CHAPITRE II
De l'unité de Dieu.
8. Dieu est un, et il ne peut être qu'un ; il n'y a qu'un seul Dieu, et il ne peut y avoir qu'un seul Dieu : Unus solus est veruf
(1; Saint Augustin, sermon cccxli.
Deus (1). Quand Moyse se présente de la part de Dieu devant les enfants d'Israël, il leur dit : Celui qui est /n'a envoyé vers vous. Il ne leur dit point, Ceux qui sout, mais Celui qui est^ celui dont \'Ètre est le nom essentiel, éternel, incommunicable. "Je suis celui c( qui suis; c'est mon nom dans toute l'éternité; Ego sum qui visum; hoc nom.en mihi est in œternum (2). » Aussi le Seigneur aisait-il au peuple juif : Considérez que je suis seul, et qu'il n'y a point d'autre Dieu que moi; videte quod sim solus, et non sit alius Deus prœter me (3). Telle est, d'ailleurs, la croyance des patriarches, des Israélites et des chrétiens ; la croyance de tous les peuples. On a conservé chez toutes les nations une idée plus ou moins distincte de l'unité de Dieu. « Il faut, dit l'abbé Bergier, ou « que cette idée ait été gravée dans tous les esprits par le Créateur « lui-même , ou que ce soit un reste de la tradition qui remonte «jusqu'à l'origine du genre humain, puisqu'on la trouve dans tous « les temps aussi bien que dans tous les pays du monde (4). » Les idolâtres même avaient généralement quelque notion de l'Être suprême, auteur de toutes choses. Ils ont connu, du moins imparfaitement, le vrai Dieu; et c'est parce que, l'ayant connu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu, qu'ils sont inexcusables : Inexcusabiles, dit l'apôtre, gwm, cum cognovissenf Deian^ non sicut Deum glorificaverunt (5). Ils se sont rendus coupables en adorant la créature au lieu du Créateur : servierunt crealurœ potius quant Creator i (6). C'est en cela principalement que consistait le crime de l'idolâtrie. A quelques exceptions près, les gentils n'admettaient point plusieurs dieux proprement dits, plusieurs êtres incréés, souverains, indépendants. Le polythéisme, comme l'a remarqué l'abbé BuUet, n'était point un polythéisme di' égalité, mais un polythéisme de subordination (7). Les païens, dit Beausobre, n'ont jamais confondu leurs dieux célestes ou terrestres avec le Dieu suprême (8). En reconnaissant plusieurs divinités, ils reconnaissaient en même temps le Dieu très-grand et très-bon, maximus et optimus, le père des dieux et des hommes, divu?n pater atque honiinum.-ce qui fait allusion à ce que dit Moyse, qui appelle le vrai Dieu le Seigneur des seigneurs, le Dieu des dieux, Deus deorum, Domimis dominantium (9). Ainsi) la croyance des différents peu-
l't) Concile général de Latran, de l'an 1215. Capit. i. — (2) Exod., c. m, *. 14 et 15. — (3) Dt'uteron., c. xxxii, t. 39. — (4) Dictionn. de tliéologie, art. Dieu. — (5) Épître aux Bomains, c. i, v. 20 et 21. — (6) Ibidem, v. 25. — (?) De l'Existence de Dien, part. u^. — (8) Hist. du manicbéisnoe, liv. ix, c. !▼ — (9) Deuteron., c. x, v. 17.
DE DIEt).
pies, quoique altérée par les superstitions du paganisme, se trouve d'accord, touchant l'unité de Dieu, avec la tradition primitive qui s'est conservée dans toute sa pureté chez les patriarches, les Hébreux et les nations chrétiennes (1).
9. D'ailleurs, Dieu est celui qui est^ celui qui est par luimême , qui existe nécessairement , qui est indépendant , infini , souverainement parfait. Or celui qui est par lui-même, qui existe nécessairement, qui est indépendant, infini, souverainement parfait, est un, et il ne peut être qu'un ; il répugne qu'il y ait plusieurs êtres nécessaires, plusieurs êtres indépendants, plusieurs êtres infinis et souverainement parfaits. On conçoit et on concevra toujours qu'un seul être nécessaire suffit pour rendre raison de l'existence de tout ce qui est hors de lui; que tous les êtres, à l'exception d'un seul, peuvent ne pas exister; qu'ils n'existent pas nécessairement ; qu'ils n'existent par conséquent qu'en vertu de la toute-puissance de cet être unique qui leur a donné l'existence. Ou conçoit et on concevra toujours qu'un être n'est indépendant, absolument indépendant, qu'autant que tous les autres êtres dépendent de lui, et qu'il demeure par cela même seul indépendant. On conçoit et on concevra toujours qu'un être ne peut être infini et souverainement parfait qu'autant qu'il est au-dessus de tous les autres êtres, quelque parfaits qu'on les suppose. Supposer plusieurs infinis, c'est évidemment nier l'infini ; supposer plusieurs êtres infiniment parfaits, c'est nier la souveraine perfection; supposer plusieurs dieux, ce sera donc aussi nier la Divinité : Deus si non unus est, non est, dit Tertullien (2).
10. Enfin, l'ordre admirable qui règne dans l'univers, en nous offrant une preuve des plus frappantes de l'existence de Dieu, nous offre en même temps une preuve non moins sensible de son unité. Tout, dans le monde physique et dans le monde moral, nous montre l'unité de pensée, l'unité de volonté, l'unité dans l'exécution ; partout se présentent à nos regards les mêmes desseins, les mêmes lois, les mêmes causes, les mêmes résultats; partout l'unité la plus parfaite et la plus constante dans la variété même et la contrariété apparente des moyens par lesquels l'ordre s'observe sans interruption. Or cette unité suppose nécessairement qu'il n'y a qu'une intelligence suprême, qu'un législateur suprême, qu'une providence qui gouverne tout, qui s'étend à tout, qui pourvoit à tout; qu'il
(1) Voyez ce que nous avons dit dans le premier volume de cet ouvrage, »" 561, etc. — (2) Liv. i, contre Marcion, c. m.
8 T)F. BTEU.
n'y a qu'un monarque, qu'un souverain Seigneur de toutes choses. 1 1 . Les anciens ont été frappés de ces différentes preuves de l'unité de Dieu. Minucius Félix les résume en ces termes : « Lors- • que vous entrez dans une maison, et que vous en voyez toutes « les pièces parfaitement disposées et magnifiquement décorées , « ne pensez- vous pas qu'un maître, supérieur à toutes ces choses, « préside à leur ordonnance? De même, quand vous considérez le « ciel, la terre, et l'ordre qui règne dans ce monde, ne devez-vous « pas croire qu'il existe un être qui est l'auteur et le maître de « toutes choses? Mais, sans douter de la Providence, vous deman- « derez peut-être si le ciel est gouverné par un seul ou par plu- « sieurs. Il ne sera pas difficile de résoudre cette question , si on « fait attention que les em.pires de la terre ont leurs modèles dans « le ciel. Jamais le partage d'un royaume a-t-il commencé de « bonne foi, ou fini sans quelque scène sanglante?... Voyez aussi « les animaux : les abeilles n'ont qu'un roi , les troupeaux n'ont « qu'un guide; et vous voulez que dans le ciel le pouvoir souve- « rain puisse être divisé , et que la puissance absolue de ce véri- « table et divin empire puisse être partagée! IN'est-il pas hors de « doute que Dieu, le créateur de toutes choses, n'a ni commence- « ment ni fin ; que celui qui a donné l'être à tout, a l'éternité pour « lui-même ; que tout a été fait par sa parole, disposé par sa sagesse, « consommé par sa puissance? On ne peut le voir, parce qu'il est « plus éclatant que la lumière ; on ne peut le toucher, parce qu'il est « plus subtil que le tact ; on ne peut le comprendre, parce qu'il « est au-dessus des sens. Il est infini, immense, n'étant connu que « de lui-même; notre esprit est trop étroit pour le concevoir tel « qu'il est. C'est pourquoi nous avons une idée digne de lui, lors- « que nous disons qu'il est au-dessus de toutes nos idées. Dirai-je « ce que je pense? S'imaginer connaître sa grandeur, c'est la di- « minuer ; se persuader qu'on ne la diminue point , ce n'est pas « la connaître. Ne cherchez donc point de nom à Dieu : son nom tt est Dieu, Deus nomen est. On a besoin de noms pour distinguer «chaque particulier dans la multitude; le nom de Dieu suffit à a celui qui seul est Dieu. Si je l'appelais père, vous penseriez « qu'il est terrestre ; si je l'appelais roi , vous le soupçonneriez « charnel; si je l'appelais maître, vous le croiriez mortel. Suppri- « mons tout ce que nous avons ajouté à l'idée simple de Dieu, il « restera tel qu'il est. Mais quoi ! n'avons-nous pas pour nous le « consentement de tous les hommes? Lorsque le peuple lève les • mains au ciel, c'est Dieu seul qu'il invoque; il s'écrie • Grand
« Dieu! vrai Dieu 1 Plaise à Dieu 1 Ce langage naturel n'est-il pas « la confession du clirétien? Ceux même qui veulent que Jupiter « soit maître souverain, se trompent pour le nom; mais ils recon- « naissent avec nous une seule puissance : Qui Jovem principem « volunt , falluntur in no mine , sed de una potestate consen- « tiunt (l). »
12. n Quelle folie donc, s'écrie Fénelon , d'adorer plusieurs « dieux! Pourquoi en croirai-je plus d'un? L'idée de la souveraine « perfection ne souffre que l'unité. 0 vous, Être infini, qui vous « montrez à moi, vous êtes tout, et il ne faut plus rien chercher « après vous. Vous remplissez toutes choses, et il ne reste plus de « place ni dans l'univers, ni dans mon esprit même, pour une autre « perfection égale à la vôtre. Vous épuisez toute ma pensée. Tout « ce qui n'est pas vous est infiniment moins que vous ; tout ce qui « n'est pas vous-même n'est qu'une ombre de l'être , un être à « demi tiré du néant, un rien dont il vous plait de faire quelque « chose pour quelques moments. 0 Être seul digne de ce nom ! qui « est semblable à vous? Où sont donc ces vains fantômes de divinité « que l'on a osé comparer à vous? Vous êtes, et tout le reste n'est « point devant vous. Vous êtes, et tout le reste , qui n'est que poui « vous, est comme s'il n'était pas. C'est vous qui avez fait ma pen- « sée ; c'est vous seul qu'elle cherche et qu'elle admire. Si je suis « quelque chose , ce quelque chose sort de vos mains. 11 n'était « point, et par vous il a commencé à être. Recevez donc ce que « vous avez fait: reconnaissez votre ouvrage... Périsse, périsse « tout ce qui n'est point à celui qui a tout fait pour lui-même I Pé- « risse toute volonté qui n'aime point l'unique bien pour l'amour « duquel tout ce qui est a reçu l'être (2) I »