‹ Théologie dogmatiqueChapitre 54 sur 69 · I»U MÉRITE · texte numérisé non relu

I»U MÉRITE

juste en le faisant passer de l'état de péché à celui de sainteté, mais qu'elle lui laisse ses souillures intérieures et fait seulement qu'elles ne lui sont point imputées à faute par forme de jugement. Il en résulte que le péché originel subsiste toujours dans le juste comme une espèce de substance, et qu'il le vicie, lui et toutes ses actions. Et comme ce péché originel se manifeste dans l'homme avant qu'il soit justifié par les péchés actuels, il continue encore de se manifester après la justification de la même manière. Il se manifeste soit dans les mauvaises œuvres, soit dans les mouvements de la concupiscence, qui, dans leur opinion, sont autant de péchés, soit enfin dans les actions vertueuses même qu'il souille. Car, bien que les bonnes œuvres soient produites par la puissance de la grâce et du Saint-Esprit, qui, par la grâce, pousse nécessairement les justes à faire ces œuvres, néanmoins, comme c'est l'homme qui agit, qu'il est infecté par le péché, et qu'elles sont, si je puis m'exprimer ainsi, le fruit d'une substance mauvaise, il s'ensuit que ces mêmes œuvres deviennent mauvaises aussi et peccamineuses (1). Or, il est évident 1. que dans ce système il n'y a aucune action qui soit méritoire de la vie éternelle, ni de son augmentation par l'accroissement de la grâce sanctifiante, que le juste n'acquiert jamais intérieurement. 2. Il est pareillement évident que les bonnes œuvres ne sont d'aucun avantage pour la vie éternelle, et que, sous ce rapport, elles sont inutiles (2). J'ai dit sous ce rapport, car les novateurs pré-

(1) Tel Luther, Assert, de tous les art., œuv., t, II, fol. 335, b : « Une bonne » œuvre , bien faite , est un péché véniel. Cet (article) découle évidemment » du premier, si ce n'est qu'il faut ajouter ce que j'ai longuement dit ailleurs.* » C'est un péché véniel, non pas de sa nature, mais il est tel par la misé

» ricorde de Dieu Toute œuvre du juste est damnable, et c'est un péché

» mortel si elle est soumise au jugement de Dieu. » Voy. Antilatom. (Réfut. des raisons de Luther, Latome, docteur de Louvain), pass. cit., fol. 406, b, 407 et suiv.

Tel est aussi le langage de Mélanchthon, Lieux théolog., p. 168 : « Quant » aux œuvres qui suivent la justification, dit-il, bien qu'elles viennent de » l'Esprit de Dieu, qui s'est emparé des cœurs justifiés, cependant, comme » elles se font dans une chair encore impure, elles sont impures elles aussi; » et p. 158 : « Pour nous, nous enseignons que la foi seule justifie... et que nos b œuvres, comme nos efforts, ne sont que péché. »

(2) Solid. déclar., IV, § 15, p. 672, il est dit : « Il faut bien prendre garde j> néanmoins, en attendant, de ne pas confondre les bonnes œuvres, pour ce » qui est de la justification et du salut. Aussi rejette-t-on ces propositions : 3 Les bonnes œuvres sont nécessaires pour le salut, etc. » Les novateurs sont aaème allés parfois jusqu'à rejeter les bonnes œuvres comme pernicieuses et contraires au salut. Car Amsdorf, ami de Luther, publia un livre intitulé

tendent qu'elles ne sont que comme les signes de la foi et de la justice qui est imputée aux justes et aux élus. 3. Il est évident qu'il est impossible, même aux justes, d'observer les préceptes divins; car, comme le péché originel demeure toujours en eux et qu'il se manifeste continuellement dans les péchés actuels et dans les mouvements de la concupiscence, bien qu'indélibérés, et qu'il pousse nécessairement à en commettre d'autres, il s'ensuit que le juste ne peut pas s'empêcher de pécher, et qu'il ne peut pas non plus observer les préceptes de Dieu (1). 4. De là est née cette horreur que les novateurs ont pour le nom même de mérite, puisque, d'après eux, il n'y a pas d'autre mérite que celui de Jésus-Christ. Il y a orgueil et jactance, d'après eux, à admettre d'autres mérites, et l'orgueil comme la jactance sont contraires à l'humilité chrétienne; et c'est là repousser la croix du Christ. Aussi se regardent-ils comme souillés et impurs aux yeux de Dieu, pendant que, saisissant par la foi les mérites de Jésus-Christ , ils sont en paix et ne craignent pas que leurs péchés leur soient imputés. De là naît aussi cette confiance, bien plus, cette sécurité où ils sont qu'ils auront la vie éternelle, qu'ils se promettent comme une chose

Niklas von Amsdorf, où il soutient que cette proposition : « Les bonnes œuvres » sont nuisibles au salut, » est une proposition vraie, juste, chrétienne, enseignée par saint Paul et saint Luther, ann. 1559. Certes, Luther proposa cette thèse : a La foi sans aucune espèce d" œuvres, même les plus petites, ne » justifie pas, elle n'est même pas la foi » (œuv., t. I, p. 523). Voy. Moehler, Symbolique, t. I, p. 222 et suiv. Au colloque d'Altemburg, quelques luthériens rigides dirent : « Les bonnes œuvres et l'obéissance nouvelle n'appartiennent » pas au royaume du Christ, mais bien au monde... Les chrétiens, avec leurs » bonnes œuvres, appartiennent à Satan... Que les bonnes œuvres, non- » seulement ne sont pas nécessaires au salut, mais qu'elles l'entravent et lui » sont funestes... Qu'il faut prier pour que nous persévérions dans la foi sans » les œuvres, jusqu'à la fin. » Voy. Bellarm., de la Justifie, liv. IV, c. 4. Tels furent les correcteurs de livres saints qui s'appliquèrent à mettre leurs théories en pratique par leur manière de vivre!

(1) Mélanchthon , Lieux the'ol., p. 127 : « La loi maudit ceux qui n'ont pas » rempli la loi tout entière une fois. Mais la loi n'exige-t-elle pas un amour » souverain de Dieu, et la crainte de Dieu la plus vive? Mais comme la nature » est complètement étrangère à ces choses-là, quelque beau que soit votre » phariséisme, nous n'en sommes pas moins coupables de malédiction. » Tel est aussi le langage que tiennent çà et là les autres protestants. Et comme les catholiques objectaient à Luther : « Si les préceptes de Dieu ne peuvent pas » être observés, pourquoi ordonnait-il aux hommes de les observer? » Il esquive joyeusement cette difficulté en répondant : « Commander et obéir » sont deux choses bien différentes ; il est facile $ ordonner, mais il est bien » plus difficile d'obéir. » C'est ce qu'il dit, comm. sur l'ép. Gai., p. 233. Mais s'il en est ainsi, les préceptes de Dieu sont plutôt quelque chose d'idéal que de réel.

DOCTRINE DE l'ÉGLISE CATHOLIQUE SUR LE MÉRITE. 709

sûre et de foi, quels que soient les crimes dont ils puissent se rendre coupables (1).

Tel est le système des luthériens, des calvinistes, des twingliens et des autres sectes qui sont nées de celles-ci, si on en retranche quelques modifications accidentelles qu'ils admirent en l'exposant. Il y en eut quelques-uns qui semblèrent modifier ce système (2). Mais ce fut en vain; car, outre que toutes les autres sectes rejetèrent avec dégoût et indignation cet adoucissement, il est impossible d'adoucir ou de corriger la doctrine des novateurs, sur le mérite des bonnes œuvres, sans renverser de fond en comble et réduire à néant leur système, puisque les parties en sont si intimement liées et unies ensemble , qu'il est impossible d'en rien retrancher sans qu'il cesse d'y avoir le moindre ensemble (3) .

Pour nous, nous établirons la doctrine catholique sur le mérite ; nous en donnerons d'abord la notion , puis nous étalerons l'existence du mérite contre les novateurs ; nous dirons quelles sont les conditions requises pour le mérite; enfin, nous exposerons ce qui constitue l'objet du mérite.

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