CHAPITRE IV
De la réprobation.
207. La réprobation est un acte, un décret par lequel Dieu exclut du royaume des cieux et condamne au supplice de l'enfer les pécheurs qui meurent dans l'impénitenee finale. C'est le contraire de la prédestination.
C'est un dogme catholique qu'il y a une réprobation, c'est-à-dire un décret de Dieu, par lequel il veut non-seulement exclure du bonheur éternel un certain nombre d'hommes, mais encore les condamner aux peines de l'enfer. Au jour du jugement, le Seigneur dira aux prédestinés : « Venez , les bénis de mon père ; pos- « sédez le royaume qui vous a été préparé depuis la création du « monde. " De même, il dira aux réprouvés : « Retirez-vous de « moi , maudits ; allez au feu éternel qui est préparé à Satan et à « ses anges (l). » Ce décret, quoique infaillible comme la prescience divine, n'impose à ceux qui en sont l'objet aucune nécessité de pécher; il suppose même la liberté, ou l'abus volontaire et véritablement libre de la grâce que Dieu ne refuse à personne. Celui qui est réprouvé ne Test pas parce qu'il existe un décret de réprobation; mais ce décret n'existe que parce que le pécheur qu'il concerne se réprouve lui-même, en persévérant volontairement et librement dans son péché jusqu'à la fin.
ARTICLE I
Dieu ne condamne aux peines éternelles de l'enfer que ceux qui l'ont mérité ; il n'a décrété leur damnation que sur la prévision de leurs péchés et de leur impénitence.
208. Il est de foi que la grâce de la justification n'est pas seulement pour ceux qui sont prédestinés à la vie ; que tous les autres qui sont appelés reçoivent la grâce; et que personne n'est prédestiné au mal par la puissance divine. « Si quelqu'un dit que la grâce « de la justification n'est que pour ceux qui sont prédestinés à la
(1) Saint Matthieu, c. xxv, v 34 et 41.
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« vie ; et que tous les autres (jui sont appelés sont à la vérité appe- « lés, mais qu'ils ne reçoivent point la grâce, comme étant pré- « destinés au mal par la puissance de Dieu ; qu'il soit anathème (1 j ! « Cette définition du concile de Trente contre Calvin, qui a renouvelé l'erreur des prédestinatiens , est conforme à celle du concile d'Orange de l'an 529, dont les actes ont été sanctionnés par le pape Boniface IL « Non-seulement nous ne croyons pas, disent « les Pères de ce concile , que Dieu ait prédestiné quelques-uns au « mal ; mais s'il en est qui persistent dans des sentiments si détes- « tables, nous les avons en horreur, et nousleur disousanatlième (2). » Le concile de Valence, de l'an 855, s'exprime de la même manière : il enseigne que Dieu, par sa prescience , connaît de toute éternité le bien que les bons doivent faire , et le mal dont les méchants do; vent se rendre coupables; qu'il a prévu que les bons seraient bo„„ par sa grâce, et que, par la même grâce, ils recevraient la récompense éternelle ; qu'il a prévu également que les méchants seraient méchants par leur propre malice, et que, par sa justice, ils seraient condamnés à la peine éternelle. Le même concile ajoute que la prescience de Dieu n'impose à personne la nécessité d'être méchant; mais que Dieu, qui connaît toutes choses avant qu'elles arrivent, a prévu que le méchant le serait par sa propre volonté; que celui qui est condamné l'est par le mérite de sa propre iniquité, et non par un décret antérieur à la prescience divine ; que si les méchants périssent, ce n'est pas qu'ils n'aient pu être bons, mais bien parce qu'ils n'ont pas voulu être bons : nec ipsos malos ideo perire quia boni esse non potuerunt, sed quia boni esse noluerunt (3); que, dans le choix de ceux qui seront sauvés, la miséri-
(1) si quis justificationis gratiam uonnisi preedestinatis ad vitam contingere dixerit : reliquos vero omnes qui vocantur, vocari qiiidem, sed gratiam non accipere, utpote divina potestate prsedestinatos ad niahun; anatliema sit. Concile de Trente, sess. vi, can. xvii. — (2) Aiiquos vero ad malum divina potestate prœdeslinatos esse non soluni non credinius, sed etiam, si snnt qui tantuRi malum credere velint, cum orani detestatione illis analhema dicimns. Labbe , Concil.j tom. iv, col. 1671. — (3) Deum praescire et pr-"£«cisse ceternaliler, et bona quae boni erant facturi, et mala quae mali sunt gesturi, .. . fideliter tenemus et placet tenere, Ironos prœscisse omnino per gratiam suam bonos futuros, et per eanidem gratiam aelerna prœmia accepluros : malos praescisse per propnam nialitiam malos futuros, et per suam justitiam aeterna uitione damnan- <ios. ... Mec prorsus ulli malo pra>scientiam Dei imposuisse neccssitatem , ut aiiud es8e non posset, sed quod ille lulurus eral ex propria volunlite, ille, sicuf / Dcus, qui iiovit omnia antequam (iaiit, pr.rsciit ex sua omuipotenti et incoiu* iniitabili majestal** Nec ex pra^judicio ejus aliquem, sed ex merito propria; iniquilalis crediiniis r.oiuleuniari. Nec ipsos malos idco perire, quia boni esse noa U. 10
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corde de Dieu précède leur mérite, tandis que, dans la condamnation de ceux qui périront, leur démérite précède le juste jugement de Dieu ; que Dieu a prévu la malice des méchants, parce qu'elle est d'eux; mais qu'il ne l'a point prédestinée, parce qu'elle n'est point de lui; qu'à l'égard de la peine qui suit leurs mauvaises actions. Dieu l'a prévue, parce qu'il sait tout, et l'a décrétée, parce qu'il est juste. Enfin , les évêques du concile de Valeuce concluent en disant anathème, d'après le concile d'Orange, à ceux qui croient que quelques-uns ont été prédestinés au mal par la puissance divine (l).
209. Non, l'on ne peut soutenir sans impiété que Dieu veuille, d'une volonté antécédente ou absolue, la perte des réprouvés. « Dieu, dit saint Augustin, peut sauver quelqu'un sans qu'il l'ait " mérité, parce qu'il est bon ; mais il né peut damner personne qui '< ne l'ait mérité , parce qu'il est juste : Deus poiest aliquos sine « bonis meritis liberare, quia bonus est : non potest quempiam « sine malis mentis dam,nare , quiajustus est (2). Ce n'est point « Dieu qui a fait la mort; il ne se réjouitpoint de la perte des vivants: « Deus mortem non fecit, nec lœlatur in perditione vivorum{^). » Le souverain juge ne condamne les méchants aux peines de l'enfer que parce qu'ayant pu faire le bien ici-bas, ils ne l'ont pais fait. « Retirez- vous de moi, maudits ; allez au feu éternel qui a été pré- « paré à Satan et à ses anges : car j'ai eu faim , et vous ne m'avez n pas donné à manger; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à « boire (4). »
210. Le décret de la damnation éternelle est donc fondé sur la prévision des péchés et de l'impéoitence finale des pécheurs : ce qui s'accorde parfaitement avec la volonté de Dieu de sauver tous les hommes; volonté sincère , antécédente, mais conditionnelle , dont lous avons parlé plus haut (5).
ARTICLE n.
Du châtiment des réprouvés , ou des peines de l'enfer.
211. On entend ici par enfer le lieu ou l'état dans lequel les démons , et les hommes qui meurent en état de péché mortel , sont punis éternellement.
potaerunt; sed quia boni esse noluerunt. Labbe, ConcU.,tom. viu, col. 136
(1) Ibidem, col. 136. — (2) Liv. m, contre Julien. — (3) Sagesse, c 1, y. 13.— ^4) Saint Matthieu, c. xxv, v. 41 et 42. — (â) Voyez le u" 168, etc.
Of , premièrement , il est de foi qu'après cette vie il y a un enfer pour les méchants. La croyance d'une vie future , où les bons sont récompensés et les méchants punis, est aussi ancienne que le monde ; on la trouve dans tous les temps et chez tous les peuples (i).
Secondement, il est de foi que les peines de l'enfer sont éternelles. Le symbole de saint Athanase , qui est reçu dans toute l'Église , se termine ainsi : « Ceux qui auront fait le bien iront dans la « vie éternelle; mais ceux qui auront fait ie mal iront au feu éter- '< nel. Telle est la foi catholique.: quiconque n'y tieut pas fidèle- « meut et fermement ne pourra être sauvé (2). »
§ I. De Véternité des peines de V enfer.
212. Le dogme catholique sur l'éternité des peines de l'enfer est fondé sur l'Écriture et la tradition , sur la croyance universelle et constante de l'Église , d'accord avec la croyance des anciens peuples , même des gentils.
D'abord , nous lisons dans le prophète Isale : « Ils sortiront , et « ils verront les cadavres des violateurs de ma loi ; leur ver ne « mourra point et leur feu ne s'éteindra point, et ils seront à jamais « un objet d'horreur pour toute chair qui les verra (3). > Ce ver qui ne meurt point, et ce feu qui ne s'éteint point, expriment le double châtiment des réprouvés , châtiment qui n'a pas de lin , qui est éternel par conséquent. On lit encore dans le même prophète : « Les pécheurs ont été saisis d'effroi dans Sion ; la terreur a été « parmi les hypocrites. Qui de vous pourra habiter dans le feu dé- « vorant? qui de vous soutiendra les ardeurs éternelles (4)? » Il s'agit évidemment, dans ce texte, des peines de l'enfer.
213. Daniel exprime également le dogme de l'éternité des peines dans le passage suivant : « Or dans ce temps-là s'élèvera Michel, « le grand prince, qui est debout pour les fils de ton peuple ; et un
(1) Voyez le tome I, ii° 591, etc. — (2)Qiiibona egerunt, ibuntinvitam aeteraam ; qui vero niala, in igneiii a'ternum. Hiic est (ides tatholica; qiiaiii iiii quisqiie ftdeliter (irmiterqiie crediderit, salviis esse non poteiit. — (3) Et egre dieiitur, et videbiint cadaveia viioium qui pra-varicali suiit in nie : vennis eo mm non morietnr, et ignis eoruni non extinguetur : et ernnl usqiie ad satiet» Icm visionis ornni carni. Isuïe, c. lxvi, v. 24. — (4)Conterriti snnt in Sion peccatores; possedit trenior liypocrilas. Quis poterit habitai e de vobis ci:m igné dévorante? Quis habitabit ex vobis cuin ardoiibus sempit«rnis? Ibidem t. xxxin, V. 14.
« temps viendra, tel qu'il n'en a pas été depuis que les nations ont « commencé. Et en ce temps-là ton peuple sera sauvé, et quicon- « que sera trouvé écrit dans le livre. Et la multitude de ceux qui • dorment dans la poussière de la terre s'éveilleront , les uns pour « la vie éternelle , et les autres pour un opprobre qui ne finira « jamais. Mais ceux qui auront connu la science brilleront comme « la splendeur du firmament, et ceux qui enseignent la justice à
pl'dsieurs seront comme les étoiles dans les perpétuelles éterni- « tés (l). » Il en est ici de l'opprobre , de l'ignominie du supplice des réprouvés, comme de la vie, du bonheur, de la récompense des justes : ii y a de part et d'autre éternité, une perpétuité sans fin.
21-î. L'Évangile est encore plus précis. Saint Jean-Baptiste dit de Jésus-ChrLst, qui de\'-:At baptiser après lui : « Il a le van à la main, « et il nettoiera son aire; il amassera le blé en son grenier, mais il « brûlera la paille dans un feu q\\\ ne s'éteint point (2). » Écoutez ce que dit Jésus-Christ lui-avême : <• Si votre main vous scandalise, « coupez-la ; il vaut mieux pour vous que vous entriez dans la vie « éternelle n'ayant qu'une main , que d'en avoir deux et d'aller en « enfer, dans le feu qui ne s'éteint pas, où le ver qui les ronge ne « meurt point, et le feu ne s'éteint jamais. Et si votre pied vous scan- « dalise, coupez-le; il vaut mieux pour vous que, n'ayant qu'un « pied, vous entriez dans la vie éternelle, que d'en avoir deux et « d'être envoyé en enfer , dans ce feu qui ne s'éteint pas , ou le ver « qui les ronge ne meurt point , et le feu ne s'éteint jamais. Et si « votre œil vous scandalise, arrachez-le; il vaut mieux pour vous « que, n'ayant qu'un œil, vous entriez dans la vie éternelle, que « d'en avoir deux et d'être envoyé dans le feu de l'enfer, où le ver « qui les ronge ne meurt point , et ou le feu ne s'éteint jamais (3). »
(I) In tempore ilio consurget Michaél, princeps raagnns, qui «tat pro filiis popull ttii ; et veniet tempns qualp non fuit ab eo ex quo gentes esse cœperunt nsqne ad teapus iilud. Et in tempore illo salvabitur populus tuus, omnis qui inventus (uerit scriptus in libre. Et multi de liis qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabiint; alii in vitam aeternam , et alii in opprobrium ut vweant semper. Qui autem docti fuerint, fnlgebunt quasi splendor firmanienti : et qui ad justitiam erudiunt raultos, quasi stellae in perpétuas seternitates. Daniel, c- xii, v. 1, 2 e< 3. — (2 Cujus vpntilabrum in manu ejus, et purgabit arcam siiam , et con gregabit triticum in liorreum suum, paleas autem comburet igni inextinguibili. Saint Luc, c m, v. 17. — (3) Et si scandaiizaverit te manus tua, abscide iliam : bonum est tibi debilem introire in vitam, quani duas manus babentem ire in geliennam , in ignera inoxtinguibilem, ubi vermis eorum non morituret ignis lion extingnitur. Et si pes tuus te scandalizat, amputa il!um : bonum est tibi claudum introire in vitam œternam , quam duos pede.s babentem mitti in ge- Iw-'iiuam igni-s inextinguibilis. ubi vermis oorii»! non moritur, et iguisnon ex-
Ainsi, par trois fois, Notre-Seigneur répète que le ver ou le remords qui ronge les réprouvés ne meurt point, et que le feu qui les brûle ne s'éteint jamais : Vennis eorum non moiiMir , et ignis non extin- (juitur. Pouvait-on exprimer plus clairement l'éternité des peines de l'enfer?
215. Saint Matthieu rapporte que lorsque Notre Seigneur viendra dans sa majesté pour juger tous les hommes, il dira à ceux qui seront à sa droite : « Venez , les bénis de mon Père ; possédez le « royaume qui vous a été préparé dès le commencement du « monde; » et à ceux qui seront à sa gauche : « Retirez- vous de moi, « maudits ; allez au feu éternel^ qui a été préparé à Satan et à ses « anges. Et ceux-ci iront au supplice éternel^ et les justes à la vie « éternelle : et ibunt hi in supplicium sternum , ^m.s^/ aufem in « vitam œternam f l). « De l'aveu de tous, le mot éternel , dans la seconde partie de ce texte, exprime une éternité proprement dite, ou une durée qui n'aura pas de fin ; or , évidemment , il doit avoir la même signification dans la première partie du même texte; autrement, celui qui est la vérité même nous eût induits en erreur : le supplice des réprouvés sera donc éternel, à prendre ce terme à la rigueur.
216. C'est aussi l'enseignement des apôtres : saint Paul dit que Jésus-Christ viendra au milieu des flammes pour tirer vengeance de ceux qui ne reconnaissent pas Dieu, et de ceux qui n'obéissent pas à l'Evangile; puis il ajoute qu'ils souffriront les peines d'une éternelle damnation: pœna.'< dabunt in interitu œternns (2). Saint Jude écrivait aux premiers chrétiens : « .Te veux vous avertir que « Dieu réserve dans des chaînes éternelles et de profondes ténèbres, « pour le jugement du grand jour , les anges qui n'ont pas conservé « leur principauté: vfncutis œternis catigine reservavit{Z). » Saint Jean, l'auteur de l'Apocalypse, nous apprend que la hèle, ou le démon et le faux prophète, seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles : cruciabuntur die ac nocte in sœcula sœculorum (4), 11 est donc prouvé par l'Écriture que les peines de l'enfer sont éternelles.
2(7. Aussi les Pères et les docteurs de l'Église ont-ils cons-
(in^-.iiliir. Quod si oculus tuns scandalizat te, ejice eum : boniimest tibi Itiscutn rnlroiie iii regniim Dei, quam duos ociilos liahentem mitti in gcdennam ignis , •jbi vennis eor\im non iiioritiir, et ignis non extingnitnr. Saint Marc, c. ix , V. 42 et suiv. — (1) Saint Mattliieu, c. xxv, v. .34, 41 et 40. — (2) 11* épîlre aui Thcssaloiiicicns, c. i, v. 8 et 9. — (3) Saint Jude, v. 6.— '^4) Apocalypse, c. x*, T. 10.
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tamment proclamé l'éternité de l'enfer, s'appuyant sur les oraclei de l'Ancien et du Nouveau Testament. Saint Clément de Rome , disciple des apôtres, et l'un des premiers successeurs de saint Pierre sur le siège de Rome , dit que les âmes même des impies sont immortelles ; qu'il vaudrait mieux pour elles v'étre point incorruptibles ; qu'elles souffrent une peine éternelle dans un feu qui ne %' éteint pas; qu^ elles ne meurent point, et que, pour leur malheur, elles ne mourront jamais (1). Saint Justin, martyr, enseigne que ceux des anges et des hommes qui ont abusé de leur libre arbitre sont, par un juste jugement, condamnés au supplice du feu éternel : in igné sempiter?io (2); que Satan avec sa milice, et les hommes qui auront suivi ses conseils, sera tourmenté éternellement, per sœculum infinitum (3).
218. Saint Théophile d'Antioche écrivait à Autolyque : « J'ai « foi en Dieu , et je lui obéis volontiers : je t'exhorte à lui obéir « toi-même , de crainte que si tu refuses de croire en lui mainte- " nant , tu ne sois forcé de croire un jour, lorsque tu seras coni- damné à des peines éternelles , suppliciis œternis (4). » Saint Irénée , ayant cité cette sentence de Notre -Seigneur, Allez, maudits, au feu éternel que mon Père a préparé au diable et à ses anges , ajoute que le feu éternel n'a pas été préparé principalement pour l'homme, mais pour celui qui a séduit l'homme, pour le prince de l'apostasie, et pour les anges qui ont apostasie a\ ec lui ; puis pour les hommes qui persévèrent dans les œuvres de l'iniquité , sans faire pénitence (5). Tertullien , parlant au nom des chrétiens de son temps : « Pour nous, disail-il, qui devons être
jugés par un Dieu qui voit tout, et qui savons que ses punitions sont éternelles, nous sommes les seuls qui embrassons la vraie vertu; et parce que nous la connaissons parfaitement, et parce que le supplice destiné au crime est, non pas de longue durée, mais éternel, nous craignons l'Être souverain, que doit craindre celui qui jutie des hommes qui le craignent (g). »
219. On lit dans Minucius Félix, qui vivait du temps de Tertullien • « Vos savants et vos poètes vous avertissent des supplices • étemels qui sont destinés aux méchants , quand ils vous me- « nacent de ce fleuve de feu, et de ce marais brûlant du Stj^x qui » entoure plusieurs fois le Tartare; choses qu'ils ont apprises (pour
(1) Dans saint Jean Damascène, m Eglogis. — (2) Apologie i. — (3) Apolo gien. — (4) Liv. i, à Autolyque, n° xiv. — (5) Liv. m, contre les hérésies, r. xxm. — (6) Apologétique, n" xi.t.
DE DTEU. 151
» le fond) par les oracles des prophètes, et (pour ce qui tient à la « superstition) par l'inspiration des démons... Les tourments de •« l'enfer n'ont ni mesure ni fin. Le feu, comme s'il était doué d'in- « telligence, brûle les membres et ne les consume point ; il les dé- « vore et les alimente en même temps ; semblable à la foudre qui « atteint les corps et ne les détruit pas , aux volcans du Vésuve et « de l'Etna, qui sont toujours enflammés et ne s'éteignent jamais. " Cette flamme vengeresse s'entretient sans détruire ceux qu'elle « brûle ; elle se nourrit des douleurs aiguës qu'elle leur fait « éprouver (l). »
220. Saint Cyprien : « Croyez à celui qui réserve la vie éter- « nelle pour récompense à ceux qui croient. Croyez à celui qui « destine, dans les ardeurs de l'enfer, des supplices éternels à ceux » qui ne croient pas. Ceux qui seront condamnés à ces supplices « seront la proie d'un feu qui ne se ralentit point; leurs tourments « ne peuvent avoir ni repos ni fin (2). » Suivant Arnobe, les feux de l'enfer ne s'éteindront jamais (3). Lactance dit que ceux qui préfèrent les biens de la terre aux biens célestes seront condamnés à une peine éternelle (4).
C'est aussi la doctrine de saint Hilaire de Poitiers (s), de Julius Firmicus (6), de Némésius, philosophe chrétien (7j, de Didyme d'Alexandrie (8) , de saint Pacien de Barcelone (9) , et de saiqt Basile (10).
Saint Grégoire de Nazianze , distinguant les diO'érentes espèces de feu dont Dieu se sert pour exercer sa vengeance, dit que le plus redoutable de tous est celui qui , joint au ver qui ne dort point , ne s'éteint jamais ; que ce feu perpétuel et éternel est le châtiment des hommes qui auront commis le crime (il); et que rien ne tourmentera plus les réprouvés que de se voir rejetés dp Dieu, et de porter dans leur conscience les marques de réternelle ignominie à laquelle ils seront condamnés (12). Saint Éphrem, diacre d'Édesse , enseigne que ceux qui sont en enfer ne peuvei^t en être délivrés; qu'ils y sont retenus par des liens indissolubles ; que le feu qui les brûle ne s'éteindra point, et que les douleurs et les supplices intolérables qu'ils endurent n'auront pas de
(1) Octaviiis, n" \\\v. — (2) Liv. à Démélrieii, sub Jinem. — (3) Li v. ii , coelie les gentils. — (4) Liv. vu, des Uistitiitions, c. v, etc. — (5) Comment .^iir saint Matthieu, c. xxvii. — (6) De l'erreur des relijiions profanes, c. xix. — (7) De la nature de l'homme, cl. — (S) Liv. m , De Spiiitu Sancto.— (9) Exhortation à la pénitence. — (10) Kxhortation au haptème. — (11) Discours xt. — (1^) Discours XV.
fin: «on habent finem dolores ac tnala istorum intoleranâa (l).
221. Saint Grégoire de Nysse, encore que les partisans d'Origène aient altéré quelques endroits de ses écrits, ne s'exprime pas moins clairement en faveur du dogme de l'éternité des peines. « L'âme du pécheur, dit-il , s' accusant de sa témérité, gémissant et « pleurant, sera reléguée dans un lieu triste comme dans un ré- « duit , où elle souffrira des peines éternelles, en proie à une tris- « tesse qui n£ finira jamais, et qui ne pourra point se consoler (2). « Un repos éternel et souverain est réservé dans le royaume céleste « à ceux qui auront été bons et charitables ; mais le supplice éter- « nel du feu attend les hommes inhumains et méchants (3). Qui c( éteindra cette flamme , s'écrie-t-il , en parlant aux mauvais ri- « ches? Qui vous préservera des morsures de ce ver qui ne mourra «jamais? Quis extinguet Jlammam ? guis avertet vermem nun- « quam morientem (4) ? »
222. Saint Ambroise : « Je sais que les plus grands tourments « sont réservés aux pécheurs , et que les âmes des impies souffri- « ront des supphces, non temporaires, mais éternels; des supplices « qui n'auront pas de fin (5^. » Saint Jean Chrysostome, qui est mort peu de temps après saint Ambroise , écrivait à Théodore : « Quand vous entendez parler du feu de l'enfer, ne vous le repré- « sentez point comme le feu d'ici-bas : tout ce que celui-ci saisit, « il le dévore et le consume; celui-là, au contraire, brûle perpé- « tuellement ceux dont il s'empare, et ne se ralentit jamais. C'est « pourquoi il est dit qu'il ne s'éteint point. Les pécheurs seront « revêtus de l'immortalité; mais ce ne sera pas pour leur gloire, K ce sera pour qu'ils souffrent éternellement (6). Celui qui a été 1- une fois livré au feu de l'enfer ne peut espérer de voir la fin de « son supplice. Les plaisirs de cette vie passent comme une ombre « et comme un rêve ; le péché n'est pas encore consommé , que le « sentiment de la volupté est éteint. Mais les supplices qui leur « sont destinés n'ont aucun terme. La jouissance n'est que pour un « moment : le tourment est éternel (7). »
223. Saint Jérôme, parlant des origénistes, qui prétendaient que le démon peut être changé et rétabli dans son premier état , s'exprime en ces termes : « Non-seulement l'Écriture sainte ne dit « pas cela, mais cette opinion tend à détruire la crainte de Dieu
(1) Traité Non esse ridendum. — (2; Discours De casligalionïbus — (3} Discours i, de l'amour des pauvres. — (4) Discours t, sur les béatitudes — (5) De la chute d'une vierge. — (6) Liv. i, à Théodore tombé* n° ix. — (7)Liv. ii, au même, ii° m.
riE DIETT. 153
« dans les hommes, et à les i)oi-ter au péché , dans la persuasion « que si le démon , auteur de tous les maux et la source de tous les « péchés, peut être sauvé par la pénitence, les réprouvés pourront « l'être également. Sachons donc, comme nous l'apprend l'Évan- « gile , que les pécheurs seront envoyés au feu éternel qui est « préparé à Satan et à ses anges; et que c'est d'eux qu'il est dit : « Leur ver rongeur ne mourra point, et le feu qui les brûlera ne « s'éteindra point (1). »
224. Saint Augustin combat les mêmes erreurs. Écoutez ce qu'il dit dans ses livres de la Cité de Dieu : « Il faut voir d'abord « pourquoi l'Eglise n'a pu souffrir l'opinion de ceux qui promettent « au diable le pardon, après même de très-grands et de très-longs '< supplices. Si tant de saints, profondément versés dans l'un et " l'autre Testament , n'ont envié la béatitude à personne, c'est « qu'ils ont vu que ce serait anéantir cet arrêt que le Sauveur dé- « clare qu'il prononcera au jour du jugement ; Retirez-vous de « moi, maudits, et allez dans le feu éternel qui est préparé pour « le diable et pour -ses anges. Cela montre clairement que le « diable et ses anges brûleront dans un feu éternel ; aussi bien « que ces paroles de l'Apocalypse : « Le diable, qui les séduisait, *■ fat jeté dans un étang de feu et de soufre avec la bête et le nfaux prophète^ où, ils seront tourmentés jour et nuit dans les « siècles des siècles ; c'est-à-dire éternellement, selon le langage « ordinaire de l'Ecriture. C'est pour cela que l'on ne saurait trou- ■< ver d'autre raison, ni même de raison plus juste et plus évidente « de cette croyance fixe et immobile de la véritable piété, qu'il n'y « aura plus de retour à la justice et à la vie des saints pour le « diable et pour ses anges, que parce que l'Écriture, qui ne trompe « personne , dit que Dieu ne les a point épargnés , et qu'il les a •< condamnés, en attendant, aux noirs cachots de l'enfer, où ils « sont gardés pour être punis au dernier jugement; qu'on les jet- « tera dans un feu éternel, où ils seront tourmentés dans les siècles « des siècles. Que s'il en est ainsi, comment peut-on prétendre que • tous les hommes , ou même quelques-uns, seront délivrés de cette '< éternité de peines après quelques longues souffrances que ce « puisse être;; à moins que de donner atteinte à ia foi qui nous ' fait croire que le supplice des démons sera éternel ? Si ceux ou » quelques-uns de ceux à qui on dira, Retirez-vous de moi, ' maudits , et allez au feu éternel qui est préparé pour le diable
(1) Comment, sur le ch. ii de Jonas.
fS4 I>E DIEU.
« et pour ses anges , ne doivent pas toujours demeurer dans ce « feu, pourquoi croira-t-on que le diable et ses anees y demeure- « ront éternellement? Est-ce que la sentence que Dieu prononcera « contre les anges et contre les hommes ne sera vraie que pour les « anges? Asp.urément les choses iront de la sorte, si les conjec- « tures des hommes l'emportent sur la parole de Dieu ; mais comme « cela est impossible , ceux qui désirent se garantir du supplice « éternel ne doivent pas s'amuser à disputer contre Dieu , mais •< accomplir ses commandements, tandis qu'il en est encore temps. « Dail leurs, quelle apparence y a-t-il d'entendre le supplice éter- <• ncl d'un feu qui doit durer longtemps , et la vie éternelle d'une « vie qui doit durer toujours, vu que Jésus-Christ, au même lieu « et dans une même période, comprenant l'un et l'autre, a dit: 1 Ainsi, ceux-ci iront au supplice éternel, et les justes dans la « vie éternelle ? Si l'un et l'autre est éternel, certainement on doit « entendre ou que l'un et l'autre durera longtemps , mais après « tout prendra fin, ou que lun et l'autre durera toujours, et ne « finira point. Ces deux choses sont mises en parallèle : d'un côté « le supplice éternel, et de l'autre la vie éternelle; de sorte qu'on « ne peut prétendre sans absurdité que , dans une seule et même « expression , la vie éternelle n'ait point de fin , et que le supplice « éternel eu ait une. Puis donc que la vie éternelle des saints ne « finira point, certainement le supplice éternel des damnés sera ■' de même (l). »
225. Nous pourrions citer encore saint Prosper, saint Léon, saint Fui gence, saint Grégoire le Grand, et généralement tous les docteurs de l'Église qui ont parlé du châtiment des réprouvés ; tous professent l'éternité des peines de l'enfer. Qu'il nous suffise de rappeler que le concile de Constantinople de 553 , cinquième concile œcuménique , a frappé d'anatheme l'erreur de ceux qui prétendaient que les tourments des impies et même des démons auraient une fin , et que les impies et les démons seraient un jour rétablis dans leur premier état (2).
226. Telle est donc et telle a toujours été la croyance de l'Église catholique ; telle a été, de tout temps , la croyance des eh/*étiens , même des communions séparées du saint-siége , si on excepte quelques hérétiques obscurs , tels que les origénistes. C'était la croyance des Juifs, comme nous l'avons vu dans plusieurs passages
(I) De la cité de Dieu, li" ""j. c. xxiii. — (2) Nicéphore, Hï&t. ecclés liv. xxvii, c. 28
de l'Ancien Testament ; c'était aussi la croyance des patriarches. Les prophètes ne pensaient pas autrement que Moyse, ni Moyse autrement que les enfants de Jacob, que Jacob lui-même, qu'Abraham le -père des croyants, que Noé, qu'Adam le shef et le précepteur du genre humain. Une preuve que la croyance à l'éternité des peines remonte à la tradition primitive, et qu'elle est aussi ancienne que le monde, c'est que nous la retrouvons, quoique plus ou moins altérée, chez tous les peuples. Les Grecs, les Romains, les Égyptiens, les Chaldéens, les Perses, les Syriens, les Indiens, les peuples du Nord et ceux de l'Amérique, tous ceux dont on connaît la religion*, admettaient une récompense éternelle pour les justes, et des peines éternelles pour les méchants (l). Ainsi, le dogme de l'éternité de l'enfer est fondé tout à la fois sur la révélation primitive, sur la révélation mosaïque et sur la révélation évangélique, en un mot, sur l'enseignement catholique, dont l'autorité est l'autorité de Dieu même, comme nous l'avons montré dans le premier volume de cet ouvrage.
227. Direz-vous qu'on ne peut concilier ce dogme avec la bonté de Dieu? Mais « qui es-tu, ô homme, pour contester avec Dieu? « 0 homo, tu qui e.v, qui respondeas Deo (2)1 Qui osera vous dire, « Seigneur, pourquoi vous avez fait cela? Ou qui s'élèvera contre « votre jugement? Qui paraîtra devant vous pour prendre la dé- « fense des hommes injustes? Ou qui vous accusera quand vous « aurez fait périr les nations que vous avez formées ? Car après « vous, qui avez som de tous les hommes, il n'y a pas d'autre « Dieu, à qui vous ayez à faire voir qu'il n'y a rien d'injuste dans « les jugements que vous jtrouoncez; il n'y a ni roi ni prince qui « puisse s'élever contre vous, en faveur de ceux que vous aurez « fait périr (3 . » Non, il ne nous appartient pas de juger les jugements de Dieu. Il est admirable dans ses saints par sa bonté ; il ne l'est pas moins par sa justice dans les réprouvés. 11 est bon , infiniment bon : mais quoique sa bonté soit infinie, il n'est point tenu de faire pour la créature tout ce que la créature peut désirer; autrement, il pourrait être tenu à l'infini, ce qui implique coutradic-
(1) Voyez le P. Perrone, Ti-ac(. de Deo crenfore , part, m, c. vi, etc. — (2) Èpître aux Romains, c. ix, v. 20. — (3) Qiiis dicet tibi : Qnid fecisti.» a»t qiiisstabit contra jiidiciiim tmim? aiit qiiis in con.'^pectn tiio veiiiet vindex i»iqiiomm hominiim? ant qiiis libi imputahit, si perieriiit naf loues (pias tu fecisti? Non eiiim est alius DtMis quam tu, cni cura est de omnibus, ut osteudas queniam non injuste judicas judiciuin. Neqtie rex, neqiio lyrannus in conspectii tuo inuuirent de liis quos pcrdidisti. Sagesse, c. xii, v. 12, i3 et 14.
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tion : les dons de Dieu, de quelque genre et quelque grands q«'!]« soient, ne peuvent être que finis et bornés comme ceux qui les reçoivent. Tout ce que nous pouvons exiger, pour ainsi dire, de la bonté du Créateur, c'est qu'il donne à tous les hommes les moyens d'être heureux, de sorte que personne ne soit malheureux que par sa faute. Le pécheur qui est condamné à un supplice éternel ne peut se plaindre que de lui-même; il ne peut se plaindre de Dieu qu'autant qu'il n'aurait pu éviter cette damnation. Mais il n'en est pas ainsi : Dieu ne réprouve et ne damne après cette vie les pécheurs impénitents que parce que ces pécheurs se sont réprouvés et damnés eux-mêmes, tandis qu'ils étaient sur la terre : libres de faire le bien et le mal, de choisir entre la vie et la mort éternelle , ils ont fait le mal au lieu ce faire le bien ; ils ont préféré la mort à la vie, les peines de l'enfer aux jouissances du ciel , le séjour de Satan au royaume de Dieu. Ils sont donc malheureux parce qu'ils l'ont voulu; et ils le seront éternellement, parce que, malgré les avertissements et les menaces du Seigneur, ils ont suivi , de plein gré, la voie qui conduit à la perdition éternelle : ce qui fait que l'éternité de l'enfer n'est pas plus contraire à la justice qu'a la bonté divine. La justice de Dieu serait compromise, il est vrai, s'il punissait sans qu'on l'eût mérité; si, dans ses jugements, il ne discernait point entre le coupable et l'innocent, ni entre tel ou tel degré de culpabilité. Mais tel n'est pas l'ordre de la Providence : Dieu récompense les saints, et les récompense éternellement, parce qu'il est bon; il punit les méchants, et les punit éternellement, parce qu'il est juste; il rend à chacun selon ses œuvres, pour le bien comme pour le mal , parce qu'il est bon et juste en même temps.
228. Ne dites pas qu'il n'y a point de proportion entre le pécht' qui ne dure qu'un moment et la peine qui dure éternellement. Car évidemment, pour savoir s'il y a proportion ou non entre la peine et l'offense, on ne doit en juger ni par la durée de la peine, ni par la durée de l'acte par lequel on se rend coupable ; il ne faut qu'un instant pour commettre les plus grands crimes : mais on doit se reporter à la grièveté de l'offense, dont la malice se tire et de la bassesse de celui qui en est l'auteur, et de la majesté de celui qui est offensé. D'après cette notion, qui ne peut être contestée, on conçoit facilement que la malice du péché, en tant qu'il offense Dieu, qu'il outrage la majesté divine, est en quelque sorte infinie ; et que, loin de dépasser les limites de la justice à l'égard des réprouvés, le souverain juge demeure plutôt en deçà, même en leur infligeant un»
peine éternelle. D'ailleurs, le péché, le crime d'un moment, qui n a pas été réparé ici-bas par la pénitence, devient un crime éternel. Non-seulement l'état du péché, mais le péché, mais l'affection du loins virtuelle au péché, survit à la mort du pécheur et subsiste ussi longtemps que le pécheur, c'est-à-dire, éternellement. Celui qui iieurt dans l'impénitence meurt dans son péché, conserve son péché et l'affection au péché; ce n'est même que parce qu'il conserve de l'affection au péché, qu'il meurt impénitent : in malignitate nostra consumpti sumus (1). Il est en mourant ce qu'il était auparavant, et il est après la mort ce qu'il était en mourant; il sera toujours le même, toujours pécheur : non qu'il commette en enfer de nouveaux péchés, car les damnés ne peuvent plus démériter ; mais parce que, étant mort dans le péché et avec l'affection au péché, il ne peut plus ni sortir de l'état du péché, ni renoncer au péché. A la vérité, il regrette d'avoir offensé Dieu, il s'en repent même, suivant l'expression de l'Écriture : pœnitentiam agentes (2); mais il s'en repent trop tard, il s'en repent inutilement ; sa pénitence n'est point l'effet de la grâce; il n'y a plus de miséricorde pour lui; le sang de Jésus-Christ ne coulera point dans les enfers ; il ne peut ni expier son péché, ni revenir à de meilleurs sentiments. Il est donc vrai de dire que son péché dure toujours , qu'il devient éternel, et qu'il peut, par conséquent, être puni éternellement.
229. Mais Dieu ne pourrait-il pas, par sa grâce, changer le cœur du réprouvé , rendre ses peines méritoires, et abréger son supplice? On conçoit qu'il le pourrait, si on ne considère que sa bonté, sa puissance et sa justice. Mais y est-il tenu? Non : on ne prouvera jamais qu'il soit onligé de faire pour les hommes plus qu'il n'afait. Qu'on se rappelle donc que non-seulement Dieu est souverainement bon, mais qu'il est souverainement sage; et, tout en admirant sa bonté à l'égard des élus, on adorera la rigueur de ses jugements à l'égard des réprouvés. On peut même dire que, d'après l'ordre qu'il a établi lui-même, et dans lequel se montre visiblement sa providence, la sagesse de Dieu, que l'on ne doit point séparer de ses autres attributs , s'oppose a ce que les peines de l'enfer aient un terme. En effet, si, malgré la croyance universelle à ''éternité de ces peines, la terre est comme inondée de crimes; s'il se trouve encore un si grand nombre de pécheurs qui boivent l'iniquité comme l'eau, et vivent comme s'ils n'avaient rien à craindre après la mort, que deviendrai' '*» monde, si
(1) Sagesse, c. v. v. 13. — ^5) lbiae<n. v. 3
l'enfer n'était plus qu'un purgatoire? Otez la crainte de l'éternité malheureuse, c'en est fait des lois de la religion et de la morale pour le plus grand nombre; elles seront impuissantes contre le crime. Donnez à l'égoïste , à l'avare , à l'usurier, au voluptueux , à l'adultère, au plus grand scélérat, l'assurance ou seulement l'espoir d'en finir un jour avec la justice divine ; bientôt vous verrez disparaître de dessus la terre, avec la crainte de Dieu, la pratique de la vertu.
§ II. Quelles sont les peines de l'enfer?
230. On distingue deux peines de l'enfer : la peine du dam et la peine du sens. La première consiste dans la privation de la vision intuitive, ou dans la perte du bonheur du ciel, et dans le regret de l'avoir perdu. La seconde consiste dans la douleur causée par le feu. Ce double châtiment est aggravé par le désespoir, le réprouvé ne pouvant espérer de voir la fin de ses tourments. Les peines de l'enfer sont exprimées par ce ver qui ne meurt point et par ce feu qui ne s'éteint point, dont Jésus-Christ lui-même menace les pécheurs : Ver mis eorum non moritur^ et ig7iis non extinguitur (l).
231. On entend par ce ver rongeur les peines intérieures, les remords et les regrets des réprouvés , comme on le voit d'ailleurs par ce passage du livre de la Sagesse : A la vue de la gloire et du bonheur des justes, les méchants « seront saisis de trouble et d'une « horrible frayeur. Ils seront surpris d'étonnement en voyant tout « d'un coup, contre leur attente, les justes sauvés. Ils diront en eux- « mêmes, étant touchés de regret, et jetant des soupirs dans le ■< serrement de leur cœur : Ce sont ceux-là qui ont été autrefois « l'objet de nos railleries , et que nous donnions pour exemple des « personnes dignes de toutes sortes d'opprobres. Insensés que nous « étions! leur vie nous paraissait une folie, et leur mort honteuse ; '< et cependant les voilà élevés au rang des enfants de Dieu, et leur « partage est avec las saints. Nous nous sommes donc égarés de la « voie de la vérité. La lumière de la justice n'a point lui pour « nous, et le soleil de l'intelligence ne s'est point levé pour nous. « INous nous sommes lassés dans la voie de l'iniquité et de la per- « dition. Nous avons suivi des voies difficiles, et nous avons « ignoré ia voie du Seigneur. De quoi nous a servi notre orgueil? « Qu'avons-nous retiré de la vaine ostentation de nos richesses?
(1) Saiat Marc, c. ix, v. 43, 45 et 47.
« Toutes ces choses sont passées comme une ombre.... A peine « étions-nous venus au monde, que nous avons cessé de vivre ; nous « avons été consumés dans notre malice. Voilà ce que les pécheurs « diront dans l'enfer : Talia dixerunt in inferno M qui pecca- * verunt (l). »
232. Par là nous apprenons que les réprouvés seront tourmentés par l'envie qu'ils auront contre les saints, qu'ils condamneront leurs égarements , et qu'ils auront une douleur amère de se voir privés de îa gloire et de la félicité des justes. Mais ce serait sans fondement qu'on les ferait blasphémer contre Dieu : le blasphème n'est point une peine , et ne peut aggraver les peines des damnés. D'ailleurs, loin de commettre de nouveaux crimes, ils se repentiront, quoique inutilement, d'avoir commis ceux qui sont le sujet de leur damnation ; pœnitentiam agentes; et, au lieu de se plaindre de la justice de Dieu , ils ne se plaindront que d'euxmêmes : Insensés que nous étions, diront-ils, nos insensati ! A quoi nous a servi notre orgueil? Quid nobis profuit superbia? Qu'avons-nous retiré de l'ostentation de nos richesses et des vains plaisirs qu'elles nous ont T^rocnrésl Divitiarumjactantia quid contulit nobis? Non, encore que leurs péchés subsistent éternellement, et que parla même ils méritent une peine éternelle, une fois en enfer, ils ne peuvent plus offenser Dieu. La mort du pécheur , dit saint Ambroise, met fm à ses péchés : mors peccatoris finem peccandi offert (2). Suivant saint Augustin, à la mort les méchants ne cessent pas d'être méchants ; ils conservent le propos qu'ils avaient de pécher ; cependant ils ne peuvent plus pécher : Iniqui nec post mortem desinunt esse iniqui; quia etsi peccare non possint^ peccandi tamen propositum tenent (3).
(1) Videnles turbabnntur timoré Iiorribili, et mirabuntur in subitatione in «peratœ salutis, dicenles intia se, pœnitentiam agentes, et prœ angnstia spiritus gementes : Hi sunt qtios habiiimiis aliquando in derisum , et in similitudinem improperii. Nos insensati vitain illorum aestimabanius insaniam, et finem iliorum sine iionore : ecce qiiomodo computati snnt iiiter filios Dei, et inler sanctos sors illorum est. Ergo erravimiis a via veritatis, et justifiai lumen non luxit nol>is, et sol intHlligentite non est ortus nobis. Lassati sunais in via iniquitatis et perditionis, et anib»ilavinius vias (iiflicilcs , viam aulem Doniiui ignoravinius. Quid nobis iirolult superbia? aut divitiarum jactantia quid coiilnlit notis?
Transienint omnia illa tanquam umbra Sic et nos nati continuo desiviinns
esse, et virtulis (piidem nullum signum valuimus ostendere; in nialignilate nostra consumpti snunis. Talia dixerunt in inferno lii qui peccaverunt. Sagesse, c. V, V. 1 et stiiv. — (2) Du bien de la mort, c. vu. — (3) Hoiuél. rix, -i^ui imper/ m MalUiœum.
233. La seconde peine de l'enfer est la peine du feu : ignis non extingvifur. Mais en est-il de ce feu comme du ver rongeur? Ce feu est-il un feu matériel ou un feu intérieur, un feu qui, en agissaut directement sur l'âme, agit indirectement sur le corps? C'est une question au sujet de laquelle il n'existe aucune décision de l'Église. Il est de foi que les damnés seront éternellement privés du bonheur du ciel , et qu'ils seront éternellement tourmentés eu enfer ; mais i! n'est pas de foi que le feu qui les fait souffrir soit un feu matériel. Plusieurs docteurs , dont l'opinion n'a point été condamnée, pensent que le second membre de ce texte, vermis eorum non moritur, et ignis non extinguitur , peut s'entendre comme le premier, c'est-à-dire, dans un sens figuré ; et que le mot ignis exprime plutôt une douleur vive et analogue à celle du feu, que la douleur même causée par le feu. Néanmoins, le sentiment qui est pour la réalité ou la matérialité du feu est si général parmi les catholiques, que nous ne croyons pas qu'on puisse enseigner l'opinion contraire. Mais il est important de faire remarquer que, dans le second comme dans le premier sentiment, l'enfer est un lieu de supplices : locuni tormentorum, dit l'Évangile (l). Tous reconnaissent, d'après l'Écriture , que les réprouvés souffriront cruellement jour et nuit dans les siècles des siècles : cruciabuntur die ac nocte in sœcula sœculorum (2) ; et que c'est une chose terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : horrendum estincidere in manus Deivivenfis (3). « L'opinion selon laquelle le feu de l'enfer n'est que métaphorique I n'exclut pas la peine du sens , consistant dans une vive afflic- « tion du corps, quoique non causée par le feu. Les Israélites, « pendant leur servitude en Égj'pte, comparée à une fournaise ar- « dente, n'enduraient pas le supplice du feu; mais ils souffraient « de grandes peines corporelles. Il est dans l'ordre de la justice « que les corps qui ont coopéré avec les âmes des réprouvés aux « crimes, en partagent avec elles le châtiment. L'Écriture donne « à entendre que leur chair aura part à ce châtiment : vindicta «■ carnis impii ignis et vennis. (Eccli., vu, 19.) Sur quoi saint '< Augustin fait cette remarque : Poluit brevius dici vindicta im- « pii; cur ergo dictum est cabnis irnpii , nisi quia utrumque, id « est, et ignis et vermis , pœna sit carnis? (De Civit., lib. xxi, « c. 9. ) La même Écriture se sert souvent du mot ignis pou; signi- '< fier affliction , peine, soit de l'esprit, soit du corps , épreuve par
(1) Saint Luc, c. xvi, v. 28. — (2) Apocalypse, c. xx,t 10. — (3) Épître aur. Hébreux, c. x, v. 31
DB 1>IBIJ. f6t
• trihulatioD » Ainsi s'exprime M. de Pressy , évêque de Boulogne (I).
234. En parlant du bonheur des saints , nous avons dit qu'il y di plusieurs demeures dans la maison du Père céleste , dans le royaume de Dieu (2) : de même, il y en a plusieurs en enfer. Dieu rend à chacun selon ses œuvres ; il récompense les justes suivant le degré de leur mérite; il punit les méchants suivant le degré de leur culpabilité , ayant égard au nombre et à la gravité des péchés qu'on aura commis, aux dons qu'on aura reçus du ciel, et à l'abus qu'on en aura fait. « On exigera beaucoup de celui à qui on aura « beaucoup donné; et on fera rendre un plus grand compte à celui « qui aura reçu davantage (3). » C'est pourquoi, parce qu'il n'y a peut-être pas deux hommes qui aient reçu les mêmes grâces et qui soient coupables au même degré , il n'y a peut-être pas deux réprouvés qui soient punis avec la même sévérité. Ceux qui seront condamnés au feu éternel seront tous punis , et ils le seront tous éternellement, mais plus ou moins sévèrement, selon qu'ils auront été plus ou moins coupables. Leur supplice, quoique inégal, sera éternel pour tous; et, une fois fixé par la justice divine, il demeurera toujours le même, sans s'aggraver ni diminuer avec le temps.
Il est vrai que quelques docteurs, entre autres saint Augustin, paraissent favorables à l'opinion de la mitigation des peines de l'enfer. Ils pensent ou plutôt ils conjecturent que quoique les prières des vivants ne puissent faire cesser le supplice des réprouvés, elles peuvent cependant leur procurer quelque soulagement. Mais encore que cette opinion ne soit point condamnée par l'Église , elle ne pourrait être soutenue sans témérité. Comment, en effet, accorder cette diminution ou cet adoucissement de la peine des damnés avec la parabole du mauvais riche, qui , étant en enfer, ne peut obtenir la moindre goutte d'eau pour rafraîchir sa langue? D'ailleurs , s'il entrait dans les desseins de Dieu d'adoucir les peines «le l'enfer par la prière et les bonnes œuvres des fidèles, pourquoi donc l'Église ne prie-t-elle pas pour les damnés? N'aurait-on pas droit de lui reprochei", à elle qui est si bonne et si miséricordieuse, de méconnaître les miséricordes de Dieu , dont elle est cependant la fidèle interprète auprès des hommes ?
(1) Instructions pastorales, etc., de Mgr. l'évêque de Boulogne, tom. i, p. 474, édit. de 1786 — (2) Voyez, ci-dessus, le n" 191 — (3) Omni autem cui niultum datum est, multum quaeretur ab eo : et cui commendaTerunt multum, plus pètent ab eo. Saint Luc, c. xii, v. 48.
ibi DE Disn.