‹ Théologie dogmatiqueChapitre 28 sur 69 · III · texte numérisé non relu

III

les détracteurs des martyrs. 2. Ce ne fut que fort tard que Ton introduisit le rite qui veut que Ton place les reliques des martyrs sous les autels , qu'on les porte en public, qu'on les place dans des châsses, pendant que les premiers chrétiens ensevelissaient et inhumaient soigneusement les corps des martyrs aussitôt après leur mort. 3. Les Pères reprochaient même, qui plus est , aux païens leur religion pour les tombeaux et pour les morts, comme d'ériger et de consacrer des autels et des temples sur les tombeaux, tels que Clément d'Alexandrie, Tertullien, Minutius-Félix, etc. Donc ce culte superstitieux est passé du paganisme dans l'Eglise.

Rép. 1 . D. Les faits publics et très-certains que nous avons rapportés remplacent surabondamment ce silence, C. autrement, N. Une chose qui est attestée par des faits est bien plus certaine que si elle repose seulement sur des témoignages privés. Or, on trouve, pendant les trois premiers siècles de l'Eglise, des faits nombreux et des documents multipliés qui établissent invinciblement l'usage où l'on était pendant ce temps-là, dans l'Eglise, de vénérer les reliques des saints, ainsi que nous l'avons constaté dans les preuves données plus haut. Ce qui prouve que tel fut le sentiment des Pères sur le culte des reliques des saints, c'est que la vénération des reliques est inséparable de la vénération que ces mêmes Pères avaient pour les saints; car l'une découle de l'autre comme par une suite naturelle même de la chose.

Et si les Pères n'opposèrent pas le culte des reliques des saints aux hérétiques qui attaquaient la résurrection des morts, c'est parce qu'ils ne pouvaient opposer à des hommes qui le rejetaient indirectement un dogme dont la résurrection des corps est pour ainsi dire le fondement. Il en est de même de ceux qui combattirent les gnostiques. Si les gnostiques, en effet, combattaient les martyrs, à plus forte raison devaient-ils combattre le culte qu'on leur décernait, ainsi que la vénération de leurs reliques. Voy. Muratori, Diss. sur les fêtes des saints martyrs, Milan, 1697, t. I, Anecdot., p. 195.

Rép. 2. D. On n'employait pas, pour la vénération des reliques, tous les rites aujourd'hui en usage, à cause des circonstances, C. on n'employait pas alors tous les rites que comportaient les circonstances, N. Et , ici encore , il faut distinguer le dogme de la discipline. Il est impossible de douter, après les documents que nous avons cités, que ce dogme ne fût

admis pendant les trois premiers siècles. Quant à la discipline à laquelle les divers rites se rapportent , elle peut varier selon les temps, les lieux et les personnes. Mais comment les premiers chrétiens auraient-ils pu, pendant les cruelles persécutions dont ils étaient les objets, adresser aux reliques des martyrs des supplications publiques? Ils devaient aussi prendre garde de ne pas employer certains rites qui auraient pu fournir aux païens, parmi lesquels ils vivaient, le moyen de les calomnier. Toutefois, ils ne négligèrent rien pour honorer les reliques des saints aussi convenablement que le leur permettaient les temps malheureux où ils vivaient, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Dès que l'Eglise jouit de la paix, ils pratiquèrent ostensiblement, de diverses manières, ce culte, comme nous l'attestent ceux qui vécurent au troisième siècle. Il est des documents presque innombrables qui attestent que, presque aussitôt que Constantin eut donné la paix à l'Eglise, les chrétiens rendirent aux saintes reliques de grands honneurs et un culte public. C'est à ces temps que se rapportent les plaintes de Fauste et de Vigilance, qui, voyant avec peine qu'on rendait aux reliques de tels honneurs, accusèrent l'Eglise de faire des martyrs des idoles. Voici ce que saint Irénée écrit contre Vigilance, n. 5 : « (Vigilance) se plaint de ce qu'on enveloppe les reliques de voiles précieux, au lieu de les envelopper de viles étoffes, de cilices, ou de les jeter sur

un fumier Donc nous sommes sacrilèges quand nous

entrons dans les basiliques des apôtres? L'empereur Constantin fut donc un sacrilège , lui qui transporta à Constantinople les saintes reliques d'André, de Luc, de Timothée, etc.? » On peut voir une foule d'autres témoignages dans les FF. de Walemburch, 1. cit.

Rép. 3. D. Les anciens Pères reprochaient aux païens leur respect religieux pour les morts et les tombeaux, parce que , d'après leurs principes, il était superstitieux, C. en lui-même, iV. Les païens ne rendaient, en effet, tous ces honneurs aux tombeaux et aux morts que parce qu'ils pensaient que les âmes de leurs défunts erraient autour des sépulcres. Saint Augustin rapporte, 1. IX, Cité de Dieu, « qu'ils les regardaient comme » des démons et des génies ou des dieux; » il dit en outre, dern. liv., c. 10, que les païens construisaient des temples et des autels qu'ils dédiaient aux morts comme à des divinités, ce qui, certes, est bien contraire à la croyance des catholiques.

Quant à ce que nos adversaires ajoutent relativement aux rites que l'Eglise a empruntés aux païens, nous répondons que. quand même nous admettrions que les rites dont les chrétiens se servent pour honorer les reliques des saints leur seraient communs avec les païens , ou qu'ils sont passés du paganisme dans le christianisme, nos adversaires ne peuvent rien en conclure. Car les rites sont, si je puis ainsi dire, matériels ou indifférents d'eux-mêmes, et ils ne tiennent leur moralité que de L'objet, des circonstances et de la fin que se proposent ceux qui les emploient. Donc, comme leur objet est changé . comme la pensée et le but que se proposent les chrétiens sont tout différents, en se servant de ces rites, il est évident crue , s'il y a quelque identité entre eux , elle ne déroge nullement au culte catholique. Et c'est avec raison que Mîddleton pense, avec Spencer, que les rites des Juifs sont Lien postérieurs à ceux des Egyptiens, et que Moïse les adopta sur Tordre de Dieu (1). Le culte du peuple privilégié de Dieu, d'après les principes que nos adversaires invoquent contre les catholiques, eut été impur, superstitieux, sacrilège, ce que pourtant ils nient. De l'aveu de Gibbon même, il valait mieux que. lorsque les chrétiens furent vainqueurs, après avoir suffisamment purifié les murailles des anciens temples par les rites sacrés, le culte du vrai Dieu expiât le crime de l'idolâtrie, et que, par ce moyen, l'on conservât ces monuments remar-

(1) J. Spencer, Lois céréinonielles des Hébreux, 3 éd., Leip a° . . III.

Il a consacré huit dissertations assez diffuses pour prouver que les rites et les mœurs des Gentils sont passés dans la loi, de même que les sacrifices. purifications, les néoménies, l'arche et les chérubins, le temple, l'urim et le thumin, enfin le bouc émissaire. Or, ceci posé, nous en tirons le puiargument que voici : Ou Spencer a atteint le but qu'il se proposait en lémontrant l'identité des rites mosaïques et des rites égyptiens, ou ii ne 1" atteint. En admettant la première hypothèse, j'en conclus donc : L'id rites des païens avec les rites approuvés de Dieu, quand même on s'en s :virait, ne nuit point à la sainteté de la religion, de manière qu'o: la r Mnme superstitieuse; si on soutient le contraire, j'en coi

donc: La similitude qui existe entre les rites sacrés et profanes peut être telle qu'ils paraissent identiques, sans que pourtant on puisse en conclure sont tirés les uns des autres, ou même qu'ils en dérivent; et la similitude ou l'identité matérielle n'emporte nullement qu'il faille que les rites dont l'E catholique se sert pour honorer le; saints soient superstitieux et idolâtres. Quelque parti que prennent nos adversaires, voici quelle est la conséquence qu'a faut en tirer. C'est donc en vain que Beausobre et Middleton, ain^i que les Buteurs qui les ont suivis, se sont efforcés d'établir un parallèle entre tes rites ] ns et les rites catholiques, pour pouvoir accuser les catholique^ de superstition et d'idolà':.

quables de l'antiquité, ce qui eut réellement lieu pour plusieurs temples (1). Ce qui eut lieu pour les temples eut aussi lieu pour plusieurs rites superstitieux des Gentils, dit le card. Baronius (2) ; l'Eglise les admit après les avoir purifiés et en avoir sanctifié l'usage par les rites sacrés. «Dieu, dit juste- » ment saint Jean Chrysostôme, dans l'intérêt du salut de » ceux qui avaient été trompés, voulut qu'on employât, pour » l'honorer , ce dont on s'était précédemment servi pour ho- » norer les démons , en le purifiant , pour les en détourner » petit à petit et les amener à embrasser une philosophie plus » élevée (3) . » Aussi Beausobre et Middleton font-ils preuve d'une érudition tout-à-fait inopportune, puisque la réponse de saint Jérôme à Fauste et à Vigilance , qui lui adressaient la même question, demeure toujours sans réplique; question que Gibbon nous adresse encore : « Vous changez les saints en » idoles. Parce que, autrefois, nous honorions les idoles, il ne » nous faut pas honorer Dieu maintenant, dans la crainte de » paraître lui rendre le même culte qu'aux idoles. On faisait » cela pour les idoles, il faut le rejeter; on le fait pour les » martyrs, c'est une raison pour le retenir. » Liv. cont. VigiL, n. 8, œuv. éd. Vallarsi.

Or, nous ferons observer que , quand les saints Pères établissent qu'il faut honorer les saints et leurs reliques, ils s'appliquent à démontrer aux fidèles de Jésus-Christ qu'ils mettent une grande différence entre le culte qui est dû à Dieu et celui que l'on rend aux saints. Saint Augustin, entre autres, pour réfuter Fauste, qui taxait injustement d'idolâtrie les catholiques parce qu'ils recouraient à des rites éclatants pour honorer les reliques de saints et les saints eux-mêmes, se sert de l'argument invincible tiré du sacrifice, qui, du consentement de tout le monde, a toujours été regardé comme la marque spéci-

(1) Parmi les temples païens que l'on a conservés, surtout à Rome, après les avoir purifiés de la sorte, brille le Panthéon. Mais, sur ce point, il faut consulter Marangon, ouv. cit., des Objets des païens, etc., c. 43, 44, 51, 52, 53, 54, 55, où il en énumère un grand nombre. Voy. aussi d'Agincourt, ouv. cit., t. II, p. 53 suiv.

(2) Notes sur les martyrs de Rome, 2 fév.; voy. le même, Annales ecclés., ann. 45, n. 23 suiv.

(3) Voy. la savante dissertation du Père Fassini, des Noms de certains chrétiens anciens, Ven., 1772; voy. aussi Murât., diss. 18, des Tombeaux des anciens chrétiens, t. I, Anecdot., p. 185 suiv.. et Saxius, diss. sur les corps des saints Gyrvais et Protais.

fîque du culte de Dieu. Le saint docteur affirme, en outre, que les chrétiens n'ont jamais offert de sacrifice aux saints, qu'ils ne Font offert qu'à Dieu seul. Il fait en effet, avec confiance, dans son XXVIII liv. contre Fauste, cette question : « Quel » évêque, en offrant le sacrifice sur les corps des saints, a » jamais dit : Nous vous offrons à vous, Pierre, Paul ou » Cyprien? Ce qu'on offre, c'est à Dieu qu'on l'offre, à Dieu, » qui a couronné les martyrs , afin que leurs tombeaux soient » pour nous un encouragement à l'aimer davantage et à nous » appliquer à les imiter. Nous honorons donc les martyrs de » ce culte d'amitié et de société dont on honore ici-bas les » saints hommes de Dieu... et notre dévotion s'accroît de la » sécurité où ils sont après avoir triomphé de leurs combats. »

Beausobre prévoyant qu'il lui était impossible d'échapper à la puissance de cet argument , prétendit , pour s'y soustraire, que le sacrifice du pain et du vin n'avait été institué que du temps de saint Augustin. Mais, dans cette hypothèse, la réponse de saint Augustin à Fauste eût été dénuée de sens commun. Voy. Muratori, des Choses liturgiques, c. 16 suiv., où il démontre nettement, contre Basnage, que les églises d'Orient et d'Occident ont toujours admis le dogme d'un sacrifice réel dans l'oblation de l'Eucharistie. Cette dissertation se trouve, ouv. cit., vol. I. Voy. aussi diss. 3 de Touttée, sur l'enseignement de saint Cyrille de Jérusalem, c. 12.

Mais, d'après Beausobre, « les idées de saint Augustin sur

» le culte des martyrs sont assez pures, Hist., etc., t. II,

» p. 681, mais nous nous tromperions infiniment si nous » jugions par là des idées et de la pratique des peuples, Il en » était du christianisme de saint Augustin, comparé à celui des » peuples, comme du paganisme des philosophes comparé » aussi à celui des peuples. » C'est-à-dire que nous serions dans l'erreur si nous pensions que tous les chrétiens des IVe et Ve siècles furent, en science et en doctrine, autant d'Augustins, ou que, parmi les hérétiques ou même parmi les catholiques, il ne se trouve pas quelques hommes « qui burent » avec intempérance sur les tombeaux des morts; » Aug., Mœurs eccl., c. 30, ce qui est très-vrai. Mais que l'ensemble des pasteurs et des peuples n'aient pas eu des idées suffisamment pures sur le culte des martyrs et de leurs reliques, c'est ce que nous nions formellement , et ni Beausobre ni Gibbon ne démontreront jamais le contraire. Saint Augustin ne parle pas

de lui seul ; il dit en général : Quel est celui des évêques, etc. ; et s'adressant à son troupeau : Quand avez -vous entendu dire?... vous ne t avez jamais entendu, cela ne se fait pas, ce n'est pas permis, serai. 101, de Div., c 7. Or, qu'ont de commun quelques philosophes isolés et oisifs, sans mission, sans autorité, à la garde desquels aucun peuple n'a été confié, divisés de patrie et d'âge, avec le nombre prodigieux des docteurs et des pasteurs de l'Eglise catholiauea pour qu'on puisse les comparer ensemble?

III. Obj. 1 . Il y a superstition à vénérer les os et les cendres des morts, qui n'ont aucune excellence, quand même toutes les reliques des saints que l'on conserve seraient authentiques et véritables; 2. mais combien y en a-t-il de supposées! 3. que d'abus ne se sont pas glissés dans ce culte ! Donc :

Rép. 1. D. Les os et les cendres des morts n'ont pas par eux-mêmes une excellence pour laquelle on doive leur rendre un culte absolu, C. pour laquelle on leur rende un culte relatif, N. Les dépouilles des saints ont en effet une excellence relative, parce que, comme nous l'avons dit plus haut, elles furent les corps des membres vivants de Jésus-Christ et des temples du Saint-Esprit, qui régnent maintenant avec Jésus- Christ dans l'immortalité bienheureuse, et que plus tard elles ressusciteront à la vie éternelle et qu'elles seront glorifiées. D'où il suit que, comme on peut sans folie conserver des objets qui appartinrent à des personnes que nous chérissons , et qui sont ou absentes ou mortes, de même nous pouvons, sans superstition , honorer d'un culte relatif les corps de ceux dont nous connaissons les actions éclatantes, et de la gloire desquels nous les félicitons.

Rép. 2. Qu'il y ait quelques reliques de martyrs ou de saints de l'authenticité desquelles on doute ou qui soient supposées, C. toutes, ou du moins qu'il y en ait autant que le supposent nos adversaires, JV. Et cela suffit. Cette difficulté ne touche point au culte lui-même que nous établissons, elle n'atteint que la pratique. L'Eglise s'appliqua néanmoins toujours soigneusement à distinguer les reliques authentiques de celles qui ne le sont pas. Le concile de Trente a prescrit « qu'il ne faut ad- » mettre de nouvelles reliques qu'autant qu'elles auront été » reconnues et approuvées par l'évêque, » et avec toutes les précautions qu'elle prescrit, sess. XXV. Or, il est impossible d'obvier à toutes les supercheries qui peuvent se glisser dans

ce culte. Au reste, comme il est tout relatif, ainsi que nous l'avons si souvent observé, la piété et la religion des fidèles n'ont rien à en souffrir. Aussi Leibnitz dit-il avec raison : « Comme il ne s'agit ici que de l'objet d'une affection pieuse, » peu importe que les reliques que l'on regarde comme vraies » soient fausses (1). » Et cela, même dans l'hypothèse de nos adversaires, quoiqu'il y en ait beaucoup moins de fausses qu'ils le disent. Voy . à ce sujet la dissertation du Père Antoine- Marie Lupi, éditée plus tard par Franc. -Ant. Zaccaria, Faenza, 1785, t. I, diss. 1, §§ 125 suiv.; il y démontre, avec autant de netteté que de science, que c'est à tort que Burnet et les écrivains qui le suivent ont soutenu qu'on avait enterré, dans les souterrains appelés catacombes, des païens avec fles chrétiens, et qu'il ne faut pas confondre les cimetières des chrétiens avec les puits où les païens romains enterraient les morts de la populace.

Répo 3. D. Il s'introduisit des abus de la part des particuliers, et il faut s'appliquer à les corriger et à les faire disparaître, C. de la part de l'Eglise, N. La religion a toujours repoussé la corruption, sous quelque forme qu'elle se présentât, et elle s'est appliquée à l'éloigner. J'ajouterai qu'il n'est rien dont parfois les hommes n'aient abusé ou ne puissent parfois abuser. ïl serait donc insensé de faire disparaître une chose pour empêcher qu'on en abuse, ce qui ne peut être que le fruit de la faiblesse ou de la méchanceté humaine.

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