CHAPITRE IV
Des deux natures en Jésus- Ctinsî.
388. Il est de foi qu'il y a deux natures en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine ; nous l'avons prouvé en prouvant le mystère de l'Incarnation (l). Il n'y a qu'un seul et même Jésus-Christ, qui est tout ensemble parfait dans la divinité et parfait dans l'humanité; vraiment Dieu et vraiment homme; consubstantiel au Père selon la divinité , et consubslantiel à nous selor l'humanité; un seul et même Jésus-Christ en deux natmes hy^ postatiqueraeut unies entre elles, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation, sans que l'union leur ôte la différence qui les distingue essentiellement l'une de l'autre (2). Ainsi donc Jésus-Christ réunit dans sa personne, dans la personne du Verbe, la nature divine qui lui est commune avec le Père et le Saint-Esprit, et la nature humaine qui lui est commune avec tous es hommes. Le Verbe s'est fait chair sans cesser d'être Dieu, sans
test adoplivus, qui, iiiseparabiliter assiimpto liomine in iiiia persona coeuute uttaqiie natiira, non duo Fiiii, alitis Dei et ;:lius hominis, ut, sicnt illi errando aestiniant, adoptivus sit hoaiinis Fiiius, et sine ado()lione Oei Filius? Concile de Francfort de 794. Labbe , tom. vu, col. 1027. — (1) Vojcz, ci-tiessus, Ig u" 345, elc (2) Voyez, ci-dessus, le n° 363
268 DK L tKCABNAIION.
éprouver le moindre changement dans la nature divine; ayant la forme et la nature de Dieu , il a pris la forme et la nature de l'homme et en demeurant égal a Dieu, œquaUs Deo^ il est devenu semblable à nous en tout, hormis le péché, in simili tucCine m hominum factus (l). Comme nous avons prouvé la divinité de Jésus- Christ en démontrant l'existence du mystère de la Trinité (2) et du mystère de l'Incarnation (3), vu d'ailleurs que l'on ne conteste point son humanité , il suffira d'exposer ici la doctrine chrétienne sur le corps et sur l'àme qu'il a pris dans le sein de la Vierge Marie.
ARTICLE I
Du corps de Jésus-Christ.
389. Jésus-Christ a pris un vrai corps dans le sein de la Vierge Marie, de laquelle il est né: Dequanatus est Jésus [4). Le Sauveur lui-même, s'adressant à ses disciples, leur dit : « Touchez et voyez j « les esprits n'ont ni chair ni os, comme vous voyez quej'en ai (5). •> K Plusieurs faux prophètes, dit saint Jean, ont paru dans le monde. « C'est en ceci qu'on reconnaît l'esprit de Dieu : tout esprit qui « confesse que Jésus-Christ est venu dans la chair, est de Dieu; et « tout esprit qui divise Jésus-Christ ( qui ne confesse pas qu'il est • venu revêtu de la chair) n'est pas de Dieu (6). »
390. Notre-Seigneur était sujet à la douleur et aux infirmités de la nature humaine. Écoutez ce que dit le prophète Isaïe en parlant du Messie : « Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des « hommes ; un homme de douleurs , qui sait par sa propre expé- « rience ce que c'est que souffrir. Son visage était comme caché, « et il paraissait digne de mépris, et nous ne l'avons point reconnu. « Il a véritablement pris nos langueurs sur lui , et il s'est chargé « lui-même de nos douleurs ; et nous l'avons considéré comme un « lépreux , comme un homme humilié et frappé de Dieu. Mais c'est «■ pour nos iniquités qu'il a été percé de plaies ; c'est pour nos cri- « mes qu'il a été brisé ; le châtiment qui devait nous procurer la « paix est tombé sur lui , et nous avons été guéris par ses meurtris-
(1) Épître aux Philippiens , c. ii, v. 7. — (2) Voyez, ci-dessus, le n° 264, etc., etlen" 295, etc. — (.3) Voyez, ci-dessus, le n" 345, etc. — (4) Saint Matthieu, c. 1, V. 16. — (5) Palpateet videte, quia spiritus carnem et ossa iron liabet, sicut me videtis habere. Saint Luc, c. xxiv, v. 39. — (6) Orunis spiritus qui conlitetur Jesnm Chiistum in carne venisse, ex Dec est. Et omnis t^pii ilus qui solvit Jcsnin, ex Deo non est. /'* épit., c. iv, v. 1 et 3.
« sures. Nous nous étions tous égarés comme des brebis errantes; « chacun s'était détourné de la voie de Dieu pour suivre sa propre " voie; et le Seigneur l'a chargé lui seul de l'iniquité de nous tous. « Il a été offert en sacrifice parce que lui-même l'a voulu, et il n'a « point ouvert la bouche pour se plaindre; il sera n^ené à la mort « sans résistance, comme une brebis qu'on va égorger; et, comme « un agneau qui est muet devant celui qui le tond , il s'est tu. Il a « été enlevé du milieu de l'angoisse et du supplice auquel il avait «' été condamné. Qui racontera sa génération? car il a été retranché « de la terre des vivants. Je l'ai frappé (dit le Seigneur) à cause des « crimes de mon peuple... Et le Seigneur l'a brisé dans son infirn mité; il l'a accablé de faiblesse; mais lorsqu'il aura livré sa vie « en sacrifice pour le péché , il verra une longue postérité , et la « volonté de Dieu s'accomplira parfaitement par son ministère. Il « verra le fruit de ce que son âme aura souffert , et il en sera ras- « sasié : comme mon serviteur est juste , il en justifiera plusieurs « par la connaissance qu'ils auront de lui ; et il portera lui-même « leurs iniquités (1). «
391. Cette prophétie s'est accomplie: nous voyons, dans l'Évangile, Jésus-Christ soumis aux mêmes infirmités que nous, le péché excepté ; nous le voyons éprouvant la faim, la soif, le sommeil , la fatigue ; nous le voyons suant jusqu'au sang dans le jardin des Olives, succombant sous le poids de sa croix, et expirant sur le Calvaire. Aussi disait-il à ses disciples : « N'a-t-il pas fallu que le « Christ souffrit , et qu'il entrât ainsi dans sa gloire ? Nonne hœc « oportuit pati Christum, et ita intrare ingloriam suam (2) ? »
(1) Despectum et novissimum vironini, virum dolorum, et scientem infirmilatem : et quasi absconditus vultiis ejus et despectus, unde nec repiitavimns eiini. Vere langiioies nostios ipse tulit, et dolores nostros ipse portavit : et nos putavimus eum quasi leprosiin» et percussuma Deo et humiliatum. Ipse autem vulneratiis est propter iniquitates nostras, attritus est propter scelera nostra : disciplina pacisuostrse super eum, et livore ejus saiiali sumus. Omiies nos quasi oves eiravimus, unusquisque in viam suam declinavit : et posuit Dominusin eo iniquitatem omnium nostrum. Oblalus est quia ipse voluit, et non aperuit os suum : sicut ovis ad occisionem ducetur, et quasi agnus coram tondente seobmntescet, et non aperiet os suum. De angustia et de judicio sublatus est : genevatiouem ejus quis enarrabit? Quia abcisus est de lena vivcntunn : propter scelus populi mei percussi eum.... Et Dominas voluit conterere eum in infirmiîate : si posiierit pro peccato animam suam, videbit semen longaevum. et voluntas Domini in manu ejus dirigetur. Pro eo quod laboravit anima ejus, vid^bil et saturabitur : in scientia sua justificabit ipse justus servus meus multos, et iniquitates eorum ipse portabit. Isaïe, c. un, v. 3, etc — (2) Saint Luc, c. xxiv, V 26.
270 DE L INCAENATION.
392. Nous n'avons point à examiner si Notre-Seigneur se distinguait par la beauté du corps; c'est une question qui n'intéresse ni la foi ni la piété des fidèles. Il était bien certainement , selon l'expression d'un prophète, d'une beauté remarquable parmi les enfants des nommes: Speciosus forma prœ filiis kominum (i) ; mais on ignore si ces paroles ne s'appliquent pas plutôt à la beauté de l'âme qu'à la beauté du corps de Jésus-Christ.
393. Le corps du Sauveur a été formé , par l'opération du Saint- Esprit , dans le sein de la sainte Vierge. L'ange Gabriel dit à Marie : « Ne craignez point, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. « Vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils, et « vous le nommerez Jésus... Alors Marie dit à l'ange : Je ne con- « nais point d'homme. L'ange lui répondit : Le Saint-Esprit des- « cendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son « ombre : c'est pourquoi ce qui naîtra de vous est saint, et sera « appelé (reconnu) Fils de Dieu (2). » Ainsi Marie a conçu par l'opération du Saint-Esprit, contrairement a l'ordre de la nature. Cette conception est évidemment miraculeuse; mais le miracle de la formation du corps de Jésus-Christ dans le sein d'une vierge, sans le concours de l'homme, n'est pas plus grand que celui de la formation du corps de nos premiers parents , que Dieu lui-même a formé, antérieurement à la loi de la génération.
394. Marie, en devenant miraculeusement mère de Dieu , est demeurée vierge ; elle a toujours été vierge : vierge avant l'enfantement , vierge dans l'enfantement , vierge après l'enfantement. Ecce virgo concipiet, et pariet filium (3) ; c'est-àdire, comme l'expliquent les Pères, que Marie a conçu étant vierge, qu'elle a enfanté étant vierge, et qu'elle n'a point cessé d'être vierge: Maria virgo concepit., virgo peperit, post partum iilibata permansit, dit saint Augustin (4). C'est aussi la doctrine de saint Irénée, de saint Grégoire de Nysse, de saint Basile, de saint Ambroise , de saint Jérôme , de saint Léon, de saint Cyrille d'Alexandrie , et généralement de tous les docteurs qui ont parlé des prérogatives de la mère de Dieu. C'est la croyance des Pères du concile d'Éphèse (5) et du concile de Chalcédoine (6) .. du concile de Nicée de 325 et de celui de Constantinople de 38ï, dont les symboles répètent, d'après celui des apôtres, que Jésus-Christ a
(1) Psaume xliv. — (2) Saint Luc, c. i, v. 34 et 35. — ^3) Isaïe, c. vii, v. 14. ~ (0 Sermon xviii. — (5) Labbe, tom. m, col. 408 et 583. — (6) Ibidem, tom. iv. col. 824.
DB l'incabnation. 271
été conçu du Saint-Esprit, et qu'il est né de la Vierge Marie; de Marie demeurant vierge et après la conception et après la naissance de Notre-Seigneur ; de Marie toujours vierge : Conceptus est de Spiritu Sancto; naius ex Maria Virgine. Aussi l'Eglise chante-telle que Marie est demeurée vierge après l'enfantement : Post partum Virgo inviolata permansisti.
ARTICLE II
De l'entendement de Jésus-Christ comme homme.
395. Jésusi-Christ n'a pas seulement pris un corps comme le nôtre, il i'a pris conjointement avec une âme raisonnable, l'âme humaine. L'Évangile rapporte que Jésus, étant à Gethsémani, commença à s'attrister; qu'il fut saisi de frayeur et accablé d'ennui, et qu'il dit à ses disciples : « Mon âme est triste jusqu'à la mort: Tris- « tis est anima mea usque ad mortem ( l). » On distingue donc l'entendement, la volonté, la liberté et la sainteté de Jésus-Christ comme homme, de Tentendement, de la volonté, de la liberté et de la sainteté de Jésus-Christ comme Dieu. Nous dirons donc ici un mot de l'entendement et de la science de Notre-Seigneur comme homme , nous réservant de parler de sa volonté, de sa liberté et de sa sainteté dans les articles suivants.
396. L'intelligence de Jésus-Christ comme homme est aussi parfaite que peut l'être une intelligence créée. Avant même d'entrer en gloire, il connaissait tout , le passé, le présent et l'avenir ( et cette connaissance lui venait de l'union hypostatique de la nature du Verbe avec la nature humaine; elle remonte, par conséquent, jusqu'au premier instant de sa conception. Saint Jean dit que « le Verbe s'est fait chair, et qu'il a habité parmi nous ; que « nous avons vu sa gloire, qui est la gloire du Fils unique de Dieu ; « qu'il est plein de grâce et de vérité , et que nous recevons tous •• de sa plénitude (2). » Suivant le même évangéljste, « celui que " Dieu a envoyé ne dit que des paroles de Dieu ; car ce n'est pas « avec mesure que Dieu lui donne le Saint-Esprit (3); » qui est la source de toute vérité. L'apôtre saint Pierre confesse que Jésus-
(1) Saint Matthieu, c. xxvi, v. 38. — (2) Et Verbum caro fact'iii) est, et habitavit in nobis : et vi.liinns gloriam ejus, gloriam quasi unigenili a Pâtre, plénum gratiœet veritatis.... Et de [tlenitudine ejus nos omnes accrpinins. Saint Jean, c. i, v. 14 et 16 — (3) Qiiem niisit Deus , verba Dei lr""itur : non euim ad mensuram dut Deiis Spiritum. Ibidem, c. m, v. .'{4.
272 DB L INCABNATION.
Christ connaît toutes choses (l); et saint Paul nous apprend que tous les trésors de la sagesse et de la science sont renfermés en lui (2). Aussi les Pères proclament d'une voix unanime la toutescience de Jésus-Christ. Nous pourrions citer, entre autres, saint Justin , Ongène , Eusèbe de Césaree , sait Basile , saint Ambroise , saint Jean Chrysostome, saint Jérôme, saint Augustin, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Léon, saint Fulgence, saint Grégoire le Grand, saint Jean Damascène et saint Bernard. Ils ne permettent pas de supposer l'ignorance de quoi que ce soit dans le Sauveur du monde.
"S7. Il est encore généralement reçu dans l'Église que Jésus- Christ jouissait de la vision intuitive, tandis qu'il était sur la terre. Ce sentiment, qui approche de la foi , est fondé sur les passages de l'Écriture que nous venons de rapporter, sur le langage des Pères, ainsi que sur l'union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe, qui est la vraie lumière. Néanmoins, quoique la science de Notre-Seigneur , comme homme, soit parfaite, quoiqu'elle exclue tout doute , elle n'est point infinie ; l'âme humaine , quelque privilégiée de Dieu qu'on la suppose , étant créée, et par là même essentiellement bornée, ne peut connaître l'infini que d'une manière finie; Dieu seul, étant infini, se connaît infiniment.
398. La vision intuitive en Jésus-Christ n'empêchait pas qu'il n'éprouvât, à mesure qu'il croissait, des choses qu'il n'éprouvait point auparavant, quoiqu'il les eût toujours connues parfaitement. Ainsi , quand il est dit dans l'Évangile qu'il croissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes (3) , cela doit s'entendre des apparences extérieures, puisque le Verbe s' étant fait chair a toujours été plein de grâce et de vérité (4). En s'incarnant, il a pris \a forme d'esclave , et s'est montré comme homme en tout, hormis le péché, ne manifestant qu'avec le temps les trésors de sagesse et de science qui étaient cachés en lui (5). Quant à ce que Notre-Seigneur dit lui-même que personne ne sait le jour ou l'heure du jugement , ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils , si ce n'est le Père (6) , on n'en peut conclure qu'il
(1) DomiDe, tu omnia nosti : tn scis quia amo te. Ibidem, c. xxi, v. 17. — (2) In quo (Christo) siint omnesthesaiiri sapientiae et scientiîE absconditi. Épit. mix Coloxsiens, c. u, v. .3. — (3) Et Jésus pioficiebat sapientia, et œtate, et gi atia apiid Denm et homines. Saint Luc, c. ii, v. 52. — (4) Saint Jean, c. i, T 14. — (5) Épître anx Colos.siens, c. ii, v. 3. — (6) De die aiilem illo vel liora nemo scit, neque angeli r -îopIo, neque Filins, nisi Pater. S. Marc, c xiii, v. 32.
DE L*lNCAR>A'riO\. 273
ignorait le jour de son second avènement , puisqu'il a annoncé luimême le Jugement dernier , en en faisant connaître l'objet et les principales circonstances. Il a seulement voulu faire entendre à ses disciples que leur question était indiscrète; que la connaissance du jour et de l'heure de son dernier avènement n'appartenait en propre et originairemerrt qu'au Père ; que, quoiqu'il eût cette connaissance comme homme, il ne la tenait point de la nature humaine, mais de !a nature divine, du Verbe de Dieu, qui n'est qu'une seule et même substance avec le Père : hi natura quidem humanitatis novit diem judicii; sed tamen hune non ex natura humaniîatis novit, dit saint Grégoire le Grand (i).
ARTICLE m.
De la volonté de Jésus-Christ comme homme.
399. Il y a deux natures en Jésus-Christ, la nature divine et la nature humaine. Il y a donc aussi deux volontés et deux opérations er. Jésus-Christ, la volonté divine et la volonté humaine. Cette proposition est de foi ; le troisième concile général de Constantinople , qui est de l'an 680, a frappé d'anathème les monothélites, ainsi appelés parce qu'ils n'admettaient qu'une seule volonté dans Notre-Seigneur, la volonté divine. Après avoir déclaré qu'il adhère aux cinq premiers conciles œcuméniques, le sixième concile, également général, définit qu'on doit confesser un seul et même Jésus-Christ, Notre-Seigneur, parfait en divinité et parfait en humanité, vraiment Dieu et vraiment homme, consubstantiel au Père sclor, la divinité, et consubstantiel à nous selon l'humanité; un seul et même Christ, Fils unique de Dieu en deux natures unies entre elles, sans que leur union leur ôte la différence qui les distingue essentiellement l'une de l'autre, toutes les deux conservant les propriétés propres à chacune d'elles. Il définit en même temps que l'on doit , conformément à la doctrine des saints Pères, reconnaître en Jésus-Christ deux volontés et deux opérations naturellesj sans division, sans mélange, sans séparation, sans confusion (2).
il) Liv. X, lettre hxxix. — (2) Assecuti qiioqne sancta qninque universalia ./.iicilia, et sancto-s atnue probabiles Patres, consonanteiqne confiteri delinientcs Domiiiiim nostrum Jesum Christum, veniiii Deiim nostnim... perfectum in deitale et perfectum eumdem in himianitate , Dcum vere et hom^nem vere... Dnum eiimdemque Christum Filinm \m iiiiigenitum, in duabus naturis incoii» lU - )«
J74 DE L'iNC/lBNATIOIf.
400. En effet, on pourrait citer, en faveur de cette décision, non-seulemeut saint Maxime, abbé, qui a réfuté les erreurs du raoïiothélisme, mais encore saint Fulgence, saint Gélase, sainl Léon, Théodoret, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Augustin, saint Jean Chrysostome , saint Epiphane , saint Ambroise saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saïui Cyrille de Jérusalem , saint Basile, saint Athanase, saint Hippolyte de Po:to, Tertullien, saint Irénée, saint Justin, et saint Ignace d'Antioche, disciple des apôtres. Ils s'accordent tous à distinguer en Jésus- Christ, d'une manière plus ou moins expresse, ia volonté humaioe de la volonté divine , tout en reconnaissant que la première est soumise en tout à la volonté du Verbe. On remarque qu'ils s'appuient sur l'Ecriture, notamment sur ces pat oies de Notre Seigneur: « Mon Père, laites que ce calice s'éloigne de moi ; cependant '/ que votre volonté se fasse, et non la mienne (l) ; je suis descendu « du ciel , non pour faire ma -s olouté , mais pour faire la volonté de « Celui qui m'a envoyé (2;; je ne cherche pas ma volonté, mais la « volonté de mon Père (3). » On voit ici bien clairement en Jésus- Christ une volonté distincte de celle du Père , autre que celle du Père. Or, cette volonté de Jésus -Christ, qui est distincte de la volonté du Père , ne peut être qat la volonté humaine , puisque la volonté divine est la même dans ie Père et le Fils : Ego et Pater U7ium sumus (4).
401. On ne peut nous objecter les lettres du pape Honorius sur la question des deux volontés en Jésus-Christ ; soit parce que ces lettres ne sont point dogmatiques : elles ne contiennent que des réponses particulières à ceux qui lui avaient écrit touchant cette question; soit parce qu'on peut leur donner un sens orthodoxe, le pape ne parlant que de Jésus -Christ comme homme, d'où il
fuse, inconvertibiliter, inseparabiliter, indivise, cognoscendum.... Et duas natt;rales voluntates in eo, et duas uaturales operationes indivise, inconvertibi liter, inseparabiliter, iiicoufuse secundum sanctoruui Patrum doctiinain adseque praedicamus ; et duas naturales voluntates non contrarias, absit, juxta quod impii asseruerunt hœretici, sed sequentem ejus humanam voluntatem, et non resistenteni vel reluctantem, sed potius et subjectain divinae ejus atque omnipotenti voluiitali. Labbe, tom. vi, col. 1025. —(1) Pater, si vis, trausfei calicetu istum a me : verumtamen non niea voliintas, sed tua fiat.Saiîit Luc, c. XXII, V. 42. — Non sicut ego volo, sed sicut tu. Sairit Matthieu, c xxvi, V. 39. — (2) Descendi de cœlo, non ut faciam voluntatem meam, sed voluntatem ejus qui misit me. Saint Jean, c. vi, v. 38. — (3) iNon qnaero voluntatem meam, sed voluntatem ejus qui misit me. Ibidem, c. v, v. 30- ~ (4] Ibidem, c. X, V. SO.
DE l'incarnation. 27^
excluait toute volonté chamelle et déréglée, sans méconnaître en lui la volonté humaine, toujours soumise à la volonté divine; soit enfin parce qu'on ne peut lui reprocher que d'être entré dans de dangereux ménagements avec les hérétiques , en consentant au silence, où, comme le dit Bossuet, l'erreur et la vérité furent également supprimées (l). Autre chose est de taire la vérité, même lorsqu'on est obligé de parler; autre choss est d'enseigner l'erreur.
402. Aussi le pape saint Agathon, dans sa lettre aux empereurs Constantin, Héraclius et Tibère au sujet du monothélisme, ne craint pas d'avancer qu'à partir du moment que les évêques de Coustantinople s'efforcèrent d'introduire cette nouveauté dans l'Église immaculée de Jésus -Christ, ses prédécesseurs n'ont point cessé de les exhorter, de les avertir et de les conjurer de se désister de ce dogme hérétique , du moins en se taisant : Numquam neglexei-unt eos hortari, atque obsecrando commonere, ut a pravi dogmatis hœretico errore, sxlt^u tac^^do, désistèrent (2). Ces paroles renferment une apologie expresse d'Honorius. Agathon aurait-il pu dire que les papes ses successeurs se sont constamment opposés aux nouveautés et à l'erreur des monothélites, si Honorius eût enseigné cette erreur dans ses lettres à Sergius? Nous trouvons un témoignage qui n'est pas moins exprès dans la lettre que le même pape fit rédiger au concile de Rome composé de cent vingtcinq évêques, et qui servit d'instruction aux légats qu'il envoya au sixième concile œcuménique. Agathon dit dans cette lettre que la foi qu'il professe contre les monothélites est la foi qu'il a puisée à la source de la vraie lumière, celle que les successeurs de saint Pierre ont toujours conservée pure, et sans mélange d'erreur ou de nuages : Nulla hœretici errons tetra caligine tcnebratum (3). Comment concilier ce témoignage avec l'accusation d'hérésie dirigée contre Honorius?
403. Le concile de Latran, de l'an 649, sous le pape saint Martm, condamna VEcthèse d'Héraclius, le Type ou formulaire de 1 empereur Constant, et les auteurs du monothélisme, savoir Iheodore de Pharan, Cyrus d'Alexandrie, Sergius de Constanti' nople, Pyrrhus, Pierre et Paul, successeurs de Sergius. Cependant on ne fit aucune mention du pape Honorius, ni de ses lettres à Sergius ; on ne croyait donc pas ces lettres infectées de l'erreur des
J^Lf 'TnT, ™'*f' universelle, l- pa-tie. -^ (2) Labbe, tom. v.. coi. 6J/. — (o) Ibidem, col. 080. *
276 DB L INCABNATIOK.
moiiothélistes. Loin de regarder Honorius comme hérétique, saint Martin dit, dans la lettre encyclique qu'il adresse à tous les fidèles tant en son nom qu'au nom du concile, que les papes ses prédécesseurs n'ont cessé d'avertir et de reprendre Sergius et Pyrrhus, pour les ramener de l'erreur à la saine doctrine • Antecessores nostri non destiierunt admonentes eos et contestantes recédera a sua Imjusmodi hœresi, et sanam doctrinam arnplecti{i). Enfin, le pape Jean IV, qui occupa la chaire de saint Pierre très-peu de temps après la mort d'Honorius, rapporte, dans sa lettre à l'empereur Constantin , que tout l'Occident fut révolté en apprenant que Pyrrhus invoquait le nom de ce pape en faveur de l'erreur qu'Honorius lui-même regardait comme contraire à la foi catholique (2). Puis le même pape ajoute qu'Honorius son prédécesseur ne voulait pas qu'on reconnût dans Notre-Seigneur, comme dans l'homme pécheur, deux volontés contraires , celle de la chair et celle de l'esprit; ce qui évidemment n'exclut point la volonté humaine (3). Ce serait donc sans fondement que l'on prétendrait qu'Honorius a enseigné l'hérésie dans ses lettres à Sergius.
404. Mais si le pape Honorius est réellement orthodoxe , comment justifiera-t-on le sixième concile général qui a condamné ses lettres et anathématisé sa personne en le traitant comme hérétique? On peut dire, premièrement, que ce n'est pas sans fondement que le cardinal Baronius et d'autres savants critiques révoquent en doute la condamnation d'Honorius par ce concile, soutenant que les actes , en ce qui concerne le pape, ont été falsifiés (4). Secondement, en admettant comme certaine la condamnation de ce pape, on est forcé de reconnaître qu'il a été condamné plutôt pour avoir imposé le silence sur la question d'une seule ou de deux opérations en Jésus-Christ, que pour avoir enseigné le monothélisme. On ne peut lui reprocher que de ne s'être pas élevé contre l'erreur, et de l'avoir favorisée par sa négligence, au lieu de réteindre dans son principe, comme il convenait à l'autorité apostolique; et c'est précisément ce que dit le pape saint Léon II : « Honorius flammam hasretici dogmatis, non, ut deeuit apostoli- « cam auctoritatem , incipientem extinxit , sed negligendo con- « fovit (5). »
(i) Ibidem, col. 371.— (2) Ibidem, tom. v, col. 1759— (3) Ibidem, col. 1761, — (41 Voyez l'ouvrage du Pape, par l'abbé Barruel, etc. — (5) Lettre aux érê» ques d'Espagne, Labbe, tom. vi, col. 1247.
DE L'l^CARNAT10N. 277
ARTICLE IV
De la liberté de Jésus-Clirist comme liomme.
405. Il y a deux volontés en Jésus-Christ, la volonté divine e'ola volonté humaine; volontés distinctes et parfaites, volontés libres par conséquent. Jésus-Christ était donc libre comme Dieu, libre comme homme. La liberté, qui consiste essentiellement dans la faculté de vouloir et de ne vouloir pas, d'agir et de n'agir pas, est une perfection qui convient nécessairement à Dieu : si elle convient à Dieu, elle convient au Verbe fait chair, puisque le Verbe, en s'incarnant, n'a pas cessé d'être ce qu'il était auparavant. Si elle convient au Verbe fait chair, elle convient à l'humanité de Jésus-Christ ; car le Verbe , en prenant la nature humaine , l'a élevée, ennoblie et perfectionnée; et, en la perfectionnant, il ne lui a point ravi la liberté, qui est une de ses plus grandes perfections. Quoique Jésus-Christ fût sans péché, et qu'il fût impeccable, il était véritablement libre ; le pouvoir ou la faculté de pécher n'est ni la liberté, ni une partie de la liberté, dit saint Anselme : ]\'ec libertas nec pars liber tatis est pot estas peccandij elle n'est au contraire , suivant l'expression de saint Thomas, qu'un défaut de la liberté : Defectus libertatis.
4 06. Aussi , nous lisons dans l'Évangile ces paroles du Sauveur : « Je quitte ma vie pour la reprendre. Personne ne me la ravit ; « mais je la quitte de moi-même , et j'ai le pouvoir de la quitter, et « j'ai le pouvoir de !a reprendre ( i ). » Ce qui s'accorde parfaitement avec ce que dit le prophète Isaïe : « Il s'est offert, parce qu'il la « voulu (2) ; » ainsi qu'avec ce passage de l'Apôtre : « Il s'est abaissé «lui-même en se rendant obéissant jusqu'à la mort, jusqu'à « la mort de la croix (3). » D'ailleurs, comme on le voit dans l'Écriture, Jésus-Christ nous a rachetés au prix de son sang; il a satisfait à la justice divine, et nous a mérité le pardon de nos péchés. Or, il n'a pu nous racheter, ni satisfaire à la justice divine, ni nous mériter le pardon de nos péchés, qu'autant qu'il était
(1) Ego pono aniniam meam, tit iteriim siimani eam. Ne.n^o tollit eain a me : 88(3 ego pono eam a meipso, et potestateni haheo ponendi eam : et potestatem habeoitenim snmendi eam. Saint Jean, c. x, v. 17 et 18. — (2) Oblatus est quia ipse voliiit. Isaïe, c lui, v. 7. — (;{) Hiimiliavit semelipsiun, l'actiis obediensusqiie ad inoitein, inortem antcin nvc\- ÉpUre aux Plulippiem. c. ». V. 8.
libre, ans satisfacticn qui se fait sous l'empire de îa nécessité n'est point une vraie satisfaction. Il faut donc reconnaître la liberté de Jésus-Christ comme homme pour tout ce qui regarde le mystère de notre rédemption , qui était l'objet principal de sa mission. La croyance de l'Église sur ce point ne souffre pas de difficulté. Les docteurs , il est vrai, ne sont pas d'accord sur la manière de concilier en Notre-Seigneur la liberté avec le commandement qu'il a reçu de son Père , de donner sa vie pour notre salut; mais ils s'accordent tous à dire qu'il est mort pour nous , parce qu'il l'a voulu, pouvant très-bien ne pas mourir : Quiposset non mori, si nollet , procul dubio qiiiavoluit mortims esi[\). Il est mort, parce qu'il l'a bien voulu ; l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu le Père n'était point un ordre absolu, mais un ordre conditionnel , dépendant de la volonté du Fils. ïl est mort sur la croix , et ce genre de mort ne lui avait point été commandé par le Père ; il dépendait de lui de l'éviter sans aller contre la volonté du Père : il dit lui-même qu'il aurait pu prier son Père, et que son Père lui aurait envoyé plus de douze légions d'anges pour le délivrer d'entre les mains des Juifs (2). Vous êtes donc digne, Seigneur, vous qui avez souffert la mort par amour pour nous, de recevoir de toute créature honneur, gloire et bénédiction, dans les siècles des siècles (3).
ARTICLE V
De la sainteté de Jésus-Christ comme homme.
407 . Jésus-Christ est saint en tant que Dieu ; il est le Saint des saints, la source de toute sainteté avec le Père et le Saint-Esprit, qui sont avec le Fils un seul et même Dieu trois fois saint. Il est saint comme homme; c'est le pontife saint, innocent et sans tache : Pontifex sanctus^ innocens^ impollutus (4). Il est saint dans sa conception : il a été conçu par l'opération du Saint-Esprit ; il est sage, il est juste, il est saint dans son humanité : sage de la sagesse de Dieu, juste de la justice de Dieu, saint de la sainteté
(1) saint Augustin, liv. iv de la Trinité, c. xui. — (2) An putas, quia non possuni rogare Patrera meum, el exliibebit milii modo plusqiiain duodecim legiones angelorum? Saint Matthieu, c. xxvi, v. 53. — (3) Digniis est agnus, qui occisu.s est, accipeie virtutem, et divi,;ita!em, et sapieutiam, et fortitu* dînera, et honorera, et gloriam, et benediclionem.... Sedenti in throno, etagno, benediclio, et lionor, et gloiia, et poL.;oia«; in sa'cula s;eciilonim. Apocalypse, «. V, V 12 et 13. — (4) Épître aux Hébieiix, c. vir, v. 36
m^me deDiea , p\iis([ue le Verbe, qui est la sagesse, la justice et la sainteté de Dieu, a pris la nature luimainc, et se l'est personnellement et substantiellement unie. Par cette union, le Verbe remplit Ihumanité de Jésus-Christ, il la pénètre et la sanctifie lui-même, en la rendant pleine de grâce et de vérité : Plemnn gratiœ et veritatis (i). Les actions de Notre-Seigneur, même en tant qu'homme , appartiennent au Verbe de Dieu ; c'est le Verbe qui les commande et les dirige, encore qu'elles soient faites par la nature humaine. C'est pourquoi non-seulement Jésus-Christ n'a jamais commis le péché, mais il ne pouvait pas même le commettre, le péché étant essentiellement contraire à la sainteté de l'homme-Dieu, du Verbe fait chair, du Fils de Dieu fait homme. Pour la même raison, il était exempt de toute concupiscence qui porte au péché , dirigeant à son gré les mouvements de son âme, toujours conformes à la volonté de son Père : Ego quœ heneplacita sunt ei, facio semper {2). Ainsi, quand il est dit dans r Évangile qu'il a été tenté par le démon, cela doit s'entendre d'une tentation purement extérieure qui n'a rien de commun avec les mouvements indélibérés et le trouble involontaire de notre âme.