CHAPITRE IV
Après avoir exposé et établi ce qui touche , si je puis ainsi m'exprimer, à l'essence du mystère de l'Incarnation du Seigneur, ce qui le constitue , il nous reste maintenant à tirer les principales conséquences qui en découlent. Or, telles sont la communion des idiomes, ou la communion ou communication des propriétés et l'adoration qui est due à Jésus-Christ, toutes choses qui découlent de l'union hypostatique des deux natures dans la seule personne divine. Toutefois, pour qu'il n'y ait pas de confusion dans les questions que nous nous proposons d'examiner ici, nous les partagerons en deux articles divers, afin de traiter ces deux questions l'une après l'autre.
ARTICLE PREMIER
De la communion des idiomes.
Ce que les Latins appellent ordinairement communion des idiomes ou des propriétés, les Grecs l'appellent antidasis, ou communication mutuelle, ou permutation. Mais si on examine la chose en elle-même, la communication des idiomes consiste en ce que l'une et l'autre nature et les propriétés des deux natures se disent de Jésus-Christ, de telle façon que Ton attribue à Dieu ce qui convient à l'homme, et que l'on dise de l'homme ce qui convient à Dieu. Le fondement et la cause prochaine de cette communication mutuelle des idiomes, c'est l'union hypostatique des deux natures, car si elle n'existait pas, il n'y aurait plus de communication de ce genre. Il n'est pas moins important de bien expliquer et de bien retenir ce que c'est que
des lettres de Léon II, on peut consulter le savant Garnier, de la S. J., liv. intitulé Livre diurnal des pontifes de Rome, diss. 1, §§ 6 suiv., Coinbéfis, diss. apologétique en faveur des actes du VIe concile; Lupus, diss. sur le VIe concile, sess. XVIII; l'auteur anonyme de Y Histoire du monothélisme, scrutin 6; Pagius, critique de Baronius, année 681, n. 31 et suiv. Quant au seus dans lequel on a appliqué à Honorius le nom d'hérétique, on peut consulter Bolgéni, S. J., ouv. intit. Fatti dommatici, c. 5, prop. 6.
la communication des idiomes, que de conserver précieuse-ment la notion réelle du mystère de l'Incarnation.
Mais comme il faut éviter et l'hérésie nestorienne, qui divisait les personnes en Jésus-Christ , et l'hérésie eutychienne, qui mêlait et confondait les natures, il faut par conséquent se tenir sur ses gardes et veiller soigneusement à n'employer aucune expression qui puisse faire tomber dans Tune ou l'autre erreur. Aussi les théologiens donnent-ils à ce sujet plusieurs règles énumérées par Pétau (1). La règle principale, toutefois, la règle fondamentale qui contient toutes les autres, de laquelle dépendent toutes les autres, consiste en ce que tout ce que l'on dit réciproquement des natures, ou les choses contraires que l'on dit de Jésus-Christ, soient rapportées au suppôt ou à la personne, et ne le soient pas aux natures prises à part; ou encore, ce qui revient au même, que Ton ne peut se servir, pour énoncer réciproquement les propriétés divines et humaines les unes des autres, que d'expressions concrètes et non d'expressions abstraites.
Nestorius niait la première partie de cette règle, et il disait qu'il lui était impossible d'admettre un Dieu de deux ou de trois ans, non plus que d'appeler la bienheureuse Vierge mère de Dieu, ainsi que nous l'avons précédemment vu. Eutychès, s'appuyant sur un principe tout contraire, s'appliquait à renverser l'autre partie de notre règle. Nous devons donc, nous, en défendre les deux parties.
' PREMIÈRE PROPOSITION
Il faut admettre la communication des idiomes in concreto
en Jésus-Christ.
Cette proposition touche à la foi; l'Eglise a toujours cru cette vérité. Qu'il faille admettre cette communion ou communication des idiomes, c'est ce que nous prouvent tous les passages de l'Ecriture, où un seul et même Jésus-Christ est tantôt appelé Dieu et Fils de Dieu, et tantôt homme et Fils de l'homme. C'est aussi ce que prouvent les passages de l'Ecriture, qui nous rapportent diversement des choses différentes d'un seul et même Jésus-Christ; tantôt elles nous le montrent
(1) Liv. IV, c. 16; il y énumère douze règles tirées des Pères grecs et latins.
descendant du ciel, tantôt naissant d'une femme; ailleurs elles nous le représentent comme Dieu antérieur à tous les siècles, et comme homme à la fin des temps ; tantôt comme un Dieu crucifié, tantôt comme un homme conversant dans le ciel, ainsi que nous l'avons amplement démontré par les citations de l'Ecriture que nous avons faites lorsque nous combattions les nestoriens et les euty chiens. Aussi le symbole de Nicée- Constantinople dit-il du même Jésus-Christ qu'il est né du Père avant tous les siècles, qu'il est Dieu de Dieu, et ce même symbole dit -il encore de lui qu'il s'est incarné pour les hommes, qu'il est né de la vierge Marie* au'il a souffert, qu'il est mort, qu'il a été enseveli.
Les Pères tirent parfois, lorsqu'ils combattent les hérétiques, de puissants arguments de ces changements de noms; nous pensons donc qu'il serait inutile de les citer ici chacun à part. Nous nous contenterons de citer Grégoire de Nysse, qui, avant que ne parût l'hérésie des monothélites, réfutait en ces termes les apollinaristes : « L'union parfaite de la chair, qui a été » prise avec la divinité qui l'a prise, fait que les noms se » changent mutuellement, et que ce qui est de l'humanité se » dit de la divinité, comme ce qui est de la divinité se dit de » l'humanité (1). »
On tire du fondement même de cette communication des idiomes la preuve théologique de leur existence. Car, comme ces deux natures sont unies par les liens les plus intimes, et qu'elles subsistent dans une seule et même personne, et qu'elles sont propres à cette même personne, il s'ensuit évidemment que l'on peut énoncer, suivant la diversité des natures, des choses diverses d'une seule et même personne, bien que ces choses semblent contraires les unes aux autres.
Objections.
Obj. 1. Bien que les hommes aient tous la même nature, on énoncerait à tort de l'un ce qui est propre à l'autre ; on ne peut donc pas, à bien plus forte raison, dire de la nature divine ce qui est propre à la nature humaine, et vice versa, en Jésus- Christ ; car ces deux natures sont infiniment distantes l'une de l'autre. 2. 11 y a certes plus de rapport entre les trois personnes
(1) Lett. à Théophile, év. d'Alex., œuv. éd. Paris, 1615, t. II, p. 697; on peut voir les autres témoignages des Pères dans Pétau, liv. IV, c. 15.
de la Trinité, qu'il n'y en a entre la nature divine et la nature humaine en Jésus-Christ, sans que pourtant, dans le mystère de la Trinité, une personne se puisse dire de l'autre ; ainsi V. G. on ne peut pas dire que le Père est le Fils ; donc, 3. à bien plus forte raison, ne peut-on pas l'admettre dans le mystère de l'Incarnation. 4. On compare, en outre , l'union des deux natures en Jésus-Christ à l'union de l'âme et du corps dans l'homme, comme on le voit par le symbole de saint Àthanase; or, on ne peut pas dire de l'homme que son âme est son corps, et vice versa. 5. Il ne faut pas oublier que ce que l'on dit de Dieu convient à toute la Trinité et à chacune des personnes d'une manière absolue, et non d'une manière relative; mais le nom homme n'est pas relatif, il est absolu; par conséquent, si on dit de Dieu, dans l'incarnation , les choses qui sont de l'homme, il s'ensuit qu'on peut le dire de la Trinité entière et de chacune des personnes. 6. Aussi, si cette proposition : « L'homme est Dieu, » est vraie, cette autre l'est aussi : « L'homme est le Père éternel, » d'après le syllogisme formulé comme il suit par Scot : « L'homme est Dieu; or, Dieu est » Père, Fils et Saint-Esprit; donc, l'homme est Père, Fils et » Saint-Esprit; » ce qui, aux yeux de tout le monde, est absurde. 7. Ce qui enfin prouve la fausseté de cette proposition, c'est que ce qui convient à la nature humaine est opposé à ce qui est propre à la nature divine. Les choses qui conviennent à la nature humaine sont, par le fait, imparfaites, finies et circonscrites dans un certain cercle, pendant que celles, au contraire, qui sont propres à la nature divine sont parfaites et infinies ; il s'ensuivrait que le fini et l'infini, ce qui est parfait et ce qui ne l'est pas, devraient s'unir ensemble ; ce qui répugne, 8. surtout quand être pris (assumi) convient tellement à la nature humaine, qu'il est impossible de le dire de la nature divine. Donc :
Rép. 1. D. L'union hypostatique mise de côté, C. existant,* N. Car chaque homme subsiste dans sa propre hypostase.
Rép. 2. D. Elles sont néanmoins distinctes par l'hypostase, C. autrement, N. Pendant qu'en Jésus-Christ il n'y a qu'une seule personne des deux natures.
Rép. 3. En raison de la nature humaine, C. de la per-' sonne, N.
Rép. 4. D. Min. Abstractivement, C d'une manière con-5 crête, iV.
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Rcp. 5. N. Min. Car on applique le nom homme à Dieu à cause de l'union hypostatique, et par conséquent il implique relation.
Rcp. 6. D. Maj. Si on prenait le nom de Dieu pour la nature, C. si on le prend pour la personne, N. On voit par là ce qu'il faut répondre à la subtilité de Scot.
Rcp. 7. D. Si on les disait de la même manière, C. si on les dit de manières différentes, savoir, des deux natures, iV.
Rép. 8. D. En raison d'elle-même, C. en raison du suppôt, N. On peut consulter sur ce point saint Thomas, p. 3, q. 26, a. 1 et suiv. Nous n'avons que faire de nous arrêter plus longtemps à ces questions-là.
proposition il.
Il est impossible d'admettre la communication abstractive des idiomes, et on ne peut par conséquent pas attribuer à ï humanité de Jésus- Christ l omnipotence , l'ubiquité ou ï omniprésence.
Cette proposition appartient à la foi catholique; l'Eglise a toujours cru l'enseignement qu'elle renferme, et les luthériens s'en sont singulièrement éloignés pour établir l'ubiquité de l'humanité de Jésus-Christ, ou, selon leur langage favori, Y omniprésence (1).
Cette assertion des luthériens est renversée, 1 . par tous les passages de l'Ecriture, qui nous représentent Jésus-Christ allant d'un lieu dans un autre, et ils sont très-nombreux; 2. par tous les passages qui nous le montrent habitant un lieu, et qui nient en même temps qu'il soit ailleurs, comme on le voit dans saint Jean, XI, où Jésus-Christ, parlant de Lazare, s'exprime en ces termes : « Et je me réjouis à cause de vous, pour » que vous croyiez que je n'étais pas là, mais allons vers » lui. » Marthe dit aussi : « Seigneur, si vous eussiez été là,
(1) Car, bien que Luther et ses adeptes, tout infectés qu'ils sont de l'hérésie eutychienne, parce qu'ils prétendent que le Verbe divin a communiqué à la ûature humaine qu'il a prise les propriétés divines, surtout l'immensité, en vertu de laquelle Dieu est partout, ne souffrent néanmoins qu'avec peine qu'on les appelle ubiquistes, et ils réclament contre cette qualification. Cette ubiquité est un paradoxe hérétique qu'ils ont imaginé pour défendre la présence corporelle réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, et qui est, comme le démontre Bellarmin, liv. III, de Jésus-Christ, c. 13, sans qu'ils s'en soient «perçus, en opposition avec le sacrement même de l'Eucharistie et le détruit.
» mon frère ne serait pas mort (1). » L'Ange dit aussi, Marc» X\I, 6, aux femmes qui étaient venues pour assister aux funérailles de Jésus-Christ : « Il est ressuscité, il n'est pas là; » voici l'endroit où ils l'avaient placé. » 3. C'est aussi ce que prouvent tous les passages qui nous rapportent qu'après sa résurrection, quand il jouissait déjà de la gloire et de l'immortalité, il occupait un certain lieu; ainsi saint Pierre, Act., III, 21, dit de Jésus-Christ : « Il faut cependant que le ciel le » reçoive jusqu'au temps du rétablissement de toutes choses ; » et l'Ange dit après son ascension : « Ce Jésus qui vous a quitté » pour monter au ciel, viendra comme vous l'avez vu s'en » aller dans le ciel. »
Cette assertion est contredite aussi par les symboles de notre foi, qui déclarent que le Fils unique de Dieu s'est incarné, qu'il a été conçu dans le sein d'une vierge, et qu'ensuite il est venu au monde, qu'il est descendu aux enfers, qu'il a été mis dans le tombeau, qu'il en est sorti par sa résurrection, qu'il est monté au ciel, qu'il en reviendra plus tard pour le jugement; or, ces paroles et une foule d'autres semblables démontrent assez nettement que la nature humaine de Notre-Seigneur occupait un lieu circonscrit et défini.
Les conciles œcuméniques la repoussent aussi, tels que le concile de Chalcédoine, le deuxième et le troisième de Constantinople, qui établissent que Jésus-Christ eut les deux natures sans qu'elles se confondissent, et tout en conservant séparées la perfection et la différence propres à chacune d'elles; de même que le septième concile général, ou le deuxième de Nicée, qui proscrivit les iconoclastes, qui affirmaient que la nature humaine n'était pas circonscrite en Jésus-Christ.
C'est aussi ce que rejettent les Pères grecs et latins que
Pétau cite longuement (2) . Comme les bornes que nous avons
. tracées à ce traité ne nous permettent pas de les citer, nous
i nous bornerons à donner la raison théologique qu'ils font
* valoir, et en particulier saint Athanase.
Comme les attributs divins ne font qu'un avec l'essence divine, un attribut ne peut pas être communiqué sans l'autre, et même, qui plus est, sans l'essence divine ; donc l'immensité et l'ubiquité ne purent pas être communiquées à la nature hu-
(1) Jean, XI, 21.
(2) Liv. X, VIII et IX.
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maine de Jésus-Christ, ou, si Ton aime mieux, l'omniprésence, sans que l'éternité et même, qui plus est, la divinité lui fussent aussi communiquées ; or, ceci implique contradiction. Donc (1) :
Objections.
I. Obj. L'Ecriture nous affirme de Jésus-Christ trois choses qui prêtent à l'opinion des ubiquistes un appui merveilleux. Et d'abord elles nous disent « qu'en lui réside corporellement » la plénitude de la divinité (2), » ce qui s'accorde merveilleusement avec ce que le Christ affirme de lui-même lorsqu'il dit : « Mon Père m'a tout livré (3) ; » ou comme il le dit plus clairement encore dans saint Jean, XVI, 1 5 : « Tout ce » qui est à mon Père est à moi. » Il indique par là que toutes les propriétés divines ont été communiquées à sa nature humaine, et par conséquent aussi l'ubiquité. L'Ecriture affirme en outre que le Christ homme jouit des attributs particuliers de l'omniscience et de l'omnipotence, comme on le voit par l'épître aux Coloss., II, 3 ; « En lui (Jésus-Christ) sont tous » les trésors de la sagesse et de la science ; » et certes, comme le dit saint Jean, II, 25, « il connaissait les pensées intimes » des hommes, » et « il n'avait pas besoin qu'on lui rendît » témoignage d'un homme ; car il connaissait par lui-même » ce qu'il y avait dans son cœur. » Pierre lui dit en effet avec vérité, saint Jean, XXI, 17 : « Vous connaissez tout. » C'est pourquoi il est dit de l'Agneau qui a été mis à mort dès l'origine du monde, ou du Christ selon la nature humaine, Apoc, V, 12 : « Il est digne de recevoir la puissance, et la » divinité, 'et la sagesse, et la force, et l'honneur, et la gloire, » et la bénédiction, » c'est-à-dire tous les attributs de la nature divine, et par conséquent le pouvoir de juger, qui ne
(1) Voy. Bellarm., 1. c; Grégoire de Valence, Incarn., q. 2, point 1, §§ 1 et suiv.; Bécan, Manuel de controverse, 1. II, cl; ils démontrent que cette controverse remonte aux discussions des luthériens et des sacramentaires ; ils font ressortir les subtilités presque innombrables auxquelles recoururent les luthériens de Wittemberg, pour échapper aux arguments pressants et des catholiques et des sacramentaires, au point que plus tard ils rougirent de cette doctrine. Maintenant il n'est plus aucun luthérien qui la défende. Il est donc inutile de la réfuter plus amplement et d'en exposer tous les subterfuges, car ce serait perdre inutilement son temps.
(2) Coloss., Il, 9.
(3) Luc, X, 22.
convient qu'à Dieu seul, Jean, V, 27, de même que celui de ressusciter les morts, ibid., XXI, et de remettre les péchés, Matth., IX, 6. Pourquoi l'omniprésence ne lui aurait-elle pas été communiquée aussi? Quoiqu'il ne soit pas besoin d'induction pour le conclure, puisque l'Ecriture la lui attribue formellement lorsqu'elle affirme 3. de Jésus-Christ qu'il est présent partout, tel que saint Matth., XVIII, 20 : « Là où il y » en a deux ou trois de réunis... je suis au milieu d'eux; » et ibid., XXVIII, 20 : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la » consommation des siècles. » Quant à Paul, il dit, Ephés., I, 22, que Jésus-Christ est « le chef de l'Eglise universelle, qui » est son corps et sa plénitude ; que c'est lui qui fait tout en » tous; » et il dit plus clairement encore, ibid., IV, 10 : « Celui qui est descendu est le même que celui qui est » monté par- dessus tous les cieux pour accomplir toutes » choses. » Ce qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est qu'il s'est assis à la droite de Dieu, qui est partout (1). Donc :
Rép. N. A. Quant à toutes les preuves de la première et de la seconde classe, D. En Jésus-Christ ou dans son suppôt tout entier, C. dans son humanité prise formellement, N. C'est ainsi qu'il faut entendre tous les passages cités de l'Ecriture, car il y est évidemment question de toute la personne de Jésus- Christ.
Quant aux preuves de la troisième classe, D. où il est question, dans les passages cités des Ecritures, de l'existence, de la protection et d'un secours spirituel, comme dans les deux premiers textes, C. d'une présence corporelle, N»
Ou il y est question de Jésus-Christ en tant qu'il est le chef mystique d'un corps mystique, qui est l'Eglise, comme Ephés., I, 22, C. en tant qu'il est le chef réel d'un corps réel, N. ou il y est question de la puissance de sa domination, Ephés., IV, 10, C. de son omniprésence corporelle, iV.
Quant au confirm. tiré de ce que Jésus-Christ s'est assis à la droite de son Père, D. comme suppôt, C. en raison de sa nature humaine , N. J'ajouterai encore qu'il est dit aussi des âmes des justes, Sag., III, 1, qu'elles « sont dans la main de » Dieu ; » on pourrait donc l'entendre dans le même sens ; mais comme la main de Dieu est partout, on pourrait donc
(1) Tel Franc. Buddée.
dire aussi que les âmes des justes sont partout, ce que personne ne prétend.
II. Obj. Les saints Pères enseignent ouvertement que le Christ est partout, tel entre autres que saint Cyrille d'Alex., liv. XII, sur saint Jean, c. 32; et cette doctrine des Pères est conforme à la raison. 2. Jésus-Christ, en effet, est le Verbe de Dieu ; et le Verbe de Dieu est partout ; donc Jésus-Christ est partout. 3. De plus, Dieu est tout-puissant et est partout; mais l'homme en Jésus-Christ est devenu Dieu; donc l'homme en Jésus-Christ est tout-puissant et est présent partout. 4. L'humanité de Jésus-Christ est unie hypostatiquement à la nature divine; donc là où est la nature divine , là aussi est la nature humaine, autrement on ne pourrait pas dire qu'elle est unie à la nature divine tout entière, mais seulement à une partie de cette nature; ou au moins qu'il y aurait un endroit où la nature divine ne serait point unie à la nature humaine, ce qui est faux et absurde. Donc :
Rép. 1. N. C'est bien plutôt tout le contraire qu'enseignent les Pères dans toutes leurs discussions contre les apollinaristes et les euty chiens, qui confondaient les natures (1); car quand ils semblent attribuer l'immensité à Jésus-Christ, ou ils en parlent en tant que suppôt ou personne, savoir, d'une manière concrète, ou ils parlent de sa présence réelle dans l'Eucharistie, comme le fit formellement saint Cyrille, 1. c, et alors ils n'attribuent pas l'immensité proprement dite et l'ubiquité telle qu'elle convient à Dieu, à Jésus-Christ ou à son corps; ils ne parlent que de cette présence qui lui est communiquée par la toute-puissance et la volonté divine , qui consiste dans le redoublement ou reproduction du corps de Jésus- Christ (2).
Rép. 2. D. M. En tant qu'il est un suppôt ou une personne, C. en tant qu'il est nature humaine , dans le sens de ce paralogisme, N.
(1) Voy. Pét., Hv. cité.
(2) C'est donc à tort que ceux qui soutiennent cela agissent de la sorte, car ils confondent deux choses qui sont aussi distantes l'une de l'autre que le ciel l'est de la terre, savoir, l'immensité, qui est un attribut incommunicable de la nature divine, et la réduplication du corps, dont les philosophes et les théologiens démontrent la possibilité en son lieu. 11 peut en effet se faire que, par un effet de la puissance divine, le même corps se trouve en plusieurs lieux à la fois, sans qu'on puisse dire pour cela qu'il est immense, qu'il est partout. Voy. Pét., 1. X, c. 10, §§ 10 et soiv.
Rép. 3. D. Min. L'homme est devenu Dieu en Jésus-Christ en raison de l'union hypostatique, C. formellement, N.
Rép. 4. D. M. Mais d'une manière inadéquate, C. adéquate,' N. La nature humaine s'est unie hypostatiquement à la personne du Verbe divin en tant que le permettait la condition de cette nature imparfaite et finie; aussi, partout où se trouve la nature humaine, là se trouve la nature divine ; mais il n'en est pas de même, vice versa. Faites que le soleil frappe exactement sur un disque de cristal : partout où est le disque de cristal, là est le soleil; mais il n'en est pas de même vice versa; on peut en dire autant d'une voile qui est tendue et sur laquelle frappe le vent. On voit par là que toutes les autres conséquences que nos adversaires tirent de ce principe croulent d'elles-mêmes ; elles supposent, en effet, une union hypostatique résultant d'une certaine coexistence locale, assertion absurde ; car, par l'union hypostatique , la personne du Verbe exalte l'humanité qui subsiste en elle et par elle. Or, la nature humaine du Christ, malgré cette subsistance divine, conserve son être, ses propriétés et ses attributs, comme nous l'avons établi en réfutant les eutychiens (1).
article n.
De l'adoration du Christ.
Parmi les anciens hérétiques, les apollinaristes, les eutychiens et les nestoriens se sont trompés sur l'adoration de Jésus-Christ, qui constitue un chapitre particulier de l'en \ seignement dont il est ici question. Wiclef et la plupart des sociniens, parmi les hérétiques modernes, se sont aussi trompés sur le même point. Les apollinaristes et les eutychiens enseignèrent, en effet, qu'il fallait accordera Jésus-Christ une adoration, mais ils l'enseignèrent guidés par le principe hérétique de la confusion des natures dans le même Jésus-Christ; Quant aux nestoriens, bien qu'ils admissent qu'il faut rendre à Jésus-Christ homme un culte de latrie, ils admettaient néan~ moins deux adorations spéciales : l'une qu'il faut rendre ail Verbe pris à part, et l'autre à l'homme , aussi pris en particulier, et cela parce qu'ils distinguaient deux personnes en
(1) Nous n'avons qu'effleuré cette question, que les protestants mêmes oat abandonnée.
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Jésus-Christ. Quant à Wiclef, il soutenait qu'il faut rendre à Jésus-Christ homme, même séparé de la divinité, le même culte d'adoration qu'au Verhe (1). Les sociniens, qui n'admettent pas la divinité de Jésus-Christ, eux, se divisent en deux sectes, savoir, les adorants et les non adorants. Les premiers pensaient qu'il faut rendre un culte de latrie au Christ, en tant qu'il représente la personne de Dieu en sa qualité d'ambassadeur ; pour les autres , ils refusaient ce même culte à Jésus-Christ.
Le synode de Pistoie, afin de se procurer le moyen de combattre le culte du sacré-cœur de Jésus, affirme « qu'adorer » l'humanité de Jésus-Christ, et à plus forte raison une partie » de cette humanité , c'est en toute occasion rendre à la créa- » ture un honneur qui n'est dû qu'à Dieu (2) . » Aussi s'élèvet-il contre le culte et contre les adorateurs du cœur de Jésus. Cette doctrine fut réchauffée naguère par un évêque schismatique janséniste, qui taxait de sectaires les fidèles qui rendaient un culte divin au cœur de Jésus (3).
Aussi pour bien établir la doctrine de l'Eglise sur Fadoration qui est due à Jésus-Christ, nous ferons deux choses. Nous démontrerons d'abord, contre les hérétiques que nous venons de nommer, qu'il faut rendre un même culte suprême de latrie à la nature humaine de Jésus-Christ qu'au Verbe
(1) Wiclef établit cela dans l'hypothèse impossible que l'humanité de Jésus- Christ fut séparée de la personne du Verbe, comme le rapporte Th. de Wault, de l'ord. carm., dans le prologue de son liv. intitulé Enseignements anciens sur la foi, dans la première partie duquel il énumère les erreurs de Wiclef, parmi lesquelles se trouve celle-ci : « Si, par impossible, le Christ se sépa- » rait de son humanité, ils adoreraient le vrai sauveur du siècle. » Ven., 1571, t. I, p. 13.
(2) Cette proposition est la 61e, et elle est censurée en ces termes dans la constitution Auctorem fidei : « En tant que, par ce mot directement, il entend » condamner le culte que les fidèles rendent à l'humanité de Jésus-Christ, » comme si cette adoration qui s'adresse à l'humanité et à la chair vivante » du Christ, et que l'on n'adore pas pour elle-même et en tant qu'elle n'est » que simplement de la chair, mais en tant qu'elle est unie à la divinité, » était un honneur divin rendu à la créature , et n'était pas plutôt une seule » et même adoration que celle que l'on rend au Verbe incarné et à sa chair, » d'après le Ve concile général, can. 9, est fausse, captieuse, injurieuse et » contraire au culte que les fidèles doivent, ont rendu et rendent à l'humanité » de Jésus-Christ. »
(3) Grégoire, ancien évêque de Blois, Histoire des sectes religieuses, Paris, 1828, ou Histoire critique des dévotions nouvelles au sacré cœur de Jésus et au cœur de Marie. On trouve, dans ce chapitre, des faussetés contradictoires, des calomnies et des mensonges, que l'auteur ne rougit pas de réchauffer, bien que cent fois ils aient été pulvérisés.
divin. Ensuite nous vengerons le saint-siège, qui a autorisé le culte du sacré-cœur, des attaques des membres du synode de Pistoie et des jansénistes, et pour cela nous démontrons que ce culte ne renferme rien de superstitieux.
PREMIÈRE PROPOSITION
On doit rendre un seul et même culte suprême de latrie à la nature humaine de Jésus-Christ unie hypostatiquement au Verbe divin quau Verbe divin lui-même.
Cette proposition est de foi, car la proposition contradictoire a été proscrite par le cinquième concile général, can. 9, dans les termes suivants, d'après la version du concile de Latran : « Si quelqu'un dit qu'il faut adorer le Christ dans » deux natures, de manière à admettre deux adorations spé- » ciales , l'une pour le Yerbe de Dieu et l'autre pour l'homme » en particulier ; ou si quelqu'un, dans le but d'effacer la » chair ou de confondre la divinité et l'humanité, dit qu'unies » miraculeusement ensemble elles ne forment qu'une seule » nature ou une seule essence, et qu'il n'adore pas d'une *> même adoration le Verbe fait chair et sa chair, conformé- » ment à ce que la sainte Eglise a enseigné dès le principe : » qu'il soit anathème (1). »
Nous allons, dans l'intérêt d'une plus grande lucidité, avant d'exposer les preuves à l'appui de cette vérité, faire quelques observations préalables qui feront disparaître toute espèce d'ambiguïté.
Et I. nous ferons observer qu'il y a une grande différence entre t objet de notre culte, dans la matière dont il est ici question, et le motif. L'objet du culte, c'est la chair elle-même, ou plutôt l'humanité telle qu'elle subsiste dans le Verbe, ou in concreto, et on l'adore directement et immédiatement et en elle-même, in se' (2); le motif, c'est l'union hypostatiqne par
(1) Voy. Act. conc, Hard., t. 111, col. 198, ou conc. de Latran, sous Martin I, ou le quatrième secrétaire, ib., Coll., Hard., col. 839. On pourrait y joindre la lettre synodale que saint Cyrille d'Alexandrie adressa à Nestorius, et le concile de Chalcédoine, sess. V.
(2) 11 est impossible de confondre comme synonymes les adverbes directe, separatim, primario, car, d'après les enseignements lexiques comme d'après le langage commun, ces expressions ont une signification toute différente. Ce qui fait que l'on peut adorer directement l'humanité de Jésus-Christ, sans pourtant l'adorer séparément et premièrement. Celui par conséquent qui
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laquelle cette chair est devenue la chair propre du Verbe ou de Dieu, ainsi que s'expriment les Pères (1). Ce qui fait que, quoiqu'on adore la chair du Christ in se, on ne l'adore pourtant pas propter se, ce que mérite seule la divinité, qui est en même temps et l'objet et le motif du culte suprême de latrie, et que par conséquent on adore seule in se et propter se.
H. Donc, comme le fondement ou le motif du culte suprême que nous rendons à l'humanité de Jésus-Christ, c'est l'union hypostatique, il s'ensuit évidemment que ce n'est pas l'humanité qui est le terme, le but de ce culte, mais bien le Verbe en qui elle subsiste, comme le dit saint Jean Damascène (2) .
III. Nous ferons enfin remarquer qu'adorer l'humanité de Jésus-Christ, ou sa chair, c'est absolument comme adorer Jésus-Christ lui-même, qui est un Dieu homme, et qu'il n'est jamais permis d'adorer ainsi, in abstracto, l'humanité de Jésus-Christ, mais qu'on doit toujours l'adorer in concreto, ou qu'il faut adorer Jésus-Christ tout entier, lui qui, de sa nature, est indivisible (3).
établit d'une manière générale que l'on ne peut pas adorer directement l'humanité de Jésus-Christ, exclut par là toute adoration pour l'humanité de Jésus-Christ, quand même on ne l'adorerait pas propter se et séparément de la divinité, de manière qu'elle ne s'arrête pas à cette humanité, mais qu'elle s'étende encore au Verbe, en qui subsiste l'humanité. Si on refuse toute espèce d'adoration directe à l'humanité de Jésus-Christ, on lui refuse par là le culte de latrie, puisqu'il ne peut pas exister de culte sans objet. C'est donc justement qu'on a infligé à la proposition de Pistoie la note d'erronée. Voy. Gerdil, Notes sur Feller, § 2, not. 1, œuv., éd. de Rome, t XIV,
(1) Voy. le même § 1.
(2) De la Foi orthodoxe, liv. III, c. 8; nous citerons plus loin ses paroles.
(3) Ou voit par là que c'est à tort que Feller dit (il a pourtant, sous une foule d'autres rapports, bien mérité de la foi chrétienne catholique par les remarquables ouvrages quil a publiés en sa faveur), dans les petites notes qu'il a ajoutées à la constitution Auctorem fidei, entre autres choses : « D'où d il résulte qu'au point de vue rigoureux de la théologie, on blâme cette sépa- » ration dans la prière à la très-sainte et une Trinité et à l'humanité crucifiée » de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc. » Car, par le fait que l'on fait mention de Y humanité' de Jésus-Christ, il est évident que l'on parle de l'humanité de Jésus-Christ subsistante dans le Verbe ; autrement, il faudrait aussi blâmer la prière que la liturgie sacrée récite pendant l'année aux secrètes : Que l'humanité de votre Fils unique nous soit secourable, Seigneur j il faudrait aussi improuver l'invocation unie au culte de latrie , que le prêtre fait lorsqu'il prend ou lorsqu'il donne le corps de Jésus-Christ, et lorsqu'il dit : Que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde mon âme ou votre âme pour la vie éternelle. Qui soupçonna ou vit jamais un danger de séparation dans ces invocations? Au reste, la mention distincte que l'on fait dans la prière objectée de la Trinité et de l'humanité crucifiée de Jésus-Christ, a pour but de faire raçpeler à ceux qui récitent l'office et de graver dans leur cœur que
Ceci posé, nous poursuivons comme il suit le but que nous nous sommes proposé, et nous établissons la vérité de notre thèse, soit par l'Ecriture, soit par renseignement constant et traditionnel des Pères et de l'Eglise, soit enfin par la raison elle-même.
Les Ecritures nous enseignent en maints endroits que Ton a rendu et qu'il faut rendre à Jésus-Christ homme-Dieu le culte suprême de latrie. L'Apôtre dit en effet, Hébr., I, 6 : « Et » lorsqu'il introduit de nouveau son premier-né dans l'uni- » vers, il dit : Que tous les anges l'adorent; » il dit aussi, ép. Pilipp., H, 10 : ce Au nom de Jésus, que tout genou flé- » chisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. » C'est pour cela que, poussés par l'Esprit-Saint , les mages « se » prosternant adorèrent Jésus-Christ (1) , » et que l'aveuglené, interrogé par Jésus-Christ : « Pour vous, croyez-vous au » Fils de Dieu? » il répondit : « Oui, j'y crois, Seigneur, et » que, se proternant, il l'adora (2). » Les apôtres adorèrent aussi Jésus-Christ après sa résurrection d'entre les morts, « et, le voyant, ils l'adorèrent (3) . » On voit qu'il est question, dans tous ces textes et autres textes semblables, d'un culte suprême de latrie rendu à Jésus-Christ tout entier, savoir, à l'homme-Dieu, et par les expressions mêmes du texte, et par
notre foi repose sur deux mystères principaux, qui sont la Trinité et l'Incarnation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et la bienheureuse passion qu'il a souffert dans son humanité. Voy. Gerdil, liv. cit.
Les jansénistes se sont plus écartés encore de la vérité, lorsqu'ils ont avancé que cette prière, que plusieurs attribuent à saint Bonaventure, et. que Léon X et Urbain VIII ont enrichie d'indulgences et de grâces spirituelles, et que l'Eglise universelle a adoptée, n'était qu'une ineptie pleine d'erreurs, tel que Pannalini , évêque de Ghiusi , qui l'appelle Formola di pregare indi» gesta , et enfin celui qui a développé le calendrier du même diocèse , qui n'a pas rougi de dire qu'elle « fourmille d'erreurs ; » mais l'illustre auteur du Dictionnaire de Ricciani et de l'anti-Ricciani dit, à juste titre, de l'auteur de ce même calendrier : « Il est lui-même d'une ignorance crasse. » Voy. Dict., art. 115, et le suppl. du Journ. ecclés. de Rome, 1789, quint. IV, p. 233 et suiv.
(1) Matth., II, 14. Tout, dans ce fait, nous démontre que cette adoration de3 mages fut religieuse et latreutique, quoi qu'en aient pensé Richard Simon et quelques critiques audacieux. C'est pourquoi, comme cette opinion avait fait commettre à Richard Simon une foule d'erreurs dans sa traduction française du Nouv.-Test.; il la radoucit plus tard dans son Histoire critique du Nouv.-Test. Or, il ne faut pas oublier que le terme grec pesontès signifie tomber, se prosterner, etc. Voy. Lib. Fassonii, Diss. sur le culte que les mage3 rendirent à Jésus-Christ, dirigé contre Richard Simon, et Sam. Basnage, Très, théolog. de Zaccaria, t. IX, p. 739.
(2) Saint Jean, IX, 38.
(3) Saint Matth., XXVIII, 17.
DE LA COMMUNION DES IDIOMES ET DE i/ ADORATION. 273
le contexte, et par la croyance de l'Eglise et de l'antiquité tout entière (1).
Aussi les Pères poursuivirent-ils toujours ceux qui refusaient à Jésus-Christ ce culte, comme un certain nombre d'ariens ou ceux qui attaquaient l'adoration de l'humanité < bi Christ, tels que les apollinaristes , que leur haine pour les catholiques les portait à appeler hominicolas (2) , et qui soutinrent unanimement qu'il faut rendre le culte suprême à la chair du Christ unie au Verbe, tels que saint Athanase, saint Epiphane, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Augustin, saint Jean Damascène et plusieurs autres cités par Pétau (3). Pour ne pas nous laisser entraîner trop loin, nous ne citerons des Pères latins que saint Augustin, et des Pères grecs que saint Jean Damascène. Voici donc comment s'exprime saint Augustin, expliquant ces paroles du Ps. 98, Adorez l'escabeau de ses pieds : « Hésitant, je me tourne vers Jésus-Christ, parce que » je le cherche ici, et j'y vois aussi comment on adore la » terre sans impiété, et comment, sans impiété, on adore » l'escabeau de ses pieds. Car il a pris de la terre la terre, » parce que la chair est de la terre, et qu'il a reçu sa chair de » la chair de Marie. Et parce qu'il a possédé ici-bas cette chair » et qu'il en a fait l'aliment de notre salut; mais personne no » mange cette chair sans l'avoir préalablement adorée; on a y> trouvé par là de quelle manière on adore cet escabeau de » ses pieds, et que non-seulement on ne pèche pas en l'adc-
(1) Voy. Maldonat, Gomm. sur le IV évang., pass. cit.
(2) Los apollinaristes enseignèrent qu'il ne faut rendre a Jésus-Christ qu'une seule adoration, mais ils n'entendaient pas le sentiment commun dans le même sens que les catholiques. Car, comme ces hérétiques attaquaient l'union des deux natures , ils enseignaient que Jésus -Christ n'est pas un homme parfait et semblable à nous, mais que le Verbe a pris la chair seule, encore était-elle descendue du ciel, et qu'elle est de même substance que Dieu le Père (homoousiori), comme le démontre longuement saint Athanase, dans son livre de l'Incarnation; il les accusait en outre de ruiner le mystère de l'Incarnation et de n'admettre qu'un fantôme de chair, comme les marcionites et les manichéens. Imbus de cette idée perverse, ils pensaient qu'il ne fallait que rendre une adoration à Jésus-Christ. Au reste, cette observation est propre à faire comprendre et le canon 9 du V« conc, que nous avons cité, et les passages de certains Pères qui combattirent ces hérétiques. Les catholiques aussi pensent qu'il ne faut rendre qu'âne adoration à Jésus-Christ dans les deux natures, mais c'est à cause de leur union dans la même personne.
(3) Liv. XIV, c. .:•» §§ 7 fl» soi*.
TRAITÉ DE L'INCARNATION. II. PART. CHAP. IVo
» rant, mais qu'il y a même péché à ne pas l'adorer (1). » Quant à saint Jean Damascène, ses paroles renferment en outre une raison théologique ; les voici : « Nous ne nions pas, en » effet, qu'il faille adorer sa chair, car on l'adore en union de » la personne du Yerbe, et elle est devenue sa personne et son » hypostase. Et ici ce n'est pas la créature que nous servons; » ce n'est pas elle seule, ou ce n'est pas simplement la chair » que nous adorons; nous ne l'adorons que parce qu'elle est » unie à la divinité, ou parce que les deux natures sont » réunies dans la seule personne du Verbe de Dieu et qu'elles » n'ont qu'une seule subsistance. Je crains de toucher le » charbon à cause du feu qui est uni au bois. J'adore les deux » natures de Jésus-Christ à cause de la divinité à laquelle elles » sont unies (2) . »
On voit par là que la raison théologique de cette vérité c'est l'union hypostatique du Verbe avec l'humanité. Car c'est à tout ce qui subsiste que l'on rend le culte, et proprement à la personne ; or, la nature divine et la nature humaine unies ensemble dans la seule personne du Verbe divin constituent tout le Christ et n'en constituent qu'un seul. Donc il faut rendre à la nature humaine un *eul et même culte suprême de latrie qu'au Verbe divin, non pas pour elle-même, comme nous l'avons précédemment observé, mais à cause du Verbe.
Voici pour ce qui est du dogme. Les scholastiques se demandent encore si, outre le culte de latrie que l'on rend à l'humanité de Jésus-Christ en tant qu'elle est unie au Verbe, on peut lui rendre un culte inférieur que l'on appelle Yhyperdulie, en tant que, par la pensée, on isole cette humanité de la personne du Verbe.. Ici les théologiens se partagent; les uns disent oui, les autres non (3). Quant à nous, cette question
(1) Explic. du Ps. 98, n. 9, éd. Bén., t. IV. Les Bénédictins, qui ont édité saint Ambroise, note sur le n. 79, liv. III, du Saint-Esprit, font observer que saint Augustin, qui était le fidèle disciple de saint Ambroise, en expliquant le verset du Ps. 98, cité plus haut par ce dernier : Adorez l'escabeau de ses pieds, pour l'appliquer au sacrement de l'Eucharistie, emprunte non-seulement l'opinion, mais même les paroles de saint Ambroise. Voy. saint Ainbr., 1. c, t. II, p. 681, avec la note. L'un et l'autre Père donnent ici une preuve invincible de la croyance à la présence réelle, observerons-nous en passant, et du culte suprême qu'on lui rend.
(2) Liv. III, de la Foi orthodoxe, c. 8, éd. Le Quien; voy. la note de ce savant éditeur sur ce point, t. I, p. 216.
(3) Vasquez expose ces diverses opinions des théologiens scholastiques, III part., saint Thom., diss. 96, c. 1 et suiv. Quant à lui, il soutient comme seule vraie la négative; elle est, dit-il, seule conforme aux enseignements des
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nous paraît non-seulement oiseuse, mais même pleine de dangers. Car, pour ne pas entrer dans de plus amples détails, comme il est constant, d'après ce qui précède, que toute la raison de l'existence de cette humanité est la subsistance du Verbe, sans laquelle l'humanité du Christ n'existe pas in concreto, qu'on ne peut pas la concevoir, vouloir la séparer par un acte de l'esprit pour lui rendre un culte inférieur, c'est, paraît- il, la détruire pour l'honorer. Enfin, pour nous servir des paroles mêmes de Thomassin, à quoi bon imaginer et rendre de nouveaux honneurs à cette chair? Les honneurs divins ne lui sufïisent-ils pas surabondamment? Ce qui sufîit à Dieu ne lui suffit-il pas? Ce gui suffit à Dieu est-il peu de chose pour elle (1)?
Objections.
Obj. 1. On ne rend qu'à Dieu seul le culte suprême de latrie. Mais la chair de Jésus-Christ n'est pas Dieu. 2. C'est ce qui fait dire à saint Augustin : « On honore Jésus-Christ fait » homme, mais on ne l'honore pas comme Dieu le Père. » Pourquoi? C'est parce qu'il a dit : Le Père est plus grand » que moi (2). » 3. Et saint Cyrille affirme, dans son 8e anathème contre Nestorius, « qu'il n'est pas permis de confondre » dans une seule et même adoration le Verbe de Dieu et » l'humanité qu'il a prise. » 4. L'union substantielle de l'humanité et du Verbe est inutile, puisqu'il n'en résulterait qu'une adoration relative, et non une adoration absolue, telle qu'il la faut pour le culte de latrie; ou il faut au moins dire, comme Durand, qu'il ne faut adorer l'humanité du Christ qu'accidentellement, ce que rejettent pourtant, d'un consentement unanime, tous les théologiens. Donc :
Pères et des conciles, et il réfute par toute espèce d'arguments l'affirmative; et il démontre que c'est en vain que les partisans de cette opinio:: invoquent l'autorité de saint Thomas, surtout Gajetan, Suarez et autres défenseurs de cette opinion. La seule chose qu'enseigne saint Th., III p., q. 25, a. 1 et. 2, c'est que l'adoration que Ton rend à Jésus-Christ doit lui être rendue à un double titre , soit à cause de la grâce habituelle et des dons , soit surtout à cause de sa divinité. Parce que nous embrassons l'une et l'autre et qu'il mérite d'être adoré dans l'une et l'autre, et non pas parce qu'une adoratioL peut être séparée de l'autre, ou qu'une adoration s'adresse à une nature es particulier, et l'autre à l'autre. Voy. Vasquez, liv. cit., c. 5, n. 34.
(1) De l'Incarnation, 1. XI, c. 3, § 13, où il fait valoir treize raisons graves contre cette double adoration.
(2) Traité XXUI, sur saint Jean, n. 13, éd. Bénéd.
Rép. 1. D. A cause d'elle-même et pour elle-même, C. à cause de son union hypostatique et à cause du Verbe, ainsi que nous l'avons expliqué, N.
Rép. 2. D. L'humanité considérée en elle-même, C. subsistant dans le Verbe, N. Le saint docteur parle en effet ici de l'humanité de Jésus-Christ prise abstractivement, et non pas in concreto, comme elle subsiste dans le Verbe ; humanité de laquelle nous n'avons pas parlé, et à laquelle le saint docteur, soit dans ce même traité (1), soit dans le passage que nous avons rapporté dans les preuves , revendique clairement pour elle les honneurs divins.
Rép. 3. D. Dans le sens de Nestorius, qui divise les personnes, C. dans le sens catholique, N. Apollinaire, Nestorius et l'Eglise catholique parlent en mêmes termes d'une seule adoration de Jésus-Christ , mais il n'entendent pas ces termes dans le même sens. Apollinaire prêchait l'unité d'adoration pour confondre les natures, Nestorius le faisait pour diviser les personnes, l'Eglise le fait pour enseigner l'existence de deux natures réelles dans une seule personne. C'est pourquoi, au rapport du même saint Cyrille, Nestorius avait coutume de dire : ce Je vénère celui qui est porté à cause de celui qui le » porte, j'adore celui qui se voit à cause de celui qui est » caché (2); » et saint Cyrille oppose à cette impiété son 8 e anathème, dont voici les paroles : « Si quelqu'un a l'audace » de dire que Ton coadore l'homme que le Verbe de Dieu a » pris avec ce même Verbe, et qu'on ne le nomme Dieu que )) par concomitance, comme un autre avec un autre; car la » syllabe cum (avec), que l'on ajoute, nous oblige de l'en- » tendre ainsi, et qu'on ne vénère pas Emmanuel d'un seul » culte, et qu?on ne le glorifie pas de même, d'après ce que » le Verbe s'est fait chair, qu'il soit anathème (3) . »
Rép. i. N. C. Par l'union hypostatique, cette chair est en effet devenue la chair de Dieu; par conséquent, nous adorons Dieu avec sa chair.
Rép. 5. D. Par accident, c'est-à-dire non à cause d'elle-
(1) Traité cité, n. G.
(2) Gont. Nestor., liv. II, t. VI, p. 56.
(3) D'après la version de Denis le Petit, Hard., t. I, Act. conc, col. 1194, Ce qui fait que saint Cyrille taxe , dans le livre que nous venons de citer, Nestorius d'idolâtrie, parce qu'il soutient qu'en dehors de l'union hypostatique la chair de Jésus-Christ est digne du même culte que sa divinité.
même et comme conséquence, C. en vertu de l'union accidentelle imaginée par Nestorius, N. Telle est le sens de Durand, qui prétend seulement qu'il ne faut pas adorer cette humanité à cause d'elle-même, mais bien à cause du Verbe, auquel elle est jointe (1).
PROPOSITION IL
Le culte du sacré-cœur de Jésus, tel que le saint-siége l'a approuvé et qu'il est en usage dans l'Eglise catholique , est pieux et exempt de toute espèce de superstition.
Cette proposition est certaine, comme on le voit par la censure que Pie VI a portée, dans la constit. Auctorem fidei, contre la 62e proposition du synode de Pistoie, conçue en ces termes : « La doctrine qui rejette la dévotion au sacré-cœur » parmi les dévotions qu'il qualifie (le synode) de nouvelles, » d'erronées ou au moins de dangereuses, entendue de cette )> dévotion telle que le saint-siége l'approuve, est fausse, » téméraire, pernicieuse, offensant les oreilles pieuses, inju- » rieuse au siège apostolique , » comme aussi par la censure de la proposition 63. Gomme aussi de ce qu'il qualifie ainsi (ce synode) ceux qui adorent le cœur de Jésus, prétendant qu'ils ne font pas attention que la chair sacrée du Christ, ou une partie de cette chair, ou même son humanité n'est pas digne du culte de latrie, si on la sépare et l'isole de la divinité. Comme si les fidèles adoraient le cœur de Jésus séparé, isolé de la divinité ; quand ils l'adorent, ils l'adorent comme cœur de Jésus, savoir, comme cœur de la personne du Verbe, à laquelle il est inséparablement uni, comme le corps mort de Jésus-Christ ne fut pas séparé de son adorable divinité pendant les trois jours qu'i] demeura dans le tombeau, cette proposition est condamnée comme captieuse et injurieuse aux adorateurs du cœur de Jésus.
Nous concluons de ces diverses censures 1. que l'objet du culte dont nous traitons ici c'est le cœur même de Jésus, c'està-dire le cœur de la personne du Verbe fait chair; 2. que le culte que l'on décerne au cœur de Jésus est le culte suprême ou de latrie, savoir, celui par lequel nous adorons la personne du Verbe incarné, de laquelle le cœur est tout-à-fait insépa-
(1) Voy., pour cette preuve, saint Th., pas?, cit.
rable ; 3. que ce culte, tel que le saint-siége Ta approuvé, ne renferme absolument rien de superstitieux.
H ne faut ni mêler ni confondre le motif àz ce culte avec son objet. Le motif de culte est multiple, et 1. c'est parce que Jésus-Christ nous a présenté ce très-saint cœur comme le siège de ses pieuses affections, qu'il veut que nous les lui empruntions, lorsqu'il dit, saint Matth., II, 29 : « Apprenez de moi » que je suis doux et humble de cœur; » 2. parce que, d'après le sentiment général des hommes et d'après le langage commun consacré par l'Ecriture elle-même, le cœur est le symbole de l'amour, et par conséquent le cœur de Jésus est le symbole de son immense charité, de son amour infini, qui ont fait que Jésus-Christ a tout souffert pour nous racheter, et qui surtout l'ont porté à établir le très-saint sacrement de l'Eucharistie, où il nous nourrit de son corps et nous abreuve de son sang. 3. Parce que le symbole de ce très-saint cœur est un excellent moyen pour porter les fidèles, soit à se rappeler la passion de Jésus-Christ mourant, soit à demander à ce même Jésus- Christ de l'aimer et de lui montrer leur reconnaissance pour tous les bienfaits dont il les a comblés. Tel est, s'il m'est permis de parler de la sorte, ce qui constitue la substance et l'esprit ou l'âme de cette dévotion ou de ce culte, comme l'ont si souvent déclaré les évêques de Rome.
Il ne faut donc jamais, pour en avoir une idée complète, séparer et isoler l'objet de ce culte de son motif. Ce culte découle en efiet de son objet matériel, comme on le dit, et de son objet formel; ou on adore le cœur de Jésus en soi et en tant qu'il est le symbole de l'amour. Car le cœur véritable et réel ou physique est le sujet de ce même symbole, et on ne peut pas concevoir ce symbole sans le cœur réel lui-même. Quant à l'objet formel ou le motif, il donne la raison pour laquelle les fidèles adorent plutôt le cœur de Jésus-Christ que tout autre partie de son corps, ou pourquoi le cœur est l'objet principal du culte des fidèles, en tant qu'on le trouve dans le corps de ce même Jésus-Christ, ou en tant qu'il existe avec Y ensemble des autres parties et qu'il subsiste dans la personne du Verbe.
Ceci posé, pour ne laisser subsister aucune équivoque et couper court à toutes les difficultés, il nous reste à établir la proposition que nous avons énoncée. Or, pour ce faire, il nous faut établir trois choses : c'est, premièrement, que le cœur de
LE LA C03IMUNI0N DES IDIOMES ET LE l'aDORATJ
Jésus en soi , ou en tant qu'il est une partie corporel; e de la chair du Christ (nous avons dit que ceci est prouvé par le saint-siége, d'après la censure de la 43e prop. du synode de Pistoie, et constitue l'objet matériel de ce culte), mérite qu'on lui rende le culte suprême de latrie , qui est l'adoration ; ensuite, l'objet formel ou le motif de ce culte induit fortement à adorer le cœur de Jésus en tant qu'il est le symbole de son grand amour pour nous; troisièmement, enfin, que ce culte spécial que Ton rend au cœur de Jésus, soit par lui-même, soit comme symbole, est pieux et n'emporte rien de superstitieux. Nous allons démontrer brièvement et clairement chacun de ces points.
Pour ce qui est du premier, il est facile de le démontrer; il est en effet de foi, comme le prouve ce qui a été précédemment démontré, que l'union hypostatique du Verbe avec toute l'humanité du Christ et avec chacune des parties de cette même humanité, bien plus, que l'union hypostatique du Verbe avec l'humanité est la raison formelle par laquelle l'humanité elle-même et chacune de ses parties subsistent et existent dans la nature des choses, ou in concreto. Donc, et l'humanité et les diverses parties de l'humanité méritent le culte suprême de latrie à cause de la personne du Yerbe divin , qui se les est appropriées. L'âme, le corps et le sang du Christ, pendant les trois jours de sa mort, méritaient bien, quoiqu'ils fussent séparés, le culte de latrie, à cause de leur union avec la personne divine, qui ne se sépara pas d'eux, et en qui ils subsistaient. Ceci découle si évidemment des principes de la foi, que les ennemis les plus acharnés du culte du sacré-cœur en conviennent d'eux-mêmes (1) , et la vérité catholique sur ce point avait été énoncée avant par l'illustre théologien Sylvius, lorsqu'il affirma a que la chair et l'âme de Jésus-Christ et les » membres de son corps méritaient le culte de latrie, » sur la H! p., q. 6, Gerd., ouv. cit., p. 340. Donc :
Quant à £ autre partie, il est aussi facile d'en démontrer la vérité; on doit, en effet, regarder comme fournissant un motif suffisant ou certain au culte spécial d'une partie quelconque déterminée d'un objet ce qui distingue tellement cette partie,
(1) Car c'est ainsi que raisonne Biaise, dans son opnsc. intitulé Dissertation préliminaire sur la dévoiion du sacré-cœur, 1771; il donne pour titre £u c. 12 ces mots : Le cœur de Jésus, pris en lui-même et proprement » mérite, à cause de l'union hypostatique, le culte latreutique d'adoration. »
que les raisons qui portent à lui rendre ce culte ne sont ni applicables ni communes aux autres parties. C'est, assurément, d'après ce principe que l'Eglise a approuvé le culte des cinq plaies du Rédempteur et leur a consacré un office solennel et une messe particulière dans l'oraison de laquelle le prêtre, après la communion, prie en ces termes : «Afin que nous, qui hono- » rons aujourd'hui dévotement les plaies de Notre-Seigneur » Jésus-Christ. » La raison qui fait que nous nous attachons à la blessure du côté, c'est que le côté qui fut blessé touche de près le cœur, et si l'Eglise a approuvé ce culte, c'est parce que, bien que toutes ces parties soient comprises dans l'objet entier, qui est le corps de Jésus , elles ont pourtant une signification mystique spéciale, et qu'il est des raisons ou des motifs spéciaux qui militent en leur faveur et qui n'existent pas pour les autres parties. Que ce soit là le motif qui fasse que l'on rend un tel culte au cœur de Jésus préférablement à ses autres membres , c'est une chose qui découle de ce que Jésus-Christ nous présente lui-même, ainsi que nous l'avons vu, son cœur comme le siège de ses affections pieuses, comme aussi parce que son cœur est le symbole parfait de cette immense charité qu'il éprouva pour nous, et qui fit qu'il se livra pour nous; c'est, dis-je, cette charité ardente que les fidèles vénèrent sous ce symbole spécial. Or, les souverains pontifes n'oublièrent pas de rappeler ce souvenir quand ils approuvèrent ce culte , comme le prouvent la fête des cinq plaies et les autres fêtes qui ont pour objet une partie quelconque et particulière du corps de Jésus-Christ, à cause de la signification mystique qui est attachée à ces parties et qui rappellent , par le culte qu'on leur rend, un mystère particulier ou un bienfait signalé de la rédemption.
Quant à la troisième partie de notre proposition, savoir, que ce culte est pieux, qu'il est exempt de toute espèce de superstition, il ne nous est pas plus difficile d'en établir la vérité, car elle n'est qu'un corollaire , qu'une conséquence nécessaire des prémisses que nous avons posées. Car si on peut rendre au cœur de Jésus, c'est-à-dire au cœur de la personne du Verbe incarné, un culte de latrie; si, à cause de la signification mystique du siège de l'amour et de la charité dont il est le symbole, on peut lui décerner spécialement un culte particulier, comme on le fait spécialement aussi pour le culte des cinq plaies, il s'ensuit réellement que le culte du sacré-cœur
DE LA COMMUNION DES IDIOMES ET DE L ADORATION. 28 i
de Jésus, tel que le saint-siége l'a approuvé et qu'il se pratique dans l'Eglise , est pieux et exempt de toute espèce de superstitions.
Nous ferons enfin observer, avec l'illustre Gerdil, que quand on rend un culte de latrie ou d'adoration à une partie spéciale, on ne l'adore qu'en raison de son union hypostatique avec la personne du Verbe; il est évident que, dans l'adoration que l'on décerne à cette partie, c'est la personne même du Verbe ou le Christ tout entier que l'on adore , et que c'est la seule et unique personne du Verbe. D'où il résulte que, quand on adore le Christ tout entier dans cette partie de son corps, on n'exclut sous aucun prétexte l'adoration de son humanité tout entière de l'adoration de cette partie. Il est réellement impossible de trouver un pieux adorateur du cœur de Jésus qui, lorsqu'il adore ce cœur en tant qu'il est le cœur de Jésus, ne se propose pas d'adorer la personne même de Jésus-Christ, et qui, par conséquent, n'ait en vue et toute sa divinité et toute son humanité sainte. Cependant, à cause du motif spécial qui, comme nous l'avons souvent dit , milite en faveur du cœur de Jésus, soit à cause de ce même cœur, soit à cause de ce dont il est le symbole, on lui rend un culte spécial, sans exclure pour cela les autres parties qui composent sa personne. On voit par là qu'il est impossible de soupçonner dans ce culte de division ou d'exclusion, comme se l'imaginent ceux qui le combattent. On peut consulter Gerdil, ouv. cit., p. 348, où il expose le vrai sens des paroles du pape Pie VI, dans le rescrit qu'il adresse à Ricci, évêque de Pistoie3 et dont quelques hommes ont tant abusé.
Si on ajoute à tout cela qu'il n'est pas un seul vrai catholique qui puisse taxer de superstitieux un culte qui est admis de toute l'Eglise, que les souverains pontifes ont enrichi de privilèges nombreux et d'indulgences abondantes, qu'ils ont fortement recommandé, comme cela s'est fait pour le culte du cœur de Jésus, il s'ensuit évidemment que nous avons atteint notre but et que la vérité de notre proposition demeure constatée, voy. Gerdil, ouv. cit., p. 372; voy. aussi Faure, Saggi theologici per formais un errata corrige, saggio II, Lugano, 1773; comme aussi Emm. Marques, Défense du sacré-cœur, Ven., 1781; J.-Fél. -Henri Fumel, le Culte de l'amour divin, ou la Dévotion au très-saint cœur de Jésus, avec les corrections et les notes de L. Mozzi, Bologne, 1782. Le Père
Joseph de Gallifet, de la S. J., les avait devancés dans son ouvrage intitulé, du Culte du très- saint cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ propagé dans les diverses parties du monde, Rome, 1726.
Objections.
I. Obj. 1. Le culte du cœur de Jésus, tel que le saint-siége l'a approuvé, a pour unique objet la charité de Jésus-Christ manifestée sous le symbole du cœur sensible; c'est donc en vain, c'est même contrakement à la déclaration formelle de ce même saint-siége que l'on nous présente le cœur réel, matériel et physique du Christ comme l'objet de ce même culte. 2. La congrégation des rites déclare formellement, dans le décret d'érection de cette fête, que ce culte « renouvelle symbolique- » ment le souvenir de l'ardent amour qui a porté le Fils » unique de Dieu à revêtir notre humanité; » décr. de la congrég. des rit., 6 fév. 1765. 3. C'est ce qui est plus formellement exprimé encore dans les leçons de cette fête par les
expressions suivantes : « Cette charité pour que les fidèles
» en conservent avec plus de ferveur et de dévotion le sou- » venir, et qu'ils en retirent des fruits plus abondants, le sou- » verain pontife Clément XIÏI a, sur la demande de quelques » églises, permis de célébrer la fête de ce même sacré-cœur, » leç. 3, second noct. 4. Aussi Gerdil n'interprète-t-il le sens des paroles par lesquelles la congrégation des rites et le souverain pontife ont approuvé cette dévotion que d'un culte purement symbolique; Grégoire, Histoire des sectes religieuses, pass. cit. Donc :
Rép. 1 . N. Car le saint-siége a approuvé le culte dont les évêques de Pologne lui demandèrent simplement l'approbation, de même que l'archiconfrérie de ce nom érigée dans la même ville. Mais, de l'aveu même de nos adversaires, les évêques de Pologne et l'archiconfrérie de la ville ne demandèrent pas l'approbation du culte symbolique, mais bien l'approbation du culte du cœur réel, physique et proprement dit de Jésus (1); la réponse de la congrégation des rites est celleci : « Nous pensons qu'il faut accorder. » De plus, ce culte, que le saint-siége ne voulut pas autrefois approuver, il l'ap-
(1) Voici les paroles mêmes de Biaise, tirées de sa diss. préalable , Proi., p. 15 et 16 : « On demanda l'office et la messe pour le culte du cœur propre- » ment dit. »
prouve maintenant et il dit : Prœvio recessu a decisis; or, le culte que, de l'aveu de ces mêmes adversaires, le saint-siége n'avait pas voulu approuver, ce n'est pas le culte symbolique, mais bien le culte du cœur proprement dit (1). 3, La sainte congrégation avait pour but, dans son décret, Retendre un culte qui était déjà très-répandu dans l'Eglise : « Et comprenant » en même temps (la congrég. rit.) que la célébration de cet » office et de cette messe n'avait pour but que de propager un » culte déjà établi; » mais, de l'aveu encore de ces mêmes adversaires, le culte reçu n'était pas symbolique, c'était le culte du vrai cœur de chair de Jésus. Tel Biaise : « Or, dit-il, » le culte du cœur de chair de Jésus- Christ ne date pas » d'hier, il remonte à la fin du siècle précédent, et il repose » sur une révélation qui fut faite, en France, à la vierge » Marguerite Alacoque. Elle communiqua oralement cette ré- » vélation au Père La Colombière, S. J., et on ne tarda pas » à s'occuper de l'institution de cette fête; » ib., Prol., p. 12. 4. S'il restait encore quelque doute sur le sens de l'approbation du saint-siége, il disparaîtrait devant la censure de la 63e prop. du synode de Pistoie, que nous avons rapportée plus haut. 5. La manière même d'agir de nos adversaires en prouve la vérité, car la seule cause pour laquelle ils combattent ce culte, c'est qu'il divise l'humanité de Jésus-Christ, comme le prouvera plus péremptoirement encore ce que nous allons dire. Nos adversaires sont donc réellement dans le faux.
Rép. 2, ou réponse à la première preuve, D. symboliquement, savoir, par le cœur de Jésus, qui est le symbole de l'amour, C. indépendamment de ce cœur proprement dit, iV. Nous avons vu, en effet, qu'on adore le cœur de Jésus en tant qu'il est le symbole de la charité, et par conséquent soit ratione sui, en tant qu'objet matériel, soit ratione sijmboli, en tant qu'objet formel ou motif. Le décret et le contexte du décret même prouve que tel en est le sens. Tel est, en effet, la teneur du rescrit de la sainte congrégation, donné le 26 janvier 1765. L'office et la messe du très-saint cœur ne furent accordés que sur les instances de la Pologne, « Rép. La congrégation, sur » les instances particulières des évêques du royaume de » Pologne, comme aussi sur celle de l'archiconfrérie instituée
(1) Voici encore ce que dit Biaise : « La sainte congrégation, réunie » l'an 1697, 1727 et 1729, décida qu'il ne fallait pas accorder l'office et la » messe pour le culte du saint cœur proprement dit, » ibid.
» sous le nom du très-saint cœur de Jésus. » Et le 6 fév. de la même année , le rescrit cité fut accompagné d'un décret de la même congrégation, qui parut dans la forme que voici : « Les très-révérends évêques de Pologne, de même que la » confrérie de la ville établie sous ce titre, insistent pour » qu'on accorde un office et une messe du très-saint cœur de » Jésus; la sainte congrégation des rites, réunie le 26 janvier » de cette année 1765, sachant parfaitement que le culte du » cœur de Jésus est répandu dans presque toutes les parties » du monde catholique, que les évêques le favorisent , que » souvent le saint-siége apostolique l'a enrichi de mille indul- » gences par les divers brefs qu'il a adressés aux nombreuses » confréries érigées canoniquement sous le titre du cœur de » Jésus ; comprenant d'ailleurs que la célébration de cet office » et de cette messe n'a pour but que de propager un culte » déjà établi et de renouveler symboliquement le souvenir de » cet amour ardent qui a porté le Fils unique de Dieu à se re- » vêtir de notre humanité, à se faire obéissant jusqu'à la mort, » et de se montrer aux hommes comme le modèle de l'obéis- » sance et de l'humilité de cœur; sur le rapport présenté à ce » sujet par l'éminent et très-révérend cardinal évêque de » Sabine, entendu le R. P. D. Cajetan Forti, promoteur de la » foi; mettant préalablement de côté la décision prise à cet » égard le 30 juillet 1729, a pensé qu'il fallait accéder aux » vœux des évêques du royaume de Pologne et de ladite con- » frérie de la ville, et que l'office et la messe seront approuvés » dans les formes dans des réunions postérieures. Ce vœu » de la sainte congrégation a été relaté par moi, secrétaire de » SS. D. N. Clém., P. XIII, et sa Sainteté, après en avoir » pris connaissance, l'a approuvé dans toute sa teneur ce » même jour 6 fév. 1765. »
Rép. 3, ou à la seconde preuve, N. En effet, d'après ce que nous avons vu précédemment, le très-saint cœur de Jésus est le symbole sous lequel les fidèles se rappellent avec plus de ferveur et de dévotion la charité de Jésus-Christ; mais le symbole est réellement distinct de la chose qu'il représente, puisque rien ne peut être son propre symbole ; donc , quand on accorde la fête du saint cœur, c'est la fête du cœur réel et proprement dit, et en tant qu'il est le symbole de l'amour et de la charité qu'on l'accorde. Ce qui fait plus amplement encore connaître que tel en est bien le sens, ce sont les paroles sui-
DE LA COMMUNION DES IDIOMES ET DE L'ADORATION. 28 tf
vantes qui s'y trouvent : « Quelques églises le demandent ; » or, aucune église ne demande la fête du cœur symbolique; toutes, comme nous l'avons démontré, demandèrent la fête du vrai cœur, du cœur réel de Jésus. C'est enfin ce que prouve clairement soit la leçon tirée de saint Bernard, que l'on récite dans cette fête, et où il est question du cœur transpercé de Jésus, comme aussi les hymnes que l'on récite dans cette fête. Car saint Bernard, ou plutôt l'auteur inconnu de la Vigne mystique, ou du traité de la Passion du Seigneur, dont on cite les paroles dans la 3e leç. du second nocturne de la fête du très-saint cœur de Jésus, s'exprime ainsi : « Car c'est pour
» cela que votre côté a été ouvert que votre cœur a été
» blessé et il a été blessé afin de nous laisser voir, par
» cette blessure visible, la blessure invisible de notre amour. » Parmi les œuv. de saint Bern., édit. Mabillon, vol. II, col. 447, on lit dans l'hymne /le vêpres : « C'était pour laver nos » souillures dans l'eau et le sang qui en découlèrent que son » côté fut entr'ouvert par une lance; c'est dans ce dessein » qu'il reçut des blessures. » On lit dans l'hymne de laudes : « Votre charité a permis que , dans les blessures apparentes^, » il nous fut permis de vénérer les blessures cachées de votre » amour. »
Ennemis déclarés du cœur de Jésus, est-ce d'un cœur symbolique que découlèrent l'eau et le sang; est-ce un cœur symbolique qu'entr'ouvrit la lance, nous vous le demandons?
Rép. 4. Ou l'adversaire qui avance cela sans rougir n'a jamais lu l'opuscule où l'illustre Gerdil défend la censure du pape Pie VI, ou il ment impudemment.
IL Obj. Si on n'admet pas que le saint-siége a approuvé le culte du cœur symbolique, il s'ensuit plusieurs absurdités : 1. on introduirait par là le culte matériel et direct d'une partie déterminée du corps adorable de Jésus-Christ; 2. on introduirait aussi par là le nestorianisme, car on diviserait dès lors l'adoration de l'une à l'autre nature, et par conséquent on accorderait une adoration à Dieu et l'autre à l'homme, quoique l'Eglise ait défini qu'il ne faut admettre qu'une seule adoration du Verbe incarné; 3. le culte de Dieu ne serait plus dès lors qu'un culte secondaire et concomitant du culte de cette nouvelle dévotion (Grég., pass. cit.). Donc :
Rép, N. A. Car toutes ces conséquences absurdes ne sont que des inventions mensongères de notre adversaire. En effet,
la première absurdité, ou le culte qu'il appelle matériel ne découle pas du culte, car, dans ce cas, il faudrait aussi appeler matériel le culte que l'on rend à l'humanité sainte de Notre- Seigneur Jésus-Christ, ce que condamne la foi catholique. Donc, si on ne peut pas appeler matériel le culte que l'on rend à cette humanité, pourquoi appellerait-on plutôt matérielle l'adoration qui ne s'adresse qu'à une partie de cette même humanité, puisque le fondement ou la raison formelle de cette adoration c'est l'union hypostatique qui existe immédiatement avec tout le corps et chacune de ses parties? Mais écoutons ce qu'en dit Sylvius, expliquant la Iïï p., q. 25, art 2 : « C'est » pourquoi, dit-il, il faut dire simplement que la chair et » l'âme de Jésus-Christ, de même que les membres de son » corps, doit être adorée d'une adoration latreutique, et cette » adoration leur est due à cause de l'hypostase du Verbe de » Dieu, par laquelle et dans laquelle ils subsistent.» On adore, en effet, le cœur de Dieu, ou la personne du Verbe. Ajoutez à cela que la constit. Àuctorem fidei a proscrit cette proposition comme étant injurieuse à ceux qui honorent le cœur de Jésus ; aussi, aucun catholique sincère ne peut-il la soutenir.
On ne peut pas en induire la seconde conséquence non plus, savoir, le nestorianisme, par la double adoration de Dieu et de l'homme. Ce n'est en efiet là qu'une calomnie maintes fois repoussée, et qui a été pareillement condamnée dans le synode de Pistoie, et à laquelle nous avons coupé court dès que nous avons posé la question, puisqu'on n'honore que par un seul acte d'adoration le cœur du Verbe divin fait homme? ou plutôt la personne de Jésus-Christ dans son cœur.
On ne peut pas non plus en induire enfin la troisième conséquence. Car si on honore Dieu fait homme par une seule et même adoration, et de la même manière que nous avons dite, et comme nous avons prouvé qu'il faut rendre un culte latreutique d'adoration à l'humanité in se, bien que ce ne soit pas pr opter se, mais bien à cause du Verbe, par qui et en qui subsiste cette même humanité, et qu'elle subsiste de telle façon que, sans cette subsistance, on ne peut pas la concevoir subsistant dans la nature, on voit par là combien il est absurde d'avancer que le culte du cœur de Jésus rend secondaire le culte même de Dieu. Ceux qui font cette objection ne réfléchissent pas qu'ils attaquent par là le culte que l'on rend au corps et au sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. Car, comme on
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adore par un seul acte l'humanité et la divinité du Christ , on ne peut pas distinguer l'objet premier de l'objet secondaire de ce même culte. Mais on fera bien de se rappeler ici ce que nous avons dit dans la proposition antécédente.
III. Obj. On ne peut du moins pas justifier ce culte de superstition. Car on ne comprend pas 1 . comment on peut adorer une partie que l'on adore déjà dans le tout, savoir, dans le corps de Jésus-Christ; 2. comment l'adoration peut porter sur le cœur sans admettre quelque espèce de division, de lacération et de séparation dans le corps du Christ? 3. Pourquoi adorerait-on plutôt le corps qu'un œil, qu'une main, qu'un pied, etc.? comme le disait le sage pontife Benoît XIY. 4. La raison sur laquelle s'appuient les patrons de ce culte , savoir, que le cœur est le siège des affections , est aussi fausse , puisqu'il est démontré aujourd'hui, par les physiologistes modernes, que le principe des mouvements et des sensations qui dépendent de la volonté réside dans le système mer veux. La volonté agit en effet sur les nerfs, et, par eux, l'âme éprouve des sensations ; quant au principe des nerfs, il réside, d'après un grand nombre, dans la moelle dite épinière, ou, comme le prétendent d'autres, dans le cerveau; ils dépendent, d'après quelques autres, du diaphragme, et nullement du cœur. Le cœur n'est, en effet, qu'un corps musculaire qui sert au système du sang. De cette diversité d'opinion, il serait permis à quelqu'un de se demander, sans tomber dans l'absurde, s'il ne serait pas avantageux d'établir une fête de la sainte glande, du sacré cerveau, etc., et on pourrait en appeler les adorateurs cérébelistes et pinéanistes. 5. Ajoutez à cela que ce culte du cœur de Jésus fut inconnu de l'antiquité entière, 6. que son introduction a occasionné des troubles partout, 7 . que la congrégation des rites l'a rejeté trois fois, et qu'elle ne l'a enfin permis qu'à la suite de machinations factieuses; 8. il sera facile dès lors de reconnaître que c'est à bon droit qu'on le classe parmi les dévotions superstitieuses, et qu'on appelle à juste titre ceux qui le patronnent les cordicoles, ou les cordioiatres, les sectaires. Tel Grégoire, p. 248 suiv. Donc :
Rép. N. A. Quant à la première preuve, nous répondons qu'on adore le cœur de Jésus pour la même raison qu'on adore les dons sacrés [munera sacra) d'un culte spécial ; c'est parce qu'il exprime mystiquement l'immense charité de Jésus-Christ, et pour les autres motifs que nous avons précédemment énu-
mérés. Voy. le card. Gerdil, ouv. cit., p. 374 et suiv., note 1, où il démontre que nos adversaires ne peuvent établir aucune différence çntre le culte des cinq plaies, que le saint-siége avait déjà approuvé, et le culte du sacré-cœur, en tant qu'on le considère comme une partie de l'humanité de Jésus-Christ ou un organe particulier, et il met un soin extraordinaire à détruire toutes les différences qu'ils ont imaginées pour éluder la force de cet argument. On peut en dire autant du culte du précieux sang de Jésus-Christ et de toutes les autres fêtes de ce genre qui ont un office et une messe.
Bép. 2. N. Car, comme nous l'avons pareillement expliqué, on adore, par un acte unique et indivisible d'adoration, Jésus- Christ ou la personne du Verbe incarné dans son cœur, sans en exclure les autres membres. Car on adore le cœur dans l'humanité qui subsiste dans la personne divine du Verbe. Voy. Muzzarelli, Dissertation sur les règles à observer pour "parler et écrire convenablement sur la dévotion et sur le culte du très-saint cœur de Jésus-Christ, Rome, 1806. Cet illustre auteur y développe parfaitement cet argument.
Rép. 3. Le culte des pieds et des mains, etc., n'aurait pas en sa faveur le motif de la signification mystique ou du symbole de la charité qui milite en faveur du culte du cœur de Jésus. Or, ce qu'on dit de Benoît XIV est faux, car on aurait dû le dire de Prosper Lambertini, qui faisait cette objection lorsqu'il remplissait les fonctions de promoteur de la foi et soutenait ex officio la cause contraire, comme cela se pratique dans les causes de ce genre. Il en rapporte lui-même tous les actes dans son remarquable ouvrage de la Béatifie, et de la canonisât, des saints, liv. IV, p. II? c. 3, n. 19 et suiv. Au reste, Benoît XIV, savoir, le souverain pontife de ce nom, accorda de nombreuses indulgences à ceux qui adoraient le cœur de Jésus; il favorisa et propagea ce culte en toute occasion. On en a pour preuve soit l'archiconfrérie du trèssaint cœur de Jésus, que le bienheureux Léonard de Port- Maurice établit dans la ville, et qui obtint l'approbation du même pontife, à laquelle, en outre, il donna le nom qu'elle porte; soit les lettres qu'il adressa sous forme de bref, à la reine de France, Fan 1748; soit enfin les nombreuses indulgences qu'il accorda à ceux qui rendaient un culte au cœur de Jésus. C'est ce qui prouve que l'évêque Ricci n'est qu'un fourbe quand il écrit « que quand ce grand pontife, Benoît XIV,
» fut assis sur le trône pontifical, il répondit par trois fois au » promoteur de la foi qu'il s'opposait à l'introduction de cette » fête. » D'autres ensuite marchèrent sur ses traces.
Rép. 4. Je nie la supposition, puisque nous avons donné la véritable raison, qui est la signification mystique ou le symbole de la charité et de l'amour que présente le cœur, et parce que Jésus-Christ lui-même le propose comme le siège de ses pieuses affections. C'est pourquoi on ne dit pas d'une manière absolue que le cœur est le siège des affections, mais simplement que Jésus-Christ le présente comme tel. Nous n'avons pas l'intention, d'ailleurs, de traiter la question physiologique épineuse qui consiste à savoir si le cœur est réellement le siège des affections, ou, comme on le dit, de la sensitivité, ou ne l'est pas, puisque cette question n'a aucun rapport avec celle que nous traitons, qu'elle en est complètement indépendante. Toutes les autres difficultés que notre adversaire tire des physiologues modernes, relativement aux diverses opinions qui les partagent par rapport au siège des nerfs et de la sensitivité, tombent donc d'elles-mêmes; ce n'est donc qu'en partant de cette fausse supposition que sa bouche sacrilège a pu laisser échapper cette assertion, qu'il n'y aurait pas plus de folie pour quelqu'un de vouloir instituer la fête de la sacrée glande, etc. Certes, Dieu n'a fait nulle part aux hommes un précepte de l'aimer de tout leur cerveau et de tout le diaphragme, etc., mais il leur en a fait un de l'aimer de tout leur cœur.
Nous ne saurions pourtant accorder, quoique notre adversaire le donne pour une chose certaine, que la physiologie nous soit opposée. Car voici ce qu'il y a de reconnu comme certain par les physiologistes modernes : 1 . De tous les muscles de notre corps, le plus noble, c'est le cœur, puisqu'il en est l'organe principal, qu'il est même le centre du système vasculaire ou du sang, ou, comme on aime à le dire aujourd'hui, du système irrigatoire, qui, réuni au système nerveux, préside à la vie du corps animal. Yoy. l'illustre Laurent Martini, Leçons de physiologie, Turin, 1827, leçon 43, système sanguin, t. IY. 2. Il est positif, d'après les observations anatomiques les plus exactes et des expériences réitérées, que le cœur possède une grande quantité de nerfs. Il est des physiologues qui ont douté que le cœur eût des nerfs; Beherendsius alla même jusqu'à nier l'existence des nerfs du cœur; mais l'illustre Scarpa démontra si bien l'existence de la grande quantité des «ii îa
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nerfs du cœur, que personne depuis n'a agité cette question 013 n'a douté de leur existence. Voy. ibid., leç. 42, système nerveux. 3. Toutes les parties du système nerveux ont leur efficacité propre ; elles existent par elles-mêmes, et elles ne dépendent ni du cerveau, ni de la moelle épinière (1), et par conséquent l'action du cœur est complètement indépendante et du cerveau et de la moelle épinière ; elle est néanmoins excitée, si on applique à ces diverses parties des stimulants, parce qu'il y a une union intime entre les diverses parties de ce système, et qu'elles se communiquent les unes aux autres leur efficacité, et qu'elles concourent dans l'action du système entier (2). 4. Il est en outre reconnu, par tous ces mêmes physiologues, que le cœur est de tous les muscles celui qui jouit, selon leur langage, de plus de contractilité, d'irritabilité, et d'une sensitivité plus exquise, à cause des nerfs qu'on appelle sympathiques, et qu'il possède en grand nombre. Aussi 5. les mouvements du cœur sont - ils tellement en rapport avec les affections, les passions de l'âme, surtout quand elles sont vives, qu'aussitôt le cœur se dilate de joie ou est oppressé par la tristesse; ce qui fait que ces mouvements du cœur ne peuvent être troublés que par la seule puissance des angoisses de l'âme, que cela seul peut troubler tout le système irrigatoire (3) ; et si ces angoisses sont violentes et constantes, elles
(1) Voy. le même liv., leç. 47, Muscles; de même que l'ouv. intit. Eléments de physiologie, Turin, 1835, 1. I, p. 25-31, où il rapporte les expériences de Wilson, d'après lesquelles il est démontré que l'action du cœur ne dépend ni du cerveau ni de la moelle épinière. Car plusieurs nerfs ont leur racine dans les ganglions, et ainsi la plupart des nerfs du cœur ont leur principe dans le ganglion qui est placé au-dessous du cœur. On voit par là si le nom de cérébellistes et de pinéalistes nous convient mieux, à nous qui plaçons le principe de la plupart des nerfs du cœur dans les ganglions cordiacés, qu'à Grégoire, qui les fait partir du cerveau et de la moelle épinière; en ce point, il se montre physiologue aussi distingué que savant théologien.
(2) Ibid., ou p. 23 et suiv., où il démontre la fausseté du système de Bichat, de Richerand et d'une foule d'autres, qui placent le centre du système sensitif dans l'encéphale.
(3) Ibid., p. 31. Voy., en outre, Dictionnaire abrégé des sciences médicales, Milan, 1825, art. Passion, p. 357 et suiv. Voy. aussi Physiologie des passions, par J.-L. Alibert, Paris, 1825, 2 vol. in-8. C'est par cette perturbation du système irrigatoire que produit les affections de l'àme, que l'on explique la sueur de sang de Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, et dont parle saint Luc, XXII, 44. Car la contraction et la dilation, qui sont les deux principaux mouvements du cœur qui servent à la circulation du sang , sont troublées dans leurs fonctions, et, devenues anormales, elles produisent cet effet. Je sais parfaitement que saint Hilaire de Poitiers attribue cette sueur de sang à un miracle, liv. X, Trin., n. 41, lorsqu'il dit : « Qu'il est contre nature de
peuvent engendrer une affection organique morbide , et parfois même vicier le cœur; elles engendrent aussi quelquefois la mort, comme le* démontrent en son temps les pathologues (1). Ces preuves et une foule d'autres dont nous ne parlerons pas, car nous tenons à ce qu'on ne dise pas que nous empiétons sur un domaine qui n'est pas celui du théologien, et desquelles ne dépend nullement ce culte, ainsi que nous l'avons dit, prouvent assez que les affections de l'âme affectent surtout le cœur, parce qu'il est dans le système nerveux le siège de la sensitivité et des affections, et qu'on peut dire avec justice, sous ce rapport, qu'il est l'organe principal, qu'il est l'instrument, que même il est le siège des affections (2) .
Rép. 5.2). Quant à la célébration de la fête, C. quant à la chose en elle-même, N. Car autrement il faudrait rejeter, abandonner sous le même prétexte une foule d'autres dévotions de ce genre, qui, quand on les honorait d'un office ou dune fête spéciale pour la première fois, étaient nouvelles. Voy. Marques, 1. c, p. I, conséq., prop. 9, art. 4. Ajoutez à cela que la même difficulté existe pour le culte symbolique prôné par notre adversaire et ses assècles.
JRép, 6. D. De la part des jansénistes et de leurs adeptes, C. des catholiques pieux, au moins après l'approbation du saintsiége, N. Que d'oppositions n'a-t-on pas faites à la fête de la bienheureuse Yierge (3) ? Combien n'en a-t-on pas fait à celle
» suer du sang. » Mais nous voyons que non-seulement Aristote, Hist. anim., 1. III, c. 19, et diverses parties des Anim., 1. III, c. 5; Galien, ou l'auteur quel qu'il soit de l'ouvrage intitulé Utilité de la respiration ; Thcophraste Eresius, Traité des sueurs; niais encore après le rétablissement des lettres en Italie, Collius, du Sang du Christ; Grégoire Leti, Vie de Sixte V, 1. VI; Saporitius, Ephémérides allemandes, ann. 1712. En France, Maldonat, sur saint Matth., XXVI, 37; Fagon, médecin de la faculté de Paris, dans une thèse publiée en 16G5; Marville, Mélanges, t. III; Tuan, Histoires, 1. II; en Allemagne, Schenckius, Observ. 138, liv. VI; en Suisse, Conrad Lycostènes, Chronique des prodiges, et une foule d'autres savants, ont constaté par eux-mêmes, ou par d'autres personnes dignes de foi , des sueurs de sang sur des hommes et des femmes, produites par des maladies ou de violents chagrins. Voy. Galmet, Dissertation sur la sueur de sang de Jésus-Christ. Nous avons cité toutes ces autorités, parce qu'elles viennent à l'appui de notre thèse.
(1) Voy., entre autres, le Diction, cit., liv. cit., p. 354, et Allan Burns, sur les Maladies fréquentes du cœur, trad. de l'angl., Milan, 1816.
(2) Non pas en tant que le cœur est le centre du système irrigatoire, mais, ainsi que nous l'avons dit, à cause de la quantité et de la qualité des nerfs qu'il possède.
(3) Voy. Victor de Cabal, de l'ordre des mineurs réf., ouvr. intitulé // faut éviter une timidité superstitieuse.
du corps du Seigneur? On lit en effet, dans les Bollandistes, relativement à cette dernière fête : « Cette fête a été établie » pour la ruine et la résurrection de plusieurs , et comme un » signe de contradiction ; qu'elle a eu d'innombrables contra- » dicteurs et des détracteurs cruels (1). » Qu'en est-il résulté? La fêle du corps du Seigneur approuvée par le saint-siége n'en existe pas moins, et les noms de ses détracteurs gisent dans la poussière, ils se sont évanouis comme un souffle léger ; il en est et en sera de même des détracteurs de la fête du très-saint cœur de Jésus (2).
Rép. 7. D. Cette manière d'agir est le cachet, la preuve invincible de la maturité au coin de laquelle sont frappées les décisions de la sainte congrégation des rites , C. cette manière d'agir nuit à ses décisions une fois portées, N. Ainsi tombent aussi les autres difficultés que l'on tire des intrigues des solliciteurs, parmi lesquels l'auteur que nous combattons comprend le très-pieux pape Clément XIII (3).
Rép, 8. D. Pour la même raison que les apollinaristes déchiraient les catholiques lorsqu'ils les appelaient anthropolâtres ou hominicoles, C. légitimement, N. Il est étonnant que ces hommes, entraînés par l'esprit de parti, n'aient pas fait attention qu'ils faisaient par là cause commune avec les apollinaristes, qui se servaient à peu près des mêmes arguments contre les catholiques, qui adoraient l'humanité de Jésus- Christ, en tant qu'elle subsiste dans la personne divine du Verbe, que ceux dont se servent les factieux qui combattent le culte du très-saint cœur de Jésus (4) .
(1) Vie de la B. Julienne de Liège, 5 avril, liv. II, c. 3, éd. d'Anv., p. 461. Ce chapitre vaut la peine d'être lu tout entier. Les Pères de l'ordre illustre des prêcheurs firent tous leurs efforts pour que cette fête fût instituée, ce qui provoqua contre eux la jalousie de plusieurs.
(2) Je parle de ceux qui résistèrent aux décrets du saint-siége.
(3) Dans le temps, dit-il, qu'on poursuivait cette affaire, on se demandait, à Rome, quels sont les solliciteurs? et tout bas on se disait : C'est le pape. Tel est le sentiment de ce janséniste, de cet évêque conventionnel sans pudeur, qui, d'après les notices historiques qui ont été écrites sur lui, persévéra dans le schisme jusqu'à sa mort, ce qui fit qu'on lui refusa les sacrements et la sépulture ecclésiastique , ce qui provoqua des troubles, rapportés par Y Ami de la Religion, année 1831, vol. LXVIII, dans divers articles.
(4) Voy. Pétau, liv. XV, c. 3 et suiv., et Gerdil, ouv. cit.
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