‹ Théologie dogmatiqueChapitre 33 sur 69 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Si cette grande réintégration, que Jésus-Christ a consommée par le sacrifice de sa mort, consiste surtout dans le rétablissement de l'homme tombé dans l'état premier duquel il était déchu, il est évident qu'il y a tant de rapport, qu'il y a une telle dépendance entre l'état de l'homme innocent et l'état de l'homme tombé et enfin réintégré par Jésus-Christ, qu'il est

impossible de séparer l'un de l'autre. C'est ce qui fait que de la connaissance exacte ou défectueuse de la condition primitive de nos premiers parents, découle la doctrine ou orthodoxe ou hérétique sur la grâce, et, comme nous le verrons par la suite, sur la justification et le mérite des bonnes œuvres. C'est de là que découle, comme d'un premier anneau, l'ensemble des vérités qui constituent la doctrine catholique , ou des erreurs qui se combattent mutuellement, et que les hérétiques ont professées, suivant leurs divers penchants, pour ruiner, s'ils l'avaient pu, cette doctrine catholique.

Afin donc de faire connaître la liaison contraire ou des vérités, ou des erreurs, et pour faire saisir d'un simple coupd'ceil l'ensemble de cette première partie de ce traité, nous allons exposer ici les divers systèmes des hérétiques et les comparer à la doctrine de l'Eglise catholique. Nous verrons en effet découler, comme de leur principe, les erreurs; nous verrons aussi par ce moyen la doctrine catholique couler du sien comme de source. Et cette manière de procéder nous fournira de grandes lumières pour pénétrer plus intimement le caractère des diverses doctrines que nous nous proposons ici ou de défendre ou de combattre.

1 . En première ligne se montrent les pélagiens, qui nient que notre premier père ait été élevé à un état surnaturel par la collation de la grâce, et que Dieu lui ait accordé le don d'intégrité ; ils prétendirent qu'il n'existe aucune faute qui se transmette à la postérité d'Adam, que cette chute ne produit aucune lésion, aucune infirmité dans les hommes; que les hommes se suffisent et qu'ils n'ont pas besoin de secours étranger ou de la grâce du Sauveur, soit pour garder les commandements , soit pour atteindre un degré de perfection quelque sublime qu'il soit, et même pour atteindre Y imperturbabilité. Les hommes, dans leur système, ont, pour acquérir toutes ces choses-là, les dons que le Créateur leur a accordés; aussi rejettent-ils la nécessité de quelque grâce intérieure que ce soit,

£. Les sociniens marchent absolument dans la même voie que les pélagiens. Les rationalistes, qui marchent sur leurs traces, sont tombés dans les mêmes erreurs. Dans leur système, l'homme du paradis n'est que le type primitif de la perfection idéale que ses descendants sont provoqués à reproduire dans leur personne, type auquel s'en est joint un autre bien plus

parfait dans la personne de Jésus-Christ. Car, d'après le principe naturel de la perfectibilité, l'homme peut toujours faire de nouveaux progrès dans la perfection , de sorte que non-seulement il peut le reproduire, mais qu'il peut même le surpasser. Il n'existe, d'après eux, aucun état surnaturel duquel l'homme soit tombé, ou dans lequel il doive être réintégré , et en outre il n'a aucun besoin de la grâce, soit pour éviter le mal, soit pour faire le bien (1).

3. Les semi-pélagiens, tout en admettant le péché originel et sa transmission aux descendants d'Adam , de même que les principales conséquences qui découlent de ce dogme , rejettent pourtant quelques-unes de ces conséquences. Peu d'accord avec eux-mêmes, ils accordèrent plus de puissance au libre arbitre qu'il n'en a réellement; ils placèrent le commencement du salut dans l'homme, et ils soutinrent que la persévérance ne dépend pas du secours d'une grâce particulière. C'est pourquoi ils prétendirent avec les pélagiens, et que la grâce n'est pas nécessaire pour le commencement et la lin du salut, et qu'elle n'est pas gratuite, confondant l'état d'intégrité avec l'état d'élévation à un ordre surnaturel par la grâce que Dieu accorda à nos premiers parents.

4. Les novateurs du XVIe siècle, d'après le principe posé par eux, admirent que l'intégrité et l'état surnaturel de nos premiers parents constituaient une partie essentielle de la nature humaine, et ils en déduisirent pour conséquence 1. que la nature humaine avait été tellement viciée dans sa partie essentielle par le péché originel , qu'il ne lui restait plus rien d'entier et de sain; 2. que l'homme avait perdu son libre arbitre, de sorte qu'il ne lui restait plus aucune espèce d'action et de puissance, soit intellectuelle, soit volontaire, non-seulement pour produire des mouvements pieux , mais même pour faire des œuvres moralement honnêtes (2) ; 3. que ces œuvres faites sans la grâce sont autant de vices et de péchés; 4. que la grâce force l'homme à agir, ou que la grâce imprime à la volonté humaine une nécessité absolue, et une foule d'autres choses semblables qui découlent du même principe, et que nous exposerons avec plus de détail dans le temps voulu. En

(1) Voy. ce que nous avons écrit sur ce point, Traité de Dieu créateur, a. 490, avec les notes.

(2) Voy. ibid., n. 483 et suiv., de même que les notes.

attendant, quant au but que nous nous sommes ici proposé, il est constant que l'homme, dans leur système, n'est que l'instrument passif de la grâce, et qu'il ne consent ni ne coopère à la grâce quand il agit.

5. Baïus, et, après lui, Jansénius et Quesnel, adoptant le système des novateurs quant à la condition première de nos premiers parpnfs, lorsqu'ils enseignèrent que la justice originelle avec tous ses dons et les privilèges qu'elle emporte leur était due par suite de leur création , vinrent se heurter contre les mêmes écueils que ces novateurs,, soit quant à la perte de la liberté et des œuvres des infidèles et des péchés, soit quant à la nature et à l'efficacité de la grâce, soit enfin quant à la prédestination absolue. Aussi, si l'on change les mots, et même, qui plus est, parfois sans les changer, le système jansénisme n'est que le système protestant présenté d'une autre manière.

Or, l'Eglise catholique partant du principe opposé , de l'intégrité du premier homme et de son élévation à un ordre ou état surnaturel, comme d'un don accordé par surcroît à la nature, don purement gratuit et accidentel dont il est déchu par Je péché originel, et, avec lui, toute sa postérité, tire des conclusions tout-à-fait opposées aux erreurs que nous venons d'énumérer, des conclusions contradictoires de ces erreurs. Et 1. elle enseigne que, par le péché, l'homme a perdu et son intégrité et son élévation à un état surnaturel, ou qu'il a pleinement perdu la justice originelle avec les dons inséparables de cette même justice. 2. Elle enseigne que, dans l'ordre relatif à l'état surnaturel ou à la grâce sanctifiante, l'homme tombé est mort quant à l'âme, et que, dans l'ordre relatif à l'intégrité, cette intégrité est détériorée et dans l'âme et dans le corps de l'homme tombé. 3. Elle enseigne aussi, concernant cette intégrité, que le péché a diminué les forces du libre arbitre de l'homme, qu'il les a atténuées. 4. Mais comme toutes ces choses sont relatives aux dons gratuits et purement accidentels surajoutés à la nature, il est évident, d'après la doctrine de l'Eglise catholique, que l'homme tombé est dépouillé de ces dons gratuits et de ces privilèges, et qu'il est tombé dans l'état où, si on en excepte la faute, il eût été créé si Dieu n'avait pas voulu l'élever à un ordre surnaturel et le combler de l'intégrité et des autres dons qu'il lui a accordés; qu'il est en conséquence sujet à cette faiblesse qu'emporte avec

elle la faiblesse de la nature humaine. 5. De là l'Eglise enseigne que l'homme ne pouvait, en aucune façon, désirer, vouloir ou faire , par sa propre puissance , quelque chose de relatif à l'état surnaturel, mais que, pour recouvrer cet état, il avait absolument besoin de la grâce du Sauveur. 6. Elle enseigne, comme conséquence, que cette grâce est purement gratuite, et que Dieu l'accorde à l'homme de sa pure bonté par les mérites de Jésus-Christ. 7, Cependant, comme l'homme, ainsi que nous l'avons dit, a conservé son libre arbitre, tel que le veut la nature humaine considérée en ellemême, et qu'il n'a été amoindri que dans ce qui est relatif à cet état d'intégrité, duquel il est déchu, aussi l'Eglise enseigne-t-elle que l'homme peut librement coopérer, en accédant aux inspirations et aux mouvements que Dieu suscite dans son cœur par la grâce, ou ne pas y coopérer s'il le veut (1) ; elle repousse par conséquent la doctrine d'une grâce imprimant une nécessité. 8. C'est aussi de ce principe que découle la doctrine d'après laquelle l'Eglise enseigne que, comme l'homme tombé n'a pas entièrement perdu son libre arbitre, il peut vouloir ou faire quelque bien moral, comme aussi que toutes les œuvres moralement honnêtes ou faites sans la grâce ne sont pas autant de péchés (2). 9. Elle enseigne cependant que, pour observer les préceptes difficiles comme pour triompher des tentations violentes, l'homme tombé a besoin de la grâce médicinale comme il aurait eu besoin de quelques secours, bien que d'un ordre naturel, si, après l'avoir créé, Dieu ne lui eût pas donné l'intégrité et ne l'eût pas élevé à un ordre surnaturel (3). 10. L'Eglise enseigne enfin que, comme Jésus-Christ a réintégré le genre humain tout entier ou qu'il a réparé sa faute, Dieu veut réellement, même en admettant le péché originel, le salut de tous les hommes, surtout le salut des fidèles et de ceux qui sont justifiés, et que Dieu accorde à tous les hommes , selon qu'ils en ont besoin, les secours nécessaires, surtout aux justes et aux fidèlss, pour

(1) C'est ici que se rapportent les canons 4 et 5, sess. VI du concile de Trente, de même que les propositions condamnées de Baïus et de Quesnel, et que nous rapporterons plus bas. Voy. en attendant le traité cité, n. 483 et suiv.

(2) D'après le can. 7, sess. cit. Concile Trente et prop. condamnées dans Baïus et Quesnel, que nous citerons en son lieu.

(3) Voy, traité cit., n. 338 et suiv.

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