CHAP. I. NOTIONS PRÉLIMINAIRES
propre , quoiqu'elles aient été affaiblies et qu'elles aient perdu de leur puissance après la chute de l'homme, Dieu les a réellement rétablies dans leur condition primitive et comblées de tant de biens. En conséquence, la nature humaine, réparée par Jésus-Christ et réintégrée dans sa dignité première, est capable, avec les grâces médicinales , de vaincre la concupiscence dans ses attaques et de garder les commandements ; les grâces surnaturelles, en outre, illuminent l'intellect et excitent la volonté de Thomme à détester les péchés et à se disposer à acquérir la justification et la grâce sanctifiante; et dès que la dernière disposition ou la disposition prochaine est posée, Dieu déverse dans l'âme la grâce sanctifiante, et elle en chasse complètement le péché, et elle l'anéantit, et par suite elle rend l'homme agréable à Dieu, et il devient son ami, et il acquiert par là droit à la béatitude éternelle, parce que Dieu l'a adopté pour son enfant. Par suite, l'homme, avec le secours de la grâce, fait des œuvres méritoires, et il fait aussi les autres choses dont nous avons parlé plus haut. Telle est la connexion de toutes ces vérités dans la doctrine catholique.
Le système des novateurs du XVIe siècle est bien différent, il est même complètement contraire. Car eux, ainsi que nous l'avons souvent aussi répété, comme ils partaient de ce faux principe, que la grâce ou la justice originelle était une partie essentielle de la nature humaine, ils conclurent, de la chute de l'homme du paradis, que la nature elle-même était tombée et avait été altérée tout entière d'une manière substantielle et essentielle. Le péché originel, d'après leur manière de voir, est une qualité positive; il est même, qui plus est, une certaine substance mauvaise nécessairement inhérente à l'homme tombé (1). Et, par ce péché, l'intelligence et la volonté, même en tant qu'elles sont des facultés naturelles, ont perdu toute leur activité et ne servent qu'à pécher (2), Les péchés actuels
(1) Luther, sur le Ps. 50 : « Ce limon duquel, dit-il, ce petit vase a été ori-
» ginairement pétri, est damable Le fœtus dès le sein de sa mère, avant
» qut,- nous naissions et que nous commencions à être homme , est péché, » Tel aussi Mélanch., Lieux théolog., p. 19 : « Gomme le feu a la propriété nata- » relie de s'élever, comme l'aimant a la propriété naturelle d'attirer le fer, » de même il y a dans l'homme une force native qui le porte à pécher. » Mathias Flaccus Illyricus a puisé dans Luther son paradoxe, que le péché originel est une substance. Voy. Bellarmin, de l'Etat de péché, liv. IV, c. 1 et C. 15; voy. aussi Moehler, Symbolique, t. I, p. 56 et suiv.
(2) Solid. décl., 1, § 10, p. 14 : « On affirme en outre que le péché originel & n'est pas seulement, comme nous l'avons dit, dans la nature humaine , un
ne sont qu'autant de manifestations du péché originel qui subsiste toujours (1). L'homme ne peut donc pas, dans ce système, se disposer à la justification que les novateurs séparent de la grâce sanctifiante ou de la sanctification (2), puisque, d'après eux, la justification ne dépend pas de la sanctification, mais la sainteté de la justification. Il est impossible aussi, dans ce système, de faire des bonnes œuvres avant la justification, qui découle formellement de la foi, indépendamment de toute coopération humaine. Or, cette justification , ou plutôt cette sainteté, est toute extérieure , d'après eux , et elle consiste tout entière dans la rémission ou l'absolution de la peine due aux péchés, comme cela se pratique dans la justification foraine; et la faute, soit originelle, soit actuelle, demeure même après le baptême et la justification. En effet, si le péché originel constitue une partie essentielle de la nature corrompue elle-même ; si les péchés actuels ne sont que des manifestations du péché originel, il est évident que ni celui-ci ni celui-là ne peuvent être effacés par la justification ou la grâce sanctifiante, qui, d'après les novateurs, est extérieure, et n'a pour objet que d'empêcher Dieu de considérer ces fautes, tout comme si elles étaient dérobées à ses yeux, et
» défaut horrible de toutes les bonnes forces pour les choses spirituelles qui » appartiennent à Dieu, mais qu'il est encore à la place de l'image perdue » de Dieu , et qu'il a remplacé une corruption intime , mauvaise , profonde » (comme un abîme), insondable et ineffable de toute la nature et de toutes les » forces, et surtout des forces supérieures et des principales facultés de l'âme, » et qui est profondément imprimé dans l'intellect, le cœur et la volonté de » l'homme. C'est pourquoi, depuis la chute originelle, l'homme reçoit héré- » ditairement, de ses parents, une puissance mauvaise née avec l'impureté » du cœur, la concupiscence et les inclinations mauvaises. » De là, les premiers novateurs s'élevèrent contre le synergisme ou la coopération, et la rejetèrent complètement pour poser l'impuissance absolue. Et plus tard ils s'écartèrent un peu de cette doctrine. Tel Wegscheider, § 149, note.
(1) Mélancht., Lieux théolog., p. 19 : « L'Ecriture n'appelle pas, dit-il, celui-ci » péché originel, et celui-là actuel; car le péché originel est réellement une » cupidité mauvaise actuelle. » Voy. Moehler, Symbolique 1. 1, p. 62, il y dit : « Après cela, nous devons comprendre le dogme selon lequel tous les péchés » délibérés, c'est-à-dire tous les péchés actuels ne sont qu'autant de manifesta- » tions, de formes particulières du péché originel, que les branches, les fleurs » et les fruits de cet arbre mauvais. » Et en note 3, Luther dit (Luth., Werk., Wittemb., 1551, II part., p. 335) : « On peut fort bien l'appeler un péché père » (Ertzsùnde);caril n'est point un péché que l'on commette comme les autres; » mais il est le péché unique qui fait et produit tout péché, et tous les autres » ne sont rien que les fruits de ce péché père... »
(2) Voy. Moehler, ouv. cit., p. 104 et suiv. Il cite plusieurs documents et anciens et modernes de cette doctrine des novateurs.