CHAPITRE IV
De l'éternité de Dieu.
16. Dieu est éternel, Deus œternus (2); il est, il a toujours été, il sera toujours; il n'a pas eu de commencement, il n'aura pas de
(1) Dixit insipions in corde suo : Non est Deus. Psaume lu. — (2) Concile général de l'an 121;') ; capit. i.
fin. Il est de lui-même; il n'a pu ni se donner l'existence, ni la recevoir d'aucun autre. Comme Étie nécessaire, il est nécessairement ce qu'il est; quel(;fue supposition que l'on fasse, on ne peut le concevoir comme non existant. « Je vis éternellement, dit le Sei- « gneur (l). • David chantait dans les Psaumes : « Vous êtes Dieu « de toute éternité et pour toute l'éternité (2). Le Seigneur de- « meure éternellement (3). Au commencement, vous avez, Sei- « gneur, fondé la terre; et les cieux sont l'ouvrage de vos mains. « Ds périront; mais, pour vous, vous demeures; ils vieilliront tous « comme des vêtements; vous les changerez comme un manteau, « et ils seront changés. Mais vous, vous êtes toujours le même, et « vos années ne finiront point : Tuauiem idem ipse es, et anni tui « non deficientiÀ). »Au reste, cette vérité n'a jamais été révocfuée en doute que par ceux-là qui ont douté de l'existence de la Divinité.
17. Mais qu'est-ce que l'éternité? Il en est de l'éternité proprement dite comme de la substance de Dieu même, ^Eternitas ipsa Dei substantia^ dit saint Augustin (5); elle est infinie : nous ne pouvons donc la comprendre , pas plus que le fini ne peut comprendre l'infini. Cependant nous la concevons ; nous en avons une idée suffisante pour la distinguer de la durée des êtres créés; et on peut la définir : la permanence absolue de celui qui est sans commencement et sans fin. L'éternité est le propre de Dieu ; elle ne convient qu'à Dieu , qu'à celui dont l'existence est nécessaire comme sa nature , dont la manière d'être ou la permanence est toujours entière et toujours la même. L'Éternel est celui qui est purement et simplement, sans éprouver aucun changement, aucune succession, sans souffrir, par conséquent, aucune distinction du passé et de l'avenir, c'est-à-dire, des différentes parties du temps, qui est divisible à l'infini; à la différence de l'éternité, qui est souverainement indivisible. Il est vrai que les scolastiques distinguent l'éternité antérieure, aparté ante^et l'éternité postérieure, apartepost; mais cette distinction n'est propre qu'à fausser lanotion de l'éternité : en la divisant, on la détruit; car c'est la détruire que de la confondre ou la comparer avec le temps ou la durée des êtres
(1) vivo ego in aeferniim. Deuteron., c. xxxn. — (2) A saecnlo et usqne in «aeculnm tues Deus. Psaume lxxxix. — (3) Dominiis in aelernum permanet. Psaume ix. — (4) Initio tu, Domine, terram fundasti ; et opéra maïuiiim tuarum sunt cœli. Ipsi peribunt, tu autem permaiies ; et omnes sicut vestimentum veterascent. Et sicut opertoriura mutabis eos, et mutabunlur. Tu autem idem ipse es, et anni tui non déficient. Psaume ci. — (5) Sur le psaume ci, sermon ii.
bornés, même de ceux qui doivent durer éternellement, c'est-à-dire perpétuellement. L'éternité n'est autre chose que l'Éternel ; elle est donc essentiellement immuable. Le temps ou la durée ne se compose que de parties, que de successions ; il est donc essentiellement changeant; il change nécessairement comme les êtres qui se succèdent, et qui, en se succédant, forment le passé, le présent et l'avenir. La durée d'une créature n'est jamais toute à la fois; ses parties se succèdent sans pouvoir se réunir; l'une exclut l'autre; il faut que l'une finisse avant que l'autre commence; le futur succède au présent, comme le présent succède au passé : c'est un mouvement perpétuel, qui, suivant l'expression d'un poète français, n'est qu'une image mobile de l'immobile éternité (1).
18. Ainsi, en Dieu il n'y a rien qui ait rapport à la succession ou à la durée des créatures. « En lui rien ne dure, parce que rien « ne passe ; tout est fixe, tout est à la fois , tout est immobile : en « Dieu rien n'a été, rien ne sera; mais tout est. Supprimons donc « toutes les questions que l'habitude et la faiblesse de l'esprit fini, « qui veut embrasser l'infini à sa mode étroite et raccourcie , me « tenteraient de faire. Dirai-je , ô mon Dieu , que vous aviez déjà « eu une éternité d'existence en vous-même avant que vous m'eus- « siez créé , et qu'il vous reste encore une autre éternité après ma « création, où vous existez toujours? Ces mots de déjà et dUaprèi « sont indignes de ce/w/ qui e.v^.Vousne pouvez souffrir aucun passé « et aucun avenir en vous. C'est une folie que de vouloir diviser « votre éternité, qui est une permanence indivisible : c'est vouloir « que le rivage s'enfuie, parce qu'en descendant le long d'un fleuve « je m'éloigne toujours de ce rivage qui est immobile. Insensé que «je suis! je veux, 6 immobile vérité , vous attribuer l'être borné. « changeant et successif de votre créature. Vous n'avez en vous « aucune mesure dont on puisse mesurer votre existence , car elle « n'a ni bornes ni parties; vous n'avez rien de mesurable; les me- « sures mêmes qu'on peut tirer des êtres bornés, changeants , di- « visibles et successibles, ne peuvent servir à vous mesurer, vous « qui êtes infini , indivisible , immuable et permanent. Comment « dirai-je donc que la courte durée de la créature est par rapport « à votre é*ernité?N'étiez-vous pas avant moi ? Ne serez-vous pas « après moi? Ces paroles tendent à signifier quelque vérité, mais • elles sont à la rigueur indignes et impropres : ce qu'elles ont de «vrai, c'est que l'infini surpasse infiniment le fini; qu'ainsi votre
H) Jean-Baptiste Rousseau.
« existence infinie surpasse infiniment en tout sens mon existence, « qui , étant bornéô , a un commencement , un présent et un %- « tur (1).
] 9. « Qui dit éternité , s'il entend ce qu'il dit, ne dit que ce qui « est, et rien au delà; car tout ce qu'on ajoute à cette infinie sira- « plicité l'anéantit : qui (SxXéternité ne souffre plus le langage du « temps. Le temps et l'éternité sont incommensurables ; ils ne peu- « vent être comparés , et on est séduit par sa propre faiblesse toutes « les fois qu'on imagine quelque rapport entre des choses si dis- « proportionnées. Vous avez néanmoins, ô mon Dieu, fait quelque « chose hors de vous ; car je ne suis pas vous , et il s'en faut infini- « ment. Quand est-ce donc que vous m'avez fait? Est-ce que vous « n'étiez pas avant de me faire? Mais que dis-je? me voilà déjà « retonfbé dans mon illusion et dans les questions du temps ; je « parle de vous comme de moi, ou de quelque autre être passager « que je pourrais mesurer avec moi. Ce qui passe peut être mesuré " avec ce qui passe ; mais ce qui ne passe point est hors de toute « mesure et de toute comparaison avec ce qui passe : il n'est pas « permis de demander ni quand il a été, ni s'il était avant ce qui « n'est pas ou ce qui n'est qu'en passant. Yous êtes; et c'est tout. « Oh ! que j'aime cette parole, et qu'elle me remplit pour tout ce « que j'ai à connaître de vousl Vous êtes celui qui est (2). 11 ne « faut pas dire, vous étiez ; car vous étiez marque un temps passé « et une succession. Vous êtes; et il n'y a qu'un présent immobile , ï indivisible et infini que l'on puisse vous attribuer. Pour parler « dans la rigueur des termes , il ne faut point dire que vous avez « toujours été; il faut dire que vous êtes; ce terme de toujours y « qui est si fort pour la créature, est trop faible pour vous, car il « marque une continuité et non une permanence : il vaut mieux « dire simplement et sans restriction que vous êtes (3). »
20. Cette notion de l'éternité n'est point une subtilité de l'école. Quoiqu'en parlant de Dieu les auteurs sacrés empruntent souvent le langage vulgaire pour se mettre à la portée de la faiblesse de l'homme , néanmoins ils nous représentent l'Éternel comme celui qui est (4); comme celui qui est permanent d'une permanence absolue ; comme celui qui ne passe point, qui ne change point, mais qui est toujours le même, sans avoir ni plus ni moins d'années: Tu autem perriianes; tu autem idem ipse es (5). Le prophète ne dit
(1) Fénelon, Bémonst. de l'existence de Dieu, part, n, c. v, art. m. — C2) Ibidem — (3) Ibidem. — (4) £xod., c. m, v. 14. — (5) Psaume ci.
DE DIBU. iS>
point, vous serez le même , mais, vous êtes le même ; et vos années ne passeront point , et anni lui non déficient ( l ) ; car mille ans sont pour\ous comme un seul jour, comme s'ils n'étaient pas: Dies unies apud Dominum sicut mille anni, et mille anni sicut dies unus (2).
2 1 . Ecoutons saint Augustin : « Je ne vois aucun espace de ■« temps dans l'éternité ; les espaces du temps se composent de « mouvements passés et futurs : spatia temporis prœteritis etfu- « turis motibus constant. Or, il n'y a ni passé ni futur dans l'Éter- « nel, nihil autem prœteritum in œterno, et nihil futurum (3j. Uu « esprit léger s'élance dans un passé de siècles imaginaires, et s'é- « tonne que le Tout-Puissant, créateur et conservateur du monde, « i'architecte du ciel et de la terre , ait laissé passer des siècles « innombrables sans entreprendre ce grand ouvrage. Qu'il sorte de » son sommeil, et qu'il considère l'inanité de sou étounement; car *■ d'où serait venu ce cours de siècles sans nombre , dont vous « n'eussiez pas été l'auteur, vous, l'auteur et le fondateur des siè- « clés : ci4m su omnium sœculcrum author et conditor? Quels <• temps eussent pu être sans votre institution? Et comment seit raient passés les temps qui n'auraient jamais été? Puisque vous ■« êtes l'auteur de tous les temps , si l'on suppose quelque temps « avant que vous eussiez fait le ciel et la terre, pourquoi dire que « vous étiez dans l'inaction? Car ce temps même était votre ou- « vrage, et nul temps n'a pu courir avant que vous eussiez fait le « temps. Que si, avant le ciel et la terre, il n'y avait point de temps, « pourquoi demander ce que vous faisiez alors ? Car où le temps « n'était pas, alors ne pouvait être: non enini erat tunc, ubi non « erat tempus; ce n'est point par le temps que vous précédez les « temps ; autrement vous ne seriez pas avant tous les temps. Mais « vous précédez les temps passés par l'éminence de votre éternité « toujours présente , celsitudine semper pressentis œternitatis ; « vous dominez les temps à venir , parce qu'ils sont à venir , et « qu'aussitôt venus ils seront passés. Pour vous, vous êtes tou- « jours le même, et vos années ne passent point: Tu autem idem ^ ipse es , et anni tui von déficient. Vos années ne vont ni ne vien- « nent; et les nôtres vont et viennent, afin d'arriver toutes. Vos ' années sont toutes a la fois, parce quelles sont : anni lui oranes ' simul sicut stant, quoniam stant; elles ne se succèdent pas,
(1) ibideiu. — (2) ii« épilre de saint Pierre, c. m, v. 8. — (3) De vera reJi* iiioiie, c. xLix.
« parce qu'elles ne passent pas; les nôtres ne seront toutes, que « lorsqu'elles auront toutes passé. Vos années ne sont qu'un jour, « et ce jour n'est pas chaque jour, mais aujourd'hui; et votre au- « jourd'hui ne le cède pas au lendemain , et il ne succède pas à la « veille : hodiernus tutis non cedit crastino , neque enim succedit «' hesterno. Votre aujourd'hui , c'est l'éternité : hodiernus iuus « œternitas (l). »
22. Avant l'évêque d'Hippone, Tertullien avait dit que l'éternité ne souffre point les vicissitudes du temps : Non hahet tempus œternitas (2). C'est aussi la pensée de saint Pierre Chrysologue : Excludit œternitas tempus (3j. Eusèbe de Césarée répète, d'après Platon, que les jours et les nuits, et les mois et les années, n'existaient pas avant le ciel ; qu'ils sont les parties du temps, qui a pris naissance avec le monde; qu'on dit de la substance éternelle, elle était , elle est et elle sera , mais que le présent seul lui convient réellement, sed illi rêvera solum esse competit ; ajoutant que le passé et le futur doivent se rapporter aux mouvements successifs du temps: Fuisse vero et fore deinceps ad generationem teînpore procedentem referre debemus (4). « Dieu était, dit saint Grégoire « de Nazianze, et il est, et il sera ; ou, pour parler plus exactement, « il est toujours. Le passé et l'avenir sont le partage de la nature « mobile du temps (5;. » Saint Grégoire le Grand dit que l'éternité n'a ni passé ni futur : Fuisse vel futurum esse œternitas non haèe^ (fi). Suivant Boëce, philosophe chrétien mort vers l'an 525, « l'éternité est la jouissance entière et parfaite d'une vie sans com- « mencement, sans succession et sans fm : interminabilis vilœ « tota simul et perfecta possessio. Pour tout ce qui est temporel, « le présent n'est que le passage du passé à l'avenir. Rien de ce qui « est sujet à l'empire du temps ne peut jamais jouir tout à la fois « de sa vie tout entière. Le jour d'hier a cessé d'être pour lui, et le «jour de demain n'existe pas encore. Dans celui même d'aujour- « d'hui , vous ne jouissez à la fois que d'un instant rapide et pas- « sager. Tout ce qui est donc sujet à la succession du temps ne mé- « rite pas le titre d'éternel , puisqu'il ne réunit pas ensemble tous « les points de sa vie, et que, jouissant à peine du présent, il ne X jouit plus du passé, et ne jouit pas encore de l'avenir. Celui qui
(I) Liv. XI, des Confessions, c. xi. — (2) Liv. i, contre Marcion, c. viii. (3) Sermon xxxiv. — (4) Préparât, évang. , liv. ix, c. ix. — (5) Deus erat semper, et est, et erit; vel, ut rectius loquar, semper est. Nam erat et erit liujus temporis flux.ic caduca'qiie naturae segmenta sunt. Discours xxxviu. — (6) Moral., liv. lY, c. XXIX.
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• est véritablement éternel doit jouir tout à la fois de toute la plé- « Qituae a une vie sans lin. Il ne peut y avoir ni passé ni futur " pour lui; comme il est toujours et tout en lui-même, l'immense « succession du temps n'est rien à son égard ; tout est toujours pré- '< sent à ses yeux (l). « Ce qui s'accorde parfaitement avec ce que dit saint Prosper : Mterno autori siniul adsunt omnia semper \2). Saint Anselme s'exprime dans le même sens : « Seigneur, vous « n'avez pas été hier, et vous ne serez pas demain; vous êtes « hier , aujourd'hui et demain : ou plutôt vous n'êtes ni hier , ni :•• aujourd'hui, ni demain; mais vous êtes simplement en dehors « de tous les temps : Nonfuisti heri , aut eris cras; sed heri, et « hodie , et cras es ; imo nec heri , nec hodie, nec cras es, sed « simpliciter es extra omne tempus (3). » Ainsi donc, comme l'enseigne le docteur angélique, l'éternité n'est sujette à aucune succession, étant tout entière en elle-même : ^^en«ïû5 successione caret, tota simul existens (4).
23. Nous l'avons dit, cette notion de l'éternité n'est point nouvelle ; elle est assez généralement reçue par tous les docteurs qui ont traité des attributs de Dieu. Elle offre, il est vrai, des difficultés; mais quelle est la question, touchant la nature divine, qui n'en offre pas? Faut-il être étonné que l'homme vivant dans le temps, entraîné par le temps, voyant en lui-même et dans tout ce qui l'entoure les vicissitudes du temps, ses idées habituelles se rapportent au temps? Est-il étonnant qu'un être fini, qu'une intelligence essentiellement bornée ne comprenne pas l'infini? Et puis comprend-on plus aisément une éternité successive, une éternité qui ne diffère du temps que par la durée? Qui ne voit, au contraire, que ce système est opposé aux notions les plus simples? Si l'éternité consiste dans une succession infinie de moments , de siècles, il faudra dire que le nombre des moments et des siècles écoulés jusqu'à présent est infini, ou qu'il ne l'est pas. Mais comment peut-il être infini, puisqu'il s'accroît sans cesse avecletemps? Un infini qui reçoit de l'accroissement n'est point infini. Si vous dites que ce nombre est fini, il le sera nécessairement toujours; tout nombre, quel qu'il soit, est une borne; et ce qui est borné ne peut être infini. INe l'oublions pas, l'éternité n'est autre chose que l'éternel, que l'infini, que Dieu même: œternitas non est atiud quam ipse De us (5).
(1) Consolation de la pliilosopliie , liv. v. — (2) Épigr. Lvu. — (3) Prolo-
qiiiuiu, c. XIX. — (/i) Siim., part, i, qHï-st. x, ait. ir — (5) Saint Thomas, Sum., part, i, quœst x, art. ii.