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CHAPITRE IL

On peut dire, ce qui peut être en effet, que la grâce actuelle peut être nécessaire de quatre manières : ou elle est nécessaire pour faire une œuvre de l'ordre naturel, ou elle est nécessaire pour faire une œuvre de l'ordre surnaturel, ou elle l'est pour faire une œuvre méritoire, ou enfin elle est nécessaire pour persévérer dans le bien jusqu'à la fin de la vie. Or, il se présente des adversaires de la grâce sous les divers points de vue que nous venons de signaler. Les pélagiens rejettent le besoin de ce secours surnaturel, sous quelque point de vue qu'on l'envisage. Les semi-pélagiens prétendent que cette grâce n'est nécessaire ni pour avoir la foi ni pour persévérer. Les novateurs et les jansénistes, par contre, appuient beaucoup trop sur ce besoin, lorsqu'ils prétendent que, sans la grâce actuelle, l'homme ne peut faire aucune œuvre moralement bonne, ou même qu'il ne peut faire sans la foi, et, qui plus est, sans la justification ou la grâce sanctifiante , aucune bonne œuvre quelle qu'elle soit. Comme de ces principes opposés découlent aussi des erreurs opposées, et que les uns attaquent la nécessité de la grâce en ne lui accordant pas assez et les autres en lui accordant trop, pour mettre cette question dans tout son jour, nous la diviserons en quatre articles distincts ; nous combattrons, dans les deux premiers, ceux qui attaquent la nécessité de la grâce en lui accordant trop peu, et, dans les deux autres, ceux qui l'attaquent en lui accordant trop. Par ce moyen, nous éviterons la confusion et nous embrasserons dans toute son étendue la doctrine catholique dans un seul et même chapitre, et nous verrons par là ce que l'homme peut et ne peut pas par ses propres forces, soit dans l'ordre surnaturel, soit dans l'ordre naturel, et enfin jusqu'où s'étend la nécessité de la grâce pour faire les œuvres soit surnaturelles, soit morales.

ARTICLE PREMIER

Erreurs des pélagiens sur la nécessité de la grâce.

Comme Dieu, dans le système des pélagiens, n'a point élevé le père du genre humain au-dessus de la condition de sa na-

ture, ainsi que nous l'avons observé, en lui conférant la grâce sanctifiante , et qu'il ne Fa pas perfectionné en lui accordant l'intégrité, il s'ensuit que Adam n'est point déchu d'un tel état et qu'il n'a contracté aucune infirmité en péchant, c'est-à-dire qu'il n'a point été dépouillé dans ses biens surnaturels ni blessé dans ses biens naturels. C'est pourquoi ses descendants naissent sans péché ; ils naissent dans le même état que celui où Dieu créa le premier homme, avec cette faiblesse qui est naturelle, qui est propre à la nature humaine, exposés à l'ignorance, aux luttes de la concupiscence et enfin à la mort. Il était tout naturel de conclure, dans cette hypothèse, que ni Adam, après son péché, ni sa postérité n'avaient besoin d'aucun secours surnaturel pour recouvrer leur état surnaturel, ni de secours pour éclairer leur intellect, pour fortifier leur volonté et la rendre apte à faire quelque bien, et à vaincre la violence des tentations. Et si Dieu accorde des secours de ce genre, ils abrègent le travail que l'homme est obligé de faire soit pour acquérir la connaissance de la vérité, soit pour faire le bien; pourtant , ces secours seraient seulement extérieurs , ou , s'ils étaient intérieurs, ils ne seraient pas absolument et par euxmêmes nécessaires.

Tel est le système des pélagiens, et il supprime la nécessité de la grâce. Toutefois, Pelage ne le professa pas ouvertement; il se servit, pour tromper, de mots couverts, comme fait celui qui vent paraître catholique tout en demeurant hérétique. En effet, 1 . il admit l'existence de la grâce , mais il désignait par là les dons naturels du Créateur ; 2. il ajoute une autre grâce en dehors de la nature, savoir, la loi et la révélation; 3. les exemples de Jésus-Christ et la rémission des péchés; 4. il ajouta à tout cela, suivant quelques-uns, la lumière intérieure, qui exciterait au moins indirectement la volonté à agir plus facilement. C'est à cela que se rapportent les paroles de saint Augustin, liv. de la Grâce de Jésus-Christ; après y avoir cité les paroles de Pelage : « Afin que les hommes puissent faire » plus facilement , au moyen de la grâce , ce qu'ils ont reçu » l'ordre de faire par leur libre arbitre , » le saint docteur ajoute immédiatement : « Retranchez plus facilement, et non- » seulement le sens sera plus exact , mais il sera même plus » sain (1). » Pelage et ses disciples les plus célèbres, Caelestius

(1) C. 29 et 30. Il en est quelques-uns qui concluent de ces paroles de saint

et Julien, s'en tinrent là. Car il n'admit jamais la nécessité de la grâce, qui excite immédiatement et qui aide la volonté à produire des actes surnaturels, ni quant à la substance de ces mêmes actes, comme on dit, ni quant au mode; il n'admit jamais la grâce de volonté, ou, comme on dit, la grâce d'inspiration. Quant à la grâce prévenante telle que l'entendent les théologiens modernes relativement aux mouvements indélibérés par lesquels nous sommes excités par une lumière intérieure à faire le bien, il semble l'admettre, en tant qu'elle nous facilite l'accomplissement des actes salutaires et l'observation des commandements ; mais il ne l'admettait pas en tant qu'elle est absolument nécessaire pour produire chaque acte. J'ai dit la grâce prévenante telle que l'entendent les théologiens modernes, car les pélagiens n'admirent jamais cette expression dans le sens des anciens , qui entendaient par là la grâce d'illumination ou d'inspiration intérieure, ou qui agit et qui coopère, et qui prévient toute espèce de mérites de notre part , comme nous le verrons dans le chapitre suivant.

Nous concluons de ce qui précède 1 . que la controverse qui exista entre saint Augustin et Pelage, sur la grâce, se réduit, en dernière analyse, à la nécessité de la grâce qui porte immédiatement sur la volonté, en la prévenant et en l'aidant; mais la pensée de saint Augustin n'était pas, comme le soutient vainement Jansénius, de faire admettre à Pelage une grâce qui imposerait une nécessité à la volonté (1). Nous en concluons 2. que cette grâce, en tant qu'elle embrasse la grâce prévenante et coopérante, est absolument nécessaire pour produire chacun des actes salutaires, comme l'établissait saint Augustin, qui soutenait l'enseignement de l'Eglise catholique

Augustin, que Pelage admit enfin la grâce intérieure d'illumination et d'inspiration; mais c'est à tort, comme le prouve ce que dit le même saint docteur, ibid., c. 26, n. 27 : « Que Pelage confesse donc clairement aussi que cette grâce » de Dieu est manifeste dans les entretiens divins, qu'au lieu de cacher par » la plus impudente des hontes qu'il a pensé de la sorte , il l'avoue par la

» plus salutaire des douleurs qu'il discerne, comme il faut les discerner,

» la connaissance et l'amour. »

(1) Liv. V, de l'Hérésie pélagienne, c. 11, p. 110, éd. de Reims, 1652. Ce sera Tédit. que je citerai par la suite. Jansénius s'y applique donc uniquement à établir que le quatrième état de la controverse pélagienne roule tout entier sur ce que Pelage prétendait que la grâce n'imprime aucune nécessité au libre arbitre, de sorte que la volonté peut toujours lui obéir ou lui résister, pendant que saint Augustin voulait lui faire admettre , au contraire , d'après la foi de l'Eglise catholique, une grâce qui imprime une nécessité inévitable à la volonté.

contre Pelage et ses disciples, qui voulaient le contraire (1). Nous défendrons donc et nous établirons ces deux vérités catholiques dans les propositions suivantes, contre les erreurs des pélagiens que nous venons de signaler. Nous disons donc :

PREMIÈRE PROPOSITION

La grâce d'illuminativii et d inspiration que donne intérieurement le Saint-Esprit est nécessaire, pour accomplir tous et chacun des actes du salut.

Cette proposition est de foi, car le concile de Trente l'a confirmée dans deux canons, sess. VI, can. 2 : « Si quelqu'un dit » que Jésus-Christ donne seulement la grâce à l'homme pour » qu'il lui soit plus facile de vivre justement et de mériter la » vie éternelle, comme s'il pouvait, quoique difficilement et » avec peine, faire l'un et l'autre à l'aide de son seul libre » arbitre, qu'il soit anathème. » Et can. 3 : ce Si quelqu'un » dit que sans l'inspiration prévenante et le secours du Sainty> Esprit, l'homme peut croire, espérer, aimer et se repentir » comme il faut, qu'il soit anathème. » Cette doctrine avait été soutenue, avant le concile de Trente, par plusieurs autres conciles réunis, pour établir la doctrine catholique contre les pélagiens, tel que celui de Diospolis, tenu l'an 415, et dans lequel on proscrivit le 7e article de Pelage, conçu en ces termes : « La grâce et le secours de Dieu ne sont pas accordés pour

(1) Quant à l'histoire de l'hérésie pélagienne, on peut consulter Pét., Hérésie des pélagiens et des semi-pélagiens, liv. 1; card. Norisius, Hist. pélag., liv. I, œuv. éd. Vérone, 1729. t. I; J. Garnier, S. J., Diss. sur l'histoire pélagienne; elle se trouve dans l'appendice sur saint Augustin, de J. Leclerc, p. 40 etsuiv.; comme aussi les œuvres de Marius Mercator, éd. J. Garnier, Paris, 1673, surtout ce dernier appendice sur la prem. part, des œuv. de Mar. Merc, comprenant sept dissertations où se trouve toute l'histoire pélagienne, p. 125 et suiv. Le cardinal Norisius faisait un si grand cas des recherches de J. Garnier, quoiqu'il ne partageât pas toutes ses idées, qu'il écrivit à Magliab. : « Je veux » que vous sachiez que je n'ai rien trouvé d'aussi savant sur le pélagianisme » que les écrits de Garnier, et j'en ai une si haute estime, que si j'avais connu » ce qu'il a écrit sur les affaires des pélagiens, j'aurais mis au rebut l'histoire » de cette hérésie que j'ai publiée cette année àPavie (je le jure et l'aflirme),» t. III, œuv., col. 1176. Voy. en outre Noël Alex., Hist. eccl., siècle V, c. 3. Des hérésies qui infestèrent l'Eglise au Ve siècle, art. 2 et 3 , comme aussi les deux belles dissertations du P. Liv. Meyer, dont l'une se trouve à la fin du vol. 1« de Hist. de auxiliis, éd. d'Anv., 1715, p. 734, sous ce titre : Diss. sur les erreurs réelles des pélagiens et des massiliens, et l'autre à la fin du 2e vol.; Hist. de auxiliis vengée, Bruxelles, 1705; dissert. 4, qui porte pour titre : Erreurs des pélagiens et des massiliens contre la foi.

» l'accomplissement de chaque acte, mais ils sont renfermés » dans le libre arbitre ou dans la loi et la doctrine (1); » le deuxième de Milève, ou plutôt le troisième de Carthage, tenu Fan 41 6, et qui statue, c. 4 : « Si quelqu'un dit que la grâce de » Dieu, qui nous est accordée par Jésus-Christ Notre-Seigneur, » ne nous aide seulement qu'à ne pas pécher, parce que par » elle nous connaissons et nous pénétrons le sens des comman- » déments, de manière à savoir ce que nous devons désirer et » ce qu'il nous faut éviter, et qu'elle ne nous aide pas à con- » naître ce que nous devons faire, et même à aimer et à pou- » voir le faire, qu'il soit anathème... L'un et l'autre sont des » dons, et savoir ce que nous devons faire , et aimer pour le » faire (2); » comme aussi le deuxième concile d'Orange, tenu Fan 529, can. 7 : « Si quelqu'un soutient, dit -il, que » l'homme peut, par les seules forces de la nature, faire quel- » que bien qui se rapporte au salut de la vie éternelle, qu'il » peut penser comme il convient, ou choisir, ou accéder à un » enseignement salutaire, c'est-à-dire à la prédication évan- » gélique, sans l'illumination et l'inspiration du Saint- » Esprit... il se laisse aller au souffle de l'hérésie (3).

Or, que les saintes Ecritures nous enseignent cette doctrine, c'est ce que nous prouvons péremptoirement comme il suit : D'après les Ecritures, il faut attribuer à la grâce tous et chacun des actes du salut, si, d'après ces mêmes Ecritures, sans la grâce nous ne pouvons rien penser, rien vouloir et rien faire qui puisse nous conduire au salut ; or, c'est ce que dit constamment de nous l'Ecriture. Pour ce qui est des pensées, voici ce que dit l'Apôtre : « Non que nous puissions penser quelque » chose par nous-mêmes comme de nous-mêmes, mais le pou- )> voir que nous en avons vient de Dieu, » II Cor., III, 5. Pour ce qui est de la volonté et de l'action, le même Apôtre dit : « Car c'est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire, » selon son bon plaisir, » Philip., II, 13. Et il dit en générai : « Car nous sommes son ouvrage (de Jésus-Christ), étant » créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres que Dieu » a préparées, afin que nous y marchassions, » Eph., II, 10.

(1) Act. concil., Hard., 1. 1, col. 2011. Stratagème perfide employé par Pelage pour tromper le concile de Diospolis. Voy. les auteurs cités un peu plus haut.

(2) Ibid., c. 1218.

(3) Ibid., t. II, col. 1099»

CÏIAP. II. NÉCESSITÉ DE LA GRACE. Ml

Il est évident, d'après cela, que dans Tordre du salut éternel on nous compare aux choses qui n'existent pas, et qui sont tirées du néant pour qu'elles soient, qu'elles subsistent et qu'elles agissent. Mais ces choses-là s'accordent parfaitement avec les paroles mêmes de Jésus-Christ : « Personne ne peut » venir à moi sans que le Père, qui m'a envoyé, ne l'attire, » saint Jean, VI, 14; il dit encore, ibid., XV, 4 et 5 : « Comme 7) le sarment ne produit pas de fruit par lui-même, et qu'il » n'en produit qu'autant qu'il demeure attaché au cep, vous » n'en produirez pas, vous non plus, à moins que vous ne » demeuriez en moi. Je suis la vigne, et vous êtes les sarments ; » celui qui demeure en moi, je demeure aussi en lui, et il » porte des fruits abondants, parce que sans moi vous ne » pouvez rien faire. » C'est pourquoi, à moins que Jésus- Christ n'assiste continuellement l'homme, il ne peut rien penser, vouloir et faire dans l'ordre du salut. Aussi saint Augustin, commentant ces paroles, dit-il excellemment : « On ne » peut faire ni peu, ni beaucoup, sans celui sans lequel on ne » peut rien faire (1). » De là saint Jacques dit, I, 17 : « Toute » grâce excellente et tout don parfait vient d'en haut et » descend du Père des lumières. »

Que tel ait été le sentiment de l'Eglise , il y en a un grand nombre de preuves, sans que nous soyons obligés de citer ici un à un les témoignages des Pères. Et d'abord, ce qui le prouve, c'est la manière même d'agir de Pelage, qui, lorsqu'il tenta d'innover quelque chose sur ce point, s'efforça de cacher son hérésie sous des formules catholiques, et n'osa émettre son détestable sentiment que sous le voile de termes ambigus (2) . Il est donc évident que la doctrine contraire était pleinement en vigueur dans l'Eglise. Ce qui le prouve encore , c'est que, dès que les évêques soupçonnèrent que Pelage attaquait le dogme

(1) Traité 81 sur saint Jean, n. 3.

(2) C'est de cette manière qu'il trompa le concile de Palestine : croyant une chose, il en professait une autre ; aussi fut-il envoyé absous. Comme par la suite on découvrit sa supercherie, il fut condamné de nouveau et à maintes reprises. Nous ferons observer ici que les hérétiques rendent témoignage malgré eux, par leurs innovations, à la doctrine qui existait avant eux dans l'Eglise ; car, comme ils sont peu nombreux, ils ne proposent que timidement et en hésitant leurs nouveautés; ils ont recours à des termes ambigus, afin de pouvoir passer pour catholiques. Mais lorsque leur nombre s'est accru, ils jettent le masque, et ils publient ouvertement leur hérésie; telle fut la conduite d'Arius, telle fut aussi celle de Nestorius, telle fut celle des autres, car c'est là l'art auquel ils ont constamment recours.

catholique de la nécessité de la grâce, ils se réunirent aussitôt de toutes parts en conciles pour découvrir la doctrine de l'hérésiarque, et ils la proscrivirent ; et Pelage ne put échapper à une sentence de condamnation qu'en rejetant (il ne le fît pas sincèrement) les articles de la nouvelle doctrine qu'on lui imputait. Troisièmement, enfin, ce qui le prouve encore, c'est que l'Eglise proscrivit la nouvelle doctrine , comme hérétique , dès qu'on en eut découvert la fraude et qu'il n'y eut plus d'équivoque (1). Certes, et saint Jérôme, qui descendit le premier dans l'arène contre les pélagiens, et saint Augustin, qui IV suivit de près, les attaquèrent comme des novateurs, comme des propagateurs de dogmes hérétiques. La doctrine catholique proscrivait donc contre ces innovations.

On prouve enfin la fausseté du système des pélagiens, à un double chef, par la raison théologique; et d'abord on la démontre par le faux principe d'où découle ce système , savoir, que l'homme du paradis terrestre ne fut point élevé à un état surnaturel, et que, par conséquent, il n'en est point déchu par le péché en perdant la justice originelle, à laquelle cette élévation était jointe. Or, nous avons démontré le contraire en son lieu (2). Secondement, on démontre cette fausseté par la proportion qui doit exister entre la fin et les moyens. Mais si la fin à laquelle l'homme réintégré par Jésus-Christ doit parvenir est la béatitude surnaturelle, comme nous l'avons encore démontré ailleurs (3), il faut aussi que les moyens pour l'obtenir soient surnaturels. Et si ces moyens ou ces secours sont surnaturels, c'est-à-dire au-dessus de la condition de la nature et qu'ils la dépassent, Dieu seul peut les procurer, et par conséquent l'homme est incapable de quoi que ce soit dans cet ordre de choses ; la grâce est donc absolument et souverainement nécessaire pour produire des actes de salut, soit intérieurs, soit extérieurs, ainsi que nous nous étions proposé de le démontrer.

(1) C'est ce qu'on voit par le concile œcuménique d'Ephèse, can. 4, qui a condamné ceux qui pensaient comme Nestorius et Cœlestins, Hard., t. I, col. 1Ç23, comme par tant d'autres conciles particuliers et par les décrets des pontifes romains portés contre la doctrine pélagienne , et pour lesquels on peut consulter les auteurs que nous avons cités et qui ont écrit sur l'hérésie de Pelage.

(2) Voy. t. III, n. 3W et suiv.

(3) Ibid., n. 579 et suiv.

Obj. 1 . Parmi les actes du salut, on voit au premier rang la foi, l'espérance, la charité, la conversion; on y voit encore la bonne volonté, les œuvres pies, l'aumône, V. G. la prière, le jeûne, les actes de miséricorde envers les pauvres, et autres choses semblab1 ~s. Or, quel est l'homme sensé qui croit que pour faire toutes ces choses-là on ait besoin du secours extraordinaire de la grâce, quand l'homme peut les faire de son propre mouvement? Il est en effet au pouvoir de l'homme de croire ou de ne pas croire ; quand on veut que quelqu'un croie, on lui donne des motifs de crédibilité, V. G. des miracles, des prophéties et autres semblables choses; de plus, la conformité que la raison reconnaît entre les articles de la foi et les principes qu'elle a reçus de l'auteur de la nature, fait que l'homme les rejette ou les admet sans s'appuyer sur aucun secours étranger; il faut en dire autant de l'espérance, qui repose sur les promesses de Dieu et la possibilité d'obtenir ce que Dieu promet. Il sera bien plus facile à l'homme d'aimer Dieu, quand il connaîtra son amabilité ; il lui sera facile aussi de venir à résipiscence et de se convertir, s'il est effrayé par la terreur qu'impriment les jugements de Dieu que lui propose la révélation ; que l'homme enfin puisse faire par ses propres forces tout le reste, c'est ce que nous démontrent les exemples de tant d'honnêtes païens qui, quoique privés de la grâce, pratiquèrent à un haut degré les plus éclatantes vertus. C'est encore ce qu'enseignent les saintes Ecritures : Prêchez, dit Jésus-Christ, l'Evangile à toute créature; celui qui croira sera sauvé; il n'y met pas d'autre condition. ïl nous est ainsi ordonné six cents fois d'espérer en Dieu, sans qu'il soit fait nulle mention de la nécessité de la grâce; on nous provoque à aimer Dieu, à nous convertir, et à faire une foule d'autres choses semblables que l'on exigerait vainement de nous, s'il n'était pas en notre pouvoir de les faire. Quant à la volonté, l'Apôtre dit clairement et en général : ce Je trouve en moi la volonté, » Rom., VII, 18. Donc :

Rép. Z). Min. En tant que l'on considère ces actes en euxmêmes, ou, suivant le langage de l'école, dans leur matérialité, Tr. nous en parlerons plus loin, en tant qu'ils sont des actes de salut ou surnaturels, ou quant à leur mode, N. Il ne faut pas confondre ces deux choses-là. Car il peut parfois se

Mi TRAITÉ DE LA GRACE. I. PART.

faire, comme nous le démontrerons plus clairement par la suite, que certains actes pris en eux-mêmes soient d'exécution facile, et qu'on puisse les faire sans un secours spécial de la grâce, qui guérit de l'infirmité contractée par le péché. Mais ce n'est pas de ces actes dont il est ici question. Il ne s'agit que des actes de salut, des actes surnaturels qui disposent l'homme à acquérir la héatitude surnaturelle et qui l'y conduisent. Or, par le fait même que cet ordre est au-dessus de la nature de l'homme, il est évident que l'homme, à moins d'être prévenu, excité, aidé par la grâce, ne peut pas faire des actes de ce genre, et qu'il est dans une impuissance absolue relativement à ces mêmes actes. C'est pour cela que dans les décrets de la foi et dans la sanction de la doctrine catholique, on ajoute toujours : comme il faut.

Ceci posé, les objections que l'on tire soit de la raison, soit de l'Ecriture, tombent d'elles-mêmes. Et d'abord, pour ce qui est des arguments tirés de la raison, on peut tout au plus en conclure qu'il est controversé aujourd'hui, si l'homme abandonné à ses propres forces peut avoir la foi naturelle, l'espérance et l'amour, et faire les œuvres d'un ordre purement naturel- mais il ne s'ensuit nullement que l'homme puisse faire et vouloir ces mêmes oeuvres en tant qu'elles sont surnaturelles ; car si elles sont surnaturelles, elles ne viennent pas des forces de la nature, et vice versa.

Quant aux arguments que l'on tire des saintes Ecritures, il est évident, d'après les principes qui y sont posés et l'ensemble du système, qu'elles supposent toujours et nécessairement la grâce. Si en effet les Ecritures nous disent de l'homme, par rapport à l'état surnaturel , qu'il est mort (1) , qu'il est aveugle (2), que sans la grâce prévenante et excitante il est incapable de penser, de vouloir et de faire quelque chose (3) ; si en outre, toutes les fois qu'il s'agit de la foi surnaturelle, il est dit que ceux qui viennent à Jésus-Christ, c'est Dieu qui les attire et les instruit (4), et s'il y est dit que c'est Dieu qui ouvre les cœurs de ceux qui embrassent la foi (5) , et qu'il les prédispose à la

(1) Ephésiens , II, 1 : Quand vous étiez morts par vos péchés et vos fautes, Voy. aussi I Cor., II, 14, et Jean, VIII, 34.

(2) Ibid., V, 8 : Vous étiez autrefois dans les ténèbres.

(3) II Cor., III, 5; Pliilipp., I, 6; Rom., IX, 16.

(4) Jean, VI, 44.

tf) Act., XVI, 14.

vie éternelle (1), il est indubitable que dans les passages que l'on nous objecte, et où il est question de la foi et des autres œuvres du salut, on sous-entende , avec l'aide et le secours de la grâce prévenante, corrélativement à ces principes, bien qu'il n'y en soit fait aucune mention expresse, comme cela a lieu dans divers autres endroits.

Quant à l'objection que Ton tire de ces mots de l'Apôtre : « Je trouve en moi la volonté, » elle n'a pas trait à la question présente. Car nous parlons ici de la nécessité de la grâce pour les actes du salut, pendant que l'Apôtre parle de la faiblesse de l'homme dans la lutte qu'il éprouve pour vaincre la concupiscence, et dont nous parlerons plus loin.

Inst. Dieu a donné à l'homme le libre arbitre ; or, à quoi lui sert cette faculté s'il ne peut pas en user pour atteindre la fin pour laquelle il l'a créé, de sorte que l'homme ait toujours besoin du secours de la grâce pour faire les actes du salut?

Rép. Dieu a donné à l'homme le libre arbitre , pour qu'il, donne son assentiment à la grâce prévenante et excitante, pour qu'il puisse faire le bien à l'aide de la grâce coopérante, et par ce moyen acquérir la justification, ou, qu'après avoir acquis la justification, il fasse avec le secours de la grâce des œuvres méritoires, comme nous l'établirons plus longuement en son lieu. Car, en tant que la liberté naturelle est une faculté, elle n'a pour objet, que les œuvres de l'ordre naturel, et nullement les œuvres qui dépassent ou sont au-dessus de cet ordre, telles que les œuvres de salut, comme nous l'avons exposé et démontré. Car, pour faire ces œuvres-là, il est besoin que l'homme soit prévenu, excité, illuminé et aidé intérieurement par la grâce de Dieu.

II. Obj. La seconde objection est faite par les rationalistes. 1 . Il est quelques précepteurs qui ont fait observer déjà depuis longtemps que les opérations immédiates et surnaturelles de la grâce ne sont pas clairement promises dans les Ecritures, et qu'elles ne sont pas nécessaires, puisque Dieu peut parfaitement opérer par les lois de la nature tout ce qui est nécessaire pour corriger l'esprit, et qu'enfin elles ne sont pas tellement claires qu'on puisse les comprendre et les connaître d'une manière certaine. 2. De plus, elles entravent la liberté et l'application de l'homme, elles favorisent les rêves des mystiques, elles

(1) AcL, XIII, 43.

rendent Dieu lui-même l'auteur des péchés des hommes qui ne se corrigent pas. 3. Les écrivains sacrés eux-mêmes indiquent ou font souvent mention des effets médiats et naturels de la grâce, que confirment seulement et la saine raison et l'expérience. 4. Nous pensons donc qu'il faut admettre que Dieu est l'auteur et le conservateur, non-seulement de l'esprit humain et de la loi morale, facultés dont il a orné en général et en particulier chaque individu, les gravant, pour ainsi dire, dans son âme, Rom., II, 15, mais qu'il est encore la source de cette efficacité par laquelle la religion chrétienne bien comprise porte les esprits à faire ce qui est droit et bon, et les comble de consolation et d'espérance. 5. Enfin, que Dieu est lui-même l'auteur et le modérateur souverain des lois physiques et morales, et que l'homme imbu de la piété véritable s'élève au-dessus des causes secondes et arrive jusqu'à lui; qu'il procure largement à l'homme la facilité et les motifs propres à lui faire connaître cette doctrine, sans déroger aux lois physiques et morales qu'il a établies, comme aussi à en recueillir les fruits et les bienfaits. 6. Il vaut donc mieux réduire toutes les discussions qui peuvent s'élever sur la grâce, à la doctrine de la

providence de Dieu sur chaque individu et à son concours

Et quiconque a pour Dieu une vénération pieuse, sans s'arrêter à toutes ces questions et ces arguties inextricables, attendra tout de la puissance infinie de Dieu et de sa vigilance, et dans l'ordre moral et dans l'ordre physique. 7. Il se gardera bien pourtant de négliger les moyens et les motifs que Dieu lui fournit pour se corriger, ou il en fera un saint usage et s'en glorifiera comme de ses propres mérites (1). Donc :

Rép. 1. D. C'est en vain et contre l'autorité positive de l'Ecriture que ces docteurs ont fait cette observation, C. avec justice, iV. Car, de l'aveu même des rationalistes (2), les écrivains du Nouveau-Testament, i j. moins, enseignent que les chrétiens doivent attribuer et à Dieu lui-même, et à Jésus- Christ (3), et à son Esprit (4) , et au Saint-Esprit (ils distinguent

(1) Tel Wegscheider, §152.

(2) L'auteur que nous venons de citer, parlant, § 148, de la doctrine de la Bible sur la grâce , dit : « Dieu a décrété d'aider les hommes à acquérir le » salut que le Christ leur offre; ainsi que l'attestent les écrivains sacrés, qui » l'attribuent à une faveur et une grâce spéciale. »

(3) II Thess., Il, 16 et 15, III, 3-5.

(4) Rom., VIII, 9; Gai., IV, G; Philipp., I, 19, II, 2 et 13; 1 Cor., 111, 16 Coloss., VI, 19, XII, 6; Rom., XII, 3 et suiv.

celui-ci de l'Esprit du Christ) divers effets salutaires qu'ils répandent dans leurs esprits : d 'abord la connaissance de la religion et le désir de la pratiquer (1); ensuite un changement d'esprit adapté aux préceptes de l'Evangile (2) ; puis une persévérance remarquable dans la foi de l'Evangile et la pratique de la vertu (3) ; enfin chacune des vertus et des mouvements pieux (4) , de même aussi que certaines qualités jointes parfois au baptême (5), ou qui le précèdent (6). C'est donc à tort, et contrairement à la vérité, que ces hommes ont fait observer que les opérations immédiates et surnaturelles de la grâce ne sont ni promises dans les saintes Ecritures, ni nécessaires. Et si nos adversaires rapportent ces choses-là aux expressions immédiates et surnaturelles, assurément on ne les trouve pas dans les Ecritures, comme on n'y trouve pas non plus les mots médiates et naturelles, dont ils se servent pourtant. Or, il s'agit ici, non pas des formules exprimant la chose, mais bien de la chose elle-même» Mais il est indigne , il est contraire aux règles de la dialectique, de passer des formules à la chose. Les preuves que nous avons tirées des Ecritures pour venger le dogme catholique, détruisent en outre les raisons de ces précepteurs de mensonge, savoir, « que Dieu conduit tout à » bonne fin par les lois de la nature, et que les opérations de la » grâce ne sont pas si remarquables que nous ne puissions les » connaître et les comprendre d'une manière certaine. » Car le dogme est très-clairement établi, ce qui nous suffit pour le moment.

Rép. 2. N. Les opérations de la grâce, d'après la doctrine catholique, sont singulièrement profitables à la liberté et au zèle de l'homme, puisqu'elles les perfectionnent. Car si on considère les opérations de la grâce, en tant qu'elles élèvent les facultés naturelles de l'homme à un ordre surnaturel, et qu'elles les rendent aptes à produire les actes surnaturels qui

(1) Jean, VI, 44; Act., XVI, 14; I Cor., I, 4-6; XII, 3; II Cor., IV, 6; Eph., I, 17 et suiv.; Phil., I, 3-6.

(2) Jean, III, 5; I Cor.,' VI, ll;Ephés., II, 5; Phil., II, 13; Tim., II, 25; Tit., ni, 4-6.

(3) I Cor., I, 8, III, 6, VI, 19; II Cor., 1, 21; Ephés., III, 16 suiv.; Phil., 1, 9- Col., I, 10; I Thess., V, 23; II Tim., I, 14; 1 Pierre, V, 10.

(4) Gai., V, 22 suiv.; I Pierre, I, 22, IV, 14; Rom., VIII, 26; Eph., V, 18 suiv.

(5) Jean, III, 5; Act., XIX, 5-6; Ephés., V, 26; Tit., III, 5.

(6) Act., X, 47.

rie sont pas du domaine des forces humaines, mais qui doivent être le résultat d'un instinct et d'une influence divine, il va de soi qu'elles ne leur enlèvent rien, qu'elles leur donnent quelque chose, au contraire, que la liberté et l'application des hommes n'avaient pas par elles-mêmes, ni ne pouvaient avoir. Et si l'on considère les opérations de la grâce , en tant qu'elles sont médicinales et qu'elles parent aux obstacles que la faiblesse et l'infirmité de la nature humaine mettent à l'exécution du bien, tel que les tentations et les mouvements déréglés de l'âme, tout le monde voit qu'elles perfectionnent singulièrement la liberté et l'application des hommes , comme nous le démontrerons parfaitement plus bas. Quant à ce que nos adversaires ajoutent relativement aux rêves des mystiques et de Dieu auteur du péché, nous les renvoyons aux luthériens et aux calvinistes, que cela regarde.

Rép. 3. N. Comme on le voit par la réponse que nous avons faite un peu plus haut à l'objection des pélagiens.

Rép. 4. D. Je distingue aussi les suivantes. En obéissant à son esprit privé contre la révélation divine, C. en la conservant encore, N. Le système rationaliste est, en effet, entièrement opposé à la révélation divine, qui le combat dans toute son étendue. C'est, en effet, absolument la même chose que si quelqu'un voulait se forger une religion au gré de ses désirs. Ces principes posés, il est absurde de parler encore de religion chrétienne bien entendue, puisque, dans la pensée de ces genslà, l'intelligence parfaite de la religion chrétienne n'est autre chose que la destruction complète de cette même religion. Pelage et ses disciples n'avaient pas été jusque-là. Ce que ces rationalistes ajoutent relativement à la vraie piété est vraiment ridicule. Quelle vraie piété peut-il y avoir sans la foi, sans la grâce , sans la révélation ? Quelle vraie piété peut-on attendre de ceux « qui pensent que la puissance et l'action salutaire de » Dieu est immédiate dans l'ordre moral et l'ordre physique? » Jésus-Christ est-il donc venu en ce monde pour reproduire en lui le type physique et moral, d'après lequel les rationalistes doivent ne pas négliger de profiter des moyens et des motifs qu'ils ont de réformer leur esprit? Voilà jusqu'où en sont venus les protestants !

PROPOSITION II

L'homme tombé a un besoin absolu de la grâce de Dieu, soit pou?" connaître toutes les vérités de l'ordre naturel, soit pour accomplir la loi dans toute son étendue, soit enfin pour vaincre les tentations graves»

Cette proposition, que saint Augustin a soutenue contre les pélagiens, touche dans toutes ses parties à la foi catholique. Pelage nia en effet, ainsi que nous l'avons précédemment fait remarquer, que Dieu eût enrichi le premier homme de l'intégrité de nature, et comme, par suite, il admettait que la nature n'avait pas été corrompue par le péché originel, il en concluait que ses descendants pouvaient tout aussi bien, soit connaître ce qui est vrai, soit faire le bien et vaincre les difficultés qu'ils rencontrent, ainsi que put le faire Adam lui-même, qui sortait immédiatement des mains de Dieu.

Or, nous savons, par la doctrine catholique sur le péché originel et ses effets, que nos premiers parents reçurent de Dieu l'intégrité de nature avec la justice originelle, et qu'ils la perdirent par le péché, et qu'Adam tout entier, ce sont les expressions du concile de Trente , fut détérioré dans son âme et dans son corps par la prévarication dont il se rendit coupable (1). Mais cette détérioration opérée dans Adam comprend l'ignorance de l'intellect, l'inclination au mal de la part de la volonté, et la concupiscence qui suit l'union de lame et du corps. L'homme est donc incapable de faire les trois choses que nous venons d'énumérer, si la grâce médicinale de Jésus- Christ ne guérit pas les blessures que le péché lui fait.

Mais nous ferons observer, pour plus de clarté, qu'il s'agit, dans la présente proposition, î. de la seule substance de l'œuvre morale, selon le langage de l'école, et non du mode, ou de X œuvre surnaturelle, ou salutoire, et que, par conséquent, il est question de la nécessité de la grâce, qui, il est vrai, est surnaturelle (ratione sut) par elle-même, mais qui ne l'est pas (ratione modi) quant au mode ou h la fin. Il faut le concours absolu de l'un et de l'autre pour constituer la grâce surnaturelle proprement dite. Mais cette vocation première de tous les hommes a lieu en même temps que i'illuminatioii

(1) Gonc. Trente, sess. V, e&3. i»

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