CHAPITRE VI
Il pourra peut-être paraître superflu, après ce que nous avons dit sur le culte des reliques et des images, de traiter de la croix dans une thèse à part. Car, ou il s'agit de la croix vivifiante, sur laquelle Jésus-Christ fut attaché, et elle rentre dans la catégorie des reliques, où elle tient la première place ; ou il s'agit de la croix qui est fabriquée sur le même modèle, et dès lors il faut la compter parmi les saintes images.
Cependant, comme la croix a eu ses adversaires propres, et qu'il est aujourd'hui d'usage d'en parler ex professo, pour marcher sur les pas de nos devanciers , nous dirons en peu de mots tout ce qui touche à cette question. Il s'agit en effet, ainsi que nous l'avons dit , ou de la croix du Seigneur, ou de son image, ou de la croix qui ne consiste que dans un signe passager, et nous traiterons de tout cela dans une seule proposition, dans la crainte de nous laisser entraîner trop loin.
PROPOSITION
// n'y a aucune superstition dans le culte que les chrétiens rendent à la croix du Seigneur ou à l'image de cette croix, non plus que dans l'usage où ils sont de faire le signe de la croix en diverses occasions.
Cette proposition est du domaine de la foi, comme on le voit par les décrets que nous avons cités plus haut touchant les reliques et les images , de même que par la condamnation des stauromachiens , savoir, de Claude de Turin, au neuvième siècle, et de ceux qui ont marché sur ses traces, tels que Pierre
de Bruis, Wiçleff et autres hérétiques peu connus. Luther et Calvin, ainsi que leurs disciples, adoptèrent cette détestable doctrine (voy. Bellarni., liv. II, des Images, c. 26; Gretser, savant ouv. sur la Croix, 3 vol. in-fol., éd. cit.).
Nous prouverons comme il suit et par parties la proposition que nous venons de poser, au quatrième siècle, dès que Hélène eût découvert la croix vivifiante de Jésus-Christ , ainsi que nous l'apprennent les plus graves écrivains de l'époque (1), on commença à la vénérer; Hélène en donna la première l'exemple, au témoignage de saint Ambroise, qui vante beaucoup sa grande piété, dise, sur la mort de Théod., n. 46, et cette pratique se répandit par la suite dans l'univers entier. Le même saint docteur nous en fournit un brillant témoignage lorsqu'il écrit, ibid., n. 48 : ce La sage Hélène a placé la croix » sur la tête des rois, pour que la croix de Jésus-Christ fût » adorée dans les rois. » C'est aussi ce que dit saint Cyrille de Jérusalem , et il ajoute : « Ce saint bois de la croix atteste que » le Christ est Dieu, et on le voit encore aujourd'hui chez » nous et chez ceux qui en ont reçu avec foi quelques par- » celles, ce qui fait qu'il s'en trouve dans presque toutes les » parties du monde, » Catéch., X, n. 19; il en parle encore, Catéch., IV, n. 10, et Catéch., XIII, n. 4. Voyez les notes de Touttée sur ce passage ; il y démontre l'existence du miracle dont parlent saint Cyrille et saint Paulin ; c'est que la croix n'a rien perdu de sa grandeur, bien que les morceaux qu'on en a retranchés dussent en diminuer le volume. Devant ce fait tombent les objections faites par Saumaise et Breckenridge, qui prétendent que les reliques de la croix feraient une forêt, ou que l'on pourrait en construire un navire. C'est aussi ce qu'attestent saint Jean Chrysostôme, livre intit. Jésus-Christ est Dieu, n. 9, Théodoret, saint Paulin de Noie, au point que le diacre Rustique écrit avec vérité, t. IV, Biblioth. des Pères de la Bigne, col. 1154 : « Les clous qui l'attachèrent (Jésus- » Christ) et le bois vénérable de la croix sont sans contra- » diction aucune l'objet de la vénération de l'Eglise tout
(1) Saint Ambroise, Oraison funèbre de l'empereur Théodose ; saint Paulin, ép. 31, n. o, éd. Murât., Vérone, 1736, à Sulpice-Sévère ; Sulpice-Sévère luimême, liv. II, Hist. sacr., c. 34; Socrate, liv. I, c. 17; Théodoret, liv. I, c. 18; Sozomène, liv. II, ch. 1 et 2, et en dehors de la mention d'Hélène, Eusèbe, liv. III; Vie de Const., c. 30; voy. sur ce sujet les Bolland., t. III, août, p. 565, §§ 8 et suiv., éd. d'Anvers, n. 75, et saint Cyrille de Jérus., lett. à Constant., n. 3 ; il avait été témoin oculaire; Ruiî., Hist. eccl., 1. 1, c. 7 et 8.
» entière. » Saint Jean Damascène dit la même chose, liv. IV Je lafoiortliod., c. 11.
Il n'est donc pas étonnant que le bois même de la croix sur laquelle le rédempteur des hommes fut attaché, et qu'il a arrosé de son sang comme d'une rosée salutaire, et qui a été l'instrument principal de notre salut, ait été appelé salutaire, et Théodoret observe, quest. 26 sur la Genèse, qu'il fut en si grande vénération, que les chrétiens des premiers siècles avaient pour l'efïigie de Jésus-Christ la plus haute estime et le plus profond respect. C'est de là que procède la calomnie des païens, qui prétendaient que les chrétiens adoraient toutes les croix, calomnie dont nous avons parlé plus haut. Cette rumeur ne s'était pas accréditée sans raison parmi les païens, comme l'observe Pétau, liv. XV, c. 11, §4; les chrétiens honoraient et respectaient toutes les croix, même celles des coupables, disaient-ils, et ils n'eussent pu leur faire cette objection s'ils ne leur en eussent vu vénérer quelques-unes.
Dieu lui-même manifesta par de nombreux miracles que ce culte lui était agréable. C'est à cela que se rapporte cette vision célèbre qu'eut l'empereur Constantin, et que nous rapporte Eusèbe, du Trophée de la croix, avec cette inscription : Tu vaincras par ce signe, 1. I, Vie de Constant., c. 28, de même que l'ordre que Jésus-Christ lui donna, en se montrant à lui pendant son sommeil, de faire fabriquer un étendard semblable à celui qu'il avait vu, et qui serait pour lui un rempart certain contre l'impétuosité de ses ennemis dans les combats ; comme l'empereur le fit réellement exécuter et qu'il l'appela Labarum, et dont il éprouva toujours l'influence salutaire. C'est aussi à cela que se rapporte ce que l'on dit de l'effigie merveilleuse qui apparut sur les vêtements des Juifs qui entreprirent, d'après les ordres de Julien l'Apostat, de rebâtir le temple de Jérusalem.
Les Pères ont longuement exalté le culte de la croix ; leurs témoignages sont assez connus pour que nous soyons dispensé de les rapporter ici. Nous savons aussi, par des documents incontestables, que dès les temps les plus reculés on plaçait l'image de la croix sur les autels, et que, par conséquent, les premiers chrétiens lui rendirent un culte. Dans les fouilles pratiquées à Pompeï, on a trouvé, dans une chambre de la maison de Pansa, sur un mur revêtu de marbre, un vase ciselé où on voit l'image de la croix. Sur le mur opposé on voit les images des dieux lares, sous les auspices desquels les païens
plaçaient leurs maisons. Cette ville fut détruite et brûlée Tan 79 de la naissance de Jésus-Christ. Mais nous sommes porté à croire que pendant les premiers siècles de l'Eglise , il arrivait souvent que, parmi les membres d'une famille ou d'un peuple habitant la même maison, sous le même toit, il se trouvait et des païens et des chrétiens.
Nous allons enfin ajouter quelques mots sur ce que Tertullien appelle le signe des fronts, ou sur ce que Ton appelle le signe transitoire de la croix , et que Ton forme en remuant la main, et que l'on emploie dans la bénédiction des choses. Les protestants admettent que l'usage de ce signe de croix est trèsancien dans l'Eglise, pourvu toutefois qu'on ne le regarde que comme une simple cérémonie ayant pour but la profession de la foi. Or, cette cérémonie fut établie dans un but doat l'intérêt est tout autre. Que ce n'ait pas été là une pure cérémonie, une cérémonie oiseuse, que son efficacité ait été multiple, que dès les premiers temps de l'Eglise on Tait regardée comme une cérémonie pieuse, c'est ce que prouvent les paroles suivantes de Tertullien, paroles connues et que l'on cite pour établir l'antiquité de ce signe : « Soit que nous marchions, dit-il, soit » que nous nous mettions en mouvement, soit que nous entrions » ou que nous sortions, soit que nous prenions nos habits, noire » chaussure, que nous nous lavions, que nous nous mettions à » table, que nous nous levions, que nous nous mettions au lit, » que nous nous asseyons, quelque chose que nous fassions, » nous traçons le signe de la croix sur nos fronts, » liv. Couronne du sold., c. 3, éd. Rigalt., et il ajoute aussitôt après, c. 4 : « Si vous cherchez dans les Ecritures la loi qui prescrit » ces exercices, vous ne l'y trouverez pas ; c'est la tradition » qui vous la fera connaître, etc. » Il est évident, d'après cela, que cet usage est de tradition apostolique. Comment tous les chrétiens eussent-ils pratiqué cet usage si on n'eût fait ce signe, comme le prétend Casaubon, que pour faire la profession de sa foi?
Nous savons encore que ce signe mettait en fuite les démons et qu'il opérait des merveilles; nous le savons, dis-je, par les témoignages nombreux des Pères et par une foule d'exemples. En effet, Epiphane, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, Athanase, Cassien, Jean Chrysostôme, Prudence et un grand nombre d'autres cités par Gretser, du c. 20 au c. 29, attestent que ce signe salutaire opérait de nombreuses mer-
veilles, qu'il délivrait des maléfices, des enchantements, et qu'il guérissait des maladies. Ces mômes anciens Pères nous enseignent que les anciens consacraient de l'eau en la bénissant au moyen de ce signe, et que cette eau les délivrait des prestiges des démons et des magiciens, et que Dieu confirma souvent par d'éclatants prodiges cette piété. Voy. Pét, Incarn., liv. XV, c. 10; Mabillon, Préf. sur le quatrième siècle, Bénéd., § 3.
Ceci prouve donc que cette croix du Seigneur est digne de toute espèce d'honneur et de vénération, non pas par ellemême, mais bien à cause de l'hostie expiatoire qu'elle porta, et qui a grandement contribué à la gloire de Dieu, qui nous a été d'une utilité infinie et qui a pleinement triomphé de la mort et de l'enfer.
Quant à la nature du culte que Ton doit rendre à la croix, c'est un point sur lequel les théologiens ne sont pas d'accord. Il en est, parmi les scholastiques, qui pensent qu'il faut vénérer d'un culte de latrie et la croix véritable et ses images, tels Damascène, Bonaventure, le docteur angélique et plusieurs autres. Mais Bellarmin prétend que cette manière de parler offense les oreilles catholiques et fournit aux hérétiques uw moyen de blasphémer, liv. II, des Imag., à partir du c. 20 jusqu'au c. 25, où il développe soigneusement cet argument, et établit au moyen de diverses propositions ce qui paraît le plus vrai, et concilie les opinions par ce moyen. C'est pourquoi il enseigne, avec les autres théologiens, que ni la vraie croix du Seigneur, ni les images de cette croix ne peuvent recevoir un cuite de latrie. On ne peut rendre le culte de latrie à aucune créature, et à plus forte raison à aucune créature privée de raison, telle que la croix. Cette opinion découle tout naturellement des actes 1 et 7 du deuxième concile de Nicée.
Et si l'honneur que l'on rend à l'image se rapporte au modèle de l'image, ce n'est pourtant pas une raison pour rendre le même honneur à l'image qu'à son prototype. Ainsi on doit plus de respect à la personne du roi qu'à ses images ou à ses insignes.
Et lorsque l'Eglise chante : O croix, je te salue, mon unique espérance... ô croix adorable! la croix n'est ici que l'expression de Jésus-Christ, à qui nous demandons les secours qui nous sont nécessaires pour nous sauver, et ce n'est pas à la croix que nous les demandons, ces secours, ou elle insinue que
nous attendons le fruit de la croix, c'est-à-dire le salut éternel par les mérites de Jésus-Christ, qui a été attaché à la croix.
Objections.
Obj. 1. La croix ne fut pour Jésus-Christ et ses disciples qu'un ohjet de douleur et d'ignominie; donc il ne faut pas l'honorer. 2. Si on croit qu'il faut rendre un culte à la croix à cause de son contact avec le corps de Jésus-Christ, il faudra aussi en rendre un aux eaux du Jourdain, à la terre de la Palestine, à l'âne sur lequel il s'assit, de même qu'aux mains des serviteurs qui le frappèrent, comme aussi aux lèvres de Judas, toutes choses absurdes. 3. Il n'est au moins aucune raison de vénérer d'une manière spéciale l'image de la croix, parce qu'elle nous représente la croix du Seigneur, autrement il faudrait vénérer toutes les étables, toutes les épines, toutes les colonnes, tous les fouets. 4. On ne peut pas nier enfin qu'il appartient à la magie d'attribuer à certains caractères une puissance divine, comme le font les catholiques.
Rép. 1. D. conséq. Si on tenait compte de la douleur et de l'ignominie que la croix a procuré à Jésus-Christ, G. si on tient compte de la gloire que l'ignominie et la douleur que Jésus-Christ a souffert lui ont procuré, et des avantages immenses qui en sont résultés pour nous, N. Or, c'est cette gloire, ce sont ces avantages que les catholiques ont en vue lorsqu'ils honorent la croix, qu'ils lui décernent un culte.
Rép. 2. N. conséq. et la parité. Ce n'est pas seulement, en effet, parce que la vraie croix a touché le corps de Jésus-Christ qu'elle mérite un culte, une vénération particulière, mais bien parce que Jésus-Christ l'a choisie comme l'instrument au moyen duquel il a vaincu les ennemis de notre salut, en triomphant ouvertement deux en lui - même , comme dit l'Apôtre, Coloss., II, 14, et sur lequel a été attaché et déchiré le billet du décret qui nous condamnait. On n'a pas la même raison de vénérer la terre de la Palestine, etc.; toutes ces choses ne nous rappellent pas aussi bien la passion de Jésus- Christ, et par conséquent le culte que nous leur rendrions n'exprimerait pas aussi bien notre gratitude envers le même Jésus-Christ.
Les mains du serviteur qui frappa le Christ, les lèvres du traître Judas sont un monument de cruelle impudence et de .détestable iniquité, qui présentent une indécence morale
DE la croix: 425
portant plutôt à les détester qu'à les honorer. Il ne faut pas oublier non plus que le culte que l'on rend à un individu doué de raison, comme nous l'avons fait précédemment observer, est absolu et s'arrête à l'individu lui-même , et qu'il n'est pas simplement relatif. Il faut pourtant en excepter le cas où un individu en représente un autre, comme lorsqu'un ambassadeur représente la personne même du prince.
Rép. 3. Je nie encore la parité. Car la raison de la disparité consiste en ce que les croix ont été uniquement établies pour représenter la vraie croix du Christ, pendant qu'il n'en est pas de même des étables, des couronnes d'épines et autres choses semblables que l'on emploie à d'autres usages. Si on peignait ou on sculptait des étables, des colonnes, etc., pour représenter les mystères de Notre-Seigneur Jésus-Christ, V. G. de la naissance ou de la passion, alors nous ne nions pas qu'elles ne fussent dignes de quelque vénération.
Rép. 4. D. Il y aurait superstition magique à attribuer la puissance au signe lui-même en l'isolant de la puissance de Jésus-Christ, C,*utrement, N. C'est pourquoi les catholiques n'attribuent pas l'efficacité au signe pris en lui- même -, ils ne la lui attribuent qu'en tant qu'il se rapporte à la passion de Jésus-Christ et qu'il suppose au moins l'invocation tacite du même Jésus-Christ. Or, saint Jean Chrysostôme aéloquemment formulé la puissance et la gloire de la croix, et ce qui porte à l'honorer, dans les expressions suivantes , hom. 2 sur la croix et le larron : « Auparavant, le mot croix, c'était le nom de la ï> condamnation et du supplice; mais maintenant ce mot » désigne une chose vénérable et digne de nos désirs. La croix » était auparavant une marque de déshonneur, elle est main- » tenant une occasion de gloire et d'honneur... La croix, c'est » le principe ou le chef de notre salut; la croix, c'est la » marque de biens infinis. . . elle a institué la réconciliation des » hommes avec Dieu, elle met en fuite les démons, elle chasse » le diable. C'est par elle que la nature humaine atteint la » manière de vivre des anges. ^