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621 TRAITÉ DE LA GRACE." ï/ PART,
Nous prouvons encore la vérité de cette doctrine par les Ecritures; elle est évidente, en effet, d'après le témoignage de T Apôtre, I Tim., II, 1 et suiv., qui veut que « les fidèles prient » pour tous les hommes... Cela est bon, dit-il, à Dieu notre » Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés, et » qu'ils parviennent à la connaissance de la vérité. Car il » n'y a qu'un seul Dieu et un médiateur entre Dieu et les » hommes, Jésus-Christ fait homme, qui s'est donné lui- » même pour la rédemption de tous les hommes. » Mais si Dieu ne donnait pas aux infidèles les grâces suffisantes pour faire leur salut, on ne pourrait pas dire qu'il a la volonté sincère de les sauver, ou que Jésus-Christ est mort pour eux; car, comme le dit le docteur angélique, qui traite admirablement cette question : « L'effet de cette volonté, c'est l'ordre » même de la nature relativement au salut, et tous les » moyens , tant naturels que gratuits , qui conduisent à cette » fin, proposés à tous les hommes en général (1). »
Il est encore dit, dans saint Jean, I, en parlant du Verbe divin : « 11 était la lumière véritable qui illumine tout homme » venant en ce monde. » Saint Jean Chysostôme, expliquant ces paroles, demande : « S'il illumine tout homme venant en » ce monde , comment se fait-il que les hommes demeurent » sans lumière? » Il répond : « Autant qu'il est en lui. Mais » s'il en est qui ferment les yeux de leur esprit, et qu'ils ne » veuillent pas percevoir les rayons de cette lumière, ce n'est » pas à la nature de la lumière qu'ils doivent l'attribuer s'ils » demeurent plongés dans les ténèbres, c'est à leur malice, » par laquelle ils se privent spontanément de ce don. Car la » grâce est répandue sur tous... Quant à ceux qui ne veulent » pas jouir de ce don, c'est à eux qu'ils doivent imputer leur » aveuglement (2). » Tous les autres Pères grecs sont du même avis.
Les Pères latins ne s'expriment pas moins formellement que les Pères grecs. Saint Ambroise, Explic. du Ps. 118 : « Ce soleil de justice, dit-il, est levé pour tous les hommes;
à ces propositions dont il fait d'abord connaître le véritable sens, savoir, que l'acte de foi théologique est la première grâce ; ensuite il les réfute longuement et par l'Ecriture et par les Pères, et par les conciles et par les théologiens.
(1) Sur I sent., dist. 46, quest 1, art. 1.
(2) Hom. 8, al. 7, sur saint Jean, p. 48.
jo il est venu pour tous les hommes, il a souffert pour tous, il » est ressuscité pour tous... Et si quelqu'un ne croit point en » Jésus-Christ, il se prive lui-même de ce bienfait gêné- » rai (1). » Saint Augustin, Explic. du Ps. 18 : « Et il n'est » personne qui se dérobe à sa chaleur. Mais lorsque le Verbe, » dit-il, s'est même fait chair et qu'il a habité parmi nous... » il n'a permis à aucun mortel de s'excuser sur l'ombre de la » mort; car la chaleur du Verbe l'a même pénétré (2). » L'ancien auteur des livres de la Vocation des Gentils, liv. II, c. 26, écrit entre autres choses : « Tous les hommes reçoivent » d'une multitude de manières le secours de Dieu, soit d'une » manière secrète , soit ouvertement ; et s'il en est un grand » nombre qui le refusent, c'est par leur faute; et s'il en est » plusieurs qui le reçoivent, c'est à la grâce divine et à la » volonté humaine qu'ils le doivent. » Et c. 31, il conclut en ces termes : « Nous avons dit quels puissants secours le » Seigneur accorde, pour qu'il fût prouvé que, non-seule- » ment Dieu accorde sa grâce à tous les hommes dans les » derniers jours, mais encore dans tous les siècles; et que, » par un même acte de sa providence et de sa bonté générale, » quoique par diverses œuvres et selon différentes mesures, » soit secrètement, soit ouvertement, il est (comme le dit » l'Apôtre) le Sauveur de tous les hommes et surtout des » fidèles (3). »
Il est donc démontré, par l'Ecriture et le consentement unanime des Pères grecs et latins, consentement qui s'appuie sur la volonté sincère que Dieu a de sauver tous les hommes , et que Jésus-Christ est mort pour tous, que Dieu ne refuse à personne les secours au moyen desquels chacun peut faire son salut, et que par conséquent Dieu accorde aux infidèles, soit positifs, soit négatifs, les grâces suffisantes.
Néanmoins , dans la crainte que nous paraissions ici jouer sur les mots, et pour prévenir les objections qu'on pourrait nous faire, nous ferons observer que s'il est proprement question des infidèles négatifs , dans ce cas nous n'affirmons pas qu'ils reçoivent des grâces suffisantes comme étant surnaturelles, et en raison de la fin, et en raison de la substancec
(1) Serm. 8, n. 57, éd. Bénéd.
(2) Expl. 1, n. 7.
(3) Parmi les œuv. de saint Léon, édît. Baller., t. II.
ni. 40
Car il est démontré, ainsi que nous l'avons observé plus haut, que Dieu ne donne aucune grâce surnaturelle proprement dite, ou surnaturelle même en raison de la fin, avant la vocation à la foi, de quelque part que vienne cette vocation à la foi, soit qu'elle vienne du moyen extérieur de la prédication, soit qu'elle vienne d'une illumination intérieure surnaturelle. C'est pourquoi les grâces dont nous parlons, et que reçoivent les infidèles, ainsi que nous l'avons démontré, sont des grâces médicinales au moyen desquelles ils peuvent observer la loi naturelle et vaincre les difficultés qu'ils rencontrent en l'observant; néanmoins, les œuvres qu'ils font à l'aide de cette grâce ne sortent pas des bornes de l'honnêteté morale. Et si les infidèles correspondent à ces grâces, ils obtiendront de plus puissants secours, jusqu'à ce que Dieu, par un effet gratuit de sa miséricorde, les appelle à la fin surnaturelle par le commencement de la foi , soit par des hommes envoyés à ces fins, soit par un ange, soit en les éclairant lui-même intérieurement, soit par tout autre moyen qui lui conviendra. C'est à ceci qu'ont trait les paroles de saint Thomas, que nous avons rapportées plus haut, quest. 14, de Vérit., art. 11, à la 1 : « Si » quelqu'un est nourri de cette manière, etc. (1). » Et par là
(1) Il dit la même chose, liv. III, contre les Gent., c. 159; il y dit : « Bien » que personne ne puisse ni acquérir ni mériter la grâce divine par le mou- » vement de son libre arbitre, il peut cependant empêcher qu'elle ne lui soit
» conférée Gomme le libre arbitre peut empêcher ou ne pas empêcher
» qu'on reçoive la grâce divine, il est donc justement coupable celui qui » s'oppose à la réception de la grâce. » Mais par quel moyen, si ce n'est par la grâce médicinale, l'homme peut-il faire disparaître ces obstacles? Il dit encore la même chose sur 2 sent., dist. 28 , art. 4 ; et il n'a jamais enseigné le contraire, comme il en est quelques-uns qui le pensent, de ce que, 1, 2, quest. 109, a. 6, à la 2, il explique cette expression théoiogique, de celui qui fait ce qui est en son pouvoir par les forces de la grâce : « Et c'est pourquoi, » quand on dit, dit-il, que l'homme fait ce qu'il peut, ou dit ce qu'il peut, » en tant qu'il est poussé par Dieu ; » car le saint docteur parle ici de la préparation à la grâce sanctifiante ou à la justification. Voici l'état de la question tel qu'il le pose dans le corps de l'article : « 11 y a une double préparation » de la volonté de l'homme pour le bien. L'une qui dispose à fane le bien » et à jouir de Dieu ; et cependant la préparation de la volonté ne peut pas » avoir lieu sans le don habituel de la grâce, qui est le principe de l'œuvre » méritoire ; la préparation de la volonté humaine peut encore s'entendre » de l'acte par lequel elle se dispose à obtenir le don même de la grâce ha- » bituelle; et pour que l'homme puisse se préparer à recevoir ce don, il n'est » pas nécessaire de présupposer quelque autre don habituel dans l'àine, » parce que de cette manière on remonterait à l'infini; mais il faut présup- » poser quelque secours gratuit de Dieu, mouvant intérieurement l'âme ou » inspirant le bon propos. Telles sont, en effet, les deux manières dont nous » avons besoin du secours de Dieu. » Cette interprétation est presque coin»
on comprend mieux l'ordre théologique dont nous avons parlé plus haut : « À celui qui fait ce qu'il peut, Dieu ne refuse » pas la grâce. »
Objections.
I. Obj. 1. L'Apôtre dit, Act., XIV, 15 : «Dieu, dans les » siècles passés, a laissé marcher les nations dans leurs voies; » et. XVII : « Dieu méprisant ces temps d'ignorance. » Les nations furent donc complètement privées de la grâce. 2. L'Apôtre dit en effet quelle fut la condition de ces nations, écrivant aux Ephésiens, II, 12 : «. Pendant ce temps-là vous » étiez sans Christ... Vous n'aviez point l'espérance de la pro- » messe, et vous étiez sans Dieu dans ce monde. » 3. Tant s'en faut que Dieu veuille que toutes les nations aient la foi, que Paul et Barnabe, comme on le lit dans le liv. des Actes, XVI, 6, reçurent « l'ordre du Saint-Esprit de ne pas annoncer » la parole de Dieu dans l'Asie. » Donc :
Rép. 1 . D. Dieu laissa marcher les nations dans leurs voies, et il méprisa ces temps d'ignorance en ne leur accordant pas immédiatement la grâce de la foi, comme il l'avait accordée aux Juifs, C. en leur refusant absolument toute espèce de grâce au moyen de laquelle il leur fût possible d'obtenir la foi et de faire leur salut, N. L'Apôtre atteste en effet, dans l'un et l'autre passage, que Dieu n'a jamais laissé les nations sans leur donner de lui-même un témoignage au moyen duquel elles pouvaient et le chercher et le trouver ; ce qui ne peut pas avoir lieu au moins sans la grâce suffisante.
Rép. 2. D. L'Apôtre parle aux Ephésiens comme étant tous Gentils par rapport aux Juifs, C. en soi et absolument, N» comme le prouve le contexte lui-même ; il dit en effet qu'ils étaient étrangers à la société d'Israël, de même qu'aux alliances de la promesse.
Rép. 3. D. C'est-à-dire, la prédication de l'Evangile, dans l'Asie, a été renvoyée à un autre temps, C. elle a été différée pour toujours, N. Peu de temps après, en effet, les mêmes
mune parmi les anciens scholastiques de cette époque. Voy. Ch. Duplessis d'Argentré, ouv, cit., Multiplicité de la grâce divine, etc. J'ajouterai même que cet adage se trouve exprimé, presque dans les mêmes termes, dans Isidore de Péluse, liv. V, ép. 459, et que les scholastiques l'ont puisé, comme nous venons de l'expliquer, dans les anciens Pères, ainsi que le démontre l'ill. Habert, ouv. cit., Théol. des PP. grecs, liv. 1, c. 24, §§ surtout 3 et 4.
apôtres y annoncèrent l'Evangile. Et pendant ce temps-là les Asiatiques n'étaient pas privés de toute espèce de grâces, comme on le voit par ce que nous avons dit.
IL Obj. La foi, d'après le concile de Trente, sess. VI, c. 8, ce est le commencement et la source de toute justification. » Donc la foi en Jésus-Christ est la première grâce; ce qui d'ailleurs concorde parfaitement avec la doctrine de saint Augustin, qui, liv. de la Prédest. des saints, c. 7, parlant de la foi, 2. dit : « Elle est donnée la première, pour que par elle » on obtienne les autres choses que l'on appelle proprement » les œuvres, par lesquelles on vit justement; » et liv. de la Grâce et du lib. arb., c. 12 : « La grâce, dit-il, par la foi en » Jésus-Christ, n'est donnée qu'à ceux seulement qui ont la » foi elle-même; » et traite' 3, sur saint Jean, n. 8, il demande : « Quelle grâce avons-nous d'abord reçue? » il répond : « La foi, parce que, » comme il l'ajoute, ibid., n. 9, » la foi elle-même, c'est la grâce. » Prêchant encore cette doctrine dans son liv. des Actes de Pelage, c. 14, n. 34, le saint docteur y dit : « Elle est (la foi) le commencement par où » commencent les bonnes œuvres. » Il est donc constant que la foi est la première de toutes les grâces ; or, comme les infidèles négatifs en sont privés , il s'ensuit évidemment qu'ils ne reçoivent aucune grâce.
Rép. 1. D. La foi est la première grâce qui influe d'une manière prochaine sur les dispositions à la justification, C. elle est la première grâce qui est conférée aux infidèles, iV. Il en est, en effet, beaucoup qui sont appelés à la foi par les grâces suffisantes d'une manière éloignée dont ils font un bon usage, et Dieu leur accorde gratuitement la foi par un acte de sa libéralité, ainsi que nous l'avons dit, comme le prouve l'exemple de Corneille et plusieurs autres.
Rép. 2. D. C'est la première grâce du Sauveur disposant prochainement à la justification, C. simplement et absolument, N. comme le prouve le contexte même ; le saint docteur parle, en effet, des œuvres salutaires pour lesquelles on a besoin de la grâce surnaturelle proprement dite. C'est pourquoi cette réponse s'applique aussi aux autres textes qui ont le même sens, et qui signifient uniquement que la vocation à la foi est la première grâce surnaturelle et proprement dite, qui dispose prochainement à la justification pour les œuvres salutaires.
III. Obj. Si Dieu donnait à tous les infidèles, même négatif s,
CnAP. V. DE LA DISTRIBUTION DE LA GRACE. 629
les grâces suffisantes à l'aide desquelles ils pourraient, en observant les commandements, parvenir à la foi, il découlerait, au moins d'une manière éloignée, plusieurs absurdités autant de la doctrine de saint Augustin que de celle de l'Eglise universelle, qui leur sont tout-à-fait étrangères. Et d'abord il s'ensuivrait que les œuvres naturellement honnêtes disposent à la foi; 2. que la vocation à la foi n'est plus gratuite, mais qu'elle est donnée d'après les mérites naturels; 3. que la grâce est commune à tous; 4. et ce sont là autant d'erreurs des pélagiens et des semi-pélagiens ; et pour insister sur cette dernière erreur; 5. outre cela, la grâce commune à tous ne serait plus une grâce ; et 6. comme le dit saint Thomas : « Si » tous la reçoivent (la grâce), elle ne paraît plus être qu'un » don naturel quelconque ; car il n'y a que ce qui est naturel » qui convienne à tous les hommes (1). » 7. Saint Augustin dit expressément de la grâce : « Nous savons qu'elle n'est pas » donnée à tous les hommes (2); » et saint Prosper attaque avec confiance les semi-pélagiens dans son poème des Ingrats, c. 11, v. 273 et suiv. : ce Dites-moi, comment me prouverez- » vous qu'il n'est pas un seul de tous les hommes qui existent, » auquel il ne veut pas donner son règne et la vie bienheu- » reuse, qui ne reçoive la grâce de Jésus-Christ (3)? » Donc : Rép. N. A. Quant à la première preuve, D. Il s'ensuivrait que ces œuvres disposent négativement les hommes à la foi, C. positivement, N. ainsi que le prouve ce que nous avons dit en parlant de la nécessité de la grâce et de sa gratuité ; car l'observation exacte des préceptes, que l'on obtient au moyen du secours de la grâce, ne fait que lever les obstacles à l'obtention de secours ultérieurs et plus abondants (4), et à rendre les hommes moins indignes de la vocation divine et gratuite. Mais s'il s'agit de ceux qui croient en un seul Dieu créateur et rémunérateur, on pourrait dire qu'ils ne sont pas dénués de toute espèce de foi surnaturelle, quoiqu'elle soit encore imparfaite et qu'elle ne soit que commencée par quelque lumière surnaturelle que Dieu a répandue en eux, comme cela eut lieu pour Corneille, dont saint Augustin dit : « Il ne donnait ni ne
(1) Quest. 24, de la Vérité, c. 15.
(2) Lett. 217, à Vital., n. 16.
(3) QEuv. S. Prosp., éd. Jean Salinas, Rome, 1732.
(4) Saint Tliom., l'appelle removens et nrohibens.
» priait sans quelque foi (1); » et on peut par elle arriver graduellement à la foi parfaite en coopérant aux grâces ultérieures. « Il y a donc, dit le même docteur, quelques commen- » céments semblables à des conceptions ; mais il ne suffit pas » d'être conçu, il faut encore naître pour parvenir à la vie » éternelle (2). »
Rép. 2. N. D'après ce qui vient d'être dit; car, nonobstan ces dispositions, Dieu pourrait ne pas accorder la grâce de vocation.
Rép. 3. D. Telle que nous l'avons établie, C. la grâce surnaturelle proprement dite, ou soit ratione sui, soit ratione finis, savoir, de la foi, N. Car la foi ri est pas de tous, dit l'Apôtre, II Thess., III, 2.
Rép. 4. N. Puisque Terreur des pélagiens consistait en ce qu'ils niaient la nécessité de la grâce, et que sans elle, d'après leur système, les hommes pouvaient, par leurs propres forces, observer toute la loi, en mériter la grâce. Quant à l'erreur des semi-pélagiens, elle tombait aussi sur la gratuité de la grâce, à laquelle ils joignaient une espèce de corollaire, savoir, que la grâce était proposée à tous de la même manière, et qu'elle n'attendait pour se communiquer que le mouvement préalable de la volonté libre, ainsi que nous l'avons expliqué en son temps. Or, la doctrine catholique n'a rien de commun avec ces erreurs, elle qui enseigne que Dieu donne, par un acte pur de sa libéralité, les grâces suffisantes aux hommes infidèles, afin qu'ils soient guéris par là de l'infirmité qu'ils ont contractée par le péché originel, et qui les met dans l'impossibilité d'observer la loi.
Rép. 5. N. Pour qu'une chose puisse être appelée et soit réellement grâce, il faut qu'elle ne soit due en aucune façon ; or, Dieu confère la grâee par un acte pur de sa miséricorde et en vue des mérites de Jésus-Christ. Certes, la création est bien commune à tout ce qui existe ; en est-elle moins gratuite pour cela? La grâce ne fut-elle pas commune à tous les anges, de l'aveu des jansénistes, et elle aurait été commune aussi à tous les hommes, si Adam n'eût point péché?
(1) Prédest. des saints, c. 7.
(2) Liv. I, à Simpl., q. 2, n. 2. Il dit dans ce même numéro : « L'homme » commence à percevoir la grâce quand il commence à croire en Dieu, soit » qu'il soit porté à croire par un mouvement intérieur ou un mouvement ex- » térieur. »
Rép. 6. D. Saint Thomas parle de la grâce sanctifiante pour l'état présent, C. il parle de la grâce actuelle, N. On voit ce qu'il pensait de sa distribution, soit par ce que nous avons rapporté plus haut de lui, soit par ce qu'il écrit, liv. III, cont, les Gentils y c. 159 : « Dieu est prêt à donner la grâce à tous » les hommes autant qu'il est en lui ; car il veut que tous les » hommes soient sauvés et qu'ils arrivent à la connaissance de » la vérité... et ceux-là seuls sont privés de la grâce qui y » mettent eux-mêmes un obstacle; comme quand le soleil » éclaire le monde, si quelqu'un ferme les yeux, et que, par » suite, quelque chose lui mésarrive, c'est son affaire, bien » qu'il ne puisse pas voir sans être prévenu par la lumière du » soleil. »
Rép. 7. D. Et saint Augusnn, et saint Prosper, et tous les autres Pères dont on pourrait citer des textes semblables, nient que la grâce de la foi soit donnée à tous les hommes, surtout dans le sens des semi-pélagiens qu'ils combattaient, C, dans le sens catholique que nous avons exposé plus haut, N. Certes, tous les hommes ne reçoivent pas la grâce actuelle de foi parfaite et de justification, et ces Pères le niaient justement dans ce sens contre les semi-pélagiens, qui prétendaient que tous la reçoivent pareillement, surtout s'ils l'ont méritée par leurs efforts, leurs désirs, la volonté humaine naturelle, ou les mérites naturels qu'ils ont acquis par leur propre vertu. Le même saint Prosper expose la pensée des semi-pélagiens, poème cit., c. 1, v. 29 et suiv. : « Il n'en est pas un seul, au » jugement de Dieu, de tous ceux qui ont été créés, qui soit » privé de ce don ; mais chacun mérite par sa liberté de rece- » voir les promesses de celui qui l'appelle, promesses qui ne » sont point dues aux méchants, mais qui sont dues aux » bons (1). » Pour nous, nous établissons que tous reçoivent la grâce suffisante pour observer les préceptes divins.
IV. Obj, 1 . Si les infidèles recevaient des grâces suffisantes pour observer la loi naturelle, ils pourraient, dans cet état, aimer Dieu de tout leur cœur ou plus que toutes choses ; per-
(i) Nous citons les vers mêmes de saint Prosper, car il est impossible d'en reproduire toute l'énergie et la précision.
Nullum autem ex cunctis exortem muneris hujus
Judicio genitum esse Dei; sed quemque mereri
Libertate suû, ut capiat promissa vocantis,
Quœ sint aversis indebita, débita rectis. N. T.
sonne cependant ne peut dire cela, car autrement ils pourraient être justifiés et sauvés sans croire en Jésus-Christ. 2. En outre, si les infidèles pouvaient parvenir à la foi en faisant un bon usage de ces mêmes grâces, il n'y aurait plus pour eux dvignorance invincible et excusable des mystères de la foi. Or, cette proposition a été condamnée dans Baïus. Or, dans l'hypothèse que tous les hommes reçoivent la grâce suffisante, voici comment on prouve la vérité de cette proposition de Baïus : On doit regarder comme vincible et coupable, au moins indirectement, ce qui est volontaire dans sa cause ; or, cette ignorance des mystères serait volontaire dans sa cause, et cela à raison de la transgression volontaire de la loi naturelle. 3. Bien que cette hypothèse tombe d'elle-même, si ceux qui font un bon usage des grâces suffisantes d'une manière au moins éloignée obtiennent la foi, les habitants de Tyr et de Sidon auraient certainement dû l'obtenir, eux qui auraient cru en Jésus- Christ s'ils avaient vu les miracles qu'il fit à Bethsaïde et à Corozaïm, et pourtant ils ne Font point eue. Il est, par suite, évident que les infidèles ne reçoivent aucune grâce, et elle ne pourrait que leur être nuisible , car cette grâce serait cause qu'on leur imputerait justement les transgressions de la loi naturelle, qui, sans elle, seraient involontaires et nécessaires, et qui, par suite, ne leur seraient point imputables, au moins d'après la doctrine catholique. Donc :
Rép. 1. N. Min. Savoir, que Ton ne peut pas dire qu'avec ces grâces les infidèles aiment Dieu par-dessus toutes choses, lorsque rien ne s'y oppose. On ne peut pourtant pas conclure de là qu'ils sont justifiés, puisque cet amour ne serait qu'un amour de l'ordre naturel, et que sans la foi, et par conséquent sans un acte surnaturel, personne ne peut être justifié, puisque la foi en est le principe et le fondement (1).
(1) Il est quelques théologiens qui prétendent que pour que les infidèles négatifs fassent un acte surnaturel avec la grâce , il suffit qu'ils croient implicitement en Jésus-Christ. C'est à cela qu'ils rapportent les paroles de l'Apôtre, Hébr., XI, 6 : « Car il faut que celui qui vient à Dieu croie qu'il récom- » pense ceux qui le cherchent. » Ce sentiment a été soutenu par Scot, Soto, Suarez et un grand nombre d'autres , card. Gotti, ThéoL scholasiico-dogmatique, t. X ou I, q. 2, saint Thomas, Traité de la foi, quest. 2, dout. 4, § l, il dit de cette opinion : « L'opinion qui nie que la foi explicite en Jésus-Christ » et à la Trinité est si nécessaire, que sans elle personne ne peut être ni jus- » tifîé ni conservé, est très-probable. » Saint Thomas semble l'enseigner, soit dans cette q. 2, quest. 10, a. 4, à la 4, soit p. III, q. 69, a. 4, à la 2, où il dit du centurion Corneille : « Avant d'être baptisé, Corneille, et ceux qui sont
Rép. 2. N. Quant à la preuve, N. encore. Car, pour qu'une chose soit volontaire dans sa cause, il faut deux choses : il faut d'abord que l'effet découle nécessairement de cette cause; il faut ensuite, comme on le dit, que l'on prévoie au moins confusément que ce même effet en découlera. Mais comme les infidèles n'ont pas la plus petite connaissance, le moindre soupçon des mystères de la foi, ils ne veulent en aucune façon, lorsqu'ils transgressent la loi naturelle, l'ignorance de ces mystères, non plus qu'ils ne se la proposent. Ceux qui font cette objection prennent en outre pour vraie une chose fausse, savoir, que la grâce de la foi est due à ces œuvres. Ce fondement miné, la difficulté tombe d'elle-même.
Rép. 3. N. Quant à la preuve, D. La grâce de la foi aurait été conférée aux Tyriens et aux Sidoniens , si la grâce de la foi se conférait sur les mérites ou la prévision qu'on en ferait un bon usage , C. si elle se confère gratuitement et indépendamment de cette prévision, iV. Dieu, en effet, est maître de ses dons, et il ne doit rien à personne.
Rép. 4. N. C'est ce qui découle de ce que nous avons dit. Nous nions en outre que les grâces que reçoivent les infidèles négatifs, pour observer les préceptes, leur soient nuisibles. Car, comme elles donnent la pleine faculté d'accomplir ces préceptes, si les infidèles résistent à ces grâces, ainsi ils n'y correspondent pas; ils se doivent imputer à eux-mêmes de ne pas les accomplir, d'autant mieux que , même sans ces grâces, les transgressions de la loi naturelle devraient leur être imputées à faute , puisqu'ils jouissent au moins de la puissance physique de l'observer; et, par suite, la nécessité où ils sont de les observer sans la grâce ne serait que morale, et non point absolue.
proposition v.
Dieu a préparé, autant qu'il est en lui, aux enfants qui meurent sans baptême, les moyens suffisants de faire leur salut.
La question ici consiste uniquement à savoir si Dieu, autant qu'il est en lui, a suffisamment pourvu aux moyens par lesquels les enfants peuvent faire leur salut, bien que, par un concours de circonstances naturelles , ou d'après le cours de la
» dans la même position que lui , obtiennent la grâce et les vertus par la foi » en Jésus-Christ, et le désir implicite ou explicite du baptême. Cependant le » cardinal tient pour l'affirmative, comme étant plus probable et plus sûre.
nature , ils viennent à mourir sans qu'ils aient pu en aucune manière recevoir le baptême qui était le remède à leurs maux, H en est qui le nient, il en est d'autres qui l'affirment. Pour nous, nous embrassons ce dernier sentiment, et nous nous appuyons sur les raisons suivantes :
1. Dieu veut sincèrement le salut même de ces enfants; donc il a dû, autant qu'il est en lui, pourvoir suffisamment aux moyens par lesquels ils peuvent y parvenir.
2. Jésus-Christ est aussi mort pour ces enfants, et il a répandu son sang avec le désir vrai et sincère de les sauver; donc il leur a mérité et préparé des moyens véritablement suffisant pour acquérir la vie éternelle.
Mais on peut établir et confirmer cela à l'aide de quelques exemples. Comme un médecin ou un maître seraient censés avoir réellement fait tout ce qui dépendait d'eux pour pourvoir au salut d'un malade ou à la liberté d'un captif, en leur envoyant et le remède et la somme d'argent nécessaire par un serviteur, bien que ce serviteur, ou ait été frappé de mort subite en chemin, ou ait été retenu d'une autre manière, ou se soit détourné de son chemin par le fait de sa négligence , et n'ait pas apporté le remède ou la somme d'argent; de même Dieu est censé avoir suffisamment pourvu, autant qu'il est en lui, au salut de ces enfants par le sacrement du baptême, bien qu'il n'ait pas pu leur être administré , soit à cause d'un empêchement provenant du cours de la nature, soit à cause de la négligence et par la faute des hommes.
Objections.
Obj. 1. Dieu ne leur a pas suffisamment procuré ce remède, si, par le fait de sa volonté, il est impossible de le leur appliquer, et c'est ce qu'atteste maintes fois saint Augustin, surtout dans son livre intitulé du Don de persévérance, et lett. 194, où il enseigne que la plupart du temps un enfant ne reçoit pas le baptême, Dieu ne le voulant pas. 2. Parlant en outre, pass. cit., du Don de pérsév., des enfants dont quelques-uns sont baptisés, et dont les autres ne peuvent pas être baptisés : « Pourquoi, demande-t-il , délivre-t-il plutôt les uns que les » autres? » Il répond : « 0 homme, qui es-tu pour répondre » à Dieu? Les jugements de Dieu sont insondables. » Il regarde donc comme une chose certaine que c est par la seule volonté de Dieu qu'il se fait que l'un est baptisé et que l'autre ne
peut pas l'être. Il ne faut donc pas faire découler cela du cours de la nature ou de toute autre cause. 3. Certes, celui qui a institué ce cours de la nature, où il prévoit que le baptême ne pourra pas être administré à l'enfant qui meurt avant, n'est pas censé avoir suffisamment pourvu à son salut: « C'est une folie et un véritable non sens que de dire que la » volonté de Dieu ne s'accomplit pas en vertu de cette même » volonté (1), » comme le disait autrefois saint Prosper contre les semi-pélagiens. Or, cet ordre de la nature est établi d'après la volonté de Dieu, et avec cette prévision. 4. Ajoutez à cela que celui qui pourvoit aux besoins de quelqu'un est obligé de détourner le mal de ce même individu, pour qu'on puisse véritablement dire qu'il pourvoit suffisamment à son bien. Donc, comme Dieu ne détourne pas cet obstacle au salut de ces enfants, il est évident quil ne leur a pas procuré un remède salutaire. Donc :
Rép. 1. D. Si le baptême ne pouvait pas être administré, parce que Dieu ne le voudrait pas positivement , C. Dieu ne le voulant pas négativement ou permissivement , comme on le dit, je subdist. Antécédemment à la prévision des causes impédientes, C. conséquemment seulement, iV. La volonté antécédente que Dieu a de sauver tous les hommes, est en effet toujours conditionnelle, savoir, pour qu'il n'y ait pas d'obstacle, soit du côté de la mauvaise volonté de l'homme , s'il s'agit des adultes , ou du cours ordinaire de la nature , s'il est question des enfants. « Si ce remède n'est point appliqué aux enfants » qui sont dans le sein de leur mère, dit saint Thomas, cela » ne vient pas d'un défaut de la miséricorde divine, c'est qu'ils » sont incapables de ce remède... parce que les ministres de » l'Eglise ne peuvent pas leur appliquer ce remède (2). » Telle est la seule manière d'interpréter saint Augustin, qui démontre à diverses reprises que Jésus-Christ est mort même pour ces enfants (3).
(1) Rép. à la 4« obj. de Vinc, append. œuv. de saint Aug., tom. X.
(2) Sur la 4e sent., dist. 6, quest. 1, a. 1, à la 1.
(3) Tel Contre Julien, liv. VI. Gomme Julien niait que les petits enfants fussent morts par le péché , saint Augustin démontre qu'ils sont réellement morts par le péché , parce que Jésus-Christ est mort pour eux comme pour les autres; car il dit: « Si je vous faisais cette question : S'ils ne sont pas au » nombre des pécheurs, comment est-il mort pour eux (les petits enfants), » lui qui est mort pour tous les pécheurs? » Le saint docteur dit la même chose, Op. imperf., liv. II, ch. 134 et ailleurs. Voy. Tricass., de la Grâce nécessaire au salut, sect. 5.
Rép. 2. D. Saint Augustin demande pourquoi un enfant plutôt qu'un autre est placé dans des circonstances telles qu'il puisse être baptisé, tandis que l'autre ne le peut pas; ou comparativement, C. absolument, N. Que telle soit la pensée de saint Augustin, on le voit par ce qu'il écrit, lett. 194. n. 32 et suiv., où il demande : ce Pourquoi la providence de Dieu ne » prend-elle pas soin du salut de tous les petits enfants de ses » enfants, et prend-elle soin du salut de quelques enfants des » impies; » et il enseigne qu'il faut s'écrier avec l'Apôtre : 0 altitudo (ô abîme) ! Il dépend quelquefois des jugements insondables de Dieu que l'un soit placé dans des circonstance? telles qu'il vit et qu'il est baptisé, pendant que l'autre ne l'est pas.
Rép. 3. D. Si celui qui a établi un tel ordre de la nature l'avait établi directement et pour cette fin , que le remède du salut ne pût point être appliqué à cet enfant, C. s'il ne se propose point cette fin, N, Car, dans le cas présent, la nature est soumise à la grâce, c'est-à-dire que la grâce se surajoute à la nature, et elle est accidentellement soumise aux mêmes vicissitudes que la nature, puisque la grâce la complète et lui donne sa forme, si je puis ainsi m'exprimer. Et comme Dieu est l'auteur de la nature avant de l'être de la grâce (au moins logiquement, ratione et ordine), de là a-t-il voulu qu'elle suivît les vicissitudes de la nature, qu'il n'est point tenu d'empêcher ou de détourner, en qualité d'agent général de l'univers, bien que quelqu'un périsse par accident.
H est donc constant qu'il faut entendre les expressions de saint Prosper, toutes choses égales, et nullement de la collision de deux ordres divers , dont l'un dépend de l'autre , et lui est subordonné, et n'est que conditionnel.
Rép. 4. D. S'il s'agit d'un agent particulier, C. s'il s'agit d'un agent général, N. En effet, « l'agent universel, comme » l'observe fort bien saint Thomas, permet une défectuosité » dans quelque particulier pour ne pas empêcher le bien » général. C'est ce qui fait que l'on dit que les corruptions et » les défauts dans les choses particulières sont contre la nature » particulière , et cependant elles rentrent dans le plan de la » nature universelle, en tant que le défaut de l'une est un bien » pour l'autre, ou même pour l'univers entier (1).
(1) Part. I, q. 22, a. 2, à la 2. Voy. Suarez, sur la III p., S. Th., t. III, quest. 69, art. 7, diss. 27, sect. 3, vers la fin; voy., en outre, sur ce que nous avons dit à ce sujet, Traité de Dieu, n. 644 et suiv.