CIIAP. II. DE LA JUSTIFICATION DE L*IMPIEJ G
à la justification. Nos adversaires, en outre, ne s'accordent pas avec eux-mêmes , puisqu'ils avouent ensuite , comme nous le verrons bientôt, que c'est la foi qui engendre la charité, qu'elle se développe et qu'elle sort comme une plante de sa semence (1). 3. Enfin, pour ne pas pousser plus loin, on le voit, ce système absurde supprime le principe de toutes les vertus ; il exclut la nécessité des bonnes œuvres; il considère l'homme comme un tronc privé de libre arbitre et de mouvement avant la justification et sous l'action de la grâce ou de la concupiscence, et ce sont là autant de conséquences désastreuses et absurdes, comme on le voit soit par ce que nous avons déjà dit, soit par ce que nous dirons plus loin.
Objections.
I. Obj. L'Ecriture attribue constamment la justification à la foi, et elle l'attribue tellement à la foi seule, qu'elle exclut toute espèce d' œuvres. Car l'Apôtre écrit, Rom., III, 28 : «Nous » pensons que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres » de la loi; » et ibid, IV, 2 : « Si Abraham a été justifié par » ses œuvres, il a la gloire, mais non pas en Dieu. » D'où il conclut, ib., V, 5 : « Pour celui, au contraire, qui croit sans » faire les œuvres, en celui qui justifie le pécheur, sa foi lui » est imputée à justice, selon le décret de la grâce de Dieu; » et v. 1 : « Ils sont donc justifiés par la foi. » Il répète les mêmes choses, Galat., II, 16 : « Sachant que l'homme n'est » pas justifié par les œuvres de la loi; » et Ephés., II, 8 : ce La » grâce vous sauve par la foi; » c'est ce qu'il répète çà et là. On est même justement autorisé à dire, qui plus est, que telle est la thèse que l'Apôtre se propose d'établir dans l'épître aux Romains, et qu'il établit, c. 3, 24, en ces termes : « Justifiés » gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en » Jésus-Christ, » et qu'il développe dans les chapitres sui- » vants. » Donc :
Rép. D. Antéc. L'Ecriture attribue constamment la justification à la foi vivante, c'est-à-dire qui opère par la charité, C à la foi morte ou qui est sans les œuvres de la foi, N. On pourrait aussi répondre : Elle l'attribue à la foi seule, à l'exclusion de ces œuvres qui précèdent la foi ou la vocation à la foi, C. qui suivent la foi et qui sont fondées sur la foi, qui en
(1) Voy. Moehler, ouy. cit., t. I, p. 178 et suiv., et p. 184.
découlent, qui plus est, N. Le but de l'Apôtre est en effet, dans les textes cités, de démontrer que la justification est un don gratuit de Dieu, que l'on ne peut pas mériter par les œuvres qui ne sont que naturellement honnêtes, telles que celles dont se vantaient les païens, ou par les œuvres qui ne sont faites que par suite de la connaissance qu'on a de la loi , sans la grâce et sans la foi en Jésus-Christ, dont se glorifiaient les Juifs, et dans lesquelles ils mettaient leur gloire et même leur justice. L'Apôtre en conclut que les Juifs, comme les Gentils, ont été appelés gratuitement, et qu'ils n'ont été justifiés que par leur seule foi en Jésus-Christ , parce que , si quelqu'un eût pu être justifié par des œuvres faites sans la grâce, et, par suite, sans croire en Jésus -Christ, Jésus -Christ serait mort gratuitement (1). Toutes les épîtres de l'Apôtre attestent qu'il ne rejette pas les œuvres que produit la foi , ou qui en découlent , car il exhorte les fidèles à s'y appliquer de toutes leurs forces.
IL Obj. L'Ecriture ne fait mention que de la foi seule, toutes les fois qu'elle parle de la justification et de la rémission des péchés. Ainsi on lit dans saint Matth., IX, 22, et dans saint Luc, VII, 50 : « Votre foi vous sauvera ; » et dans saint Jean, I, 12 : « Il a donné le pouvoir de devenir enfant de Dieu » à ceux qui croient en son nom; » et ibid., III, 36 : « Celui » qui croit au Fils a la vie éternelle. » C'est pourquoi, lorsque l'eunuque demanda le baptême à Philippe, Act., VIII, 37, il n'exigea de lui que la foi seule . « Si vous croyez de tout » votre cœur, je le puis. » Donc :
Rép. N. Antéc. Parce que, bien que parfois l'Ecriture ne fasse mention que de la foi seule, lorsqu'elle parle de la justification, souvent, néanmoins, elle fait mention des autres vertus et des sacrements en parlant de cette même justification. Tel que Luc, VII, il : « Beaucoup de péchés lui sont par- » donnés, parce qu'elle a beaucoup aimé; » Tobie, XII, 9 : « L'aumône délivre delà mort; » Rom., VIII, 24 : « L'espé- )) rance nous sauve; » Eccl., I, 27 : « La crainte du Seigneur » bannit le péché; » Tite, III, 5 : « Il nous a sauvés par le » bain de la régénération; » Ephés., V, 26, parlant de l'Eglise, il dit : « La purifiant (l'Eglise) par le bain de l'eau, » dans le Verbe de vie (2) ; » personne pourtant ne peut légi-
(1) Voy. Bellarm., de (a Justi'/îc, liv. I, c. 19.
(2) Le texte grec ne contient pas le mot de la vie {vitœ).
CHAP. II. DE LA JUSTIFICATION DE i/lMPIE. 673
timement attribuer la justification à l'amour seul, à l'espé*rance, à la crainte, etc. Donc, lorsque plusieurs causes concourent à produire le même effet, l'Ecriture est dans l'usage de l'attribuer tantôt à l'une et tantôt à l'autre, sans en exclure aucune. De là, comme ces causes sont unies dans un certain ordre entre elles, et que la foi précède et produit toutes les autres, nous devons en conclure que l'Ecriture y comprend les autres lorsqu'elle ne fait mention que de la foi, ou qu'elle ne parle que de la seule foi vive, active et qui opère, lorsqu'elle lui attribue la justification.
Rép. 2. Quant aux deux premiers textes, D. il y est question d'un miracle ou d'une guérison corporelle, C. de la justification, iV.
Quant aux autres textes, D. il y est question de la foi comme de la première disposition d'où découlent les autres, ainsi que nous l'avons fait observer, C, comme de la disposition unique et adéquate, N. Aussi saint Augustin dit-il justement, en parlant du fait de Philippe qu'on nous objecte : a L'Ecriture nous donne à entendre, sans nous en parler, des » autres choses que Philippe dut faire avec cet eunuque; et » lorsqu'elle dit : Philippe le baptisa, elle sous- entend, après » qu'il eut accompli tout ce que la tradition nous apprend » qu'il devait accomplir, et dont elle ne parle pas, pour cause » de brièveté (1). »
List. Or, les Ecritures parlent de la foi comme cause unique, seule et adéquate de la justification, et, en outre, elles en parlent comme de Y instrument, de X organe de cette même justification, et non pas comme d'une disposition qui renferme les autres. Et quant au premier point 1 . on connaît les paroles de l'Apôtre, Rom., I, 16 : « L'Evangile est la vertu de Dieu » pour sauver tous ceux qui croient, car la justice de Dieu y » est révélée de la foi dans la foi; » ce n'est donc pas de la foi dans les œuvres, savoir, que la foi commence. 2. Il est dit dans le même sens, Habac, II, 4 : Le juste vit de la foi; donc la foi, et la foi seule continue la vie qu'elle a commencée. 3. Certes, quand l'Ecriture nous dit d'Abraham, Gen., XY, 6 : « Abraham » crut en Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice, » il n'était pas novice, il était le modèle de la sainteté et de toutes les vertus; donc la foi ne lui ouvrit pas la voie de la justice, pour
(1) Liv. de la Foi et des œuv., c. 7.
qu'il pût, par la suite, compléter sa justification. 4. L'Apôtre exclut bien plutôt de la justification les œuvres qui découlent de la foi, lui qui dit, en parlant d'Abraham qui croyait déjà, Rom., IV, 2 : « Car si Abraham a été justifié par ses œuvres, » il peut s'en glorifier, mais non pas en Dieu. » Mais si on analyse la justification, ceci se montrera plus clairement encore. 5. La justification existe en effet, en nous, avant la charité, puisque saint Jean dit, I ép., IV, 10 : « Non pas que » nous ayons aimé Dieu les premiers, mais bien parce que » c'est lui qui nous aime le premier. » Or, Dieu nous justifie en nous aimant. Pour ce qui est de l'autre point, il est facile de le démontrer, parce que, s'il fallait à l'homme la foi et les autres vertus comme des dispositions à sa justification, 6. c'est à ces dispositions qu'il faudrait attribuer la justification; cependant, le concile d'Orange a défini que : « Pour que nous » soyons purifiés du péché , Dieu n'attend pas notre vo- » lonté (1). » 7. Il en est réellement plusieurs qui sont justifiés chaque jour sans qu'ils y coopèrent, tels que les fous, qui sont atteints d'une maladie mortelle, et qui sont privés de l'usage de la raison, et auxquels on administre les sacrements. Donc :
Rép. N. Antéc, Quant à la première preuve, D. la justice de Dieu est révélée par la foi commencée et imparfaite dans la charité parfaite et la charité formée, C. par la foi dans la foi sans la charité et les bonnes œuvres, N. Tout ce que nous avons dit précédemment exclut ce dernier sens (2) .
(1) Ghap. 4.
(2) Voy. Bellarm., de la Justifie, liv. 1, c. 20. Dans ces derniers temps, les protestants ont généralement admis l'explication catholique de la foi vive ou formée , pour qu'elle confère la justification , et ils se sont ainsi éloignés de la croyance des premiers protestants. Aussi Knapp, parlant des formules dont se sont servis le Christ, Paul et Jacques, en parlant de la foi et des œuvres dans leurs instructions, comme aussi de la diversité de langage de Paul et de Jacques, l'entend de la foi qui est le principe des œuvres. « On peut, dit-il, » dire sans crainte de se tromper, que les hommes obtiennent l'impunité et » le salut même par les œuvres. Mais par quelles œuvres? Est-ce par celles » qui sont séparées de la foi ou qui l'excluent? Point du tout; mais bien par » celles qui découlent de la foi que l'on a en Dieu et en Jésus-Christ, comme » le bon fruit d'un bon arbre ; de sorte que si quelqu'un confesse qu'il espère » se sauver par ses bonnes œuvres, c'est tout comme s'il disait : Par les fruits » et les enseignements de la foi. Car tous les écrivains sacrés , depuis Moïse » jusqu'à ce jour, sont unanimes sur ce point, que toutes les bonnes œuvres » que Dieu tient pour agréables découlent de la foi, et voici le résumé de » tout ce qu'ils ont enseigné : Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu; :» comme aussi : La fin de la foi, c'est le salut des âmes, » Hébr., XI, 6
CHAP. II. DE LA JUSTIFICATION DE i/lMPIE. 675
Rép. 2. D. Le juste vit de la foi, de la foi vive, qui opère par la charité, C. delà foi morte, savoir, sans les œuvres, iV. Car la foi, quelle qu'elle soit, sans les œuvres, est morte, ainsi que le dit l'apôtre saint Jacques, pass. cit. Or, ce qui est mort ne peut pas donner la vie à un autre. De là on voit trèsbien pourquoi l'apôtre Paul dit que la justice vient de Dieu, de la foi dans la foi, parce qu'il est écrit : Le juste vit de la foi; en tant que la justice de Dieu, qui est commencée par la foi imparfaite, se termine ou mène à la foi parfaite, ou à la foi vive.
Rép. 3. D. La justification d* Abraham s'accrut, parce qu'il s'avança de la foi dans la foi, ainsi que nous l'avons dit, C. autrement, N. De là saint Jacques rapporte aussi ce témoignage puisé dans la Genèse , pour prouver que la foi ne justifie pas sans les œuvres ; et parce que la foi justifie par les œuvres, la justification s'accroît et se développe tous les jours par les œuvres de la foi, elle devient plus forte et plus puissante, d'après ces expressions du livre des Prov., IV, 18 : ce La voie » des justes est comme une lumière resplendissante, qui se » développe et s'accroît jusqu'au jour des perfections. »
Rép. 4. D. L'Apôtre a isolé de la justification les œuvres sur lesquelles la foi n'imprime pas son cachet, C. les œuvres produites par la foi, N. Le patriarche Abraham plut donc à Dieu et par la foi par laquelle il fut justifié, et ensuite il lui plut de plus en plus par les œuvres qu'il continua de faire à l'aide de la foi qu'il avait reçue, et qui devenaient méritoires par l'influence que cette même foi exerçait sur elle (1).
Rép. 5. D. La justification précède la charité habituelle que Dieu déverse dans nos cœurs, par l' Esprit-Saint, à cause de l'amour qu'il a pour nous, C. elle est antérieure à la charité actuelle, qui est requise pour la justification en même temps que la foi, N. Or, l'une et l'autre charité est gratuite et découle de l'amour de Dieu pour nous.
I Pierre, 1,9; voy. v. 5 et 21. Ensuite il développe longuement cela. Voy. Ecrits de G.-G. Knapp, Hall, 1823, t. II, p. 419 et suiv. Par ce moyen, les protestants modernes font l'apologie de cette croyance de l'Eglise catholique, qui fut pour leurs pères le motif pour lequel ils se séparèrent de cette même Eglise.
(1) Voy. Bernard, de Pecquigny, sur ce passage. Voy. aussi Pallavicini, Histoire du conc. de Trente, liv. VIII, c. 4, n. 18 et suiv., où il rapporte les diverses manières dont les théologiens expliquèrent au concile de Trente les paroles de l'Apôtre, d'après la doctrine catholique.
Rép. 6. D. Comme conditions sans lesquelles Dieu ne justifie pas l'homme, C, comme méritoires, N. Le concile d'Orange, comme nous l'avons dit plus haut, s'élève ici contre les semipélagiens, qui excluaient la grâce prévenante, et qui enseignaient, en conséquence, que Dieu attendait notre volonté.
Rép. 7. D. Ceux qui sont continuellement fous, et qui sont sur le même pied que les enfants, C. les autres, je subdist., sans aucune espèce de coopération actuelle, C. antérieure et qui persévère virtuellement, N. Car cette coopération suffit surtout dans les cas dont il est ici question.
III. Obj. Les Pères enseignent unanimement que la foi seule justifie; saint Hilaire dit : « La foi seule justifie (1). » Saint Amhroise, ou Fauteur du Comment, sur Fép. Rom., c. 3, dit : « Ils sont justifiés par la foi seule, par un don de » Dieu (2). » Saint Jean Ghrysost. : « Je puis, dit-il, montrer » un fidèle qui a vécu sans les œuvres et qui est allé au ciel... » Le larron crut seulement, et il eut la vie (3). » Saint Augustin écrit ce qui suit, lui : « Quelque grande que vous sup- » posiez la vertu des anciens justes, ils ne furent sauvés que » parce qu'ils crurent au médiateur (4) ; » il enseigne la même chose en divers autres endroits. Saint Léon dit : « C'est » la vraie foi qui justifie les impies et qui crée les justes (5). » Enfin, d'après saint Bernard, Jésus-Christ a dit seulement : « Celui qui ne croira pas sera condamné, » pour nous donner à entendre par là « que parfois la foi seule suffisait pour être » sauvé (6). Donc :
Rép. D. Alitée. Par opposition à la loi ou aux œuvres naturellement honnêtes seulement, C. par opposition aux autres dispositions et aux œuvres produites par la foi, N.
Saint Hilaire, lui, oppose la foi à la loi, car il dit, ibid., que l'homme a été délivré de ce péché ce que la loi ne pouvait pas » effacer, car la foi seule justifie. »
C'est dans le même sens que parle l'auteur qui a pris le nom d' Amhroise, considérant les œuvres faites sans la foi.
(1) C. 8, sur S. Matth., n. 6.
(2) Sur le v. 24.
(3) Homélie sur la Foi, n. 1.
(4) Liv. contre les deux lettres des pélagiens, c. 21, n. 39.
(5) Lett. 124, c. 4, édit. Baller., et ailleurs 83.
(6) Lettre ou traité à Hugues de Saint- Victor, sur le baptême, c. 2, n. 8, édit. Bénéd.
CHAP. II. DE LA JUSTIFICATION DE l'iMPIE. 677
Saint Jean Chrysostôme, ou plutôt Fauteur de cette homélie sur la Foi, parle des œuvres extérieures qui ne sont pas aussi nécessaires que la foi , comme on le voit par la matière qu'il traite. Car le larron crut, il espéra et il aima. Au reste, cette homélie n'est pas de lui.
Saint Augustin, dans les paroles citées, comme il le fait partout ailleurs , enseigne que les saints de l'ancienne loi ne furent pas justifiés par les œuvres de la loi , mais bien par la foi en Jésus-Christ et par sa grâce, comme nous l'enseignons nous-mêmes, ainsi que le prouve le but qu'il se proposait contre les pélagiens.
Saint Léon parle de la foi catholique, qu'il oppose aux fausses croyances des sectes hérétiques, qui ne peuvent pas procurer le salut.
Saint Bernard parle de la réception actuelle du baptême, qui parfois n'est pas absolument nécessaire , comme on le voit par le contexte où il établit que la foi, avec le désir du baptême, peut suppléer, dans un cas de nécessité, la réception actuelle du même baptême ; il enseigne ouvertement, en effet, ailleurs : « La foi sans les œuvres est insuffisante pour justifier, comme » les œuvres sans la foi le sont aussi (1). »
PROPOSITION IL
La foi requise pour la justification, ce n'est pas la confiance dans les promesses de Dieu, mais le ferme assentiment donné à tout ce quil a révélé.
Cette proposition est de foi, comme on le voit par le can, 12, sess. VI du conc. de Trente : « Si quelqu'un dit que la foi » justifiante n'est autre chose que la confiance à la miséricorde » divine, qui remet les péchés à cause de Jésus-Christ, ou que » c'est par cette seule confiance que nous sommes justifiés, » qu'il soit anathème. »
Mais pour mieux faire voir quel est l'état de la question, nous ferons observer 1. que les protestants distinguent trois
(1) Serm. 24, sur le Cantique, n. 8. Et je ferai observer ici que tous les Pères, sans exception, ont constamment enseigné que les autres dispositions étaient nécessaires avec la foi pour le salut, comme on le voit par les passages examinés dans le contexte même, et que nous objectent les protestants. Ils ont en effet supprimé quelques expressions du contexte, pour prouver, d'une manière quelconque , qu'ils n'ont pas été les premiers à imaginer ce paradoxe de la foi qui justifie sans les œuvres.
espèces de foi : la foi historique, par laquelle nous croyons que ce que Dieu a révélé est vrai; la foi des miracles, par laquelle ils entendent la faculté que Dieu accorde de faire des miracles; la foi des promesses, en vertu de laquelle on croit que la promesse que Dieu a faite de remettre les péchés est vraie , soit en général et quant à tous les hommes qui croient en Jésus-Christ, soit en particulier et pour chacun des hommes qui croient que leurs péchés doivent leur être remis, ou plutôt qu'ils leur sont remis par Jésus- Christ. Or, cette foi spéciale par laquelle quelqu'un croit d'une manière certaine que ses péchés lui sont remis, qu'ils appellent confiance, c'est celle qui seule, d'après eux, justifie (1).
Nous ferons observer 2. que, dans le système des novateurs, cette foi ou cette confiance qui saisit la miséricorde ou les promesses divines comme un organe ou un instrument, n'est pas subjective ou intrinsèque à l'homme, non plus qu'elle n'établit aucune relation intrinsèque ou intime entre Jésus-Christ et l'homme, mais qu'elle est seulement objective ou extrinsèque; autrement elle est débile et imparfaite ; et Calvin se sert, pour l'expliquer, de l'exemple d'un pot de terre qui cache intérieurement de l'or (2). Or, il n'y a aucune relation intrinsèque entre l'or et le vase de terre; car celui-ci est toujours précieux, pendant que celui-là est toujours sans valeur. De même,
(1) Voy. Bellarm., de la Justifie, liv. 1, c. 4.
(2) Tel Calvin, Instit., liv. III, c. 11. Il y réfute Osiander, qui, comme il le dit lui-même, a imaginé je ne sais quel monstre de justice essentielle. C'est pourquoi, répondant au septième argument d'Osiander, § 7, p. 192, il écrit ce qui suit : « Ce qu'il objecte : Que la puissance de justifier ne se tire pas de » la foi elle-même, mais bien en tant qu'elle reçoit le Christ, je l'admets » volontiers. Car si la foi justifiait par elle-même, ou, comme on le dit, par » une puissance intrinsèque, comme elle est toujours débile et imparfaite, » elle ne le ferait qu'en partie ; ainsi la justice serait manchote , et elle ne » nous conférerait qu'un lambeau de salut... Cependant, je n'admets pas les » figures entortillées de ce sophiste, lorsqu'il dit que la foi c'est le Christ; » comme si le vase de terre qui contient un trésor était l'or qu'il contient. » Jésus-Christ, en nous donnant la foi, nous justifie de la même manière, bien » qu'elle soit sans dignité et sans prix, comme le vase de terre qui est plein » d'argent enrichit l'homme qui le possède... Ceci tranche donc la difficulté » sur la manière d'entendre le mot foi quand il s'agit de la justification. » Telle est aussi la manière de penser et de s'exprimer des luthériens. Il est dit en effet, dans YApolog. 4 de la Justifie., § 18, p. 71 : « Et de plus, toutes » les fois que nous parlons de la foi, notre intention est de parler de l'objet » de la foi, savoir, de la miséricorde promise. Car la foi ne justifie ou ne » sauve pas parce qu'elle est une œuvre digue par elle-même, mais seulement » parce qu'elle reçoit la miséricorde promise. Tel aussi Kemnitz, Examen du conc. Trente, pag. 1 et 294.
CHAP. II. LE LA JUSTIFICATION LE i/lMPIE. 679
Jésus-Christ, saisi par la foi est la pureté même, pendant que l'homme fidèle est impur et dans son esprit et dans son cœur (1). On voit par là la différence immense qu'il y a entre la confiance nécessaire à la justification telle que la conçoivent les novateurs, et l'espérance ou la confiance que les catholiques reconnaissent comme étant du nombre des dispositions qui, outre la foi, sont nécessaires pour être justifié.
Ceci posé, nous démontrons comme il suit que la vérité catholique que nous avons énoncée est conforme aux saintes Ecritures ; les saintes Ecritures requièrent pour la justification l'assentiment inébranlable à tout ce que Dieu a révélé ; donc Jésus-Christ dit en effet, dernier chapitre de saint Marc, v. 1 5 :
« Annoncez l'Evangile à toute créature; celui qui croira
» sera sauvé. » Saint Jean, c. 20, 31 : « Ceci est écrit pour » que vous croyiez que Jésus-Christ est Fils de Dieu, et pour » que, croyant, vous ayez la vie en son nom. » Rom., X, 9 : « Si vous confessez de bouche Notre-Seigneur Jésus-Christ, » et si vous croyez de cœur que Dieu Ta ressuscité d'entre les » morts, vous serez sauvé. » Enfin, pour ne pas nous arrêter à citer les autres passages, Act., VIII, 37, Philippe répondit à l'eunuque qui lui demandait le baptême : « Si vous croyez de » tout votre cœur, je le puis; » et l'eunuque > lui répondant,) dit : « Je crois que Jésus-Christ est le Fils de Dieu (2). » Or,! on ne trouve dans tous ces passages aucune trace de la confiance des novateurs.
Que cette même doctrine concorde avec la tradition universelle, c'est ce que prouve l'usage reçu généralement dans l'Eglise, même dès les premiers siècles 7 d'exiger des caté-
(1) Voy. Moehler, ouv, cit., p. 165, où il dit très-judicieusement : « Nous » l'avons entendu, la foi n'est point un écoulement de l'Esprit du Christ; elle » n'est point une puissance affranchissante, un principe de vie régénérant le » fidèle ; mais elle est à Jésus-Clirist ce que le vase d'argile est au trésor. » Gomme le vase et le trésor ne deviennent pas une seule et même chose, » comme l'un reste de l'argile et l'autre de l'or, de même la foi n'unit pas » l'homme intimement à Jésus-Christ, de même entre le Christ et le fidèle il » n'existe que des rapports purement extérieurs. Jésus-Chïist est la pureté » même, le chrétien est impur dans son esprit et dans son cœur; le Christ » est offert à Dieu par son disciple, et son disciple ne devient pas un sacrifice » agréable à Dieu. » Le même auteur démontre ensuite que cette manière d'interpréter son propre système découle nécessairement de la nature même de ce système. Dès qu'on a une fois posé en principe que la justice est en dehors de nous, il est tout naturel qu'on en conclue que l'obéissance ou les mérites du Sauveur ne peuvent être qu'extérieurement appliqués aux hommes.
(2) Voy. Bellarm., pass. cit., c. 6 et suiv.
chumènes, avant de leur administrer le baptême, la profession des principaux articles de notre foi contenus dans le symbole des apôtres (1), articles où on ne trouve aucun vestige de cette confiance spéciale que ses péchés sont réunis. La preuve qui résulte de cet usage constant et universel de l'Eglise a toujours été le cauchemar des hérétiques.
Nous pensons qu'il est tout-à-fait inutile de rapporter ici la longue file de témoignages des Pères ; Bellarmin les a d'ailleurs recueillis (2). Quant à saint Basile, il enseigne que la foi nécessaire à la justification et au salut, c'est celle par laquelle on croit tout ce que Dieu a révélé (3). Saint Cyrille de Jérusalem appelle foi justifiante la foi dogmatique par laquelle on croit que Jésus est le Christ et qu'il est ressuscité d'entre les morts (4); tel est aussi le sentiment de saint Grégoire de Nazianze (5), de saint Jean Chrysostôme (6), de saint Augustin (7), de saint Fulgence (8) et de tous les autres, qui ont puisé cette notion de la foi dans les paroles de l'Apôtre, cil, ép. Hébr., par lesquelles il définit la foi justifiante, ou la foi dont vit le juste : « Or la foi, dit-il, est le fondement des » choses que l'on doit espérer, et la pleine conviction de celles » que l'on ne voit pas, » c'est-à-dire cette persuasion, cette conviction de l'intellect que quelqu'un donne aux choses qu'il ne peut pas pénétrer parce qu'elles sont au-dessus des capacités de son intelligence (9), et qui n'est certes pas cette confiance spéciale dont parlent les protestants.
La raison elle-même, enfin, rejette cette invention des protestants. La confiance spéciale que Jésus-Christ a remis les péchés suppose en effet et accompagne la justification, qui
(1) Voy. ce que nous avons écrit dans le Traité de la Trin., avec les notes. Voy. aussi Binghani, Origines ou antiquités, etc., Hall, 1727, vol. IV, liv. XI, c. 7, §§ 8 et suiv.
(2) De la Justifie, liv. I, c. 9.
(3) Homélie sur la Foi, n. 1, œuv. éd. Bénéd., t. II, p. 224.
(4) Catéch., 5, de la Foi et du symbole, n. 10.
(5) Disc. 40, sur le saint Baptême, n. 51, éd. Paris, 1630, 1. 1, p. 671 et suiv.
(6) Dans les deux homélies sur le Symbole, édit. Chevallon, Paris, 1536, t. V, fol. 205 et suiv.
(7) Enchirid., c. 2, 5, 7, 8, etc., comme aussi liv. de la Foi et du symbole. qui traite spécialement de cette question; voy. même liv., conclusion, n. 24.
(8) De fide, ad Petrum, qui ne traite que de cette question.
(9) Voy. Bellarm., pass. cit., c. 8, avec les notes justificatives d'Ebermann contre Ames.
CHAP. II. DE LA JUSTIFICATION DE i/lMPIE. 681
consiste dans la rémission même des péchés ; donc elle ne la précède ni ne la produit, à moins que nos adversaires n'admettent que l'effet est antérieur à la cause (1) . Cette hypothèse, en outre, ne laisse pas de raison d'être à la prière, puisqu'on dirait en vain : Pardonnez-nous nos péchés, si on devait croire que ces mêmes péchés sont déjà pardonnes ; et si on n'a pas cette foi, c'est en vain que l'on demande la rémission de ses péchés, puisque personne ne peut obtenir la rémission de ses péchés sans la foi. J'ajouterai qu'en outre cette invention est en contradiction avec le système des protestants eux-mêmes, puisque, d'après ce système, l'homme, avant d'être justifié, est privé de toute espèce de liberté. Donc :
Objections.
Obj. Jésus-Christ attribue la rémission des péchés à la confiance seule, Matth., IX, 2 : « Voyant leur foi, il dit au para- » ly tique : Ayez confiance, mon fils, vos péchés vous sont » remis ; » et v. 22, il dit à l'hémorrhoïsse : « Ayez confiance, y> ma fille, votre foi vous a sauvée ; » Luc, XVII, 19 : « Votre » foi vous a sauvé. » Et pour mieux inculquer cette confiance, Marc, XI, 24, il disait à ses disciples : « Toutes les » choses que vous demanderez dans vos prières, croyez et vous » les recevrez, et elles vous seront accordées. » Et si la confiance obtient les autres choses, à bien plus forte raison obtient-elle la rémission des péchés. De là Paul, Act., XIII, 38, tient aux Juifs le langage suivant : « Sachez donc, mes » frères, que la rémission des péchés vous est annoncée par
» celui-ci quiconque croit en lui sera justifié. » Il appelle
formellement en divers endroits la foi, confiance, tel que Ephés., III, 12, où il écrit de Jésus-Christ : « En qui nous
(1) C'est ce qu'ont remarqué plusieurs protestants eux-mêmes; ce qui fait qu'ils ont distingué deux modes dont les péchés sont remis, d'après ce qu'ils croient. Le premier quant au décret de Dieu et à la mort que Jésus-Christ a déjà sabie en vertu de ce décret; le second quant à l'application efficace, soit de la part du Christ, qui remet les péchés, soit de la part de ceux qui croient qu'ils la reçoivent par la foi. Ils croient que la rémission des péchés nous est donnée et qu'elle nous est appliquée parce que nous avons une confiance certaine dans le Christ, et que nous sommes persuadés que le Christ, d'après le décret de Dieu, a effacé et expié nos péchés par sa mort. D'autres accordent simplement que nos péchés nous sont pardonnes avant que nous croyions, et que la foi est postérieure à la justification. Tant ils se contredisent! Voy. L. Leblanc, ministre du Verbe divin, ouv. intit. Thèses théologiques, Londres, 1675; Nature de la foi justifiante , n. 58 et suiv.
» avons confiance et accès par la confiance que nous avons » par sa foi ; » et Hébr. , XI, 1 : « La foi est le fondement des » choses qu'il faut espérer, » ou, comme le porte le grec, hypostasis (F 'attente) ; par où l'on voit que la foi n'est que l'attente de la miséricorde divine, et que, par conséquent, elle consiste uniquement dans la confiance. Certes, toutes les fois qu'une chose quelconque nous est promise ou offerte, il ne faut de notre part que l'acceptation ; or, Jésus-Christ nous promet et nous offre la justification. Donc :
Rép. D. Antéc. Le Christ attribue la rémission des péchés à la confiance qui découle du ferme assentiment que l'on donne à tout ce que Dieu a révélé, C. à la confiance que l'on a que ses péchés sont remis, comme le pensent les novateurs, N. Car si quelqu'un ne tient pas pour certain tout ce que Dieu a révélé, il lui est impossible d'avoir la confiance de la rémission de ses péchés, rémission que Dieu a promise à tous cedx qui croient en lui et qui remplissent les conditions pour obtenir cette rémission. La foi sustente, en effet, toutes les autres dispositions, comme en étant le principe, la racine et le fondement. Par conséquent, cette confiance que le Christ exige a pour objet la vérité des promesses divines ; mais cela ne suffit pas, il faut encore absolument que le sujet pose toutes les conditions ou dispositions que Dieu exige de lui, pour qu'il lui applique en particulier ces promesses. Cette confiance, d'après la manière de voir des novateurs, devrait renfermer en outre l'acte de foi des conditions posées par lui pour que quelqu'un pût se flatter que le Christ lui a remis ses péchés ; ce qui est absurde et renverse de fond en comble le système entier des protestants. Aussi rejetèrent- ils toutes les dispositions comme étant inutiles et d'aucune nécessité, et même comme n'étan* d'aucune utilité pour obtenir la justification, enseignant qu'elle s'opère par la seule appréhension extrinsèque des mérites du Christ. Ceci posé, il n'est pas difficile de réfuter chaque objection prise à part.
C'est pourquoi Jésus-Christ dit au paralytique : « Ayez » confiance, c'est-à-dire, tenez pour certain que je puis et que » je veux remettre vos péchés. » A l'hémorrhoïsse : « Votre )> foi vous a sauvée, c'est-à-dire, vous avez obtenu la santé y> par la foi, parce que vous avez cru que je pouvais le faire. » On peut en dire autant du lépreux dont il est parlé dans saint Luc, XVII, saint Marc, XL Jésus-Christ recommande leffica-