CHAPITRE III
De la prédestination,
178. Comme, par un acte unique et souverainement simple, Dieu voit tout ce qui est, tout ce qui a été et tout ce qui sera; ou, ce qui revient au même, comme il n'y a ni passé ni futur par rapport à Dieu, et que la science divine est plutôt la vue ou la vision de ce qui est, qu'une /prescience ou prévision, il n'y a pas, à proprement parler , de prédestination de la part de Dieu. Ce-
(1) Voyez, ci-dessus, le n" 136, elc.
pendant , parce que nous ne pouvons parler de la volonté de J)ieu, relativement au salut des hommes, que d'après notre manière de concevoir les choses , en tant qu'elles sont passées , présentes ou futures par rapport à nous, nous en parlerons comme d'un lécret antérieur à la création du monde, comme s'il y avait succession de temps dans l'Eternel.
ARTICLE I
De la notion et du décret de la prédestinalion.
179. Le mot prédestination signifie grammaticalement une destination antérieure; mais, dans le langage théologique, il exprime la volonté ou le dessein que Dieu a formé, de toute éternité, de conduire par sa grâce un certain nombre d'hommes au salut éternel , de manière à les y faire arriver infailliblement, sans leur ôter le libre arbitre. Selon saint Augustin , la prédestination est la préparation de la grâce, gratiœ prœparatio [1) . Elle n'est pas autre chose que la prescience et la préparation des bienfaits de Dieu, par lesquels sont très-certainement délivrés tous ceux qu'il délivre : prœdestinatio nihil aliud est quam prœscientia et prœparatio heneficiorum Dei, quibus certissime liberantur quicumque liberantur (2). Saint Thomas nous donne la même notion : après avoir dit que la prédestination est la manière dont Dieu conduit la créature raisonnable à la vie éternelle (3) , il la définit « la préparation de la grâce pour la vie présente, et de la gloire «pour la vie future; prœdestinatio est prœparatio gratiœ in « prœsenti, et gloriœ in futuro (4). «D'après cette potion, on peut considérer la prédestination sous deux rapports : sous le rapport de la grâce, sans laquelle on ne peut rien dans l'ordre du salut, et sous le rapport de la gloire qui est accordée à ceux qui ont été fidèles à la grâce.
180. Quoique Dieu donne à tous les hommes les grâces nécessaires au salut, c'est un dogme catholique, qu'il ne leur donne pas à tous les mêmes grâces; qu'il a des grâces particulières, des grâces de choix, quil accorde aux uns plutôt qu'aux autres : et
(1) Liv. de la Prédestination des saints, c. x. — 2) Liv. du Don de persévérance, c. XIV. — (3) Picedestinatio est ratio transuiissioiiis creatuii»; ratioualts in vilaui aeternaai. Part, i, quœst. xxui, art. i. — (4) ibidem, arl. ii.
qu'il réserve, de toute éternité, la vie éternelle à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin; ou, en d'autres termes, qu'il faut admettre en Dieu la prédestination d'un certain nombre d'hommes à la gloire du royaume céleste. « Cette croyance, dit saint Augus- « tin , a toujours été celle de l'Église de Jésus-Christ (l ). » Suivant saint Prosper , « aucun catholique ne nie la prédestination de « Dieu (2). '' Tel est, d'ailleurs, l'enseignement de l'Écriture. Au jugement dernier, Notre- Seigneur s' adressant aux élus leur dira ; « Venez , les bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous a « été préparé dès le commencement du monde (3). » Saint Paul n'est pas moins exprès ; il écrivait aux Romains : « Ceux que Dieu « a connus par sa prescience, il les a prédestinés comme devant « être conformes à l'image de son Fils , afin qu'il fût l'aîné entre « plusieurs frères; et ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés; et « ceux qu'il a appelés , il les a justifiés ; et ceux qu'il a justifiés, il « les a glorifiés (4). Dieu, dit-il ailleurs , nous a élus en lui avant « la création du monde , afin que , par l'amour qu'il nous a porté, « nous fussions saints et sans tache devant ses yeux , nous ayant, « selon le bon plaisir de sa volonté, prédestinés en l'adoption de " ses enfants par Jésus-Christ et en Jésus-Christ (5). »
181. Ceux qui sont prédestinés à la gloire seront infailliblement sauvés ; le décret de prédestination est aussi infaillible que la prescience divine. « Mes brebis , dit Notre-Seigneur, entendent ma « voix ; et je les connais, et elles me suivent; et je leur donne la « vie éternelle ; et elles ne périront jamais , et personne ne les ar- « rachera de mes mains (6). » Ainsi, le nombre des prédestinés est fixe et immuable; il ne sera ni augmenté ni diminué, puisque
(1) Prœdestinationis hujiis fidera nunqnam Ecclesia Christi non habiiit. Du Don de persévérance, c. xxiii. — (2) Prœdestinationem Dei niillus catlioliciis negat. Respons. i , ad objeciiones Gallorum. — (3) Venite , benedicti Patris mei; possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi.'Saiw^ Matth., c. XXV, V. 34. — (4) Quos prîEscivil et praedestiiiavit conformes fieri imaginisFilii siii, ut si', ipse piimogenitus in miiltis fratril)ns. Quos autcm praedeslinavif, hos et vocavlt; et quos vocavit, hos et justiticavit ; quos auteni jiistilicavit, illos et glorilicavit. EpUre aux Romains, c. vni, v. 29 el 30. — lo) Elegit nos in ipso, ut essemus sancti et iuimacuiati in conspec*n ejus in cliaiilate. Qui pradeslinavit nos in adoptionein fiiioiuni per Jesuni Cliristuni in ijsnui, secunduai piopositum voliintatis suje. Épilre aux Éphésiens, c. i, v. 't et 5. — (3) Oves nieae Yoccm meani audiwnt : et egi> cognosco eas, et sequnuliir nie : et ego vitani a^tei iiain do eis : et non pei ibunt in ailernum, et non rapiet eas quisqnam de manu luea. Saint Jean, c. x, v. 11 et 28.
i!»6 DE DIEU.
Dieu l'a fixé de toute éternité, et que sa prescience ne peut être trompée. Néanmoins ceux qui font leur salut le font librement ; ils conservent toujours leur libre arbitre : au moment même où il faut correspondre à la grâce, ils peuvent y résister,
ARTICLE II
Delà gratuité de la prédestination.
182. Il est de foi que la prédestination est gratuite. La vie éternelle est une grâce de Dieu, gratia Dei vita œterna {l);]a. grâce des grâces, la grâce par excellence, qui suppose toutes les autres grâces. Néanmoins la prédestination , considérée sous le rapport de la gloire en ce qui concerne les adultes , suppose aussi les mérites du juste. La vie éternelle est tout à la fois une grâce de Dieu, et la récompense des bonnes œuvres faites en état de grâce; elle est appelée, dans l'Évangile et dans les Épîtres de saint Paul, le salaire du juste, merces, le prix qu'il a mérité, bravium , la couronne de justice, coronajustitiœ. C'est un dogme catlioli([ue, que les bonnes œuvres d'un homme justifié sont des dons de Dieu, et en même temps des mérites de cet homme justifié ; ou que, par ces bonnes œuvres qu'il fait avec la grâce de Dieu et par les mérites de Jésus-Christ, il mérite lui-même véritablement la vie éternelle (2).
183. Ici s'élève une question qui a beaucoup occupé les scolastiques : il s'agit de savoir si le décret de la prédestination à la gloire est absolu, et antérieur, suivant notre manière de concevoir, à la prévision des mérites de l'homme aidé par la grâce ; ou s'il est conditionnel , et postérieur à la prévision de nos mérites. Les uns pensent que ce décret est absolu , et que Dieu l'a porté de toute éternité, sans égard aux mérites de ceux qui en sont l'objet. Selon ce système, le juste n'arrive pas à la gloire, parce qu'il correspond a la grâce ; mais il correspond à la grâce, parce qu'il est prédestiné
(1) Épttre aux Romains, c. vi, v. 23 (2) Si qnis dixerit hominis jnslificali
boiia opéra ita esse dona Dei, ut non sint etiam bona ipsius jusîificati mérita; aiit ipsnni justificatum bonis operibus, quae ab eo per Dei gratiam, et Jesu Christi meritum, cujus vivura membruni est, fiiint, non vere mereri aiignienluiîi gratife, Titara aeternam, et ipsius vitre aeternœ, si tamen in gratia decesterit, coiisecntionem, atque etiam gloriae augmentum, aiiatheraa sit. Concile de Trente, srss. vi, can 32.
à la gloire; en le prédestinant, Dieu s'engage à tûî Sonner des grâces efficaces qui, sans nuire à son libre arbitre, doivent le faire arriver infailliblement au salut éternel. Les autres, au contraire, croient que le décret de la prédestination à la gloire est conditionnel , et fondé sur la prévision des mérites surnaturels de l'homme. Dieu, disent-ils, voulant le salut de tous les hommes, leur accorde à tous les grâces nécessaires au salut, sans toutefois que ces grâces soient les mêmes pour tous; et, dans la prévision que les uns feront bon usage de ces grâces, il les prédestine à la gloire; comme il réprouve ceux dont il a prévu la désobéissance et l'impénitence finale. Suivant le premier de ces deux sentiments, le décret de la prédestination est absolu , antécédent , et gratuit à tous égards; suivant le second, ce déci'et est conditionnel et consrqvênt , mais réellement gratuit, en ce qu'il ne suppose que des mérites acquis par la grâce, qui est essentiellement gratuite. Ainsi l'on ne doit point confondre le second sentiment avec l'erreur des pélagiens et des semi-pélagiens, qui niaient que la grâce fût nécessaire pour toutes les œuvres du salut; comme il ne faut pas confondre le premier système avec l'erreur des hérétiques connus sous le \)om de prédestinatiens , qui prétendent que, par un décret absolu et antécédent . Dieu prédestine au malheur éternel ceux qui ne sont point prédestinés au royaume des cieux. Tout catholique reconnaît que le décret de réprobation n'est fondé que sur la prévision de l'abus des grâces.
184. Les théologiens qui défendent le décret absolu de la prédestination à la gloire invoquent les oracles sacrés et les saints Pères; ceux qui sont pour le décret conditionnel leur opposent, avec plus ou moins d'avantage, les mêmes autorités. On ne peut donc décider directement la question par l'Écriture ni par la tradition ; elle ne peut être décidée que paf l'autorité de l'Église. Or, jusqu'ici l'Église s'est abstenue de prononcer; elle laisse à chacun la liberté d'abonder en son sens ; de sorte qu'on peut indifféremment se dé- Jlarer pour le décret absolu ou pour le décret conditionnel. Il est vrai que ce dernier décret se concilie plus facilement que le décret absolu avec !a volonté de Dieu de sauver tous les hommes ; il est vrai qu'il offre moins de difficultés, et qu'il paraît plus conforme à l'idée que nous avons de la providence et de la bonté divine : mais si cette considération suffit pour nous faire préférer U sentiment qui fonde le décret de la prédestination sur la prévision des mérites futurs de l'homme juste, au sentiment qui le fonde sur une volonté absolue , antérieure à cette prévision , elle n'est pas assez
12S ^^ DFEU.
forte pour dissiper tout doute, ou pour faire rejeter l'autre sentiment comme une opinion erronée ou téméraire.
ARTICLE III
Du nombre des prédestinés.
185. j)ieu seul connaît le nombre des prédestinés. Toutes les conjectures qu'on a faites sur ce point sont dénuées de fondement. Mais il se présente une question, savoir : si le nombi(; des prédestinés ou des élus l'emporte sur le nombre des réprouvés, OK si le nombre des réprouvés l'emporte sur le nombre des élus? Au sujet de cette question, qui a été soulevée, dit Benoît XIV, avec plus de curiosité que d'utilité, sane curiosius quant utilius (l), nous pourrions nous contenter de dire : l" qu'il est certain que tous les hommes ne seront pas sauvés ; que , malheureuseipent , il y en a un trop grand nombre qui transgressent la loi de Dieu , qui meurent dans l'impénitence et encourent la damnation éternelle ; 2° que la moitié du genre humain dût-elle être sauvée, n'y eùt-il même parmi les catholiques qu'un seul réprouvé sur cinq, sur dix, sur vingt, sur cinquante, sur cent, nous devrions toujours craindre souverainement d'être du nombre de ceux qui se perdent, et opérer notre salut avec crainte et tremblement. Cependant, parce que les prédicateurs se permettent facilement des exagérations en parlant du petit nombre des élus, nous ferons observer : qu'on n'est pas dans le vrai lorsqu'on présente le petit nombre des élus parmi les fidèles comme un dogme catholique ; soit parce que l'Église n'a rien décidé sur ce point , soit parce qu'en admettant ce que nous admettons en effet) que le plus grand nombre des hommes se damnent, il ne s'ensuit pas que le plus grand nombre des catholiques soient damnés, vu surtout qu'il y a près de la moitié des enfants qui, après avoir reçu le baptême, meurent avant d'avoir perdu l'innocence baptismale. Il existe trois sentiments, parmi les interprètes sacrés, sur la question de savoir si dans l'Église de Jésus-Christ le nombre des réprouvés l'emporte sur celui des élus. Quelques-uns pensent qu'il y a plus d'élus que de réprouvés , s' appuyant sur la parabole où Notre-Seigneur compare le rovaume des cieux au festin des noces, dont un seul des convives a été exclu pour n'être pas revêtu de la robe nupti.ilc. D'autres
(j) Institutions ecclésiastiques, Instit. xxvii.
disent qu'il y a autant de prédestinés que de réprouvés ; ils s'appuient sur la parabole des cinq vierges prudentes et des cinq vierges folles. D'autres enfin croient que les réprouvés remportent en nombre sui les prédestinés. On invoque en faveur de ce sentiment ces paroles de ?s'otre- Seigneur : « Il y en a beaucoup d'ap- « pelés, mais peu d'élus (l). Entrez par la porte étroite, car la « porte large et la voie spacieuse est celle qui conduit à la perdi- « tion, et il y en a beaucoup qui y passent. Qu'elle est petite la « porte, qu'elle est étroite la voie qui conduit à la vie! et qu'il y « en a peu qui la trouvent (2) 1 » Ce troisième sentiment est le plus commun : cependant , parce que les textes que l'on cite à l'appui , tout en prouvant que le plus grand nombre des hommes se perdent , ne déterminent pas s'il y a moins d'élus que de réprouvés parmi les catholiques, la chose demeure douteuse, comme le dit très-bien Suarez ; res dubia est. Ce docteur, que Benoît XIV appelle une des grandes lumières de l'école , ajoute qu'il est plus vraisemblable pour lui que le plus grand nombre de ceux qui meurent dans le sein de l'Église catholique sont sauvés (3).
ARTICLE IV
Du bonheur des prédestinés après cette vie.
186. Il existe une autre vie, où les bons sont récompensés et les méchants punis (4). C'est un dogme admis chez tous les peuples (5). Mais en quoi consiste la récompense des bons ou des prédestinés ? La récompense du juste, après cette vie, consiste dans la possession du souverain bien. Dieu lui-même est la récompense des saints, ego ero merces tua (6). Il est écrit : « L'œil de l'homme « n'a point vu, l'oreille n'a point entendu , le cœur de l'homme n'a « point compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment ( 7 ) . « Non,
(1) Multi enim siint vocati, pauci veio electi. Saint Matthieu, c. xx, v. 16; et XVII, V. 14 — (2) Intrate per angiistam portam : quia lata porta et spatiosa via est, qiiae diicit ad perditionem; et multi suiit qui intrant per eam. Quam angusta porta et arda via est, qiiaj ducitad vitam, et pauci sunt qui inveniunt eam! Ibidem, c. vu, v. 13 et 14. — (3) Tract, de divina pra'destinatione et reprobatione, iib. vi, c. m. —Voyez aussi les Instituliones ecclesiasticœ , de Benoit XIV, Instit. xxvii ; le Truite de la vraie religion, par l'abiié Bergier, lom. X, pag. 3.55, édit. in-8°, etc., etc. — (4) Voyez , ci-dessus , le n° 109 et
le n" 150 (5j Voyez le tome i", u° 591, etc. — (6) Genèse, c. xxv, v. 1. —
(7) Oculixs nou vidit, nec auris audivit, nec in cor homiuis ascendit qua3 pr»paravit Deus iis qui diligunt illuni. 7'" épitre aux Corinthiens, c. ii, v. 9. II. 9
il n'est point donné à l'homme ici-bas de connaître toute retendue du bonheur dont les élus jouissent dans le ciel. Ce que nous savons , ce que la foi nous enseigne , c'est que Dieu , en devenant lui-même l'objet de la béatitude céleste, remplit le vide de l'intelligence et du cœur de l'homme, satisfait et rassasie ses désirs iusqu'alors insatiables , et le rend souverainement heureux. Le bonheur des saints dans le ciel est un bonheur complet ; ils possèdent Dieu, et ils trouvent dans cette possession le repos le plus parfait, et la jouissance de tous les biens ; le repos le plus parfait, puisque Dieu est leur fin dernière, et que chaque être parvenu à sa fin s'y repose comme dans son centre ; la jouissance de tous leg Mens, puisque Dieu seul est la vérité par excellence, la vie par excellence, le bien par excellence, et que lui seul, par une conséquence naturelle , leur tient lieu de toutes choses. Le bonheur du ciel est un bonheur complet, non-seulement parce que les élus possèdent le souverain bien, mais encore parce qu'ils le posséderont éternellement : il nous est annoncé , dans l'Écriture, comme devant être éternel. « Les justes, dit le sage, vivront à jamais, njusti in pprpetuum vivent (l); ils iront dans la vie éternelle; njusti (ibunt) in vitam. œternam (2). » C'est une joie durable et permanente que personne ne pourra leur ravir ; gaudium vestrum nemo tollet a vobis (3). Eternellement ils verront Dieu face à face, éternellement ils aimeront Dieu et ils seront aimés de Dieu; et, dans cet amour mutuel et inaltérable, ils jouiront en paix de la lumière, de la gloire, du bonheur, de la vie même de Dieu, comme s'ils étaient participants de la nature divine, divinœ consortes naturœ (4).
187. Ils verront Dieu face à face; ils le verront intuitivement, immédiatement, sans intermédiaire: « Heureux ceux qui « ont le cœur pur , parce qu'ils verront Dieu (5). Ils le verront « eux-mêmes, ipsi Deum videbunt. Je vous déclare, disait Notre- « Seigneur à ses disciples, que les anges de ces enfants voient sans «cesse la face de mon Père qui est dans les cieux (6). » Ils ne voient pas seulement Dieu , mais ils voient la face de Dieu. Or, dit encore Jésus-Christ, les justes seront dans le ciel comme les anges de Dieu ; erunt sicut angeli Dei in cœlo (7). Ils seront
(1) Livre de la Sagpsse, c. v, v. 5. — (2) Saint Matthieu, c xxv, v. 46. — (3) Saint Jean, c. xvi, v. 22.— (4) 11« épître de saint Pierre, c. i, v. 4 — (5)Beati miindo corde, qiioniam ipsi Deum videbunt. Saint Matthieu, c. v, v. 8. — (6) Ângeli eorum in cœlissemper vident faciem Patris mei, qui iu ccelis est. /Wdem, c. xvui, v. 10. — (7) Ibident). c. xxii, v. 30.
même égaux aux anges; œquales angelis (i). « Maintenant nous « voyons Dieu comme dans un miroir et d'une manière obscure ; « mais alors (après cette vie) nous le verrons face à face : mainte- « nant je le connais en partie; mais alors je le connaîtrai comme « je suis, moi, connu de lui (2). » C'est cette claire vue, cette connaissance parfaite de Dieu qui nous mettra en possession du bonheur du ciel ; alors il n'y aura plus ni foi , ni espérance ; la charité seule demeurera pour nous unir à Dieu et nous faire aimer éternellement le souverain bien, que nous connaîtrons toujours comme infiniment aimable, et dont nous jouirons pleinement pendant toute l'éternité. C'est pourquoi la vision intuitive est aussi appelée vision béatifique : elle est la source de la béatitude céleste.
188. Saint Jean s'exprime comme saint Paul : « Mes bien- « aimés, nous sommes dès à présent enfants de Dieu ; mais ce que « nous serons un jour ne parait pas encore. Nous savons que lors- « qu'il se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, « parce que nous le verrons tel qu'il est (3). » Voir Dieu tel qu'il est, n'est-ce pas le voir intuitivement, face à face? Être semblable à Dieu, à Jésus-Christ, n'est-ce pas régner avec Jésus-Christ , être glorifié de la gloire de Jésus-Christ, vivre de la vie bienheureuse de Jesus-Christ?
La tradition n'est pas moins expresse que l'Écriture : les Pères grecs et latins, les docteurs de tous les temps, professent comme dogme catholique que les saints jouissent de la vision intuitive de Dieu. Aussi les Pères du concile de Francfort, de 794 , font-ik» consister la béatitude éternelle, l'heureuse éternité, dans la vision bienheAireuse de Jesus-Christ, vrai Dieu, Dieu vivant et vraiment Fils de Dieu (4). Suivant la définition du concile de Florence, les bienheureux « voient intuitivement et clairement Dieu lui- « même, tel qu'il est , dans l'unité de nature et la trinité de per- « sonnes; de sorte, toutefois, que les uns le voient plus parfaite- « ment que les autres, selon la diversité des mérites (5). »
(t; Saint Lnc, c. xx, v. 36. — (2) Videmiis mine per spéculum in aenigniate ; tiuic autem facie ad faciem. Wnnc co<;iiosco ex parte; tiinc aiitetn cognoscam siciil, et cognitns sum. J« épître, aux Coi-intkiens, c. xiii, v. 12. — (3) Carissimi, mine filii Dei snmns; et noudnra apparnit quid erimus. Scimus quoniam cnm apparuerit, similes ei eiirnus ; quoniam videbimns eiini sicuti est. 7" épît., c III, V. 2. — (4) Pia-dicenins ensn (Christnm) Deiini vcrtim et vivnm et vere Filiuin Doi, nt ad ejns bcatis.simjiiii \i.>^ioneni porvenlre ineicamur, in qiia est jeleriia hcatitiido et beata «juteinitas. Labbe, ConclL, tom. vu, col. 1047. — (5) II-
189. Maïs il est important de faire remarquer, premièrement, qu'autre chose est de voir, même par intuition, intueri, ou de connaître clairement la nature divine ; et qu'autre chose est de la com'pv°ndre, ou de la connaître infiniment. Une créature, quelque parfaite et quelque privilégiée qu'elle soit, étant essentiellement bornée , ne peut comprendre l'infini ; Dieu seul peut se connaître infiniment. Tel est, d'ailleurs, l'enseignement de l'Église : « Nous « croyons fermement, disent les Pères du quatrième concile géné- « rai de Lati'an , et nous confessons simplement qu'il y a un seul « vrai Dieu, éternel, immense , tout-puissant, immuable, incom- « préhensible (i). »
190. Secondement , qu'il y a des degrés dans la vision béatifique, comme il y en a dans la sainteté : les élus , dans le ciel , voient Dieu d'une manière plus ou moins parfaite, suivant qu'ils ont plus ou moins de mérite, pro meritorum diversitate, comme le dit le concile de Florence ; ce qui est conforme à ces paroles de Jésus-Christ : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon • Père (2). » C'est aussi la doctrine de saint Paul, qui nous apprend que chacun recevra sa récompense selon son travail (3). « Autre est la clarté du soleil, dit-il ailleurs, autre la clarté de la « lune , autre la clarté des étoiles ; une étoile même diffère d'une « autre étoile en clarté. Il en sera de même à la résurrection des « morts (4). Que celui donc qui est juste se justifie encore, et que « celui qui est saint se sanctifie encore (5) ; » afin qu'il mérite avec une augmentation de la grâce une augmentation de la gloire, gloriœ augmentum (6), de cette gloire qui, sans être égale dans tous les saints , les rend tous parfaitement heureux, ne leur laissant plus rien à désirer, et leur étant tout sujet de crainte pendant l'éternité.
lorum animos... intueri clare ipsum Deum trinum et uniim, sicuti est, pro meritorum tamen diversitate alium alio perfectius. Labbe, tom. \m,col. 1167. — (1) Capit. I. — (2) In domo Patris mei mansiones multœ sunt. Saint Jean, c XIV, V. 2. — (3) TJnusquisqne autem propriam mercedem accipiet secundiim suum laborem. I" épitre aux Corinthiens, c. m, v. 8. — (4) Alia claritas solis, alla claritas lunae, et alia claritas steilarum ; Stella enira a Stella differt in claritate. Sic et resurrectio mortuorum. Ibidem, c xv, v. 41 et 42 ■ — (5) Qui justns est, justiGcetur adliuc;et qui sanctus est, sanctificetur adliuc. ^/yoca/., c. xxu, ». 11. — (6) Concile de Trente, sess. vi, can. xxxii.
DE DIEU. lîî
ARTICLE V
Le« 4mes des justes, à qui il ne reste rien à expier, jouissent de la vision béatifique immédiatement après la mort.
191. C'est une erreur assez commune, parmi les Grecs schismatiques, que les justes sortis de ce monde, encore qu'ils soient en repos , ne jouiront de la vision béatifique qu'après la résurrection générale et le jugement dernier. Cette erreur a été condamnée par le second concile œcuménique de Lyon en 1274 , et par le concile également œcuménique de Florence en 1439. Suivant le concile de Lyon, « les âmes de ceux qui, après le baptême, n'ont commis « aucun péché , ainsi que celles qui, après avoir contracté la tache « du péché , ont été purifiées en cette vie ou dans le purgatoire , « sont aussitôt reçues dans le ciel (l). » Le concile de Florence renouvelle ce décret, ajoutant que ces âmes voient clairement Dieu tel qu'il est (2). C'est aussi la doctrine du concile de Trente : il parle des saints comme régnant présentement avec Jésus-Christ, comme jouissant, dans le ciel, de la félicité éternelle (3). Outre ces conciles, nous pourrions citer les décrets de plusieurs papes, entre autres celui par lequel Benoit XII a défini de la manière la plus expresse, en 1336, que les âmes des saints voient Dieu, même avant la résurrection générale , d'une manière intuitive et face à face, visione faciali et intuitivu (4).
192. Tel est l'enseignement de l'Écriture et de la tradition. Saint Paul écrivait aux Corinthiens : « Nous savons que, pendant « que nous habitons dans ce corps , nous sommes voyageurs et « éloignés du Seigneur, parce que no>is allons à lui par la foi, et « que nous ne le voyons pas encore. Dans cette confiance, nous « aimons mieux nous éloigner de ce corps, pour jouir de la pré- « senee du Seigneur (6). Je désire, dit le même apôtre, d'être dé-
(I) Credimus illorum animas, qui post sacrum Baptisma susceptum , nullam omnino peccati maculam incurrerunt, illas etiam qune post contractam peccali macul.uu, vel in suis manenles corporibus, vel eisdem exuta', sunt purgafa;, mox in cœlum recipi. Lahbe, Concil., tom. xi, col. 963. — (2)Labbi-, toni. xiii, col. 1 167. — (3)Sess. xxv. De invocatione sanclorum. — (4) Apud R;iynaldum,
ad an. 13.36 (5) Audmles igitur semper, scieutes qiioniam dnui siiuuis lu
corpore, peregrinamiir a Domino (per fukui enini anihiilannis, et non pcr speciom); andemus antem et boiuun voliinlatem haimmns niaj^is ()t'H'griiiari acorpore et jvraesentes esse ad Dominiun 11« ('pUre aux Corinthiens, c. v , u. 6, 7 (-.1 8
« gagé des liens du corps, et d'êfre avec Jésus-Christ (l). » Saint Paul suppose évidemment que , immédiatement après cette vie , le juste qni n'a plus rien à expier jouit de la vision de Dieu . non de celle quia \ie\x far\a foi, per Jidem; mais de celle qui nous montre Dieu face à face , per speciem : autrement le désir d'être délivré de ce corps, afin d'être présent au Seigneur, d'être et de régner avec Jésus- Christ , serait un désir vain, inutile , un désir trompeur, que l'on ne peut admettre dans un apôtre, dans un auteur inspiré de Dieu.
193. Aussi nous pourrions citer, en faveur du dogme catholique, non- seulement, parmi les Latins, saint Cyprieji, saint Ambroise, saint Jérôme , saint Augustin, le sacramentaire de saint Gélase ; mais encore, parmi les Grecs , saint Ignace d'Antioche et saint Polycarpe de Smyrne , qui ont vécu l'un et l'autre avec les apôtres ; la lettre de l'Église de Smyrne sur le martjTe de saint Polycarpe, Athénagore, Clément d'Alexandrie , Origène , Eusebe de Césarée, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Épiphane , saint Jean Chrysostome (2). Malgré l'erreur de quelques anciens Pères qui se sont montrés plus ou moins favorables aux millénaires, faute de connaître parfaitement l'enseignement de l'Église universelle , partout et dans tous les temps , avant comme après le schisme de Photius , on voit dominer la croyance catholique qui introduit dans le ciel , et met en possession de la vision béatifique, les justes qui n'ont contracté aucune souillure, ou qui, après avoir péché, se sont entièrement purifiés, soit ici-bas, soit dans le purgatoii'e, sans leur faire attendre le jugement dernier.
ARTICLE VI
Il est nn purgatoire où sont retenus les jnstes qui n'ont pas encore entièremenl satisfait à la justice divine.
194. On entend ipar purgatoire un état dans lequel sont retenus porj un certain temps les âmes des justes à qui il reste quelque chose à expier après cette vie, soit pour les péchés véniels qui n'ont point été remis, soit pour les péchés mortels qui, quoique
(1) Desiderium liabens dissoiri et esse cum Cliristo. Épîfre aux Philippiens, c. I, V. 23. — (2) Voyez le P. Petau , Tract, de Deo, lib. vu, c. xm ; Tournély, Tract, de Deo, f/uœst. xii, art. i; le P. Perrone, Tract, de Deo cren'ore part, m, c. vi, etc.
remis quant à l'offense et à la peine éternelle, ne l'ont pas été quant à la peine temporelle , ou du moins quant à cette peine tout entière. Rien de souillé n'entrera dans le royaume des cieux (1). 11 est donc nécessaiie que le juste qui meurt sans avoir suffisamment satisfait à la justice de Dieu, lui offre cette satisfaction pour pouvoir être admis à la vision béatifique. Telle est et telle a toujours été la croyance de l'Église catholique. Il est de foi que toute la peine du péché n'est pas toujours remise avec l'offense ; que ce qui reste de cette peine doit être expié en ce monde ou en l'autre ; qu'il y a un purgatoire pour les âmes des justes qui , au sortir de cette vie , ne sont pas entièrement purifiés ; et que ces âmes peuvent être soulagées par les prières et les suffrages de l'Eglise. 19.5. Voici quelles sont, sur ce point, les décisions du concile de Trente contre les protestants : « Si quelqu'un dit qu'à tout pécheur « pénitent, qui a reçu la grâce de la justification, la coulpe (ou <• l'offense) est tellement remise , et la peine éternelle tellement « abolie, qu'il ne lui reste plus de peine temporelle à souffrir, en « ce monde ou en l'autre, dans le purgatoire, avant d'entrer dans « le royaume des cieux , qu'il soit anathème (2). L'Eglise catho- « liquê, instruite par le Saint-Esprit, ayant toujours enseigné, sui- « vaut les saintes Écritures* et l'antique tradition des Pères, dans les saints conciles, et tout récemment dans ce concile général , « qu'il y a un purgatoire , et que les âmes qui y sont détenues re- « çoivent du soulagement par les suffiages des iidèles , et princi- « paiement par le sacrifice de l'autel, toujours agréé de Dieu; le « saint concile ordonne aux évêques d'avoir soin que la saine doc- « trine touchant le purgatoire soit enseignée et prêchée partout , « afin que les fidèles y tiennent, et la professent telle qu'elle nous a « été transmise par les saints Pères et les sacrés conciles (3). » En effet, avant le concile de Trente , le concile général de Florence,
(1) Non intrabit in eam aliqiiod coinqninatnm. Apocal., c. xxi, v. 27. — (2) Si quis pnst accepta») justificatioiiis gratiam, cnililjet peccatori pœnitenti ita ciilpam remiiti, et reatuni iieteruœ pœn<T. deleri 'dixerit, ni niilliis ivmaneat reatus poeniB teinporalis PAsolvciula? vel in lioc sa'culo, vel in fiilnro in |)uijiatorio, antequain ad re^na c(Hoinm aditus patcre possit, anatliema sit. Sess. vi, can. XXX — - (3)Ciini catholica Ecdesia, Spirito Sancto edocla, ex saciis lilttris et antiqna Patruni traditione, in sacris coin iliis, et novissinie in liac œcninenica sjnodo docnorit |)iiiiîiit()riiiin esse; aniniaNcpie il)i detentas, (idelium snltragiis, potissintnni veto acccptaliili altaris saciiticio juvari ; pra-cipit sancla synodus episcopis, ut sanam de piirj^atorio doctrinani a sanctis Patril)iis et sacris couciliis tradilani, aCiiiisti fidclibns credi, teni-ri, doceri, et ubiqne ni.x'dicari diljgenterstndeant. Sf.M xxv, Drcretmn de pnrgrt/orio.
qui eut lieu en 1439, et le second concile général de Lyon, de Tan 1274, avaient défini, comme une règle de foi pour les Grecs et les Latins, que « si les vrais pénitents meurent dans la charité de « Dieu avant d'avoir satisfait pour leurs péchés par de dignes fruits « de pénitence, leurs âmes sont purifiées , après la mort , par les « peines du purgatoire; et qu'elles peuvent être délivrées de ces tt peines par les suffiages des vivants , savoir, par le sacrifice de la ■ messe, la prière, l'aumône , et les autres œuvres de piété que les « fidèles ont coutume de faire pour les autres fidèles, suivant les « institutions de l'Église (1). » C'était aussi la croyance du quatrième concile général de Latran, de 1215, et des conciles de Carthage, de 398 et de 397 : ces conciles parlent des prières qui se font pour les morts, comme d'un usage reçu dans l'Église.
196. L'enseignement des conciles est conforme à la doctrine des saints Pères, qui s'appuient eux-mêmes sur l'Écriture. En remontant de saint Bernard aux docteurs de la primitive Église, on trouve partout le dogme du purgatoire, avec la pratique des fidèles qui ont recours à la prière et au sacrifice eucharistique pour le soulagement des justes qui sont morts avant d'avoir satisfait pleinement à la justice divine. Parlant de certains hérétiques de son temps qui niaient le purgatoire, saint Bernard ajoute : « Ils ne « croient pas qu'il y ait un feu purifiant après la mort; mais que « l'âme , au sortir du corps, passe aussitôt dans le ciel , ou en enfer. « Qu'ils demandent doue au Seigneur qui a dit que le péché (contre « l'Esprit- Saint) ne serait remis ni dans ce monde, ni dans l'autre; « qu'ils lui demandent pourquoi il a dit cela , s'il n'y a réellement « aucune rémission ou aucune expiation du péché dans le siècle « futur (2). » Gérard, évêque de Cambrai, tenant un synode à Arras en 1025, dit que la pénitence peut être utile, non-seulement pour les vivants, mais pour les morts, soit qu'on offi-e pour eux le sacrifice du Médiateur, soit qu'on fasse des prières et des aumônes
(1) Si vere pœnitentes in Dei charitale detesserint aiitequam dignis pœnitentiae fructibus de commissis satisfeceiint et omissis , eorurti animas pœnis purga» torils post mortem puigari, et ni a pœnis liujiisraodi releventur prodesse eis fidelium vivoiiim sulïragia, orationes et eleemosynas, ac alla pielatis olficia quae a fiddibiis (iro aliis fidelibiis fieri consuevenint seciinduni Ecclesiae insti* tuta. Labbe, Concil., tom. \\m,coI. 1167; et tom. xi, col. 963. — (2) Non credunt ignem j)urgatoriiini restare post mortem ; sed statim animam solutam a corpoie, vel ad leqiiiem transite, vel ad damnationem : qiiserant ergo ab eo qui dixit qnoddani pectatum esse, qiiod neque in lioc sseculo, neque in future remitteretnr, ciir bocdixerit, si uulla manet i'nfuturo rcniissio piirgali'jve pccrati. Serwi. i.xvi, in Canilca canticonim.
DE DIKU. 137
pour leur soulagement. Il le prouve par le passage du deuxième livre des Machabées, et par ces paroles de Jésus- Christ : <: Si quel- <• qu'un parle (blasphème) contre le Saint-Esprit, ce péché ne lui « sera remis ni dans îe monde ni dans l'autre ; » ce qui donne à entendre, ajoute-t-il d'après le pape saint Grégoire, qu'il y a des péchés qui peuvent être remis après cette vie 5 d'où il conclut que c'est avec raison que les saints docteurs reconnaissent un feu purifiant appelé purgatoire , parce qu'il purifie certains péchés (l).
197. Gérard cite saint Grégoire le Grand : en effet, suivant ce docteur, « on doit croire qu'il y a un feu qui purifie certaines n fautes légères avant le jugement général ; car celui qui est la « vérité dit que si quelqu'un blasphème contre le Saint-Esprit, « ce péché ne lui sera remis ni en ce monde ni en l'autre (2). C'est « pourquoi, dit-il un peu plus bas, je crois que la victime de « l'oblation sainte peut servir aux morts pour l'absolution des <. fautes qui peuvent être remises après la mort (3). »
198. Saint Isidore de Séville s'appuie également sur les paroles de Notre-Seigneur : Si quelqu'un blasphème contre le Saint- Esprit, pour prouver le dogme du purgatoire; ajoutant que, conformément à la tradition des apôtres, il est reçu dans tout l'univers que l'on prie et que l'on offre le saint sacrifice pour le repos de ceux qui sont morts dans la foi (4).
199. Nous trouvons dans saint Augustin la même interprétation du texte de l'Évangile : Si quelqu'un parle contre le Saint-Esprit. Voici ses paroles : « Il ne serait pas vrai de dire de quelques-uns « qu'il ne leur sera pardonné ni en ce siècle ni en l'autre, s'il n'y « en avait à qui il sera pardonné en l'autre vie (5). Si aucun péché
(I) Spicilegiinii de dom d'Achery, tom. i, page 619, édit. in-folio. — (2) De quihusdain levibiis cul pis esse ante judicium piirgatoiius ignis credendus est, \)ro eo quod veritas dicit, quia si quis in Sancto Spiritu blasphemiam dixerit, iie(]nc in hoc sœculo remittetur, ueque in futuro. In qna sententia datur intelligi qtiasdiim culpas in iioc Scieculo , quasdani vero in futuro posse laxari. Lib. iv Dinlog., c. xxxix. — (3) Credo quia si insolubiies culpœ non fuerint, ad absolutionem prodesse etiam mortuis victima sacrse oblationis possit. Ibidem, c. LVii. — (4) Sacrificium pro defunctorum fidelium requie offerri, vel pro eis orari , quia per totum hoc orbem custoditur, credimus quod ab ipsis apostolis tradituin sit. Hoc eniui ubique catholica tenet Ecclesia. . . . Nani et eu m Dominas dicit, quipcccaverit inSpiritumSaiictum, non remittetur d nequein lioc sœculo, nsque in fntnro, demonslrat qnibusdam iiiic dimittenda peccata, et quodam piirgalorio igné |)urganda. Lib. i, de o/ficiis ecclesiasticis, c. xvni. — (5) Neque enim de qnibusdam veraciter diceretur quod non eis remittatur neque in iioc saicuio, neque in fuluro, nisi essent qnibus, clsi non in isto, tamen remitleientur in futuro. Liv. xxi, de la Cité de Dieu, c. xxiv.
« n'était remis au jugement dernier, je pense que Notre -Seigneur « n'eût pas dit de quelque péclié : II ne lui sera rerais ni en ce « monde ni en l'autre (i). » Ailleurs il parie du feu du purgatoire, que certains fidèles souffrent plus ou moins de temps, selon qu'ils ont plus ou moins d'affection pour les choses de la terre (2). « Nous « lisons dans les livres des Machahées, dit le même docteur, qu'un « sacrifice a été offert pour les morts. Mais lors même que cela ne « se trouverait point du tout dans les anciennes Écritures, ce n'est « pas une faible autorité que celle de l'Église universelle, dont la « croyance se montre clairement dans la coutume de faire la re- « commandation des morts dans les prières que le prêtre adresse « au Seigneur, lorsqu'il est à l'autel (3). On ne doit point omettre « les supplications pour les âmes des défunts : l'Église est chargée « de les faire par une commémoration générale pour tous ceux qui « sont morts dans la société chrétienne et catholique , afin que ceux « qui ne peuvent rece\ oir ce secours de leurs parents ou de leurs t amis le reçoivent de la piété de notre mère commune (4). » Saint Paulin, évêque de Noie, qui vivait du temps de saint Augustin, nous offre un témoignage non moins exprès de la croyance de l'Église touchant le purgatoire ; il réclame lui-même les prières de ses amis pour le repos de l'âme de son frère, afin de lui procurer du rafraîchissement et delà consolation dans les peines de l'autre vie (5). Saint Ambroise distingue entre le feu qui consume, après cette vie, les péchés auxquels la volonté a eu moins de part que la surprise , et le feu qui est préparé à Satan et à ses anges, c'est-àdire, entre le feu du purgatoire et le feu de l'enfer (6). Suivant saint Jean Chrysostome, « ce n'est pas en vain que l'on fait des of- « fraudes, des prières et des aumônes pour les morts ; l'Esprit-Saint
(1) si uulla remitterentur in judicio illo novissimo, puto quod Domiiius non dixisset de qiiodam peccato, non remittetar neqne in lioc saeculo neqne in fu turo. Liv. VI, contreJulien, c. xv — (2) Encliiridion, c. lxix. — (3) In Macliaba>orum libris legimus oblatum pro mortuis sacrificinm. Sed etsi nusqiiam in Scripturis veteribus omiiino le;ieretiir, njon parva est universae Ecclesiae, quœ in hac coiisuetiidine claret, aiictoiitas, nbi in precibus saceidotis, quse Domino Deo ad eju> i*Uare fnndiintiir, locum suum liabet etiam coinmendatio niortuorum. De cura pro mortuis gerenda, c. i. — (4) Non sunt praelerinittendaj siipplicationes pio spiritibus mortiiorum : qnas (acit^ndas pro omnibus in cbiistiana et catholica socielate defiinctis etiam tacitis nomiiiibus eornm siib generali commenioratione suscepit Ecclesia, ut quibiis ad ista d^siint parentes aut lilii, aut quicumque cogiiati vel amici, ab iina eisexhibeatur pia matre commun!. Ibidem, c. IV. — (5) Lettres xxxv et xxxvi. — (6) Aliusiste est ignis qiio exurunlur peccata non voluntaria sed fortuita ; alius iile quera deputavit (Christus) diabolo et angelis ejus. Sur le psaume cxviii.
« l'a ainsi réglé, voulant que nous nous soulagions mutuellement « les uns les autres (i). Ce n'est pas en vain qu'à la messe le diacre « dit : Prions pour tous ceux qui dorment dans le Seigneur, et pour « ceux qui célèbrent leur mémoire. Il ne dirait pas cela, si on ne « devait pas faire de commémoration pour les défunts. Les céré- « monies de l'Église ne sont pas des jeux de théâtre : tout s'y fait « d'après Tordre du Saint-Esprit. Ne soyons donc point négligents « à secourir ceux qui ont quitté ce monde et à offrir des prières « pour eux, car l'expiation de toute la terre nous est proposée. « C'est pour cela que nous prions pour l'univers, et que nous nom- « mons les morts avec les martyrs, les confesseurs et les pontifes, « ne faisant tous ensemble qu'un même corps , quoiqu'il y ait des « membres plus nobles les uns que les autres; et il peut se faire « que nous obtenions pour les morts une entière réconciliation , « tant par nos prières et nos offrandes que par les mérites des « saints dont on récite les noms a l'autel avec les leurs (2). »
200. Saint Epiphane, contemporain de saint Jean Chrysostome : « Pour ce qui regarde les morts, on en fait nommément la mé- « moire; on célèbre pour eux les saints mystères, le sacrifice et les « prières de l'Église (3). Les prières qui se fout pour les morts leur « sont utiles, quoiqu'elles n'effacent pas toutes leurs fautes (4). » Saint Grégoire de N\ sse nous parle de ces prières comme d'un usage qui remonte aux apôtres , et qui était reçu de son temps dans toutes les églises Je Dieu , ajoutant que c'est une chose utile et agréable au Seigneur de faire, dans la divine et auguste célébration des mystères, la mémoire de ceux qui sont morts dans la vraie foi (5).
(1) Non frustra obiatioues pio defunctis (iunt, non frustra preces, non frustra eleemosynse. Hiec onmia Spiritns disposuit, volens ut nos mutuo juvemus. Homélie XXI sur les Actes. — {•?.) Keque abs re is qui ad^tal altari, dum veneranda peragunlur mysteria, clamât : pro omnibus qui in Christo dormierunt, et lis qui pro ipsis célébrant memorias. Mani si pmipsisnoii lièrent counneniorationes, ne hœc quiden» dicta essent. Non sunt enini res nostrœ ludi scenici, absit : liaec enim fiunt ordinatione Spiritus. . . . Ke nos i)igeat openi ferre iisqni excesserunt, et pro eis otferre preces : est enim pro|)osituui orbis terr«! conuinuie piaculum. Prupterea fidenter pro orbe terne lune rogamus, et cnm mart\ribus eos vocanius, cum confessoribiis, cum sacerdotibus. Etenim nnum corpus oinnes suinus, etiamsi sint niend)ra nienibris splendidiora : et (ieri potest ut veuiain eis omni ex parte conriiienius, a precibus, a donis q{iae pro eis offeruutur, al) iis qui cum ipsis vocaulur. Homélie u sur la 1" épiirc aux Cormihicns. — (3) Jam vero quoad moi tuos spécial, nominatim illorum mentio fit; ac preces, ac sacrificia raysteriaque frequeutantur. Exposit. de. la foi catfwliqve, c. xxni. — (4) Cseterum, quae pro inortuis concipiuntur preces iis utiles sunt, tametsi non oiiiiiea culpas extingiuit. Hérés. i,xxv, c. vu. — (5) Kibil inconsuite niliiique perperam
Saint Éphrem, diacre d'Édesse, mort en 375, se voyant en danger, recommande à ses disciples d'accompagner ses funérailles de prières , d'offrandes , et du chant des psaumes ; parce que , dit-il , les morts sont soulagés par les oblations des vivants; et il le prouve par le second livre des Machabées , en s' exprimant en ces termes : « Si les fils de Mathathias, en faisant des oblations qui n'étaient « qu'une figure de nos saints mystères , ont purifié de leurs péchés « ceux qui avaient succombé dans le combat , quoique leurs œu- « vres fussent mauvaises et semblables à celles des gentils, à plus •< forte raison les prêtres du Fils de Dieu effaceront les dettes des « mourants par leurs prières, et les oblations saintes qu'ils font au « Seigneur (l). »
201. « Nous prions, dit saint Cyrille de Jérusalem, pour nos « pères, pour les évêques, et généralement pour tous ceux qui « sont morts dans la foi ; parce que nous croyons que la victime « sainte et adorable, en présence de laquelle nous prions, est d'un « grand soulagement pour les âmes des défunts (2 '. » Saint Athanase parle aussi, dans plusieurs endroits, de la prière pour les morts, disant que Dieu inspire à leurs parents et à leurs amis de les secourir, et de suppléer par leurs bonnes œuvres à ce qui leur manque pour être admis au bonheur des saints (3). Eusèbe de Césarée, qui florissait au commencement du quatrième siècle, rapporte qu'une multitude innombrable de fidèles , s'unissant aux prêtres du Seigneur pour les funérailles de Constantin, offraient à Dieu des prières pour le repos de lame de l'empereur, ne pouvant lui rendre un service plus avantageux (4). Il était
a Cliristi praeconibus et discipulis traditum fuit, et in omnibus Dei ecclesiis invahiit; sed res utilis est et Deoplacens, ut, in divina splendidissimaque mysterioriim celebratione, eorum qui in recta fideabieruiit niemoriam a;iamus. Apua S. Damascenum, lib. de ils quiinfide dormierunt. — (l)Si autem Matliathi.ne fiiii, qui fesia et commemorationes in mysterio duntaxat res nostras praefigurante célébrant, siciit in Scripturis iegistis, per oblatioues tanien eos a reatibus muiidarunt, qui in bello ceciderant, iicet operibus suis etlinici, suisque moribus mali fuissent, quanto magis saceniotes filii Dei per sanctas suas oblatioues et per linguaruni suaiurn precationes débita niortuorum condonabunt. Testament de saint Éphrem. — (2) Oramns pro defunctis sanctis patribus, et episcopis, et omnibus generatim qui inter nos vita functi sunt, maximum hoc credertes adjumentum illis animabus fore pro quibus oratio defertur, duni sancta et perqiiam tremenda coram jacet victima. Catéchèse xxui. — (3) Deus, post ejus (Lepidi) interilum, farailiares et coguatos ejus excitabit, eorum inentem diriget, corda pertrahet, animos llectet; atque ii ad opeui etauxilium ipsi ferendiun accèdent : quare iidem, movente Domino conla ipsorum, quae defuncto deerant supplebunt. Collect. nova Patnim (jrœcorum, tom. ii, page 48, — . (4) Innu-
donc alors reçu dans l'Église qu'il est utile de prier pour les morts.
202. Arnobe atteste également que, de son temps, on priait, dans les assemblées des chrétiens, et pour les vivants et pour les morts (1). Saint Cyprien, qui est mort en 258, distingue trois états de l'homme après la mort : celui des saints dans le'^nel, celui de l'enfer, où les méchants souffrent des peines éternelles, et celui du purgatoire, où l'on est purifié par le feu avant d'être admis dans le séjour de la gloire (2). Il reconnaissait aussi qu'on peut soulager ceux qui sont dans ce dernier état , puisqu'il marque en plus d'un endroit que c'était la coutume de l'Église de prier pour les morts, et d'offrir pour eux le saint sacrifice (3).
203. Tertullien, auteur du second et du troisième siècle, dit que les chrétiens faisaient des oblations pour les défunts; puis il ajoute : « Si vous me demandez une loi en faveur de ces pratiques, vous « n'en trouverez point qui soit écrite; mais la tradition les sanca tionne de son autorité, la coutume les confirme, et la foi nous « les fait observer (4). » Ailleurs il parle des prières et des offrandes annuelles que les fidèles avaient coutume de faire pour les morts, en demandant à Dieu de leur accorder le rafraîchissement et la participation à la résurrection première (5).
204. A toutes ces autorités nous pourrions ajouter celles des anciennes liturgies : il n'en est aucune qui ne suppose le dogme du purgatoire. Celles qui portent le nom des apôtres, comme celles qui ont été rédigées sous le nom de saint Basile, de saint Jean Chrysostome ou d'autres évêques; celles des Églises occidentales comme celles des Églises orientales , celles des orthodoxes comme
meiabilis autem populus una cum sacerdotibas Dei , non sine gemitu ac lacrymis pro imperatoris anima preces offerebant Deo gratissimum pio principi officiiim exhibentes Liv. iv, de la vie de Constantin, c. lxxi. — (1) In quibus suramns oratur Deus, pax ciinctis et venia postulatur, magistiatibus, exercitibiis, regibus, farailiaribus, inimicis adhnc vitam degentibjis, et resolutis corpomm vinctione. Lib. iv, adver sus génies, sub fitiem.— {2} Lettre lvi. — (3j Aliud est ad veniam stare, aliud ad gloriam pervenire; aliud missiim in caicerem non exire inde donec solvat novissimum quadrantem, aliud statim virtutis et fidei ardore mercedem accipere ; aliud pro peccatis longo dolore crucialnm emuiidari et purgari diu igné, aliud peccata omnia passione purgasse; aliud denique pendere in dierr^ judicii ad senteiiliam Douiini, aliud statim a Domino coronari.
Épîlre LU. — (4) Oblationes pro defunctis, pro nataliis annua die facimus
Harum et aliarum bujnsmodi disciplinarum si legem expostules Scripturarum, nuilam invenies : tradilio tibi praetendetur anctrix, consuetudo confit matrix, et (ides observatrix. Liv. de la Couronne, c. nietiv.— (5) Pro anima ejos (vni sui) oiat (uxor), et refrigerium intérim adspostulatei, et in prima resurrectione consortium, et offert annuis diebus dornaitionis ejus. Liv. de la Monogamie, c. x.
celles des .Tacobites, des Cophtes, des Arméniens, des Éthiopiens des Syriens, des Nestoriens ; en un mot, toutes les liturgies antérieures à la Réforme déposent en faveur de la foi catholique , toucliant la prière pour les morts. Il est donc constant que la croyance au purgatoire et à l'utilité des prières pour les morts remonte jusqu'aux premiers siècles du christianisme, et qu'elle ne peut venir que des apôtres et de Jésus-Christ. « On croit avec raison que ce « qui s'observe dans l'Église universelle, et qui s'est toujours ob- « serve sans avoir été établi par aucun concile, nous a été transmis « par les apôtres; » quod universa tenet Ecclesia, nec conciliis institutuyn ^ sedsejvper retentum, nonnisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur (l). Le dogme du purgatoire n'eût-il pas d'autre fondement que la tradition , il n'en serait pas moins inébranlable ; car, comme nous l'avons montré ailleurs, il est des vérités de la religion qui sont admises par tous les chrétiens, même par les protestants , quoiqu'on ne puisse les prouver que par la tradition (2).
205. Mais nous n'avons pas seulement la tradition pour nous. On a déjà pu remarquer que les Pères s'appuient sur le Nouveau et même sur l'Ancien Testament, pour prouver l'existence du purgatoire. En effet, on lit dans saint Matthieu : « Quiconque aura « parlé contre le Fils de l'Homme, son péché lui sera remis; mais « si quelqu'un parle contre le Saint-Esprit , son péché ne lui sera n remis ni dans ce siècle ni dans l'autre ; » non remitletur , neque in hoc sœcitlo, neque infuturo (3) ; c'est-à-dire que son péché lui sera remis difficilement, soit en ce monde, soit en l'autre : ce qui suppose qu'il y a des péchés qui sont remis ou expiés après la mort, comme l'ont observé , parmi les anciens, saint Augustin , saint Grégoire le Grand, saint Isidore de Séville, Gérard, évéque de Cambrai , et saint Bernard. C'était, d'ailleurs, la croyance des Juifs ; lauteur du deuxième livre des Machabées rapporte qu'après une bataille. Judas vint avec ses gens pour emporter les corps de ceux qui avaient été tués, et que , « ayant fait une collecte, il en- « voya douze mille dragmes d'argent à Jérusalem , afin de faire « offrir un sacrifice pour les péchés des morts , ayant de bons et de
a; Saint Augustin, liV: iv, du Baptême, c. xxiv. — (2) Voyez, au tome I, la seconde partie du traité de l'Écriture sainte et de la tradition. — (3) Saint Matthieu, c. xii, v. 32 — Voyez aussi, dans la I" éfàtre de saint Paul aux Corinthiens, c, m, V. 1 1 , le texte Fundamentum hoc neiiio potest ponere, etc., sur lequel plusieurs saints Pères, entre autres saint Augustin et saint Grégoire 1« Grand, s'appuient pour prouver le dogme du purgatoire.
« religieux sentiments sur la résurrection. C'est donc une sainte et ' salutaire pensée, ajoute l'écrivain sacré, de prier pour les morts, « afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés (1). » C'est en vain que les protestants révoquent en doute la canonicité ou l'inspiration des livres des Machabées ; car nous avons prouvé qu'on doit les admettre comme canoniques (2). D'ailleurs , quand les hérétiques seraient fondés à ne pas regarder ces livres comme divins, le passage que nous avons cité est au moins un témoignage de la croyance du peuple de Dieu à l'utilité de la prière pour les morts , et à l'existence du purgatoire.
206. Après avoir montré, par l'Écriture, le témoignage des Pères et l'autorité des conciles , qu'il y a un purgatoire , et que les âmes qui y sont détenues sont soulagées par les prières des fidèles et le saint sacrifice de la messe , nous ferons remarquer que le dogme catholique ne va pas plus loin. Il est de foi, 1° que les justes qui meurent sans avoir entièrement satisfait à la justice divine , doivent satisfaire après cette vie par des peines temporaires qu'on appelle les peines du purgatoire; 2° que les âmes du purgatoire trouvent du soulagement dans les prières de l'Église. Voilà ce que la foi nous enseigne ; mais elle s'arrête là. Le purgatoire est-il un lieu particulier plutôt qu'un état , ou un état plutôt qu'un lieu particulier ? La peine du purgatoire est-elle la peine du feu , ou simplement une douleur vive et anière d'avoir offensé Dieu ? Quelle est la rigueur et la durée de cette peine? Ces questions et autres semblables ne sont point comprises dans le domaine du dogme catholique. Ce sont des questions au sujet desquelles il n'existe aucune décision, aucun jugement de la part de l'Église. Cependant nous ne devons point laisser ignorer que l'opinion la plus commune parmi les théologiens fait consister, en partie, les tourments du purgatoire dans la peine du feu, ou du moins dans une peine analogue à celle du feu. Nous ajouterons que, selon saint Augustin et saint Thomas, dont le sentiment est assez suivi , la peine du purgatoire surpasse toute peine de cette vie : Pœna purgatorii , dit le docteur angéique, quantum ad pœnam damni et sensus, excedit omnem pœnam istius vitœ (3).
(1) Et facta collatione, duodecim millia drachmas argenti misit Jerosolymam offeiri pro peccatis nioituornm sacrificium, bene et religiose de resurrectione cogitans. . .. Sancla ergo et saliihris est cogitatio pro defuiictis exorare ut a peccatis solvaiitiir. Il" liv. des Machabées, c. \u, v 43, eic — (2) Voyez le toui. I, n"' 239 et 240. — (3) Siippl., qua;st. lxxii, art. i.