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CHAPITRE ni

Si le Messie est déjà venu, et ce que nous avons discuté jusque-là le prouve invinciblement, il ne nous reste qu'à chercher quel il est. Mais le Messie ne peut être que celui-là seul en qui se trouvent réunis et l'époque que les prophètes ont assignée pour sa naissance, et les caractères qu'ils lui attribuent, ainsi que les signes qui lui sont spéciaux; et enfin, c'est celui qui s'est acquitté des devoirs et des charges que devait remplir le Messie. Or, nous allons démontrer que ce n'est et que ce ne peut être que Jésus de Nazareth. Mais comme Orobe, et Salvador après lui, prétendent que, d'après la loi, Jésus-Christ fut légitimement condamné au dernier supplice, nous sommes dans la nécessité de venger la cause du Christ, et de prouver en même temps que la mort que l'on a infligée au Christ est une nouvelle preuve que le nom et la dignité de Messie lui conviennent d'une manière éminente.

PREMIÈRE PROPOSITION

Jésus de Nazareth est le vrai Messie promis dans les Ecritures et attendu par les Juifs.

Les trois choses que nous avons précédemment énoncées, savoir l'époque, les notes, les fonctions qui incombaient au Messie promis et attendu, se sont pleinement accomplies en Jésus de Nazareth. Donc, Jésus de Nazareth est le vrai Messie promis dans les Ecritures et attendu des Juifs.

Et d'abord, pour ce qui est des époques, d'après ce que nous avons dit, elles aboutissent toutes à la ruine de la ville et du temple, et tout ce qui devait en être la suite, savoir, la cessation des sacrifices et la fin du sacerdoce, avant que le peuple jui^e perdit entièrement le pouvoir civil. Mais Jésus-Christ ^mt au monde à l'époque où l'empire juif touchait à sa fin, sous Ilérode, qui avait pour père un Iduméen, et pour mère une Ascalonite. Il vint au monde sur la fin des 70 semaines de Daniel, de manière qu'il se manifesta publiquement vers la

fin de la 69e et au commencement de la 70% et il fut mis à mort vers le milieu de la dernière semaine (1); il vint avant le sac de la ville et du temple, avant que ne fussent abolis le sacerdoce d'Aaron et les sacrifices légaux ; et c'est ce qui eut lieu peu de temps après sa mort. Il vint à une époque où, généralement, on l'attendait et parmi les Juifs et parmi les peuples qui les avoisinaient (2) . Donc les époques désignées pour l'avènement du Messie promis se sont accomplies dans la personne de Jésus.

Il réunit aussi les caractères et les notes que devait réaliser le Messie promis. Jésus descendait de la tribu de Juda et de la famille de David ; il eut une vierge pour mère, d'après Isaïe, VII, 4 (3) ; il naquit à Bethléem, comme l'avait prédit Miellée, V, 2 ; il vécut humble et pauvre, comme l'avait annoncé Zacharie, IX, 9 ; il fut un grand thaumaturge , comme l'avait prédit Isaïe, XXV, 6, etc. Les Juifs sont unanimes à reconnaître que toutes ces prophéties ont pour objet le Messie (4) . Les Juifs le mirent à mort, et ils le supplicièrent de la manière que David l'avait prédit, Ps. 21, et surtout Isaïe, LUI, et nous passons sous silence les prophéties qui ont pour objet sa résurrection et

(1) C'est ce qui résulte de ce que nous avons dit en parlant de la prophétie de Daniel, et ce que prouvera plus clairement encore ce que nous dirons plus loin.

(2) Voy. Jalm, Appendice herméneutique cité, diss. 1, p. 4, où il fait parfaitement observer que, généralement, on attendait le Messie en ce temps-là, comme on le voit par tous les passages du Nouv.-Test. où il est question de Jean-Bapti=te, qui annonce que Jésus et ses disciples, qui annoncent que le royaume de Dieu, ou le ciel, est proche : « Tous, dit-il, comprirent aussitôt, » et sans difficulté, de qui il s'agissait. » L'attente n'était pas seulement générale et indéterminée; c'était précisément en ce temps-là qu'on attendait le Messie promis, comme on le voit par les récits des évangélistes, qui nous disent que la plupart regardèrent tantôt Jean, tantôt Jésus, tantôt Elie comme le précurseur, et même le Messie lui-même, Matth., XVI, 14, 17, X, 13; Marc, VI, 15, VIII, 28, IX, 11, 13, IV, 20. Ce n'était point ici seulement une rumeur populaire, c'était aussi la croyance du tribunal suprême, appelé sanhédrin, qui considère Jean-Baptiste comme le précurseur, et qui lui envoie une ambassade, Jean, I, 19, 28; comp. Jean, X, 24; Matth., XXVI, G3; Marc, XIV, 61. C'était aussi l'opinion du vieillard Siméon, comme aussi du savant et célèbre rabb. , appelé Juste dans le Talmud, appelé père de Gamaliel, et que Josèphe Flav., Archéolog., XIV, 9, 4, XV, 1, 10, désigne sous le nom de Saméas, et qui est loué pour les révélations divines qui lui ont été faites, Luc, II, 25, 32, et à qui Dieu avait appris que le Messie naîtrait avant sa mort. Nous ne nous arrêterons pas à citer d'autres preuves.

(3) Nous parlerons ex professo de cette prophétie dans une autre partie de ce traité.

(4) Voy. Schoettgen, ouv. cit., du Messie, relativement aux passages de ce genre.

sa gloire, et dont Huet, après Raymond Martini, parle longuement dans sa Démonst. évang., prop. 9 (1).

Jésus répudié , non-seulement la ville fut mise à sac et le temple détruit, mais les victimes cessèrent partout, le sacerdoce cessa aussi, et le nouveau genre de sacrifice institué par Jésus- Christ fut aussitôt offert dans tous les pays par les prêtres choisis parmi les peuples convertis, toutes choses que Daniel, Malachie et les autres prophètes avaient prédites du Messie futur, ainsi que nous l'avons prouvé. Toutes les nations, converties par les apôtres que leur députa Jésus de Nazareth, abjurèrent leurs superstitions et leur culte idolâtrique pour n'honorer désormais que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et elles devinrent ainsi le peuple de Dieu, auquel elles n'appartenaient pas auparavant, et c'est ainsi que s'accomplit la prophétie de Jacob, Gen., XLIX, comme aussi ce qu'avaient annoncé les autres prophètes dans les passages cités.

Mais tout ceci repose sur des faits et des documents publics; la subtilité est impuissante à les éluder. Donc, comme nous voyons que tout ce qui a été prédit du Messie futur s'est littéralement accompli dans la personne de Jésus de Nazareth, nous établissons cette proposition par l'argument même qu'employait le R. Nachmanides contre les chrétiens, dans sa discussion avec Paul de Rurgos (2). « Je prouverai clairement » que le Messie n'est pas venu. Car il n'y eut jamais personne, » disait Nachmanides, qui (avec quelque apparence de vérité) » se soit lui-même qualifié de Messie , ou que les autres aient » qualifié de la sorte, si ce n'est Jésus de Nazareth. Or, il » n'est pas possible de reconnaître dans Jésus de Nazareth le y> nom et la dignité de Messie ; donc le Messie n'est pas encore » venu. » Voici comment il raisonne. Pour nous, sans presque rien changer à ce raisonnement, nous nous en servons avec l'illustre Derossi et nous le tournons contre les Juifs. Le Messie est certainement venu depuis longtemps ; or, personne ne s'est qualifié lui-même, ou n'a été qualifié par les autres, avec quelque apparence de vérité, du nom de Messie , et n'a été regardé comme tel, que Jésus de Nazareth. Jésus de Nazareth

(1) Voy. aussi Eusèbe, Démonst. évang., liv. IX et X.

(2) Voy. Discuss. duR. Nachmanides avec le frère Paul, citée par Wagenseil, Traits enflammés de Satan, tom. II, p. 40.

92 TRAITÉ DE L'INCARNATION. ï. PART.

est donc le seul à qui on puisse légitimement donner le nom et attribuer la qualité de Messie (1).

Objections,

I. Obj . Vainement les chrétiens concluent des prophéties citées que Jésus est le vrai Messie. 1 . Car d'abord les docteurs chrétiens eux-mêmes ne s'accordent pas sur le sens de la prophétie de Jacob ; les uns l'entendent de la dignité royale qui doit se perpétuer dans la tribu de Juda jusqu'à l'avènement du Messie ; d'autres l'entendent d'une espèce de pouvoir suprême, d'autres de l'autorité législative qui réside dans le Sanhédrin, d'autres pensent que cet oracle ne concerne que la seule tribu de Juda, d'autres l'étendent à la nation juive tout entière (2). Nous ferons observer, en outre, que le sceptre était sorti de la maison de Juda, ou longtemps avant Jésus, ou qu'il n'en sortit que longtemps après. La tribu de Juda perdit, en effet, le sceptre sous Nabuchodonosor, et elle ne le recouvra jamais plus. 2. Car les Juifs, après la captivité de Babylone, passèrent sous la domination des rois de Perse, auxquels ils payaient tribut au moyen des fruits et des autres revenus de la terre, comme on le voit par ce qui se lit, II Esd., IX, 37; ils passèrent ensuite sous la domination des Grecs; ayant enfin secoué le joug des Giecs , ils furent au pouvoir des Assamonéens, descendants de la tribu de Lévi , jusqu'à Hérode, sous le règne duquel naquit Jésus. 3. Et si les chrétiens prétendent que le sceptre s'est conservé dans la tribu de Juda après la captivité, dans ce cas, ils ne tireront aucun avantage de la prophétie de Jacob, car il est démontré que les Juifs conservèrent le sceptre longtemps après Jésus. Il est certain qu'Hérode n'était point un étranger ; il était Juif et d'origine et de religion, comme l'atteste Josèphe, Archéol., 1. XX, c. 6, où il dit expressément « qu'il est issu d'un sang juif. » C'est pourquoi Scaliger, comme l'observe aussi Valois (3), enseigne longuement, dans ses notes sur la chronique d'Eusèbe, qu'il n'appartenait point à une nation étrangère. Les chrétiens ne peuvent donc tirer aucun avantage de la prophétie de Jacob.

(1) Ouv. cit., c. 7, p. 164.

(2) Voy. Alph. Nicolaï, S. J., Leçons sur la Genèse, où il expose, avec une brièveté et une science étonnante, les diverses interprétations des chrétiens à l'occasion de la prophétie de Jacob.

(3) Valois, Notes sur le c. 6 de l'Hist. eccl. d'Eusèbe.

Rèp. N. A. Quant à la première preuve, D. Les chrétiens les plus doctes ne sont pas d'accord sur le mode ou la manière d'interpréter la prophétie de Jacob, pour certains points accessoires, C. quant à la substance de la chose elle-même, N. Car tous les interprètes chrétiens pensent (si on en excepte quelques protestants ou rationalistes judaisants, à qui il est permis de tout oser) et que la prophétie de Jacob a pour objet le Messie, et qu'elle s'est accomplie dans la personne de Jésus de Nazareth. Tout ce que prouvent les diverses interprétations de cette prophétie par les docteurs chrétiens, c'est qu'il y a plusieurs moyens de réfuter les Juifs ; comme il est des moyens qui paraissent plus probables aux uns que les autres , et qu'ils s'appuient sur les preuves de leurs auteurs, nous ne voyons pas pourquoi nous prendrions parti pour les uns plutôt que pour les autres. Toutefois, celle du savant P. Pétau nous parait bien prouvée. Car il pense que ce mot sceptre signifie, dans la pensée de Jacob, le pouvoir suprême, qui ne devait pas sortir de la tribu de Juda jusqu'à l'avènement du Christ. Cette tribu ne fut jamais, de fait, ravagée comme le furent les autres ; elle ne fit toujours, si je puis ainsi dire, qu'un seul corps, bien qu'elle fût soumise à des vicissitudes diverses et qu'elle subît diverses formes de gouvernement, qu'elle fût gouvernée par des princes et des chefs divers (1). Or, cette explication paraît plus conforme au contexte et aux événements ; elle paraît en outre plus avantageuse pour déjouer les subtilités des Juifs.

Ceci posé , les objections que l'on tire de la captivité de Babylone, du règne des Perses et des Grecs, et, à bien plus forte raison, du règne des Assamonéens, tombent d'elles-mêmes. Car la tribu de Juda constitua toujours un corps unique et vécut sous ses propres lois , de sorte que nous sommes en droit d'en conclure que la tribu de Juda conserva le pouvoir suprême, comme le firent les autres tribus dispersées ça et là. La prophétie de Jacob avait pour objet des destinées domestiques et par conséquent relatives, ou comparatives à ce que Jacob avait prédit devoir arriver aux autres tribus (2) .

(1) Liv. XVI, de l'Incarnation, c, 8; voy. aussi Tournemine, Dissertation remarquable sur la prophétie de Jacob, publiée dans le Journal de Trévoux l'an 1705, art. 45, que Zacharie a traduite et publiée en latin dans l'appendice au liv. XVI du Traité de l'Incarn. de Pétau.

(2) Voy. Pétau, Science des temps, liv. III, c. C.

Rcp. 3. D. C'est-à-dire, la puissance de la tribu de Juda ne disparut pas immédiatement après l'avènement du Messie, 7>. cette puissance ne fut pas tellement affaiblie qu'elle se précipitât rapidement à sa ruine, jusqu'à ce qu'elle disparût peu après entièrement, N. Car, comme l'observe Pétau, lorsqu'il s'agit de la ruine des empires et des états, il n'est pas nécessaire qu'elle se consomme dans un seul moment, et ce n'est pas dans ce sens qu'il faut entendre les oracles des prophètes qui les annoncent ; elle ne s'opère que pendant un temps moral ; il faut un temps donné pour cela, et c'est ce qui a lieu dans le cas présent. La tribu de Juda commença, en effet, à perdre cette autorité quelque temps avant l'avènement du Christ, elle alla diminuant, et enfin elle disparut au moment de la ruine du temple et de la ville, sous l'empereur Vespasien (1).

Qu'importent, en admettant cette interprétation, à la vérité de la prophétie de Jacob, les recherches sur la nationalité de Hérode ou sa non nationalité. Il est reconnu des savants, néanmoins, que Hérode était d'origine iduméenne; il n'y a plus par conséquent de contestation. Quant aux paroles citées, elles ne sont point de Josèphe, elles sont des Juifs discutant avec les Syriens sur celui des deux peuples qui serait le premier et le plus important dans la ville de Césarée. Car Josèphe affirme à diverses reprises que Hérode était Iduméen; il réfute même Nicolas Darnascène, qui soutenait, de concert avec les Juifs, qu'il était d'origine juive (2) .

(1) Voy. 1. c, de l'Incarnation, c. 6, §§ 5 et suiv., où ce savant homme observe, entre autres choses, « que ce patriarche ne se propose pas, dans » cette prophétie, de désigner exactement l'époque à laquelle le Messie » viendra, de manière qu'au moment où il viendra, tout ce qui a été prédit » comme devant avoir lieu s'accomplisse dans ce moment même. C'est ce » que ne prétend aucun des interprètes de cette prophétie. Mais, de quelque .») manière qu'on l'interprète, il faut entendre par là qu'au moment où l'on » verra les signes précurseurs, on sache que le Messie est déjà venu dans le » monde; de manière que es preuves a posteriori démontrent la vérité » d'une chose antécédente. Il est dit que le Messie viendra avant que le » sceptre ne sorte de Juda. Mais il ne faut pas oublier ce que nous avons dit » ailleurs : l'accomplissement des prophéties n'est pas circonscrit dans un » petit espace de temps, mais elles s'accomplissent peu à peu, à mesure que » le temps s'écoule. Ainsi, celle par laquelle Jacob annonce que le sceptre » sortira de la maison de Juda ne s'est accomplie que petit à petit. Gomme » on dit d'un homme, tant qu'il respire, qu'il lutte avec la mort, qu'il » succombe, rendant l'àme , qu'il vit ou qu'il meurt. Ainsi le sceptre sortit » peu à peu de la maison de Juda et s'éteignit son pouvoir politique. »

(2) Voici ce que Josèphe dit, d'après ce qu'il en pense, de l'origine de Hérode, Arch., liv. XIV, c. 1 : « Antipater est Iduméen, quoique Nicolas

II. Obj. Tout est incertain dans la prophétie de Daniel. 1. Il règne, parmi les chrétiens eux-mêmes, une discorde étonnante relativement à la fin de ces semaines. 2. Qui, en outre, peut admettre que Jésus de Nazareth mourut au milieu de la dernière des 70 semaines, comme cela aurai!; dû avoir lieu d'après la prophétie? 3. Les choses que contient cette prophétie, relativement au Messie, ne se sont pas accomplies non plus; 4. car les hosties et les sacrifices ne cessèrent pas au milieu de cette semaine, le péché ne fut pas effacé, l'iniquité ne disparut pas, non plus que ne parut la justice éternelle, puisque l'empire de l'iniquité est aussi grand après l'avènement de Jésus qu'avant. 5. On ne lit nulle part, en outre, que Jésus ait été oint. Donc, comme on ne peut tirer aucune conséquence de l'issue des semaines, qu'il est constant que les accessoires de la prophétie ne se sont point accomplis, il est juste d'en conclure que la prophétie de Daniel ne s'est point accomplie dans la personne de Jésus de Nazareth.

Bép. N. A. Quant à la première preuve, D. De façon pourtant que tous admettent que les deux termes a quo et ad quem de la prophétie sont renfermés entre les deux destructions du premier et du second temple, comme l'avouent les Juifs euxmêmes (1), C. d'après les supputations chronologiques, TV. Les deux termes énoncés sont à peine matière à controverse. La discussion tout entière roule, par conséquent, sur la fixation de ces deux termes, d'après les supputations chronologiques. Mais, d'après les calculs ordinaires, il est démontré que le terme a quo de la prophétie de Daniel part du décret que porta Artaxerxès l'an 20 de son règne, et qui a pour objet la réédiiication de la ville (Néhém.,' II, 8, 18, comp. Dan., IX, 25); car, jusqu'à ce jour, les murs de Jérusalem furent ruinés et ses portes brûlées (Néhém., I, 3). Tous les chronologistes,

a Damascène le fasse descendre des premiers Juifs qui revinrent de la capti- » vite de Babylone en Judée. Mais il ne le dit que pour faire plaisir à Hérode, » son fils, que la fortune a fait roi des Juifs. » Aussi est-ce avec justice que Eusèbe dit, 1. 1, Hist. eccl., c. 6, d'après Josèphe, que « Hérode est étranger » à la nation juive. » 11 dit, sur ce point, beaucoup de choses et dans sa Chronol. et dans sa Déruonst. év., 1. VIII, c. 1; voy. Christ. Nolde, Hist. de rïduinée, ou Vie et actions d'Hérode, à la fin du II vol. des œuv. de Josèphe, édit. d'Anvers; contre Scaliger et Valois, voy. Pétau, Science des temps, p. I, p. 193, de même que Nie. Serarius, S. J., contre Scaliger, diss. sur Hérode; Trésor d'Ugolini, t. XXIV, p. 898 et suiv.

(1) Voy. Raym. Martini, p. 282 et suiv.; Derossi, ouv. cit., c. 3; que l'on ee rappelle ce qui a été dit plus haut.

96 TRAITÉ DE L'INCARNATION, f. PART.

en outre, s'accordent à admettre que Xerxès, père d'Artaxerxès, commença à régner Fan 485 avant Jésus-Christ, et qu'Artaxerxès mourut l'an 423 avant le même Jésus-Christ. Donc il s'écoula, du commencement du règne de Xerxès jusqu'à la mort d'Artaxerxès, 62 ans, et si, de ces 62 ans, on en retranche les 1 1 ans que régna Xerxès, il est évident que le règne d'Artaxerxès dura 51 ans, et qu'il commença de régner > l'an 474 avant le Christ. Mais Artaxerxès porta l'édit en question Fan 20 de son règne. Donc, les semaines de Daniel commencèrent à courir à partir de Fan 455 avant Jésus- Christ. Or, cette année tombe l'an '299 de la fondation de la ville de Rome. Si, par conséquent, nous faisons partir le calcul des 70 semaines de l'an 20 du règne d'Artaxerxès, et de Fan 299 de la fondation de la ville, la 69e semaine finit l'an 483, et la 70e commence l'an 782 de la fondation de la ville de Rome, qui se trouve l'an 1 5 du règne de Tibère ; mais cette année, d'après saint Luc, III, 1, fut celle de la manifestation publique du Christ, et, par conséquent, c'est après trois ans et au milieu de la quatrième année, ou au milieu de la 70e semaine, que le Christ fut mis à mort, qu'il n'y eut plus d'hostie et de sacrifice, que le péché fut effacé, et que la justice éternelle fut intronisée par sa mort (1).

(1) On admet, dans cette supputation, qu'Artaxerxès commença à régne? l'an 474 avant Jésus- Christ, et que Xerxès, son père, régna onze ans. Plusieurs preuves directes et indirectes portent à le croire; nous les avons à peine indiquées, pour ne pas être trop long. — Les preuves directes sont : 1° que, depuis l'an 11 du règne de Xerxès, l'Ecriture et les historiens ne disent rien plus de lui. Ctésias, c. 28, rapporte un fait peu important, qui eut lieu peu après la guerre des Grecs. 2° Nous avons deux témoignages qui attestent qu'il mourut peu de temps après son retour de la guerre contre les Grecs; ce sont : iEiien Var., Hist. XlII, 3, et Justin, 111, 1-3. Les onze ans du règne de Xerxès s'accordent parfaitement avec l'âge qu'avait Artaxerxès lorsqu'il mourut; cet âge était, d'après Justin, 1. c, soixante-huit ans. D'après des témoignages graves et nombreux, la paix problématique cimonique se fit après la bataille qui eut lieu sur les bords de l'Eurymédon, l'an 470 avant Jésus- Christ. Or, cette paix fut faite avec Artaxerxès; donc son règne commença avant l'an 470.

Les preuves indirectes sont : 1° le règne d'Artaxerxès commença, d'après Thucydide , pendant le peu de temps qui précéda la fuite de Thémistocle en Asie, voy. Hist., c. 157, et Charon de Lampsaque, cité par Plutarque dans la Vie de Thémistocle, c. 27. Cicéron nous donne l'année de la fuite de Thémistocle, Lael., c. 12; voici ce qu'il dit : « Thémistocle a fait ce que fit, » vingt ans plutôt, Coriolan chez nous. » Or, Coriolan se réfugia chez les Volsques Tan 2G3 de la fondation de la ville, savoir, l'an 492 avant Jésus- Christ; donc, la fuite de Thémistocle eut lieu l'an 472. Or, Thémistocle vint auprès d'Artaxerxès. Donc : 2« Diodore de Sicile place, XI, 55, la fuite de Thémistocle pendant la 77e 2 olympiade, savoir, l'an 471 avant Jésus-Chiid;

Rép. 2. Bien plus, il est facile de démontrer cela d'après ce que nous venons de dire; car si, de l'an 20 du règne d'Artaxerxès, époque à laquelle nous avons placé le terme a quo, jusqu'à la manifestation publique du Christ, qui, d'après saint Luc, III, 1 , eut lieu l'an 1 5 de Tibère, ou l'an 782 de la fondation de Rome, nous prenons 483 ans, il est certain que cette manifestation est éloignée de l'an 20 d'Artaxerxès de 69 semaines. Or, le Christ, d'après saint Jean, qui fait mention de quatre pâques célébrées par lui (1), prêcha son évangile pendant trois ans et demi, c'est-à-dire jusqu'au milieu de la 70e semaine, où il fut mis à mort. Or, pendant cette 70e semaine, le pacte avec plusieurs fut confirmé soit par la prédication et la mort de Jésus-Christ, soit par la prédication des apôtres dans la Judée tout entière, et par conséquent nous voyons que tout ce que Daniel annonçait du Messie s'est accompli à la lettre.

Rép. 3. D. De droit, N. de fait, C. Car, comme le culte lévitique n'était que la figure du culte que devait établir le Messie, et que les sacrifices lévitiques n'étaient que l'ombre du sacrifice que devait offrir et consommer le Messie par sa mort,

Eusèbe la place pendant la 77e 1 olympiade; donc ces époques coïncident, pour ainsi dire. 3° La série des faits rapportés par Thucydide fait que nous ne pouvons pas reculer cfrtte fuite au-delà de l'an 473, etc. On peut voir ces preuves, et plusieurs autres, dans Hengstenberg, ouv. cit., tom. II, p. I et II, p. 341 et suiv.

Pétau, toutefois, 1. X, de la Science de temps, c. 26 et suiv., prend-il une nouvelle voie pour concilier les historiens, et il prétend qu'Artaxerxès régna pendant dix ans avec son père. Mais, dans cette hypothèse, on arrive au même but. Voy. ibid., et liv. XII, c. 32 et suiv.

Voy. aussi Histoire de l'académie des inscriptions, t. XXXI, Eclaircissements sur les règnes de quelques rois de Babylone et de Perse, par M. Giberc, p. 29 suiv., et p. 51; Nouvelles observations sur l'année des anciens Perses, du même auteur, qui, comme Pétau, donne au règne de Xerxès vingt ou vingt-un ans.

(1) Il parle de la première, II, 12, et elle eut lieu presque aussitôt que le

Christ se fat produit en public; de la seconde, V, 1, où il parle de la piscine

probatique, et il ne la désigne que sous le nom de jour de fête; mais la

pàque est appelée jour de fête, par antonomase, par saint Matth., XXVI, 5;

Lt Marc, XXV, 6; saint Luc, XXIII, 17; au reste, gagnant la Galilée, il vint

à Samarie, et il y avait encore quatre mois pour aller aux moissons, saint

Jean, IV, 35. Partant de là pour la Galilée, il revint à Jérusalem pour la fête,

1 ne se trouve pas d'autre fête pendant ce temps-là que celle de Pâques;

i saint Irénée dit-il qu'il s'agit de la fête de Pâques, 1. 11, c. 22, n. 3,

. Massuéti. Il est question de la troisième pàque, VI, 4, que célébra

Jésus-Christ peu après qu'il eut rassasié un grand nombre de personnes qui

le suivaient, en mutipliant quelques pains et quelques poissons. Il est parlé

de celle qu'il célébra en dernier lieu, la veille de sa mort, c. 13, 1.

il est évident que l'ombre et la figure durent disparaître devant la chose elle-même. Mais comme le Christ mourut, ainsi que nous l'avons dit, au milieu de la 70e semaine, l'antique alliance, par le fait même, fut abrogée par la mort du Fils de Dieu, et le sacrifice du culte lévitique cessa, dans sa valeur intrinsèque, au milieu delà 70e semaine; peu importe qu'il se soit encore perpétué extérieurement ; pourtant il n'en cessa pas moins peu de temps après. Le voile du temple, qui se déchira du haut en bas, nous apprend assez la légitimité de cette abrogation.

Rép. 4. N. Si Daniel parlait de l'ablation subjective du péché, Tr. ou C. s'il parle de l'ablation objective, N. Or, Daniel parle ici de la rémission complète des péchés, que Dieu doit accorder, par un acte de sa miséricorde, comme don de Dieu, à cause de la mort du Christ, avec laquelle la rémission du péché est intimement liée, de même qu'il doit faire paraître la justice éternelle comme fruit de cette même mort. On voit par là quelle est la cause de la rémission ou du pardon des péchés du genre humain, comme aussi de la sainteté qu'il doit acquérir par la mort du Christ, tel que l'avait prédit Isaïe, c. 53. Mais il ne dit point ici comment chaque homme doit obtenir subjectivement ces biens ; il faut en chercher ailleurs le principe. Le Messie, par son avènement, ne devait point empêcher les bonnes œuvres d'être méritoires, non plus qu'enlever aux hommes le pouvoir de pécher ; car on ne lit rien de semblable nulle part. Isaïe, LXV, 20, suppose au contraire ces deux choses ; il les suppose même en divers autres endroits, comme le reconnaissent les Juifs eux-mêmes (1).

(1) Voy. Schoettgen, du Messie, liv. VII, c. 2, §§ 15 et suiv. Nous n'en citerons, comme échantillon, qu'un ou deux témoignages; Targum, Is., LUI, 4, 5, 6, il est dit que, d'après la force des termes du c. 52, 13, il est expressément question du Messie : « Il priera pour nos péchés, et ils nous seront » pardonnes en lui;... il a été blessé pour nos péchés, il a été livré pour nos » iniquités, et les châtiments qui ont été déversés sur lui nous procureront » la paix; et si nous prêtons V oreille à sa voix, nos péchés nous seront » remis;... et il a plu à Dieu, de manière qu'il nous a remis nos péchés à » cause de lui. » Dans le Jalkut Rubeni, p. 30, 4, et l'Alschech, sur Is., LU, î3, on lit : « Le Messie porte les péchés des Israélites. » Schemoth rabbà, p. 112, 3 : « Dieu dit aux Israélites : Qu'il soit béni, vous m'avez donné un w abri. » — « J'expierai vos péchés » au temps du Messie, etc. Tous ne /ouiront pas de cette expiation des péchés; il n'y aura seulement que ceux qui s'attacheront au Messie, qui lui obéiront, comme on le voit par le Sanhédrin, fol. 38, 2, où on lit : « S'il en est ainsi, honore-le, ou ne te » révolte pas contre lui, ou même, ne te révolte pas contre moi ; car, s'il ea

Rép. 5. D. De l'onction matérielle, C. spirituelle et mystique, JV. Que Daniel parle de l'onction spirituelle du Messie, onction qui consiste dans l'effusion des dons du Saint-Esprit, dons que reçut le Messie pour remplir sa mission ; c'est ce que nous apprend le Ps. 44, 8 : «A cause de cela, Dieu, ton Dieu, t'a oint » de l'huile de la joie; » et Isaïe, 61, 1 : ce Le Seigneur a ré- » pandu son esprit sur moi, parce que le Seigneur m'a oint; » et il m'a envoyé pour l'annoncer aux hommes pacifiques, etc.» Comme les Juifs entendent ces paroles du Messie, on voit dans quel sens il faut dire que le Messie a été oint, et en quoi consiste cette onction. Voyez aussi Isaïe, XI, 1 et suiv. Jésus reçut cette onction en s'incarnant et en unissant hypostatiquement l'humanité à la personne divine, comme nous le dirons en son lieu, et enfin cette onction fut publiquement connue lors de son baptême.

III. Obj. Les prophéties d'Aggée et de Malachie ne se sont point au moins accomplies en Jésus-Christ. 1. Car ces deux prophètes disent que le Messie viendra dans le second temple, c'est-à-dire dans le temple de Zorobabel ; or, le Christ ne vint que dans le troisième temple bâti par Hérode, et qui, par suite, s'appelait temple de Hérode. Hérode le reprit par le pied, puisqu'il enleva les fondements du premier, d'après le récit de Josèphe, 1. XV, Antiq., c. 11, n. 1, où il dit : « Alors donc, » Hérode , la dix-huitième année de son règne , après les faits » que nous venons de rapporter plus haut, entreprit une » œuvre colossale : c'était de reconstruire le temple de Dieu » sur de plus vastes bases, et d'en augmenter la splendeur. » C'est pourquoi, deux ans après en avoir préparé les maté- » riaux (il poursuit n. 3), ayant enlevé les anciens fondements, » et en ayant bâti d'autres à leur place, il construisit le » temple (1). » 2. Ensuite, d'après ces mêmes prophètes, le Messie qui devait venir dans le second temple est appelé le

» est ainsi, il n'effacera pas votre péché. » Le rabbin répond : c< La foi est » dans nos mains; cependant, nous ne voulons pas le recevoir comme notre » ambassadeur. » Voy. aussi Ray ni. Martini, Bouclier de la foi, part. III, dist. 1, c. 3, § 5. Or, il découle de ces témoignages et d'autres témoignages presque innombrables des Juifs que nous pourrions citer, que c'était le Messie qui devait effacer les péchés et procurer la justice par sa mort, et que c'était aussi par sa mort que les hommes devaient obtenir la rémission de leur péché, et quant à la coulpe et quant à la peine, en tant, toutefois, qu'ils s'appliqueraient ces mérites par leurs bonnes œuvres, comme le prouvent les TT. en son lieu.

(1) Edit. d'Anv.

mO TRAITÉ DE L'INCARNATION. I. PART.

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, i !•»„» Tp«t VI. in-fol., année 4035, (1) Voy.Salian, S. J., Annales eccl .de l^S, des Hérode, notes, ti 5 et suiv., comme aussi Hardouin, aes ™u" , ,709 îJÛ de U fondation de ^^££Z££ sur AgSée, B, et , M\ Vov A. Ernesti, Prog. du temple dHeroae i g .

2. édit.,Leyde, 1716; bien qu il prétende que ner ;Ue, la prophétie

nar parties et qu'il le reconstruisit, cependant poir flfcj, observer!

S'Agfée avec l'avènement du Messie W*^" ^ le détruit e»,

que! d'après l'usage de l'histo.ie et te langa e vu a ^ ^ qrf „,

rebâti par Hérode pièce a pièce n l état pa i ci même nom) qu.oi:

construit les Juifs à leur retour de la Od^oU a e de r Ancieû. les confondait ensemble. Voy ans» Hen lenb ^ Testament, etc., part. 111, Berl., 18«, p.

la fin du monde, et ils prétendent que le second temple doit durer dix fois plus que celui de Salomon (1). Il reste enfin prouvé que tout le monde attendait le Messie à cette époque. A quelque point de vue donc que Ton examine la chose, il est démontré que ces prophéties se sont accomplies en Jésus- Christ (2).

Rép. 2. D. Tant qu'elles ne surent pas qui il était, C. dès qu'elles le connurent, N. Car, dès qu'on eut commencé d'annoncer Jésus- Christ, non-seulement le nombre de ceux qui crurent en lui fut très-grand, comme on le voit par l'extension rapide de l'Evangile dans l'univers entier, mais ils portèrent même l'amour pour lui jusqu'à verser leur sang, donner leur vie plutôt que de se séparer de lui , comme nous le disons en son lieu (3) .

Rép. 3. D. En soi, TV. relativement, au point de vue du temps passé, pendant lequel on attendit le Messie, N. Trèssouvent les prophètes parlent du peu de temps qui reste à s'écouler jusqu'à l'avènement du Messie, tels que Isaïe, X, 25, XL et suiv.; Jérém., XXX, 3. Malachie se servit aussi du mot hébreu que représente le mot latin statim (aussitôt), que lui appliquèrent les prophètes hébreux, dans un sens prophétique et différent de celui que nous lui attribuons , comme on le voit par Dan., VII; Ezéch., IV, 3; Ps. 89, 4 (4).

Rép. 4. D. Tel que les Juifs se l'imaginent, C. dans le sens du Prophète, N. Le sens des paroles d'Aggée, c'est qu'il s'opérera un grand changement en toutes choses, ou un changement dans la nature entière ; et c'est ce qui eut lieu à l'avènement du Christ, au moyen de tous les miracles qui s'opérèrent au moment de sa naissance, pendant sa vie et à sa mort, à la descente visible du Saint-Esprit sous une forme symbolique, dans la promulgation de la religion chrétienne, au moment de la ruine de l'empire juif, comme aussi par toutes les autres innovations que la religion chrétienne introduisit dans le monde (5) ;

(1) Voy. Th. Goodwin, Moïse et Aaron, avec notes d'Hottinger; Trésor d'Ugolini, t. III, p. 168, note 19.

(2) Voy. Raym. Martini, p. II, c. 9, §§ 12 et suiv.

(3) Traité de la vraie religion, p. I, c. 4, prop. 3.

(4) Voy. Scheibel, Observ. crit. et exégét. sur Aggée et Malachie, p. 36.

(5) Dan. Tobenz, QEuv. compl., t. VIII, note sur le passage de l'ép. Hébreux, XII, 26 : « On y lit ces paroles, dit-il, Agg., II, 7 (Hébr., 6), mais » cette citation est tirée des Septante ; il y a dans l'hébreu : Encore un peu

c'est dans ce sens que Dieu dit, Is., LXV, 27, et L.XVI, 22, « qu'il produira une nouvelle terre. »

IV. Obj. 1 . On ne comprend vraiment pas comment il s'est fait que, dans ces prophéties, dont les chrétiens vantent tant la lucidité, les premiers des Juifs, les docteurs, le sanhédrin et les prêtres ne reconnurent pas le Messie dans la personne de Jésus, qu'ils le répudièrent, qu'ils le mirent à mort. Tout le monde voit assurément que ceci est une grande présomption contre la cause de Jésus-Christ. 2. Si ceux qui attendaient avec tant d'impatience le Messie, qui le désiraient si ardemment, qui surent mieux assurément quel était le sens des prophéties , et qui virent de leurs propres yeux tout ce qui se passa au temps de Jésus-Christ, quelles furent ses œuvres, ont porté un jugement si différent, ne nous faut-il pas conclure que les prophéties qui sont relatives au Messie ne se sont pas accomplies dans la personne de Jésus-Chrîst. C'est ce que prouvent les chrétiens parleur manière même d'agir. 3. Ils soutiennent en effet, pour reconnaître en Jésus le Messie, qu'il faut prendre à la lettre tout ce que les prophéties anciennes nous disent de la condition humble et douloureuse du Messie. Et ils cherchent à interpréter tout ce qu'elles nous disent de la gloire et de la

» de temps, et j'ébranlerai, etc. Mais on peut aussi traduire ainsi l'hébreu: » Encore une fois (mais il durera peu de temps), et j'ébranlerai. Par cette » commotion du ciel et de la terre, les prophètes semblent désigner les cozn- » motions qu'éprouvèrent les empires depuis Aggée jusqu'à l'avènement du » Messie, savoir, la destruction de l'empire perse par les Grecs, et de l'em- » pire grec par les Romains, et de la république romaine par Auguste. Mais » le but que se propose Paul veut que, par cette commotion du ciel et de la » terre, on entende un bouleversement de la nature entière, c'est-à-dire les » miracles qui accompagnèrent la promulgation de la religion chrétienne, le » renversement de l'idolâtrie, la ruine des Juifs, les persécutions des chré- « tiens, leur constance et les autres innovations introduites dans le monde » par la religion chrétienne. Il établit ici une opposition; lors de la pro- » mulgation de la loi ancienne, la terre seule, c'est-à-dire le mont Sinaï, fut » ébranlée , pendant que , lors de la promulgation de la loi nouvelle , ce ne » sera pas seulement la terre qui sera ébranlée, le ciel le sera aussi, c'est-à- » dire qu'il y aura un bouleversement plus grand que celui qui eut lieu alors. » Il faut donc dire une de ces trois choses , ou que c'est là le seul sens de » ces paroles, de sorte qu'il ne faut pas entendre par là les bouleversements » des empires qui précédèrent le Messie; ou qu'elles désignent l'une et » l'autre chose;... ou que Paul a accommodé le texte d' Aggée à ce qu'il se » proposait. » Ce dernier membre appartient au système de l'accommodation protestante. De Voisin démontre que les anciens Juifs entendirent la prophétie d' Aggée dans le même sens que Paul, Observ. prél. sur le Glaive de la foi, p. 166, que l'on peut aussi consulter. Le rabbin Abarbanel démontre aussi la fausseté de l'interprétation de Rosenmuller, Gomm. sur Agg., 4e quest.; Th. Goodwin, ou plutôt Hottinger, liv. cit., en reproduit le texte tout cutier.

grandeur de ce môme Messie dans un sens mystique, ou, selon leur langage, dans un sens spirituel et impropre ou allégorique (1). 4. Mais, pour peu que l'on examine les oracles relatifs au Messie ou la croyance traditionnelle de l'ancienne synagogue, on verra qu'il en est tout autrement. 5. Car, partout où il est question du Messie , et dans les Psaumes et dans les livres des prophètes , on nous le présente toujours sous les traits d'un roi puissant, d'un héros fortuné, du restaurateur d'un empire florissant semblable à l'empire de David ou de Salomon; on nous le dépeint avec une pompe empruntée aux rois de l'Orient, orné du plus brillant éclat. Et s'il s'agissait, pour les prophètes, d'un Messie qui devait souffrir et mourir^ comment se fait-il enfin, comme le remarque justement Rosenmuller et plusieurs autres avec lui (2), que tous gardassent sur cela le plus profond silence, et qu'après avoir tant chanté sa gloire, ils fissent à peine mention, dans un endroit ou deux, de son humilité première et de sa misère? 6. Mais en admettant même qu'il soit parlé clairement, dans quelques anciennes prophéties, du Messie souffrant et mourant, dans ce cas, on ne voit pas pourquoi, au temps du Christ, les Juifs et ses apôtres s'en souvenaient si peu, qu'ils ne se figuraient qu'un Messie plein de gloire et de puissance , régnant sur le monde entier, et que son humilité et sa misère offensaient. 7. Les évangélistes et les apôtres lui appliquèrent enfin après sa mort quelques-unes de ces prophéties. 8. Elles n'ont pourtant pour objet que le peuple juif tout entier, que les prophètes nous montrent en divers en-

(1) Tel est, à peu près, le sentiment d'Orobe, dans la II et III part, de son écrit à Limborch, §§ 4 et suiv.

(2) Notes sur le c. 52 d'is., part. III, vol. III, 2e éd., p. 329, et, avec lui, de Wettz, Gomment, sur la mort du Christ, Berl., 1813, 4, p. 49 et suiv.; Eckermann, Gonfér. théol., vol. I, diss. 1, p. 192 suiv.; Dr Paul, ou Paulusius, dans ses Faits mémorabl., III p., 175-192, et dans sa Clef d'isaïe, sur ce pass.; Dœderlein, préf. et not. sur la 3e édition de la version d'isaïe; Schuster, Comment, sur Isaïe, LU, LUI, 12; Berthold, Cliristol.; Gesen. et autres rationalistes. Ils ne suivent pourtant pas tous la même voie; il en est, en effet, qui pensent qu'il s'agit, dans ces deux chapitres, du peuple juif tout entier comme d'une personne morale; d'autres pensent qu'il n'y est question que de la meilleure partie du peuple, qui est opposée aux méchants; d'autres pensent qu'il n'y est question que d'une personne, et ils soutiennent que c'est ou Moïse, ou le roi Ozias, ou Jozias, ou le prophète Isaïe lui-même, ou Jérémie. La plupart de ces interprétations viennent des interprètes juifs qui écrivirent après la ruine de Jérusalem, dont Origène cite le plus ancien dans son livre contre Gelse, liv. I, Gont. Celse, n. 55, édit. Bénéd., t. I, p. 370; voy. aussi Danz de Lytro, Rédemption du genre humain, § 4, dans le Aleuscheni du Nouv.-Test., d'après le Talmud illust., p. 838

104 TRAITE DE L'iNCARîstATION. I. PART.

droits, à l'aide d'une prosopopée, comme une personne morale qui souffre, qui est affligée, qui est vouée à la mort, tel que Is., LIIÏ et suiv. Donc :

Rép. 1 . D. S'ils n'eussent pas connu quel était le caractère de ce peuple et comment il se comportait envers ses prophètes et ses hommes vertueux, C. mais dans cette hypothèse, N. Il nous faudrait un temps infini si nous voulions redire tout ce que l'histoire nous apprend sur le caractère rebelle et obstiné de ce peuple, et sur sa conduite envers Dieu, comme aussi les reproches que lui adressèrent les prophètes. Car, non-seulement il est appelé un peuple dont le cœur et les oreilles sont incirconcis, qui n'honore Dieu qu'extérieurement, pendant que son cœur est bien loin de lui; mais il est constant, en outre, qu'il s'est souvent insurgé contre Moïse , à la fois thaumaturge et son libérateur, et qu'il a pris les armes contre David, qui fut le plus pacifique des rois ; il est connu de tout le monde qu'il a indignement insulté et outragé ses prophètes, qu'il les a abreuvés d'opprobres. Aussi Jérémie leur dit-il, II, 30 : « Votre glaive a dévoré vos prophètes, comme un lion » dévastateur; » il se plaint en outre, c. 11, 19, « que ce » peuple le conduit comme un agneau plein de mansuétude » qu'il va immoler; innocent, il se plaint de souffrir de sa » part toute espèce de maux, » XV, 10, 21; « il se plaint plus » d'une fois qu'il a été condamné d'une manière inique, » XVIII, 18 et suiv., XXXVII, 15, XXXIII. Le nombre des prophètes mis à mort sous Manassès fut si grand, que les places publiques en ruisselaient de sang, nous est-il dit, IV Rois, XXI, 16. Néhémie comprend au nombre des péchés qui firent chasser ce peuple du pays qu'il habitait, IX, 26, celui dont il s'était rendu coupable en mettant à mort les prophètes, qui le reprenaient de ses vices, pour qu'il s'en corrigeât. Il ne faut donc pas s'étonner si ce peuple, si ces prêtres, qui prétextèrent un faux crime pour immoler Jérémie, si le sanhédrin, qui, au moment où vint le Christ, était composé d'hommes choisis au gré des puissants, et subordonnés à leur volonté; il ne faut pas s'étonner, dis-je, si ces hommes pleins d'orgueil, insatiables d'ambition, dévorés par l'amour de l'argent, entrèrent en fureur à la vue d'un homme qui leur apportait des préceptes d'une haute sainteté, et dont la manière de vivre condamnait leur vie à eux, et si, marchant sur les traces de leurs pères, ils mirent le comble à leurs

CfiÀP, III. JÉSUS DE NAZARETH EST LE VRAI MESSIE. 105

crimes. On voit par là que la répudiation des Juifs et de leurs piètres ne nuit pas plus à la cause de Jésus-Christ que ne nuisirent à tant de saints hommes les machinations que ce peuple ourdit contre eux, et la mort qu'il leur lit subir (1).

Rép. 2. D. Si leurs préjugés ne s'y fussent pas opposés, C. si leurs préjugés et leurs mauvaises mœurs les y portaient, N. Tous les Juifs, au temps de Jésus-Christ, désiraient assurément et attendaient le Messie, comme le prouvent tous les documents de cet âge; mais ils ne voyaient, d'après ce qu'ils s'étaient imaginé et d'après leurs préjugés, dans le Messie, qu'un libérateur temporel qui devait les délivrer du joug de fer que les Romains faisaient peser sur eux ; ils ne se promettaient, à son avènement, que des biens charnels, une gloire toute mondaine; l'humble condition de Jésus dut donc les blesser profondément, et il leur était difficile de reconnaître en lui la dignité de Messie, tant elle était contraire à l'idée qu'ils s'en étaient faite. Ce qui s'y opposait encore, c'est que la vie de Jésus-Christ et sa doctrine condamnaient sévèrement leur conduite désordonnée ; c'est aussi qu'il était de la Galilée, de même que ses disciples, et les Juifs avaient un mépris souverain pour les Galiléens. Josèphe nous atteste la corruption profonde des mœurs des Juifs et de leurs chefs à cette époque; et elle était telle, dit-il, que, si les Romains ne l'eussent pas châtiée, Jérusalem eût été engloutie ou consumée par le feu (2). Aussi Dieu avait -il annoncé par ses

(1) Voy. Grot., de la Vérité de la relig., liv. V; Derossi développe aussi cette preuve dans toute son étendue, ouv. cit., c. 8, §§ 28 et suiv., et il met parfaitement en évidence toutes les causes qui durent nécessairement influer sur la répudiation de Jésus-Christ. L'attente d'un roi puissant qui devait les arracher au joug que faisaient peser sur eux les Romains; la haine desdocteurs pour des hommes du peuple et illettrés; les mépris que les hommes de ce temps professaient pour les Galiléens ; la liberté avec laquelle le Christ poursuivait les vices et les mœurs dépravées des pharisiens, etc.

(2) 11 faudrait lire les sept livres de la Guerre des Juifs tout entiers; on y voit clairement quelles étaient leurs mœurs, de quelle cruauté étaient doués non-seulement les sicaires, les zélateurs, les voleurs, mais aussi les prêtres et les souverains pontifes eux-mêmes, qui furent la cause principale de la ruine de la ville et du temple; aussi Josèphe conclut-il sagement, liv. VI> c. 8, n. 5, édit. d'Anv. : « Pendant que Jérusalem était en flammes brilla le jour de gorpieei, le huitième du mois qui fat témoin de tous les maux qui » fondirent sur elle pendant qu'on l'assiégeait, et qui remplacèrent les biens » vraiment enviables dont elle avait été comblée depuis sa fondation; mais » elle ne fut si malheureuse qu'à cause de la race qu'elle avait engendrée, et » qui causa sa ruine. » C'est aussi ce que l'on voit dans le Talmud, traités Sanhédrin, Ketuboth et Sota; R. Scelomoh, tit. cit., Sanhédrin, c. Halec}

prophètes que le Messie serait pour eux un sujet de ruine et de scandale, qu'il serait réprouvé, mis à mort; de sorte que cette répudiation de Jésus -Christ est une nouvelle preuve qu'il est bien le Messie, comme nous le prouverons bientôt.

Rép. 3. D. Quand la nature des prophéties et la série des faits le demande, C. bénévolement, N. Il est certain que les prophéties relatives au Messie annoncent de lui des choses d'espèces bien différentes; les unes nous le montrent pauvre, méprisé, le dernier des hommes, sujet aux douleurs et aux afflictions, à l'ignominie, au mépris, voué à une mort violente (1) ; d'autres nous le présentent triomphant, couvert de gloire, dominant les nations. Il doit certainement y avoir un moyen de concilier cela. Or, ceci s'applique parfaitement à Jésus-Christ pendant les deux périodes de sa vie, avant et après sa mort, de même qu'à l'empire qu'il a fondé. Les faits nous apprennent le moyen de concilier tout cela; ils emportent même nécessairement cette conciliation, car autrement toutes les époques annoncées par les prophètes pour l'avènement du

Talmud, tit. des Poids, où on rapporte la tradition du rabbin Jéhuda sur la Masore, au même titre, Sanhédrin, c. Halec : « Au temps où viendra le Fils » de Dieu, la maison divinement établie deviendra un lupanar. » On voit d'autres semblables choses qui nous apprennent la corruption profonde des mœurs de cette époque, des hommes d'une impudence vraiment canine, d'un entêtement de mulet, d'une cruauté de bête fauve. Voy. ces traités dans le Trésor d'Ugolini, t. XXV, p. 956 et suiv.

(1) Ps. 21, 68; ls., LUI; Dan., IX; Zach., XII, 10, etc. Mais, ce qui est capital, c'est que les anciens Juifs entendirent, sans hésiter, du Messie le3 oracles où il est parlé de ses douleurs, de ses afflictions, de sa mort violente, comme le font les chrétiens. Nous n'en citerons, dans la crainte d'être trop long, qu'un ou deux passages; on lit, dans le trait. Sanhédrin, fol. 98, 2 : « Ula » a dit : Le Messie viendra, mais je ne veux pas le voir. C'est aussi ce que » dit Rabba. Abai dit à Rabba : Quelle en est la cause? et il lui répond : C'est » à cause des douleurs du Messie; » et ensuite : « R. Jochanan dit : Le Messie » viendra, mais je ne veux pas le voir; Risch Lakisch lui en demandant la » cause, il lui répond : C'est parce que Amos dit, V, 19 : De même que si » l'homme fuyait devant un lion , etc. » Siméon Jochaida, dans le Sohar, Exod., fol. 3, col. 11, c. : « Siméon éleva les mains, il pleura et il dit : « Malheur à celui qui doit vivre en ce temps (du Messie), etc. » Il est souvent fait mention des douleurs du Messie dans les écrits des Juifs. On lit, dans le Mechilta, le Jalkut de Ruben, II, fol. 90, 1, 2 : « Le R. Hunne dit, au nom » du R. Acha : Les châtiments et les supplices sont divisés en trois parts : » David en supporta une avec les patriarches, notre génération supporte » l'autre; la troisième est réservée au Roi-Messie, de qui ls., LUI, 5, dit: » // a été blessé lui-même, etc. » Dans le Sohar, sur la Genèse, fol. 29, col. 113 : « Le Messie fut le plus grand d'entre ceux qui furent châtiés en ce » monde et qui supportèrent toule espèce de maux, etc. » On peut, pour plus longs détails, voir Schoettgen, ouv. cit., 1. VI, c. 3; Raym. Martini, Glaive de la foi, part. 111, dist. 3, c. 16»

Messie, et qui, comme nous l'avons vu , aboutissent à la destruction de la ville et du temple, seraient passées sans que se fut accompli ce qu'ils annonçaient du Messie. Cette conciliation est l'affaire des anciens Juifs, qui appliquent au Messie les deux espèces de prophéties qui parlent à la fois et de sa pauvreté et de sa gloire (1), comme aussi c'est celle de quelques Juifs modernes qui se sont imaginé deux messies, l'un qu'ils appellent fils de Joseph, à qui il était réservé de souffrir beaucoup et de mourir de mort violente; l'autre, fils de David, et pour qui tout devait être prospère (2) ; quoique les saintes lettres et la tradition universelle du peuple juif ne fasse mention que d'un seul Messie, qui doit entrer dans son royaume par l'adversité et la mort, ainsi qu'il est expressément écrit, Ps. 109, et Is., LUI, 10, 11.

Iiéjp. 4. N. D'après ce qui vient d'être dit. Car, ni l'Ecriture ni la tradition ne favorisent cette opinion préconçue; elles lui sont même opposées ; et elle ne s'est fait jour que dans les derniers temps de l'empire juif, et elle ne résulte que d'une fausse interprétation des prophéties. Aussi Jésus s'est-il appliqué à la faire disparaître et à ramener les Juifs à des principes plus exacts, de même que ses apôtres, qui en étaient pareillement imbus (3) .

Rép. 5. iV. Car ce ne sont là que des inventions des méthodistes et des protestants modernes judaïsant, qui mettent tous leurs soins à interpréter d'une manière vicieuse les prophéties où il est clairement et fréquemment parlé de la passion future du Christ, qui ne rougissent pas, malgré les paroles, les témoignages de Jésus-Christ lui-même, Matth., XXYI, 24, 54; Marc, XIV, 21, 49; Luc, XXIV, 25 et suiv., 46, etc., d'affirmer que les Ecritures gardent , sur la passion et la mort du Christ, le plus profond siience! Il faut avoir dépouillé toute pudeur pour avancer contre Jésus-Christ, en faveur des Juifs, de telles choses. Si parfois on nous représente, dans les Psaumes et dans les livres des prophètes, le Messie sous les traits d'un roi puissant, ou s'il y est dit de lui toute autre chose de ce genre, tout ce que l'on peut en conclure, c'est

(1) Voy. ib., Schoettgen, c. 5; Martini, c. 18, avec les observ. de Voisin.

(2) Voy. Pierre Cuneei, Républ. des Hébr., liv. I, c. 17, avec les notes de J. Nicolaï, sur l'ép. Thess.; Ugolini, tom. III, p. 639, n. 2; Raym. Martini, p. II, c. 11, §§ 10 et suiv.

(3) Voy. Jabn, liv. cit., p. 7 suiv.

l08 TRAITÉ DE LINCARNATÏON. I. PART.

que les anciens prophètes nous ont parlé de la gloire spirituelle du royaume du Messie sous des emblèmes et des symboles en rapport avec l'esprit et le caractère des peuples de l'Orient. Les faits eux-mêmes, comme nous l'avons déjà remarqué, exigent ce sens; nos adversaires, les biblistes, sont obligés de l'admettre, à moins qu'ils ne veuillent renoncer l'auteur du christianisme; car, dans toute autre hypothèse, ces anciens oracles ne se sont pas accomplis (1).

Bép. 6. 1. Nos conjectures, comme notre ignorance, sont sans force aucune contre les faits. 2. Le caractère naturel des hommes nous donne facilement à entendre comment les Juifs purent se laisser aller à ce dernier sentiment. S'attacher à l'écorce des prophéties était une chose presque naturelle pour ce peuple charnel, qui ne soupirait qu'après les avantages et la gloire temporels , et qui s'appliquait à détourner ses regards de ce qui pouvait le contrarier; comme nous nous flattons souvent nous-mêmes, surtout lorsque nous sommes immédiatement sous les coups de maux graves. Les apôtres nous donnent eux-mêmes une preuve de cette façon d'agir; ils prêtaient l'oreille toutes les fois qu'ils entendaient Jésus- Christ parler de son royaume ; mais lorsqu'il leur parlait de ses adversités et de sa passion, ils n'y entendaient rien, c'était pour eux une lettre close (2).

Bép. 7. D. D'après le sens natif de ces paroles, qu'ils tenaient de Jésus-Christ et du Saint-Esprit, qui les avaient instruits, C. par accommodation, comme le prétendent les modernes biblistes, N. Car Jésus-Christ fit connaître aux apôtres « le sens des Ecritures, pour qu'ils les comprissent, » ainsi qu'il est écrit, saint Luc, XXIV, 45, et il leur envoya le Saint-Esprit, pour qu'il leur enseignât toute vérité. Et s'il s'agit de répondre aux Juifs, nous disons que leurs ancêtres entendirent les prophéties du Messie, et ces prophéties annonçaient et sa passion et sa mort , comme le prouve ce que nous avons dit.

(1) Tel est assurément le triomphe de l'Eglise du Christ; comme société, sa gloire et son extension est à nulle autre comparable; elle s'étend sur l'univers entier; elle a réuni dans son sein les princes les plus puissants, les peuples les plus civilisés; elle a produit et elle produit les fruits les plus parfaits de sainteté. Que l'on se rappelle ce que nous avons si souvent répété dans le traité de la Vraie religion, p. I, n. 370 suiv.

(2) Matth., XVI, 22, XVII, 22; Luc, XVIII, 34, etc.

CHAP. III. JÉSUS DE NAZARETH EST LE VRAI MESSIE. 10î)

Rcp. 8. AT. 1 . Si, en effet, on entend ce passage du Messie, cette interprétation s'appuie sur la tradition des Juifs (1), et l'autorité de cette tradition est d'autant plus grande, que cette interprétation était opposée aux conceptions du peuple, ce qui explique facilement l'origine de l'interprétation postérieure, qui ne l'applique pas au Messie. 2. La citation de cette prophétie, dans le Nouveau-Testament, confirme non-seulement l'interprétation qu'on donne du Messie , qui était alors en vigueur, mais elle nous apprend, en outre, que cette interprétation est exacte; elle s'appuie, en effet, sur le passage de saint Luc, XXII, 37, où le Christ dit que les prophéties qui devaient s'accomplir dans sa personne touchaient à leur fin (2), et que , par suite , devait s'accomplir aussi celle-ci : « Il a été confondu avec les criminels (3); » Jésus-Christ comprenait donc cette prophétie dans le nombre de celles qui traitaient de sa passion , et par conséquent il est aussi certain que cette prophétie s'applique au Messie, qu'il est certain que Notre- Seigneur peut connaître la vérité et qu'il voulut ici la dire. Et il est très-probable que lorsque Jésus-Christ disait que, d'après les Ecritures, il devait souffrir et mourir, il avait surtout en vue ce passage. Car nos adversaires conviennent que s'il est fait mention quelque part, dans F Ancien-Testament, d'un Messie souffrant et payant pour les autres, c'est dans ce passage. 3. Philippe (Act., VIII, 33, 35), interrogé par l'eunuque, de qui parlait cette prophétie, l'applique à Jésus-Christ, et c'est là-dessus qu'il fonde toute son instruction. 4. L'apôtre Pierre cite mot à mot les principales paroles de cette prophétie

(1) Nous avons cité plus haut les auteurs qui ont recueilli les témoignages les plus anciens sur ce point; on peut y ajouter Michaëlis, Hulss, Théol. jud.; Grabe, Notes sur le Spicilége des Pères, t. I, p. 362; Hulss, Principe de la prophétie, Lyon, 1683, p. 668; Eisenmenger, Judaïsme dévoilé, p. II, p. 758; Danz, sur le Meuschenii du Nouv.-Test. du Talmud ill., p. 836 ; Calovius, Bible ill., p. 11, p. 249 suiv.; Hornbeck, Cont. les Juifs, p. 249, 536 ; Raym. Martini, Glaive de la foi, p. II, c. 9, 11, 12, etc.; voy. aussi diss. du même Danz, cit.; les Juifs réfutés par eux-mêmes, Trésor, diss. théologico-philolog., Amsterd., 1701, t. I, p. 779, ou Paul Slévogt, Maladies et souffrances du Messie, sur le c. 53 d'Is., ib., p. 774.

(2) « En effet, ce qui est écrit de moi est sur le point de s'accomplir; » et il 37ait cité ces paroles d'Isaïe, LUI, 11 : « Il a été confondu avec les méchants. »

(3) Mais peur donner une idée du cas que font aujourd'hui les biblister rationalistes de l'inspiration des livres saints, nous ferons observer que Gesen prétend que Marc ne met point dans la bouche du Christ ces paroles que le Prophète a dites de lui, mais qu'il ne fait que citer comme les ayant dites de lui dans une autre occasion, XV, 28; comme si Marc n'avait pas pu citer de lui-même des paroles que le Christ a dites de lui.

concernant la mort expiatoire du Christ (1) ; c'est aussi ce que font, à maintes reprises, les autres écrivains sacrés (2) ; c'est sur ce texte que les apôtres basaient leur relation de la mort du Christ (3). 5. C'est aussi ce que demandent les caractères du sujet de cette prophétie, caractères qui ne peuvent convenir qu'à la personne du Messie seul, tel V. G. sa mort expiatoire et la rédemption, que le Prophète nous présente comme l'effet et le fruit de la passion du Messie , et même les circonstances de cette passion, qu'il décrit sous forme de sacrifice (4). Le sujet de cette prophétie se substitue librement à notre place par sa passion (v. 10); innocent, il se charge des péchés d'autrui (v. 4, 6, 9); par sa passion, il devient cause efficiente ou méritoire pour le peuple (v. 11) ; il supporte patiemment et sans se plaindre ces douleurs , et il ne manifeste pas son ressentiment contre les auteurs de ses souffrances (v. 7). Ces caractères sont si connus qu'ils ne peuvent convenir ni à l'ensemble des prophètes ni à la naticn juive tout entière , comme le prétendent nos adversaires , sans nous arrêter à établir que ce serait par trop forcer l'allégorie que de la prolonger ainsi sans en avertir les lecteurs, quand la littérature hébraïque ne nous fournit aucun exemple de ce genre; d'autant que cette allégorie est exclue par le fait même qu'on attribue à ce sujet des choses qui ne peuvent convenir qu'à un individu, on lui donne le nom d'homme et on lui accorde une âme, on dit qu'il est mort, qu'il a été enseveli (5).

(1) Voy. I Pierre, II, 21-25, et I Pierre, 1, 19.

(2) Marc, IX, 11; Rom., IV, 23; Cor., XV, 3; Il Cor., VI, 21; 1 Jean, III, 5. Tous ces pass. font allusion au c. 53 d'Is. Ils le savaient si bien, de même que leurs lecteurs, qu'ils se contentaient de l'insinuer,

(3) Gesen, qui n'est pas même d'accord avec lui-même, le confesse ailleurs, disant : a Plusieurs Juifs, imbus des idées de sacrifices et de substitutions, » entendaient nécessairement ainsi ce passage (c. 53, Is.), et il est indubi- » table que la conception apostolique de la mort expiatoire du Christ s'ap- » puyait surtout sur ce passage. »

(4) Ainsi il y a, c. 52, 1, le mot asperget, et, c. 53, 10, le mot delîctum, ou victime d'expiation pour le délit. Voy. Winer, Lexique hébraïque, Leipsig,

(5) Pour tout ce qui concerne cette prophétie, on peut voir Henstenberg, Christologie , p. I, sect. 2, Berlin, 1829, p 364 et suiv. Il l'y venge admirablement de tous les modernes interprètes opposés au Messie. Voy. aussi Jahn, Appendice herméneutique, diss. 2, p. 40 et suiv.

PROPOSITION II

Le moment porté par les Juifs contre Jésus-Christ fut inique rSot 4al dans les /ormes judiciatrcs , cruel dans son Txécution, et est pour le Christ une nouvelle preuve gu û était bien le Messie envoyé de Dieu.

Cette proposition a pour but de combattre Salvador, qui, comme nous l'avons dit, a puisé dans Orobeles arguments a Se desquels il s'efforce de justifier le jugement que les Juifs Porteren contre Jésus-Christ; et le peu qu'il y ajoute de son fonds ce ne sont que des sopbismes au moyen desque s i herche à persuader plus facilement les imprudents de la vente du Se qu'il avance. Il a donc établi trois choses : et Ïab?ord c'est ™e ce jugement fut équitable en tous points et „ue ks iu4s ne firent qu'appliquer à Jésus les artic les de leur code (Deut!, IV, 15, etXVffl, 20), d'après lesquels celui-là est counab e de mort qui ose ou annoncer des dieux étrangers, o 3r au nom de dieux étrangers; 2. il prétend, de plus, „ueFk semence est conforme aux lois jud ciaires alors en "ueur 3 enfin il cherche à venger les Juifs de toute aceuatîon de sévice et de cruauté, la déversant sur les soldat au arbitrairement et en dehors de la pensée des juges se S sèrent aller à cette cruauté, exécutant la sentence portée nTceux-ci (1). Nous devons, nous aussi, établir pareillement tois chose et 1. c'est que les articles du Deuteronome, que rTnlSdte ne s'applique^ point à Jésus; 2. c'est que nons^me! t on'nteligeaPles [formes judiciaires alors en vigueur, dlTe procès que°l'on intenta à Jésus, mais c'est qu< m ^ foula même aux pieds; 3. c'est que les grands et les jug.s de a nation juive furent la principale cause de la sevrt Jnlovée contre Jésus. Et nous démontrerons ainsi que non- S^rSis-est^nstituéledéfenseurd'unemauvai-

cause, mais que l'on y trouve, en outre, une nouvelle preuve que Jésus de Nazareth était bien réellement revêtu de la diDmte

^EtSord, ce qui démontre l'iniquité deœ jugement^ c'est que les articles de la loi que l'on nous cite n ont aucun rapport

(1) Voy. Orobe, Conî. amicales adressées à Ua.bj.ciL dans le tourne écrit, n.l suiv., et Salvador, Hist. des inst. de Mois., t. il, ut. iv, , Jugement et condamnation de Jésus.

avec la question présente, et que ce n'est qu'injustement qu'on appliqua à Jésus-Christ les châtiments qui y sont stipulés. Et pour le clairement démontrer, nous allons citer ces articles tels qu'ils sont dans leur entier, et tels que les cite notre adversaire. On lit donc (Deut., IV, 15) : « Appliquez- vous donc » avec grand soin à la garde de vos âmes. Souvenez- vous que » vous n'avez vu aucune ligure ni ressemblance au jour où » le Seigneur vous parla à Horeb, du milieu du feu. » On lit encore (ibid., XIII, 1) : « S'il s'élève au milieu de vous un » prophète , ou quelqu'un qui dise qu'il a eu une vision en » songe, et qu'il prédise quelque chose d'extraordinaire et de » prodigieux, et que ce qu'il avait prédit se réalise, et qu'il » vous dise en même temps : Allons, suivons les dieux étran- » gers qui vous étaient inconnus, et servons -les, vous n'é- » coûterez point les paroles de ce prophète , ou de ce vision- » naire, de ce songeur; parce que le Seigneur votre Dieu vous » éprouve;... car ce prophète est un inventeur de songes, qui » doit être puni de mort, parce qu'il vous a parlé pour vous » détourner du Seigneur votre Dieu; » soit enfin ib., XVIII, 20 : « Si un prophète, corrompu par son orgueil, entreprend » de parler en mon nom et de dire des choses que je ne lui » aie point commandé de dire, ou s'il parle au nom des dieux » étrangers, il sera puni de mort. » Deux choses sont interdites ici : dans le premier texte , c'est l'idolâtrie • dans les deux autres, c'est le polythéisme; et celui-là doit être mis à mort, qui tenterait d'introduire parmi le peuple ces deux choses, ou qui se rendrait au moins coupable de l'un ou de l'autre de ces deux crimes , en éloignant le peuple juif du monothéisme.

Mais Orobe, et Salvador après lui, auront-ils l'audace, le triste courage de soutenir que Jésus-Christ a poussé le peuple juif vers un crime de ce genre, de sorte qu'on puisse lui appliquer les châtiments stipulés dans ces articles ? Jésus-Christ pose en effet, comme base de toute sa doctrine, le monothéisme; il en est l'unique fondement; et le seul Dieu qu'il prêcha constamment, c'est le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob; il professa toujours que c'était de lui qu'il tenait sa mission, toujours aussi il excita les hommes à lui rendre un culte vrai et sincère, et il le leur représenta comme le plus aimant des pères : ce La vie éternelle consiste à vous » connaître, vous, le seul vrai Dieu, et celui que vous avez

» envoyé, Jésus-Christ (1). » — «Personne n'est bon, si ce » n'est Dieu seul (2). » — « Vous n'avez qu'un seul Père, » qui est dans les cieux (3). » — « Dieu est esprit, et ceux » qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité (4). » Et soixante autres textes de ce genre prouvent que, bien loin de prêcher l'idolâtrie ou le polythéisme, personne n'enseigna jamais une doctrine plus pure et plus auguste que lui sur le Dieu souverain.

Je ne nie pas que Jésus-Christ se soit annoncé lui-même comme le vrai Fils de Dieu, c'est-à-dire comme son Fils naturel et propre, de même substance que le Père, et non pas dans un sens plus large ; il proposa, en outre , le mystère de la Trinité d'une manière plus ou moins expresse, suivant que le comportait le caractère de ses auditeurs; il ne prêchait pourtant pas un Dieu charnel, comme le suppose vainement Salvador (5), et à bien plus forte raison n'enseignait-il pas la pluralité des dieux , ou un Dieu différent de celui qu'honoraient les Juifs, puisque, d'après la doctrine du Christ, que l'Eglise catholique reçut de lui, et qu'on a toujours conservée , la pluralité des personnes n'est opposée en rien ni à l'unité de nature, ni à la simplicité absolue de Dieu. C'est à cela que se rapportent les paroles suivantes du Christ : « Mon Père et moi, nous ne » sommes qu'un (6) . » — «Le Père est en moi, et je suis dans le » Père (7); » et plusieurs autres du même genre, qui prouvent que sa doctrine était une doctrine mystérieuse, mais qu'elle n'est contraire ni à celle de Moïse ni au monothéisme. Sa doctrine même, qui plus est, ne pouvait pas paraître nouvelle aux Juifs, puisqu'on trouve dans les livres mosaïques et dans les écrits des prophètes divers passages où il est fait mention,

(1) Saint Jean, XVII, 3.

(2) Marc, X, 18.

(3) Matth., XXIII, 9.

(4) Jean, IV, 24.

(5) « Mais Jésus, dit-il, liv. cit., p. 82, en présentant des idées nouvelles, en » donnant de nouvelles formes à des idées déjà répandues, parle de lui- » même comme d'un Dieu; ses disciples le répètent, et la suite des événe- » ments prouve, avec la dernière évidence, qu'ils l'entendaient ainsi (soci- » niens et rationalistes, écoutez!); c'était un horrible blasphème, aux yeux » des citoyens; la loi commande de ne s'attacher qu'à Jéhovah, l'unique; de » ne croire jamais à des dieux de chair et d'os, ayant ressemblance d'homme » ou de femme, etc. »

(6) Saint Jean, X, 30.

(7) Ibid., 38.

d'une manière assez formelle, de la pluralité des personnes en Dieu (1), et surtout de l'identité de nature du Messie futur avec Dieu, comme on le voit par tous les passages de l'Ancien- Testament où il est parlé des noms divins, des qualités et de la mission du Messie (2). A ceci se joint la très-ancienne tradition juive sur Métatron et Schechina, qui fait connaître Dieu, et qui se constitue entre le monde et Dieu, duquel ils émanent et avec qui ils s'identifient, de manière qu'ils sont distincts l'un de l'autre (3), et dont il est longuement parlé dans le livre Sohar (4) et plusieurs autres anciens livres des Hébreux ; et maintenant c'est une chose si généralement admise des savants, qu'il n'est plus permis d'en douter (5). Aussi l'Evangile nous montre-t-ii çà et là les Juifs parlant ou entendant parler d'une seule ou de plusieurs personnes de la Trinité comme d'une chose connue, tel que Matth., I, 18, 20; Luc, I, 32, 25, etc. Le Christ ne fit donc que développer, exposer plus nettement

(1) Gen., I, 26, III, 22, XI, 7;Ps. 2, 7, 44, 8, 12; Ps. 109, 1; Is., VII, 14, IX, 6, XI, 2 suiv., etc.

(2) Voy. 1. cit., Mich., V, 2; Dan., VII, 14-17; Malach., III, 1.

(3) Nous avons cité précédemment plusieurs preuves de cette tradition judaïque, c. 1; pour mieux établir cette grave question, nous allons en ajouter encore une ou deux; ainsi on lit, dans le livre intitulé Tikkune sohar, rapporté Théologie soharique, Glsesener, p. 87 : « Métatron, c'est la Schechina » elle-même, et la Schechina est appelée Métatron de Jéhovah, parce qu'elle » est la couronne des dix Séphires. » On voit la même chose dans And. Danz, Meuschen du Nouv.-Test., Talmud illustré, p. 733; Edzardi, traité Bérachot, p. 232. Il est cependant d'autres passages' qui indiquent que l'on distinguait sous d'autres rapports le Métatron et la Schechina , en tant qu'il contient celle-ci et qu'il la représentait personnellement, tel que dans le livre de EscLel Abraham, rapporté par Danz, ouv. cit., p. 735 : « La colonne de la » médiation, c'est Métatron, dans lequel se manifeste le Saint dans sa ù Schechina; » et ailleurs, tel que Sommer, p. 36 : « Le Dieu très-bon, très- » grand et sa Schechina sont dans le Métatron, qui s'appelle Schaddaï;» ib., p. 37, le R. Moïse Gorduero dit : « La Schechina est incluse dans le Métatron; » voy. Knorr de Rosenroth, Cabale dévoilée, Solzbach, 1677, p. I, p. 578 ; voy. aussi Schoettgen, du Messie, 1. III, thèse 3, où il cite plusieurs preuves tirées de la théologie des anciens Juifs, au moyen desquelles il établit très-nettement qu'ils curent à la divinité du Messie, d'après les enseignements exprès de la plus antique tradition, qu'il était une personne engendrée par le Père, et que, par suite, il dut y avoir deux natures dans une seule personne, et toutes les autres choses que les chrétiens enseignent du Christ ; mais, suivant toutes les probabilités, l'auteur futile que nous combattons n'a jamais interrogé ces livres.

(4) Sur ce livre Sohar, voy. Cabale dévoilée, IV, vol. IV.

(5) Voy., outre les auteurs cités, Hengstenberg, Ghristologie de l'Ane. -Test.» diss. sur la Diviuité du Messie dans l' Ane-Test., part. I, c. 3, p. 215 et suiv.; l'ill. Drach, Deuxième lettre d'un rabbin converti, Paris, 1827 ; Grotius, Vérité de la religion, I. V.

ce qui était en germe dans les livres de la loi et dans les prophètes, et ce que tenait la plus ancienne et la plus accréditée des traditions des Hébreux. Et il confirma cette doctrine , qui était la sienne, par des miracles éclatants, nombreux et appréciables de tout le monde, que ne niaient pas même ses ennemis les plus acharnés (1). Donc, comme les articles cités du Deuté- ! ronome ne fulminent des châtiments que contre ceux qui propagent l'idolâtrie et le polythéisme, et que Jésus-Christ prêcha un monothéisme pur et parfaitement simple, et qu'il fit en personne, et par ses disciples, la guerre à l'idolâtrie et au polythéisme, il est évident que Jésus-Christ ne tombe pas sous le coup de ces articles, et que par conséquent on ne put pas lui infliger les châtiments portés contre les violateurs du monothéisme. D s'ensuit donc que le jugement qui s'appuyait sur cette fausse supposition, d'après l'aveu même de nos adversaires, et qui fut porté contre Jésus-Christ, fut un jugement inique.

Ce jugement, en outre, ne fut pas conforme aux formes judiciaires, et fut par conséquent illégal. Salvador énumère ces formes, et nous les exposerons d'après lui. 1. Il fallait trois tribunaux pour rechercher les preuves d'une affaire quelconque, surtout quand il s'agissait d'un coupable présumé.

2. On détenait l'accusé jusqu'au moment de la discussion; on ne pouvait, pendant ce temps-là, le soumettre à aucun interrogatoire secret ou insidieux, de peur que, dans son abattement, l'innocent ne fournît des armes contre lui ; on devait aussi s'assurer de la probité des témoins au moyen d'une enquête.

3. On devait accorder à l'accusé le moyen de se justifier du crime qu'on lui reprochait. 4. On devait différer l'exécution de la sentence jusqu'au second et même au troisième jour. 5. ïl fallait la pluralité des suffrages pour condamner un coupable. 6. Deux magistrats devaient accompagner le coupable au lieu de l'exécution pour le protéger, s'il se présentait sur le chemin quelque chose qui pût le faire absoudre, comme cela se fit pour Suzanne. 7. Enfin, après avoir épuisé tout ce qui pouvait être favorable au coupable, les magistrats chargés de présider l' exhortaient à avouer son crime, et après cela un magistrat lui adressait cette question : « Pourquoi nous as-tu

(1) Voy., entre autres, l'auteur impur du liv. intitulé des Générations de Jésus, cité par Wagenseil, Traits enflammés de Saian,

» troublé? Le Seigneur te jettera en ce jour dans le trouble, » en ce jour tu seras agité, et non dans le siècle futur. » Telles sont les choses que Salvador fait valoir en faveur des lois pénales des Juifs, pour en exalter la douceur et la modération en faveur du coupable (1).

Il nous reste maintenant à examiner si on a usé de cette modération et de cette douceur dans le jugement du Christ, ou si on a observé les formes judiciaires qui viennent d'être énoncées. Or, d'après l'histoire évangélique, et c'est là que notre adversaire prétend puiser ses preuves, on n'a pas observé une seule de ces formes, on les a violées toutes jusqu'à la dernière; tout s'est passé contre ces mêmes formes judiciaires. 1 . Il est évident, en effet, que ce ne fut ni dans l'intérêt de la religion, ni dans l'intérêt de la société, que les prêtres et les pharisiens l'accusèrent; l'envie et la jalousie, voilà quel fut leur mobile, au point que celui même qui présidait s'en aperçut, Matth., XXVII, 18, etc. 2. Longtemps avant de porter les mains sur le Christ, ils conspiraient contre lui, ils cherchaient à lui ôter la vie, Matth., XII, 14; Marc, III, 6; Luc, VI, 11; Jean, VII, 25 ; ils le faisaient par supercherie (dolo), Matth., XXVI, 4. 3. Ils lui tendirent plusieurs fois des pièges pour le surprendre dans ses entretiens et l'accuser, Matth., XXII, 15, 23, 34; Marc, XXII, 13 et ailleurs. 4. Ils décrétèrent sa mort dans des conciliabules tenus à ces fins, et ils le firent unanimement,1 Matth., XXVI, 3, 4; Jean, XI, 47 suiv. 5. Ils corrompirent à prix d'argent son disciple pour qu'il le leur livrât, Matth., XXVI, 15 et ailleurs. 6. A peine se furent-ils saisis de Jésus, que les vieillards songèrent à se concerter entre eux pour savoir quel moyen ils emploieraient pour le faire mourir, Matth., XXVII, 1. 7. Ses juges furent ses ennemis et ses accusateurs les plus acharnés, Jean, XVIII, 13 suiv. 8. Tout se passa dans la plus grande agitation et dans quelques heures, c'est-à-dire pendant à peu près la moitié d'une nuit, et la matinée du jour suivant, ibid.; la religion ne fut qu'un prétexte, qu'une espèce de masque sous lequel ils cachèrent leur haine, car il est certain qu'ils accusèrent le Christ, en présence du président, d'être un malfaiteur, ibid., 30; ils l'accusèrent ensuite du crime de /èse-religion, Jean, XIX, 7, et enfin ils l'accusèrent d'un crime politique, ibid., 12; mais pour tout

(1) Ouv. cit., liv. IV, c. 2, Administration de la justice.

cela ils ne produisirent aucun témoin. 9 . Ils firent violence au président, par leurs clameurs et leurs menaces, de sorte qu'ils lui extorquèrent en quelque sorte une sentence de mort, ibid. Nous demanderons maintenant à notre adversaire si Ton retrouve ici quelques traces de ces formes judiciaires qu'il expose et qu'il énumère avec tant d'éclat et tant d'emphase , et si, au contraire, on n'y découvre pas que les pharisiens et les autres chefs du peuple juif entrèrent dans une voie tout opposée à l'occasion de Jésus-Christ , et s'ils ne mirent pas de côté et ne foulèrent pas aux pieds toutes les formes judiciaires? Il est donc évident que ce jugement, dans la cause du Christ, fut non-seulement inique en soi, mais qu'il fut en outre illégal dans les formes judiciaires telles que les a exposées notre adversaire lui-même.

Il nous reste maintenant à signaler la cruauté apportée dans l'exécution de ce jugement, et ce n'est pas chose difficile, si nous considérons tout ce qui se passe pendant la passion de Jésus-Christ. Car nous y voyons que non-seulement les soldats et les bourreaux insultèrent et tourmentèrent le Christ au gré de leurs caprices, mais que, de plus, les pharisiens et les prêtres assouvirent sur sa personne la rage cruelle dont ils étaient pleins. Car 1 . ils ne tinrent aucun compte du soufflet que lui donna, contre toutes les lois du droit et de la justice, un de leurs serviteurs, Jean, XVIII, 21, suiv. 2. Ils abandonnèrent, pendant toute la nuit, Jésus à l'insolence et aux caprices arbitraires de leurs ministres, et il n'est sorte d'outrages que ceux-ci ne lui prodiguassent pour se rendre agréables à leurs maîtres, et cela contrairement à toutes les lois de la justice, Luc, XXII, 63 et suiv. 3. Ces mêmes pontifes demandèrent à Pilate qu'il le condamnât au supplice de la croix, Jean, XIX, 15.4. Les princes des prêtres, les scribes et les anciens, quand Jésus était déjà attaché à la croix, l'insultaient, le bafouaient, se riaient cruellement de lui, Matth., XXVII, 41; Luc, XXIII, 35. Si ce n'est pas là le dernier raffinement de la cruauté, je ne sais vraiment plus, je l'avoue, ce qu'on entend par ce mot. Lancer à la face d'un rival qui lutte avec la mort, qui est sur le point de rendre l'âme au milieu des plus atroces supplices, le sarcasme, l'ironie et l'insulte, c'est ce que tous les peuples, civilisés ou non, regardèrent toujours comme le comble de la cruauté. On doit donc conclure de ce qui précède que le jugement porté contre Jésus-Christ fut inique en lui-

mémo, qu'il fut illégal daus ses formes, et qu'il fut cruel dans la manière dont il fut exécuté, ce que nous avions entrepris de prouver.

Mais il est constant que nous trouvons ici une nouvelle preuve de la mission divine du Christ et qu'il est bien réellement le Messie, parce qu'en lui se sont accomplis les anciens oracles des prophètes, qui prédirent qu'il endurerait ce genre de mort, Ps. 21, 17, 88; Dan., IX, 26; Zach., XII, 10; comme s'accompliront aussi, dans sa personne, les prophéties réitérées par lesquelles il annonça à l'avance les diverses phases de sa propre passion, Matth., XVI, 21 suiv., XVII, 21-22, XX, 18; Marc, IX, 30, X, 33; Luc, IX, U, XVII, 31. D'où il suit que la réprobation des Juifs et leur dispersion dans l'univers doit être regardée comme le châtiment dont ils se rendirent coupables en rejetant le Messie, Luc, XXI, 24. Nous sommes aujourd'hui témoins de cette captivité , qui date de dix-huit siècles, et qui nous atteste que le sang du Sauveur retomba sur ceux qui le mirent à mort, comme ils se lé souhaitèrent eux-mêmes, Matth., XXVII, 25.

Objections.

I. Obj. 1. Tant que Jésus se tint dans les bornes qui lui étaient tracées, qu'il se contenta de s'élever contre la dépravation des mœurs de l'époque, personne ne lui dit rien ; mais, Jorsqu'il outrepassa ces limites , soit quant à la religion , soit quant à la tranquillité publique, on dut lui appliquer les lois dans toute leur rigueur. 2. Il commença, en effet, à parler de lui comme d'un Dieu; ses disciples tinrent de lui le même langage, et la suite a nettement prouvé que telle était leur croyance. Or, la loi des Juifs frappait de mort celui qui osait tramer quelque chose de ce genre sur cet article. Aussi, Jésus ayant dit un jour : Je suis descendu du ciel, les Juifs se mirent à murmurer, et ils disaient de lui : « N'est-ce pas ce » Jésus , fils de Joseph , dont nous avons connu le père et la » mère? Comment dit-il donc : Parce que je suis descendu du » ciel (1)?» Comme il disait encore, dans une autre circonstance, en parlant de lui-même : « Mon Père et moi nous ne » faisons qu'un, les Juifs ramassèrent des pierres pour le y lapider, » ajoutant : « Ce n'est pas pour tes bonnes œuvres

(1) Saint Jean, VI, 41.

CIIAP. III. JÉSUS PE NAZAlïETH EST LE Vr.AI MESSIE. 110

» que nous te lapidons, c'est pour tes blasphèmes et parce » que tu te donnes pour Dieu, quoique tu ne sois qu'un » homme (1); » et ils le faisaient selon que leur prescrit la loi ; 3. s'il ne se fut donné que pour un prophète, tous l'eussent accepté, ainsi que le portait le droit public (2). Donc :

Rép. 1. N. C'est même là la cause principale pour laquelle les scribes et les pharisiens s'élevèrent contre lui et le reçurent si mal. Us étaient pétris d'orgueil et d'envie; aussi, dès qu'il commença à prêcher, épièrent-ils et ses œuvres et ses paroles, afin de pouvoir y trouver de quoi le perdre, et ils se raffermissaient dans ce dessein pervers à mesure que s'accroissait la réputation de Jésus-Christ, qu'il reprenait avec plus de liberté leurs vices. Voy. Matth., IX, 11, 34, XII, 2, 10, XXI, 46; Marc, III, 6, XII, 12 ; et en divers autres endroits, notre adversaire pourtant passe tout cela sous silence, le dissimule.

Rép. 2. D. C'est-à-dire commença à parler de lui comme Fils de Dieu, C. de lui comme d'un Dieu différent du Dieu qui l'avait envoyé, N. Car le Christ, selon que le demandait l'ordre et la nature de la chose elle-même, commença à prouver la divinité de sa mission par des miracles, puis il annonça son origine du Père, et sa communauté de nature avec le Père qui l'avait envoyé. Les Juifs , au lieu de rejeter cette doctrine comme impie et contraire aux institutions mosaïques, auraient dû examiner les motifs sur lesquels Jésus appuyait sa mission divine; ils auraient ensuite dû l'écouter attentivement et la comparer avec les propriétés que les prophètes et Moïse avaient annoncées comme devant appartenir au Messie futur, comme aussi avec ce qu'ils avaient annoncé de sa nature, conformément à la tradition générale des Juifs, mettant de côté tous leurs préjugés. C'est aussi ce que firent plusieurs hommes marquants d'entre eux, tels que Zaïr, Nicodème, Zachée, Lazare, Joseph d'Arimathie et un grand nombre des principaux d'entre le peuple comme de l'ordre sacerdotal, saint Jean, XII, 42; Act., VI, 7.

On voit par là ce qu'il faut répondre aux objections que notre adversaire tire encore de la loi mosaïque , qui condamne à mort celui qui innove sur cet article; il est constant, d'après ce que nous avons dit, que le Christ prêcha toujours le mono-

(1) Saint Jean, X, 30, 33,

(2) Ouv. et liv. cit., c. 4, p. 83 et suiv.

théisme, qu'il condamna en outre le polythéisme et l'idolâtrie comme l'Eglise catholique condamne, conformément à la doctrine de Jésus-Christ, le polythéisme et l'idolâtrie, bien qu'elle professe le dogme de la Trinité et de l'Incarnation; ce qui prouve que ces articles ne sont pas incompatibles, et que l'un n'est pas opposé à l'autre. Si les Juifs, sans se donner la peine d'examiner cette question, s'insurgèrent contre Jésus-Christ parce qu'il enseignait ces choses-là, c'est leur affaire; seuls, par conséquent, ils sont cause du déicide qu'ils expient maintenant. Es auraient dû examiner et peser avec soin tout ce qu'on leur proposait de croire et qui surpassait les forces de leur raison; ils auraient au moins dû soupçonner que cette doctrine renfermait quelque chose de mystérieux.

Rép. 3. 1. Tr. C'est une chose connue, et nous démontrerons en son lieu que, d'après l'histoire des Juifs, à peine se trouvat-il parmi eux quelque prophète qu'ils n'aient pas persécuté et livré à mort, et nous venons de voir qu'ils firent à Jésus- Christ le même accueil au début de sa prédication. Les scribes, les pharisiens et les prêtres firent à Jean-Baptiste le même accueil, bien qu'il ne se montrât à eux que comme un prophète et comme le précurseur du Christ, Matth., XI, 16, XXI, 25 suiv.; Luc, VII, 30, 33.

Rép. II. D. Si telle eût été sa mission, Tr. si elle était bien plus sublime, N. Jésus était, en effet, tenu de faire connaître quelle était sa mission; c'était pour accomplir la loi mosaïque dans les points qui s'appliquaient au Messie futur, c'était pour donner aux hommes une idée plus noble de Dieu , c'était afin de ranimer leur amour envers lui, c'était pour leur inspirer une haine profonde pour le péché ; et les motifs de cette haine, on les trouve dans les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Rédemption; c'était pour propager chez tous les peuples le culte de Dieu, etc., et c'est ce que notre adversaire s'est oublié d'examiner.

II. Obj. Les Juifs et leurs magistrats purent au moins sévir contre Jésus en tant qu'il était un perturbateur du repos public. 1. Il semait, en effet, des dissensions parmi le peuple, Jean, VII, 43; Luc, XXIII, 5. 2. Plusieurs hommes perdus de mœurs l'accompagnaient, Matth., IX, 10; Marc, II, 15; ■. Luc, XV, 1; il cherchait, il est vrai, à les ramener à de meilleurs sentiments; ils inspiraient, néanmoins, des craintes au conseil de la nation. 3. Et, dans ses discours, Jésus favo-,

risait d'autant ces hommes, qu'il poursuivait plus énergiquement de ses anathèmes les riches, Malth., XXIII, 13 suiv. k. Or, dans cet état de choses, le conseil délibère; il en est qui pensent qu'il faut le traiter comme un insensé, Jean, X, 20; d'autres disent qu'il séduit la foule, Jean, VII, 12; le ; grand -prêtre Caïphe, qui par sa charge devait veiller à l'observation de la loi dans toute son intégrité , fait observer que ces dissensions seront, pour les Romains, un motif d'opprimer la Judée, et qu'il fallait que le bien de la nation passât avant celui d'un simple particulier ; aussi se fit-il son accusateur, Jean, XI, 47, 50. Comme il s'arrogeait une autorité contraire au droit commun, avant que de porter contre lui un jugement définitif, on l'avertit préalablement, Luc, XX, 1 suiv.; Jean, Yïï, 38; Matth., XXI, 21. On l'accusa par conséquent d'un double crime, religieux et politique, et ce fut pour l'un et l'autre de ces crimes qu'il fut condamné (1). Donc :

Rép. N. A. Quant à la première preuve, N. Il s'agissait ici d'un homme extraordinaire , dont la réputation s'étendait au loin, surtout à cause des prodiges qu'il opérait ; et comme il * arrive ordinairement dans de telles circonstances, les Juifs se divisèrent de sentiment sur son compte ; mais ce qui dévoila surtout l'hypocrisie des princes des prêtres et des pharisiens, c'est le mépris et la haine profonde qu'ils avaient pour Jésus. Ces dissensions ne troublaient point du tout le repos public, comme le prouve le pass. cit. de saint Jean.

Rép. 2. N, Que les hommes qui accompagnaient le Christ aient parfois inspiré de la crainte au conseil de la nation, comme le dit faussement notre adversaire, puisque l'histoire évangélique ne nous dit rien qui puisse nous porter à le penser. Mais comme les pharisiens orgueilleux, qui avaient la confiance d'être justes, les repoussaient et les méprisaient, Jésus les recevait avec bonté; il ne voyait en eux que des ma- ' lades à guérir, des brebis égarées à ramener au bercail; c'était l pour lui autant d'enfants qu'il consolait comme le meilleur des pères, ainsi que nous l'attestent les paraboles mêmes dont " Jésus se servait selon l'occasion que lui en fournissaient les pharisiens orgueilleux, qui le blâmaient d'agir avec trop de bonté et de douceur. Ce n'était certes pas les magistrats,

(1) Ouv. et liv. cit., c. 4, p. 84 et suiv.

c'étaient les pharisiens qui se plaignaient du Christ, dont la vertu avait les caractères d'une amabilité parfaite, pendant que leur vertu, à eux, avait quelque chose de dur et de repoussant (1). Au reste, le Christ leur recommandait continuellement d'obéir à l'autorité légitime, Matth., XXIII, 2; il leur recommandait l'humilité, la patience et les autres vertus qui font à la fois et l'homme véritablement vertueux et le boa citoyen (2) .

Rép. 3. N. Quant aux anathèmes auxquels notre adversaire en appelle, Matth., XXIII, 13, ce n'est pas contre les riches qu'il les fulmine, c'est contre les scribes et les pharisiens, qui abusaient de la faveur du peuple, que leur attiraient les dehors d'une austérité extérieure et affectée, et les conduisaient au dernier degré de l'infortune. Et si parfois il invective contre quelques riches avares, il traite les autres avec égard, il exalte leur foi et il les recommande (3). Ce sont donc les mœurs et non la condition qu'il condamne, et les anciens prophètes furent plus acerbes que lui dans leurs réprimandes (4).

Rép, 4. N. Car ce n'est pas pour cela que le conseil délibère, c'est parce qu'il avait ressuscité Lazare, et que, par suite, il y en eut un grand nombre qui crurent en lui. Car, à peine les pharisiens et les chefs des prêtres eurent-ils connu ce prodige, qu'aussitôt ils se réunirent en conseil et qu'ils dirent : « Que » faisons-nous, car cet homme fait une multitude de pro- » diges (5)? » Voilà la véritable cause pour laquelle les pharisiens décrétèrent sa mort. L'assertion de notre adversaire est donc fausse ; elles sont fausses par conséquent aussi les raisons sur lesquelles il la fonde; savoir, comme il l'insinue, que quelqu'un traduisit Jésus devant le conseil comme un insensé, et que les autres dirent qu'il séduisait les masses. Car il ne s'en trouva que quelques-uns qui tinrent ce langage, et ils le

(1) Voy. Matth., XVIII, 12 suiv.; Luc, XV, XVIII, 9 suiv.

(2) Matth., XI, 29, V, VI, VII, etc.; Bossuet, Politique sacrée, tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, liv. I, art. 6, de l'Amour de la patrie, 2e propos.î « Jésus-Christ établit, par sa doctrine et par ses exemples, l'amour que les » citoyens doivent avoir pour leur patrie. » CEuv., édit. Liège, 1767, t. VIII, p. 346 suiv.

(3) Matth., VIII, 5, 13; Luc, VII, 1 suiv., XIX, 2, 10; Jean, 111, 1, 21, IV, 46 suiv., etc.

(4) Is., V, 8, XXXII, 9; Jérém., XV, 13; Amos, VI, 1, VIII, 4; Hab., II, 8, etc.

(5) Saint Jean, XI, 47.

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firent dans des circonstances bien différentes, saint Jean, X, 20,

H est faux, en outre, que ce soient ces dissensions qui aient en°-a°-é Caïphe à se porter l'accusateur de Jésus, car il ne s'agit nullement, dans le passage cité, de ces dissensions ou du péril dans lequel elles jetaient la nation juive tout entière; on y voit seulement que lorsque les pharisiens et les prêtres eurent dit : « Si nous le renvoyons, tout le monde croira en lui, et les » Romains viendront, et ils s'empareront de notre pays, et ils » nous réduiront en servitude (1); » Caïphe ajouta, pour confirmer ce qu'ils venaient de dire : « Ignorez-vous donc » qu'il est avantageux qu'un seul homme périsse plutôt que » la nation tout entière (2); » le langage de Caïphe., ici, était prophétique à son insu, dans un sens tout opposé à celui qu'il s'imaginait, toutefois, ainsi que le prouva l'événement. Ainsi il ne se constitua pas l'accusateur du Christ, comme le prétend Salvador, mais il fut le principal auteur de sa mort. En effet, « dès ce jour, comme l'ajoute saint Jean, ils songèrent à » mettre Jésus à mort (3). » L'assertion de notre adversaire n'est donc qu'un amas de mensonges et de faussetés qui nous apprennent qu'il est le défenseur le plus méchant d'une mauvaise cause.

Rép. 5. N. Car on ne rendit contre Jésus aucun jugement pour le blâmer ou le corriger. On n'en rendit pas dans le premier sens, car, comme le prouve ce que nous avons dit plus haut, il ne fut question dans ce conseil d'aucun jugement à rendre contre lui ; il ne s'agissait que de conspirer contre Jésus- Christ à cause des prodiges nombreux qu'il opérait, et là s'élevèrent jusqu'à leur apogée la haine invétérée et Fenvie qui les exaspéraient contre lui (4), d'autant plus « qu'ils » conspirèrent clandestinement pour s'en emparer et le mettre » à mort (5). » C'est leur méchanceté, leur perfidie, qui attira sur eux et sur la nation le comble de tous les maux. Ils ne rendirent contre Jésus aucun jugement préalable ày admonestation non plus, car il est écrit, Luc, XX, 1, que les princes des prêtres et les scribes réunis aux anciens, demandant à Jésus

(1) Saint Jean, XI, 48.

(2) lbid., 49-50.

(3) lbid., 53.

(4) Saint Jean, XII, 10-19.

(5) Matth,, XXVI, 24; Marc, XIX, 1.

qui lui avait donné le pouvoir de faire des miracles et d'enseigner, il leur ferma la bouche en les interrogeant sur la mission de Jean-Baptiste; mais il n'est fait mention de cet avertissement ni ici ni ailleurs. Il ne s'agit, dans les autres passages cités par notre adversaire, que du pouvoir de faire des miracles, que Jésus-Christ s'attribue, de même qu'il l'attribue à ceux qui croient en lui, et de quelques autres accessoires de temps, de lieu et de personnes, qui certes n'ont, à ce que je vois, aucun rapport avec ce jugement à' admonestation,

Rép. 6. D. Accusé sans motifs et sans témoins, C. condamné, N. Les prêtres et les pharisiens prétextèrent ce double crime pour pallier juridiquement la fin qu'ils se proposaient, comme le prouve la suite de l'affaire. Cependant ils ne furent pas constants avec eux-mêmes, car ils accusèrent d'abord Jésus d'un crime politique ; puis, abandonnant ce genre d'accusation, ils le poursuivirent pour un crime religieux ; renonçant à ce dernier genre d'accusation, ils lui reprochèrent encore un crime politique, Jean, XVIII, XIX. Mais le prince des prêtres , dans une réunion particulière , après l'avoir déclaré innocent du crime politique, ne le déclara coupable que du seul crime religieux, Matth., XXVI, 65. Il ne fut pourtant condamné pour aucun de ces crimes ; il ne le fut pas pour le crime religieux, puisque Pilate n'en fit que peu de cas; ce ne fut pas pour le crime politique , puisque celui à qui il appartenait d'en juger le déclara innocent à maintes reprises, savoir, le gouverneur de la province, et ce ne fut que sur les clameurs, les menaces et le tumulte des Juifs , qu'effrayé, il accéda à leurs désirs, Dieu l'ayant ainsi réglé, pour que tout le monde pût apprécier la haine, l'envie et l'hypocrisie de ses ennemis et de ses accusateurs (1).

ni. Obj. 1. Les prêtres et les anciens se rendirent sur le lieu du supplice, et comme la sentence était fondée sur ce fait,

(1) Voy. Jahn, Archéol. biblique, § 246, où il démontre ce que les talmudistes établissent dans le Sanhédrin, IV, sur le temps des jugements, la forme, etc. On négligea tout dans le jugement tumultueux contre Jésus. Mais il est curieux de parcourir les conditions et les formes judiciaires (appelées maintenant procédures) que porte le Sanhédrin, relativement aux témoins, comme sur la manière de rendre les jugements, et dans les questions d'argent, et dans les affaires capitales, c. 4, 5, et de les comparer à l'histoire évangélique; tout le monde alors pourra se convaincre que non-seulement on les négligea dans le jugement de Jésus, mais encore qu'on les foula aux pieds. Or, il existe un traité du Sanhédrin dans le Trésor d'Ugolini, tom. XXV, en. cit., p. 98 et suiv.

savoir, que Jésus se donnait pour le Fils de Dieu, et même pour Dieu, ils l'interpellaient en ces termes : « Il a sauvé les » autres , et il ne peut pas se délivrer lui-même ; s'il est roi » d'Israël, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui ; » il a confiance en Dieu, qu'il le délivre maintenant, s'il le » veut; il a dit en effet : Parce que je suis le Fils de Dieu, » Matth., XXVII, 42. Ces paroles, d'après les évangélistes, sont dédaigneuses et sentent le mépris ; néanmoins le caractère, la dignité, l'âge des personnes qui les proférèrent, l'ordre suivi dans le jugement rendu contre lui , nous prouvent leur bonne foi. 2. Un miracle dans ce moment-là n'eût-il pas été décisif (1)? 3. Ce ne furent pas proprement les Juifs qui mirent à mort le Christ, ce furent les prophéties; Jésus prédit souvent sa mort; ce qui fait que les Juifs eussent été déicides, qu'ils l'immolassent oui ou non, comme on le voit, car, s'ils ne l'eussent pas mis à mort, ils eussent été d'autant plus homicides qu'ils eussent argué ses prophéties de fausseté (2) . Donc :

Rép. 1. N. Que ce fait soit la cause de la condamnation du Christ; car nous avons vu que Pilate ne fit aucun cas de ce crime, et les prêtres et les pharisiens avaient décrété sa mort longtemps avant qu'il n'eût parlé de sa filiation divine ; donc le Christ ne fut pas condamné à mort à cause de la déclaration qu'il fit de cette filiation, qui ne fut, comme nous l'avons dit souvent, qu'un prétexte qu'ils firent valoir pour colorer cette condamnation d'une apparence de légalité. On doit donc conclure de là que les paroles citées ne contiennent qu'une dérision réelle, qu'une amère ironie, comme le prouvent les faits; ils branlaient en effet la tête, et ils se disaient mutuellement avec les scribes : « Il a sauvé les autres, etc.; » et les trois évangélistes, qui rapportent les paroles des prêtres (3), s'accordent parfaitement ; et si notre adversaire cite ce qu'il y trouve en sa faveur, il doit aussi citer ce qu'il y trouve contre lui. Et il faut ajouter que , par cette manière d'agir et de parler, ils accomplirent sans s'en douter la prophétie bien antérieure de David, qui se lit Ps. 21, 8, 9. Que prouvent, par conséquent, des conjectures tirées de la dignité, du grade, etc., contre des faits, quand ces ennemis du Christ ne connurent pas de bornes, comme on le voit par l'ensemble des faits?

(1) Salvador, ibid., p. 87 suiv.

(2) Ibid., p. 85, note.

(3) Matth., XXVII, 39-41; Marc, XV, 29-31; Luc, XXIII, 35,

Rép. 2. I. fy. Car ceux que les autres miracles n'avaient pas ébranlés, et qui étaient ancrés dans leur manière de vohy n'eussent pas été ébranlés par un miracle opéré en ce moments là. R. IL La mort du Christ fut d'ailleurs accompagnée d'une foule de miracles, tels que l'obscurcissement du soleil, le tremblement de terre, le voile du temple, qui se déchira en deux (1), et enfin, ce qui est capitalisa résurrection glorieuse le troisième jour, dont nous avons parlé ailleurs (2).

Rép. 3. Une argutie de ce genre est déplacée dans une question ausi i importante , et elle ne fait que trahir la suffisance et la bêtise des incrédules qui s'affublent du nom de philosophes. Car, logiquement, les prophéties, comme ils le disent , ne viennent par rang d'ordre qu'après la libre détermination de l'homme, ainsi que nous l'avons fait observer en son lieu (3), car cette libre détermination est antérieure à la prévision dont elle est l'objet, et par suite à la prédiction. Tant est grande la détresse des incrédules lorsqu'ils attaquent la religion chrétienne ! Qu'il ne leur reste, d'après ce que nous avons dit, que le choix ou de mentir ouvertement, ou d'amalgamer le vrai et le faux, ou enfin de recourir à des futilités (4)J

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