CHAPITRE II
De la volonté de Dieu de sauvei tous les hommes.
155. Quoique Dieu soit infiniment simple et souverainement indivisible ; quoique sa volonté et ses actes ne soient pas autre chose que lui-même voulant et agissant; néanmoins, parce que nous ue concevons guère ses opérations que par l'analogie qu'elles ont avec celles de l'homme, nous distinguons en lui plusieurs espèces de volontés, suivant la diversité des choses qu'il veut, et la manière dont il les veut. Ces distinctions, que nous devons à la scolastique , se trouvent conformes et a l'esprit des saints Pères et à l'esprit de l'Écriture sainte.
156. Premièrement: les théologiens distinguent en Dieu la volonté de signe et la volonté de bon plaisir. On entend par la première tout signe extérieur qui semble annoncer que Dieu veut une chose , quoiqu'il ne la veuille pas réellement. Dieu commande à Abraham d'immoler son fils Tsaac; ce n'était qu'une volonté de ngne: Dieu ne voulait pas qu'Isaac fut immolé, puisqu'il empêcha son père de consommer ce sacrifice (l). Ce qu'il voulait, c'est que le père des croyants donnât cette preuve d'obéissance et de confiance aux promesses qui lui avaient été faites. On lit dans l'histoire sacrée que l'esprit de mensonge ayant proposé au Seigneur d'aller tromper le roi par la bouche des faux prophètes, le Seigneur lui répondit : Fa, et fais comme tu dis (2). Cela n'exprime point un commandement, une volonté proprement dite, mais une simple
(1) Genèse, c. xxii. — (2) m* liv. des Rois, c. xxii, v. 22.
112 DE DIEn.
permission, une volonté de signe. Il en est de même lorsque Jésus* Christ dit à Judas: Ce que tu veux faire, fais-le au plus tôt{\). Le Sauveur n'avait certainement pas la volonté de conflrmer ce traitre dans son crime. La volonté de bon plaisir, au contraire, est une vraie volonté, une volonté par laquelle Dieu veut réellement ce qu'il paraît vouloir, une volonté en vertu de laquelle il agit: telle est, par exemple, la volonté par laquelle il veut que nous fassions le bien, puisqu'il nous le commande, et qu'il nous récompense quand nous le faisons, et qu'il nous punit quand nous ne le faisons pas.
157. Secondement : la volonté de bon plaisir se divise en volonté antécédente et en volonté conséquente. La volonté antécédente est ainsi appelée parce qu'elle considère un objet en lui-même, abstraction faite des circonstances particulières et personnelles : telle est la volonté de Dieu de sauver tous les hommes. Il veut le salut de tous, puisqu'il donne à tous les moyens nécessaires et vraiment suffisants d'observer ses commandements; mais il le veut, abstraction faite du bon et du mauvais usage que chacun fera de ces moyens. La volonté conséquente est celle par laquelle Dieu veut une chose , eu égard à certaines circonstances qui dépendent de la volonté de l'homme. Ainsi, quoique Dieu veuille que tous les hommes soient sauvés, cependant, lorsqu'il voit que tels et tels ne répondront pas à sa grâce, il veut, d'une volonté conséquente , les condamner et les punir éternellement.
158. Troisièmement : la volonté de Dieu est absolue ou conditionnelle. Elle est absolue quand elle ne dépend d'aucune condition; ce qui a lieu par rapport à nous, pour toutes les choses que Dieu fait seul , sans le concours de la volonté de l'homme : telle a été la volonté de créer le monde , de faire l'homme a son image, en lui donnant la faculté de connaître, d'aimer et d'agir librement, La volonté de Dieu est conditionnelle lorsqu'elle dépend, quant à la fin qu'il se propose, de la libre coopération de l'homme. Ainsi, Dieu veut le salut de tous les hommes ; il le veut d'une volonté conditionnelle, c'est-a-dire, sous la condition que les hommes le voudront eux-mêmes, en coopérant librement à la grâce qui leur sera donnée, et qu'ils observeront ses commandements.
159. Quatrièmement : enfin, on distingue en Dieu une volonté efficace, qui a toujours son effet, et la volonté inefficace, qui est privée de son effet par la résistance de l'homme. On appelle inef-
U) Saint Jean, c. xiii, v. 27.
DB DIRII. IIS
flcace la voionté de Dieu relati\ ement au salut de ceux qui se perdent; non que cette volonté soit stérile à leur égard, car Dieu leur accorde les grâces nécessaires au salut; mais parce qu'ils résistent à cette volonté, qui n'est que conditionnelle.
160. Or Dieu veut, non d'une volonté de signe, mais d'une volonté de bon plaisir ^ d'une volonté réelle et sincère, le salut de tous les hommes. Quoiqu'il ne donne pas à tous les mêmes moyens, il leur donne à tous, même à ceux qui reçoivent le moins, îles grâces vraiment suffisantes pour accomplir sa loi et mériter le salut éternel. Soutenir que le Sauveur du monde n'est pas mort nour tous les hommes, c'est une erreur; soutenir qu'il n'est mort qiie pour les prédestinés, c'est une hérésie. Jansénius, évêque d'Ypres, renouvelant les erreurs de Calvin et de quelques anciens hérétiques touchant la prédestination . avait avancé que c'est être semi-pélagien de dire que Jésus- Christ est mort ou qu'il a versé son sang pour tous les hommes. Mais le pape Innocent X, par une constitution dogmatique de l'an 1653, qui a été reçue dans toute l'Église, a condamné solennellement cette proposition comme fausse^ téméraire et scandaleuse; et, entendue dans le sens que Notre-Seigneur soit mort pour le salut seulement des prédestinés^ il l'a condamnée comme impie, blasphématoire, injurieuse, contraire à la bonté de Dieu, q\ hérétique (t). Ce décret est fondé sur l'Ecriture et la tradition, sur l'enseignement des Pères et des conciles, sur la croyance générale et constante de l'Eglise universelle, comme on le verra dans les deux articles suivants.
ARTICLE I
Il est lie foi que Dieu veut le salut d'autres que des prédestinés, et que Jésuj Christ n'est pas mort seulement pour les élus.
161. Dieu veut le salut d'autres que des prédestinés, même à partir du péché originel : tous les textes de l'Écriture touchant la volonté de Dieu pour le salut des hommes se rapportent à l'état de nature torahée. Et ce que Dieu veut relativement à notre salut, il le veut réellement ; de sorte que quiconque ne fait pas son salut
(1) Quintam (Jaiisenii propositionera) : semipelagianum est dicere Ciiristum pio omnibus omnino liominibus mortunm esse, autsanguinem fudisse; (aisam, tenierariam, scandalosam : et intellectam eo sensu, ut Christus pro sainte duntaxat pra^destinatorum mortuus sit, impiam, blaspliemam, contumeliosnni, di- "inae pietati derogantem, et liaereticam declararaus, et uti talem damnamus. ii. 8
114 DE DlEn.
résiste à la grâce et à la volonté de Dieu. On lit, dans l'évangile selon saint Jean : « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné « son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne périsse " point , mais qu'il ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé « son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais afin que « le monde soit sauvé par lui (l). » On voit ici que Dieu a aimé le monde, et qu il l'a cellement aimé qu'il lui a envoyé son Fils , non pour condamner fe monde, mais afin que le monde soit sauvé, ou que tous ceux qui croiront en lui aient la vie éternelle. Or dirat-on que le monde ne comprend que les prédestinés? que tous ceux qui croient en Jésus-Christ sont prédestinés? Non, évidemment : donc il est vrai que Dieu ne veut pas le salut seulement des prédestinés.
162. Notre-Seigneur dit aux Juifs : « Je suis descendu du ciel , « non pour faire ma volonté , mais pour faire lu volonté de celui « ([ui m'a envoyé. Or, la volonté du Père qui m'a envoyé est que « je ne perde aucun de tous ceux qu'il m'a donnés, mais que je « les ressuscite au dernier jour. La volonté de mon Père, qui m'a .< envoyé, est que tout homme qui voit le Fils et croit en lui ait la « vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour (2). » La volonté du Père céleste est donc de sauver cous ceux qu'il a confiés à son Fils. Or, tous ceux que le Père a confiés à Jésus-Christ, tous ceux qui ont cru en Jésus-Christ n'ont point été sauvés. Jésus dit lui-même à son Père, en parlant de ses disciples : « Ceux que vous « m'avez donnés, je les ai gardés ; et aucun d'entre eux ne s'est « perdu, si ce n'est le fils de perdition (3). » Ce fils de perdition , Judas, s'est perdu; il n'était donc point prédestiné. Cependant il était un des douze , un de ceux que Dieu avait donnés à Jésus- Christ , et qui ont été gardés par Jésus-Christ : quos dedisti mihi, custodivi : et nemo ex eis periit , nisijilius perditionis. Ce qui a fait dire à saint Augustin : « Le traître Judas a renoncé au prix « d'argent dont il avait vendu son maître, et il n'a pas reconnu
(1) Sic eoim Deusdilexit munlum, ut Filium suura unigenitura daret: ut omnis qui crédit in eum, »io?iperea<, «ed habeat vitain œternam. Non enim misit Deus Filium suum in mundum, utjudicet mundum, sed ut salvetur mundus per Ipsum. Saint Jean, c. m v. 16 et 17. — (2) Descendi de cœlo, nonutfaciam voluntatem meam, sedvoluntatem ejus qui misit me. Haec est autem voluntas ejus qui misit me Patris: ut omne quod dédit mihi, non perdam ex eo^ sed ressuscitem illud in novissimo die. Hctc est autem voluntas Patris mei,qu.i misit me, ut omnis qui videt Filium et crédit in oum, habeat vitam aeternam, et ego ressuscitabo eumin novissimo die. S'iintJean^c.vi, v. 3S,a9eM0.— (3) Ibidem, c. xvii, v. 12.
TÎK DTEtr. 115
« le prix dont il avait été lui-même racheté par son maître (1). f Los partisans de .laiisénius l'ont compris : aussi, voulant donner le change aux fidèles , ils ont altéré le texte sacré dans les traductions françaises ((u'ils en ont données, en substituant la particule sed à la particule nui , pour faire entendre que le fils de perdition n'était point du nombre de ceux que Dieu avait confiés à son Fili pour être sauvés. Au lieu de traduire , « J'ai conservé ceux que « vous m'avez donnés ; et nul d'entre eux ne s'est perdu , si ce «■ n'est le fils de perdition ; » ils traduisent, avec la plus insigne mauvaise foi : » .l'ai conservé ceux que vous m'avez donnés, et nul « d'entre eux ne s'est perdu; mais celui-là seulement qui était « enfant de perdition (2). »
163. Ailleurs : » Je ne prie pas seulement pour eux, dit Jésus- « Christ , mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur pa- " rôle (3). » La prière du Fils de Dieu n'a point été vaine : pendant 'e temps qu'il a été sur la terre , il a été exaucé, dit saint Paul , à cause de son respect pour son Père; exauditus est pro sua rêverentia (4). 11 a donc obtenu les grâces du salut pour tous ceux qui croient en lui : cependant tous ceux qui croient ne sont pas sauvés, de l'aveu des jansénistes , qui restreignent tant qu'ils peuvent le nombre des élus, même parmi ies chrétiens. On peut citer encore , entre mille , ce passage de l'apôtre : « Nous mettons « notre espérance dans le Dieu vivant , qui est le sauveur de tous « les hommes, principalement des fidèles (5). » Dieu ne peut être le sauveur de tous les hommes qu'autant qu'il leur accorde les moyens nécessaires au salut ; moyens suffisants pour tous, et pour toutes les circonstances oîi ils sont obligés de faire le bien et d'éviter le mal, ou d'accomplir quelque commandement. Or, il en est plusieurs, même parmi les fidèles , qui ne font point leur salut ; il en est plus ou moins qui se perdent pour l'éternité : donc, encore une fois, Dieu ne veut pas seulement le salut des prédestinés.
164. C'est ainsi que l'ont compris les Pères et les conciles.
(I) Piojecit pretiiim argent! quo ab illo Dominus venditus erat; necagnovit
letium quo ipse a Domino redemptus eral. Inpsalm. lxviii. — (2) Celte tra-
uction janséniste se trouve dans le Nouveau Testament imprimé à Mons
n 1667 ; dans celui de le Maître de Sacy , et dans la Bible traduite sar les
textes originaux, par Legros, chanoine de Reims. — (3) Non pro eis autem
rogo tantum, sed et pro eis qui credituri sunt per verbura eorum in me. Saint
Jean, c. xvii, v. 20. — (4) Épître aux Hébreux, c. v, Y. 7. — (5) Speramus ia
Deum vivum, qui est salvator omnium bominum , maxime fidelium, /■* épttrê
à Timothée, c. fv, v. 9.
116 r>E DIEU.
comme nous le verrons dans l'article suivant : c'est ainsi que l'a toujours entendu l' Église. Elle répète et fait répéter à tous les fidèles cette profession de foi, qui a été consacrée par les Pères du concile de Nicée de l'an 325 , et de celui de Constantinople de 381 : « Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, Fils unique « de Dieu..., qui est descendu du ciel pour nous et pour notre sait- lut ; qui s'est incarné par l'opération du Saint-Esprit dans le sein « de la Vierge Marie : s'est fait homme, et a été crucifié j)our nous. » jSous devons donc croire que Jésus-Christ est venu sur la terre pour notre salut, et qu'il est mort pour nous tous. Cependant qui oserait soutenir que tous les fidèles sont prédestinés à la gloire ? Ce ne seront pas les jansénistes. Donc ils doivent confesser, avec tous les catholiques, que Dieu ne veut pas sauver seulement les prédestinés.
165. Ne dites pas que si Dieu voulait le salut de tous les fidèles, tous les fidèles seraient sauvés ; que Dieu a fait tout ce qu'il a voulu (1); que toutes ses volontés s'accomplissent (2); qu'o» ne peut résister à sa volonté (3). Car s'il est vrai, ce dont personne ne doute, qu'on ne peut résister à la volonté de Dieu quand il veut une chose d'une manière absolue, sans la faire dépendre de notre coopération, il est également vrai qu'on peut résister à sa volonté pour les choses qu'il ne veut que conditionnelîeraeut, ou qu'il fait dépendre de la volonté de l'homme. Dieu voulait, bien certainement, que tous les anges lui demeurassent fidèles ; cependant un grand nombre d'entre eux se sont révoltés. Il voulait qu'Adam persévérât dans la justice et la sainteté ; cependant notre premier père a résisté à sa volonté. Le Seigneur voulait sauver Jérusalem , et Jérusalem ne l'a pas voulu : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues « les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés , que de fois lij'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble < ses petits sous ses ailes 1 et tu ne l'as pas voulu (4). Maintenant donc, ô habitants de Jérusalem, et vous, hommes de Juda, " soyez juges entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû faire de plus « pour ma vigne, que je n'aie fait pour elle? N'avais-je pas le droit d'attendre qu'elle me donnât de bons raisins? et elle ne m'en a donné que de sauvages (5). Hommes durs, incirconcis
(1) Psaume cxin. — (2) Isaïe, c. xlvi.v. 3. — (3) Estlier, o. xiii, v. 9. — (4) Jérusalem, Jérusalem, quae occidis proplietas, et lapidas eos qui ad te missi sunt, quoties volui congregare filios tuosquemadmodum gallina congregat p'jflossuos sub alas! et noluisti. Saint Malthieu, c. xxiii, t'. 37. — (5) Kiinc. ergo, habitatores Jérusalem, et viri Juda, judicate inter me et \incam meam. Quid e»» quod
DE DIEU. lI7
" de cœur et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit (l).» t66. Mais la volonté de Dieu ne s'accomplit-eire pas en tout, même en ce qui regarde notre salut? On peut dire que la volonté de Dieu s'accompiit , itième lorsque ncus résistons à la grâce. Dieu veut sincèrement notre salut, mais il le veut conditionneilement; il le veut, sous la condition que nous le voudrons nousmêmes ; il veut nous sauver eu nous prévenant par sa grâce ; il veut en même temps nous récompenser, si nous correspondons à sa grâce, ce qui dépend de nous; ou nous punir, si nous n'y correspondons pas, ce qui dépend encore de nous. Or, cette volonté s'accomplit infailliblement, quoi que nous fassions; elle se trouve accomplie , soit que Dieu récompense ceux qui auront été fidèles à sa grâce , soit qu'il punisse ceux qui lui auront été infidèles , puisque cette volonté est, non que nous soyons sauvés absolument , mais que nous ne le soyons qu'autant que, avec sa grâce, nous voudrons nous-mêmes lii)rement être sauvés. Ce qui s'accorde avec ce que dit saint Augustin : Sive homo juste damnetur, sive 7nisericorditer libe retur , voiunîas Omnipotentis im.pleour{2).
ARTICLE II
Dieu veut le salut de tous les hommes.
167. Dieu veut le salut de tous les hommes : et Jésus-Christ est mort pour tous les hommes, pour tous sans exception, pro omnibus omnino hominibus (3). Tel est l'enseignement des auteurs sacrés, des Pères et des docteurs de l'Église , des conciles et des souverains pontifes.
168. Premièrement, c'est l'enseignement des livres saints. « Le « Fils de l'homme, dit Jésus-Christ, n'est pas venu perdre les âmes, « mais les sauver (4). Il est venu chercher et sauver ce qui avait <r. péri (5). » Or, de l'aveu des jansénistes, tous les hommes, tous absolument , avaient péri par le péché d'Adam, étant tous exclus du royaume de Dieu. Jésus-Christ est donc venu sauver tous les
debui ultra facere vineae meae, et non feci ei? An quod expectavi ut (aceret uvas, et fecit labruscas ? Isaïe, c v, v. i et 5. — (1) Dura cervice, et incircunicisis cordibus et auribus, vos sm^per spiritui sancto resistilis. Actes des apôtres, c. VH, V. 51. — (2) Sermon ccxiv. — (3) Voyez, ci-dessu.s, le n° 161. — (4) Filins liomiiiis non vciiit animas perdere, sed salvare. Saint Luc, c. ix V. 56. — (5) Venit enim Filius hominis quaerere e salvuni l'af£re quod perlerat. Ibidem, c. xix, v. lO.
118 DK DIEU.
hommes. Aussi est-il dit, dans l'évangile selon saint Jean, qu'il est « l'agneau de Dieu qui efface le péché du monde (1) ; qu'il est vé- « ritablement le sauveur du monde (2), la vraie lumière qui éclaire
• tout homme venant au monde (3 ; qu'il a été envoyé par son « Père dans le monde, non pour condamner le monàe, mais pour « sauver le monde (4). »
169. Saint Paul écrivait à son disciple Timothee « Je \o\is n conjure, avant toutes choses, que l'on fasse des supplications, des <^ prières , des demandes , des actions de grâces , pour tous les •' hommes, pour les rois, et pour ceux qui sont élevés en dignité... ■' Car cela est bon et agréable à Dieu notre sauveur, qui veut que « tous les hommes soient sauvés , et parviennent à la connais- " sance de la vérité. Car il n'y a qu'un Dieu, et un médiateur entre " Dieu et les hommes, savoir, Jésus-Christ homme, qui s'est livré " lui-même pour la rédemption de tous, comme il l'a témoigné " dans le temps (5). Nous mettons notre espérance dans le Dieu vi- « vaut, qui est le sauveur de tous les hommes, principalement des " fidèles ^6}. « Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire : l'apôtre s'explique lui-même. Ainsi donc Dieu veut sincèrement le salut de tous, puisqu'il veut qu'on prie pour tous, qu'il nous a donné pour médiateur Jésus-Christ qui s'est livré pour la rédemption de tous, et qui est le sauveur, non-seulement des fidèles, mais de tous les hommes.
170. Le même apôtre disait aux Corinthiens : « La charité de « Jésus-Christ nous presse, considâ-ant que si un seul est mort
• pour tous , donc tous sont morts : or, Jésus-Christ est mort pour « tous , afin que ceux qui 's ivent ne vivent plus pour eux-mêmes , « mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux (7). De même
(1) Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccatum raundi. Saint Jean, c. i, v. 29. — (2) Hic est vere salvator niundi. Ibidem, c. iv, v. 44. — (3) Erat lux vera qnœ illuminât omneni hominem venientem in liunc mnndum. Ibidem, c. I, V. 9. — ;4) Non enim misit Deus Filiiiiu s;ium in raundum, ut judjcct mundum, sed ul salvetur niundus per Ipsum. Ibidem, c. m, v. 17. — (5) Obsecro igitur primum omnium fieii obseciationes, orationes, postulaliowes, gratiaruni actiones pto omnibus liominibus, pio legibus ef omnibus qui in sublimitate sunt. ... Hoc enim bonum est ei acceptum coiam salvatore nostio Deo , qui oinnes homines vult salvos lien, pî ad agnitionem vcritatis venire. Unus euim Deus, unus et mediator Dei et h. ;; 'num homo Chiistus Jésus, qui dédit rcdem|)tionem »emetip.~>um pro omnibus, tistimoDium temporibus suis. /" épitre à Timothee, e. n, v. 1, etc. — (6) Siierauius in Deum vivum, qui est ralvaloi omnium bominum, maxime lidelinm. Ibidem, c. iv, v. 10. — (7) Cha- 8ita& enim Ciiristi urget nos, aestimanteà iioc, quouiam si unus pro omnibus moituus e^t, ergo omnes mortui sunt : et pro omnibus moituus est Chrishis, ut
I>F. ni FIT. 119
" quêtons meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus- « Christ (1). » Ou voit que Notre-Seigneur est mort pour le salut de tous ceux qui ont encouru la mort par Adam, ou qui ont contracté le péché origuiel. Or, tous les hommes ont encouru la mort par Adam ; donc, Notre-Seigneur est mort pour tous les hommes. " Dieu n'a point épargné son propre Fils ; il l'a livré à la mort pour « nous tous (2). » Suivant saint Pierre, « le Seigneur n'a point re- ' tarclé l'accomplissement de sa promesse, comme quelques-uns se " l'imaginent; mais il exerce sa patience envers nous, ne voulant « point qu'aucun périsse, mais que tous reviennent à lui par la " pénitence (3). Nous avons, dit saint Jean , pour avocat, auprès du « Père, Jésus-Christ, qui est lui-même la victime de propitiation « pour nos péchés; et non-seulement pour nos péchés, mais pour « les péchés du monde entier {4). ■» Il est donc vrai que Jésus- Christ est mort pour tous les hommes , pour tous sans exception ; non pas seulement en ce sens que le prix de sa mort suffise pour le salut de tous , mais bien en ce sens que par sa mort il a mérité pour tous, et qu'il offre à tous les grâces nécessaires et vraiment suffisantes pour pouvoir faire leur salut.
171. Secondement: aux oracles sacres s." ioignent les Pères et les docteurs de l'Église. Nous pourrions citer, parmi les Grecs, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Clément de Eome, saint Ignace d'Antioche, saint Justin, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Cyrille de Jérusalem; et parmi les Latins, saint Hilaire de Poitiers , saint Ambroise , saint Pivulin , saint Prosper, saint Léon, saint Fulgence, et généralement tous ceux qui ont parlé de la grâce et de la Rédemption ; mais, outre que cela nous conduirait trop loin, il suffira de faire connaître ce qu'enseignaient saint Jérôme et saint Augustin , qu'on n'accusera pas d'avoir été pélagiens. « Dieu veut, dit saint Jérôme, que tous les «hommes soient sauvés, et qu'ils parviennent à la connaissance
et qui viviint, jam non silii vivant, se<l ei qui pro ipsis moitiins est et resnrrexit. IP épîlre aux Corinthiens, c. v, v. 14 e/ 15. — (l) Sicnt'in Adam omr^s moriuntiir, ita et in Chi isto omnes vivificabnntiir. I'" épifre nnx Corinthiens, c. XV, V. 22. — (2) Qui etiam proprio filio siio non pepercit, scd pro nobis omnibus fradiiiit illiim. Épifre aux llomnins, c. viii, v. 32. — (3) Non tardât Dominus promissionem siiam, siciit quidam existimant ; sed patienter agit proptei vos, noiens aliquos perire, sed omnes ad pœnitentiam reverti. //' épître, c. m, w. 9. — (4) Advocatnm l)abonius aptid Patreni, Jesum Cbristiim jiistum ; et ipse sst propitiatio pro peccatis nostris, non pro nosiris antem tantiim, sed etiam pro lotius mundi. /" épître, c. ii, v. 1 et 2.
t de la vérité. Mais parce que nul n'est sauvé sans sa propre vo- « lonté, car nous avons le libre arbitre, ii veut que nous voulions
< le bien, afin que, lorsque nous l'aurons voulu, il veuille luit même accomplir les desseins qu'il a sur nous (l). Jésus-Christ esl
< mort pour tous les hommes : lui seul a été trouvé digne d'être " offert comme une victime sans tache pour tous ceux qui étaient .: morts par le péché (2). S'il y en a dans le monde dont Jcjpus- « Christ n'efface pas les péchés , Jean-Baptiste ment donc, lorsque, « montrant le Messie du geste et de la voix , il dit : Voici l'agneau « de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde (3). » Ailleurs : « La volonté de celui qui vient est que tous croient , et que tous « soient sauvés (4). »
172. Saint Augustin n'est pas moins exprès : il se fait d'abord cette question : « Si la bonne volonté par laquelle ou croit est un «don de Dieu, pourquoi n'est-elie pas donnée à tous, puisque " Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et arrivent à la con- " naissance de la vérité? » Puis il ajoute : « Dieu veut que tous les '< hommes soient sauvés, et arrivent à la connaissance delà vérité; ■■' mais il le veut de manière à ne point leur ôter le libre arbitre , « selon le bon ou le mauvais usage duquel ils seront jugés avec « justice. Ainsi, lorsque les infidèles refusent de croire à l'Évan- « gile, ils agissent contre la volonté de Dieu^ sans cependant la « vaincre; mais ils se privent eux-mêmes du souverain bien, et ils « éprouveront dans les supplices la puissance de celui dont ils « auront méprisé la miséricorde et les dons (5). « Dans un autre
(1) Vult salvari omnes,etin agnitionem veritatis venire. Sed quia nullus absqiie [iropria volnntate salvattir (liberi enim arhitiii siimus), viilt nos bonum velle : ut cum voluerimiis, velit in nobis et ipse snum implere consilium. Comment sur le ch. i de l'épitre aux Éphésiens. — (2) Cbristus pro oreinibus niortuus est. Solus inventiis est, qui ut immacnlata bostia pro omnibus qui erant iu peccatis mortui, offerretur. Comment, sur l'épitre n" aux Corinthiens. — (3) Mentitur Joannes Baptista, et digito Christum et voce denionstrans : Ecce agnus Dei, ecce qui tollit peccata mundi, si siint adbuc in seeculo, quorum Cbristus peccaiu non tulerit. Lettre à Occamts. — {i) Voluntas venientis liaoc fuit, ut omnes crederent et salvarentur. Coiuiuent. sur le ch. lxiu d'Isaïe. — (5) Si voluntas bona qua creditur, est donum Dei, cur non omnibus datur, cum Deus velit omnes salvos fieri, et in agnitionem veritatis venire? VuH autem Deus omnes bomines salvos fieri, et in agnitionem veritatis venire ; non sic tamen ut eis adimat liberum arbitrium, quo vel bene vel maie utentes justissime udicentur. Quod cum sit, infidèles quidem contra voluntatem Dei faciunt, cum ejus Kvangelio non crcduut : nec ideo tamen eam vincuut, verum seipsos fraudant magno et summo bono, malisque pœualibus iniplicant, expeituri iu suppHciis potestatem ejus, cujus iu doni» misericordiam c.atempseruat. De Spiritu it Utlera, <■.. xxxiii.