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578 TRAITÉ DE LA GRACE. I. PART. CHAP . IVc
par de curieuses investigations, et peut-être ces investigations ne se feraient-elles qu'au détriment de la grâce pour laquelle on combat. Mais comme l'Eglise n'a rien défini sur ce point, chacun peut embrasser le sentiment qui lui paraît le plus propre à réfuter les objections des novateurs et des jansénistes (1). Il en résultera que les catholiques, plus intimement unis, n'auront plus qu'un cœur et qu'une voix, et que, unissant ensemble leurs forces et leurs cœurs, ils pourront combattre avec plus de succès les combats du Seigneur contre les nombreux et terribles ennemis de la foi, qui, chaque jour, surgissent pour ruiner, s'il était possible, l'Eglise que Dieu a acquise au prix de son sang.
Certes, les thomistes ne sauraient être soupçonnés de calvinisme, les augustiniens de jansénisme, non plus que les congruistes de semi-pélagianisme, car si leurs systèmes étaient infectés d'une semblable souillure, non-seulement l'Eglise ne les recommanderait pas, mais elle les repousserait même avec énergie loin d'elle. Or, les pontifes romains les ont vantés plus d'une fois, de même que leurs travaux. Nous nous contenterons, parmi toutes les pièces que nous pourrions citer à l'appui de cette assertion, de rapporter les paroles de la constitution que Clément XII publia le 2 octobre 1733, et qui prouvent admirablement tout ce que nous avons dit jusque-là. Donc, dans cette constitution, qui commence par ces mots : Apostolicœ providentiœ, après avoir fait mention de la constitution Unigenitus, le pontife romain poursuit en ces termes : « Notre » sollicitude paternelle est vivement affligée en voyant qu'il » est encore certains esprits qui ne sont pas suffisamment » débarrassés des ténèbres que certains enfants de discorde » avaient répandues, et que la plupart, emportés par une
(1) De là Albertini, ordr. prêch., de la Grâce, Acroasi XIV, n. 15 et 16: « Quoique, dit-il, l'issue des congrégations de auxiliis n'ait eu (il faut l'avouer » naïvement) aucun résultat, il en résulte néanmoins que la foi n'est point » intéressée dans ces discussions, et que tout est indifférent... Le respect que » je dois à des théologiens qui n'ont point été condamnés , mon amour filial » pour l'Eglise, qui permet à chacun de défendre son opinion, l'amour de la » vérité, qui doit surtout être chère au cœur du théologien, et airtout le mau- » vais esprit des jansénistes, me portent à penser qu'ils ne doivent rien voir » de changé parmi nous, relativement à l'antique foi de l'Eglise , et que le » siège apostolique ne favorise pas le semi-pélagianisme, mais qu'il tolère les » opinions de l'école, qui, si on les examine attentivement, conservent à la fois » et expliquent heureusement la nécessité et la puissance de la grâce, de môme » que les droits de notre libre arbitre (ce qui déplaît fort aux jansénistes). »
opiniâtreté intolérable, prétendent que la censure de la constitution désignée plus haut condamne la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas sur l'efficacité de la grâce divine. Donc, pour ne rien négliger de ce qu'exige la charité, afin de ramener dans la voie du devoir ceux qui s'en
écartent, à tous et chacun des fidèles en vertu de la
sainte obéissance, nous prescrivons et nous ordonnons, sous les peines canoniques, que, soit qu'ils discutent, soit qu'ils enseignent, soit dans les écoles, soit dans les sermons publics, qu'ils soient écrits ou imprimés, ou de quelque autre manière que ce soit, de ne pas défendre ou énoncer des propositions qui puissent accréditer ou propager les calomnies des novateurs que nous avons signalées précédemment. Plein de l'esprit qui animait nos prédécesseurs, nous ne voulons pas que les louanges que nous avons décernées ou qu'ils ont adressées à l'école thomiste , et que nous approuvons, que nous confirmons par un nouveau jugement, préjudicient en rien aux autres écoles catholiques et qui ne procèdent pas de la même manière pour expliquer l'efficacité de la grâce divine, et qui ont bien mérité aussi de ce saint-siége; ils peuvent continuer de défendre les opinions qu'ils ont soutenues sur ce point, librement et publiquement, même dans cette illustre ville, et qu'ils y ont enseignées. Nous devons favoriser et fortifier, entre les enfants de l'Eglise, la paix que le Seigneur nous commande d'aimer avec la vérité, et c'est l'objet de tous nos soins, afin que toutes les écoles étant unies, quoique divisées d'opinions, on puisse opposer aux embûches de l'erreur un rempart plus puissant. »
ARTICLE III
De la grâce suffisante.
La grâce suffisante, de l'avis de tous les catholiques, est celle qui fournit à l'homme des forces réelles et parfaitement complètes pour faire une bonne œuvre, et cela relativement aux circonstances dans lesquelles il se trouve. La première est celle qui confère immédiatement le pouvoir ou la faculté d'agir ; la dernière , qui ne fournit cette faculté que par l'intermédiaire de la prière et de l'aumôme, etc., d'après les paroles très-connues de saint Augustin, consacrées par le concile
vie Trente : « Dieu ne commande pas l'impossible, mais, en y commandant, il vous avertit de faire ce que vous pouvez et » de demander ce que vous ne pouvez pas faire, et il vous » aide pour que vous puissiez le faire (1). » La raison pour laquelle on l'appelle suffisante , c'est parce qu'elle ne procure pas, comme la grâce efficace, l'effet pour lequel elle est donnée, soit parce que la volonté de l'homme y résiste, c'està-dire par la faute de l'homme. Outre les novateurs, les jansénistes enseignent, ainsi que nous l'avons dit précédemment, que l'on ne doit admettre aucune grâce suffisante , bien qu'ils se servent de mots couverts pour tromper. Car, lorsqu'ils recommandent la petite grâce, que parfois ils appellent suffisante, ils ne désignent en effet que la grâce suffisante, grâce qui est telle, d'après leur manière de s'exprimer, absolument, et non relativement aux circonstances du sujet, et que par conséquent ils admettent la grâce suffisante de nom , tout en la rejetant réellement (2). Pour réfuter cette erreur, nous disons en conséquence :
(1) Sess. VI, c. u.
(2) Voy. Deschamps, qui, Hérés. jansén., liv. 1, diss. 8, de la Grâce suffisante, cl, prouve que Jansénius rejette toute grâce suffisante. Jansénius intitule le c. 3, liv. III, de la Grâce du Sauveur, la grâce suffisante est quelque chose de monstrueux. Deschamps démontre, ibid., c 2, que Jansénius a puisé cette doctrine chez les hérétiques modernes. Il établit, c. 5, que les arguments par lesquels Jansénius s'efforce de prouver que toutes les grâces produisent leur effet dans cet état, ont été puisées chez les hérétiques. Parfois, néanmoins, Jansénius ne dédaigne pas, non plus que ses assècles, d'appeler suffisante la ■petite grâce qu'ils admettent, non pas parce qu'elle suffit réellement pour agir, mais seulement pour défendre les jansénistes contre les armes de leurs adversaires, quoique, par une injure souveraine, quelques-uns d'entre eux l'appellent la grâce suffisante dans le sens des thomistes. C'est pourquoi quelques professeurs de Douai écrivaient à Arnaud : « La grâce suffisante » des thomistes est comme une nuée dans le sein de laquelle sont enveloppés » les mystères de la grâce. Si elle est insuffisante pour agir, elle nous suffit » au moins pour nous défendre des armes de nos adversaires. » Et D. de Ligny, épît. 5, august., écrite l'an 1690 : « 11 est nécessaire, dit-il, de se servir » du mot de grâce suffisante, dans le sens des thomistes, pour échapper à la » violence de cette société qui est sans pitié. » Voici ses paroles : « Je suis » persuadé que la grâce suffisante des thomistes est une sottise; cependant il » me semble, comme vous l'enseignez vous-même (savoir, Arnaud, auquel il » écrit), qu'il est nécessaire de se servir de ce mot de grâce suffisante, au sens » des thomistes, pour éviter la persécution de la société vindicative. » Voy. le Véritable esprit des nouveaux disciples de saint Augustin, Bruxelles, 170f>s t. 1, 9e lettr., p. 228 et suiv., où l'on trouve plusieurs autres documents semblables. Voy. lettr. 8 du R. P. Daniel au R. P. Alexandre.
PROPOSITION
llhommc reçoit dans ïétat présent une grâce purement et véritablement suffisante , qui lui confère, relativement aux circonstances présentes , la faculté réelle et positive de faire de bonnes œuvres, et la résistance de la volonté la rend inutile.
Nous avons dit dans l'état présent, savoir, dans l'état de nature corrompue, l'homme reçoit Une grâce purement et véritablement suffisante ; car les jansénistes reconnaissent que les anges, comme l'homme innocent, reçurent cette grâce (1). Et quand nous parlons de cette grâce, sous ce nom nous désignons la grâce suffisante d'une manière prochaine ou éloignée. C'est aussi ce que nous voulons qu'on entende de celles dont nous parlerons plus tard.
Cette proposition est de foi, comme on le voit par les propositions contradictoires qui ont été condamnées comme hérétiques dans le sens de Jansénius, et dont voici la première : « Il est quelques préceptes de Dieu que l'homme juste ne peut » pas observer avec les forces qu'il a présentement, quoiqu'il » le veuille et qu'il s'efforce de le faire, et il lui manque aussi » la grâce qui lui en rend l'exécution possible. » Mais la grâce qui rend les préceptes divins possibles, et que pourtant les justes n'observent pas, est une grâce purement et véritablement suffisante; donc il est de foi que Dieu donne cette grâce dans l'état présent. L'autre proposition de Jansénius est celleci : « On ne résiste jamais à la grâce intérieure dans l'état de » nature tombée. » Il est par conséquent de foi que Dieu donne, dans l'état présent, une grâce à laquelle on résiste; or, telle est la grâce purement et véritablement suffisante. Donc :
Or, que ces deux propositions de Jansénius aient été justement et légitimement condamnées comme hérétiques, et que par conséquent il y ait dans l'état présent des grâces purement et véritablement suffisantes, voici d'abord comment nous le prouvons par l'Ecriture; Is., Y, Dieu tient le langage suivant ; « Jugez entre ma vigne et moi; qu'ai-je du faire de plus pour » ma vigne et que je n'ai point fait? Est-ce que je lui ai fait » tort en m'attendant qu'elle me produisît de bons fruits, » pendant qu'elle ne m'en a produit que de mauvais. » Jésus-
(1) Voy. Tricassin., De indifferenti, etc., part. II, sect, 53.
Christ, Matth., XXIII, 37, apostrophait ainsi Jérusalem : « Jé- » rusalem î Jérusalem ! combien de fois ai-je voulu réunir tes » enfants comme une poule réunit ses poussins sous ses ailes, » et tu n'as pas voulu. » Enfin saint Etienne, blâmant l'incréy> dulité et la dureté des Juifs, Act., VII, 51 : « Vous, dit-il, » vous avez toujours résisté au Saint-Esprit. » De ces textes nous argumentons comme il suit : Là il existe une grâce purement et véritablement suffisante, où Dieu confesse qu'il a accordé des secours au moyen desquels les hommes pouvaient et devaient, s'ils en eussent fait un saint usage, faire et opérer des œuvres bonnes et salutaires, et qui n'ont pas produit leur effet par la faute morale ou par la résistance de ceux qui les reçurent, et que Dieu blâme sévèrement pour cela seul; or... donc :
Nous joignons à l'autorité de l'Ecriture celle de saint Augustin, et, parmi les passages presque innombrables que nous pourrions puiser dans ses écrits, nous nous bornerons à en citer un ou deux. Voici ce qu'il dit, liv. LXXXIII des Questions : « Tous ceux qui furent invités au banquet dont » parle le Seigneur, dans l'Evangile, ne voulurent pas y » venir, et ceux qui y vinrent n'auraient pas pu y venir s'ils » n'avaient pas été appelés. C'est pourquoi ceux qui y vinrent » ne doivent pas s'attribuer d'y être venus étant invités, non » plus que ceux qui ne voulurent pas y venir ne doivent pas » l'attribuer à d'autres, mais bien à eux seuls, parce qu'ils » étaient invités à y venir librement... En conséquence, bien » que chacun s'attribue qu'il y vient étant invité (1), il ne » peut pourtant pas s'attribuer son invitation. Mais celui qui, » étant invité, ne vient pas, comme son invitation n'était » point la récompense d'un mérite, ainsi il commence de mé- » riter le châtiment, puisque, élant invité, il a négligé d'y » venir (2). » Liv. de tEsp. et de la lett., parlant des infidèles qui ne croient point à l'Evangile , il dit : « Ils éprouve- » ront, dans les supplices, la puissance de celui dont ils mé- » prisèrent la miséricorde dans ses dons (3). » Le saint docteur
(1) Que l'on observe ici, en passant, que saint Augustin n'est point opposé à ce que quelqu'un s'attribue le cons ntement qu'il donne à la grâce, et qu'il ne pense pas que les paroles de l'Apôtre : « Qa'avez-vous, que vous n'ayez » reçu ? » soient contraires à ce consentement libre.
(2) Qacst. 68, n. 5.
nie en outre formellement que toute grâce soit efficace, disant : « Mais si cette vocation produit si efficacement la bonne » volonté que quiconque est appelé à suivre, comment seront » vraies ces paroles : Il y en a beaucoup d'appelés et peu » d'élus (1)? » Il enseigne constamment, et en une foule d'endroits, la même chose (2) .
Le concile de Trente n'enseigne pas moins formellement la même doctrine,- disant : ce Personne (ne doit) se servir de cette » expression condamnée sous peine d'anathème : Il est impos- » sible à l'homme justifié d'observer les commandements de » Dieu. Car Dieu ne commande pas l'impossible, etc. (3). » Donc, d'après le concile, tous les hommes ont relativement les grâces qui leur sont nécessaires pour observer les préceptes divins. Mais il est plusieurs justes qui ne les observent pas et qui déchoient de la justice. Donc elles ne sont pas efficaces pour ceux qui les reçoivent et qui pèchent, et elles ne sont que purement et véritablement suffisantes. C'est ce qu'avait déjà déclaré le concile d'Orange II, can. 21, avec lequel s'accorde le concile de Trente. Enfin, c'est à cela qu'ont trait les propositions condamnées dans Quesnel, savoir, 9 : « La grâce de » Jésus-Christ est une grâce souveraine; sans elle, nous ne » pouvons jamais confesser Jésus-Christ, et, avec elle, nous y> ne le renions jamais; » et 11 : « La grâce est l'opération » de la main du Dieu tout-puissant, que rien ne peut entraver » ou retarder; » et plusieurs autres semblables qui ont le même sens, bien qu'elles soient exprimées différemment (4).
On le démontre aussi par une raison théologique invincible. Dieu, en effet, comme nous l'avons démontré en son lieu (5), veut véritablement et sincèrement, dans l'état présent, le salut de tous les hommes et l'observation de tous ses préceptes ;
(1) A Simptic, liv. I, quest. 2, n. 13.
(2) Voy. Tricass., de l'Arb. indiff., etc., p. II, sect. 53, où il démontre, au moyen d'une foule de passages du saint docteur, qu'il parle de la grâce intérieure et médicinale, à laquelle on résiste souvent. C'est aussi ce qu'a fait le Père Deschamps, ouvr, cit., liv. III, diss. 8, c. 1 et suiv., et il combat aussi solidement que clairement toutes les subtilités de Jansénius.
(3) Sess. VI, c. 11.
(4) Voy. sur ces propositions le P. Fontaine, ouvr. cit., SS. D. N. Clément pape XI, constit. Unigenitus, défendus théologiquement, 1. 1, p. 154 et suiv., où il les réfute parfaitement en démontrant qu'elles sont hérétiques, qu'elles sont aussi contraires à l'Ecriture qu'à l'autorité des Pères, surtout de saint Augustin, qu'aux définitions des conciles.
(5) Traité de Dieu créât., n. 460 et suiv.
donc il fournit tous les moyens nécessaires pour atteindre l'une et l'autre fin. Mais il en est beaucoup, malgré cela, qui pèchent tous les jours et qui périssent; donc, souvent ces secours ne sont pas efficaces, et ces secours ou ces grâces ne sont souvent que suffisants (1); ou, ce qui revient au même, Dieu accorde aux hommes, dans l'état présent, une grâce purement et véritablement suffisante, etc., ainsi que nous nous étions proposé de le prouver.
Objections.
1. Obj. 1 . Outre que les Ecritures ne font nulle part mention de cette grâce suffisante, 2. elles l'excluent même clairement dans les passages où elles exaltent la force de la volonté et de la toute-puissance de Dieu : « La parole qui sortira de ma » bouche, dit le Seigneur, dans Isaïe, LV, 11, ne reviendra » pas sans fruit vers moi, mais elle fera tout ce que j'aurai » voulu. » Et Ps. 113, 3 : « Notre Dieu est dans le ciel, tout » ce qu'il a voulu il l'a fait. » Rom., IX, 19 : « Qui a résisté » à sa volonté? » dit l'Apôtre; et il avait dit peu auparavant au nom du Seigneur, 1 5 et 1 6 : « Je ferai miséricorde à qui » il me plaira de faire miséricorde, et j'aurai pitié de qui il » me plaira d'avoir pitié. Gela ne dépend donc ni de celui qui » veut ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséri- » corde. » 3. Aussi Jésus-Christ dit-il, Jean, VI, 45 : « Qui- * conque a entendu de la bouche de mon Père et a appris de » lui vient à moi. » Saint Augustin, expliquant ces paroles : « Que signifie cela, se demande- 1— il, quiconque a entendu de » la bouche du Père et appris de lui vient à moi, si ce n'est, » il n'est personne qui entende de la bouche du Père et qui » apprenne de lui qui ne vienne à moi? Car si tous ceux qui » entendent de la bouche du Père et apprennent de lui » viennent à moi, assurément quiconque ne vient pas n'a ni » entendu ni appris de lui, car s'il avait entendu, et appris, » il fût venu (2) . » Donc il n'y a pas de grâce purement suffisante , puisqu'il n'est personne qui résiste à la vocation véritable et intérieure.
(1) Voy. les auteurs cités , de même que le P. Daniel , Traité théologique touchant l'efficacité de la grâce , qui se trouve dans le Recueil de divers ouvrages philosophiques, théologiques, etc., par le révérend P. Daniel, de la compagnie de Jésus, Paris, 1724, t II.
(2) Liv. de la Pre'dest. des saints, c. 8, n. 13.
Re'p. 1 . D. On ne trouve nulle part, dans l'Ecriture, le mot de grâce suffisante, non plus que celui de grâce efficace, C. il n'y est pas fait mention de la chose signifiée par ce mot , N. Les passages de l'Ecriture que nous avons cités le démontrent surabondamment.
Bép. 2. N. Nous avons déjà fait observer précédemment, en effet, que nos adversaires confondent deux choses qu'il faut distinguer, savoir, la force et l'efficacité de la toute-puissance et de la volonté' de Dieu , et la force et l'efficacité de la grâce. Lorsque la toute-puissance ou la volonté de Dieu décrète quelque chose, personne, assurément, n'y résiste et ne peut y résister. Car sa toute-puissance et sa volonté lui fournissent tant de moyens pour atteindre le but qu'il se propose absolument, qu'il est impossible qu'il ne l'atteigne pas. Mais on ne peut pas en dire autant de la grâce , que l'homme peut toujours rejeter, ou à laquelle il peut refuser son assentiment. Aussi, d'après saint Augustin, quand Dieu veut absolument convertir quelqu'un, il lui choisit et lui confère une grâce telle qu'il prévoit , par sa science infinie , qu'il donnera librement et certainement son assentiment à cette grâce. C'est-àdire qu'il l'appelle comme il sait qu'il lui convient, pour qu'il ne refuse pas de répondre à son appel. C'est là uniquement ce que prouvent les passages de Ecritures qu'on nous objecte, et où il est toujours question de la toute -puissance et de la volonté de Dieu, et non des secours ou des grâces dont se sert la toute-puissance divine, ou, ce qui revient au même, la volonté divine pour obtenir la conversion qu'elle veut efficacement. Pour atteindre leur but, nos adversaires devraient donc démontrer que Dieu veut toujours absolument ou la conversion ou l'observation des préceptes. Mais comment pourraient-ils le faire, si Dieu se plaint presque à chaque page de l'Ecriture de la malice des hommes , de leur résistance , de leur dureté, toutes choses qui sont autant d'obstacles à sa volonté, et qui font qu'il les menace de peines et de châtiments éternels? Et ce sont là autant de preuves invincibles que Dieu ne veut pas toujours absolument que quelqu'un se sauve, et que par conséquent il confère aux hommes des grâces auxquelles ils peuvent résister s'ils le veulent; autrement, Dieu dissimulerait sa volonté et il ne parlerait pas sérieusement, ou il punirait les hommes qui auraient péché sans qu'il y eut de leur faute, toutes choses absurdes. On voit par là qu'il faut,
pour répondre à tous les textes objectés, dist. le Verbe de Dieu fera tout ce que Dieu veut, ou personne ne résiste à la volonté de Dieu, etc., lorsqu'il veut ou qu'il décrète absolument quelque chose , et cela par des moyens propres à le produire, conc. s'il ne le veut et ne se le propose pas ainsi, N.
Rép. 3. D. Celui-là vient qui a entendu et qui a appris, c'est-à-dire qui a donné son assentiment, C. qui a seulement entendu, mais qui n'a pas appris ou qui a refusé son assentiment, N. Il en est, en effet, plusieurs qui entendent mais qui n'apprennent pas, non pas que cela vienne de celui qui parle, mais bien de ceux qui entendent et qui ne veulent pas entendre pour bien agir (1). Aussi Théophylacte rend-il le mot a appris par a cru. Saint Augustin parle dans le même sens, savoir, de la grâce efficace ou prise reduplicativè , selon le langage des écoles. De là nous nions la conséq. Car si personne ne résistait à la vocation réelle et intérieure , Dieu n'aurait pas dit, Prov., I, 24 : ce Je vous ai appelés et vous avez résisté; » ou, Is., LXV, 12 : « Parce que je vous ai appelés et que vous » n'avez pas répondu, j'ai parlé et vous n'avez point en- » tendu... et vous avez cheâi ce que je ne voulais pas. »
Inst. 1. Saint Augustin explique de la grâce efficace les paroles de Jésus-Christ , saint Jean , VI : « Personne ne peut » venir à moi, à moins que mon Père... ne l'attire (2). » Donc, comme personne ne peut venir sans la grâce efficace, il est évident qu'il n'existe aucune grâce suffisante qui donne le plein pouvoir d'agir. 2. En effet, « si Dieu a pitié de nous, » nous le voulons nous-mêmes, » comme le dit le même saint (3). Mais Dieu a pitié de quelqu'un en lui accordant la grâce, parce qu'il veut le sauver ; mais, d'après le même saint, jamais on ne résiste à la volonté que Dieu a de sauver l'homme, car voici ce qu'il dit : « L'arbitre des hommes ne » lui résiste pas lorsqu'il veut sauver quelqu'un (4). » Donc :
Rép. 1. D. conséq. Personne ne peut venir s'il n'est efficacement attiré, ou s'il n'est attiré dans la prévision qu'il consentira, C. personne ne peut absolument ou simplement venir s'il n'est ainsi attiré, N. Je nie par conséquent aussi
(1) Ps. 35, 4.
(2) Traité 26, sur saint Jean, n. 2 et suîv.
(3) A Simplic, liv. i, q. % n. 12.
(4) Liv. Correct, et grâce, c. 14, n. 43.
la coriséquence. On voit, par ce qui précède, ce qu'il faut répondre (1).
Rép. 2. D. Si Dieu a pitié de lui, comme il sait qu'il lui convient pour qu'il ne se montre pas sourd à son appel, C. autrement, N.
Rép. 3. D. A la volonté absolue que Dieu a de sauver l'homme, d'après ce que nous avons dit, C. conditionnelle, N. Car voici en quels termes le même saint parle de cette volonté conditionnelle : « Dieu miséricordieux voulant délivrer les » hommes de cette mort, c'est-à-dire des supplices éternels, » s'ils ne sont pas leurs propres ennemis et s'ils ne résistent » pas à la miséricorde de leur Créateur (2) . »
II. Obj. Cette doctrine de la grâce suffisante, pour l'état présent de l'homme, est contraire à la théorie de saint Augustin, formulée surtout par lui dans le liv. de la Corr. et de la grâce. Le saint docteur pose en eifet, comme une chose certaine, 1 . qu'il y a une grâce différente entre la grâce de l'état de nature innocente et de nature tombée; de sorte que, dans l'état de nature innocente, Dieu conférait la grâce suffisante, grâce que l'homme pouvait repousser, comme il la repoussa réellement; pendant que, dans l'état de nature tombée, il confère la grâce efficace, ou une grâce bien plus puissante, que l'on ne peut en aucune façon repousser. 2. C'est par conséquent de là que vient la distinction d'un double secours, distinction qui est la clef réelle, unique de la doctrine de saint Augustin : « II faut distinguer, dit-il , les secours mêmes. Il » est un secours sans lequel on ne fait rien, et il est un autre » secours par lequel on fait quelque chose. Car, sans aliments, » nous ne pouvons pas vivre. Pourtant les aliments ne font
(1) Pour mieux faire connaître la pensée du saint docteur, il nous suffira de citer ce qu'il dit dans le même endroit. Or, voici comment il s'exprime, n. 4 : « Gardez-vous de penser que vous êtes attirés malgré vous ; l'esprit est » attiré par l'amour... Gomment crois-je par la volonté, si je suis attiré? » Pour moi, je dis : C'est peu d'être attiré par la volonté, vous le serez aussi » par la volupté. Qu'est-ce que être attiré par la volupté ? Délectez-vous dans » le Seigneur, et il vous donnera ce que lui demande votre cœur. » Et un peu plus loin : « Donnez-moi quelqu'un qui aime, et il sentira ce que je dis. » Donnez-moi quelqu'un qui désire, quelqu'un qui ait faim, donnez-moi quel- » qu'un qui erre dans cette solitude et qui ait soif, qui soupire après les » sources éternelles, donnez-moi un tel homme , et il me comprendra. Mais » si celui auquel je parle est froid, il ne me comprends pas. » Enfin il conclut, n. 7 : « Voyez comment le Père attire ! il délecte , en instruisant, sans imposer » de nécessité. »
(2) Liv. Manière d'instr. les ignor., c. 25, n. 56.
» pas vivre celui qui veut mourir. Donc le secours des ali- » ments est le moyen sans lequel il ne se fait pas que nous v vivions, mais non le secours par lequel il se fait que nous » vivions. Mais si Dieu vient à donner à l'homme la véritable » béatitude, il est bientôt bienheureux. Car ce n'est pas seule- » ment le secours sans lequel il ne se fait pas, mais c'est » encore le secours par lequel il se fait, pour lequel il est » donné. C'est pourquoi ce secours est celui par lequel il se
» fait, et sans lequel il ne se fait pas C'est pourquoi le
» premier homme reçut le secours de persévérance, non
» pas le secours quo, par lequel il persévérerait, mais le » secours sans lequel il ne pourrait pas persévérer par le libre » arbitre. Quant aux saints qui sont prédestinés par la grâce » à régner avec Dieu, ce n'est pas ce secours qu'ils reçoivent; » le secours que Dieu leur accorde est tel qu'ils reçoivent en
» même temps le don de persévérance Donc, pour que
» l'homme reçût ce don, c'est-à-dire la persévérance dans le » bien, et qu'il lui fût loisible de persévérer ou de ne pas per- » sévérer, les forces de sa volonté ne devaient être altérées » par aucun péché, et il devait pouvoir, sans aucun secours » autre, résister aux attaques de la concupiscence. Pendant » que, maintenant qu'il a perdu cette grande liberté par le
» péché, sa faiblesse a besoin de secours plus puissants La
» volonté humaine a donc reçu un secours tel, que la grâce » divine lui imprime une impulsion inévitable et invin- » cible (1). » Donc :
Rép. N. A. La théorie de saint Augustin, c'est en effet que l'homme tombé et infirme a été guéri par la grâce médicinale du Sauveur (2), il a été rétabli dans le premier état d'où il était tombé (3) ; l'image de Dieu a été rétablie telle qu'elle était en nous lorsque nous fûmes créés (4) , ainsi qu'il l'inculque si souvent. Mais, de l'aveu même de nos adversaires, le premier homme, ou l'homme innocent, jouissait de la liberté d'indifférence, il jouissait aussi des grâces indifférentes; donc,
(1) G. 12, n. 34, 37 et 38; Jansénius et ses asseoies, de même que ceux de Calvin, tressaillent ici de joie.
(2) Cité de Dieu, liv. XIV, c. 2, n. 2 : « La nature, qui avait été dépravée » et viciée, dit-il, a été guérie et corrigée. »
(3) Rétract., liv. 1, c. 9, n. 2.
(4) Liv. de l'Esp. et de lalettr., c. 27, c. 47. Voy. les autres dans Tricass., <iuv. cit., part. II, sect. 21.
d'après la doctrine de saint Augustin, l'homme tombé doit nécessairement jouir de la même liberté d'indifférence et des mêmes grâces.
Cependant, comme l'homme innocent était dans une intégrité absolue de nature , et que , par suite , il avait une pleine liberté pour faire le bien et pour persévérer dans l'état où Dieu l'avait placé, il s'ensuit qu'il n'avait besoin, pour faire des actes salutaires, que de la grâce d * illustration pour l'exciter à faire ces actes. Comme l'homme tombé, au contraire, a perdu par le péché cette intégrité de nature et cette vigueur, et qu'il est devenu infirme, et qu'il est pressé par de violentes tentations intérieures et extérieures qui l'empêchent de vouloir le bien qu'il connaît et de s'y attacher, la seule grâce d'illustration ne suffirait donc pas à lui faire recouvrer cette plénitude de liberté qu'il a perdue, et dont jouissait l'homme parfait. Donc, pour recouvrer cette intégrité, pour qu'elle soit dans son état naturel et primitif, ou pour acquérir cette plénitude de liberté, il a besoin de la grâce d'inspiration ou de courage, de force et de vigueur, au moyen de laquelle il puisse surmonter et vaincre tous les obstacles intérieurs et extérieurs. Or, c'est cette grâce que Jésus-Christ a méritée à l'homme tombé, et c'est cette grâce de santé ou de volonté, comme on l'appelle, qui est plus puissante et plus forte que la grâce d'illustration, que saint Augustin défend et établit contre les pélagiens dans le liv. cit. Il va même plus loin, car, discutant contre les moines d'Adrumète, son unique but est d'exalter et de recommander cette grâce de santé que l'homme tient des mérites de Jésus-Christ, préférablement à la grâce d'illustration dont jouissait l'homme innocent. Or, parmi toutes les autres différences, il signale celle-ci : c'est que cette grâce ne donnait au premier homme que la possibilité ou la puissance de persévérance, pendant que celle-ci donne la persévérance même, comme on le voit pour les prédestinés, qui l'eurent actu, bien qu'il y ait une grande différence entre la condition de l'homme innocent et celle de l'homme tombé par rapport à la facilité ou la difficulté de persévérer, comme le dit longuement le même saint docteur (1). Ce serait pourtant à tort que quelqu'un conclurait de là que l'homme tombé ne reçoit pas d'autre grâce que la grâce efficace , ou la persévérance finale
elle-même, en tant qu'elle est active et passive. La pensée de saint Augustin ne fut jamais telle, comme le prouvent tous les passages que nous avons cités de lui, et comme le prouvent un bien plus grand nombre encore de passages que nous pourrions citer. Si on ajoute à cela, comme nous l'avons déjà observé plusieurs fois, que le saint docteur fait venir cette efficacité de la grâce de la prescience de Dieu qui accompagne sa toute-puissance, on verra que l'édifice de nos adversaires, fondé sur le sable, croule sans peine (1). Ceci dit, pour faire comprendre saint Augustin :
Rép. 1. D. la preuve 1. Saint Augustin donne, comme une chose certaine, qu'il y a une différence entre la grâce de l'homme innocent et celle de l'homme tombé, savoir, en ce que celle du premier fut une grâce à' illustration, pendant que celle du second est en outre une grâce d'inspiration, C. en tant que celui-ci pouvait lui résister, pendant que celui-là ne le peut pas, N.
Rép. 2. D. De sorte que, par le secours sine quo, le saint docteur signifie la grâce d'illustration, et, par le secours quo,
(1) Voy. Tricass., ouv. cit., part. II, sect. 23 ; ou ouv. intit. de la Prédest. à la gloire, p. I, seet. 4, point 1, où il cite plusieurs passages de saint Augustin pour le prouver. Voyez aussi le même auteur de l'Arb. indiffér., etc., part. II, sect. -55. 11 nous suffira de rapporter un des nombreux passages du saint docteur que nous pourrions citer, pour démontrer que l'homme tombé peut pleinement et parfaitement choisir sous l'empire de la grâce. Voici en effet comment il s'exprime dans son explicat. du Ps. 51, interprétant ces paroles, Dilexisti malitiam : « La bonté est devant vous ; l'iniquité est aussi » devant vous ; comparez et choisissez. » Et un peu plus bas , parlant de la langue : « L'équité est devant vous, dit-il, l'iniquité est aussi devant vous, » vous n'avez qu'une seule langue, vous la tournez du côté que vous voulez : » pourquoi la tournez-vous plutôt vers l'iniquité que vers l'équité?... Gomme » vous choisissez vos aliments, choisissez aussi ce sur quoi vous voulez parler; » vous préférez l'iniquité à l'équité, et vous préférez la guerre à la bienveillance, » c'est vous qui choisissez. » Et un peu plus bas : « Voici ce à quoi il faut vous » attacher, c'est à ce qui demeure éternellement. Car si vous vous attachez au ;> foin et à la fieur du foin, comme le foin se dessèche, et que la fleur se fanera, » Dieu à la fin vous détruira » (n. 10 et 12). Il est évident que le saint docteur admet ici que l'homme choisit librement entre le bien et le mal, et qu'il se détermine librement pour l'un ou pour l'autre. Vous préférez et vous choisissez ce à quoi il faut vous attacher. Il dit encore, Ps. 51, n. 3 : « Satan est doué de » l'astuce pour persuader. Mais si Satan parlait, que Dieu se tut (savoir, qu'il » ne vous insinuât pas le contraire par sa grâce), vous seriez excusable; » maintenant votre ouïe est placée entre Dieu qui vous avertit, et le serpent » qui vous suggère. C'est pourquoi elles fléchissent de ce côté, et elles sont » détournées de celui-là. Satan ne cesse de vous porter au mal; mais Dieu » vous rappelle aussi sans cesse au bien. Mais Satan ne contraint pas de vive » force, vous pouvez consentir ou ne pas consentir, etc. » Est-il quelque chose de plus précis sur le libre choix sans la grâce, que l'on peut rejeter?
la grâce d'inspiration, qui confère la persévérance actuelle même aux prédestinés, C. la grâce indifférente et la grâce seulement efficace selon la diversité des états, N. La réponse est facile, d'après ce qui précède (1).
III. Obj. Il n'est pas de meilleur moyen de connaître la grâce, que saint Augustin défendait, que la doctrine des pélagiens et des semi-pélagiens, que ce saint docteur combattait. Or, il est certain que toute la controverse qui exista, entre saint Augustin et eux, consistait en ce que ces sectaires prétendaient que la grâce que les hommes reçoivent dans l'état présent est telle, que la volonté de l'homme peut ou lui résister ou suivre ses inspirations, pendant que le saint docteur poursuivait cette opinion comme hérétique. 1. En effet, Pelage avait admis la grâce de la possibilité, c'est-à-dire la grâce
(1) Relativement à ces expressions rameuses cre saint Augustin, et à l'occasion desquelles Jansénius chante victoire, comme s'il les avait vues le premier, et qu'il appelle par suite, et à diverses reprises, la clef de la controverse des pélagiens et de saint Augustin, comme aussi la clef qui découvre la différence qui existe entre la grâce de santé et la grâce médicinale, etc. Voyez sur ces expressions célèbres, dis-je, le Père Deschamps, ouv. cit. de l'Hérés. jansén., liv. I, intit. Jansénius plagiaire des hérétiques, diss. 3, c. 3 ; il y démontre que Janséuius a dérobé cette invention à Calvin , qui cite plus de vingt fois ce témoignage de saint Augustin, tiré du liv. de la Correct, et de la grâce, et redit plus de trente fois cette différence qui existe entre la grâce de la nature tombée et de la nature innocente. Il nous suffira de citer ce que cet hérésiarque écrit dans son Antidote du concile de Trente, sur la sess. VI, c. 4, éd. 3, p. 278 : « Ils sont hallucinés (les Pères du concile), et ils rêvent, dit-il, » lorsqu'ils nous offrent un mouvement qui nous laisse un choix moyen. Ils » se trompent, enfin, en ce qu'ils ne reconnaissent aucune différence entre la » grâce de régénération, qui vient maintenant au secours de notre misère , » et la grâce première que reçut Adam. Différence qu'Augustin établit avec » soin. Le premier homme, dit-il, n'eut pas cette grâce par laquelle il aurait » voulu n'être jamais mauvais. Car ce secours était tel, qu'il pouvait y re- » noncer à son gré, comme aussi il pouvait continuer d'en profiter selon ses » désirs. Toutefois, il ne faisait pas qu'il voulût en profiter ; mais la grâce » est plus puissante dans le second Adam, car elle fait que nous voulons. » Ibid., Calvin met ensuite en avant un autre argument familier à Jansénius : « Je dis, dit-il, que ce que disent ici les Pères de Trente est ouvertement en » contradiction avec cette sentence de Jésus-Christ, : Quiconque a appris du » Père, vient à moi. Car, comme l'observe prudemment Augustin, il s'ensuit » que personne n'entend de la bouche du Père et n'apprend de lui, sans croire » en même temps en Jésus-Christ; et que le mouvement du Saint-Esprit est » si efficace, qu'il produit toujours la foi. Mais ils posent en principe que » l'homme peut, s'il le veut, écouter l'inspiration de Dieu. » Ce sont pourtant là les deux principaux arguments de Jansénius! Mais Calvin lui-même n'en est pas l'inventeur; il avoue ingénument qu'il les a puisés dans Luther. Quant au sens de ce double secours, voy. le même sav. aut., liv. III, diss. 3, c. 13 et suiv. Voy. en outre P. Fr.-Ant. Zaccaria, S. J., du Secours sine quo non, et du secours quo, explication véritable, Très, théol. du même, t. V.
avec laquelle il est possible à l'homme de faire le bien; 2. il donnait à cette possibilité le nom de grâce, et 3. il confessait que Dieu la donne gratuitement; 4. il ajoutait en outre que l'homme peut faire des actes de salut au moyen de la grâce que Dieu lui accorde, pourvu qu'il veuille donner son assentiment à cette grâce. 5. Saint Augustin rejette constamment néanmoins cette grâce, parce que Pelage ne confessait pas qu'une telle grâce est toujours unie à son effet. Mais c'est ce qui découle plus clairement encore du système des semipélagiens. 6. Ceux-ci reconnaissaient, en effet, la nécessité de la grâce intérieure pour le commencement de la foi et des bonnes œuvres ; cependant , comme ils prétendaient que l'homme pouvait librement résister ou obtempérer à cette grâce en vertu de son libre arbitre , ils étaient hérétiques sur ce point, et saint Augustin les poursuivait comme tels. 7. Car il est évident, d'après le même saint, qu'ils avouèrent « que » personne ne pouvait par lui-même commencer ou achever » une bonne œuvre (1). » 8. Mais, comme la foi est une bonne œuvre, il est évident, d'après cela, que les semi-pélagiens admettaient aussi la nécessité de la grâce pour le commencement de la foi. 9. Certes, Fauste et Vital, qui étaient semi-pélagiens, attribuaient à la grâce, dans l'affaire du salut, la première part (2). 10. Gennade, qui, lui aussi, était semipélagien , enseigne ouvertement , dans le livre des Dogmes : ce Le commencement de notre salut est une œuvre de la niisé- » ricorde divine. » En quoi a-t-il donc erré? C'est en ce qu'il ajoute : ce Mais il est en notre pouvoir d'acquiescer à l'inspi- » ration salutaire. » Mais comme saint Augustin a rejeté cette doctrine comme hérétique, il est évident que ce que nous avons posé en principe est vrai, savoir, que toute la controverse consistait en ce que saint Augustin ne reconnaissait pour l'état présent aucune grâce qui ne fut efficace , contrairement à ce qu'ils prétendaient, eux. Donc :
Rép. N. Min. La controverse portait sur ce seul point que, comme les pélagiens n'admettaient pas la propagation du péché originel, ils n'admettaient non plus aucune grâce médicinale nécessaire guérissant la volonté de ses infirmités de façon qu'elle pût faire le bien et surmonter les obstacles, soit inté-
U) Liv. Prédest. SS., c. 1, n. 2.
(2) Jans.a de l'Hérésie pélag., liv. Vil, c. 3 et 1.
rieurs, soit extérieurs, qui s'opposent à son salut. De là ils n admirent d'abord que la seule grâce de création , qu'ils appelèrent grâce de possibilité; ensuite ils admirent la grâce de la loi et de la doctrine ; enfin, comme le prétendent quelquesuns, ils admirent aussi la grâce d'illustration intérieure, qui facilite dans l'accomplissement des bonnes œuvres; mais ils n'admirent jamais la grâce d'inspiration, ou médicinale, qui a pour objet de guérir la volonté ou de la fortifier, et c'est la nécessité de cette grâce que défendit saint Augustin. Les semipélagiens, eux, en admirent la nécessité pour l'accomplissement des bonnes œuvres , mais ils ne l'admirent pas pour le commencement de la foi et la persévérance, comme nous l'avons enseigné en son lieu; aussi s'attribuaient-ils la première part dans l'œuvre du salut, et c'est cette erreur que combattit saint Augustin. Mais il n'y eut jamais de controverse entre lui et eux sur l'efficacité de la grâce. C'est pourquoi :
Quant à la première preuve, D. Pelage admettait la grâce de possibilité, consistant dans le seul libre arbitre, C. dans la grâce proprement dite, A. comme nous l'avons vu précédemment.
Rép. 2. D. Il lui donnait le nom de grâce pour se jouer des catholiques et pour éviter une condamnation, C véritablement et proprement, A.
Rép. 3, D. Ils confessaient que Dieu donne gratuitement la grâce comme auteur de la nature, C. comme auteur de la grâce, A7.
Rép. 4. D. Il y ajoute la grâce d'illustration, C. d'inspiration guérissant la volonté, A.
Rép. 5. A. Car cette assertion est évidemment fausse, et elle n'est qu'une invention des calvinistes et des jansénistes pour calomnier la doctrine catholique (1).
Rép. 6. A. Puisque cette même proposition de Jansénius a été condamnée comme fausse et hérétique, ainsi que nous l'avons précédemment démontré.
Rép. 7. D. Sans la foi, que les semi-pélagiens imputaient à leurs mérites , ou au moins aux désirs et aux efforts de la nature, C. même pour le commencement de la foi, A.
Rép. 8. D. De telle façon, néanmoins, que les semi-pélagiens s'en attribuaient le commencement, C. autrement, A. Il y a,
(1) Tricass., De indifferenti, etc., part, h sect. 5, § 1.
en effet, une différence entre parler de la foi formelle et de la vocation à cette foi, sur laquelle les semi-pélagiens erraient, comme nous l'avons aussi démontré en son lieu.
Rép. i . D. C'est-à-dire Fauste, soit; Vital, je subdist., il attribuait à la grâce d'illustration, comme le faisaient les pélagiens, la première part dans l'affaire du salut, C. à la grâce d'inspiration et qui guérit l'infirmité que la volonté a contractée par le péché, N. C'est ainsi, en effet, que saint Prosper rapporte l'erreur des semi-pélagiens, dans une lettre à saint Augustin (1). Et saint Augustin, qui plus est y dit en le combattant : ce Telle est l'opinion détestable et juste- » ment condamnée des pélagiens... opinion d'après laquelle » ils disent que Dieu ne donne pas la grâce pour chaque acte, » mais qu'elle est dans le libre arbitre, dans la loi et la » doctrine (2). »
Rép. 10. N. Qu'il faille classer Gennade parmi les semipélagiens ; et si parfois il semble leur être plus favorable qu'il ne le devrait, il renonça à leur opinion; et on ne trouve rien dans le livre cité qui sente le semi-pélagianisme. C'est pourquoi, dans le passage cité, il a exprimé la doctrine catholique (3).
(1) Voici en quels termes il parle à saint Augustin de l'erreur des semipélagiens : « Ils font entièrement consister le propos de la grâce qui appelle » (qui est vers la première foi) en ce que Dieu a statué que personne n'entre- » rait dans son royaume que par le sacrement de la régénération , et que tous o les hommes sont appelés à prendre part à ce don du salut (le commence- » ment de la foi), soit par la loi naturelle, soit par la loi écrite, soit par la » prédication évangélique (savoir, par la seule grâce d'illustration, et même » extrinsèque et objective); de sorte que quiconque l'aura voulu (savoir, par » le libre arbitre, avec la seule grâce d'illustration ou d'intellect), deviendra » l'enfant de Dieu, et que ceux qui n'auront point été fidèles seront inexcu- » sables, etc. » Lett. cit., liv. de saint Aug., Prédest. SS., n. 4.
(2) Tricass. en cite plusieurs pass., ouv. cit., part. I, sect. 3 et suiv.
(3) Voy. Maffei, Hist. théol., liv. XVI, ch. 10; il y démontre que Gennade était catholique. Certes, Gennade écrit : « L'homme conserve donc son libre » arbitre pour chercher le salut; mais Dieu commence par l'avertir et l'in- » viter à le faire. Nous pensons que personne ne peut faire son salut sans y » être invité de Dieu. » Parmi les œuv. de saint Aug., t. VIII, p. 78, cité par le même Maffei, pass. cit. Noël Alexandre lui-même, diss. 4, sur l'Hist. ecclés., siècle V«, parlant du livre de Gennade, d'où est tiré le passage qu'on nous objecte (Dogm, ecclés.), dit qu'il est catholique, et qu'il contient le dogmfc enseigné par le concile d'Orange ; que Gennade l'avait publié étant venu à résipiscence, et qu'il l'avait envoyé au pape Gélase. Voy. Meyer, Hist. de auxiliis, vol. II, pag. 331. Quant à Fauste de Reggio, de l'orthodoxie duquel doutent Norisius, Tillemont et plusieurs autres, voy. Stilting, t. VII, 28 septembre, où, §§ 8 et suiv., p. 670, il soutient qu'il n'est coupable d'aucune erreur.
IV. Obj. La grâce suffisante est inutile, pernicieuse, et par conséquent indigne de Dieu. Et 1 . elle est inutile , puisqu'elle ne sert de rien pour faire le bien, car elle n'a pas d'efîfet. 2. Elle est en outre , pernicieuse , « puisque, de l'aveu des » scL Mastiques, elle n'a jamais que procuré une condamnation » plus sévère (1). » 3. Certes, û elle n'était pas telle, on portrait la demander à Dieu, ce que personne pourtant ne dit. 4. Aussi l'Eglise demande toujours la grâce efficace. 5. D'ailleurs, pourquoi Dieu la donnerait-il, puisqu'il prévoit à l'avance qu'elle ne peut qu'être funeste? Elle est par conséquent indigne de Dieu. Donc :
Rép. D. A. Dans le sens janséniste, C. dans le sens catholique, N.
liép. à la première preuve, D. Elle ne sert de ïien pour agir, et elle n'a pas d'effet, par la faute de l'homme qui la rejette, C. par elle-même, N. Toutes les difficultés de ce genre, s'il en est d'autres, pèchent par le défaut que les logi-
Mais puisqu'il s'agit de Gennade et ffe Fauste, nous citerons le jugement que GennacL porte sur les livres de Fau^e, pour démontrer l'orthodoxie de l'un et de l'autre. « 11 a aussi publié, dit-il (Fauste), un ouvrage remarquable sur » la grâce de Dieu, qui nous sauve, et le libre arbitre de l'esprit humain, » par lequel nous nous sauvons. Il enseigne, dans ce livre, que la grâce de » Dieu invite, précède et aide toujours la volonté, et. que tout ce que le libre » arbitre acquiert, par son travail, de récompense pieuse, n'est pas un mé- » rite propre, mais un don de la grâce. » Tel Catalogue des hommes illustres, parmHes œuvres de saint Jérôme, édit. Rome, 1572, t. IX, p. 316. Il ne faut pas perdre cela de vue pour éviter les supercheries de Jansénius, qui, pour faire plus facilement passer sa doctrine hérétique pour catholique, est dans l'usage de donner, comme coupables d'erreur, plusieurs anciens écrivains catholiques, afin de prouver que l'erreur des eemi-pélagiens consistait en ce qu'ils voulaient que l'exemption de la nécessite' subsistât sous la grâce. Les moins prévoyants s'y laissèrent prendre. A entendre les jansénistes, tous ceux qui n'admettent pas leurs paradoxes sont pélagiens ou semi-pélagiens ; de là ces querelles, qu'aucune hérésie n'a été aussi répandue et n'a persévéré aussi longtemps. Tel Grégoire, Hist. des sectes, t. II, Nouveaux pélagiens, p. 295: « Le pélagianisme est l'erreur la plus répandue... l'erreur d'une foule de pré- » tendus chrétiens, qui, sans la professer extérieurement, comptent sur leurs » forces naturelles pour opérer le bien. A cette erreur se rattachent toutes » les défections qui, dans le cours des siècles, ont affligé l'Eglise (sauf le » luthéranisme, le calvinisme et le jansénisme). Pourtant C3 qui le console, » c'est que l'Italie eut toujours d'habiles défenseurs de la doctrine de saint » Augustin sur les vérités de la grâce. Parmi les écrivains italiens, qui dans » ces derniers temps les ont soutenues, se distinguent Tamburini, Natali, » Palmieri... l'archiprêtre Guadagnini, »
(1) Tel Jansénius, de la Grâce du Sauveur, 1. III, c. 3, où il dit : « Et quoi » de plus monstrueux que de parler d'un certain genre de secours distinct » des autres, qui depuis la chute du genre humain n'a jamais eu d'effet sur » la volonté humaine, et n'en aura jamais jusqu'au jugement. »
ciens appellent fausse supposition; elles viennent en effet de ce que l'on met une différence intrinsèque entre la grâce efficace et la grâce suffisante , ce que pourtant l'Eglise n'enseigne pas. Si donc la grâce suffisante n'est autre chose que la grâce rejetée, ou la grâce qui ne produit pas son effet, par la seule malice de l'homme, il est évident qu'il n'y a plus aucune difficulté sur ce point. Car cette grâce a tout ce qu'il lui faut pour produire son effet, puisque la mauvaise volonté de l'homme seule l'empêche de le produire, car elle reçoit tout ce qui lui est nécessaire pour cela.
Rép. 2. N. Il n'est pas un catholique, en effet, qui enseigne ce qu'imagine Jansénius. Aussi est-ce avec raison que Alexandre VIII a condamné cette proposition de Synnichius : « La grâce suffisante est bien plus nuisible qu'utile à notre » état, de sorte que nous pouvons légitimement adresser à » Dieu cette demande : De la grâce suffisante, délivrez-nous, » Seigneur (1). »
Rép. 3. D. Qu'on puisse la demander à Dieu en tant qu'elle est simplement une grâce , C. en tant qu'elle est suffisante ou prise réduplicativement, N. Car ce serait, d'après ce que nous avons dit , demander à Dieu la résistance à la grâce qu'il confère lui-même.
Rép. 4. N. L'Eglise, elle, demande et sollicite la grâce de Dieu, en général, pour faire le bien.
Rép. 5. Dieu accorde la grâce à ceux à qui il prévoit qu'elle sera préjudiciable, parce qu'ils y résisteront; de la même manière qu'il accorde miséricordieusement à tant d'hommes, dans l'ordre naturel, de grands biens, quoiqu'il prévoie que ces biens seront des entraves pour les insensés. Car, en accordant aux hommes l'esprit, les richesses, la santé et une foule d'autres choses semblables,, il manifeste certes sa bonté, bien qu'il prévoie que la malice de ceux qui les rece-
(1) Voy. Viva, Examen théologique des thèses condamnées, prop. 6; parmi celles qu'a condamnées Alexandre VIII, Gerberon, qui a osé écrire ce qui suit, a mis en avant une doctrine semblable à celle de cette proposition condamnée : « Si le diable pouvait donner la grâce, c'est la grâce suffisante ju'il » donnerait, parce qu'elle est favorable à l'intention qu'il a de damner les » hommes. Ce qui fait qu'on peut l'appeler grâce de damnation. » Voyez pour ce qui concerne Gerberon et sa doctrine , le véritable esprit des nouveaux disciples de saint Augustin , t. III, Lettre d'un docteur de Sorbonne à un homme de qualité, sur le procès fait par Msr l'archevêque de Malines à dom Gabriel Gerberon , moine bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, p. 1214 et suiv.
vront en feront un objet d'injure pour celui qui les leur accorde généreusement, et qu'ils seront, pour ceux qui en abuseront, une cause de ruine éternelle. Cette question retombe d'ailleurs dans la question générale de la permission du mal moral, et il faut, sur ce point, se rappeler de ce que nous en avons dit en son lieu (1).