CHAPITRE V
Il y a une union étroite entre ce que nous avons dit en son lieu sur la volonté réelle et sincère que Dieu a de sauver tous les hommes et chaque homme en particulier, comme aussi sur sa mort pour tous les hommes et pour chaque homme en particulier, et ce que nous allons dire relativement à la distribution de la grâce, et même, qui plus est, cette question dépend entièrement de la première. La volonté de Dieu, en effet, n'est pas stérile; et si, pour sauver les hommes, il a arrêté la mort même du Christ, il est indubitable qu'il veut conférer, par les mérites du Christ, à tous les hommes et à chacun en particulier, les moyens qui leur sont nécessaires pour se sauver. De là les jansénistes, qui prétendent, avec les novateurs , que Dieu ne confère pas à tous les hommes la grâce qui leur est nécessaire pour se sauver, nièrent-ils par là même que Dieu veut sincèrement le salut de tous les hommes, et que le Christ fût mort ou eût versé son sang pour tous les hommes, sans exception ; tous ces articles sont étroitement unis l'un à l'autre. C'est pourquoi, après les longs développements que nous avons donnés sur ce point dans le traité de Dieu (2), il paraîtrait tout-à-fait superflu de recommencer une discussion spéciale sur cette matière ; cependant, comme la question de la distribution de la grâce a ses preuves à elle ; nous allons, en conséquence, la traiter convenablement ici.
Dans l'intérêt de l'ordre et de la clarté, nous distinguerons exactement ce qu'il y a de foi sur ce sujet, et ce qui n'atteint pas le même degré de certitude. Or, parmi les choses qui ne
(1) De Dieu, n. 138 et suiv.
(2) Voy. n. 460 et suiv.
tiennent point au dogme, il en est que presque tous les théologiens catholiques admettent, et il en est d'autres que quelques docteurs particuliers, ou nient, ou révoquent au moins en doute, autrement que ne porte la pieuse croyance de la doctrine catholique, qui ne souffre pas que Ton montre Dieu avare de ses grâces, lui qui n'est avare que de nos âmes (1). C'est pourquoi les jansénistes prétendent que les justes, malgré leur bonne volonté et leurs efforts, ne reçoivent pas parfois de Dieu la grâce qui leur est nécessaire pour accomplir les préceptes de Dieu, et, à plus forte raison, le soutiennent-ils des fidèles pécheurs, et surtout de ces impies que l'on appelle aveugles et endurcis, et des infidèles. Il est quelques théologiens catholiques qui sont de leur avis, pour ce qui est des pécheurs aveugles et endurcis, surtout pour les infidèles, bien qu'ils tiennent, avec les autres, que Dieu ne refuse pas ses grâces aux pécheurs communs. Pour nous, nous traiterons cette question relativement 1. aux justes, 2. aux pécheurs, 3.' aux pécheurs aveugles et endurcis, et enfin 4. aux infidèles, dans autant de propositions.
Mais nous observerons préalablement 1 . qu'il ne s'agit point ici de la distribution de la grâce efficace , puisque personne ne prétend qu'elle est donnée à tout le monde, mais seulement de la distribution de la grâce suffisante d'une manière éloignée ou prochaine, d'après la notion que nous en avons donnée, savoir, de la grâce qui donne à l'homme, relativement aux circonstances dans lesquelles il se trouve présentement , la faculté véritable et pleine de faire le bien; 2. qu'il ne s'agit point de
(1) Tel çà et là saint Augustin, qui dit de Dieu qu'il est avare de notre salut et de nos âmes. Or, Dieu ne serait certainement pas avare de nos âmes, s'il en était quelques-unes auxquelles il ne donnât pas la grâce suffisante pour faire de bonnes œuvres , éviter le mal et obtenir la vie éternelle ; comme on le voit, puisque le propre des avares c'est de prendre tous les moyens pour se procurer de l'argent. Or, que saint Augustin nous montre Dieu avare de la sorte, c'est ce qu'on voit dans son serm. 15, collect. Sirmond, et 125, collect. Bénéd., n. 8 : « C'est peu, dit-il, pour mon Seigneur; il est avare, » mais l'avarice de Dieu c'est notre salut. Il est avare, il cherche sa monnaie » (nos bonnes œuvres), il recueille son image (savoir, nos âmes, qui sont » -faites t son image). Vous donneriez, dit-il, votre argent aux changeurs, et » quand Je viendrai je l'exigerai avec usure. » Et serm. 37, collect. Sirm., Bénéd.", 359, n. 2 : « Vous avez pour consolateur un frère qui n'est pas avare » (Jésus-Christ)... J'ai dit qu'il n'est point avare, et pourtant je trouve qu'il » l'est. Il est avare, mais il veut nous avoir, il veut nous acquérir. Il s'est » constitué notre rançon; on ne peut rien ajouter à ce prix. » Explicat. du Ps. 99, n. 10, il dit : « Dieu est avare de notre salut, jd
la seule oblation de la grâce, comme le disent moins exactement quelques-uns, ou même comme il en est quelques-uns qui le disent pour tromper les ignorants, mais bien de la collation réelle de la grâce. Celui, en effet, qui offrirait à quelqu'un, qui est affamé, un pain auquel il ne pourrait pas toucher, se moquerait de lui, et celui qui serait dans ce cas mourrait de faim. De même aussi, si Dieu offrait seulement la grâce, et qu'il ne la conférât pas réellement, il se jouerait de l'homme et il ne le secourrait pas; la pensée seule de cela est absurde. Ceci posé, nous disons :
PREMIÈRE PROPOSITION
Dieu donne à tous les justes, surtout à ceux qui le veulent et qui font des efforts, lorsque le précepte urge, la grâce qui est véritablement et relativement suffisante pour garder les commandements.
Cette proposition est de foi contre Jansénius, dont la proposition 2, Aliqua prœcepta, etc., a été condamnée comme hérétique.
Or, voici comment nous établissons la vérité catholique par les Ecritures : l'Apôtre, I Cor., X, 13, écrit en parlant des justes : « Dieu est fidèle, et il ne souffrira pas que vous soyez » tentés au-dessus de vos forces; mais il viendra à votre » secours lorsque vous serez tentés, pour que vous puissiez » triompher. » Or, ceci ne serait pas vrai, si Dieu ne donnait pas sa grâce lorsque le précepte urge. C'est aussi à cela que se rapportent les paroles suivantes de l'Eccl., XV, 16 : « Si vous » voulez garder les commandements, ils vous conserveront. » C'est aussi ce que prouvent, qui plus est, les paroles mêmes de Jésus-Christ, Matth., XI, 30, lorsqu'il dit : « Mon joug est » doux et léger; » comme celles de I saint Jean, V, 3 : « Ses » préceptes ne sont pas lourds. » Mais ces paroles, qui exaltent la suavité et la facilité des préceptes divins, ne seraient vraies dans aucune circonstance, si elles ne l'étaient pas pour les justes. Or, de l'aveu de nos adversaires, sans le secours de la grâce, non-seulement les préceptes ne seraient pas légers, mais ils seraient même absolument impossibles ; et comme l'Ecriture nous enseigne tout le contraire, c'est une preuve irréfragable que la grâce ne fait point défaut, au moins aux justes, et qu'elle les leur rend doux et légers.
Il est aussi facile d'établir cette vérité avec les paroles de saint Augustin. Yoici comment il s'exprime : « Comme Dieu » guérit celui qui est malade spirituellement, ou qu'il vivifie » celui qui est mort par le médiateur de Dieu et des hommes, » Jésus-Christ, c'est-à-dire qu'il justifie l'impie, et lorsqu'il » l'a parfaitement guéri, c'est-à-dire Ta ramené à une vie et à » une justice parfaite, il ne l'abandonne pas, de sorte que, » n'étant pas abandonné, il peut toujours vivre d'une manière » juste et pieuse (1). » Il fait sans crainte, ailleurs, cette question : « Vous qui déjà êtes juste et vivez de la foi, il vous » négligerait, il vous abandonnerait, il vous renoncerait? Il » y a plus, il le favorise, il l'aide, il lui fournit ce dont il a » besoin, et le préserve de ce qui peut lui nuire... Dieu prend
» soin de vous, soyez sans crainte Il ne vous fait jamais
» défaut; vous, ne lui faites pas défaut, ne vous faites pas » défaut à vous-mêmes (2) .
C'est pourquoi le deuxième concile d'Orange, can. 25, tient le langage suivant : « Nous croyons, conformément à la » foi catholique, que tous ceux qui ont été baptisés et qui ont » reçu la grâce par le baptême, peuvent et doivent, pourvu » qu'ils soient fidèles à remplir leurs devoirs , accomplir avec » le secours de Jésus-Christ, et en y coopérant , tout ce qui » appartient au salut de l'âme (3). » Donc la foi catholique enseigne que tous ceux qui ont été baptisés, et par suite, à bien plus forte raison, les justes, peuvent observer les préceptes divins; mais comment le peuvent-ils, si ce n'est au moyen de la grâce? Le concile de Trente établit plus positivement encore la foi catholique sur ce point, sess. VI, can. 18 : « Si » quelqu'un dit qu'il est impossible à l'homme, même justifié » et constitué en grâce, d'observer les préceptes de Dieu, qu'il » soit anathème. » C'est donc à bon droit que Innocent X a déclaré frappéa d'anathème la proposition de Jansénius citée plus haut, bien que les jansénistes jettent les hauts cris, prétendant qu'il n'y a rien de commun entre l'erreur des novateurs , proscrite par le concile de Trente , et la proposition de Jansénius (4).
(1) Liv. I, Nat. et grâce, c. 26.
(2) Explic. du Ps. 39, ii. 27. On peut voir dans Deschamps plusieurs autres passages du même auteur, ouv. cit., 1. III, diss. 8, c. 3, 4, 5.
(3) Hard., Act. conc, t. H, col. 1101.
(4) Jansénius prétend avec les siens, de la Grâce du Christ, liv. III, c. 19 8
Objections,
I. Obj. Saint Pierre, quoique juste, manqua de la grâce lorsqu'il y avait pour lui précepte urgent; c'est ce que les saints Pères enseignent formellement, tel que Hilaire, qui affirme qu'il ne put pas éviter sa faute (1), et saint Jean Chrysostôme, qui écrit : « Le reniement de saint Pierre ne vient pas tant de » sa négligence et de son apathie que dé ce que Dieu l'avait » abandonné (2) . » Mais celui de tous dont les paroles sont les plus formelles, c'est saint Augustin : « Qu'est-ce que l'homme, » dit-il, sans la grâce de Dieu, si ce n'est ce que fut saint » Pierre, lorsqu'il renia Jésus-Christ (3)? » C'est ce qu'il répète fréquemment ailleurs. Donc :
Rép. jD. A. Pierre était de ces justes humbles, qui veulent et qui font tous leurs efforts, comme on le suppose dans la proposition de Jansénius, N. il était du nombre de ceux qui ont trop de confiance dans leurs propres forces, leur constance et leur fermeté, C. Or, que tel ait été Pierre, c'est ce que Ton voit, et par l'Ecriture et par les nombreux passages des Pères que Ton a cités. L'exemple de Pierre ne prouve donc rien ici. Saint Augustin, de l'autorité duquel les jansénistes abusent tant, disait à point nommé de Pierre : « Car, qui pourrait » douter que... Pierre, s'il l'avait voulu, n'aurait pas renié
que le concile de Trente ne parle , dans les passages cités , que de la grâce habituelle et non de la grâce actuelle, et que le saint concile ne reconnaît qu'une chose, savoir, que Dieu ne s'éloigne pas des justes en les privant de la grâce sanctifiante, avant que par le péché mortel (ils sont privés de la grâce actuelle qui leur est nécessaire pour l'éviter, ils ne peuvent par conséquent pas l'éviter) ils ne se soient éloignés de Dieu. C'est pourquoi, d'après Jansénius, le concile de Trente emploie ces mots : « Dieu n'abandonne pas ceux » qui sont justifiés, » pour prouver, contre les novateurs, que les justes ne cessent pas d'être tels, bien qu'ils commettent fréquemment des fautes vénielles. Mais ce misérable échappatoire ne trouve pas grâce devant les expressions du concile, sess. X11I, c. 13, où le concile parle manifestement du secours actuel qui ne fait jamais défaut aux justes; il dit en effet des justes : « Bien que tous » doivent mettre leur confiance dans l'appui de Dieu. Car Dieu, pourvu que » l'on ne fasse pas défaut à sa grâce, comme il a commencé une bonne œuvre » il l'achèvera, produisant le vouloir et le faire. » Qui oserait interpréter ces paroles de la grâce habituelle? La grâce par laquelle Dieu opère le vouloir et le faire, est la grâce opérant et coopérant, et par conséquent la grâce actuelle et non la grâce habituelle. Voy, Deschamps, ouv. cit., liv. II> diss. 8, c. 3.
(1) C. 32, sur saint Matth., n. 4.
(2) Hom. 31, sur l'ép. Hébr., n. 8.
(3) Serm. 124, des Temps, n. 1.
» trois fois son maître (1)?» Car lorsqu'il se sentit ébranlé, il pouvait bien renoncer à son orgueil , et dire à Dieu avec le Prophète : « Soyez mon soutien, ne m'abandonnez pas (2) . » Donc, d'après saint Augustin , Pierre ne fut abandonné qu'à cause de son orgueil, et il ne fut pas tellement abandonné qu'il n'eût la grâce de la prière. J'ajouterai à cela que le passage de saint Augustin, que nos adversaires citent, est un passage apocryphe (3). Saint Hilaire parle de la puissance, qu'ils appellent conséquente, et non de la puissance antécédente et absolue, comme on le voit par le contexte (4). Quant à saint Jean Chrysostôme, il dit de Dieu qu'il abandonna Pierre, parce que son esprit était plein d'orgueil et qu'il présumait de luimême (5).
II. Obj. 1 . Saint Augustin, liv. de la Nature et de la grâce, dit : « Les fidèles disent en priant : Et ne nous induisez pas en » tentation, mais délivrez-nous du mal. Si c'est possible, » pourquoi prient-ils (6)? » Et on ne peut pas répondre que
(1) Liv. de l'Unité de l'Egl., c. 9.
(2) Saint Augustin enseigne, en divers endroits, que Pierre présuma de ses forces en disant qu'il était prêt à mourir pour Jésus-Christ. Gomme les jansénistes citent si souvent l'exemple de Pierre , pour prouver que parfois le juste qui veut et qui fait des efforts est privé de la grâce, nous allons citer ici quelques passages de saint Augustin, pour prouver combien ils sont éloignés de penser comme saint Augustin lorsqu'ils prétendent cela. Traité 26, sur saint Jean, n. 1. Il fait tenir par Jésus-Christ le langage suivant à Pierre: « Pourquoi présumes-tu tout de toi? Que penses4ude toi? Que crois-tu être? » Ecoute ce que tu es : En vérité, en vérité, je te dis, etc.; » ibid., n. 2 : « Il ne précède pourtant pas son maître, comme il en avait la téméraire pré- » somption. » Traité 113, n. 6 : « Voici que la prédiction du médecin est » complète, et que le malade est convaincu de présomption. » Serm. 297, n. 1 : « 11 était présomptueux et il ne connaissait pas son orgueil. » Serm. 296, n. 3 : « Il arriva comme l'avait prédit le médecin, et non comme l'avait présumé » le malade, etc. »
(3) Voy. Append., t. IV, serm. 79, n. 1.
(4) 11 fait tout ce qu'il peut pour excuser saint Pierre ; aussi dit-il : « Et il » niait, presque sans raison, un homme qu'auparavant. il avait reconnu pour » le Fils de Dieu; mais comme la faiblesse de la chair le laissa pour ainsi dire » en suspens, il pleura amèrement,. se rappelant la faute de cette hésitation, » qu'il n'avait pas pu éviter, quoiqu'il en eût été averti. » Saint Ambroise vait démêlé la même interprétation, liv. X, sur- saint Luc, n.82. Mais il est tiré de saint Jérôme et de saint Augustin. Voy. note des Bénéd.
(5) Il ajoute en effet, aussitôt après les paroles citées : « Lui apprenant à » connaître la mesure de la nature humaine , et qu'il ne faut pas repousser » les enseignements du maître, ni être plus sage que les autres... Car il était » très-vraisemblable qu'il se complairait en lui-même, et qu'il serait or» » gueilleux, etc. »
Dieu accorde au moins aux justes la grâce de prier, au moyen de laquelle ils peuvent observer les commandements, s'ils en font un bon usage , puisque telle n'est point ici la pensée du saint docteur. Car, dans cette hypothèse, on verrait clairement pourquoi les uns persévèrent , pendant que les autres négligeraient de le faire. 2. Mais ce saint Père confesse qu'il ne connaît pas la cause de cette différence : « Si quelqu'un, dit-il, » nous obligeait à sonder ce mystère, savoir, pourquoi celui-ci » est persuadé et celui-là ne l'est pas? deux réponses se pré- » sentent à nous, que nous jugeons convenables : 0 abîme... » et : Est-ce que l'iniquité existe en Dieu (1)? » 3. Ajoutez que, d'après le saint docteur, les justes sont parfois privés de la grâce de la prière : « N'arrive-t-il pas, dit-il lui-même, que » parfois notre prière est si tiède, ou plutôt qu'elle est froide » et presque nulle, et même, qui plus est, que quelquefois » elle est si complètement nulle, que nous ne nous en aper- » cevons pas pour en gémir..... Qu'est-ce donc que cela nous » apprend , si ce n'est que c'est celui qui nous commande de » demander, de chercher et de frapper qui nous l'accorde (2)? » Donc :
Rép. 1 . D. S'il y a possibilité par la nature, dans le sens des pélagiens, C. par la grâce, N. Saint Augustin parle ici dans le sens de Pelage; aussi se fait-il l'objection suivante : « Dieu » ne commanderait pas ce qu'il sait que l'homme ne peut » pas faire, » et il répond : ce La raison pour laquelle il ordonne » (Dieu) certaines choses que nous ne pouvons pas faire, c'est » pour que nous connaissions ce que nous devons lui dey> mander. » Il suppose donc que les justes ont au moins toujours la grâce de prier.
Rép. 2. Z), C'est-à-dire, saint Augustin confesse qu'il ne sait pas pourquoi l'un reçoit la grâce, soit de prier, soit de toute autre bonne œuvre, que Dieu a prévu devoir être efficace, C. pourquoi la grâce suffisante pour faire ces choses n'est pas donnée à l'un ou lui est donnée, N. Le saint docteur n'a jamais eu, en effet, aucun doute sur ce point, puisqu'il tenait pour certain que tous les hommes reçoivent cette grâce ; c'est pourquoi il rejette toujours sur la faute des hommes (non pas la faute originelle, ou les fautes passées, comme le pensent les
(1) Liv. Esprit et lett., c. 34.
(2) Liv. I , à SimpL, quest. 2, n. 2.
jansénistes, de ne pas persévérer, soit par négligence, par nonchalance ou orgueil; ce qui fait que lorsqu'ils abandonnent ils sont abandonnés (1).
Bép. 3. D. Le saint docteur parle ici de l'effet de la grâce, C. de la grâce elle-même ou de la puissance de prier, iV. Il parle en effet, ici, de la prière actuelle même, « que, comme il » dit, parfois nous négligeons tellement, que, ou elle est tiède, » ou elle est froide, ou même elle est complètement nulle, et » que nous n'en gémissons pas. » Et ce sont là autant d'effets de la puissance de prier ou de ne pas prier, dont parle uniquement ici le saint docteur, et non de la seule puissance de prier, dont nous parlons seulement ici. Ajoutez à cela que saint Augustin ne parle pas du cas dans lequel le précepte urge, car alors, pour qu'on puisse l'accomplir, on a besoin de la grâce actuelle (2).
III. Obj. 1. Si tous les justes étaient gratifiés de la grâce suffisante, au moins quand le précepte urge, tous les justes, même ceux qui ne sont pas prédestinés, pourraient persévérer. 2. Or, ceci est contraire à la doctrine de saint Augustin, qui enseigne, liv. du Don de persévér., c. 22, que Dieu retire au juste, qui n'est pas prédestiné, les forces dont il a besoin pour obéir, et par conséquent aussi la grâce relativement suffisante. Il reconnaît en effet pour vraie l'opinion des moines d'Adrumète : ce Yous qui obéissez, si vous êtes prédestinés à être » rejetés, vous perdrez les forces qu'il vous faut pour obéir, » et vous cesserez d'obéir; » il ne fait qu'en adoucir le langage, qui est par trop dur, en mettant la troisième personne à la place de la seconde. « Que l'on ne dise pas : Yous qui obéissez, » si vous êtes prédestinés à être rejetés; mais si ceux qui » obéissent, » il faut aussi mettre le reste à la troisième personne, et non à la seconde. Donc :
Rép. 1. C. Conformément à la doctrine du concile de Trente, lorsqu'il dit : « Dieu n'abandonne pas ceux qui ont été une fois » justifiés par sa grâce, s'il n'en est d'abord abandonné (3); »
(1) Voy. Tricassin., de la Grâce qui est nécessaire à tous pour être sauvés, et que chacun reçoit, sect. 4, § 4.
(2) Voy. Tricassin., ibid., et § 5. Que saint Augustin suppose que tous les hommes reçoivent la grâce pour garder les commandements , c'est ce que prouve ce qu'il dit, liv. de Perf. justif., c. 105, où il dit à l'âme qui éprouve ce qu'ils ont de grave et de difficile : « Qu'elle prie par les gémissements » de la volonté, pour obtenir le don de la faculté. »
(3) Sess. VI, c. 11.
conformément à la doctrine de saint Augustin , qui dit : « 0 » homme, tu persévérerais si tu le voulais dans ce que tu » tenais et que tu appris autrefois (1).
Iïép. 2. N. Saint Augustin rejetait en effet cette opinion, telle que l'émettaient ces moines, comme une opinion abominable, non-seulement quant au mode sous lequel ils la présentaient, mais encore quand à la chose elle-même. Et ce qui est abominable Test toujours, qu'on l'énonce à la seconde ou à la troisième personne. Et, en la corrigeant, il raya complètement cette soustraction de forces, qui fait toute la force de l'objection, et voici comment il propose la même proposition corrigée : « Que perd cette opinion, dit-il, si on dit : Mais si » ceux qui obéissent et qui ne sont prédestinés ni pour son » royaume ni pour sa gloire, ne sont pas temporels, et ils ne » persévéreront pas dans cette obéissance jusqu'à la fin. » Alors le sens de cette proposition est celui-ci : Si ceux qui obéissent, et qui ne sont pas prédestinés, ne persévèrent pas par leur faute, c'est en vertu de la prévision de cette faute qu'ils seront condamnés. Telle est la manière dont saint Prosper expose la pensée de saint Augustin, dans sa réponse à la 12e objection des évêques des Gaules, disant : « II (Dieu) n'a pas soustrait à » quelqu'un le moyen d'obéir, parce qu'il ne l'a pas prédestiné; » mais il ne l'a pas prédestiné, parce qu'il a prévu qu'il ne » persévérerait pas dans l'obéissance (2) . » La proposition est vraie dans ce sens, et l'opinion que le saint docteur soutenait contre les semi-pélagiens , relativement à la doctrine de la persévérance dans la foi, ne perd rien.
IV. Obj. 1 . Saint Augustin enseigne en divers endroits que les justes , bien qu'ils en aient le désir et qu'ils s'efforcent de le faire, ne peuvent pas , avec les forces présentes , garder les préceptes; tel que, de la Grâce et du libre arbitre, c. 17: « Celui donc qui veut observer le commandement de Dieu , et » qui ne le peut pas, a, il est vrai, la bonne volonté; mais » cette bonne volonté est encore petite et faible; mais il le » pourra lorsque sa bonne volonté sera devenue forte, iné- » branlable. » Il répète souvent cela. 2. Ajoutez que Dieu ne doit la grâce à personne, et que, par conséquent, il peut la refuser aux justes. Donc :
(1) De la Correct, et de la grâce, c. 17, n. 11.
(2) Append. du t. X, œuv. de saint Augustin.
Rép. 1. D. Par la grâce prochainement suffisante, soit, ou conc; par la grâce suffisante d'une manière éloignée, N. C'est ainsi qu'il faut expliquer et le texte cité, et ceux qui lui ressemblent.
Rép. 2. D. Abstraction faite de la promesse gratuite de Dieu, C. en la supposant, N. et par suite, je nie la conséq., parce que, bien que Dieu ne soit pas tenu en justice de donner au moins la grâce efficace à personne , il est néanmoins tenu, en vertu de la fidélité qu'il se doit , et par une certaine convenance de sa sagesse et de sa bonté, de donner aux justes les forces qui leur sont nécessaires pour garder les commandements.
PROPOSITION IL
Dieu donne à tous les fidèles pécheurs non endurcis les grâces suffisantes, soit pour éviter les péchés, soit pour revenir à résipiscence.
Cette proposition appartient à la doctrine catholique, définie dans le deuxième concile d'Orange, canon 25, que nous avons précédemment cité. Or, nous avons dit, dans l'énoncé de notre proposition, que Dieu accorde les grâces nécessaires pour éviter les péchés, et que, par conséquent, il les donne toutes les fois que le précepte urge ; mais quand nous disons : « Soit pour se repentir des péchés commis, » il ne faut pas entendre la proposition dans ce sens que Dieu confère à chacun à tous les instants les grâces, mais bien qu'il les leur accorde selon le temps, le lieu et les autres circonstances qu'il lui plaît de les leur accorder.
Quant à la première partie de cette proposition, elle s'appuie sur les mêmes textes des Ecritures que ceux que nous avons cités en faveur de la proposition précédente, savoir, que Dieu confère aux justes les grâces qui leur sont nécessaires pour observer les commandements. Car les paroles de Jésus-Christ : « Mon joug est doux et léger, » de même que celles de saint Jean *. « Ses commandements ne sont pas difficiles à porter, » doivent aussi être vraies pour les pécheurs. Or, il n'y a que la grâce qui puisse rendre le joug de Jésus-Christ doux aux pécheurs et son fardeau léger. Donc... pour ce qui est de l'autre partie de la proposition , on en prouve la vérité par les paroles mêmes de Dieu, qui se lisent dans Ezéchiel, XXXIII, 11 : « Pour moi je vis, dit le Seigneur Dieu ; je ne veux pas
» la mort de l'impie ; ce que je veux, c'est qu'il se convertisse » de sa voie et qu'il vive. Convertissez-vous, convcrtissez- » vous de vos voies mauvaises, et pourquoi mourrez-vous , » maison d'Israël? » On la prouve aussi par cette invitation générale de Jésus-Christ, Matth., XI, 28 : « Venez à moi, » vous tous qui êtes fatigués et qui êtes accablés, et je vous » soulagerai. » D'où nous argumentons comme il suit : Le pécheur ne peut se convertir et revenir à Jésus-Christ que par la grâce; cependant Dieu invite tous les pécheurs, surtout les fidèles, à se convertir, et Jésus-Christ les appelle tous à lui. Donc, Dieu vient par sa grâce au secours de tous les pécheurs qui ne sont point endurcis, au moins des pécheurs fidèles.
Vouloir citer tous les témoignages des Pères qui établissent la vérité de l'une et l'autre partie de cette proposition serait chose longue; nous n'en rapporterons donc qu'un ou deux. Tout le monde connaît ces paroles de saint Léon-le-Grand : « Il nous presse justement d'observer ses préceptes, celui qui » nous prévient par son secours (1). » Voici les belles choses que saint Augustin écrit sur ce point : « Comme il est présent » partout, qu'il appelle de diverses manières à lui celui qui en » est éloigné par la créature qui le sert comme son Seigneur, » qu'il instruit celui qui croit, qu'il console celui qui espère, » qu'il exhorte celui qui aime, qu'il aide celui qui fait des » efforts, qu'il exauce celui qui prie; il ne vous fait point un » crime de ce que vous ignorez involontairement, ni de ce » que vous ne soignez pas les membres blessés, mais il vous r> en fait un de. mépriser celui qui veut vous guérir (2). » On peut aussi y ajouter son disciple saint Prosper, qui s'exprime en ces termes : « Dieu ne ferme pas la voie à quiconque veut se » corriger, et il ne met personne dans l'impossibilité de faire » le bien (3) . »
Enfin, sans nous arrêter aux autres preuves, voici ce que le Concile de Trente dit contre Luther et Calvin , qui niaient que quelqu'un pût faire pénitence : « Ceux qui, après avoir reçu la » grâce de la justification par le baptême, seront tombés par » le péché, pourront être justifiés de nouveau, lorsque, excités
(1) Serm. 16, de la Passion du Seigneur, c. 6, éd. Baller.
(2) Liv. Nat. et grâce, c. 67, n. 80. Il rapporte et. répète cela d'après ce que le saint docteur avait écrit du Lib. arbit., liv. III, c. 19.
(3) Rép. à la 15e 0bj. de Vincent. Append., t. X, œuv. de saint Aug.
» par Dieu, ils auront recouvré par le sacrement de pénitence » et les mérites de Jésus - Christ la grâce qu'ils avaient » perdue (1). » Le concile de Trente tient donc pour certain que le secours de la grâce divine ne fait pas défaut aux pécheurs, et que, par ce moyen, ils peuvent se repentir.
Objections.
I. Obj. Saint Augustin donne comme une chose prouvée que Dieu ne confère pas la grâce à tous les hommes. 1 . Il dit en effet ; « Nous savons que la grâce n'est pas donnée à tous » les hommes. Nous savons qu'elle est donnée gratuitement à » ceux à qui elle est donnée. Nous savons que ceux à qui elle » n'est pas donnée, c'est par un juste jugement de Dieu » qu'elle ne leur est pas donnée (2). » 2. Que le saint docteur parle de la grâce suffisante, c'est ce que prouve ce qu'il dit dans le livre de la Correct, et de la grâce; y parlant de la grâce conférée à Adam, et par conséquent de la grâce suffisante, il dit : « Ceux qui maintenant sont privés de ce secours, ne le » sont qu'à cause du châtiment du péché (3). » Donc, d'après lui, le péché originel, et à plus forte raison le péché actuel, est la raison pour laquelle Dieu n'accorde pas aux pécheurs les grâces suffisantes. 4. Certes, les pécheurs sont indignes de quelque grâce que ce soit. Donc :
Rép. N. A. Quant à la première preuve, D. Saint Augustin établit que Dieu ne donnait pas la grâce à tous les hommes dans le sens des semi-pélagiens qu'il combattait ici, C. dans le sens catholique, je subdist., il ne donne pas toujours à tous des grâces efficaces et prochainement suffisantes, C. des grâces suffisantes d'une manière éloignée, N. Les semi-pélagiens prétendaient, en effet, que Dieu assiste toujours de sa grâce les pécheurs, et qu'il n'attend que les efforts naturels de notre volonté pour la conférer.
Rép. 2. D. Ceux qui sont privés de ce secours, savoir, du secours prochainement suffisant, c'est une punition du péché, C. du secours suffisant éloigné, N.
Rép. 3. D. sequel. La raison de cette privation pour les in-
(1) Sess. VI, c. 14. Celui qui désirerait de plus amples renseignements, peut consulter Tricass., ouv. cit., de la Nécessité, etc., sect. 5, §§ 1 et suiv.; de même que Deschamps, ouv. cit., 1. III, diss. 8, c. 6.
(2) Lett. 217, à Vital, c. 5, n. 4, 5 et 6.
fidèles vient et de la faute originelle et de la faute actuelle, C. pour les fidèles de la faute originelle, N. Tel est, en effet, le principe des jansénistes, qui, bien que le concile de Trente ait déclaré qu'il n'y a rien dans ceux qui sont nés de nouveau par le baptême qui soit digne de la colère de Dieu, non plus que rien de condamnable dans ceux qui sont en Jésus-Christ, pensent néanmoins que le péché originel influe toujours sur ceux qui ont été baptisés, et c'est là professer la doctrine des novateurs, dont nous parlerons plus tard. Si parfois Dieu retire aux fidèles les grâces efficaces , ou au moins les grâces prochainement suffisantes , cela ne peut venir que d'une faute personnelle; mais il ne leur retire pas la grâce suffisante éloignée, il ne la refuse jamais à personne^ d'après ce que nous avons dit.
Rép. 4. D. Si Dieu nous accordait ses grâces d'après nos mérites, C. mais s'il ne nous les accorde que d'après sa bienveillance et sa miséricorde, N. « La bonté de Dieu ne l'em- » porte-t-elle pas sur notre malice? » comme dit Joël, II, 13. Qu'adviendrait-il de ceux qui font toutes ces difficultés, si Dieu nous accordait ses grâces d'après nos mérites?
IL Obj. On établit que Dieu accorde la grâce suffisante aux pécheurs toutes les fois que le précepte urge, surtout le précepte surnaturel, parce qu'autrement ils ne pourraient pas observer les préceptes, et leur transgression ne pourrait pas leur être imputée à faute ; or, saint Augustin enseigne formellement le contraire, 1. puisque, liv. de la Perfect. et de la grâce, il dit : « Lorsque nous voyons un boiteux qui peut être guéri, nous disons avec justice : Cet homme ne doit pas boiter, et s'il ne doit pas, il ne peut pas boiter. Il ne le peut pourtant pas aussitôt qu'il le veut, il ne le pourra que lorsqu'il sera guéri par les soins qu'il aura pris à ce sujet, et que la médecine aura aidé la volonté 'x » 2. Et il ajoute peu après : « Il y a péché, soit que la eiia*i«e ne règne pas là où elle doit être, soit qu'elle soit moins intense qu'elle ne doit, soit qu'on puisse éviter cela par la volonté, soit qu'on ne puisse pas l'éviter, parce que , si on le peut, la volonté présente en est cause, si on ne le peut pas, cela vient de la volonté passée (2); » enfin il dit d'une manière générale.
(1) Ghap. 3, n. 5.
(2) Chap. 6, n. 15.
3. liv. III, Lib. arbit. : « On doit aussi improuver les actions » faites par nécessité, quand l'homme veut bien faire et qu'il » ne peut pas (1). » 4. Et comme Pelage s'était écarté de cette doctrine, son article fut condamné par le concile de Diospolis : « Que l'oubli et l'ignorance ne sont point soumis au péché, » parce qu'ils ne résultent pas de la volonté, mais bien qu'ils » résultent de la nécessité (2) . » Donc :
Rép. N. Min. Quant à la preuve, D. Le saint docteur enseigne, dans les paroles citées, que les pécheurs ne sont pas toujours capables, par les grâces prochainement et immédiatement suffisantes, de sortir de l'état de péché ou de s'en abstenir, C. médiatement et par la prière, N.
Rép. 2. D. Il y a péché là où ne règne pas la charité, ou bien où elle est moins grande, etc., hypothétiquement , ou bien si la cupidité actuelle conséquente ou volontaire domine, C. s'il s'agit d'une cupidité qui ne puisse pas être vaincue au moins au moyen de la prière , ou que Ton ne puisse pas avoir une charité plus intense, N.
Rép. 3. D. Sans que pourtant elles soient imputées à faute, C. de manière à être imputées à faute, N. Le saint docteur parle en effet, dans les paroles citées, des mouvements déréglés et involontaires de la concupiscence, qui sont improuvés en eux-mêmes, en tant qu'ils procèdent du péché et qu'ils inclinent au péché (3) .
Rép. 4. D. En tant que Pelage affirmait que les choses qui provenaient d'un oubli ou d'une ignorance vincible à l'aide de
(1) Ghap. 18, n. 51.
(2) Saint Augustin, liv. des Act. des pélagiens, c. 18, 42.
(3) C'est ce qui ressort et du contexte et du but du saint docteur. Il se propose en effet de prouver que la révolte de la concupiscence est le châtiment du péché originel que nous contractons tous. Or, voici le contexte ; il avait déjà dit dans ce même chap. 18, n. 50 : « Quelle que soit cette cause » de la volonté, si on ne peut pas y résister, on lui cède sans péché. Mais si » on peut y résister, il ne faut point céder, et on ne péchera pas. » Ensuite , n. 51, il écrit ce qu'on nous objecte, puis il poursuit aussitôt : « Car de là » viennent ces expressions : Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le » mal que je ne veux pas. Et ces autres : Il m'appartient de vouloir, et je ne » trouve pas le moyen de faire le bien que je veux. Et ces autres : La chair ï convoite, etc. Mais toutes ces choses-là viennent des hommes, elles dé- » c oulent de cette condamnation à la mort ; car si ce n'est pas là le chàti- » ment de l'homme, mais un effet de la nature , ces choses-là ne sont pas
» des péchés Mais maintenant, comme il en est ainsi, il n'est pas bon
» (l'homme), et il n'est pas en son pouvoir d'être bon Qui saurait douter
» que c'est là un châtiment? » On voit par là quelle est la mauvaise foi de nos adversaires, lorsqu'ils font de semblables objections.
la grâce provenaient de la nécessité, C. selon une nécessité absolue provenant d'un oubli ou d'une ignorance invincible, AT. Car, comme cet hérésiarque niait la grâce proprement dite et sa nécessité, il en concluait que l'homme pouvait observer toute la loi sans le secours de cette même grâce, et que si, dans quelques cas donnés, il ne le pouvait réellement pas, plutôt que d'admettre la nécessité de la grâce, soit pour dissiper les ténèbres de l'ignorance, soit pour fortifier, il préférait nier que l'homme pèche dans ces cas-là. Or, qu'y a-t-il là de commun avec la doctrine que nous défendons? je ne le vois pas (1).
proposition m.
Dieu donne aux pécheurs, même endurcis et aveuglés, des grâces réellement suffisantes selon les lieux et les circonstances, au moyen desquelles ils peuvent et éviter le péché, et en faire pénitence lorsqu'ils Vont commis.
Avant de prouver notre proposition, il nous semble bon d'indiquer quels sont les pécheurs que nous comprenons dans cette catégorie, et nous allons le faire en citant les paroles mêmes de saint Bernard, qui décrit en ces termes le cœur endurci : « C'est celui, dit-il, que ne brise pas la componction, » que n'amollit pas la piété, que n'émeut pas la prière, qui » ne cède pas devant les menaces, qu'endurcissent les châti- » ments. Il n'a que de l'ingratitude pour les bienfaits, il est » sans foi pour les conseils, il est sans cœur pour les juge- » ments, il ne rougit pas des choses honteuses, il ne frémit pas » devant le danger, il est inhumain pour ce qui tient à l'hu- » manité, il est téméraire pour les choses divines , il oublie le » passé, il ne s'occupe pas du présent, il ne prévoit pas » l'avenir (2). »
Notre proposition ainsi exposée, nous la défendons comme certaine, nous appuyant sur l'Ecriture, les Pères, les conciles et les motifs les plus graves tirés des raisons théologiques.
Et d'abord l'Ecriture blâme énergiquement ces pécheurs aveugles et endurcis, à cause de la résistance que leur propre malice oppose à la grâce de Dieu ; elle les menace des trésors de colère que leur prépare leur impénitence et leur endur-
(1) Voy. auteurs cit., pass. cit.
(2) De la Consid., liv. I, c. 2, n. 3, édit. Bénéd.
cissement ; elle atteste que Dieu tempère leur châtiment, qu'il épuise envers eux sa patience pour qu'ils puissent abjurer leur propre méchanceté et revenir tous sans exception à résipiscence. Elle suppose donc qu'ils ne sont pas privés de toute espèce de grâce.
Voici en effet en quels termes saint Etienne, Act., VII, 51, apostrophe les Juifs : « Têtes dures, hommes incirconcis de » cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit. » Blâmant ces pécheurs, l'Apôtre s'exprime comme il suit : « Est-ce que vous méprisez les trésors de sa patience , de sa » bonté et de sa longanimité? Ignorez-vous que la bonté de » Dieu vous invite à la pénitence. Et cependant, par la dureté » de votre cœur et votre impénitence, vous vous amassez un » trésor de colère pour le jour de la colère, de la manifestation » et du jugement, » Rom., II, 4, 5. L'auteur de la Sagesse, outre ce qu'il dit en général, cil, s'adressant à Dieu : « Vous » avez pitié de tous les hommes, parce que vous pouvez tout, » et vous dissimulez leurs péchés à cause de leur pénitence. » Vous aimez tout ce qui existe, et vous ne haïssez aucun de » ceux que vous avez faits, » c. 12, 20 ; il ajoute, par rapport aux Chananéens, hommes criminels et endurcis : « Si vous » avez apporté tant de ménagement dans les supplices que » vous avez infligés aux ennemis de vos serviteurs, et qui » étaient voués à la mort, leur donnant le temps et l'occasion » de renoncer à leur malice, quelle attention n'avez-vous pas » apportée dans le jugement de vos enfants? » Enlin, II Pierre, III, 9, le prince des apôtres écrit : « Il agit avec » patience (Dieu) à cause de vous, ne désirant la perte d'aucun, » désirant au contraire que tous reviennent à la pénitence. » Donc .
Le langage des Pères est identique. Car saint Augustin, Expl. du Ps. 6, n. 8, interprétant ces paroles de l'Apôtre: « Dieu les abandonna à leur sens réprouvé, » dit ce qui suit : « Tel est l'aveuglement de l'esprit. Quiconque est sous le poids » de cet aveuglement est privé de la lumière de Dieu, non pas » complètement, pourtant, pendant qu'il est dans cette vie... » Car, être tout-à-fait en dehors de Dieu, qu'est-ce, si ce » n'est un aveuglement complet? » Donc, personne n'est entièrement privé de la grâce pendant qu'il est dans cette vie c non plus que personne n'est frappé d'un endurcissement et d'un aveuglement parfait et absolu. C'est ce qu'il répète
souvent, comme Traité 12, sur saint Jean, n. 12, sur ces paroles de Jésus-Christ : « Car Dieu n'a pas envoyé son Fils » dans le monde pour le juger, mais bien pour le sauver par » lui. Donc, dit-il, il est venu guérir le malade, autant qu'un » médecin peut le faire. Celui-là se donne lui-même la mort, » qui refuse de suivre la prescription du médecin. Il est venu » sauver le monde; et pourquoi est-il appelé Sauveur du » monde , si ce n'est pour qu'il sauve le inonde , et non pour » qu'il le juge? Vous ne voulez pas qu'il vous sauve, vous » vous jugez vous-même, etc. (1). »
Tel est aussi l'enseignement des conciles. Car, outre le deuxième concile d'Orange , dont nous avons cité plus haut le can. 22, qui s'applique parfaitement à cette question, puisque ses expressions sont générales, le troisième concile de Valence déclare, can. 2 : « Que les méchants ne périssent pas, parce » qu'ils n'ont pas pu être bons, mais bien parce qu'ils ne l'ont » pas voulu (2). » Et le quatrième concile de Latran, ch. Firmiter, définit sans restriction aucune : « Si quelqu'un vient à » tomber dans le péché après le baptême, il peut toujours en » sortir par une pénitence sincère (3). » Or, d'après la manière de voir de nos adversaires, ceci serait faux; car si la grâce fait défaut, il est impossible que quelqu'un puisse se relever par une sincère pénitence; le concile suppose donc que l'homme n'en est jamais complètement privé pendant qu'il est encore dans cette vie.
On peut encore établir et prouver cette doctrine par plusieurs raisons théologiques graves et sérieuses. D'après ce que nous avons démontré en temps et lieu, Dieu veut en effet sincèrement le salut, même de ces hommes, et Jésus-Christ est mort pour leur salut; Dieu leur fait de l'espérance un précepte, et il le leur ordonne de telle façon que, s'ils désespèrent de leur salut, ils se rendent gravement coupables, le précepte de la conversion étant surtout urgent pour l'article de la mort, ainsi que tous les théologiens l'enseignent. Mais comment l'espérance pourra-t-elle être comme une ancre inébranlable et réelle, pour ceux qui seront imbus de l'opinion de nos adversaires, savoir, qu'ils sont privés de toute espèce de grâce? Gomment pourront-
(1) Voy. Tricass., de la Grâce nécessaire, etc> sect. 4; et Deschamps, ouv. cit., liv. III, diss. 8, c. 15 et suiv.
(2) Hard., Act. conc, t. V, col. 89.
(3) lbid., t. VII, col. 17 et 18.
ils , sans la grâce , faire un acte surnaturel d'espérance théologique? Ceci est si positivement admis dans l'Eglise, qu'aussitôt qu'il y a quelqu'un de ces hommes perdus et plongés dans le vice, qui tombe gravement malade, aussitôt les ministres de cette même Eglise accourent pour l'exhorter à revenir à de meilleurs sentiments, à faire pénitence, et les fidèles prient pour lui. Donc l'Eglise tient pour certain que personne n'est complètement privé de la grâce pendant qu'il est dans cette vie , car autrement cette manière d'agir serait à la fois ridicule et absurde. S'il fallut en tout temps repousser cette barbare manière de voir, il faut surtout la repousser dans les temps malheureux où nous vivons, temps où nous voyons tant d'hommes se jeter dans toute espèce de maux et dans l'incrédulité, puisqu'il en serait fait de tous ces hommes-là, et il faudrait tous les abandonner comme des réprouvés pour lesquels il n'y a plus d'espoir. Quel catholique admettrait cela? Que les jansénistes, qui, comme nous l'avons fait remarquer ailleurs , ne sont que des déistes déguisés , aient pu concevoir de telles choses, ce n'est pas étonnant; mais que des théologiens catholiques le pensent, il y a de quoi indigner et rendre la religion chrétienne odieuse aux incrédules (1).
(1) C'est avec infiniment de raison que l'illustre Manzoni dit, de la Doctrine morale catholique, c. 9, Rome, 1826, Délais de la conversion : « Qu'on en- » seigne cette doctrine (l'impossibilité de la conversion), et dites-moi, je vous » prie, quelles en seront les terribles conséquences pour la conduite morale » de l'homme? L'homme ne peut pas se convertir à Dieu! 11 ne reste donc » plus au pécheur que le désespoir seul, qui exclut tout sentiment de piété, » d'humanité et de générosité. Si quelqu'un pouvait vivre en paix dans cet » état affreux, l'unique loi qui le dirigerait, ce serait de se procurer par tous » les moyens, et le plus longtemps possible, toute espèce de jouissances. » L'homme ne peut pas se convertir à Dieu! Il n'y a donc plus pour lui ni » pénitence, ni amendement, ni prière; il n'y a plus d'espoir, plus de ré- » demption, plus d'évangile; elle serait donc absurde la conduite de celui » qui exhorterait le pécheur, et qui, par des motifs surnaturels, voudrait le » ramener à de meilleurs sentiments. L'homme n'est pas jugé d'après l'état » où il se trouve quand il meurt! 11 n'y a donc pas de justice ou d'injustice, » et parfois cette justice ne concilierait point à l'homme l'amitié de Dieu. » Que faudrait-il penser de l'amitié de Dieu, qui laisserait l'homme dans des » supplices éternels? Il n'y a donc pas de récompenses et de châtiments » pour les œuvres de la vie présente, puisque l'on pense qu'il n'y a pas d'état » dans la vie présente où l'homme soit digne des unes ou des autres. Il n'y a » donc pas de raison certaine et prépondérante pour porter l'homme à bien » faire en quelque temps que ce soit. Telles seraient, et autres semblables,
» les conséquences de cette doctrine L'homme, d'après la doctrine catho-
» lique , ne se laisse entraîner au mal que par ses mauvaises affections ; pen- » dant que, d'après la doctrine que nous réprouvons, plus quelqu'un use » sagement de sa raison, plus il se précipite dans le mal. D'après la doctrine
De plus, toutes les fois que les hommes pèchent, ils pèchent librement; donc ils ne sont jamais privés de la grâce. « Car y> qui, demande saint Augustin, pèche en faisant ce dont il n'a * jamais pu s'abstenir? On pèche, donc on peut s'en abs- » tenir (1). » Or, d'après nos adversaires eux-mêmes, on ne peut pas s'empêcher de pécher sans la grâce. Le docteur angélique conclut donc avec raison : « Dire qu'il est quelque péché » dans cette vie dont quelqu'un ne peut pas faire pénitence, » c'est une erreur; et d'abord parce que ce serait anéantir le » libre arbitre. Secondement, parce que par là on dérogerait » à la grâce , qui peut porter quelque cœur que ce soit à faire » pénitence (2). »
Objections.
I. Obj. 1 . Dieu aveugle et endurcit les pécheurs, ainsi qu'il est écrit, Exod., IX; Is., VI; saint Jean, XII, et en divers autres endroits. Or, Dieu n'endurcit ni n'aveugle en donnant la malice , d'après l'adage connu de saint Augustin (3) . Donc, c'est au moins en retirant la grâce. 2. Or, il est facile de prouver, par les passages cités, qu'il la retire toute, car on lit, saint Jean, XII, 39 : « A cause de cela, ils ne pouvaient pas » croire, parce que Isaïe dit : Il a aveuglé leurs yeux, et il a » endurci leurs cœurs. » Et ceci s'enchaine parfaitement avec ce qu'on lit, Ecclés., VII, 14 : « Considérez les œuvres de » Dieu, et voyez que personne ne peut se corriger s'il l'a » rejeté. » De là, Isaïe, V, Dieu voyant l'ingratitude des Juifs, qu'il représente sous la figure d'une vigne, pour les bienfaits qu'il leur confère , conclut en ces termes, v. 5 et 6 : « Et maintenant je vous ferai connaître ma conduite envers y> ma vigne : je la priverai de la haie qui l'entoure, et je » l'abandonnerai à tout venant; je la priverai d'engrais, et je
» catholique, plus les hommes en sont pénétrés, plus leurs mœurs sont pures, » peudant que ceux qui suivent la doctrine contraire deviennent de plus en » plus mauvais. Mais cette doctrine est tellement en opposition avec la droite » raison et le sentiment religieux , que personne ne l'a proposée jusque-là, » et qu'il est impossible qu'elle soit jamais admise. »
(1) Du Lin. arb., liv. III, c. 18.
(2) Part. III, quest. 86, a. 1; voy. saint Jean Damasc, de la Foi, liv. II, c. 26; voy. aussi Gomm. histor. cit., de Gh. Duplessis d'Argentré, c. 3, assert. 12.
(3) Tel çà et là saint Aug., liv. II, quest. sur l'Exode, surtout quest. 23 et suiv. Il le dit expressément ch. 194, n. 14; voici ses paroles : « Dieu n'en- » durcit pas en donnant la malice, mais en refusant la miséricorde. »
ï> la laisserai fouler aux pieds; je la laisserai déserte; on ne » pensera plus à elle, on ne la cultivera pas; j'y laisserai » croître les ronces et les épines, et je commanderai aux nuées » de ne point verser sur elle leur rosée. » Les Pères ont entendu ces paroles du délaissement spirituel. Saint Jérôme dit en effet : « Dieu retire son appui à ceux qui en sont indignes, » afin que, n'ayant pas connu Dieu par ses bienfaits, ils » sachent quel il est par les supplices (1). » Saint Cyrille d'Alexandrie dit : « J'abandonnerai ma vigne , on ne pensera » plus à elle, on ne la cultivera plus (2); c'est-à-dire, on ne » prendra plus aucun soin d'elle, pour la bonifier et la rendre » plus fertile. » Enfin, saint Thomas dit : « Je lui enlèverai » la haie qui la protège, c'est-à-dire le secours des anges, qui
» la protégeait contre ses ennemis Elle ne sera plus re-
» dressée par la charrue de l'avertissement et de la correction, » quand elle en aura besoin, etc. (3). Donc :
Rép. 1. D. Maj. Dieu aveugle et endurcit négativement les pécheurs d'un aveuglement et d'un endurcissement complet et absolu, ou en leur refusant toute espèce de grâce, N. D'un aveuglement et d'un endurcissement imparfait en leur refusant des grâces plus abondantes, C. La réponse est claire, d'après le texte de saint Augustin cité plus haut; autrement, s'ils n'avaient aucun rapport avec Dieu, leur aveuglement serait absolu, ce qui n'a lieu que pour les damnés, savoir, pour ceux qui ne sont plus dans la voie. Tant que les hommes sont dans la voie, ils peuvent atteindre leur fin; mais ils ne le pourraient pas s'ils étaient entièrement privés de la grâce; donc il est nécessaire qu'ils aient toujours quelque grâce, au moyen de laquelle ils puissent se convertir.
Rép. 2. N. Quant à la première preuve, ou au premier texte de saint Jean, XII, D. Ils ne pouvaient pas croire, par suite d'une impuissance conséquente et volontaire, C. d'une impuissance antécédente et nécessaire, N. Saint Augustin dit fort justement aussi, à l'occasion de ces paroles : « Ils ne pouvaient » pas croire, dit-il, parce que le prophète Isaïe l'avait prédit; » et le prophète l'a prédit, parce qu'il sut à l'avance que Dieu » le ferait; mais pourquoi ne pouvaient-ils pas? Si on me le
(1) Sur Is., liv. Il, sur les vers. 5 et 6, c. 5, édit. Vall.
(2) Comm. sur Is., liv. I, dise. 3, p. 84, éd. cit.
(3) Explic. d'Is., c. 5, éd. cit., Rome, 1570, t. XIII, revers du feuillet 8.
» demande, je réponds aussitôt : C'est parce qu'ils ne voulaient » pas ; Dieu prévit leur mauvaise volonté , et il l'annonça à » l'avance par le prophète (1). »
Quant à l'autre preuve tirée de l'Ecclés. , D. Celui que Dieu a méprisé ou rejeté d'une manière complète et absolue, ce mépris demeurant le même, C. imparfaite, jesubdist., il lui est plus difficile qu'aux autres de se corriger, C. cela lui est absolument impossible, N. L'Ecclésiastique l'affirme en effet ici dans le même sens qu'il avait dit précédemment, c. 1, 15 : « Les pervers se corrigent plus difficilement. »
Quant à Isaïe, il parle de la punition temporelle du royaume juif, C. de l'abandon spirituel, N. ainsi que le prouve le contexte , où est prédite la dévastation de la Judée et la captivité future. Et quand même les Pères auraient entendu d'un abandon spirituel et mystique les paroles citées, il faudrait alors l'entendre d'un abandon imparfait, car ils parlent de la grâce de conversion, ou de la grâce efficace, ou de la grâce prochainement suffisante, dont sont parfois privés les pécheurs, ce dont nous convenons sans peine ; mais ils ne parlent pas de la privation de la prière, au moyen de laquelle ils peuvent obtenir les autres grâces (2).
Inst. C'est au moins en vain que les pécheurs endurcis ont recours à Dieu par la prière, puisqu'il ne doit pas les exaucer,
(1) Traité 53, sur saint Jean, n. 6. Le contexte entier fait mieux connaître la pensée du saint docteur, puisqu'il avait déjà dit, n. 4 : « Les Juifs péchèrent » donc, et ils n'y furent pas poussés par celui qui n'aime pas le péché; mais » celui à qui rien n'est caché le prédit. Et par conséquent ils auraient pu ne » pas faire le mal, s'ils l'avaient voulu. » Ensuite, n. 5, il ajoute : « S'ils ne » purent pas croire, quel péché y a-t-il de ne pas faire ce qu'il ne peut pas » faire? Mais s'ils péchèrent parce qu'ils ne crurent pas, donc ils purent » croire, et ils ne le firent pas. » Ensuite il résout la question n. 6 dans les paroles que nous avons citées.
(2) Voy. Sanctius, sur ce pass., n. 23 et 24, ce qu'insinue le sens et l'enchaînement de ce chapitre tout entier. Le peuple d'Israël est d'abord représenté sous la figure d'une vigne que le vigneron a plantée dans un sol fertile et qu'il cultive bien, et à laquelle il prodigue libéralement ses soins, mais qui ne répond pas à l'attente où son maître est qu'elle lui donnera des fruits; ce qui fait que le ciel lui refusera son influence salutaire, que son maître l'abandonnera, et qu'elle sera arrachée (du v. 1 au v. 6). Ensuite, le prophète explique cette parabole (v. 7). 11 condamne ensuite tous les vices du peuple, savoir, son avarice et sa rapacité (v. 8, 10), son intempérance, sa luxure, sa témérité et son inconsidération (v. 11-14), ses raisonnements coupables, qui le portent à croire qu'il peut pécher (v. 18-19), le renversement de toutes les lois du juste et de l'injuste, etc. Enfin il dénonce les châtiments de tous ces péchés et de tous ces crimes (du v. 24 à la fin), savoir, que la Judée sera saccagée par des peuples lointains. Voy. aussi Rosenmuller sur ce chapitre.
comme on le voit
II Màchab.
» ne devait point
Re'p. D. A. S'ils n'ont pas recours à lui d'une manière convenable, C. s'ils le font comme ils le doivent, iV. Or, pour ce qui est de l'exemple d'Antiochus, nous répondons qu'il pria pour obtenir la guérison de son corps et non pour celle de son âme. Cet exemple, comme tous ceux qui lui ressemblent, ne vient donc point à la question.
II. Obj. 1 . Saint Augustin, liv. V, cont. Julien : « L'aveu- » glement du cœur, dit-il, que Dieu illuminateur seul dissipe, » est, et le péché par lequel on ne croit point en Dieu, et la » peine du péché par laquelle le cœur orgueilleux est puni » selon qu'il le mérite , et la cause du péché , lorsque l'on fait » quelque chose de mauvais par suite d'une erreur provenant » de l'aveuglement du cœur (1). » 2. Et Explic. du Ps. 147 : « Yoici qu'il abandonne le pécheur (Dieu), voici qu'il ne » l'appelle pas, voici qu'il ne lui ouvre pas les yeux, voici qu'il » ne répand pas sur lui sa grâce (2). » 3. Enfin il dit, liv. Nat. et grâce : « Il ne pense pas qu'il viole la loi, que la » lumière de la vérité l'abandonne justement, et qu'en étant » abandonné il devient aveugle, et qu'il est nécessaire qu'il » offense davantage, et qu'en tombant il soit tourmenté, et » qu'étant tourmenté il ne se relève pas (3). » 4. Il enseigne en divers autres endroits : ce Qu'étant abandonné de toute » lumière de vérité, il ne peut pas vouloir (4) . » Il dit encore : « Nous sommes obligés d'avouer qu'ils ont été tellement » aveuglés par quelques autres péchés, que leur aveuglement » ne leur permettra plus de croire (5). » Il est donc démontré, par l'ensemble du système de saint Augustin, que les pécheurs endurcis sont privés de toute espèce de grâce et de lumière, et que, quand ils sont dans cet état, ils ne peuvent pas s'en relever, et qu'ils tombent nécessairement dans des fautes plus graves.
Rép. N. Conséq. Ce que ceci prouve surtout, c'est que les
(1) Chap. &, n. 8.
(3) Chap. 22.
(4) Liv. Perfect. et just., c. 19, n. 41.
(5) Liv. Dix-sept questions sur saint Matth., quest. 14, n. 3.
adversaires que nous combattons abusent continuellement de la doctrine de saint Augustin, et qu'ils ne rougissent pas de citer, contrairement à sa pensée , de semblables passages.
Saint Augustin parle parfois hypothétiquement dans ces textes, démontrant ce que deviendrait l'homme aveuglé ou endurci, privé de toute espèce de grâce, pour prouver la nécessité de cette môme grâce contre Pelage ; ou il parle de ce qui arrive à celui qui est privé de la grâce efficace, ou prochainement suffisante, en punition de son orgueil et de sa jactance. Mais il n'a jamais soutenu qu'il y eût quelque homme entièrement privé par Dieu de la grâce, il a même, qui plus est, toujours enseigné le contraire.
Donc, quant au premier texte, D. S'il y avait une semblable cécité, toutes les conséquences énumérées par le saint docteur s'ensuivraient, C. elle existe réellement, d'après saint Augustin, N. Discutant en effet centre le pélagien Julien, qui niait la nécessité de la grâce , il dit ce que serait l'homme sans la grâce , ou s'il la repoussait entièrement , comme on le voit par ces paroles : « La cécité du cœur, que Dieu illuminateur » dissipe seul. » Mais il n'avance nulle part que Dieu ne dissipe pas cette cécité; c'est ce que pourtant devraient démontrer nos adversaires, pour prouver quelque chose.
Rép. 2. D. Expliquant les effets de l'abandon, dans le cas qu'il existât, C. il existe réellement. N. Bien plus, saint Augustin poursuit même, ibid. : c Qui se délivrera, s'il Faban- » donne? Qui le délivre? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur » Jésus-Christ. » Puis, louant les effets de cette grâce, même à l'égard des pécheurs les plus endurcis, il ajoute que, bien « qu'ils soient congelés, qu'ils soient devenus comme du » cristal, ils ne seront pas durs devant la miséricorde de » Dieu; il enverra son Yerbe et il les amollira, etc. (1); » et il ajoute : « Car ils sont endurcis par l'orgueil, » savoir, qui méprise toute grâce.
Rép. 3. D. Celui qui, enflé d'orgueil, repousse la grâce ou lui résiste, C. celui qui suit l'influence de la grâce que Dieu lui accorde, N. La réponse, d'après ce que nous avons dit et le contexte lui-même, est facile. Le saint docteur ajoute en effet, c. suiv. : « Ceux qui sont abandonnés de la lumière de » la justice, et qui, par suite, sont aveuglés, que font-ils autre
(1) Pass. cit.
» chose que toutes les oeuvres de ténèbres que j'ai énumérées, » jusqu'à ce qu'on leur dise, s'ils veulent entendre cette pa- » rôle : Levez-vous, vous qui dormez, etc. (1). »
Rép. 4. N. H dit seulement que celui qui serait privé de toute lumière de vérité ne pourrait pas garder les commandements, ce qui est réellement très-exact; mais ceci est bien éloigné de l'assertion de nos adversaires, qui nous objectent ces paroles comme ayant eu, dans la pensée de saint Augustin, un sens absolu.
Rép, 5. Z). Ils ne purent pas d'une puissance coupable et volontaire, C. absolue, N. Le saint Père ajoute en effet, après les paroles citées, qu'ils avaient été aveuglés de telle façon, que cet aveuglement avait pour but de les amener à « une humble » confession, à une recherche minutieuse, à une conversion » obéissante et à un amour fervent (2) . »
m. Obj . 1 . Si les pécheurs endurcis recevaient les grâces suffisantes pour le salut, il n'y aurait dès lors plus aucune différence entre eux et les autres pécheurs, ce que personne pourtant n'admet. 2. Ensuite, qui ignore que le nombre des péchés est déterminé , et que Dieu a statué de ne plus en supporter après ce nombre, conformément à ce que dit Amos, I, 3 et suiv. : « Après les crimes que Damas a commis trois et » quatre fois, je ne changerai point l'arrêt que j'ai prononcé » contre lui. » 3. Voilà pourquoi les pécheurs endurcis sont parfois frappés de mort subite ou tombent subitement en démence après avoir commis leur péché. Ceux-là, assurément, ne reçoivent aucune grâce pour le salut. 4. Ajoutez que la doctrine des théologiens qui accordent libéralement et indistinctement à tous les grâces, est pernicieuse pour la pratique ; en effet, cette doctrine une fois établie, la vertu cesserait d'être la règle constante et invariable de la vie, on lui substituerait bien plutôt la manière de terminer une vie tissue de crimes par une bonne mort (3). Donc :
(1) Chap. 23, n. 25.
(2) Voy. ibid. S. doct. Voy. Tricass., ouv. cit., de la Nécessité de la grâce pour le salut, sect. 4, §§ 1 et suiv. 11 y fait clairement voir la mauvaise foi de nos adversaires lorsqu'ils citent ces textes ou autres semblables. Voy. aussi Deschamps, Hérésie jansén., liv. III, diss. 15 suiv. Il est vraiment étonnant que quelques théologiens catholiques aient osé citer ces mêmes textes de saint Augustin que citent Calvin et Jansénius, pour établir que Dieu n'accorde aucune grâce aux pécheurs aveuglés et endurcis.
(3) Tel Sismondi,'ift'tf. des républ. ital., t. XVI, p. 415 et 416, il dit : « La
Rép. 1. N. Car les autres pécheurs obtiennent des grâces plus abondantes et plus fréquentes que les pécheurs aveuglés et endurcis.
Rép. 2. D. Le nombre des péchés est déterminé pour ceux qui meurent après avoir commis quelque péché ou qui tombent dans une démence perpétuelle, C. quant à ceux qui vivent encore et qui conservent leurs facultés intellectuelles dans Tordre des grâces efficaces, soit; dans Tordre des grâces suffisantes, d'une manière éloignée ou prochaine, au moyen desquelles ils peuvent toujours faire pénitence, N. Par le fait même, en effet, ils sont toujours tenus au précepte de la conversion et de Tespérance; il s'ensuit que, tant qu'ils vivent, ils ne sont pas privés, d'après ce que nous avons dit, de toute espèce de grâce. Quant au texte d'Amos, il ne concerne que le châtiment temporel , et ne s'applique par conséquent pas à la question présente (1).
Rép. 3. D. Qui pourtant ont obtenu, jusqu'à ce moment, les grâces nécessaires au salut, C. autrement, N. Ils sont donc punis par un juste jugement de Dieu après avoir abusé de tant de grâces. J'ajouterai que cette objection, comme la précédente, a la même force contre ceux qui prétendent que Dieu donne la grâce suffisante au moins aux pécheurs communs,
» vertu , au lieu d'être la tâche constante de toute la vie, ne fut plus qu'un » compte à régler à l'article de la mort. 11 n'y eut plus aucun pécheur, si » aveuglé par ses passions, qui ne projetât de donner, avant de mourir, » quelques jours au soin de son salut ; et dans cette confiance, il lâchait la » bride à ses penchants déréglés. Les casuistes avaient dépassé leur but en » nourrissant une telle confiance; ce fut en vain qu'ils prêchèrent alors contre » le retard de la conversion; ils étaient eux-mêmes les créateurs de ce dé- >: règlement d'esprit, inconnu aux anciens moralistes; l'habitude était prise » de ne considérer que la mort du pécheur et non sa vie, et elle devint uni- » verselle. » 11 est étonnant que cet auteur ait pu reprocher aux catholiques la corruption des mœurs provenant du principe de la possibilité de la conversion, lui qui appartient à une secte qui soutient que les bonnes œuvres sont inutiles au salut, et qui en outre a fait l'apologie de l'idolâtrie.
(1) Voy. Sanctius, sur ce pass. Il fait d'abord observer que le Prophète se sert ici du nombre ternaire pour exprimer le nombre infini des péchés ; et qu'ensuite cette conversion a bien plus vraisemblablement un sens négatif, de sorte que cette sentence est portée au nom de Dieu : « Si le peuple eût » commis seulement ce nombre commun de péchés, je ne le convertirais pas » ou je ne lui épargnerais p*as, et je le punirais, à plus forte raison ne » l'épargnerais-je pas, puisqu'il a commis un quatrième péché ou qu'il a ajouté » à ses péchés une foule d'autres péchés ? » 11 démontre ensuite qu'il s'agit d'un châtiment temporel, ce que désigne le Prophète, vers, suiv., puisqu'une les menace que de la guerre , de la fuite et de l'incendie , toutes choses bien opposées au supplice spirituel.
que contre ceux qui soutiennent (ju'il la donne aux pécheurs endurcis.
Rëp. 4. N. Je vais même plus loin, et je dis que la doctrine opposée, qui enseigne qu'il n'y a pas de conversion possible pour ceux qui sont aux portes de la mort, ouvre une voie facile à tous les crimes, puisqu'il n'y a plus de frein pour ceux qui sont imbus de ces principes. Quel parti prendront en effet ceux dont on déclare le salut désespéré? Quant à ceux qui abusent de la doctrine catholique, qui enseigne qu'il faut toujours espérer de son salut , c'est à leur propre ruine qu'ils travaillent. Car l'espérance devient d'autant plus difficile que l'on a abusé de plus de grâces. Ils confient, en effet, la plus importante des affaires à un événement incertain dont ils ignorent complètement toutes les circonstances. Il faut donc effrayer les pécheurs tant qu'ils vivent, mais il ne faut pas leur ravir la douceur de la consolation et de l'espérance pour les derniers moments, puisqu'il ne leur reste plus d'autre remède aux maux passés 9 et qu'il n'est plus possible de revenir là-dessus (1).
(1) Nous citerons aussi ce que Manzoni écrit sur ce sujet : « Mais, dit-il, » si l'Eglise est si peu rassurée sur le sort de ceux qui vont mourir et qui se » convertissent, pourquoi vient-elle avec tant d'empressement au secours du » pécheur? La raison, c'est qu'elle n'a que peu d'espoir; aussi fait-elle tout » ce qu'elle peut. Gomme c'est ime chose difficile, elle a recours à tout ce que » son cœur et la charité peuvent lui suggérer. Le moindre espoir de sauver » un de ses enfants suffit à l'Eglise pour qu'elle ne l'abandonne pas. Est-ce » que l'Eglise exhorte quelqu'un pour ne se réserver que le plus faible espoir? » Ceux qui, par un acte louable, retirent d'un fleuve un homme qui ne donne » que peu ou point de signe de vie, doivent-ils être accusés d'exciter les » hommes à se noyer ?
» Or, il est à observer que l'Eglise a ici deux manières d'agir; pour les » pécheurs qui se glorifient de leur force et de leur santé, et qui se promettent » d'avoir le temps de pécher et de faire pénitence plus tard, elle s'applique » à les effrayer ; pour les moribonds, elle leur inspire des sentiments de con- » fiance. Il n'y a point ici de contradiction, il n'y a que prudem <• et vérité. » Les pécheurs, dans l'un et l'autre état, ne considèrent que la moitié de la » question, et l'Eglise leur représente la partie qu'ils oublient. Les premiers » se font illusion sur la possibilité de faire leur salut; les autres, au contraire, » sont tellement frappés de la difficulté qu'il y a à le faire, qu'il n'y a pus de » plus grand obstacle à leur conversion à Dieu, que ladéliance qu'ils ont de
» sa miséricorde » Et un peu plus bas : « L'Eglise accueille môme avec
» bonté riiomme coupable que la sociéle va rejeter de son sein, ù qui elle va » ôter la vie; son minisire se place médiateur entre le juge et le bourreau. » 11 se place entre le juge et le bonnv.in, parce que partout où il se trouve » uneàme à sauver ou à consoler, partout où il y a des répugnances à vaincre, » des affectious douloureuses a essuyer sans espoir de récompense terrestre,
» là est la place d'honneur du miniafcre de L'Eglise Qui saurait décrire les
» angoisses d'un homme en face de la potence, qui revient sur lui-môme, qui
GHÀP. v. M LA ■trmmmoN dk i.\ c.haci <'»'J::t
BROPosrrioN i\
Abu donne d fOtlJ les infidèles, même n<lgatifs% se/ou le temps et le lieu, la grâce suffisante pour faire leur salut.
On appelle infidèles négatifs roux qui n'ont jamais entendu
parler de le foi, el on appelle infidèles positifs cevw *|n î , connaissant la foi, n'onl pas voulu l'embrasser ou y ont renoncé* H ne jMMii pas être question de eeui Uu La discussion ne peut
dont perler que sui tes premiers. [Non seulement Ions 1rs jaiisriiiHt.es, niais il est aussi quelques théologiens catholiques qui prétendent que ces infidèles sont prives de toute espèce de grâce suffisante, soit prochaine, soit éloignée; e est contre eux cpie nous avons |)osé la proposition «pic nous venons d'énoncer, et que nous soutenons comme certaine.
Alexandre VIII a proscrit la proposition suivante, qui est la 5° : « Les païens, les Juifs, les hérétiques et antres de )> même espèce ne reçoivent aucun secours de Jésus Christ; » on petit donc justement en conclure que leur volonté est » seule et sans armes, sans aucune g race Suffisante (I). » Clément XI a aussi proscrit les propositions suivantes de Quesnel, savoir, 'i(i : « Sans la loi, on ne reçoit aucune » grâce; » 27 : « La foi est la première grâce, et elle est lu » source de toutes les autres; » V.) : « Aucune grâce n'est » accordée en dehors de l'Kglise. » La doctrine catholique cigne donc que les païens, les Juifs, etc., reçoivent la , gffàQG Suffisante, que l'on reçoit des grâces avant la foi , et que ceux qui l'ont Connue comme ceux qui n'en ont point entendu parler eu reçoivent, puisque ces propositions de Quesnel ont 6té condamnée.', dans le sens de l'auteur ['!).
„ ••,(> rappelle nu crime, qui \w va pan mourir pour une eau ;c siaiufr, miiiit i> bion pour expier ■>■ foi l'ail ■ l Kl l'Ktfli n m- HVIiorrurail pan d'adoucir 06tt6
„ doulour ot de la faire tourner b l'avantage de cel Infortuné, qui ai peul pa i „ échapper .1 lu mortl Eet-Û poielble qu'à \tn moment donné elle no lui
d lai ..::r plu.', il'n. poir de mi • i uni dr ; qu'à uu monu-ul donm- elle -il» aiidouim
» l'homme! EUoa lo «ouvnnlr du muuk <pi» Jûtum-Corl laverie pour lui, elle
>. lui ouvre :.e:. lua ., cl. clin lâche (il lail'll (pm li« aie-, plû< 1(U1H u.ul. point
i> été Inutilemonl vurié pour lui. Elle dû donne de earutude •• perionue, lolt
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D rlrr ccrliun, il I ru < '.< > 1 1 1 1 a, I ici n m ave. icii eu aeifUK'iiiiuilM. »
(1) Voyez Viva, onv cil ..m le, pro|>. 4 ut 5, ooitdamneert par Alex. VIII,