EXISTENCE DU MÉRITE
La controverse principale, ou plutôt unique, qui existe sur l'existence du mérite, c'est celle qui s'agite entre les catholiques et les protestants. Et s'ils s'accordaient sur ce point, les protestants conviendraient facilement du reste. Or, il est certain, d'après ce que nous avons dit plus haut, que cette existence ou cette négation du mérite ne sont que le corollaire des doctrines opposées des catholiques et des protestants sur la justification. Pour nous, partant des principes de la justification que nous avons établis, nous procédons comme il suit :
PREMIÈRE PROPOSITION
Les justes, par les bonnes œuvres qu'ils font avec la grâce, méritent réellement la gloire éternelle et l'augmentation de cette même gloire.
Cette proposition est de foi, car le concile de Trente Ta définie, soit can. 26 : « Si quelqu'un dit que les justes ne » doivent pas attendre et espérer, pour les bonnes œuvres » qu'ils font en Dieu, une récompense éternelle de Dieu en » vertu de sa miséricorde et par les mérites de Jésus -Christ, » s'ils persévèrent dans la pratique du bien et l'observation » des préceptes divins jusqu'à la fin, qu'il soit anathème; » soit can. 32 : ce Si quelqu'un dit que les bonnes œuvres de
(1) Voy. aussi Véronius, Règle de foi catholique ; elle se trouve à la fin du IIe vol., controv. des frères de Walemburg, c. 2, § 1, des Mérites de la grâce et de la gloire.
l'homme justifié sont tellement des dons de Dieu qu'elles ne sont pas les bonnes œuvres méritoires de l'homme justifié lui-même, ou que l'homme justifié lui-même par les bonnes œuvres qu'il fait par la grâce de Dieu et les mérites de Jésus-Christ , dont il est le membre vivant, ne mérite pas réellement l'augmentation de la grâce, la vie éternelle, et l'impétration de cette même vie éternelle s'il meurt en état de grâce, comme aussi l'augmentation de la gloire, qu'il soit anathème. »
Cette vérité de foi est très-positivement établie par les Ecritures, car elles appellent la vie éternelle la couronne de justice, le prix, la récompense plus ou moins grande que doit recevoir l'homme juste pour les œuvres qu'il a faites. Donc les bonnes œuvres que les justes font en état de grâce sont véritablement méritoires aux yeux de Dieu. Et certes, l'Apôtre, III, à Tim., IV, 7, dit de lui-même : « J'ai combattu le bon combat, » j'ai consommé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste » plus qu'à recevoir la couronne de justice, que le Seigneur, » qui est un juste juge, me rendra en ce jour; » et I Cor., IX, 24 : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans » l'arène courent tous , et qu'il n'y en a qu'un qui arrive au » but? Courez ainsi pour arriver au but; » il dit encore, dans la même épître, III, 8 : « Chacun sera récompensé suivant » qu'il aura travaillé ; » et c. 1 5 , pour prouver que les récompenses sont différentes comme le sont les mérites, il dit, v. 41 : « Autre est la clarté du soleil, autre la clarté de la » lune, autre la clarté des étoiles; car, comme une étoile » diffère d'un étoile en clarté, il en est de même pour la ré- » surrection des morts. » La conséquence est évidente, car la récompense, la couronne, le prix du vainqueur ne se donne qu'au vrai mérite.
Les témoignages des Pères en faveur de cette vérité ne sont pas moins éclatants. « Nous regardons, dit saint Irénée, » comme précieuse la couronne qui nous est acquise par nos » combats (1). » Saint Basile : « L'homme est sauvé par les » œuvres de la justice (2). » Saint Jean Chrysostôme : « L'un » et l'autre (le juste et le méchant) seront là récompensés
(1) Contre les hérés., liv. IV, c. 37, n. 7, édit. Massuéti. Le chapitre tout entier est consacré à cette preuve, de sorte qu'il semble que saint Irénée se soit proposé de renverser le système des novateurs.
(2) Liv. de l'Esprit-Saint, c. 24, n. 55, t. III, p, 47.
CIIAP; îî: EXISTENCE DU MÉRITE. 715
*> selon qu'ils l'auront mérité ; celui-ci recevra la couronne de 30 sa patience et de sa résignation, et celui-là les châtiments » dus à sa méchanceté (1). » Tertullien : « L'ordre, dit-il, » dépend uniquement des mérites. Mais comme le corps mé- » rite aussi, il est aussi nécessaire qu'il y ait un ordre des » corps pour qu'il y en ait un des mérites (2). » Saint Cyprien : « Il est besoin de la justice pour que quelqu'un » puisse se concilier Dieu, qui doit le juger ; il faut suivre ses » conseils et observer ses préceptes pour qu'il récompense » nos mérites (3). » Enfin 7 pour ne pas en citer d'autres, saint Augustin fait cette question : « Les justes n'ont-ils pas y> quelques mérites? Certainement ils en ont, parce qu'ils sont » justes; mais pour devenir justes, ils n'eurent pas de mé- » rites (4). » Il dit encore : « La vie éternelle est toute la » récompense de la promesse de laquelle nous nous réjouis- » sons. Et la récompense ne peut pas précéder les mérites, » ni donner rien à l'homme avant qu'il en soit digne. Qu'y » a-t-il, en effet, de plus injuste que cela, et de plus juste que » Dieu? Nous ne devons donc pas demander de récompense » avant d'avoir mérité de la recevoir (5). » Par ces paroles, comme le fait observer Bellarmin , le système des novateurs est réduit à néant (6). On peut ajouter à toutes ces preuves le décret suivant du concile d'Orange, c. 18 : « Si on fait de » bonnes œuvres, elles méritent une récompense; mais la » grâce, qui ne nous est pas due, les précède pour qu'on les » fasse. »
C'est aussi ce que prouve clairement la raison. Car la raison pour laquelle les protestants nient que les bonnes oeuvres sont méritoires, c'est parce que, dans leur hypothèse, il n'y a pas un seul véritable juste qui puisse agir d'une manière juste et équitable, puisque toutes leurs actions sont autant de péchés, étant produites par la substance mauvaise^ Or, ces paradoxes sont faux et absurdes , ainsi que nous l'avons démontré. Ensuite, si la doctrine des novateurs était vraie, Dieu n'aurait
(1) H.om. 4, sur Lazare, n. 2, t. I, p. 753.
(2) Liv. de la Résurr. de la chair, c. 48, éd. Rigalf.
(3) Liv. de l'Unité de l'Eglise, p. 199, éd. des Bénéd.
(4) Lettr. cit., 194, c. 3, n. 6.
(5) Des Mœurs ecclés., liv. I, c. 25, n. 55.
(6) De la Justif., liv. V, c. 4. Voy= dans le même auteur les autres passages.
plus besoin de juger les hommes. « Ce n'est pas parae qu'il » n'existe aucun mérite, dit saint Augustin, ou à cause du » bien des bons, ou à cause du mal des méchants ; si ce n'est » pas pour cela, comment Dieu jugera-t-il le monde (1)? » Pourtant l'Apôtre, II Cor., V, 10, écrit : « Nous devons tous » paraître au tribunal de Jésus-Christ, pour que chacun y » apporte les œuvres propres de son corps, selon qu'il a bien » ou mal agi. » Donc :
Objections.
I. Obj. 1. La vie est appelée, en divers endroits de l'Ecriture, un héritage; or, l'héritage est dû aux enfants, et ce droit ne leur vient pas de leur mérite ou de leur travail, mais bien de leur seul droit de filiation ou d'adoption. 2. Certes, la vie éternelle est une couronne de miséricorde, ainsi qu'il est écrit, Ps. 101, 4>: « Qui vous couronne, dans sa miséricorde et sa » compassion; » et saint Matth., V, 7 : « Bienheureux les » miséricordieux, parce qu'il leur sera fait miséricorde; » 3. elle est en outre, en tous points, une grâce de Dieu, car l'Apôtre dit, Rom., YI, 23 : « La récompense du péché, c'est » la mort; mais la grâce de Dieu, c'est la vie éternelle. » Si elle n'était pas toute gratuite, l'Apôtre aurait dit, comme le comportait l'antithèse : ce La récompense des bonnes œuvres, » c'est la vie éternelle, » comme il avait déjà dit : « La récom- » pense du péché, c'est la mort. » 4. Il est donc établi que Dieu la donne gratuitement, et non à cause des mérites, d'après les paroles suivantes d'Isaïe, LV, 1 : « Venez, achetez » sans argent, et sans rien donner en échange, le vin et le » lait. » Donc :
Rép. 1. à la 1. D. la Ma/. Est appelée héritage, aussi, C. seulement, N. Elle est en effet appelée en outre récompense; la vie éternelle est donc conférée à un double titre, savoir, comme héritage et comme récompense , et ce dernier titre est fondé sur le premier.
Rép. 2. D. la Min. L'héritage est dû aux fils naturels, C. aux enfants adoptifs, je subdist., s'ils ont été adoptés sans condition aucune pour succéder à leur père dans son héritage, C. mais si ce n'est que conditionnellement , N* Car alors ils ne succèdent qu'en vertu de leur titre d'adoption, et qu'en rem-
(1) Lett. 214, à Valentin., n. 4.