CHAPITRE V
De l'immensité de Dieu.
24. Dieu est éternel, parce qu'il est infini ; il est immense, parce que sa nature est sans bornes : Deus œternus et immensus (i). Comme essentiellement une et souverainement indivisible, l'éternité de Dieu comprend éminemment le passé, le présent et l'avenir, sans être sujette aux vicissitudes du temps; comme essentiellement une et souverainement indivisible , son immensité comprend éminemment tous les lieux existants et possibles, sans être circonscrite par l'espace. Dieu est partout; il y est présent à tout ; il remplit substantiellement tout; il pénètre tout, sans cesser d'être simple, sans se diviser, sans se confondre avec les créatures; il est dans toutes les parties de l'espace, et il y est tout entier; il est dans chaque partie de l'espace, et il y est tout entier ; il est, pour ainsi dire, au delà de l'espace , infiniment au delà , et il y est tout entier; il est toujours infini, parce qu'il est cehti qui est.
25. Mais voyons ce qui est écrit. Pour nous donner une idée de l'immensité de Dieu, les auteurs sacrés nous le représentent comme plus élevé que la hauteur des cieux , plus profond que la profondeur des abîmes, plus étendu que l'étendue même de la terre et de la mer. « Prétendez-vous sonder les secrets de Dieu, et « connaître parfaitement le Tout-Puissant? 11 est plus élevé que le « ciel; comment atteindriez -vous jusqu'à lui? Il est plus profond « que l'enfer; comment pénétreriez-vous cet abîme? Il s'étend au « delà de la longueur de la terre et de la longueur de la mer (2). « Salomon disait au Seigneur : « Le ciel et les cieux des cieux ne « peuvent vous contenir; Cœlum et cœli cœlorurn capere te « non possunt (3). Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre , « dit le Seigneur lui-même : Numquid non cœlmn et terram ego « impleo^ dicii Dominus (4)? Où irai-je pour me cacher à votre
(1) Concile général de Latran, de l'an 1215, capit. i (2) Forsitan vestigia
Dei comprehendes , et upque ad perfectum omnipotentem reperies ? ExceLsior cœlo est; et quid faciès? Profinidior inferno; et unde cognosces? Longior terra niensura ejus, et latior mari. Job, c. xi, v. 7, 8 et 9. — (3) Liv. m des Rois, e, VIII, v. 27 — (4) Jéiémie, c. xxiu, \. 24.
BB DIEU. f9
• esprit, et où fuirai-je pour me dérober à votre vue? Si je monte « dans le ciel , vous y êtes ; si je descends en enfer, vous y êtes « encore. Si je prends les ailes de l'aurore, et que je me transporte « aux extrémités de la mer, c'est votre main qui m'y conduira, et « vous me tiendrez de votre droite (i). .. Ces passages supposent évidemment l'immensité de Dieu, qui est d'ailleurs une conséquence de tout ce qui a été dit jusqu'ici de la nature de l'Être nécessaire : aussi les docteurs de l'Église les ont-ils entendus comme nous les entendons nous-mêmes. Suivant Clément d'Alexandrie, « Dieu contient tout, sans être contenu par rien : « Deus non « comprehensus, omnia comprehendit (2). Dieu est un, dit saint « Cyprien, et il est tout entier répandu partout : unus est, et ubi- « que totus diffusm est (3). » C'est aussi la pensée de saint Augustin : Est ergo Deus per cuncta diffusus. « Dieu dit par son « prophète : Je remplis le ciel et la terre. Ainsi donc il est tout « entier dans le ciel et tout entier dans la terre, n'étant circons- « crit par aucun lieu, mais étant tout entier en lui-même et par- « tout : In cœlo totus et in terra totus, et nullo contentus loco, « sed in semetipso ubique totus (4). Cependant, quand on dit que « Dieu remplit le monde, cela ne signifie pas qu'il le remplit comme '< l'eau, l'air ou la lumière peuvent le remplir, en sorte que les « différentes parties de la substance de Dieu remplissent les diffé- « rentes parties du monde; car Dieu sait être tout entier partout, « et n'être renfermé dans aucun lieu. Il vient sans sortir du lieu « où il était, et il s'en va sans sortir du lieu où il était venu (5). » 26. Il en est de l'immensité de Dieu comme de son éternité; on ne peut en parler qu'en empruntant le langage vulgaire, le seul qui soit à la portée de tous. Nous disons donc que Dieu est au ciel, sur la terre et en tout lieu; qu'il est ici, qu'il est là, qu'il est partout; comme nous disons qu'il était hier, qu'il est aujourd'hui, et qu'il sera demain. Mais ces manières de s'exprimer sont impropres. C'est encore improprement parler que de dire que Dieu est au delà de l'univers; qu'il en surpasse les extrémités en longueur, en largeur et en profondeur; il ne peut y avoir en Dieu ni au delà ni en deçà, comme il ne peut y avoir en lui ni passé ni futur Rigoureusement parlant, il n'est dans aucun lieu , non plus que dans aucun temps : comme l'éternité ou la permanence absolue
(f) Qiio ibo a spiritu luo? Et qiio a facie tua fiigiam? Si ascendeio in cttlum ttiillices; si desceiideio in infernum, ados. Psaume c\\\.\m,v. 7, etc J (î) Liv. vu des Slromates. — (3) De Vanitate idolorum. — (4) Lellre a.xxxui - (&) Lettre cxxxvu.
exclut toute mesure de temps ou toute succession , l'immensité
n'exclut pas moins toute mesure d'étendue. L'Éternel n'a point
été, il ne sera point; mais il est. De même, il n'est point ici, il
n'est point là; mais il est absolument. Nous disons donc, non pas
que Dieu est dans te! ou tel temps, mais qu'il est présent à tous
les temps, sans que son éternité soit bornée par le temps ; comme
aussi nous dirons, non pas qu'il est dans tel ou tel lieu, mais qu'il
est présent à tous les lieux, sans que sa substance soit circonscrite
par aucun lieu. « In nullo loco vel tempore essentia divina proprie
dicitur esse, quia omnino a nullo alio continetur. . . In nullo
(loco vel tempore) est, quia nullum locum aut tempus habet,
nec in se recipit distinctiones locorum aut temporum : nec bic,
vel illic, vel alicubi, vel tune, vel nunc, vel aliquando : nec
secundum labile praesens, quo utimur, est; aut secundum prae-
teritum, vel futurum, fuit, vel erit; quoniam hsec circumscripto-
rum et mutabilium propria sunt fl). »
CBAPITRE VI.
De l'immutabilité de Dieu.
27. Dieu est immuable, Devs incommutabilis (2). Il est celui qui EST ; il est de lui-même; il est nécessairement ce qu'il est, nécessairement tout ce qu'il est, nécessairement tout ce qu'il peut être; il est indépendant d'une indépendance absolue, indépendant du temps qu'il a créé et de l'espace qu'il a formé, indépendant de tous les êtres qui sont hors de lui, ne dépendant lui-même que de sa nature, qui est souverainement une, souverainement simple, souverainement indivisible. 11 est immuable quanta son essence, puisqu'elle est nécessaire, absolument nécessaire, ne pouvant, quelque supposition qu'on fasse , ni n'être pas , ni être conçue comme n'étant pas. 11 est immuable quant à son existence; dans 'l'Être nécessaire, l'existence n'est pas autre chose que sa nature, que son essence même. Une existence contingente répugne autant dans l'Être nécessaire qu'une nature nécessaire répugne dans un être contingent. Il est immuable dans sa manière d'être; car sa
(1) Saint Anselme, Monolog., c. xxii. — (2) Concile général de Latran, d# l'an i2iâ, capit. 1.
manière d'être ou d'exister, comme le fond de son être ou son existence, ne dépend que de sa nature, qui est purement et simplement ou absolument nécessaire. Il est immuable dans ses attributs; les pcr^Vctions divines ne sont point distinctes de Dieu ; elles sont Dieu lui-même, l'être souverainement parfait. Il est immuable dans ses actes : il n'en est pas de Dieu comme de la créature , de l'infini comme d'un être fini : soit que Dieu agisse, soit qu'il n'agisse pas, il est toujours le même; car ses actes sont lui-même, agissant librement, sans éprouver aucune succession, sans être sujet aux vicissitudes du temps. Eu un mot, Dieu est essentiellement immuable.
28. Nous lisons dans les livres saints : « Au commencement vous « avez, Seigneur, fondé la terre; et les cieux sont l'ouvrage de vos « mains, lis périront: pour vous, vous demeurez; ils vieilliront « tous comme des vêtements; vous les changerez tous comme un « manteau, et ils seront changes ; mais vous, vous êtes toujours le « même : tu autem idem ipse es (l). Dieu n'est pas comme « l'homme, il ne change point (2). La sagesse ineréée, qui est « Dieu, peut tout; elle renouvelle toutes choses, éXmX permanente « en elle-même, parce qu'elle est une (3). « Le prophète Malachie fait dire à Dieu : « Je suis le Seigneur, et je ne change point, T Ego Dominus et non mutor (4); » comme s'il avait dit : Je suis le Seigneur, le Jéhovah; je ne change point , je ne change en rien, parce que je suis celui qui est. «Il n'y a, dit un apôtre, « ni changement ni ombre de changement en Dieu : apud qiiem « non est transmutatio , nec vicissitudinis obiimhratio (5). »
29. Aussi tous les docteurs sont unanimes sur le dogme de l'immutabilité de Dieu. Les Tertullien, les Origène, les Lactance, 1^ Hilaire, les Athanase, les Grégoire de Nysse, les Grégoire de Nazianze, les Ambroise, les Jean Chrysostortie, les Augustin, tous ceux qui ont traité de Dieu reconnaissent et établissent son immutabilité. Ils s'accordent tous à dire que Dieu est immuable, parce qu'il est éternel; qu'il ne peut cesser d'être tout ce qu'il est; qu'il ne perd rien de ce qu'il a, et qu'il n'acquiert rien de ce qu'il n'a pas-, qu'il est toujours le même, absolument le même, parce qu'il est nécessairement tout ce qu'il est.
30. Qu'on ne dise pas que Dieu ait changé par suite de la créa-
(t) Psaume CI, — (2) Non est Deus quasi liomo, iit mentiatiir; nec ul filins horuinis, m miitetnr. Nombres, c. xxni, v. H). — (3) C.uni sil un;i, omnia polest; et in se permanens, omnia innovai. Liv. de la Sagesse, c. vu, v. 27. — (4) Malacliie, c. ni, v. 6 — (5) Énilre de saint Jacques, c i, v. 17.
tioD, et de la variété des événements qui se font remarquer dans le monde, La succession des êtres créés, la diversité des effets n'en suppose point dans le Ciéateur; la cause première de toutes choses étant essentiellement une, simple, indivisible, fixe et permanente, peut, par un seul acte éternel comme elle-même, produire des effets variés, successifs et changeants, sans changer elle-même. Dieu a donné à ses créatures des lois qui leur font exécuter toutes les révolutions par lesquelles elles passent ; mais ces lois sont éternelles, elles sont le dictamen de son immuable volonté; il renouvelle toutes choses, mais il ne change point ; in se permanens omnia innovât (l). Les créatures passent , et le Créateur ne change point, il est permanent: ipsi peribunt , tu avtempermanes; il est toujours lo même : mutabuniur, tu autem idem ipse es (2). Ainsi, il ne faut pas prendre à la lettre certains passages de l'Écriture , qui semblent supposer en Dieu de nouvelles connaissances, de nouveaux motifs, et par suite un changement de volonté. On doit les entendre comme ceux qui paraissent lui attribuer les affections humaines ; ce sont des figures familières aux auteurs sacrés, à qui Dieu n'a pas dédaigné de dicter ce langage , comme étant plus à la portée du commun des hommes, et plus propre à leur instruction.