CHAPITRE m
Ce qui fait l'objet de la controverse entre les catholiques et les protestants relativement à l'invocation des saints, ce n'est pas la nécessité de cette invocation, car tous les catholiques admettent qu'elle n'est pas absolument nécessaire au salut (1). La controverse porte donc tout entière sur ce point : L'invocation des saints est-elle utile et licite? comme le déclare le concile de Trente contre les hétérodoxes qui s'élevèrent contre l'Eglise, comme si elle eût approuvé une chose injurieuse à
(1) Considérée en elle-même. Car il peut se faire que l'Eglise fasse un précepte à quelqu'un d'invoquer les saints, tel que celui qui s'acquitte des fonctions saintes, et qui est tenu de réciter les heures canoniales, etc.
Dieu et à Jésus-Christ, et même, qui plus est* si elle eût permis une pratique idolâtrique.
PREMIÈRE PROPOSITION
L'invocation des saints est licite et utile, c'est ce que prouvent en premier lieu les Ecritures.
Cette vérité est de foi catholique , comme le déclare le concile de Trente, sess. XXV, lorsqu'il permit aux évêques d'enseigner aux fidèles « que les saints qui régnent avec Jésus- » Christ offrent à Dieu leurs prières pour les hommes, et qu'il » est bon et utile de les invoquer humblement, et de recourir » à leurs prières, et d'invoquer leur appui pour obtenir les » bienfaits dé Dieu par son Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur, » qui seul est notre rédempteur et notre sauveur. » Ceci nous apprend 1. que l'invocation des saints est bonne et utile. 2. Que c'est de Dieu et par l'intercession des saints qu'il faut attendre aide et secours. 3. Que les prières et l'intercession des saints repose sur les mérites de Jésus-Christ, qui seul est notre rédempteur et notre sauveur, et qui est par conséquent le seul médiateur proprement dit, et qu'il est tel et par nature et par office, et qu'il ne s'appuie que sur ses propres mérites. Les saints ne sont, en effet, qu'improprement et d'une manière secondaire nos médiateurs , puisqu'ils ne peuvent rien obtenir et acquérir que par les mérites de Jésus-Christ. 4. Ceci nous apprend enfin que nous ne devons considérer l'invocation des saints que comme un moyen terme par lequel il nous est plus facile d'obtenir de Dieu le secours dont nous avons besoin, et que nous demandons en nous appuyant sur les mérites de Jésus-Christ.
Nous voyons d'abord, par l'Ecriture, que l'invocation des saints, ainsi entendue, est licite, bonne et utile; elles nous fournissent deux arguments qui établissent invinciblement notre proposition, l'un en faveur de l'invocation des saints qui sont encore vivants, l'autre concernant l'intercession des anges et des saints.
Nous lisons en maints endroits, en effet, que les vivants se recommandèrent aux prières des vivants ; donc nous pouvons nous recommander aux prières des saints qui régnent avec Jésus-Christ, ou l'invocation des saints est pieuse et licite. Il est à peine besoin de prouver l'antécédent ; car l'Apôtre, dans
presque toutes ses lettres, se recommande aux prières des fidèles, Rom., XY, 30 : « Je vous conjure, écrit- il, mes » frères, par Notre-Seigneur Jésus-Christ et par la charité du *> Saint-Esprit, de m'aider par les prières que vous adresserez » à Dieu pour moi. » Eph., VI, 18 : « Vous employant avec » une vigilance, dit-il, et une persévérance continuelle à prier » pour tous les saints. » I Thess., V, 25 : « Mes frères, priez » pour nous, etc., etc. » La conséquence s'en va de soi, car il n'est pas de raison pour qu'il soit licite, hon, utile de recourir aux prières des vivants, pendant qu'il est inutile, illicite et mauvais de recourir aux prières de ceux qui sont dans le ciel; pourquoi l'invocation des vivants ne déroge-t-elle pas à la bonté divine, et Jésus-Christ, notre médiateur et notre sauveur, n'en reçoit-il aucun outrage, pendant que l'invocation des saints qui régnent dans le ciel avec Dieu déroge à la bonté divine et est injurieuse à Jésus-Christ. Si, pour soutenir cela, on s'appuie sur ce que les saints n'ont aucune connaissance de nos prières, et c'est la seule raison sur laquelle on puisse se rejeter, nous répondons que nous savons par la révélation même que les anges et les saints en sont instruits par Dieu lui-même; car autrement, comment les anges pourraient-ils se réjouir sur un pécheur qui fait pénitence, ainsi que l'atteste Jésus-Christ, Luc, XV. Comment pourraient-ils offrir nos prières à Dieu, Tob., XII, 12; Apocal., VIII, 3, à moins que Dieu ne leur fasse connaître et les prières et les vœux des vivants? À quelque point de vue donc qu'on envisage cet argument, sa force est telle qu'il est impossible aux protestants de s'y soustraire. Aussi est-ce avec raison que Bellarmin dit dans son Traité de la béatif. et de la canon, des saints, liv. I, c. 21 : « Il est impossible à nos adversaires de répondre à cet » argument. » Voy. aussi P.-Vite Erbermann, Défense de ce passage contre Amesius.
L'autre argument, que les saintes Ecritures nous fournissent relativement à l'invocation des saints, a pour objet leur intercession ; l'intercession et l'invocation sont en effet relatives : la première une fois posée, la dernière la suit nécessairement; comment comprendre, en effet, que les saints puissent intercéder pour nous , qu'ils puissent nous obtenir des bienfaits et des dons, et qu'il ne nous soit pas permis d'implorer leur appui, de demander leur secours? Mais les Ecritures parlent en divers endroits de l'intercession des saints. On lit dans
Zacharie, I, 12, que l'Ange prie ainsi le Seigneur pour le peuple d'Israël : « Seigneur Dieu des armées, jusqu'à quand d n'aurez-vous pas pitié de Jérusalem et des villes de Juda, D contre qui vous êtes irrité? » Or, que ce même ange ait obtenu de Dieu ce pourquoi il le priait, c'est ce que prouvent les paroles qui suivent : « Et le Seigneur répondit à l'Ange, lui » adressant pour moi de bonnes paroles, des paroles consola- » trices ; » et un peu plus loin : « A cause de cela, dit le » Seigneur, je reviendrai à Jérusalem plein de miséricorde, » et on y édifiera ma maison. » Nous voyons aussi, dans Daniel, c. 10, que l'Ange pria Dieu pour lui demander le retour de son peuple, aidé en cela par Michel, l'un des princes, pendant que le prince des Perses s'opposait à l'un et à l'autre, et qu'il obtint ce qu'il demandait. Ceci prouve jusqu'où va la sollicitude des anges à prier chacun pour le peuple qui lui est confié.
Les textes de l'Ecriture, en faveur de l'intercession des saints qui sont morts, ne sont pas moins formels. Car nous voyons par le II liv. Mach. , XV, 12, que Onias et Jérémie s'occupèrent des affaires des Juifs même après leur mort, et qu'ils les secoururent, et que Juda ayant reçu un glaive d'or de la main de Jérémie, il lui fut promis qu'il serait vainqueur; nous y voyons encore qu'ils prièrent l'un et l'autre pour le peuple juif, ce qui fait que Onias appela Jérémie l'ami de ses frères. L'issue heureuse du combat prouva que leurs prières avaient été exaucées et que son songe était digne de foi. C'est pourquoi Grotius écrit à juste titre, expliquant ce passage : « La plupart , sinon » tous les Juifs, croyaient que les esprits, après avoir quitté » leurs corps , conservaient encore quelque souvenir de ceux *> qu'ils avaient laissés ici-bas, et qu'ils adressaient encore à » Dieu des prières pour le peuple et pour ceux qui leur furent » chers (1). » Sous le Nouveau - Testament, saint Pierre promet formellement qu'après sa mort il intercédera pour les fidèles, disant : « Mais j'aurai soin que, même après ma mort, » vous puissiez toujours vous rappeler ces choses, » Ps. 2, 15;
(1) Tom. VI, Crit. sacr.; et, pour confirmer cela, il cite l'autorité de Flavius Josèphe , qui fait intervenir Abraham s'adressant à son fils Isaac, qu'il est sur Je point d'immoler.
« Mais dès que Dieu aura reçu ton âme et qu'il t'aura placé auprès de lui, » tu m'aideras de tes prières et par ton sacrifice, moi qui t'ai surtout élevé t pour cela, tu seras l'appui et la consolation de ma vieillesse, me montrant » Dieu pour toi. »
ces paroles, comme celles de l'Apocal., V, 8, concernant les Vingt-quatre vieillards « qui se prosternaient devant l'Agneau,' *> ayant chacun des coupes d'or pleines de parfum, qui sont » les prières des saints, » Rappliquant, de l'avis de la plupart des interprètes anciens, à l'intercession réelle.