avait été divinement conçu par le feu du ciel. Voy. Tzschucke, Gomm. exégét., vol. III, p. I, p. 300; il rapporte, d'après Hérodote, III, 28, et iElien, Hist. de l'âme, liv. IX, 10 ; « Mais il naît (Apis) d'une » vache, qui conçut par la foudre dont elle fut frappée. » On peut y ajouter ce que dit Ovide, Met., 1. XV, v. 760 suiv.; Varron, cité par saint Augustin, Cité de Dieu, 1. III, 4 ; voici ce qu'il dit : « Il est utile pour les cités que les » hommes valeureux se croient issus des dieux, afin que l'esprit qui a la » confiance de descendre des dieux entreprenne avec plus d'audace de » grandes choses. » Les Egyptiens, au rapport de Plutarque, Vie de Numa, c. 4, disaient « que rien ne s'oppose à ce que l'esprit (le souffle de Dieu), influant » sur la femme , ne produise en elle les principes de la génération. »

Les choses que nous venons de citer, et plusieurs autres choses du même genre , prouvent que les païens croyaient , d'après une traditiou primitive , qu'il serait conçu par une vierge et qu'il en naîtrait; toutefois , ils en abusèrent comme d'une foule d'autres choses, l'appliquant à leurs dieux et leurs héros. L'avantage que, néanmoins, nous en tirons, c'est 1° que ces récits mythologiques nous attestent une vérité première ; 2<> c'est que les païens ne regardèrent pas cette conception comme une chose incroyable, absurde, comme

croyance des Chinois relativement à leur dieu Fô ou Xaca (1). C'est surtout à cela que se rapporte ce que les poètes chantèrent de la vierge Justice ou Àstrée (2) ; c'est à ceci que se ra; rte ce que Virgile dit du retour de l'âge d'or, églogue F\ , v. 4 suiv., et il décrit dans ses vers plusieurs circonstances relatives à la naissance de cet enfant, qui ont maints rapports avec la prophétie d'Isaïe (3).

Donc, comme la nature et les accessoires de la prophétie d'Isaïe exigent qu'il s'agisse, dans cette même prophétie, de la prédiction de la naissance du Messie d'une vierge; comme tous les autres prophètes donnent cela comme une chose connue, comme tel est le sens de la tradition de l'ancienne synagogue , et que la tradition est presque la même chez tous les peuples; comme les évangélistes expliquent cet oracle selon le sens reçu, et qu'ils montrent qu'il s'est accompli en Jésus-Christ et la "Vierge sa mère ; comme enfin l'Eglise chrétienne tout entière l'a constamment cru et professé, il s'ensuit que les preuves intrinsèques et les preuves extrinsèques établissent, contre les Juifs et les rationalistes, ce que nous nous proposions de faire, savoir, que Notre-Seigneur Jésus- Christ a été conçu, par l'opération du Saint-Esprit, de la vierge Marie, qui pourtant est toujours demeurée vierge.

Objections.

I. Ob']. 1. L'étymologie même du mot hébreu almah, qui vient de alam, en latin, latitavit, absconditum ou occultum

le concluaient déjà contre eux les plus anciens Pères, voy. Origène, contre Celse, ). I, n. 37; Clément d'Alexandrie , 1. 1, Strorn.,p. 321, 24 éd. Silburge; saint Justin, Dialogue contre Tryph., n. 67, etc. On en conclut 3<> que c'est en vain que les rationalistes, tels que Wegscheider, Baver, et surtout Ammon, Comin. sur les sources primitives de Jésus - Christ , sur ses accroissements, sur les liens de cette croyance avec la religion chrétienne, derniers ouvr., Gotting., 1803, s'efforcent de ruiner cette croyance, l'attaquant de toutes parts au moyen des faits et des enseignements de l'antiquité profane, afin d'en conclure que la conception d'une vierge doit être classée parmi les mythes païens. Et il ne fout pas oublier que, si l'on examine minutieusement la plupart des faiis qu'ils citent, ils ont un tout autre sens que celui qu'ils leur donnent.

(1) Voy. Lenglet, Notes sur la version française de 1 itinéraire de Thunbergian, t. II, p. 162.

(2) Voy. Aratus, Phénom., v. 96 et suiv.; Manilius, Astronom., v. 545 et suiv.

(3) Rosenmuller établit l'analogie qui existe entre la prophétie d'Isaïe et les vers de Virgile, en parlant de ce pass., vers la fin; mais nous en parlerons plus tard.

{caché, secret), démontre qu'il n'est question, relativement à cette conception, ni de virginité ni de mariage contracté ou non contracté, mais qu'il y est question seulement de la condition de l'âge. 2. Comme les Juifs désignent une vierge qui n'a pas été déflorée par le mot bethulah, il n'est pas vraisemblable qu'ils eussent deux mots tout-à-fait synonymes. Le mot bethulah signifie, qui plus est, dans Joël, I, 8, une jeune vierge. 3. D'après le sens ordinaire que l'on attache aux mots en parlant, le mot almah ne veut pas dire une vierge proprement dite. Car, bien qu'à la rigueur on puisse le prendre dans ce sens dans le Ps. 68, 26, et dans le Cant., VI, 7, on ne peut pourtant pas le prendre ainsi dans le c. 30, 19, du livre des Prov. 4. Les anciens interprètes traduisirent aussi ce mot par juvene ou puella (jeune ou petite fille), tel qu'Aquila, Théodotion et Symmaque , qui rendent ce mot par neanis {jeune). Donc :

Rép. 1. Nous admettons que l'étymologie par elle-même n'emporte pas la conception d'une vierge, puisqu'elle ne désigne qu'une jeune fille nubile; cependant, l'usage était tel chez les Juifs, qu'ils prenaient indifféremment la conception d'une jeune fille encore vierge et celle d'une jeune personne qui n'était point encore mariée; aussi saint Jérôme fait -il justement observer que, d'après l'usage et l'étymologie, le mot almah ne signifie pas généralement une vierge, mais bien une vierge dans le premier âge (1).

Rép. 2. D. Une vierge intacte, soit jeune, soit plus âgée, C. une vierge jeune et non mariée seulement, N. Aussi nionsnous que ces expressions soient synonymes. Or, on ne sait pas si Joël, dans le pass. cit., parle d'une jeune personne mariée qui déplore la mort de son mari, ou d'une jeune épouse qui pleure son fiancé qu'elle a perdu (2); ce qui, d'après lui, paraît plus vraisemblable.

Rép. 3. iV. Le mot almah ne se trouve, en effet, que six

(1) « Almah, écrit-il sur ce pass., signifie non-seulement puella (petite fille) » ou virgo (vierge), mais comme epitasei signifie vierge cachée et secrète, sur » qui les regards des hommes ne se sont jamais arrêtés, que ses parents ont » gardée avec le plus grand soin. » Et on peut mieux encore le comparer à l'arabe, alima, adolescere (devenir adolescente); de là olamon, et, d'ime femme, olamaton, adolescent (devenant adolescente), tout comme dans le syr., etalam, adolescere; de là alimto, virgo.

(2) Voy. Hengstenberg , Christologie de l'Anc.-Test., p. 1., sect. 3, prophéties d'Isaïe relatives au Messie.

fois dans toute l'Ecriture sainte, Gen., XXIV, 43 ; Exod ., II, 3 ; Ps. C7, 26; Cant., I, 3, VI, 8; Prov., XXX, 19, et on ne l'entend nulle part d'une jeune personne mariée, mais bien toujours d'une jeune personne non mariée. Pour peu qu'on examine les cinq premiers passages cités, on verra facilement qu'il y est question d'une vierge qui n'a pas connu le lit nuptial. Quant à celui des Prov., XXX, 19, si on l'examine attentivement, on verra que cette expression y désigne une vierge que tout le monde considère, regarde et juge comme telle (1); ce qui suffit pour en conclure que, d'après la manière de parler des Juifs, le mot almah désigne une jeune fille qui n'est pas mariée, ou une vierge nubile. Aussi, dans le syriaque et l'arabe, jamais les passages cités ne s'interprètent d'une personne mariée. Enfin, saint Jérôme observe que, « dans la » langue punique , le mot almah désigne une vierge propre- » ment dite (2) . »

Rcp. 4. D. Qui judaïsent et qui veulent enlever cette propbétie aux cliré tiens, C. les plus anciens, iV. Les Septante traduisent en effet par virgo (vierge).

II. Obj. La nature et les accessoires de la prophétie d'Isaïe ne permettent pas de l'interpréter du Messie. 1. Car le but du Prophète était de donner à l'incrédule Achaz un signe qui devait s'accomplir sous peu, et frapper pour ainsi dire sa vue. Or, telle n'était pas la promesse de la naissance merveilleuse du Messie, qui ne devait avoir lieu que plusieurs siècles après. Car, comment Achaz aurait-il pu prendre pour une garantie, un gage d'un événement antérieur, la promesse d'un fait qui ne devait s'accomplir que plus tard? Qu'importe que cette promesse dût consoler tout le peuple, ou au moins les hommes pieux, en les assurant que la maison d' Achaz, non plus que l'Etat, ne seraient pas ruinés; 2. il s'agit en effet, dans les expressions du Prophète, d'un signe qui doit être donné, et non pas d'une promesse à rappeler; 3. par conséquent, s'il eût été ici question du Messie, ce n'eût point été une chose nouvelle

(1) « Il s'agit dans ce passage, dit Rosenmuller, d'amours furtifs et clan- » destins, et des rapports d'un homme avec une jeune fille, rapports que per- » sonne ne connaît qu'eux; ce qui fait que la jeune personne est considérée » comme vierge, et elle cache si bien ses vices que personne ne les connaît. » Ce qui fait que cet auteur distingue cette jeune personne de la femme aduU tere, dont il est question, verset suivant, contrairement à ce que tiennent lea Hébreux.

(2) Pass. cit.

pour la maison de David, et, par suite, il n'y aurait plus ni prophétie ni signe , ce ne serait plus qu'un simple motif oratoire ; 4. un motif consolateur de ce genre cadre en outre trop bien avec toutes les circonstances et est trop général. Le Messie pouvait descendre d'Achaz, sans que pour cela l'Etat se maintînt tel qu'il était, et sans qu'Achaz demeurât sur le trône. La captivité de Babylone eut en effet lieu , et pourtant le Messie est né. Isaïe, dans ce cas, aurait donc eu recours à une manière de raisonner fausse et sophistique. Donc :

Rép. N. A. Quant à la première preuve, D. En confirmant, par la promesse d'un bienfait plus grand et plus remarquable, la promesse d'un bienfait moindre, C. en montrant un signe nouveau qui précède l'accomplissement du bienfait promis, N. Il semblait que la nation de David et le peuple juif tout entier allaient périr sous les coups des rois de Syrie et d'Israël conjurés contre lui , ce qui fait que le Prophète relève le courage et l'esprit abattus de ce peuple par l'espoir de voir naître plus tard ce prince divin, objet de tant de désirs, et que devait enfanter, d'une manière miraculeuse, une vierge (1). Et le

(1) Je ne saurais ici approuver le sentiment de Rosenmuller, qui soutient qu'Isaïe regardait cet enfantement comme prochain; il est évident que rien ne porte à supposer que telle ait été sa pensée. Car, de l'aveu de Rosenmuller, cette prophétie se rapporte au Messie ; or, Isaïe ne pouvait pas ignorer la prophétie de Jacob, qui annonce que le Messie viendra lorsque le gouvernement des Juifs sera sur le point de disparaître, sans nous arrêter à dire que celte hypothèse est inconciliable avec l'inspiration du Prophète.

Nous ferons observer que cet auteur judaïse et est toujours rationaliste, même quand il semble défendre la vérité, tel que dans la question présente. Non -seulement, en effet, il refuse l'inspiration au Prophète, comme nous l'avons dit, mais, poursuivant en outre son idée préconçue sur le Messie, qu'il regarde comme un roi puissant des Juifs, il ne voit, dans son avènement, qu'un règne florissant qui revêt toutes les conditions de l'âge d'or décrit par les poètes.

Il ne changea point d'avis dans sa vieillesse, semblant, au contraire, se repentir de ce qu'il avait écrit sur cette prophétie d'Isaïe; dans la dernière édition de ses Scholies, publiée en 1835, il cite, sans les improuver, les paroles de Luzzati, professeur au collège rabbinique de Pavie ; les voici : « Quant au mot almah, je le prends comme dans la Cantique, 7, 8, une » maîtresse, une favorite du roi, qui n'était pas sa femme légitime. Je ne sais » pas quels caractères distinguent une almah d'une pilegesch {a pellice). » Cependant, ce texte de la Cantique suppose sans doute que ce fussent deux » conditions différentes (Rosenmuller, scholie sur le Vieux-Test., t. Il, p. 8). » Il aurait au moins dû examiner les remarques de l'ill. Drach sur cette prophétie d'Isaïe, dans sa lettre à ses anciens coreligionnaires, publiée en 1833.

Nous avons voulu faire connaître que cet auteur est d'autant plus dangereux pour ceux qui ne se tiennent point sur leurs gardes, qu'il glisse le poison avec le bien. Il ne s'est d'ailleurs pas éloigné d'un pouce des rationalistes, comme on le voit par ce que nous en avons dit en son lieu.

Prophète donne cette naissance dont tout le monde parlait, ainsi que nous l'avons démontré, comme une preuve, un gage, des arrhes attestant que bientôt il serait délivré ; mais il ne la donnait pas comme un prodige qui devait suivre immédiatement et précéder cette délivrance, et le contexte n'indique nullement cela. Qu'importe que la naissance du Messie eût lieu plus tôt ou plus tard; il suffisait au but dTsaïe que le gouvernement juif ne fût pas entièrement détruit avant que s'accomplit cet événement; le but du Prophète, c'était de reconforter par là les esprits abattus des Juifs et de calmer leur tristesse.

Rép. 2. N. Il s'agissait en effet, comme nous l'avons dit, d'un signe remémoratif , comme on l'appelle, qui les portait à attendre, et qui emportait avec lui la promesse de leur délivrance, et qui était à la fois remémoré et confirmé par une nouvelle promesse.

Rép. 3. Tr. Je nie la conséquence; bien, en effet, qu'Isaïe n'avançât rien de nouveau, son oracle n'en contenait pas moins une prophétie et un signe. Toute connaissance des événements futurs divinement manifestée est une prophétie, peu importe que ces événements soient connus ou non; car, dans toute autre hypothèse, la plupart des prophéties, surtout celles qui concernent le Messie, seraient sans valeur ; mais cela est un signe qui raffermit la croyance que l'on a à un événement futur. La promesse du Messie atteignait l'une et l'autre fin, elle n'était pas seulement remémorée, mais elle était encore confirmée par l'autorité divine, au moins pour cette partie du peuple qui considérait le prophète comme le messager de Dieu, et à laquelle s'adresse surtout ce discours.

Rép. 4. D. De façon, toutefois, qu'il était propre à ranimer le courage du peuple contre sa destruction, qu'il tenait pour imminente, C. autrement, N. Il s'ensuit donc que ce motif dut être général ; et comme le Prophète, dans les versets précédents , avant d'annoncer au peuple qu'il allait être délivré du danger qui le presse, combat cette crainte de la ruine totale de ce même peuple, emmenant avec lui son fils Jasub, sans toutefois exclure l'exil temporaire des habitants; c'est ainsi qu'il prépare les esprits pour leur annoncer (v. 15-16) qu'ils seront sous peu délivrés du danger qui les presse, en leur prouvant, néanmoins, que leur crainte est vaine relativement à cette ruine totale ; car ce peuple qui doit un jour, quoique dans un

temps éloigné , recevoir le Libérateur divin, est maintenant aussi sous la sauvegarde de la Providence (1).

III. Obj. On ne tient aucun compte de la notion biblique du signe oth, usité ailleurs, en expliquant cette prophétie du Messie ; 1 . car, d'après cette notion, le signe oth se rapporte à un événement futur; mais d'après le langage ordinaire, le signe oth indique un événement prédit, qui, lorsqu'il est accompli, donne la certitude qu'un événement postérieur, également prédit, s'accomplira aussi. 2. De plus, une prédiction aussi remarquable n'emporte point avec elle des descriptions d'infortune, telle que celle qu'ajoute le Prophète, ibid., v. 7 et suiv. 3. En outre, le récit qui se lit c. 8 ressemble tellement à celui du c. 7, 14 et suiv., qu'il est difficile de croire qu'on puisse l'entendre du Messie, s'il n'en est pas question dans celle-ci (mais tout le monde convient qu'il n'en est pas question dans le c. 8 ) ; car, dans l'un et l'autre chapitre , on donne pour signe de la délivrance du pouvoir des Syriens le nom et la naissance d'un enfant ; or, si la mère et l'enfant dont il est question dans le c. 8 sont l'épouse et l'enfant du Prophète, on doit évidemment interpréter de la même manière ce qui se lit au c. 7. 4. Isaïe déclare formellement qu'il s'agit du fils du Prophète au c. 8, 13, car il dit : « Me voici, moi et » les enfants que le Seigneur m'a donnés, pour être un pro- » dige et un signe dans Israël. » 5. On doit donc conclure que le signe dont parle Isaïe, VII, 14, c'est qu'il naîtra un fils de l'épouse qu'il avait prise après la mort de la première (2) , et qui était vierge; ou, si on l'aime mieux, il faut l'entendre, avec les anciens Hébreux, du fils d'Achaz, savoir, Ezéchias; ou bien il faut dire qu'Isaïe parle d'une vierge idéale ou possible, qui, après avoir conçu selon les lois ordinaires, enfanterait un fils qu'elle nourrirait de lait et de miel, la terre étant enfin inculte. C'est pour cela que la seule manière dont on puisse interpréter cette prophétie du Christ, c'est que le Prophète avait eu en vue un événement imminent, figure et signe du Christ qui devait naître; aussi, inspiré de Dieu, se sert-il, en parlant de cet enfant qui doit naître sous peu , de phrases qui conviennent bien mieux au Christ qu'à l'enfant dont il

(1) Voy. Hengstenberg, 1. c, p. 79.

(2) Genesius suppose ici que la première femme du Prophète était morte, €t qu'il en avait épousé une autre qui était vierge.

parle, et auquel elles ne s'appliquent que très -imparfaitement (1). Donc :

Rép. N. A. Quant à la preuve, N. Comme on le voit par ce qui se lit, Exod., III, 2, et Isaïe, XXXVII, 30, où la mission divine de Moïse et la ruine du peuple juif, que tentèrent vainement les Assyriens , sont données comme des signes de cette mission, quoique ces événements ne doivent se réaliser que postérieurement. Ajoutez à cela que l'événement futur, sur lequel s'appuie la certitude de l'événement qui doit s'accomplir sous peu, était tenu pour certain par tout le monde .(cependant il n'arriva pas, Exod., III, 2; Isaïe, XXXVII, 30); de sorte qu'il valait autant en appeler au témoignage de cet événement éloigné qu'à un signe présent (2) .

Rép. 2. D. Si les prophètes n'étaient pas dans l'usage d'en agir ainsi, Tr. autrement, N. Or, on peut comparer les chapitres 4, 9, 11 d'Isaïe, et les chapitres 2, 5, etc., de Michée; on y trouve de ces transitions brusques.

Rép. 3. N. Cette manière d'agir du Prophète prouve même le contraire, qui plus est, car il n'est pas vraisemblable que le Prophète ait donné à ses deux fils des noms symboliques relatifs au même objet. Mais si on l'entend du Messie, la chose va de soi, pourvu qu'on joigne à un signe invisible, et qui ne consiste que dans une promesse, un signe visible quelconque et présent. Le récit lui-même établit la différence qu'il y a entre ce dont il s'agit dans l'un et l'autre chapitre; dans le c. 7, en effet, la mère de l'enfant est appelée almah, et ce mot désigne évidemment, d'après ce que nous avons dit, une jeune fille qui n'est pas mariée, ou une vierge, pendant qu'au c. 8 on lui donne le nom de neviah ou prophétesse, ou épouse du Prophète; au c. 7, il ne s'agit que de la prédiction d'un enfant qui doit naître, pendant qu'au c. 8 le récit est plus précis, on y voit des témoins, etc.; au c. 7, la mère donne un nom à son

(i) Cette dernière interprétation avait été, depuis longtemps, imaginée par un anonyme, dont saint Jérôme dit : « Il en est un d'entre nous qui prétend » que le prophète Isaïe eut deux fils, Jasub et Emmanuel, et qu'Emmanuel » naquit de la prophétesse son épouse, et qu'il était la figure du Seigneur » notre Sauveur. » Gomm. sur ls., 1. 111, éd. Vallarsi, p. III; Grotius, Richard Simon, Leclerc et plusieurs autres l'embrassèrent ensuite.

(2) Comme l'observe Rosenmuller lui-même, à l'occasion de ce pass., souvent la promesse d'un plus grand bienfait est confirmée par celle d'un bienfait moins important, et alors le signe a la même valeur qu'une preuve, comme on le voit par les exemples cités.

fils (1), pendant qu'au chap. 8, c'est le père qui le lui donne. Il est donc certain que le chap. 8 confirme la promesse faite au chapitre précédent par un signe nouveau et différent du premier (2).

Rép. 4. N. Car, autrement, le fils du Prophète, savoir, Emmanuel, eût été maître de la Judée (VIII, 8) ; or, tout le monde sait que cela est faux. C'est pourquoi les fils d'Isaïe, donnés comme un signe, sont Schear-Jaschub , fils aîné du Prophète, VII, 3, et le plus jeune, Maherschalal-Chaschbazj VIII, 3, à cause de leurs noms symboliques; car le nom de l'aîné indique que les restes du peuple se convertirent, et le nom du dernier indique que la Judée sera sous peu délivrée de deux rois ennemis qui l'oppriment (3).

Rép. 5. N. Car il est évident, par l'ensemble du récit, surtout du v. 11, qu'il s'agit, dans notre prophétie, d'un signe qui fasse expressément connaître l'assistance et la protection de Dieu, et qui confirme le langage du Prophète, comme plus bas, XXXVIII, 7; Exod., III, 12; I Rois, II, 34, IV Rois, XIX, 29, et qu'il s'accomplira une chose inouïe, merveilleuse, comme le veut la force du mot latin signum [signe), c'est-à-dire un miracle, un prodige (4); or, quel miracle y aurait-il à ce qu'une vierge conçût et enfantât, après avoir reçu la semence,

(1) On lit, en effet, dans l'hébreu, et elle appellera (la vierge) son nom, etc.; les mères étaient réellement dans 1 usage de donner le nom de leurs enfants, telles que Eve, Gen., IV, 25; les filles de Loth, Gen., XIX, S7, suiv.; Lia, Gen., XXIX, 32, XXX, 18 suiv.; Rachel, c. cit., 24.

(2) \oy. Rosenmuller, sur le c. 8, v. 1.

(3) Aussi saint Jérôme, dans son Commentaire, entend-il ainsi les paroiis du Prophète : « J'attends mon Seigneur, et non-seulement je l'attendrai, mais » mes enfants l'attendront aussi, les enfants que le Seigneur m'a donnés, les » uns prophètes, les autres fils de prophètes, nés par la volonté de Dieu et » non par la volonté de la chair. » C'est aussi d'eux que parlait l'Apôtre (Galat., IV, 19) : « Mes petits enfants, que j'enfante de nouveau, jusqu'à ce » que Jésus-Christ soit formé en vous. » Mais ces enfants, c'est-à-dire les enfants du Prophète, sont donnés comme un signe, comme un prodige à Israël, d'après ce qu'on lit dans Ezéchiel (XXIV, 24) : « Et Ezéchiel vous » sera un signe. » Les saints personnages et les disciples des prophètes étaient aussi appelés des signes et des marques merveilleuses, comme on le voit dans Zacharie (III, 8) : « Parce que les prophètes furent toujours un signe fi qui précéda les choses futures, » p. 125, édit. cit.

(4) Isaïe avait dit en effet, au roi Achaz, v. 11 : « Demandez un signe an » Seigneur votre Dieu, soit sur la terre, soit dans le ciel; » ou, comme l'entend saint Jérôme : «Voulez-vous (dit le Prophète) que la terre s'entr'ou^e, » et quo les enfers, que l'on place au cœur de la terre, s'ouvrent béants à vos » regards, ou que les cieux s'entr'ouvent? » 1. c, p. 106; voy.Drach, Lett. cit., p. 84 et suiv.

comme les autres (1)? Ajoutez à cela que la leçon hébraïque exclut cette interprétation, car elle porte : « Voici que cette » vierge, concevant et enfantant (2), » paroles qui indiquent une vierge intacte qui conçoit et qui enfante; ajoutez encore que c'est gratuitement que l'on suppose que le Prophète a épousé ou qu'il va épouser une nouvelle femme, et qu'il est impossible de démontrer que l'un de ses fils ait été maître de la Palestine, comme l'est, ainsi que nous l'avons dit, l'Emmanuel dont il est ici question, et qu'il est impossible d'appliquer à tout autre enfant ce que l'on dit ici de celui-là, IX, 5, 6, XI, 1 et suiv., comme le demande la nature même de la chose.

Devant ceci tombent aussi toutes ces interprétations violentes et forcées, au moyen desquelles les interprètes opposés au Messie se mettent l'esprit à la torture pour trouver ce signe ou ce prodige, soit dans l'épouse du Prophète, soit dans l'épouse d'Achaz, soit dans une vierge idéale et possible; ne nous arrêtant point à rappeler que l'épouse d'Achaz n'était point vierge , et qu'Ezéchias avait neuf ans lorsque cette prophétie fut faite (3), nous ne nous arrêterons point non plus à rapporter toutes les autres inventions mensongères de ces hommes-là, puisque les paroles mêmes de la prophétie les excluent.

L'interprétation de ceux qui n'y voient qu'un sens figuré,

(1) « Car, à moins que vous n'entendiez par là un enfantement miraculeux, » dit justement Rosenmuller, quel signe Dieu donnera-t-il que la maison de » David ne doit pas périr? on ne voit plus alors ce qui, dans cette prophétie, » tient lieu de signe. On doit croire aussi que le Prophète emploie ici cette » expression dans le même sens qu'il l'avait employée, v. 11, où il la prend » dans le sens d'un signe extraordinaire, et non d'un signe mémoratif ou » verbal, ou de tout autre espèce. Or, quel signe extraordinaire y a-t-il à ce » qu'une femme conçoive, selon les lois ordinaires, en cessant d'être vierge? » Les anciens Pères pressaient déjà les Juifs au moyen de cet argument, tels que Tertullien, Cont. Juifs, c. 9 : « Un signe de la part de Dieu, à moins

» qu'il ne s'agît d'une chose extraordinaire, n'en serait pas un Et il n'y

» aurait aucun signe à ce qu'une jeune fille conçût et devînt mère. » Voy. saint Irénée, Cont. hérés., 1. III, c. 21, n. 6; Justin, Dialog. avec Tryphon, n. 48; Théodoret, Comm. sur ce pass.; saint Jérôme, 1. cit. C'est pourquoi les interprètes anti-messe'ens, qui rendent le mot almah par femme mariée, sont arrêtés par cela et ne savent comment y répondre.

(2) Car le texte hébreu porte les deux participes concevant et enfantant, ou, comme l'explique le R. David Kimchi : « Elle-même (la vierge) est d actuellement concevant et enfantant, » ou encore, comme ajoute le R. Salomon Jarchi : « Le participe présent harach a la même signification » que le futur. » Voy. Drach, p. 89, suiv.

(3) Voy. Rosenmuller.

ou un sens prochain et un sens éloigné, tombe aussi; car cette explication n'est née que de difficultés pour ainsi dire apparentes et inhérentes à la prophétie dans l'hypothèse qu'on l'interprète du Messie, et de l'impossibilité de résoudre ces difficultés, et ceci dans le but en même temps de défendre l'autorité de saint Matthieu. Or, si l'oracle d'Isaïe s'était réellement | accompli au temps d'Achaz, il n'y aurait pas de raison de sup- ! poser alors que ce texte a un rapport plus élevé au Messie, et, dans ce cas même, toute similitude disparaît. Car, dans l'une ! et l'autre interprétation, on prend les paroles dans un sens tout différent. Si on l'entend du Messie, le mot hébreu signifie une vierge qui demeure vierge après avoir conçu, et, si on ne l'entend pas du Messie, il s'agit d'une personne qui fut autrefois vierge, mais qui a cessé de l'être ; dans la première hypothèse, Emmanuel veut dire Dieu avec nous; dans la seconde, il veut seulement dire secours divin. Si nous admettons l'interprétation de nos adversaires, il n'est plus possible de l'appliquer au Messie, le sens des paroles est épuisé, et il n'y reste plus rien qui s'adresse au Messie (1).

IV. Obj. Il y a eu, surtout dans ces derniers temps, un grand nombre de personnes qui ont nié que cette conception miraculeuse reposât sur des preuves suffisantes, s'appuyant pour cela sur des raisons critiques, exégétiques et historiques. Les hommes qui s'appuient sur la critique font observer, en premier lieu, que le texte aroméen, qui est l'archétype de l'évangile de saint Matthieu , ne contient point les deux premiers chapitres de cet évangile , au témoignage de saint Epiphane (2); comme ils manquent aussi dans l'évangile de Tatien, comme dans l'évangile de Marcion, qui, s'il n'est pas copié sur celui de Luc, lui ressemble au moins beaucoup, et que pourtant on n'y trouve ni la fin ni le commencement (3). 2. Mais les difficultés les plus graves sont les difficultés exégétiques, tirées surtout de l'opposition manifeste de l'argument lui-même, et, en première ligne, de la double généalogie de

(1) Voy. Hengstenberg, 1. c, p. 90 et suiv., où il réfute Isenbiehl, qui, quoique catholique, a embrassé l'interprétation de cette prophétie, que, plus tard, s'appropria Gesen, et qui n'a pas rougi de l'entendre du fils du Prophète; aussi fut-il condamné par Pie VI et jeté en prison par son évêque, jusqu'à ce que, revenu à de meilleurs sentiments, il abjurât son erreur.

(2) Hérés. 30.

(3) Irénée, Gont. hérés., 1. I, c. 29.

Joseph, qui ne fut pourtant pas le père de Jésus, d'après saint Matthieu, I, 1 suiv., et Luc, III, 23 suiv. 3. Ajoutez à cela que ni Jésus ni Jean, qui pourtant devaient avoir une connaissance parfaite de cette chose-là, Jean, XIX, 27, ni aucun autre apôtre, ne parlèrent de cette origine miraculeuse. 4. Marie, ce qui plus est même, appela Joseph père de Jésus, Luc, II, 48, et Jésus, dans l'occasion, ne le nia pas, Jean, VII, 27; et Paul dit positivement qu'il est né de la race de David, Rom., I, 3; II Tira., II, comp. Rom./ IX, 5; Gai., IV, 4, 29. Ajoutez encore, 5. que ses frères n'eurent point foi en lui, Jean, VII, 3 suiv., et qu'ils eurent soin de s'emparer de lui dans une certaine circonstance, de concert avec sa mère, comme d'un insensé, Marc, III, 21, 31. Ensuite 6. ni le dessein de Jésus ni l'événement ne correspondent aux paroles de l'Ange, interprétées, d'après la croyance générale des Juifs, relativement à l'occupation du trône de David par Jésus, Luc, I, 3; Luc, XVIII, 20, 21; Jean, XVIII, 36. 7. Et, si ces récits sont éclairés par le flambeau de Y histoire, il est indubitable qu'il exista, dès les premiers siècles, un certain nombre de personnes, ayant à leur tête Cérinthe, Carpocrate, les ébionites et une foule d'autres, qui soutinrent que Jésus était fils de Joseph, et que, presque chez tous les peuples les moins civilisés (confondant en effet l'humain et le divin, ils rendirent auguste le principe des villes ou des religions, rapportant à la divinité les faits et les gestes des hommes illustres), on trouve des inventions semblables relativement à l'incarnation des dieux et à certains hommes engendrés par une nature céleste. Telle est la manière de voir de Wegscheider (1), et il en conclut qu'il faut, ou classer l'origine du Christ parmi les mythes, ou rapporter cette croyance universelle que l'on trouve chez presque tous les peuples, et telle qu'on la voit dans Jésus-Christ, à ce qu'il s'est montré dans un sens plus parfait digne de Dieu, qu'il lui est agréable, lui qui est l'auteur et le modérateur infiniment sage.

Rép. D. A. Il y eut, dans les derniers temps, un grand nombre de personnes qui, marchant sur les traces du protestantisme, tombèrent dans une impiété telle qu'ils rejetèrent entièrement l'inspiration divine et la vérité des Ecritures, et qui, malgré tous les principes de l'herméneutique, de l'exé-

gèse et de l'histoire, mettent en doute quelque religion que ce soit, et bouleversent tout, C. ceux qui ont encore conservé quelques sentiments de pudeur et qui n'ont point encore emr brassé le rationalisme, N. Cette conséquence désastreuse du rationalisme découle du protestantisme, auquel il était réservé de ruiner le christianisme jusque dans ses fondements, si toutefois cela était possible, Dieu défendant ici sa propre cause. Rép. 1. D. C'est ce dont avertirent de faux critiques se fondant sur un système arbitraire et même faux, C. les vrais critiques fondés sur un système vrai, N. Car 1. le système qui pose en principe un évangile araméen ou archétype commun, où puisèrent les trois évangélistes Matthieu, Marc et Luc, imaginé par quelques interprètes, sans fondement aucun, est rejeté même d'un grand nombre de biblistes modernes (1). 2. Saint Epiphane parle, liv. cit., de l'évangile hébreu de saint Matthieu, dont se servaient les ébionites, et qu'ils avaient mutilé et altéré (2); et le même saint Epiphane rapporte, n. 14, ibid., que les cérinthiens conservaient ce même évangile avec les deux premiers chapitres, et par conséquent avec la généalogie, dans l'hypothèse d'un évangile archétype, tel que le prétend notre adversaire; il ment donc lorsqu'il affirme qu'au témoignage de saint Epiphane, cet évangile archétype ne contenait pas les deux premiers chapitres (3); on

(1) Leclerc est le premier qui ait mis en avant le système d'une source commune ou archétype des évangiles aroméens ou syro-chaldaïques, Hist. eccl. des deux premiers siècles, Amsterd., 1716. Sentier le confirme dans son Traité sur les quatre évangiles, p. I, p. 221-290; Lessing, Théol., p. 45 et suiv.; Niemever, Conjectures tendant à éclaircir la raison pour laquelle plusieurs des écrivains du Nouveau-Testament ne parlent pas de l'origine de la vie de Jésus-Christ, Hall, 1790; Paulusius, Introduction aux chapitres choisis du Nouv.-Testam., Iéna, 1799. 11 est ensuite enrichi par Eichhorn, dans sa Bibliothèque universelle de la littérature biblique, par Marsh Aumerk, Notes et appendices; Gratz, Nouveau-Testament, etc.; Berthold, Introduction théologique ; en dernier lieu , par Kuinoël , Prolég. sur les Coram. du Nouveau- Testament, XVI suiv.; il marche à la suite de Marsh et d'Eichhorn. Toutefois, ils ne sont pas d'accord sur cet archétype ; est-il ou n'est-il pas conforme à l'évangile qui portait pour titre : Selon les Hébreux, etc.? Rosenmuller père renverse cette opinion dans ses Scholies sur le Nouveau-Testament, par des preuves internes et. externes, et il qualifie de fictif cet archétype , que ne 'connut aucun des anciens. Voy. t. 1, éd. 6, p. 5 et suiv.

(3) 11 écrit en effet : « Gérinthe et Carpocrate , s'appuyant l'un et l'autre, » comme il en est qui le veulent, sur le même évangile de saint Matthieu, » cherchent à établir, par la généalogie du Christ, qu'il est fils naturel de » Joseph et de Marie. »

doit en dire autant des nazaréens, qui furent ou antérieurs ou contemporains des éhionites, et qui, au rapport du même saint Epiphane, hérés. 29, n. 9, se servaient du même évangile (1). Wegscheider meut donc pareillement lorsqu'il avance que l'évangile de Tatien ne contient pas les deux premiers chapitres de saint Matthieu. Car, comme nous l'apprend Théodoret, Fabl. des hérét., 1. 1, c. 20, il n'avait retranché que les généalogies et toutes les autres choses « qui prouvent que le » Seigneur descend de David suivant la chair. » Il a conservé tout le reste, de même que quelques catholiques peu vigilants se laissèrent tromper par lui, au rapport de ce même auteur. Donc , si cette altération de Tatien prouve quelque chose , elle prouve tout juste ce que ne veut pas notre adversaire, c'est que Jésus n'est pas le fils de Joseph. Et c'est ainsi que l'iniquité s'est encore mentie à elle-même.

Quant à Marcion, il ne nous a montré que l'évangile de saint Luc écourté , selon le langage de saint Irénée, 1. III, c. 14, n. 4; Tertullien, soitliv. I contre ce même Marcion, soit liv. IY, c. 6; saint Epiphane, hérés. 42, n. 11; mais il vint trop tard ce sacrilège mutilateur des Evangiles; toutes les églises possédaient déjà l'Evangile dans sa plénitude, au rapport de ces mêmes témoins, lorsque Marcion commit cette altération sacrilège ; aussi Tertullien renvoie-t-il Marcion aux textes manuscrits que conservaient les églises, qui étaient plus anciens que lui, Marcion ; il en appelait même au témoignage et à la croyance de tout le monde (2). Que prouve donc cette altération des Evangiles de Marcion? D'après les lois de la critique , lorsqu'il y a ou lorsqu'il manque dans les textes manuscrits quelque petite clause qui est ou favorable ou défavorable aux parties intéressées, on doit penser qu'elle a été ajoutée ou retranchée par ceux qui sont postérieurs ou dont l'autorité est moins grande, et dont la cause retire quelque avantage de ces additions ou de ces suppressions. Que

(1) « Ils possèdent (les nazaréens) un évangile selon saint Matthieu, écrit » en hébreu, et il est très-complet. Et il est très-certain, comme on le voit » écrit en titre en caractères hébraïques , et ils l'ont conservé jusqu'à ce * jour. »

(2) Voy. liv. IV, cont. Marc, c. 5, et liv. des Prescript., c. 36. Voyez J.-D. Michaëlis, Introduction au Nouveau -Testament , trad. par J.-J. Chenevière, Gen., 1822, t. I, c. 2, sect. 7, vers la fin, où il démontre que ces interpellations des hérétiques sont une nouvelle preuve de l'authenticité des livres du Kouveau-Testament.

Wegscheider juge maintenant de ses critiques et des raisons sur lesquelles ils s'appuient.

Rép. 2. N. Car on ne peut pas dire que les difficultés exèqétiques soient graves; quant aux difficulés critiques, elles sont nulles, comme nous venons de le voir. Je nie en outre que ces difficultés exégétiques découlent des contradictions mêmes de cet argument. Pourquoi notre adversaire ne disait-il pas au moins en quoi consiste cette contradiction? L'un et l'autre évangéliste enseigne que le Christ a été conçu par ^opération du Saint-Esprit, et qu'il est né de la vierge Marie, et l'un et l'autre en appelle ou expressément ou tacitement à la prophétie d'Isaïe ; l'un et l'autre rapporte qu'il est né à Bethléem. En quoi consiste donc la contradiction manifeste de cet argument ?

Il n'y a pas de difficulté non plus dans les deux généalogies que notre adversaire donne toutes deux pour les généalogies de Joseph, bien qu'il y ait un grand nombre d'interprètes distingués qui le nient (1). Mais quand même on l'admettrait,' je nie la conséquence qu'il veut en tirer ; car les contradictions des généalogies, quand même elles existeraient, ce dont nous sommes loin de convenir, ces contradictions ne prouveraient pas que le Christ est le fils naturel de Joseph. Et, pour s'en convaincre , il suffit de citer son argument ; les généalogies de Joseph diffèrent entre elles : donc Jésus est le fils naturel de Joseph. 0 admirable dialectique! En outre, d'après notre adversaire, l'évangile ou Diatesseron de Tatien, l'évangile archétype araméen, le texte de Marcion laissaient à désirer ces deux généalogies ; elles ne furent ajoutées que plus tard ; cette

(1) Un grand nombre d'interprètes modernes, surtout d'interprètes soit catholiques soit protestants, pensent qu'il est bien plus probable que saint Matthieu a donné la généalogie de saint Joseph, et saint Luc celle de la bienheureuse Vierge. En dresser ici le catalogue serait chose trop longue. Nous nous bornerons donc à citer un auteur qui n'est pas suspect à nos adversaires : c'est Georg. Roscnmuller. Voici donc ce qu'il écrit, Schol. sur saint Matth., c. 1, v. 17 : « Les difficultés, pour ne pas disparaître en entier, sont singu- » lièrement aplanies , si nous admettons, ce qui n'est pas invraisemblable, » que saint Matthieu dresse la généalogie de Joseph, et Luc celle de Mariet » Que Matthieu dresse la généalogie de Joseph, qui descend de Salomon, on » le voit par le comm. 16, coll. 6, 7, et saint Luc nous apprend, c. 3, 31, » que Marie vient d'un autre fils de David, Nathan. » Il cite , en faveur de cette opinion, Vethusein et Paulusius, auxquels on peut ajouter Kuinoël, Prolég., § 4, qui en énumère plusieurs autres, puisque cette opinion est commune parmi eux. Plusieurs raisons pourtant nous empêchent d'admettre et d'approuver cette opiuion.

absence des généalogies n'établit donc pas le désaccord en question. Il faut donc qu'ici sa mémoire lui fasse défaut. Les interprètes donnent les raisons pour lesquelles ces généalogies s'accordent parfaitement (1).

Rép. 3. D. Parce que le dessein de saint Jean ne le compor- ; tait pas, C. parce qu'il pensait autrement, N. Le dessein de [ saint Jean , comme nous l'avons fait observer ailleurs , était j surtout de suppléer aux autres évangélistes et de développer | ce qui a trait à la divinité du Christ. Ainsi, comme saint Matthieu et saint Luc avaient longuement relaté ce qui a trait à la conception miraculeuse du Christ, saint Jean n'en parle pas et n'expose que ce qui a trait à sa génération divine et éternelle. Ajoutez à cela que saint Jean, du consentement unanime des anciens, Clément d'Alexandrie (2), Eusèbe (3), saint Jérôme (4), saint Epiphane (5), avait lu et approuvé les trois premiers évangiles, que tout le monde connaissait, et qu'il avait confirmé de son témoignage la vérité qu'ils renfermaient avant que de commencer à écrire le sien. Quand même saint Jean et Jésus-Christ l'enseigneraient formellement, les rationalistes y croiraient-ils pour cela? Ils en ont fait tout autant, ainsi que nous l'avons vu , lorsqu'il s'est agi de la divinité du Verbe si souvent annoncé par saint Jean, de la résurrection de Jésus et de la résurrection future des corps, du jugement dernier, si souvent prêches par Jésus-Christ, et non-seulement par les trois autres évangélistes, mais aussi par saint Jean, par saint Paul et tous les autres apôtres (6) .

Rép. 4. D. C'est-à-dire comme on le pensait vulgairement, C. réellement, N. Il eût été imprudent de dévoiler ce mystère avant que ne fût connue la mission divine du Christ, car personne n'y aurait cru. Telle est la stupidité des rationalistes, lorsqu'ils parlent sans réfléchir de cela ! Ainsi cette manifestation eût été inopportune et hors de saison, saint Jean, VII, 27;

(1) Voy. Maldonat, Gomm. sur saint Matth., c. 1, v. 16, où il traite longuement cette question. Voyez aussi les deux Dissertations sur la généalogie de Jésus-Christ, de J.-Jacq. Hottinger, Nouv. très, théol.-philolog., Lugd. Batav., 173-2, t. II, p. 73 suiv., où il confirme l'opinion de la double généalogie de Joseph et de Marie.

(2) Eusèbe, liv. VI, c. 14.

(3) Liv. III, c. 34.

(4) Hommes illust., c. 9.

(5) Hérés. 51, n. 19.

(C) Voy. Traité de Dieu créateur, n. 849 et sufr*

le Christ insinue pourtant assez clairement cette vérité, v. 28, lorsqu'il fait connaître aux Juifs son origine divine ; car ils ne savaient réellement pas d'où il était, comme ils le disaient avec assurance. Mais lorsque saint Paul dit que le Christ descend de David selon la chair, c'est tout comme s'il disait, de la race de David; et il fallait qu'il en fut ainsi pour que s'accomplît la promesse que Dieu avait faite aux patriarches et à David , que le Messie naîtrait d'eux. Or, autre chose est dire de la race de David, et autre chose dire de la race de Joseph, car la bienheureuse Vierge descendait de David; et comme le Saint-Esprit forma le corps de Jésus-Christ de son sang, il s'ensuit que le Christ est fils de David, et non de Joseph ; et c'est ce qu'insinue l'Apôtre toutes les fois qu'il dit du Christ : Factum ex muliere.

Rép. 5. D. C'est-à-dire ses parents ou ses proches, C. ses frères utérins, N. Nous en avons pour gage l'antiquité tout entière (1) et la manière de s'exprimer de la Bible (2). C'est donc pour la troisième fois que nous prenons notre adversaire en flagrant délit de mensonge, lorsqu'il dit : De concert avec sa mère, ses proches voulurent s'emparer de lui comme d'un insensé. Car, dans le premier passage, savoir, de saint Marc, in, 21, il n'est pas même dit un mot de sa mère, il n'y est question que de ses frères, dont saint Jean rapporte, c. 1, qu'ils ne croyaient pas en Jésus; et v. 31 : « Et ils viennent, » dit-il, sa mère et ses frères, et, se tenant dehors, ils envoient » vers lui et le font appeler. » Et ce fait diffère essentiellement du premier (3) .

Rép. 6. D. Dans un sens matériel, C. dans le sens spirituel, N. Car l'Ange &j règle point ici son langage sur les opinions du vulgaire, il le règle sur l'esprit ou le sens des Ecritures, que renfermait cette même Ecriture sous l'écorce des mots,

(1) Voy. Maldon., sur le c. Î2 de l'évang. de saint Matth., V, 46.

(2) Ce même auteur cite un très-grand nombre d'exemples pour prouver que cette manière de parler est très-usitée dans les Ecritures.

(3) Il en est même, qui plus est, un grand nombre qui prétendent que ce que rapporte saint Marc, III, 21 : « Et lorsqu'ils eurent appris (les siens, c'est» » à-dire qui étaient par lui ou qui lui appartenaient) ils sortirent pour s'em» » parer de lui; ils disaient en effet : Car il est devenu furieux. » Il ne faut pas l'entendre des proches du Christ, mais il faut le prendre impersonnellement : le bruit courait, les hommes disaient, etc. D'autres l'entendent autrement, ils rapportent le mot ils disaient aux pharisiens. Voy. Rosenmuller sur ce passage.

CriAP. II. NATURE HUMAINE 00 CHH9T. 187

comme le démontra Jésus-Christ et comme le prouva l'événement, ainsi que nous l'avons établi en bot lieu. Mais qu'est-ce que ceci a de commun av(,-c le but de notre adversaire, qui est de prouver que Jésus est 1».' fils de Joseph; je ne le vois pas, si ce n'est peut-être que son exégèse est de la force de sa critique.

Bt'p. 7. Je nie que la lumière de l'histoire, en éclairant ces récits, en fasse ressortir quelque chose de favorable à la thèse de notre adversaire. Car, que peut -on conclure de ce que Cérinthe, Carpocrate, les ébionites et antres pestes hérétiques de ce genre, méprisés et depuis longtemps oubliés, réfutés par saint Jean l'Evangéliste (1), pensèrent que le Christ est fils de Joseph? Notre adversaire invoque des témoins vraiment dignes de lui. Et l'impiété de, ces hommes sans aveu ne nuit pas plus à la vérité que ne lui nuisent les rationalistes, lorsqu'ils arguent de fausseté les évangélistes, les apôtres et le Christ.

L'idée d'hommes engendrés d'une nature céleste, loin enfin de nuire à la cause que nous défendons , la sert merveilleusement, au contraire, comme le prouve ce que nous avons dit. Car l'idée originaire et première de toutes ces croyances découle de la vraie religion , et les divers peuples altérèrent plus ou moins ensuite cette idée par ce qu'ils y ajoutèrent, comme cela s'est fait pour les autres choses, ainsi que nous l'avons remarqué (2). On voit par là ce qu'il faut penser de la conclusion de ce rationaliste; c'est qu'il se montre mauvais critique, mauvais exégète, mauvais historien, traitant l'Ecriture sainte comme la mythographie; il est par conséquent inutile de nous arrêter plus longtemps à réfuter ces choses-là.

lnst. 1. La virginité de Marie semble pourtant en contradiction avec ce qui se lit dans saint Luc, II, 22 : « Et après

» que se furent accomplis les jours de sa purification

» comme il est écrit dans la loi du Seigneur : Parce que tout

(1) Voy. saint Jérôme, 1. c.

(2) Traité de Dieu créateur, p. 111, c. 2, prop. II, obj. et ailleurs. (Test une supercherie des rationalistes que de rapporter les récits bibliques à la mythologie païenne, et de les interpréter par ce moyen, pendant qu'au contraire ils devraient interpréter la mythologie par l'Ecriture, qui lui est antérieure; ils devraient l'exiger, comme le firent toujours les apologistes de la religion chrétienDe contre les philosophes, en les contraignant à avouer que la religion païenne ne contient pas un seul mythe qui n'ait son principe dans l'Ecriture ou la tradition primitive, et que leurs mythes ne sont que dee yérités corrompues.

» enfant mâle premier-né sera consacré au Seigneur. » C'est pourquoi 2. l'Apôtre dit, Gai., IY, 4, que le Christ est né de la femme. Donc :

Rép. 1. N. Car ce ne fut que par une disposition prudente que la bienheureuse Vierge se soumit d'elle-même à la loi de la purification, comme Jésus-Christ s'était soumis à la loi de la circoncision, quoique ni l'un ni l'autre ne fussent soumis à ces lois, ce qui découle évidemment du mode miraculeux que nous avons suffisamment établi jusque-là. L'Evangile, en citant les paroles de la loi, ne dit pas que la naissance du Christ ait fait perdre à la bienheureuse Yierge la virginité ; il ne fait que constater sa fécondité, comme on lui applique, d'après le langage ordinaire biblique, cette phrase, premierné, et comme l'entendirent les anciens (1).

Rép. 2. D. L'Apôtre dit que le Christ est né de la femme,' indiquant par là le sexe, C. la condition, N. Il enseigne ici que le Fils de Dieu, qui est éternel, est né de la substance de la femme selon l'humanité et dans le temps ; et par là il montre que cette femme, de la substance de laquelle a été formé le Christ selon la chair, est demeurée vierge, car autrement eût-il dit, formé de la semence de l'homme (2) .

Quant aux autres difficultés que l'on tire soit du mot premier-né, soit des paroles de saint Matthieu, I, 25, nous n'y répondrons pas pour le moment, parce qu'elles n'ont pas trait à une autre question.

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