CHAPITRE PREMIER
De l'existence de la Providence^
143. Ce que nous avons dit, dans le premier volume, de l'existence et de la nécessité de la religion , des miracles et des prophé-
(1) Sagesse, c vm, v. 1.
lies de l'Ancien et du Nouveau Testament, de la révélation prinaitive, mosaïque et chrétienne, comme ce qui a été dit, dans ce second volume , des attributs de Dieu , de la création du monde en général , de la création des anges et de leur ministère , de celle de l'homme et de ses facultés, de l'immortalité de l'âme etde l'existence d'une autre vie où chacun reçoit selon ses œuvres ; tout, dans l'histoire de la religion, prouve le dogme de la divine providence. On ne peut, en effet, nier la Providence sans nier toute religion; comme on ne peut admettre une religion quelconque sans admettre en même temps la Providence. Aussi, parce que tous les peuples ont eu des croyances religieuses , ils ont tous reconnu que la Divinité gouverne le monde ; partout, et dans tous les temps , les hommes se sont adressés à Dieu comme à leur souverain maitre, comme au souverain modérateur de toutes choses (1), L'action de Dieu sur les créatures n'a jamais été méconnue que par ceux qui ont dit dans leur cœur, ou dans le délire de l'orgueil : // n'y a point de Dieu.
ARTICLE I
La divine providence s'étend à toutes les créatures.
144. Pour avoir une idée juste de la Providence, nous devons recourir aux enseignements que Dieu a bien voulu donner luimême au genre humain. Ce n'est que par une révélation surnaturelle que nous pouvons connaître jusqu'où s'étend son intervention dans le gouvernement du monde et des choses humaines. C'est la foi qui nous apprend que le Tout-Puissant pourvoit à tout; que les destinées de l'homme, le sort des empires et des peuples, sont entre les mains de Dieu. Les livres saints contiennent l'histoire de nos premiers parents, des patriarches, des Hébreux sous la conduite de Moyse, du peuple juif sous les prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres, et des premiers chrétiens; et cette histoire sainte n'est autre chose que l'histoire Aç.\di providence, de la puissance, de la sagesse, de la bonté et de la justice divine. Dieu s'y montre partout comme l'auteur et le conservateur de toutes choses, comme le roi des rois, le seigneur des seigneurs, le législateur suprême, vengeur du crime et rémunérateur de la vertu ; comme l'arbitre souveram du sort des nations , les abaissant ou les élevant à son gré ; disposant comme il lui plaît, dans sa miséricorde ou sa colère, de la paix et de la guerre, de la vie et de la mort, sans que personne
(1) Voyez le tome I, n° 445, etc.
f02 DE DTEU.
paisse jamais s'opposer à l'exécution de ses desseins. Le Seigneur a fait tout ce qu'il a voulu, au ciel, sur la terre, et dans la profondeur des abîmes : Omnia quœcumque volvit Dominus fecit in cœlo et in terra^ in mari et in omnibus abyssis (1).
145. Voyons d'ailleurs plus particulièrement ce que dit l'Ecriture : « Seigneur, vous avez affermi la terre, et la terre demeure « ferme ; c'est d'après votre commandement que le jour subsiste, « car toutes les créatures sont à vos ordres (2). Dieu envoie la lu- « mière, et elle part; il l'appelle, et elle obéit avec tremblement. « Les étoiles ont répandu leur lumière chacune dans le poste qui « lui a été assigné, et elles ont été dans la joie; il les a appelées, « et elles ont dit : Nous voici ; elles ont pris plaisir à luire pour ce- «■ lui qui les a faites (3), - Et pour ce qui nous regarde, « Dieu a « également soin de tous les hommes (4). Il donne à ious la vie, la « respiration, et toutes choses. C'est lui qui a fait naître d'un seul « homme le genre humain pour habiter toute la terre , ayant dé- « terminé les temps précis et les bornes de leur demeure dans le « monde.... Il n'est pas loin de chacun de nous ; car nous ai vous, « nous agissons, et nous sommes en lui (5). Seigneur, les jours de « l'homme sont courts: le nombre de ses mois est entre vos mains; « vous en avez fixé le terme, et il ne peut être dépassé (6). Jus- « qu'aux cheveux de votre tête, disait Jésus-Christ à ses disciples, « ils sont tous comptés (7). Vous devez donc vous décharger de « toute votre sollicitude sur Dieu, parce qu'il a soin de vous (8). »
146. La Providence s'étend non-seulement à l'ordre matériel, mais encore à l'ordre moral ; nous dépendons de Dieu en tout. « Nous sommes dans sa main, nous et nos discours, avec toute la
(\) Psaume cxxxrv. — (2) In generationem et generationem Teritas tua : ftindasti terram , et permanet. Ordinatione tua persévérât dies : quoniam omnia serviunt tibi. Ps. cxvui, v. 90 et 91. — (3) Qui emittit lumen, et vadit : et vocavitillud, et obedit ilii in timoré. Sfellœ autem dederunt lumen in custodiis suis, et laetatae sunt ; vocatae simt, et dixerunt , Adsumus : et Inxerunt ei cum jucunditate, qui fecit illas. Baruch , c. m, v. 33. — (4) ^Equaliter cura est illi de omnibus. Sagesse, c. w, v. a. — (5) Cum ipse det omnibus vitara, et inspiratiouem, et omnia. Fecitque ex uno omne genus liominum inliabitare super universara faciem terrae, definiens .statuta tempora, et termines habitationis eorum. .. Quainvis non longe sil ab unoquoque nostrum. In ipso enini vivimus, etmovemur, et siinius. Acfes des apôtres, c. xvii, v. 25, etc — (6) Brèves dies bominis suiit, nninerus mensium ejus apud te est ; constituisti termines ejus, qui praeteriri non poterunt. Job, c. xnr, v. 5. — (7) Ve.stri autem capilli capitis omnes numerati sunt. .S. Matth-, c. x, v. 30. — (8) Onmem sollicitiulinem vestram projicientes in eum, quoniam ipsi cura est de vobis. /" épitre de saint Pierre, c. v,v. '
VT. DXV.V. lOS
« sagesse, la science d'agir et le règlement de la vie (l). L'homme « prépare son cœur, et Dieu gouverne sa langue (2); l'homme « dispose ses voies, mais le Seigneur dirige ses pas (3). Comme la « distribution des eaux (est entre les mains de celui qui les con- « duit), ainsi le cœur du roi est entre les mains de Dieu, et il l'in- « cline où il lui plaît (4). » Nous lisons aussi, dans le livre de la Sagesse : « Vous avez réglé toutes choses avec mesure , avec « nombre et avec poids; car la souveraine puissance esta vous « seul, et pour toujours. Qui pourra résister à la force de votre « bras? L'univers est devant vous comme ce petit grain qui peut « à peine faire pencher la balance, et comme une goutte de la rosée « du matin qui tombe sur la terre. Mais vous avez compassion de >> tous les hommes, parce que vous pouvez tout; et vous dissimu- « lez leurs péchés, afin qu'ils fassent pénitence. Car vous aimez ce « qui est, et vous ne haïssez rien de ce que vous avez fait ; puisque, « si vous l'aviez haï, vous ne l'auriez pas créé. Qu'y a-t-il, en ef- « fet, qui pût subsister, si vous ne le vouliez pas , ou qui pût se « conserver sans votre ordre? Mais vous êtes indulgent envers « tous, parce que tout est à vous, ô Seigneur, qui aimez les « âmes (5j ! Qui est-ce qui' vous dira, Pourquoi avez- vous fait cela? « ou qui s'élèvera contre votre jugement? Qui paraîtra devant « vous pour prendre la défense des hommes injustes? ou qui vous K accusera, quand vous aurez fait périr les nations que vous avez « formées ? Car après vous , qui avez soin de tous les hommes , il « n'y a point d'autre Dieu devant lequel vous ayez à faire voir « qu'il n'y a rien d'injuste dans les jugements que vous prononcez. « Il n'y a ni roi ni prince qui puisse s'élever contre vous en faveur « de ceux que vous aurez fait périr (6). »
(1) In manu eiiim illins, et nos, et sermones nostri, et omnis sapientia , et operum sciVntia et disciplina. Sagesse, c. vu, v. 16. — (2) Hominisestanimam pifeiiiiraie , et Domini Riihernare linjjiiam. Proverh., c. \vi, v. 1. — (3) Cor hominis disponit Tiani snani : seil Domini est diriseie grcssns fjus. Ibidem, v. 9. — (4) Sicut divisioDt's a(|nanini, ita cor régis in manu Domini : qnocunque tolucrit, inclinaliit illnd. Ihkhm, c. xxi, v. 1. — (5)0mnia in mensnra, et numéro, et pondère disposiiisti. MnKnm enim vjdere libi soli supererat semper : et virtnti bracliii tui qnis rpsistel? Qnoniam tanipiani momeiitnin Staterae, sic est ante te orl)is terrai un», et tanqnam gutta roris anteliicani qnœ descendit in terram. Sed misereris omninm, quia oniiiia potes, et dissimulas peccafa omnium propler pifiiitenliain. Diligis enim omnia qnae snnt, et niiiil odisti eoriim qniefecir.fi; nec enint odiens aliqnid constitinsti, ant lecisti. Qnomodo antem possel alicpnd permanere, nisi tn voliiisses? Ant qnod a le vocatnm non esset, conservaretnr? Parcis antem omnibus : quoniam tua snnt, Domine, qui amas animas. Sagesse, c. xi, t. V.l, etc (6) Quis enim dicet tibi : Quid tecisti? Aut
147. Tout, dans le monde moral comme dans le monde physique, dans l'ordre surnaturel comme pour les choses d'ici-bas , est soumis à l'actioii de la Providence ; eu vain les rois, les princes, les législateurs, voudraient s'y sousti"ake; quoi qu'ils fassent, ils seront toujours plus gouvernés qu'ils ne gouvernent ' " I! n'y a « point de sagesse , il n'y a point de prudence , il n'y a point de « conseil contre le Seigneur (l). Il dissipe les conseils des nations, « il rend vaines les pensées des peuples et réprouve celles des « princes. Mais le conseil du Seigneur demeure ferme à jamais ; « les pensées de son cœur s'exécutent de génération en génération. « Heureuse la nation qui a le Seigneur pour Dieu I heureux le « peuple qu'il a choisi pour son héritage I Le Seigneur regarde du « haut du ciel, il contemple tous les enfants des hommes. Du trôna « où il est assis, il jette les yeux sur tous les habitants de la terre. « Il a formé le cœur de chacun d'eux ; il connaît parfaitement toutes " leurs œuvres. Les rois ne se sauvent point par le grand nombre « de leurs troupes; les plus forts ne se retirent pas du péril par la « grandeur de leur force. En vain attend-on son salut de la bonté «d'un cheval; quelque Aigoureux qu'il soit, il ne sauve point « celui qu'il porte. Mais les yeux du Seigneur sont sur ceux qui « le craignent et sur ceux qui espèrent en sa miséricorde , pour « sauver les âmes de la mort, et pour les nourrir durant la famine. « Notre âme attend le Seigneur; il est notre secours, il est notre « bouclier : car notre cœur se réjouira en lui, parce que nous avons « espéré en son saint nom. Seigneur, répandez sur nous les effets « de votre miséricorde, selon l'espérance que nous avons mise en «vous (2).»
qais stabit contra judiciiim tuum? Aut qiiis m conspectu tuo veniet vindex iniquoriim homimim ? Aut qiiis tibi imputabit , si perierint nationes qnas tu fecisti? Non enim est alius Deiis quam tu, cui cura est de omnibus, ut ostendag quoniam non injuste jndicas judicium ? ISeque rex ni^que tyranniis in cons[iect> tuo inquirent de bisquos perdidisti. Ibidem, c. xn, «.12. — (1) Non estsapientia, non est prudentia, non est consilium contra Dominum. Proverb , c. xxi, V. 30. — (2) Donainus dissipât consiiia gentium ; reprobat autein cogitatione.» populonim, et reprobat consiiia principum. Consilium autom Domini iu œternum nianet : cogitationes cordis ejus in generatione et generationem. Beata gfns cujus est Dominus Deus ejus ; popuhis qiiem elcgit in bieixditatem sibi. De Ctjeîo respexit Dominus : vidit omnes filios iioniinnm. De piappaiato babilaculo sno respexit super ouines qui babiiant terram. Qui finxit sigiilatim corda eorum : qui inlelligit omuia opéra eorum. Non salvatur rex per muitam virtuteic : et gigas non salvabiturin muUitiidine fortitudinis suse. Fallax equus ad saluteni : in abundantia anteui virtutis su* non salvabilur. Ecce ocuii Domini super nieta«»tes ea» : et un cis qui «ueras* <>ii>e'' Ta>'<;ericordia ejus. Ut eruat a iiorts
148. 11 serait trop long de rapporter tous les passages de l'Ecriture, où sont exprimées les merveilles de la Providence. On y voit que Dieu, comme premier principe et tin dernière de toutes choses, a tout fait pour lui-même et par amour pour les hommes ; qu'il ordonne ou permet tout pour l'accomplissement de ses desseins, toujours grands, toujours dignes de sa sagesse éternelle. L'adversité comme la prospérité, le mal comme le bien, tous les événements, de quelque genre qu'ils soient, servent à l'exécution de ses volontés. Il permet la chute de nos premiers parents, et, par suite de cette chute, il fait éclater tout à la fois sa justice et sa miséricorde, en leur annonçant, pour eux et pour leurs descendants, un Rédempteur qui doit faire abonder la grâce où abonde le péché. Il laisse les enfants d'Adam suivre leurs voies corrompues, et purifie la terre par un déluge universel, dont le souvenir, en se perpétuant de génération en génération, devait rappeler aux hommes que le Créateur est le maître des éléments, et qu'il s'en sert d'une manière plus ou moins terrible pour punir les peuples. Joseph, un des fils de Jacob, est vendu par ses frères ; il devient, d'après l'ordre de Dieu, le salut de son père et de sa famille. Dieu envoie son Fils sur la terre pour racheter les hommes ; les Juifs le mettent à mort, et le monde est sauvé. Ce n'est pas que Dieu soit ni qu'il puisse être l'auteur du mal moral, il le défend même expressément; mais, en le défendant, il laisse l'homme à son libre arbitre; il lui laisse l'aire, par conséquent, ce qu'il veut; parce que, quoi que l'homme veuille ou qu'il fasse, il ne peut arrêter la Providence dans sa marche, ni empêcher ce que Dieu veut lui-même, soit pour punir les méchants, soit pour éprouver ou récompenser les justes, soit pour l'accomplissement des desseins qu'il a surles peuples et sur chacun de nous en particulier.
ARTICLE II
Des objectons contre la Providence.
149. On a fait des objections contre le dogme de la Providence. Comment, dit l'incrédule ou le fataliste, concilier l'inégalité des dons naturels parmi les hommes, les maux en tout genre qui nous
animas eorum : et alat eos in faîne. Anima nostra snslinet Doniiimm : ijiioniani adjiitor et protnctor noster est. Quia in eo ia^tabilnr cor nostnini, et in noniine sancto ejus speravinius. Fiat niisericonJia tua. Domine, snper nos; quemadmodum speravimus in te. Ps. xxxii, v. 10, etc.
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rendent malheureux sur la terre , l'humiliation des justes et le triomphe des méchants, les crimes et les vices qui souillent la face des natic?.s; comment conciMer toutes ces choses avec le gouvernement d'un Dieu hon, juste et saint? Si le Créateur s'occupait de nous, ne nous rciKh-ait-il pas tous également heureux? N'empêcherait il pas au moins le mal moral, qu'on nous représente comme étant contraire a la sainteté ?
150. Pour répondre a ces objections, il suffit de faire quelques observations. Premièrement : quand même nous ne comprendrions pas comment tout ce qui se passe en ce monde se concilie avec la Providence, ce ne serait pas une raison de la révoquer en doute. Si, dans le spectacle de la nature, on rencontre des phénomènes qui déconcertent l'esprit humain, faudrait-il être étonné que, dans C8 qui a rapport h l'homme, il se trouvât des choses qui fussent audessus de notre intelligence? Non ; il n'est point donné à l'homme de comprendre en tout l'œuvre de Dieu. Alors que doit-on faire? On doit admirer la Providence dans tous les traits de puissance et de satiesse par lesquels elle se montre aux moins clairvoyants, et la croire également admirable dans les choses où elle garde une obscurité mystérieuse. La révélation, la voix du genre humain tout entier, la raison, le ciel et la terre, tout nous dit qu'il y a une Pro\ idence qui s'étend à tout, qui pourvoit à tout, qui règle tout, le monde moral comme le monde physique ; donc nous devons la reconnaître et l'adorer en tout, même en ce que nous ne comprenons point. « Si « l'homme, dit Job, veut disputer contre Dieu, de mille articles il « n'y en aura pas un seul sur lequel il puisse lui répondre (t). Qui " lui dira : Pourquoi faites- vous cela (2)? S'il s'agit de force, il est - tout-puissant; s'il s'asit de justice, qui osera me faire compa- « raître avec lui (3)? Car je n'aurai pas à répondre à un homme « semblable à moi, à qui je puisse opposer l'autorité d'un juge. Il • n'y a personne qui puisse être arbitre entre lui et moi, ou se faire « médiateur entre les parties (4). »
151. Secondement : on ne peut opposer au dogme de la Providence l'inégalité des dons naturels dans les hommes. Cette ii>éga-
(1) Si voliiprit contendeie cum eo, non poferit ei responderp iiniim pro mille. fob, c. rx, V. 3. — (2) Qnis dicere potest : Ciir lia fans ? Ibidem, v 1 2. — (3) Si fortiliido quaeiitiir, tobusti>siniiis est; si sequitas jiidicii, nemo aiulel |)ro me testimoniiiin dicere. Ibidem, v. 19. — (4) Neqiie enim viro qui .similis mei est, respondebo : uec qui niecum in judicio ex sequo i)0>sit aiidiri. Kon est qui utrumque valeat argueie, et ponere maDum suam in ambobus. Ibidem, v. 32 et 33
DE DTEU. 107
lité, comme la diversité des ranirs et des conditions, n'est pas seulement utile, elle est nécessaire à la société. Il n'y a pas de société possible parmi nous sans subordination , sans une liiérarcbie qui établisse, dans les uns, le pouvoir de commander, et, dans les autres, l'obligation d'obéir ; et cette liiérarcbie ne peut être fondée qu'en raison de l'inégalité des dons naturels ou des qualités du corps et de l'esprit , comme elle ne peut être constituée sans qu'il en résulte diversité de rangs et de conditions parmi les bommes. Or, est-il vrai que l'bomme soit né pour la société? Il est constaté, par l'bistoire de tous les peuples et de tous les temps, que les bommes ont toujours vécu en société ; l'état social est la condition native de l'homme. Ses besoins, ses facultés, ses pencbants, ses inclinations, tout, dans l'bomme, justifie ce mot du Créateur : Il n'est pas bon que l'bomme soit seul : ISon est honum esse hominem solum{\). De là l'institution du mariage, d'où est née la famille ou la société domestique, dont le père est le chef; de là la société civile, qui n'est que le développement de la famille, et dont la direction est confiée à un ou à plusieurs chefs. Ainsi donc, loin d'être scandalisés de l'inégalité des dons et de la diversité des rangs parmi les bommes , nous y trouvons une preuve frappante de la sagesse et de la bonté de Dieu envers le genre bumain, une preuve sensible de sa providence. Voudriez-vous que l'enfant, à peine sorti du sein maternel , pût se suffire à lui-même? ou qu'il fût, après quelques Jours, égal à son père en tout, quant au corps et quant à l'àme; qu'il eût la même force, la même intelligence, la même expérience? Mais alors que deviendrait la famille? que deviendraient les jouissances et du père, et de la mère, et des enfants? Voudriez-vous que tous les hommes fussent absolument égaux en tout, et par là même absolument indépendants les uns des autres? Mais alors c'en serait tait de la société, hors de laquelle il ne saurait y avoir de vrai bonheur pour une créature intelligente et capable d'aimer. Qu'on ne dise point que l'inégalité des biens est contraire à la justice divine : Dieu est le maître de ses dons; il les répartit à chacun comme il lui plait, sans que personne ait le di-oit de se plaindre. En créant l'homme, il ne lui devait qu'une chose, ou plutôt il ne se devait à lui-même qu'une chose : c'était de lui donner le moyen d'être heureux, non d'un bonheur absolu, qui ne convient qu'à Dieu seul, mais d'un bonheur nécessciireinent relatif a notre nature; il ne lui devait que de le créer dans un état tel, qu'il fût
(1) Genèse, c. ii, v. 18.
plus avantageux pour lui d'être que de n'être pas. Or. à tout prendre, le bien avec le mal , sans oublier l'ordre de Dieu, qui a son temps pour la récompense comme pour l'épreuve, (jui n'accorde le salaire à ses serviteurs qu'après qu'ils ont porté le pcids du jour et de la chaleur, qui oserait soutenir que notre existence, daiis ce monde, n'est pas un bienfait? Quel est l'homme sensé et réfléchi qui regrette d'avoir été tiré du néant?
152. Troisièmement : pour ce qui regarde les biens et les maux temporels, quoique la distribution qui s'en fait ne soit point en raison de la vertu et du vice, on n'en peut rien conclure contre la Providence. Dieu (qu'il nous pardonne cette supposition), Dieu serait compromis s'il affligeait le juste précisément parce qu'il est juste, ou s'il faisait prospérer l'impie précisément parce qu'il est impie ; mais il n'en est point ainsi : car, encore que la vertu ou la piété soit utile à toutes choses même ici-bas (i i, les biens et les maux de ce monde sont, généralement, communs à tous, sans distinction de mérite. « Le Père céleste fait lever son soleil sur les bons « et sur les méchants, et fait pleuvoir sur les justes et sur les in - «justes {2). » C'est que l'ordre de la divine providence comprend tout à la fois ia vie présente et la vie future: la vie présente, qui est un temps de milice et de peine pour l'homme ; la vie future, ou il doit être rendu à chacun selon ses œuvres. Le serviteur n'est récompensé qu'à la fin du jour; celui qui a légitimement combattu n'est couronné qu'à la fin du combat. Ecoutez saint Augustin: « H « a plu à la divine providence de préparer aux bons, pour le siècle « à venir, des biens dont les méchants ne jouiront point ; et aux « méchants, des maux dont les bons ne seront point tourmentés. « Mais, pour les biens et les maux de cette vie, elle a voulu qu'ils « fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne désire « point avec ardeur des biens que les méchants possèdent comme « les autres, et qu'on ne regarde point comme honteux des maux » dont les bons sont rarement à couvert.
153. « Il y a pourtant, ajoute le même docteur, une très-grande ■ différence dans l'usage que les uns et les autres font de ces biens « et de ces maux ; car les bons ne s'élèvent point dans la bonne « fortune, et ne s'abattent point dans la mauvaise; au lieu que les « méchants considèrent l'adversité conjme une grande peine, et
(1) Pietas ad omnia ntilis est, promissionem liabens vitœ qute mine, est, et fntuiae. /" épifre à Thnothée, c. iv, v. 8. — (2) Qui solt-m suuiu oriri facit super hoiios etmalos; et plui- super jiistos et injustos. S. Matih., c. v, v. 4i>
« sont ainsi punis de s'être laissé corrompre par la prospérité. Sou- " vent, néanmoins, Dieu fait paraître qu'il agit lui-même dans la « dispensation des biens et des maux ; et véritablement, si tout pé- " elle était puni dès cette vie d'une punition manifeste, l'on croi- « rait qu'il ne resterait plus rien pour le dernier jugement; de « même que si Dieu ne punissait maintenant aucun péché de peines « sensibles, •"'n croirait qu'il n'y a point de providence. Il en est de « même des Diens temporels. Si Dieu, par une libéralité toute vi- « sible, ne les accordait à quelques-uns de ceux qui les lui deman- « dent, nous dirions que ces choses-là ne sont point en sa disposi- « tion ; et s'il les donnait à tous ceux qui les lui demandent, nous « croirions qu'il ne le faudrait servir que pour ces récompenses, et « le service que nous lui rendrions n'entretiendrait pas en nous la « piété, mais l'avarice et l'intérêt. Cela étant ainsi, lorsque les bons « et les méchants sont également affligés , il ne se faut pas ima- « giner qu'il n'y ait point de différence entre eux, parce qu'il n'y « a point de différence entre les peines qu'ils souffrent. La diffé- « renée de ceux qui sont châtiés demeure dans la ressemblance du « châtiment; et la vertu et le vice ne sont pas une même chose, « pour être exposés aux mêmes souffrances. Car, comme un même « feu fait briller l'or et noircir la paille ; comme un fléau écrase le « chaume et purge le froment, et de même encore que le marc ne « se mêle pas avec l'huile, quoiqu'il soit tiré de l'olive par le « même pressoir ; ainsi un même malheur, venant à fondre sur les « bons et sur les méchants, éprouve, purifie et fait éclater la vertu « des uns, et, au contraire, perd, détruit et damne les autres. C'est ' pour cela qu'en une même affliction les méchants blasphèment «■ contre Dieu, tandis que les bons le prient et le bénissent ; tant il « est important de considérer , non ce que l'on souffre, mais celui B qui souffre ! Car le n)ême mouvement qui tire de la boue une n odeur fétide, étant imprimé à un vase de parfums, en fait sortir « les exhalaisons les plus suaves (1). »
154. Quatrièmement : le péché n'est point l'ouvrage de Dieu ; il n'est donc point contraire à sa sainteté. Loin d'en être l'auteur, Dieu le défend de la manière la plus expresse , et il veut qu'une fois commis, il soit expié dans ce monde ou puni dans l'autre ; et c'est en cela même que se manifeste la Providence. Mais n'est-il pas tenu d'empc^-cher ce qu'il condan.ne, ce qui peut faire notre malheur éternel ? Non, il n'y est poini tenu ; et une preuve qu'il
(t) Liv. I, de la Cité de Dieu, c. viu.
n'y est point tenu, c'est qu'il ne l'empêche pas. A quel titre, d'ailleurs, y serait-il tenu? Serait-ce parce qu'il est infiniment bon? Alors vous l'obligerez donc à faire pour les créatures tout ce qu'elles désirerout; vous l'obligerez donc à l'infini. Mais comment prou\erait-on cju'il est obligé de nous rendre nécessairement et infiniment heureux, parce qu'il est infiniment bon; ou que sa bonté cesserait d'être infinie par cela même qu'elle ne se manifesterait point d'une manière infinie? Le Créateur u'est-il pas, de sa nature, indépendant de la créature? n'est-il pas maître de ses dons? Nous le répétons, en créant l'homme, il ne lui devait que les moyens de le rendre heureux. Or, qui pourrait l'accuser de nous avoir refusé ces moyens, lui qui , avec la faculté de le connaître, de l'aimer et de le servir librement, nous a donné surabondamment les secours par lesquels nous pouvons mériter, non un bonheur quelconque, mais un bonheur surnaturel qu'il ne nous devait point , même dans l'hypothèse de la création? Dans l'ordre établi de Dieu, personne ne peut être malheureux que par sa faute. De quoi donc nous plaindrions-nous ? Notre sort n'est-il pas entre nos mains? Ne dépend-il pas de nous d'être heureux, et de l'être éternellement? Qu'on ne dise pas que Dieu, prévoyant que l'homme abuserait de la liberté, n'a pu la lui donner comme un bienfait; car l'abus d'une chose, quoique prévu de Dieu, ne peut en changer ni en corrompre la nature. D'ailleurs, serait-il plus digne de Dieu qu'au lieu d'être fait à l'image et ressemblance du Créateur, l'homme ne fût qu'une machine ou qu'une brute? Considérez la liberté de l'homme , soit dans son principe , soit eu elle-même, soit dans ses effets, et vous serez forcé de reconnaître qu'elle est un bien. Considérée dans son principe , elle nous vient de Dieu, et Dieu ne nous l'a donnée que pour faire le bien. Si vous la considérez en elle-même, elle est encore un bien , puisque, avec la liberté , nous pouvons faire le bien , et qu'à proprement parler, elle n'est elle-même que la faculté de faire le bien. Si vous l'envisagez dans ses effets, elle est également un bien, puisqu'a» vec elle nous pouvons mériter le souverain bien , une félicité éternelle. Il est vrai qu'avec le pouvoir de faire le bien uous conservons la faculté de ne pas le faire , ou de faire le mal •, mais cette dernière faculté ne vient point de Dieu ; elle n'est qu'un appendice de notre nature , qui est nécessairement imparfaite comparativement à la nature divine ; ce n'est qu'une imperfection , ou plutôt la négation d'un degré de perfection qui ne nous était point dû, du don d'impeccabilité que Dieu n'accorde à l'homme qu'à titie
de récompense. Si donc, ayant reçu de Dieu la faculté de faire le bien, nous ne le faisons pas ; si pouvant, avec le secours d'en haut, mériter le bonheur auquel nous sommes destinés, nous ne le méritons pas ; si nous nous rendons malheureux par notre infidélité, nous ne pourrons nous eu prendre qu'à nous-mêmes. Si, après avoir abusé de la miséricorde et de la patience de Dieu cU cette vie, nous éprouvons en l'autre la rigueur de ses jugements, que pourrons-nous dire alors, sinon que le Seigneur est juste, et que nous souffrons parce que nous l'avons mérité : merito hœc patimur?