CHAPITRE VI
De la chute de l'homme.
120. Dieu ayant créé l'homme, le plaça dans le paradis, lieu de délices, et lui donna ce commandement : « Mange du fruit de « tous les arbres de ce jardin ; mais ne mange point du fruit de «« l'arbre de la science du bien et du mal, car, le jour même que tu « en mangeras, tu mourras de mort (3). » Par ce précepte, qui paraît indifférent dans son objet , le Seigneur a voulu faire sentir à l'homme qu'il avait un maître, auquel il devait être soumis en tout. Cependant l'homme ne garde pas un commandement d'une si facile observance ; il écoute l'esprit tentateur, qui était jaloux de son bonheur, mange du fruit défendu , et encourt la disgrâce de Dieu. Il perd, par sa désobéissance, tous les dons surnaturels dont il avait été comblé 5 le remède de l'immortalité lui estôté, et une mort plus affreuse, qui est celle de l'àme, c'est-à-dire, la perte de la justice ou de la grâce sanctifiante, lui est figurée par la mort
(1) Pcnôées de Pascal. — (2) Proposition lv, — (3) Ex omni ligno paradisi comede : de ligno autetn scientiae boni et mali ne coniedas ; in qiiocumque enitn die comederis ex eo, morte morieris. Gènes., c. 11, v. 16 et l""
corporelle à laquelle il est condamné. Mais Dieu , qui avait résolu de récompenser sa fidélité dans toute sa postérité, le frappe, à cause de sa désobéissance, non-seulement dans sa personne, mais encore dans tous ses enfants, comme dans la plus chère partie de lui-même. Sa race est maudite; notre naissance est infectée dans sa source. C'est une loi générale : un père ne peut encourir la disgrâce de son souverain sans que son malheur retombe, en partie, sur sa famille ; il ne peut perdre un héritage sans le perdre en même temps pour ses enfants; il ne peut se déshonorer sans déshonorer en quelque sorte les siens. Ainsi la tache du péché de notre premier père s'est transmise à ses descendants : nous avons tous péché dans le premier homme , dit l'apôtre : In quo omnes peccaverunt. De là le péché originel^ ainsi appelé parce que nous le contractons dans notre origine, qui nous fait descendre, par voie de génération, d'Adam, qui est le chef du genre humain.
Ici se présentent plusieurs questions. Doit-on admettre le péché originel? Comment peut-on le concilier avec la justice divine? Quelle en est la nature? Quels en sont les effets?
ARTICLE I
De l'existence du péché originel.
121. II est de foi que, si on excepte la sainte Vierge Marie, dont nous parlerons ailleurs, tous les hommes naissent avec le péché d'Adam. Le concile de Trente a décidé formellement, sous peine d'anathème, l" qu'Adam, le premier homme, ayant transgressé le commandement de Dieu dans le paradis (terrestre), a perdu aussitôt la sainteté et la justice dans laquelle il avait été établi ; qu'il a encouru , par l'offense de cette prévarication, la colère et l'indignation de Dieu, et, par suite, la mort dont il avait été menacé, et, avec la mort, la captivité sous la puissance du démon, qui, depuis, a eu l'empire de la mort; ajoutant qu'Adam tout entier, quant au corps et quant à l'àme, est déchu de l'état dans lequel il avait été créé ; 2" que la prévarication d'Adam a été nuisible même à sa postérité; qu'il a perdu pour lui et pour nous la justice et la sainteté qu'il avait reçues de Dieu ; qu'étant souillé par le péché de desobéissance, il a transmis à tout le genre humain nonseulement la mort et les peines du corps, mais encore le péché, qui est la mort de l'àme ; l'apôtre ayant dit : Le péché est entré
dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché; ainsi la mort est passée dans tous les hommes, tous atjant péché dans un seul; 3" que le péché d'Adam, qui est un dans sa source, et qui, étant trausmis à tous par la génération et non pai* imitation, devient propre à chacun, ne peut être effacé ni par les lorces uc la nature humaine, ni autrement que par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ; 4° que les enfants récemment sortis du sein de leur mère , fussent-ils nés de parents baptisés , ont besoin du sacrement de baptême; qu'ils ont contracté, comme enfants d'Adam, le péché originel, qui doit être expié par l'eau de la régénération, afin qu'ils puissent obtenir la vie éternelle \ que ce texte de l'apôtre. Le péché est entré dans le monde par un seul homme, ne doit point s'entendre autrement que ne l'a toujours entendu l'Église catholique répandue dans tout l'univers ; que, conformément à cette règle de foi, selon la tradition des apôtres, les enfants même, qui nont pas encore pu commettre personnellement aucun péché, sont cependant véritablement baptisés pour la rémission des péchés, afin que ce qu'ils ont contracte par la génération soit purifié en eux par le sacrement de la régénération, parce que quiconque ne renaît de Veau et du Saint-Esprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu (l).
122. Cette décision n'est point nouvelle; elle est fondée sur l'Écriture et la tradition, sur la croyance générale et constante de l'Église universelle.
Premièrement : le dogme du péché originel est fondé sur l'Écriture. Job, qui remonte au temps des patriarches, disait au Seigneur : « Qui peut rendre pur l'homme né d'un sang impur? N'est- « ce pas vous seul ? » La version des Septante et l'ancienne Vulgate portent ; « Personne n'est pur de toute souillure, pas même « l'enfant dont la vie n'aurait été que d'un seul jour sur la « terre (2). » Les Pères grecs et les latins ont souvent cité ce texte en parlant du péché originel. On lit aussi dans les psaumes de i)avid : « J'ai été engendré dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu « dans le péché (3). » Les Pères ont encore reconnu, dans ce passage, le dogme du péché originel , comme on pourra le remarquer un peu plus bas.
123. L'apôtre saint Paul est encore plus exprès. Voici ce qu'il
(1) Concile de Trente, sess. v, can. i, ii, m et iv. — (2) Quis potest facero miindum de immiindo conrpjitiim semine? INoiiiietii qui soins es? Job ^ c. xiv, V. 4. — (3) Ecce enim in iiiiqiiitatibus conceptus sum, et in peccalis coucepil me mater mea. Psaume l, v. 7.
écrivait aux premiers fidèles : « Comme le péché est entré dans le « monde par un seul homme, et la mort par le péché ; ainsi la mort « est passée dans tous les hommes, tous ayant péché en un seul (l). « Mais il n'eu est pas de la grâce comme du péché ; car nous avons « été condamnés par le jugement de Dieu pour un seul péché, au • lieu que nous sommes justifiés par la grâce (de Jésus-Christ) « après plusieurs péchés (2). Comme donc c'est par le péché d'un « seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation de « la mort, ainsi c'est par la justice d'un seul que tous les hommes « reçoivent la justification de la vie. Car, eomme piiusieurs sont « devenus pécheurs par la désobéissance d'un seul, ainsi plusieurs « seront rendus justes par l'obéissance d'un seul (3). » Ici le mot plusieurs, en latin multi, se prend pour Vuniversalité, comme on le voit tant par ce qui précède que par ces autres textes du même apùtre ; « Comme tous meurent en Adam , tous revivront aussi « en Jésus-Christ (4). Si un seul est mort pour tous, donc tous « sont morts (5). » Suivant saint Paul, le péché est entré dans le monde par un seul homme, et par le même péché la mort est passée à tous les hommes; donc tous ont péché dans un seul, in quo onines peccaverunt ; non par imitation, comme le prétendaient les pélagiens, mais en participant au péché d'Adam par notre origine qui rend ce péché propre à chacun de nous, et nous constitue pécheurs aussi réellement que nous sommes constitués justes par l'application des mérites de Jésus-Christ. D'ailleurs, ce n'est que par le péché que la mort est entrée dans le monde, et qu'e//e est passée à tous les hommes, sans distinction aucune ; tous meurent en Adam , les enfants comme les adultes ; donc les enfants même naissent avec le péché d'Adam : on ne pèche point par imitation lorsqu'on n'a point l'usage de la raison. Concluons donc que nous sommes tous, absolument tous , enfants de colère par la nature ,
(i; Siciit per iinurn hominem peccatum in hune mundum intravit, et per peccatiim mors, et ita in omnes liomines mors pertransiit, in quo omnes peccaverunt. Épitreaux Romains, c. v, v. 12. —(2) Et non sicut per nnuni peccatum, ita et donum. Nani judiciiiin qiiidem ex uno in condeninationem ; gratia autem ex mulfis delictis in jiistilicationem. Ibidem, v. 16. — (3) Igitursicut per umiis delictum in omnes liomines in condeninationem; sic et per unius justitiam In omnes liomines in justilicationem vifœ. Sicut enim per inotiedientiam uniiis hominis, peccatores constituti sinit multi ; ita et per unius ohedilionem, justi constiluentur nmlli. Ibid., v. 18 et 19. — (4) Et sicut in Adam omnes moriuntur, ita et in Cliristo omnes vivificabuntur. l" épilre aux Corinthiens, c. XV, V. 22. — (5) Si unus pro omnibus mortuus est, ergo omnes mrir. tni sunt. //• épitre aux Corinthiens, c. v, i». 14.
gg DE DTEU.
naturafiUi irœ (l); c'est-à-dire qu'à raison de l'origine qui nous fait enfants d'Adam, nous sommes tous disgraciés comime lui, dégradés comme lui, et condamnés à la mort du corps et de l'âme comme lui, parce que nous avons péché en lui, quoique nous n'ayons point péché d'une manière actuelle, ou par un acte personnel, comme il a péché lui-même. La inort a régné même sur ceux qui n'ont pas prévariqué d'une manière bsmblable c celle d'Adam. (2).
124. Secondement : l'enseignement de l'Église est conforme à la tradition. On convient qu'à partir, du cinquième siècle, les papes, les évéques et les docteurs s'accordent à professer le dogme du péché originel. Or, il n'est pas difficile de montrer que ce dogme était universellement reçu dans l'Eglise dès le commencement du même siècle , et qu'il remonte aux temps apostoliques. Pour se convaincre que saint Augustin , qu'on accuse d'avoir innové en défendant le dogme du péché originel, n'est point un novateur, il suffit de jeter un coup d'oeil rapide sur ce qu'il dit contre Pelage, qui niait la chute de l'homme. On remarquera qu'il ne présente point la chose comme une opinion philosophique, mais bien comme un dogme fondamental du christianisme, comme une croyance qui a pour elle l'autorité de l'Écriture et de la tradition, et comme un point qui intéresse tous les fidèles.
125. Écoutez ce qu'il dit : « La foi catholique ne doute pas du « péché originel ; ce qu'enseigne cette foi , non-seulement les « gens du peuple , mais les personnes graves et instruites dans « l'Église, ainsi que les docteurs de cette même Église, l'ont dé- « fendu toute leur \1e (3). Quand David confesse qu'il a été conçu « da7is l'iniquité, il parle au nom du genre humain ; il reconnaît «les liens qui retiennent tous les hommes captifs; il considère « cette source de mort qui coule de père en fils dans chacun d'eux; « et voyant cette iniquité originelle, il dit : J'ai été conçu dans Vi- " niquité. Avait-il été conçu d'un adultère, lui qui était né de Jessé, « homm.e juste, et de sa femme légitime? Pourquoi donc dit-il qu'il « a été conçu dans l'iniquité, sinon parce que nous tirons tous l'i- « niquité d'Adam? Cet assujettissement même qui nous tient liés à
(l)Épit. aux Éphésiens, c. ii, v. 3. — (2) Sed regnavit mors ab Adam nsqiie »d Moysen, etiam in eos qui non peccaverunt in similitiidinem priu-varicationis Adap, qui est forma futuri. Épître aux Romains, c. v, v. 14. — (3) Catlioli.-a potius fides peccatum esse originale non dnbitrft : qiiani fidem non puernli, sea graves atqiie constantes viri, dotti in Ecclesia, et docentes Ecclesiam, iisque ad diem sui oi)itws lierenderunt. Opm imperfectmn contra Julianum. c c\x»»-
DE DIRU. 87
«« !a mort s'est formé avec l'iniquité. Persomie ne naît, qu'il n'en- « traîne avec lui sa peine et la cause de sa peine. Job dit aussi à « Dieu : Il n'y a personne qui soitjmr devant vos yexix, pas même « l'enfant qui n^a vécu qu'nn jour sur la terre (1). »
126. Le même docteur prouve le dogme catholique par ce passage de saint Paul : Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort y est entrée par le péché; elle est passée à tous les hommes, tous ayant péché dans un seul; il montre, contre les pélagiens, que ce péché n'est point un péché que nous ayons commis par imitation, mais le péché que nous tirons d'Adam par la voie de la génération, qui nous fait descendre de lui comme du chef du genre humain (2). Il le prouve aussi par le baptême des enfants, par les exorcismes en usage dans l'Église, et par les misères de cette vie communes à tous les hommes. Nous lisons dans son explication du psaum% cinquantième : « Nous savons que le bap- « téme a la vertu de remettre les péchés. Si donc les enfants sont « exempts de tout péché, pourquoi, lorsqu'ils sont malades, leurs « mères se hâtent-elles de les porter à l'église? Quel péché le bap- « téme efface-t-il alors ? Quelle rémission ce sacrement opère-t-il? « Je vois cet innocent pleurer, mais je ne le vois point en colère. " Que lave donc l'eau surnaturelle? Quel péché délie la grâce? Elle « le délivre du péché originel ; car si cet enfant pouvait vous par- « 1er, s'il avait la même intelligence que David, il vous répondrait : « Pourquoi me considérez-vous, moi qui ne suis qu'un enfant? A « la vérité, vous ne voyez point de crime en moi; mài^fai été. en- « gendre dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché (3). « Les sacrements de la sainte Église, qu'on célèbre sous l'autorité « d'une tradition si ancienne que les ennemis de la foi n'osent les « rejeter ouvertement, quoique, à l'égard des enfants, ils pensent
(1) I cce eiiim in iniquitalibus conceptus snm Snscepit personam generis
hiimani David, et adlendil omnium vinciila, propaginem mortis considcravit , origiiieni iniqiiilatis adverlit, et ait, Ecce euhn in iniquitatibus conceptus sum. Ni/mqnid David de adiilterio natus erat, de Jesse viro justo et conjiige i|)siiis? Qiiid est qiiod se dicit in iniqiiitate conccptuni, nisi quia tialiitur iniquitas e\ Adam.' Etiam ifisum vinculum mortis ciimipsa iniquitate concietum est. Kemc nascitur nisi tiabens |iœnam, tialiens niefituui lui'iiie. Dicit et in alio ioco propliela, Nenio nnindus in conspectu tuo, nec infans cujuse.st nninsdiei vita super tenam. In psalm. l. — (2) Serm. cc\cv. — (3) Si lnqui tilii posset ilie infans, diceret , et si jani inttiiectuni iialiciet quem liabebal David , responderel tibi : (Jiiid me attendis infantem.' Won quidcm vides fac.ino.-^a nu-a; std ego in miquitate conceptus suin, et in peccaiis mater mea me in ulcrt aluit. lu psalm. I..
« que cette pratique ait lieu plutôt par feinte que selon la vérité; « ces sacrements, dis-je, montrent assez que ceux qui viennent de « naître sont délivrés de la servitude du démon par la grâce de Je- « sus-Christ. Outre qu'ils sont baptisés pour la rémission des péchés « par un vrai mystère fondé sur la foi, la puissance ennemie y est « aussi d'abord exorcisée et mise en fuite parle ministère de l'Église. « Les enfants eux-mêmes répondent, par la bouche de ceux qui les « représentent, qu'ils renoncent à cette puissance. Tous ces signes « sacrés et sensibles, qui expriment des choses invisibles, font voir « que les enfants passent, de celui qui les tenait tyranniquement « captifs, au pouvoir de celui qui les a rachetés dans sa bonté (1). « Mais lors même, ajoute ce Père, qu'on ne pourrait expliquer « comment le péché remis au père et à la mère par le baptême « passe à leurs enfants, il faut néanmoins tenir pour certain ce que « toute l'Église croit et enseigne, suivant l'arfcienne foi catholique « L'Église n'exorciserait pas les enfants des fidèles, elle ne souffle- « rait point sur eux, si elle n'avait dessein de les arracher à la puis- « sance des ténèbres et au prince de la mort. C'est, dit-il à Julien, « ce que j'ai mis dans mon livre que tu prétends réfuter ; mais tu « n'as pas osé attaquer cet endroit, comme situ avais craint d'être « sifflé dans tout l'univers en entreprenant de contredire l'Église, « qui ordonne qu'on souffle sur les enfants avant leur baptême, « pour en chasser le prince du monde (2). «
127. Enfin, saint Augustin, qui reconnaissait que notre premier père avait reçu de Dieu des dons surnaturels qui le rendaient et qui devaient le rendre pour toujours , lui et ses descendants , exempts de la concupiscence, de la douleur et de la mort, n'a pu regarder les infirmités du corps et de l'âme , les maux en tout genre auxquels sont sujets tous les hommes, sans distinction d'âge, que comme les suites du péché et de la dégradation du père du genre humain. « Sous un Dieu créateur très-bon et très-juste, celui « qu'il a fait à son image ne souffrirait pas en cette vie d'aussi
(1) Ipsa Ecclesiae sacramenta qiiae tain priscae tradilionis aiictoritate concélébrât, ut ea isti, quamvis in parvulis exislinient simiilatorie polius quam veraciler fieri, non tanien aiideant aperta improbatione respuere : ipsa, inquam, ganctse Ecclesiœ sacramenta satis indicant parvulos a (tartu etiam recentissiuios per gratiam Cliristi de diaboli servitio liberari. De peccuto originali, contra Pelagium, n" xlv. — (2) Sed etsi nuila ratione indagetur, uiiilo serinone explicetur, verum tamen est quod antiqiiitus veraci fide catliolica pra'dicatvir et creditur per Ecclesiam totam, quae filios fidelium nec exorcizaret, nec exsiifflaret, si non eos de potestate tenebrarum et a principe mortis erueret. Lib. vi, contra /ulUtnum, c T.
w grands maux, s'il n'y avait pas de péché originel (1). C'est donc •<■ par un effet de la colère de Dieu que nous sommes sujets à la « mort ; c'est par un effet de sa colère que nous mangeons notre « pain à la sueur de notre front dans cette terre maudite. C'est la « sentence qu'entendit prononcer Adam après son péché. Et nous « étions tous cet Adam, et nous mourons tous en Adam; nous « avons été enveloppés dans l'arrêt qui a été porté contre lui. Nous « n'existions pas encore, mais nous étions alors en Adam. C'est « pourquoi tout ce qui est arrivé à Adam nous est arrivé de même : '< nous mourons tous, parce que nous étions tous en lui quand il a '( péché (2). »
128. On voit que le docteur de la grâce ne se contente pas d'enseigner que nous sommes tous, sans distinction d'âge, entachés du péché d'Adam ; il le prouve par l'Écriture, et par la croyance et les pratiques de l'Église, qui sont aussi anciennes que le christianisme, II présente cette vérité , non comme un système de son invention, mais comme un dogme fondé sur la fol catholique des premiers siècles : Non ego Jinxi originale peccatum (3). Une autre preuve que ce n'était point une doctrine nouvelle, c'est que Pelage et Célestius, ayant attaqué le péché originel au commencement du cinquième siècle , on vit aussitôt l'Orient et l'Occident se soulever contre eux, en criant à l'anathème. Dans l'espace de quelques années ils furent condamnés par plusieurs papes et vingt-quatre conciles, notamment par le concile général d'Éphèse, de l'an 431. Et il est remarquable qu'un de ces conciles, celui de Milève, de l'an 416, en invoquant le texte de saint Paul , Le péché est entré dans le monde pur un seul homrne^ invoque en même temps l'interprétation qu'en a donnée constamment l'Église catholique répandue partout : Non aliter intelligendum est, dit-il, nisi quemadmodum Ecclesia catholica ubiqtie diffusa semperintellexit (4).
129. Aussi saint Augustin lui-même confond les pélagiens par le témoignage des Pères antérieurs à Pelage : il cite entre autres
(1) Sub Deo creafore optimo atque justiss/mo, niillo modo imago ejiis in illa aetate tanta maia pateretiir, si non esset originale peccatum. Lib. v, contra Ju- Uanuni, c. i. — (2) De ira enim Uei mortales siimus, et de ira Dei in ista terra in egestate et iabore vnltns nostri mandiicanius panein. Hoc eidm audivit Adam, quando pecravit. Et Adam ilie omnes noseramns, i|uia in Adam onnies mornuitiii, quod ille audivit secntum est et nos. Non enim eranius jam nos, sed eramus in Adam. Ideo qnidtpnd evenit ipsi Adam secntum est et nos, ut moreremur : omnes quippe in illo tnimus. In psaltn. lxxxiv — (3) Uh. ii, de nuptii» et concupiscentia, c. xn. — ('i)Labbe, Concil. iom. ii, col. J538.
saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Basile , saint Grégoire de Nazianze, saint Hilaire de Poitiers, Olympius, Béticius d'Autun, saint Cyprien et saint Irénée(l). Il aurait pu ajouter saint PhilastredeBrescia (2),saintPacien (3), saintOptat (4j, saint Athanase (5), Eusèbe de Césarée (6), Origène (7), Clément d'Alexandrie (8), Tertullien (9), Tatien (10) , et saint Justin (il). Ainsi donc, encore une fois, le dogme du péché originel n'est point un dogme inventé par révécpie d'Hippone; ce n'est point ainsi qu'on invente dans l'Église catholique, qui n'a pas plus varié sur ce point que sur les autres points de la doctrine chrétienne. «< Non, dit Vin- « cent de Lérins, personne, avant Célestius, disciple de Pelage, n'a- « vait nié que le genre humain fût enveloppé dans la prévarication « d'Adam (12). « La croyance de l'Église, sur la dégradation de l'homme, vient donc des apôtres, de Jesus-Christ, des prophètes, des patriarches, de Dieu même. Elle est fondée tout ensemble sur la révélation évangélique, sur la révélation mosaïque et la révélation primitive; elle remonte à la chute d'Adam ; et c'est ce qui nous explique comment les anciens peuples, quoique séparés du peuple Juif, en ont conservé le souvenir même dans les superstitions du paganisme. « Ce dogme fondamental n'était point ignoré dans les « anciens temps, dit l'abbé Foucher. Les peuples plus voisins que « nous de l'origine du monde savaient, par une tradition uniforme « et constante, que le premier homme avait prévariqué, et que ce « crime avait attiré la malédiction de Dieu sur toute sa postérité " (13). Voltaire en a fait l'aveu : La chute de l'homme dégénéré, « dit-il, est le fondement de la théologie des anciennes nations (14). »
ARTICLE U
Comment peut-on concilier le péché originel avec la justice divine?
130, Ce n'est point à nous à juger les jugements de Dieu; il ne convient point à l'homme d'entrer en contestation avec le souve-
(i) Voyez le liv. r de saint Angnslin contre Julien, dans le tome x de ses
œuvres, édit. des Bénédictins. — (2) Hérésie lxix. — (3) Liv. du Baptême
(4) Liv, IV, du schisme des donatistes. — (5) Sur le psaume l. — (6) Comment, sur les psaumes l et Lvi. — (7) Liv. iv contre Cclse; homél. vni sur le Levilique, etc. — (8) Liv. m des Stromates, et Exhortation aux gentils. — (9) Liv.
du témoignage de l'âme, c. lu (10) Discours contre les Grecs. — (11) Dialogue
avecTryphon. — (12) Commonit., c. cxxxiv. — (13) Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, tom. lxxv. — (14) Voyez ce ou» ikmis avons dit nur cette question, au tom. i, n° 580, etc.
DE DIEU. 9i
raîn juge. Dieu est juste, et sa justice est infinie r nous ne devons point la mesurer d'après les règles de la justice humaine. Cependant nous trouvons dans celle-ci une image de la justice divine. « Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants, « surtout pour ceux qui sont à naître ; ils perdent en lui tous leurs « biens , lorsqu'il mérite de les perdre. S'il est banni et exclu de la « société de ses concitoyens , et comme exclu du sein maternel de « sa terre natale , ils sont bannis avec lui à jamais. Pleurons, mal « heureux enfants proscrits d'un père justement proscrit, race dé- « gradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu , et bannis éter- « nellemeut aussi bien que justement de la cité sainte qui nous était « destinée dans notre origine (1). » D'ailleurs, si la punition du premier homme dans ses descendants, dans tout le genre humain , est bien propre à nous inspirer la crainte des jugements de Dieu , nous ne devons pas perdre de vue sa miséricorde , qui est infinie comme sa justice; car, ainsi que le dit l'Apôtre, « où le péché avait « abondé, la grâce a été surabondante : » Ubi abundavit delictum, superabundavit gratta (2).
131. On dira peut-être qu'il est contraire à toutes les notions de la justice que les enfants soient punis pour les fautes de leurs parents; que l'Écriture elle-même reconnaît que le fils ne doit point porter l'iniquité du père ; qu'on ne peut nous imputer le péché d'Adam, puisqu'il ne dépendait pas de nous de l'éviter ; que ce péché n'est pas plus libre par rapport à nous que l'acte qui nous a donné le jour. Mais ces difficultés ont beaucoup plus d'apparence que de réalité. Elles n'auraient de fondement qu'autant qu'il en serait du péché originel comme du péché actuel, avec lequel on affecte de le confondre. Le péché actuel est personnel à celui qui fait l'acte par lequel on le commet; il ne peut, si on le considère comme tel , être puni que dans celui qui en est l'auteur. Ce serait certainement violer les règles de la justice, que de punir un enfant comme un meurtrier pour le meurtre commis par son père. C'est dans ce sens que l'on doit entendre le prophète Ézéchiel , lorsqu'il dit que le fils ne portera point l'iniquité du père:F//iMS non portabit iniquitatem patris (3). Aussi, comme le péché de nos premiers parents leur était aussi personnel que l'acte par lequel ils ont transgressé la loi de Dieu, ils ont été punis personnellement, et méritaient de l'être beaucoup plus sévèrement que leurs descen-
(1) 'Qo^m^i, é£lévations sur les saints mystères, \n* semaine. — (2) Épît. aux Romains, c. v, v 20. — (3) É/écliiel, c. xviii, v. ?0.
dants; mais, de l'aveu de tous, Dieu se montre plus indulgent pour celui qui meurt n'ayant que le péché originel , que pour celui qui meurt avec un péché actuel, lorsque ce péché est mortel. Il n'en est donc pas du péché d'Adam , pour ce qui nous concerne, comme du péché actuel. En persévérant dans le bien, notre premier père nous eût transmis , avec les prérogatives qui s'y rattachaient, la justice qu'il avait reçue gratuitement de Dieu pour lui et pour nous. En la perdant, il nous a transmis sa disgrâce : Dieu ne pouvait le bannir du paradis terrestre, sans nous en bannir par le fait; en l'excluant du royaume des cieux, il nous en excluait par-là même. Or, qu'y a-t-il en cela de contraire à la justice? Dieu ne pouvait-il pas refuser a la postérité d'un père coupable des privilèges ou des dons purement gratuits, qui n'étaient dus primitivement ni au père ni aux enfants, et qui n'étaient assurés aux enfants comme aux pères que sous la condition que le père demeurerait fidèle à la défense qui lui avait été faite ?Un sujet comblé des grâces et des faveurs de son prince se révolte contre lui ; et le prince , en conséquence , lui retire , à lui et à sa postérité , des privilèges qui ne devaient être héréditaires que sous une condition juste qui n'a pas été remplie , et à laquelle même on a manqué formellement. Y a-t-il en cela la moindre injusWce? Or, voilà précisément à quoi le dogme catholique réduit les suites du péché originel.
132. Non, le péché originel n'est point un péché comme les autres. Tous les hommes, il est vrai, ont péché dans Adam; in quo omnes peccaverunt; mais ils n'ont point péché comme Adam ; ils n'ont point prévariqué par ce péché , de la même manière qu'Adam : lion peccaverunt in similitudineni prœvaricationis Adœ (l). Le péché d'Adam lui est commun avec tous ses descendants ; non que ses descendants l'aient commis actuellement ou personnellement, mais parce que, une fois commis actuellement, personnellement par Adam , il se transmet à tous de père en fils par la génération , de sorte qu'il devient propre à chacun de nous : pro» pagatione transfusum omnibus inest unicuique proprium (2). Le péché originel, quoique unique dans sa source, ne consiste point, comme on le voit, dans Vacte de désobéissance , qui est pei*sounel à nos premiers parents, mais bien dans la mort de l'âme, peccatum quod est mors animœ (3), c'est-à-dire dans la perte ou
(1) Épître aux Romains, c. V, V. 12. — (2) Concile de Trente, sess. v, eau. m — (3) Ibidem, can. ii.
DE DIEU. 9g
la privation, par acte de la justice divine, de la grâce sanctifiante qui est la vie de notre àme; de la sainteté primitive, surnaturelle et gratuite , dont nous avons tous été déshérités dans un père rebelle : tels, dans un autre ordre de choses, les enfants qui sont dés-hérités par le crime qui enlève à leur père les biens qui leur étaient destinés. Ains/ tombent toutes les difficultés que les hérétiques font contre le dogme catholique , en affectant de confondre la notion du péché originel avec celle du péché actuel. Que l'on aistingue dans >e péché d'Adam ce qu'il y a d'actuel de ce qu'il y a d'originel; qu'on le considère tel qu'il est dans son auteur , et tel qu'il est dans ceux qui, sans l'avoir commis, l'ont contracté par voie de transmission; et on comprendra ou du moins on concevra que, quoiqu'il n'ait pas dépendu de nous d'éviter la tache du péché de notre premier père, quoique ce péché ne soit pas plus libre, par rapport à nous , que l'acte de notre conception , nous ne sommes point en droit d'accuser la justice di\ ine. L'homme déchu n'aurait lieu de se plaindre de sa dégradation originelle qu'autant qu'il vaudrait mieux pour lui n'être pas né que d'être né tel qu'il est. Or, qui a jamais maudit le jour qui l'a vu naître, parce qu'il n'a pu entrer en ce monde sans être enveloppé dans la disgrâce d'Adam , surtout s'il s'est rappelé le mystère ineffable de notre rédemption ?
ARTICLE IIL
De la nature du péché originel.
133. Ce n'est pas chose facile de déterminer en quoi précisément consiste la nature du péché originel. Saint Augustin disait que rien n'est plus certain que ce péché , mais que rien n'est plus mystérieux que sa nature: Hoc peccato nihil est notiiis, nihil secretius (1). En tombant, le premier homme a entraîné le genre humain dans sa chute ; nous naissons tous entachés du péché dont il s'est rendu coupable en se révoltant contre Dieu ; de sorte que ce péché est devenu propre à tous les hommes, unicuique proprium (2). Voilà ce que la foi nous apprend : après cela , que nous importa de connaître la nature du péché originel ? Que nous importe de savoir en quoi consiste formellement la tache qu'il imprime à notre âme, vurartout que nous ignorons même en quoi consiste la tache du péché actuel ? Cependant on peut dire que la tache du péché
(1) De moribus Ecclesiae, c. xxii. — (2) Concile de Trente, sess. v, cao. lu.
qui nous vient d'Adam consiste , non pas précisément dans le défaut ou l'absence de la justice oriffinelle, car l'homme même innocent en eût été privé dans l'état de nature pure; mais bien dans la difformité que notre âme a contractée par la perte de cette même justice ou grâce sanctifiante qui en faisait l'ornement , et la rendait agréable à Dieu (1). En péchant, notre premier père a perdu , tant pour ses enfants que pour lui-même , la justice primitive qu'il avait reçue gratuitement du Créateur; et, en la perdant, il est tombé, avec sa postérité, dans une véritable dégradation , dans un état de nudité tout à la fois corporelle et spirituelle, qui ne lui permettait plus de se regarder lui-même sans rougir. Et parce que cette perte de la justice ou de la sainteté , cette dégradation ou cette nudité est la suite de sa désobéissance, elle est par là même, non-seulement pour lui, mais encore pour les siens, pour tous ceux qui descendent de lui , une tache qui les rend odieux au Seigneur, enfants de colère.
ARTICLE IV
De la transmission da péché originel.
134. La manière dont s'opère la transmission du péché originel n'est pas moins mystérieuse que sa nature. Néanmoins on conçoit que la prévarication d'Adam devait nuire à toute sa postérité. Comme tous les hommes devaient descendre de lui , d'après l'ordre établi de Dieu, une fois déchu de son état primitif, il ne pouvait plus engendrer que d'autres lui-même, que des êtres semblables à lui, dégradés comme lui , dépouillés comme lui , quant au corps et quant à l'âme, des dons surnaturels dont il avait été gratifié dans son origine. L'enfant suit la condition du père : si le père est libre, l'enfant naît libre; s'il est esclave, l'enfant naît esclave. Si donc Adam fût demeuré libre, comme il l'était avant sa chute, nous serions tous nés libres dans le même sens. Pour la même raison , parce qu'il est devenu , par sa faute , esclave du péché , nous naissons tous également esclaves du péché ; en se livrant au pouvoir du démon , il nous a rendus captifs. Nous n'existions pas encore , cependant wows étions déjà dans Adam, dit saint Augustin;
(1) Voyez saint Anselme, De conceptione Virginis et peccato originali, c. xxiit et xxvn. Voyez aussi la Théologie du P. Perrone, Tract, de Deo creO' iore,part. m, c. v, etc.
BB DIBU. 9&
nous étions, eu quelque sorte, Adam lui-même ; Adam ille omnes nos eramus (i). On peut dire que, comme chef du genre humain , 'e premier homme renfermait dans sa personne le principe de la vie de notre corps et de notre âme ; principe qui devait se communiquer, par la voie de la génération, à tous ses descendants, tel qu'il était en lui ; intègre, s'il l'eût conservé dans son intégrité, en persévérant dans l'innocence ; ou altéré , corrompu , s'il venait à le corrompre en corrompant sa propre nature par le péché. « Dieu « pouvait, dit Bossuet, donner l'être à tous les hommes comme «à tous les anges, indépendamment les uns des autres; surtout « l'âme raisonnable ne pouvant, comme incorporelle, dépendre « par elle-même d'aucune génération. Néanmoins il a plu à Dieu « que non-seulement le corps , mais encore l'âme, dépendît, selon « son être, de cette voie, et que les âmes se multipliassent autant « que les générations humaines ; et il a voulu encore que toutes les « races humaines se réduisissent à la seule race d'Adam , en sorte « que tous les hommes, et selon le corps et selon l'âme, dépen- « dissent de la volonté et de la liberté de ce seul homme (2). »
ARTICLE V
Des suites du péché originel.
135. Par le péché originel , l'homme, quant au corps et quant à l'âme, est déchu de l'état d'intégrité , de justice et de sainteté dans lequel il avait été créé. Par suite de cette déchéance , il a perdu les différents dons qui éclairaient son intelligence de la lumière d'en haut , fortifiaient sa volonté contre le mal , lui assuraient l'empire sur ses sens, et le rendaient exempt des misères de eette vie. Ainsi , l'ignorance ou l'obscurcissement de notre entendement ; l'affaiblissement de notre volonté ou de notre libre arbitre, qui ne peut plus rien, dans l'ordre du salut, sans le secours de la grâce; la convoitise ou la concupiscence qui se fait sentir par les révoltes de notre nature, les infirmités, la douleur et la mort du corps ; telles sont, pour la vie présente, les suites du péché originel , qui est lui-même la mort de l'âme, mois animœ (3).
136. Pour ce qui regarde la vie future, la peine de ce même péché consiste dans l'exclusion du royaume des cieux , dans la privation de la vie éternelle, de la vision intuitive : personne ne
(1) Siirle psaume lxxmv. — (2) Élévations sur les mystères, vu* semaine. — !..'!) Concile de Trente, sess. v, can. ii.
peut entrer dans le royaume de Dieu, à moins qu'il n'ait été régénéré en Jésus-Christ par le baptême : Nisi quis renatus fuerit ex aqua et Spiritu sancto, non potest introire in regnum Dei (l). Voilà ee que la foi nous apprend ; mais son enseignement ne s'étend pas plus loin. L'Église abandonne aux diseussions de l'école les différentes opinions des théologiens , touchant le sort de ceux qui sont exclus du ciel par suite du péché originel ; des enfants , par exemple , qui sont morts sans avoir reçu le sacrement de baptême.
137. Il est vrai que le concile de Florence et le second concile général de Lyon enseignent que les âmes de ceux qui meurent avec quelque péché mortel , ou avec le seul péché originel, descendent aussitôt en enfer pour y être punies par des peines toutefois différentes , pœnis tamen dhparibus puniendos. Mais par cela même que les peines du péché originel et celles du péché actuel sont des peines, non-seulement inégales, mais différentes, et que ces conciles nous laissent ignorer en quoi consiste cette différence , on peut très-bien concilier leur décret avec le sentiment qui ne reconnaît pas d'autre peine du péché originel , après la mort, que l'exclusion du royaume de Dieu, que la simple privation de la vie éternelle. Il y a plusieurs demeures dans les enfers; il y en avait une pour les réprouvés avant la venue du Messie ; il y en avait une pour les âmes des justes qui attendaient leur délivrance de Jésus-Christ : rien ne s'oppose à ce qu'on en admette une autre pour les âmes des enfants morts sans baptême. Nous le répétons, ni le concile de Florence, ni celui de Lyon, ne se sont prononcés sur la nature des peines réservées à ceux qui meurent avec le seul péché originel, si ce n'est pour nous faire connaître qu'ils sont exclus pour toujours du royaume des cieux. On peut donc, sans aller contre les décisions de l'Église, soutenir le sentiment qui exempte ces infortunés du supplice de l'enfer; on le peut, avec d'autant plus de raison que l'opinion contraire est presque généialement abandonnée, et qu'en l'abandonnant ou se trouve d'accord avec le pape Innocent III. Distinguant la peine du péché originel de celle du péché actuel , ce pape fait consister celle-ci dans le supplice du feu éternel , tandis qu'il fait consister la première dans la simple privation de la vision intuitive : Pœna orir/inalis peccati est carentia visionis Dei, actualis vero pœna peccati est gehennœ perpetuœ cruciatus (2).
0) Saint Jean, c. iii, v. 5 — (2) Caput Majores de Baptism».
t38. A la vérité, saint Augustin suppose en plusieurs endroits qu'il n'y a pas de milieu, pour les enfants morts sans baptême, entre le paradis et le supplice de l'enfer; il le dit même formellement dans un sermon où, parlant du jugement dernier, il place ces enfants, non à la droite du souverain juge , mais à sa gauehe , parmi ceux qui doivent être condamnés au feu éternel. Mais ce qu'il avait dit dans la chaleur du discours, étant aux prises avec les pélagiens , qui prétendaient que ces mêmes enfants n'étaient point privés de la vie éternelle, quoique exclus du royaume des cieux , il l'a beaucoup adouci dans les livres contre Julien, où il est plus didactique. Voici ses expressions : « Je ne dis pas que les " enfants qui sont morts sans avoir été régénérés doivent subir « une si grande peine qu'il leur eût été plus avantageux de n'être « point nés, puisque le Seigneur n'a pas dit cela de tous les pé- « cheurs, quels qu'ils fussent, mais seulement des impies et de « ceux qui ont commis le crime. Car s'il n'a pas voulu restreindre « aux seuls habitants de Sodome ce qu'il dit , qu'au jour du juge- « ment l'un sera traité moins sévèrement que l'autre, qui peut « douter que les enfants non baptisés n'ayant pas d'autre péché •< que le péché originel, la peine de leur damnation ne soit la plus « légère de toutes ? Quoique je ne puisse définir quelle est cette « peine, ni quel en est le degré , cependant je n'ose pas dire qu'il « serait mieux pour eux de n'être point du tout, que d'être où ils « sont (1). Elle sera certainement la plus douce de toutes les « peines, celle de ceux qui, outre le péché originel qu'ils ont con- « tracté , n'en ont commis aucun autre (2). » Aurait-il pu parler de la sorte , et d'une manière si absolue , s'il eût pensé que la peine d'un enfant mort sans baptême fût la peine du feu , ou une peine du même genre que celle du feu?
139. Nous irons plus loin, sans danger de nous écarter de l'esprit de l'Église 5 et nous dirons, d'après saint Thomas, que, quoi-
(l)Ego autpm non dico parvulos, sine Cliristi baptismale morientes, tanta pœna esse plectendos, ut eis non n.isci potins expediret ; cuin hoc Doniinns non de quibuslibel ppccatoiibus, sed de scelesti>siniis etimpiis dixeiit. Si enim qnotl de Sodomis ait, et iitiiine non de solis intelli<;i voliiit, abus alio tolerabiliiis in die judicii pnniretur, quis dnbil;iv«rit paivulos non baptizatos, qui soluin babent originale peccatnni, ncc nilis propriis a^giavantiir, in danxintione omnium .evissiina lïituros? Qii,ie qualis et (|uanta enl (juanivis delinire i;<)ti possim, non tameii andeodicere qiuxl eis ut milli essent, (luam ut ibi essent, potins expediret. Contra Julianum, lib. v, c. xi. — (2) Mitissinia sane omnium pcena irit corum, qui, prseter peccatum quod originale traxeruut, nullum insuper addiderunt. Enchyridion, c. xciu.
lï. 7
que privés pour toujours du bonheur des saints , les enfants morts sans baptême ne ressentent ni douleur ni tristesse par suite de cette privation. En effet, ou ils connaissent la félicité surnaturelle qu'ils ont perdue par le péché originel , ou ils ne la connaissent nullement. Dans la première hypothèse, il n'y a pas de raison pour eux de s'affliger; soit parce qu'en connaissant cette félicité qui n'était pas due à l'homme , ils savent en même temps qu'ils en ont été privés justement ; soit parce qu'ils ont le sentiment qu'il n'a pas dépendu d'eux d'acquérir ce qu'ils n'ont pas. Dans la seconde hypothèse, qui nous parait plus vraisemblable que la première, vu qu'ils n'ont pu connaître la vision intuitive que par la foi, et qu'ils n'ont eu ni la foi actuelle, faute de l'usage de raison, ni la foi habituelle, faute du sacrement de baptême, ils ne peuvent évidemment s'affliger d'être privés du royaume céleste, puisqu'ils l'ignorent entièrement. Ils possèdent sans douleur ce qu'ils ont par nature, en dehors de l'ordre surnaturel, dont ils sont déchus. Non-seulement ils ne souffrent point du tout de la privation de la vision intuitive , mais ils se réjouissent même des biens naturels qu'ils tiennent de la bonté di\ine, tels que la connaissance et l'amour qu'ils ont naturellement de Dieu. Telle est la doctrine de saint Thomas (l). C'est aussi le sentiment de Pierre Lombard , évêque de Paris (2) , de saint Bonaventure (3), de Jean Duns, plus connu sous le nom de Scot (4).
140. Longtemps avant le maître des sentences, saint Grégoire de Nazianze s'était exprimé dans le même sens : « Les enfants « décédés avant le baptême ne seront point condamnés aux sup- « plices par le juste juge 5 ils ne doivent pas être rangés parmi les
(I) Se prjvari tali bono (siipernaturali) animas pueiornin non cognoscunt, et propter hoc non dolent, sed hoc qiiod per natiirani habent absqiie dolore possiâCnt. ... Pueri in original! decedentes sunt quidf ni separati a Deo perpétue quantum ad aniissionem gloriae qiiam ignorant, non tamen quantum ad participationem naturalem bonoruni quae cognoscunt. Qo«stiones , quœst. v , de pœna peccati origtnalis, art. m. Pueri nnnquam fnerunt proportionali ad hoc quod vitam aelernani liabereut; quia nec eis debebatur ex principiis naturae, eum omnem facnltatom natura; excédât, nec actus proprios liabere potiierunt quibus tanlum boninn consequert^ntur : et ideo nihil umnino dolnhunt de carentia visionis divlna», immo magis gaudebunt de hoc qiioil parliiipabuut mul-
tnm divina bouitate, et perfectiouibus naturaiibus sibi (Dco) coujiingiintur
per participationem natnralium bonorum : et ita etiam de ipso gandere poterunl naturali cognitione et dilectione. In lib. 11 , Sent. dist. xxxni , quœst. 11, an. II. — (2) Lib. ii, Sent. dist. xxxiii. — (3) Tu lih. 11, Sent. dist. xxxiu. — (4) Sur le même livre.
« méchants, pour n'avoir pas reçu le sceau du chrétien. Celui qui « est indigne d'une récompense ne mérite pas pour cela d'cZ:e « puni ( I ). » Suivant saint Grégoire de Nysse, « la mort prématurée « des enfants nous donne à entendre qu'ils ne sont, après cette « vie, ni d.ms la douleur ni dans la tristesse (2). »
141. On voit , par le peu que nous avons dit des effets du péché originel, que le sentiment qui exempte les enfants morts sans baptême, non- seulement de la peine des sens, mais encore de toute peine intérieure, en nous les représentant comme jouissant d'un certain bonheur naturel, n'est point un système forgé après coup, comme moyen de répoudre aux attaques des hérétiques et des rationalistes contre le dogme catholique , et de justiûer la providence ou la conduite de Dieu à l'égard du genre humain.
(l) Nec crrlesti gloria, nec siippliciis a justo j.uUce afiîcientiir ; utpote qui, licet sigiiati non fiieiinl, injprobitate tameu careant. . . . Neqiie qui honore ii;digniis est. siatinj etiani pueuain prouieretur. Orut. XL. — (2) Ininiatura mors inlantinm, neque in doloribiis ac niœstilia esse euii) qui sic vivere desiit, inlelJîgenduni esse syggerit. Orut. de infantibus, etc.