CHAPITRE X
De l'invocation des saints.
440. Il est permis, il est bon, il est utile d'invoquer les anges et les saints, ainsi que l'enseigne l'Église catholique. Suivant le concile de Trente , les évêques et ceux qui sont chargés de l'instruction des fidèles doivent les instruire avec soin sur l'intercession des saints , en leur apprenant que « ceux qui régnent avec « Jésus-Christ offrent des prières à Dieu pour les hommes; qu'il « est bon et utile de les invoquer, de les supplier, et de réclamer
(1) Eum (Patrem), et Filiiim, qui ab eo venit acnos ista docuit, et caetf^rorum, qui illum assectantnr ei(|ne assimilati sunt, bonoium angelorimi exercitum, el Spiritnm propheticuin, colimus et adoramus. Apol. i, n° vi, édit. des Béttediciins.
304 DE LINCABNÀTION.
«• leur assistance et leurs prières pour obtenir des grâces et des a faveurs de Dieu par son Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur , qui n est seuJ notre rédempteur et notre sauveur. Ceux-là ont des sen- « timerfts contraires a la piété, qui nient qu'on doive invoquer les «saints qui jouissent dans le ciel d'une félicité éternelle; ou qui « soutiennent que les saints ne prient pas pour les hommes ; ou que « c'est une idolâtrie de les invoquer, afin qu'ils prient pour chacun » de nous en particulier ; ou que c'est une chose aussi contraire à « la parole de Dieu qu'à l'honneur qu'on doit à Jésus-Christ, seul « et unique médiateur entre Dieu et les hommes ; ou même que « c'est une folie de prier, de parole ou de pensée, les saints qui « régnent dans le ciel (l ). »
44 1 . Cette croyance est fondée sur la pratique générale et constante de l'Église , qui a pour elle la tradition et même l'Écriture sainte. Nous dirons donc : L'usage d'invoquer la sainte Vierge, les anges et les saints était en vigueur dans toute l'Église dès le cinquième et le quatrième siècle ; or, cet usage remonte jusqu'aux temps apostoliques ; donc il vient des apôtres, donc il est conforme à l'esprit de Jésus-Christ.
Premièrement, l'invocation des saints était en usage dans toute l'Église au cinquième et au quatrième siècle. On croyait alors, comme on l'a toujours cru depuis, que les saints intercèdent auprès de Dieu pour nous, qu'ils prient pour nous, qu'ils s'intéressent à notre salut ; et on les invoquait comme pouvant nous obtenir les faveurs du ciel. Au concile d'Éphèse, qui eut lieu en 431, saint Cyrille d'Alexandrie , qui en était comme l'âme , portant la parole le jour de la fête de saint Jean , s'exprimait en ces termes : « Quel est-il donc , je vous le demande , celui qui est entré dans « ce monde? et de quelle manière est-il entré? Ouvrez-nous ce
(1) Mandat sancta synodus omnibus episcopis et caeteris doceudi munus curamqne sustinentibus, ut.... de sanctorum intercessione , invocatione, reliquiarum honore et legitirao imaginum usu, fidèles diligenter iustrnant, docenteseos, sanctos una cum Christo régnantes, orationes suas pro bomiiiibus Deo offerre, bouum atque utile esse suppliciter eos invocare, et ob bénéficia impetranda a Deo per Filium ejus Jesum Christum, Dominum nostruin, qui solus uoster redemptor et salvator est, ad eoium orationes, opem auxiliumque conlbsere; illosvero qui negaat, sanclos seterna félicita te in cœlo fnientes, invocandos «sse; aut oui asserunt, vel illos pro boniinibus non orare ; Tel eorum, ut pro uobis etiaiu singulis orent, invocatiouem esse itlololatî-iam; vel pugnare cum Verbo Dei, auversarique honori unius ruedialoris Dei et hominum Jesu Cbristi; vel stuilum esse in cœlo regnantibus, vocft vel mente, siipplicaii, impie sentirc Ses». \\y, de l'invocation des saints.
UE LIWCAKNATION. 305
« mystère, ô évangéliste! Parlez, ô bienheureux Jean, vous qui « fûtes appelé fils du tonnerre... Voyez cette assemblée de pas- '« teurs qui accourent à vous. Soulevez-nous la pierre, comme le « bienheureux Jacob l'a fait pour les bergers de Laban ; décou- <■ vrez-nous le puits de la vie ; donnez-nous de pouvoir y puiser '< à votre exemple, ou plutôt conduisez-nous à votre propre ■c source (l). »
442. Saint Augustin , mort en 430 , dit que « tous les martyrs, « étant avec Jésus-Christ, intercèdent pour nous; et que leur in- « tercession ne finira point, que nos gémissements ne soient pas- « ses (2). » Le même docteur répète, en divers endroits (3), que nous sommes secourus par les prières des saints; et il invoque lui-même saint Cyprien , afin d'obtenir par ses prières la grâce d'imiter ses vertus (4). Saint Jérôme pensait comme saint Augustin : « Si, dit-il , les apôtres et les martyrs, étant encore en ce " monde , peuvent prier pour les autres, malgré la sollicitude qu'ils « doivent avoir pour eux-mêmes , à plus forte raison prieront-ils « après leurs couronnes, leurs victoires et leurs triomphes. Au- « raient-ils en effet moins de pouvoir depuis qu'ils sont avec Jésus- « Christ (5) ? «
443. Écoutez saint Jean Chrysostome : « Où est, s'écrie-t-il , le «tombeau d'Alexandre le Grand? Montrez-le-moi, et marquez- « moi, si vous le savez, le jour où il est mort. Mais les tombeaux « des serviteurs de Jésus-Christ sont illustres dans la première ville « du monde; personne n'ignore le jour de leur mort, qui est de- « venu un jour de fête dans le monde entier. Les tombeaux des « serviteurs de Jésus-Christ sont plus magnifiques que les palais « des rois , non par la grandeur et la beauté de l'édifice, mais, ce
(1) Mysterium hoc aperi , o evangelisfa! affare etiam nunc, o béate Joannes, quitonitrui filius appellatus es.... Ecce tanins hic pastorum cœtus ad te venit: remove nobis lapidem , sicut beatus Jacob pastoribns : resera nobis puteum vitae; daut nunc quoque de salutaris fontibus lianriamns; imo vro tuiim nobis fontera appone. Labbe, tom. m, col. 1021, etc. — (2) Omnes martyres, qui cum illo (Christo) sunt , interpellant pro nobis Non transeunt interpellationes ipsorum, nisi cum transierit geraitus noster. Stcr le ps. lxxxv. — (3) Liv. xxi contre Fauste, c. xxi; liv. xxii, de la Cité de Dieu, c. viii; sermon cccxix, etc — (4) Adjuvet itaque nos orationibus suis in istius carnis mortalitate tanquaB, in caliginosa nube laborantes, ut, donante Domino, quantum possumus , bon» ejus imitemur. Liv. \u, du Baptême, c. i. — (5) Si apostoli et martyres adhuc in corpore constituti possuntorare pro caeteris, quando prose adhuc debent esse soUiciti; quanto magis post coronas, victorias et triumphos .'.... Et poslquara cum Christo esse cœperint, raians valebunt. Liv. contre Vigilance. II. 20
i qui est piéférable, par le concours des peuples. Car celui qi; •t porte îa pourpie visite lui-même ces tombeaux pour les véuérer: !< et ayant déposé son faste, il s'y tient debout, et prie les saintt' « de l'aider par leurs prières. Celui qui est ceint d'un diadème veut « avoir pour patrons un pécheur et un faiseur de tentes. Direz-vous « que Jésus-Christ soit mort , lui dont les serviteurs, même après « leur mort, sont les protecteurs de ceux qui commandent à l'utù- « vei's (1)? Allons souvent, dit-il ailleurs, visiter les saints mar- » tyrs : touchons leurs châsses , embrassons avec foi leurs saintes « reliques, afin d'attirer sur nous quelque bénédiction de Dieu. Car « comme de braves soldats , montrant au roi les blessures qu'ils « ont reçues à son service, lui parlent avec confiance; de même « les martyrs, en montrant leurs têtes coupées, peuvent obtenir ce « qu'ils veulent du Roi des deux (2). » Suivant saint Ambroise, <-- supplions les anges , qui nous ont été donnés pour gardiens ; « supplions les martyrs, qui peuvent intercéder pour nos péchés, « eux qui ont lavé dans leur propre sang les péchés qu'ils ont pu i< avoir commis. Car ils sont les martyrs de Dieu , ils sont nos pré- « sidents, nos surveillants j les observateurs de notre conduite. Ne « rougissons pas d'admettre, comme intercesseurs de notre infir- « mité, ceux qui dans leurs épreuves et leurs triomphes ont expé- « rimenté l'infirmité de la chair (3). »
(1) Ubi, quœso, Alexandri tumulus est? Ostende itiihi, et die quo die mortuus sit : at Christi servorum tara splendida sepulclira suiit, ut quae urbem 'iraestantissiîuam ac regiam occupadnt, et dies noti atqiie clari, qui festi a toto jibe ceîebrantur.... Ac sepulchia eorum, qui Crucifixo servierunt, réglas aulas splendore vincunt, non magaitudine aut pulchritudine adificiotum ; nam liac parte illa superant , sed quod multo majus, coeunliuai studio. Nam et ille qui purpuram gestat , ad sepulcra illa se confert, ut ea exosculetur : abjectoqiie fastu supplexstat, sanctosque obsecrat, ut ipsi apud Deum sibi praesidio sint; atque, ut et tentoriorium opificem, et piscatorem, et quidem fato fuuclos pa- Ironos habeat, precibus is contendit qui diademate cinctus est. Ergo ne, die, quaeso, horum Dominum mortuum dicere audebis, cujus servi, etiam defuneti, eorum, qui universo oibi imperant, palroni sunt ? Homélie xxvi, sur la ii* épltre aux Corinthiens. — (2) Idcirco sœpe eos invisamus, capsulara attingamus, magnaque fide reliquias eorum complectamur, ut inde benedictionem aiiquam assequamur. Etenim, sicut milites vulnera quœ in praeiiis sibi inflicta sunt régi nonstrantes, fidenter loquentur ; ita et ilii in manibus absecta eapita jactantes f't in médium afférentes qusecumque voluerint apud Regem cœlorum impetiare posàunt. Homélie sur saint Juventin et saint Maximin, martyrs. — (3) Obsecrandi sunt angeli pro nobis , qui nobis ad praesidium dati sunt. Martyres obsecrandi, quorum videmur nobis quodam corporis pignore patrociniura vindicare. Possuut pro peccatis rogare nostris, qui proprio sanguine, etiamsiquae l'abueruut peccata, iaverunt. Isti eniiu suut Dei martyres, nostri prsesules , spe^
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-144. Saint Grégoire de Nysse, contemporain de saint Ambrolsfi, adressait la prière suivante au martyr Théodore : « Nous avons " besoin de bien des grâces : intercédez par vos prières auprès de « notre commun maître et souverain ; car la patrie du martyr est « le lieu où il a souffert; ses concitoyens, ses frères et ses alliés. « sont ceux qui possèdent ses reliques, qui les conservent et îes « honorent. Nous craignons les afflictions , nous redoutons les dan- « gers. Les Scythes impies s'approchent, et nous menacent de la « guerre. Comme soldat, combattez pour nous; comme martyr, « parlez librement pour vos concitoyens. Quoique vous soyez élevé ' au-dessus du siècle , vous connaissez les nécessités de la condi- " tion humaine. Demandez pour nous la paix , afin que nos assem- -^ blées publiques ne soient point interrompues ; afin que, dans sa « fureur, le barbare ne se tourne point contre les temples, les au- •■■ tels, et ne foule pas les choses saintes sous ses pieds profanes et <■ sacrilèges. Nous reconnaissons que nous vous sommes redeva- «■ blés d'avoir été conservés jusqu'ici; nous vous demandons, pour « l'avenir, de nous continuer votre protection. S'il est besoin d'une « plus grande intercession et d'un plus grand concours de prières , •< assemblez le chœur de vos frères tes martyrs, et priez tous en- « semble pour nous; les supplications réunies de tant de justes «couvriront les péchés des peuples. Avertissez Pierre, excilcz « Paul, ainsi que Jean le Théologien, le disciple bien-aimé, afin » qu'ils s'intéressent pour les Églises qu'ils ont fondées , et pour « lesquelles ils ont été chargés de chaînes et ont sacrifié leur « vie (i). »
culatores vitœ acfiumique nostroruBi. Non erubescamus eos intercossoies nostrae iufirmitatis adiiibere; quia ipsi infiruiitates coiporis, etiam ciim viiiceieiiî cognoverunt. Liv. des Veuves, c. ix. — (l) Muttorum beneficioruin iiuiig.'iiins : intercède et deprecare pro pallia apiid comnimiem ret;em et Doniimim. Nam patria mart\ris est etiatn lociis [lassionis ; cives item et f'ratres et coïjnati qui et habeiit euiii et tuentur, et ornant atque bonorant. Tiriiemus alllictiones et expectamus pericula ; non longe absunt scelesli Scytbœ bellnm adversum nos parturientes. Ut miles propugna pro noi)is, nt martyr pro conservis ntere iibertate foquendi. Eliam si superasti secuiiini, at nosti aflectus et «sus necessitatesqiie liumanae conditionis : pete pacom, ut lii publici conventuà non desinant; ne debaccbetur atque grassctur adversus templa allariave rabiosus et scelcraiiis barbarus ; necoaculcet sancla prof.iiiuset inipiiis. JNos enim etiam, quod incolumes ft integri conservât! sumus, tii)i bàneil'iimi roforimus. Petinius autcni ctiani /utiiri temporis praesidium atque sccurilatem. Quod si niajori etiani opus iiieni advccatioue ac deprecalione, fraîruni tuoriuu martyrum coge cbornni,et cum omnibus una deprecare, mullorum jusîorum preces populorum peccata iuant; ahnoue Pelrum, excita Panbiiv, Joauncm item Tbcologum ac disdpuîuin ùiieo
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445. Saint Grégoire de Nazianze, mort en 390, parlant de saint Athanase qui avait soutenu plusieurs combats pour la défense de fa vérité : « Maintenant , dit-il , il regarde du haut du ciel ce qui '• se passe ici -bas • il tend la main à ceux qui combattent pour la « vertu, et les assiste avec d'autant plus d'efficacité, qu'il est à 1 présent délivré des liens du corps (l). •> Puis il finit son éloge par une prière qu'il lui adresse tant en son nom qu'au nom de son j^)euple. Voici cette prière : « Regardez-nous d'un œil favorable, et « ne cessez point de conduire ce peuple, qui est le parfait adora- « teur de la parfaite Trinité que l'on connaît et que l'on adore dans « le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Si nous jouissons de la paix, « retenez-moi en cette vie , et paissez avec moi le troupeau qui « m'est confié. Si la guerre doit "continuer dans l'Église, retirez- " moi de ce monde , et placez-moi avec vous et avec ceux qui « partagent votre bonheur (2). » Il invoque aussi saint Basile (3) et saint Cyprien (4). Le premier de ces deux saints évêques rapporte que, de son temps, les fidèles invoquaient les martyrs dans la prospérité comme dans l'affliction ; que tantôt une mère les priait pour ses enfants , tantôt elle leur demandait le retour de son mari lorsqu'il était en voyage , ou le rétablissement de sa santé lorsqu'il était malade (5). Il invoquait lui-même les saints apôtres , les prophètes et les martyrs (6).
Dans le même temps , saint Cyrille de Jérusalem rend ainsi témoignage de la croyance de l'Eglise : « Lorsque nous offrons le « saint sacrifice, nous faisons mémoire de ceux qui se sont en-
tiira, ut pro Ecclesiis, qnas constituerunt, sollicili sint, pro qaibus catenas gestavenint, pro quibiis peiicula ac mortem tulerunt. Discours sur saint Théo • dore, martyr. — (1) Kunc res nostras , ut persuasum habeo, cœlitus inspicit, ac vil tiitis causa laborantibus manum porrigit, eoque magis quod corporis vinciilis liberatus est. Discours xxiv. — (2) Kus autem utinam ipse benignus desiiper et placidus aspicias atque hune populiini gubernes, perfectum perfectae Trinitatis, qiiae in Patris et Filii et Spiritus Sancti contemplationeintelli^itur et colitur, adoraforem ; meque, si quideni res pacatae futurae sint, in vita teneas, gregemque mecum pascas : sin autem Ecclesia beliis flagratura est, reducas, aut assumas tecumque et cum tiii similibus colloces, tametsi magnum sit quod postule. Discours xxi. -^ (3) Discours xx. — (4) Discours xvni. — (5) Qui aliqu angustia premitur, ad quadraginta martyres confugit; qui la;tatur, recurrit ad eosdem ; ille quidem ut a malis liberetur, liic vero ut res sibi secundae esse per gant. Hic mulier pia pro liberis orans depreiienditur : peregrinant' marito reditum, infirmo salutem petit. Homélie sur les quarante martyrs. — (6) Sanctos apo&tolos, et propiielas, et martyres, ad supplicationem qua; est ad Deum, ÏDT'oco, ut per eos, id est per interventionem eorum propitias sit milii misericon Deus. Lettre ccv.
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• dormis daus le Seigneur, savoir, des patriarches, des prophètes, <; des apôtres et des martyrs, afin que leurs prières et leur inter- « cession rçndent nos prières plus agréables à Dieu (l). » Eusèbe deCésarée, mort en 340, atteste que les chrétiens visitaient les tombeaux des martyrs, et y faisaient des vœux et des prières (2). Il est donc constant que, dès le commencement du quatrième siècle, l'Église était dans l'usage d'invoquer les saints; aussi les protestants sont-ils d'accord avec nous sur ce fait.
446. Secondement, cet usage n'était point nouveau ; il remonte aux temps apostoliques , aux apôtres par conséquent ; puisque, de l'aveu de nos ad%"ersaires, les successeurs des apôtres, durant les trois premiers siècles, ne se sont pas plus écartés que les apôtres eux-mêmes de la doctrine de Jésus-Christ. D'abord, comme nous l'avons déjà fait remarquer, il est impossible que le dogme catholique sur le culte des saints ait été reçu dans toute l'Église au quatrième siècle , à moins qu'il ne soit venu de plus haut , à moins qu'il n'ait été transmis de siècle en siècle par l'enseignement de*', pasteurs et la pratique des fidèles. Outre que l'Église a des promesses qui ne lui permettent pas d'innover en matière de religion, il n'est personne qui ne comprenne que si l'invocation des saints eût été nouvelle, elle eût soulevé les plus vives réclamations de la part des pasteurs et des fidèles ; de sorte qu'elle n'aurait jamais pu prendre dans toutes les parties du monde chrétien.
447. D'ailleurs il est constant qu'on invoquait les saints même dansles premiers siècles. Saint Cyprien, mort en 258, avait fait avec le pape Corneille une espèce de contrat, par lequel ils s'étaient promis que celui qui viendrait à mourir le premier ne manquerait pas de prendre à «œur les intérêts de l'autre, en priant le Seigneur pour lui (3). Et le même saint, écrivant à des vierges consacrées à Dieu, leur disait : «Quand vous serez parvenues au lieu destiné à récom- « penser la virginité, ne manquez pas alors de vous souvenir de nous : • mementote nunc nostri, cmn incipiet in vobis virginitas hono- « rari(4]. «Origène, qui est mort quelques années avant saint Cyprien, dit qu'on ne doutait point de son temps que les saints ne
(l)Recordamtir eorum qui obdormierunt : primiim paliiarclianim, proplietariim, apostoloium,maitjrum; ut Deus eorum precibus et legationibus oiationem nostrara suscipiat. Catéchèse mystagogique Y", n" ix. — (2) Voyez, ci-dessus, le n° 436. — (3) Si quis isthinc nostruin prier divinœ dignalionis celeritate praecesserit, perseveret apud Dominum nostra dilectio; pro fratribus ac sororibus nostris apud misericordiam Pati is non ce.sset oratio. Ledre Lvn — (i) De disciplina et habitu virginum.
110 DB L INCABNATION.
nous aident par leurs prières : Quis dubitat quod sancti oratio" nibus nos juvent (l) ; qu'ils intercèdent auprès de Dieu pour nous, ainsi qu'il est écrit dans les livres des Machabées : C'est là le^ 'prophète Jérémie^ qui prie constamment pour le peuple de Dieu (2). Saint Irénée, évêque de Ljon dès 177 , nous montre dans j» sainte Vierge l'avocate du genre humain , en nous enseignant comme elle est devenue celle de la mère de tous les hommes 5 ili oppose la désobéissance d'Eve à l'obéissance de Marie : « La pre- « mière, séduite par le démon, s'est éloignée de Dieu en désobéis- « sant à son ordre ; la seconde s'est laissé humblement persuader, « au discours de l'auge, qu'elle enfanterait le Fils de Dieu ; et, par « son obéissance à la volonté divine , la Vierge Marie est devenue « l'avocate d'Eve vierge et prévaricatrice (3J. » Il est donc vrai de dire que l'usage ou est l'Église d'invoquer les saints remonte au delà du quatrième siècle, et qu'il n'a pu venir que des apôtres et de Jésus -Christ.
448. Quoique la tradition suffise pour établir un dogme catholi que, nous avons dit que la croyance de l'Église était fondée sur l'Écriture. Jacob demande à l'ange contre lequel il avait lutté, sa bénédiction, ajoutant qu'il ne le quittera point qu'il ne l'ait béni : Non demitfatn te, nisi benedixeris rnihi (4). Le même patriarche bénissant les enfants de Joseph : « Que l'ange qui m'a délivré de tous « mes maux, dit-il, bénisse ces enfants : Angehis qui eruit me de « ctinctis malis, benedicat imeris istis (5).» Un ange disait à Tobie : « Quand tu priais avec larmes, j'offrais ta prière au Seigneur : Quanti do orabas cum lacrymis, obtuH orationem. tuam Domino (6). » Nous lisons aussi dans l'Apocalypse : « Il vint un ange qui se tint « debout devant l'autel, ayant un encensoir d'or ; et on lui donna « une grande quantité de parfums composés des prières de tous les « saints, pour les offrir sur l'autel d'or qui est devant le trône de « Dieu. Et la fumée des parfums composés des prières des saints , « s'élevant de la main de l'ange, monta devant Dieu (7). » Or, si les
(1) Homélie xxTi, sur le ch. xxxi du livre des Nombres. — (2) Homélie m, sur le Cantique des cantiques. — (3) Quemarîmodum enim illa per angeli sermonem seducta est, ut effugeret Deum, prœvaricata verbum ejus ; ita et hsec per iuigelicuin sermonem evangelizata, ut portaret Deum, obediens verbo ejus. Et si {\\ inobedi^rat Dec, sed liœc siiasa est obe-direDeo, uti virginis Evae virgo Maria tioretadvocata. Liv. v, contre les hérésies, ch. xix. — (4) Genèse, c. xxxii ,
\. 7i. — (5) Ibidem, c. xlviii, v. 16. — (6) Livre de Tobie, c. xii, v. 12
(",', EtsHiis angeliis venit, et stetit ante allare, babens tl'urihnbini aureum; el data suntilli inceasa multa, ut daret de orationibus sanctormii omiiimii snj)er sUare aureum, quod est ante f'ronum Dei Kf ascendit ftirmis incensonirn df
DE l'incarnation. 311
anges intercèdent pour nous, pourquoi n'en serait-il pas de mônme de tous les saints? Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit que les saints sont comme les anges dans le ciel, sicut angeli in cœlis (l)?
449. Crncluons donc qu'il est permis, qu'il estbon et utiled'invoquer les anges et les saints, comme le fait l'Église : Bonum atque utile esse siippliciter eos invocare (2) ; ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes , les saints n'ayant accès auprès de Dieu que par Jésus-Christ, et ne nous obtenant rien de Dieu qu'en vertu des mérites de Jésus-Christ. Les prières des saints que nous réclamons ne sont pas plus injurieuses à notre divin Sauveur que ne l'étaient les prières des apôtres pour les fidèles, et celles des fidèles pour les apôtres ; pas plus que ne le sont les prières que nous faisons, et que, de l'aveu des protestants, nous pouvons faire les uns pour les autres. En effet, il y a une glande différence entre l'invocation de Dieu et l'invocation des saints, entre la prière qui se fait à Jésus-Christ et la prière qui se fait aux bienheureux. « Nous ne prions pas Dieu et les saints de la « même manière, dit le catéchisme du concile de Trente. Nous de- « mandons à Dieu qu'il nous donne lui-même les biens, ou qu'il « nous délivre des maux; et nous demandons aux saints, parce « qu'ils jouissent de l'amitié de Dieu , de nous prendre sous leur « protection, et de nous obtenir de Dieu 'es choses dont nous avons « besoin. Ainsi, nous avons deux formes de prières très-différentes: « à Dieu nous disons proprement : Ayez pitié de nous; exauccz- « nous; aux saints : Priez- pour nous. Cependant nous pourrions, « en quelque sorte, demander aux saints d'avoir pitié de nous, car « ils sont très-miséricordieux; c'est-à-dire que nous pouvons leur « demander de prendre compassion de notre misère, et de nous ai- « der auprès de Dieu de leur crédit et de leurs prières (3). » C'est en ce sens qu'on doit entendre certaines formules de prières dont nous nous servons quelquefois pour invoquer la sainte Y.'erge, les anges et les saints,
450. Qu'on ne dise pas que les saints n'entendent point nos prières, et qu'ils ne peuvent connaître nos besoins. La croyance de l'Église, l'enseignement des Pères, l'Écriture elle-même, en divers endroits, supposent que les anges et les saints connaissent nos prières et les grâces dont nous avons besoin ; ils les conr.ais-
Brationibus sanctorum de manu aiigcli coram Deo. Apocalypse, c. viii, v. 3eti. — (1) Saint Marc, c.xii, v. 2i. — C^) (Jdiicile «le Trente. — Voyez, ci-dessus, \p 0" 4'«0. — (3) Catécliisnie du coiicik' de Trente, De la Prière, § vi.
312 DE l'IISGARNATION.
sent, soit par la vision intuitive dont ils jouissent dans le ciel, soit par une révélation spéciale qui se rattache à Tordre établi de Dieu, d'après lequel l'Eglise triomphante se trouve en rapport avec l'Église militante et avec l'Église souffrante. Ils connaisùent nos prières, puisque, comme le dit l'apôtre saint Jean, ils le? portent devant le trône de l'Éternel (l).