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CHAPITRE III

De Vefficacite de la grâce.

516. On distingue la grâce efficace et la grâce suffisante. La •remière est celle avec laquelle on fait le bien ; la seconde, celle vec laquelle on peut faire le bien, mais avec laquelle on ne le fait las : ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, on l'appelle siraleraent suffisante, parce qu'elle n'est pas suivie de son effet. Les rédestinatiens admettent la grâce efficace, mais ils nient que homme soit libre sous l'empire de cette grâce, et rejettent la grâce uffisante.

(1) Ibidem, can. xvi. — (2)Placens Deo factns est dilectiis, et vivens inler pceatoree translatns est. Raptus est ne malitia mutaret iutellectiim ejus, ant e fictio deciperet aiilmam illius. Sagesse, c. iv, w. 10 c/fll. — (3) Placita eiiim rat Deo anima illius : propter hoc properavit educere ilUim de medio iiiiqnitamn. Populi autem videntes et non intelligentes, nec ponentes iii prœcordiis ilia : qnoriiam sratia Dei, et misericordia est in santtos ejus, et respciuj. io lectos illius. Ibidem, v. 14 eHâ.

DB L\ 6BACE

ARTICLE I

Est-on libre, avec la grâce, de faire ou de ne pas faire le bien?

517. Il est de foi que le libre arbitre n'a point été détruit par te péché d'Adam ; qu'il subsiste même sous l'influence de la grâce «fficace; que, dans l'état présent, l'homme est vraiment libre, d'une liberté de choix ; libre, exempt, non-seulement de toute contrainte ou coaction, mais de toute nécessité simple, absolue ou relative , de toute propension, impulsion, détermination, délectation invincible; et qu'il peut, à volonté, obéir ou résister à la grâce, lui donner ou lui refuser sa coopération. « Qu'il soit anathème, celui " qui dit que le libre arbitre de l'homme a été perdu et éteint de- « puis le péché d'Adam, et que ce n'est plus qu'un vain nom, une « fiction introduite dans l'Église par Satan (l)! Qu'il soit anathème,. « celui qui dit que le libre arbitre de l'homme, mû et excité de « Dieu, ne coopère en rien, en consentant à la grâce qui l'excite et « l'appelle, pour se disposer et se préparer à obtenir la justifica- « tion, et qu'il ne peut refuser son consentement, s'il le veut ; mais « que, comme un être inanimé, il ne fait absolument rien, et qu'il « est purement passif (2) 1 Anathème, celui qui dit qu'il n'est pas « au pouvoir de l'homme de rendre ses voies mauvaises, mais que « Dieu opère le mal comme le bien, non-seulement en tant qu'il le « permet, mais proprement et par lui-même! de sorte que la tra- « hison de Judas n'est pas moins son propre ouvrage que la voca- «' tion de saint Paul (3). »

518. Le pape Innocent X, dont la constitution a été reçue dans toute l'Église, a condamné comme hérétiques les trois propositions suivantes de Jansénius : « Pour mériter et démériter dans l'fctal « de nature tombée, la liberté qui exclut la nécessité. n'e?t point

(1) Si quis libernm liominis arbitrium posf Adac peccatum amissuin el ex. stinctum esse dixerit; aut rem esse de solo titiilo, imo tituluni sine re; fipmentura denique aSatana invectum in Ecclesiam ; anathemasit. Concile de Trente^ sess. IV. can. v. — (2) Si quis dixerit, libeinm homiuis arbitrintn a Deo motum et excitatuin, nihil cooperari assentiendo Deo excitanli aiqne vocanti, que ad obtinendam justificationis gratiam se disponat, ac prafiaret; ueque posse dissentire, si velit, scd veluti inanime quoiidam nihil omnino agere, mereque passive se habere; anathemasit. Ibidem, can. iv. — (3) Si quis dixerit, non esse in potestate hominis vias suas malas facere; sed mala opéra, ita ut boiia, Deiim operari, non permissive solum, sed eliam proprie, et ppr se; adeo ut sit propriiin. ejus opus non minus proditio Judae, quam vocatiu Pauli ; anatheraa ai. Ibidem, ean. Ti

« requise dans l'homme ; la liberté qui exclut la coaction suffit. — « Les semi-pélagiens admettaient la nécessite de la grâce intérieure « et prévenante pour chaque acte en particulier; et ils étaient hé- '■ rétiques en ce qu'ils voulaient que cette grâce fût telle, qne la vo- ' Ion té de l'homme put lui résister ou lui obéir. — Dans l'état de « nature tombée , on ne résiste jamais à la grâce intérieure (i). ■■• On ne peut donc mériter ni démériter, dans l'état présent, qu'autant qu'on est libre de toute nécessité; qu'autant que nous pouvons, à volonté, résister ou consentir à la grâce.

519. L'Église a également flétri les erreurs de Quesnel, et particulièrement les propositions ainsi conçues sur l'efficacité de la grâce : « La grâce de Jésus-Christ est une grâce souveraine, sans « laquelle on ne peut jamais confesser Jésus-Christ, et avec la- « quelle on ne le renie jamais. — La grâce est une opération de « la main toute-puissante de Dieu, que rien ne peut empêcher ni « retarder. — La grâce n'est autre chose que la volonté toute- « puissante de Dieu, qui commande et qui fait tout ce qu'il corn- « mande. — Quand Dieu veut sauver une âme, et qu'il la touche n de la main intérieure de sa grâce, nulle volonté humaine ne lui « résiste. — Il n'y a point de charmes qui ne cèdent à ceux de la « grâce, parce que rien ne résiste au Tout-Puissant. — La vraie « idée de la grâce est que Dieu veut que nous lui obéissions, et il « est obéi; il commande, et tout se fait; il parle en maître, et tout

(1) Le pape Innocent X, par la bulle Cum occasione, du 31 mai 1653, a condamné, comme il suit, les cinq propositions de Jansénius, extraites du livre intitulé Augustinus Cornelii Jansenh,episcopi Yprensis: «Primam praedictarum « propositionum : Aligna Del prœcepta hominibus jusCis volentibns et co- « nantibus, secundum prœsen/es quns hahent vires, sitnt imposibilia; deest « qxioque mis gr alla qua possibdia fiant ; temerariam, impiam, blasphemani, « anatlicmale damnatam et lifereticam declaramus, et uti talem damnamus.— « Secundam : Interiori gratiœ, in statu naturœ lapsœ, nunqiiam resisti- « titr; lisereticam declaramus, et uti talem damnamus. — Tertiam : Ad me- « rendumet demei-endum , in statu natitrœ lapsœ, non requirilur in ho « mine libertas a necessitate, sed siifficit libertas a coactione; haereticam « declaranjus, et uti talem damnamus. — Qnartam : Senii-pelngiani admitte- « bant prœvenientis gratiœ interioris necessitatem ad singulos actus, « etiam ad inilium fidei : et in hoc erant hœretici, quod vellent eam gra- <• tiam talem esse, cui posset huniana voluntas resistere vel obtemperare ; " falsam et haereticam declaramus, et uti talem damnamits». — Quiiitam : Semi- « pslagian mn est dicfre, Chnstum pro omnibus omnino honiinibus mortincm « esseaui sanguinem fudissc ; falsam, temerariam, scan(ialo>am; et intellec- « lam eo sensu, ul Christus pro sainte duntaxat prœdestinalorum niortum n sit, impiam, blasphemani, coiitumcliosam, divinœ pietali derogantem, et liiB- H icticam declaramus, et uli talem ilaiiiiiannts. >

3', 4 DE LA GBACE.

• est soumis. — La grâce de Jésus-Christ est une grâce forte , « puissante, suprême , invincible, comme étant une opération de îa volonté toute -puissante, une suite et une imitation de l'opération de Dieu, incarnant et ressuscitant son Fils (l). «Il résulte, de la condamnation de ces différentes propositions, que la grâce de Jésus-Christ n'est point invincible; qu'elle n'est point une opération du genre de celle qui tire les créatures du néant, qui ressuscite les morts ; qu'on peut empêcher ou retarder l'effet de la grâce; qu'on nest pas toujours fidèle à la volonté de Dieu; qu'on ne fait pas tout ce qu'il commande; qu'on est libre, en un mot, de suivre ou de ne pas suivre le mouvement de la grâce, de faire ou de ne pas faire le bien avec la grâce.

520. L'enseignement de l'Église est fondé sur l'Écriture et la tradition. Nous avons prouvé dans le Traité de Dieu (2j, par les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, que l'homme est véritablement libre dans l'ordre moral et dans l'ordre du salut. Aussi les Pères, tout en reconnaissant la nécessité de la grâce, proclament en même temps la liberté de l'homme. Qu'il nous suffise de citer saint Augustin, sur l'autorité duquel les jansénistes prétendent pouvoir appuyer leurs erreurs. Voici comment il s'exprime sur ces paroles de saint Paul, Ne vous laissez point vaincre par le mal : « C'est à la volonté même que s'adresse le précepte de ne * pas se laisser vaincre ; il l'avertit qu'elle n'est vaincue que parce < qu'elle le veut. Car vouloir et ne vouloir pas, sont des actes pro- '< près de la volonté (3). » Il dépend donc, selon le Docteur de la grâce, de la volonté de l'homme, de vaincre la tentation ou de se

(1) Propositions deQuesnel condamnées par la bulle TJwigenitds : «GratiaChristi « est gratiasuprema, sine qua confiteri Christum nunquam possumus, et cum qua « nunquam illum abnegamus. Prop. ix. — Gratia est opeiatio manus omnipo- « teutis Dei, quam nihil impedire potest aut retardare. Prop. x. — Gratia non H est aliud quam volnntas omnipotens Dei , jnbentis et facientis quod jubet. « Prop. XI. — Quando Deus vult animam saivam facere, et eam tangit interior; « gratiœ snœ manu , nulla yoluntas humana ei resistit. Prop. xiii. — Nullae « suiit iilecebrae, quae non cédant iilecebris gratiae, quia nihil resistit Omnipo- « tenti. Prop. xvi. — Vera gratiae idea est, quod Deus vult .sibi a nobis obe- « diri, et obedietur; iraperat , et orania fiunt; loquitur tanqiiain Dominns, et « omnia sibi submissa sunt. Prop. xx. — Gratia Jesu Cliri.Nti est gratia fortis, « potens, suprema, iiiTincibilis, utpote qufe est operatio voluntatis om.nipoten- « tis, sequela et imitatio operationis Dei inciirnaiitis et resuscitantis Filium « suum. Prop. xxi. » — (2) Voyez, ci-dessns, le n" 101 , etc. — (3) Utique cui dicitur, Xoli vinci, arbitrium vohintatis ejus sine dubio coivenitur. VeUe euim et nolie propriae voluotatis est. De la Grâce et du libre arbitre, c. m.

DE LA GRÂCB. 355

laisser vaincre par elle. II dit aussi, dans ses livres de la Cité de Dieu : « Quand deux personnes également disposées de corps et « d'esprit voient une beauté, que l'une la regarde avec des yeux Jas- « cifs, tandis que l'autre conserve son cœur chaste, ^'orwientque ■■ l'une a cette mauvaise volonté, et que l'autre ne l'a pas? Quelle « est la cause de ce désordre? Ce n'est pas la beauté du corps, puis^ ■ que toutes les deux l'ont vue également, et qu'elles n'en ont paj « été également touchées. Ce n'est point non plus la différente dis « position du corps ou de l'esprit de ces deux personnes, puisque » nous les supposons également disposées. Dirons-nous que l'une a « été tentée par une secrète suggestion du malin esprit, comme si ce " n'était pas par sa volonté qu'elle a consenti à cette suggestion? « Pour ôter toute difficulté, si toutes deux sont tentées de même, et « que l'une cède à la tentation et l'autre y résiste, que peut-on dire " autre chose, sinon que Yune a voulu demeurer chaste, et que « YoAitre ne l'a pas uom/m.^ Et comment cela s'est-il fait, sinon par " le^ir propre volonté^ attendu que nous supposons la même dis- « position de corps et d'esprit eu l'une et en l'autre (l)? « Il n'était pas possible de donner une idée plus précise de la liberté de choix. Le même docteur dit encore, d'après saint Jérôme, que Dieu nous a créés libres, et que nous ne sommes point entraînés, par la nécessité , ni à la vertu ni au vice : nec ad virtutem. nec ad vitia necessitate trahimur ; qu'il n'y a pas de récompense où il y a nécessité : nbi nécessitas, nec corona est (2) ; que notre libre arbitre est affranchi de tout lien de nécessité, ab omni vinculo nécessitatis (3) ; que la miséricorde divine nous prévient en tout, mais que consentir ou ne pas consentir à la vocation de Dieu, cela dépend de notre propre volonté : Consentire autem vocationi Dei vel ah eo dissentire propriœ voluntatis est (4).

(1) si eadem tentatione ambo tententiir, et unus ei cedat atqiic coiisentiat, alter idemqin fnerat, perseveret; qiiidaliud apparet,nisi uniim voliiisse.alteiniii nolnisse a castilate lieficere? Uiide, nisi pmpria voliiiitate ubi eadem fiierat in iitroquecoiporis et animi affectio? LJ!;. xn, de la Cité de Dieu, c. vi. — (2) Quod ait a memoiafo (veiierabili Hieionyino) dictuin esse presbyteri), liberi arbitrii joscondidit Deiis, nec ad virtutem, nec ad vilia necessitate Irabiiiiiir; alioqiiin ubi nécessitas, nec corona e>t; quis non aijnoscat? Qnis non toto corde siiscipiat? De la Nature et de la grâce, contre Pelage, c. lv — (3) Liv. n, contre Faustiis, c. V. — (4) In omnibus niisericordia Dei pnxn'enif xios : consentire autem vocationi Dei vel ab ea dissentire, siciit dixi, propriae voluntatis est. Quae res non solum non iifirinat quod dicttim est, quid enini kabes quod non accepisti; verum eliam confirmai. Accipere quippe et habero anima non potestdona, de quihiis lior audit, nisi consentiendo : ac per lioc quid liabeat et quid accipiat.

3â6 DE LA ORACE.

521. II est donc constant que, selon saint Augustin , l'homme demeure libre sous l'empire de la grâce, quoique, nous le reconnaissons, ce docteur ne se soie pas toujours exprimé avec toute la précision qu'on pourrait désirer sur la question dont il s'agit. Dans ceux de ses écrits où il établit contre les pélagiens la nécessité et les droits de la grâce, il -parait quelquefois, de prime abord, niei îe qu'il admet clairement ailleurs \ ce qui n'a rien détonnant, vu que, comme il le dit lui-même, il est si difficile de concilier le libre arbitre avec la grâce, que lorsqu'on défend la grâce il semble que l'on nie le libre arbitre , et que lorsqu'on défend le libre arbitre, il semble qu'on nie la grâce (i ). Non, le grand évéque d'Hippone ne pensait point autrement que l'Église sur l'efficacité de la grâce et la liberté de l'homme ; et quiconque lira ses admirables écrits, en prenant pour guide l'enseignement catholique, le reconnaîtra.

ARTICLE n.

Y a-t-il une grâce vraiment suffisante qui ne soit pas suivie de son effet?

522. Il est de foi qu'il y a dans l'état présent, qu'on appelle état de nature tombée, une grâce vraiment suffisante, c'est-à-dire, une grâce avec laquelle on peut faire le bien dans la circonstance même où il faut accomplir un précepte, surmonter une tentation, éviter tel ou tel péché, quoiqu'on ne le fasse pas. Cette question a tant de rapport avec la question précédente sur la grâce et le libre arbitre, que nous pourrions nous en tenir a ce qui a été dit. Cepen dant il ne sera pas hors de propos de rapporter ici quelques preuves du dogme catholique, en faveur de ceux qui auraient de la peine à le bien saisir.

523 . L'Église a condamné comme hérétique cette proposition de Jansénius: « Quelques commandements de Dieu sont impossibles, '< eu égard a leurs forces présentes, aux hommes justes qui veulent " les accomplir, en faisant tous leurs efforts pour cela : il leur « manque la grâce par laquelle ils leur soient rendus possibles (2). » Tous les commandements de Dieu sont donc possibles aux justes ; ils ont par conséquent, pour les accomplir, toutes les grâces nécessaires, suffisantes et relatives aux circonstances où ils se trouvent.

Dei est; accipere autem et liabere, acc.ipiontis et habentis est. De l'Esprit et de la lettre, c. xxxiv. — (l) Voyez, ci-r^essus, le n" 483. — (2) Voyez, ci-dessus, le u' 51G.

DK LA GRACK. 357

toutes les fois qu'ils doivent les accomplir. Or, il y a des justes qui n'observent pas tous ces commandements. Ils résistent donc à la grâce ; il y a donc des grâces qui ne sont pas suivies de leur effet. De là, cette autre proposition, Dans l'état de nature tombée on ne résiste jamais à la grâce intérieure, a été déclarée hérétique et condamnée comme telle par le même jugement (1).

524. Les décisions de l'Église sont manifestement conformes à la tradition et à l'Écriture. Les Pères et les anciens docteurs répètent d'une voix unanime, d'après saint Paul, que Dieu veut le salut de tous les hommes (2) ; qu'il accorde à tous les moyens nécessaires au salut, et que personne ne sera damné que par sa faute, que pour n'avoir pas répondu aux inspirations, aux grâces plus ou moins fortes, mais toujours suffisantes, que Jésus-Christ nous a méritées en se donnant comme une victime de propitiation pour nos péchés et les péchés du monde entier (3). Or, il n'est que trop vrai que tous les hommes ne sont pas sauvés. Il y a donc, suivant les saints Pères, des grâces avec lesquelles on peut faire son salut, et avec lesquelles on ne le fait pas.

525. Nous trouvons la même doctrine dans les livres saints. Le Seigneur, comparant la maison d'Israël aune vigne, disait à son peuple: « Maintenant donc, ô habitants de Jérusalem, et vous, « hommes de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne. Qu'est-ce « que j'aurais pu faire pour elle, que je n'aie pas fait? J'ai attendu » qu'elle produisît des raisins, et elle n'a produit que des grappes » sauvages (4l. » Israël n'avait donc pas répondu à l'attente et à la grâce du Seigneur. " Je vous ai appelés, dit-il ailleurs, en parlant « toujours à son peu.ple, je vous ai appelés, et vous n'avez pas voulu '< m'écouter ; j'ai tendu la main, et il ne s'est trouvé personne qui " m'ait regardé. Vous avez méprisé tous mes conseils et négligé « mes réprimandes (5). » Écoutez le reproche que Jésus-Christ adressait aux Juifs : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes '( et qui lapides ceux qui sont envoyés, combien de fois/ae voulu " rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses petits « sous ses ailes! et tu ne l'as point voulu (6). » On lit aussi dans

(l)Voy., ci-aessus, le n" 516. — (2) Voy.,ci-clessns,Ie n" 162,etc. — (3) Voy., ci-dessus,le u" 163, etc.— (4)Niincerf;o habitatores Jérusalem, et viri Juda, judicate iiitermeet vineam ineam. Qiiid est qtiod dehiii ultra facere vineœ meîe, et lion feciei'i rtii qiiod expectavi iit t'aceret nvas, etfecit labrnscas? /soie, c. v, r. .'i et 4.— ''5) Vocavi, et renuistis; exteiidi nianum meam,et non fuit qui aspiceret. Despexistis omne consilium menm, et inrrepationes meas ne^^lexistis. Proverbes, c. I, V. 24 et 25. — (6) Jérusalem, Jérusalem, qua> occid!'- prophetas, et

les Actes des apôtres : « Hommes à tête duie, ineireoncis de cœur « et d'oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit (i). » Et saint Paul exhorte les Corinthiens à ?ie pas recevoir en vain la grâce de Dieu (2). On voit clairement, par ces textes et autres qu'il serait trop long de rapporter, que les hommes ont le pouvoir de faire le bien, de revenir à Dieu quand ils s'en sont éloignés ; qu'ils ont, en un mot, des secours suffisants pour opérer leur salut. Comment, en effet, le Dieu d'Israël, comment le Sauveur du monde aurait-ii reproché aux Juifs leurs infidélités, s'il n'avait pas été en leur pouvoir d'observer en tout la loi? Mais on y voit également qu'on n'obéit pas toujours à la voix du Seigneur, qu'on résiste au Saint- Esprit, et qu'on reçoit quelquefois en vain la grâce de Dieu. Il est donc prouvé, par l'Ecriture et la tradition, par l'enseignement et les décisions de l'Église, qu'il y a véritablement des grâces suffisantes, par le secours desquelles on peut réellement et proprement observer la loi de Dieu dans toutes les circonstances où nous avons a remplir quelque obligation dans l'ordre du salut.

526. Qu'on ne dise pas que la grâce suffisante est inutile et même pernicieuse : inutile, puisqu'elle ne produit point son effet; pernicieuse, puisqu'elle ne sert qu'à nous rendre plus coupables. La grâce suffisante n'est point inutile, car elle est un don de Dieu ; c'est un secours surnaturel avec lequel on peut faire le bien. Si on ne le fait pas, ce n'est point à la grâce, ni à celui qui en est l'auteur, qu'il faut s'en prendre, mais à la volonté de l'homme, qui abuse des dons de Dieu en refusant de coopérer à la grâce. Elle n'est point pernicieuse ; car, encore une fois, c'est un bienfait du Seigneur, qui ne veut point la mort du juste, ni la mort de l'impie. Elle ne tourne à notre perte que par notre propre faute. C'est donc une impiété, un blasphème, de dire, avec Jansénius, que la grâce suffisante çst telle, que le démon doit souhaiter que Dieu la donne aux hommes (3).

lapidas eos qui ad te missi sunt, quoties volui congregare filios tuos, qnemadniodum gallina congregat pullos suos sub alas! et noluisti. Saint Matthieu, . xsiii, «. 37. — (1) Dura cervice, et iucircumcisis cordibus et auribus, vos emper Spiritui Sancto resistitis; sicut patres vestri, ita et vos. Actes des apôtres, c. vu, V. 51. — (2) Adjuvantes autem exbortamur, ne in vacuum gratïana Dei recipiatis. IP épitre aux Corinthiens, c. \i, v. i. — (3) Alexandre Vlli, par un décret du 7 décembre 1690, a condamné cette proposition: « Gratia ■ sufficiens statui nostro non tam utilis quam perniciosa est, sic utproinde nae- ' rito possimus petere : A gratia sufficienti libéra nos, Domine. »

DE LA GRACB. 85d

ARTICLE III

De la nature de la grâce efficace et de :a grâce suffisante.

527. Tl en est de la uature de la grâce efficace et de la grâce sufîlsante^ comme de la nature de la grâce en général. C'est une question au sujet de laquelle il n'a pas plu à la sagesse divine de satisfaire les exigences de l'homme. 11 est plus digne du chrétien de croire, avec la simplicité des enfants de Dieu, ce que l'Eglise nous enseigne, que de vouloir sonder la profondeur des conseils de l'Éternel. Si la philosophie ne peut nous expliquer comment notre volonté obéit à la raison ; si notre liberté, pour les choses les plus communes et les plus naturelles, nous offre de grandes difficultés, comment oserions-nous chercher à comprendre cette puissance ineffable de la grâce, par laquelle Dieu opère en nous tout ce qu'il v^ut et de la manière dont il le veut, sans que notre libre arbitre en souffre la moindre atteinte ?

528. Nous nous contenterons donc de faire observer ici, premièrement, que la grâce est la cause totale, efficiente ou opérante de tout ce que nous faisons de bien, dans l'ordre du salut.

529. Secondement, que la grâce nous prévient sans nous, c'està-dire, sans que nous y soyons pour rien; mais que, quoiqu'elle opère tout en nous, elle n'opère cependant pas sans nous; elle opère avec nous, avec notre volonté, qui, étant prévenue, excitée et aidée par la grâce, se prête librement à son action. Toutes les fois que nous faisons une bonne œuvre, disent les Pères du second concile d'Orange, Dieu opère en nous et avec nous, afin que nous opérions nous-mêmes : Quoties bona agirnus^ Deus in nobis atque NOBiscuM, ut operetnur, operatur {\)\ ce qui s'accorde parfaitement avec ce que dit saint Paul : « La grâce de Dieu na point été « stérile en moi 5 mais j'ai travaillé plus que tous les autres ; « non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi (2); » c'est-à-dire, comme 1 explique saint Augustin, « Ce n'est pas « moi seul qui ai travaillé, mais la grâce de Dieu a travaillé « avec moi ; par conséquent, son travail n'était ni de la grâce

(1) Voyez, cl-vlessus, p. 339, note 2. — (2) Gratia autein Dei sum id quod suin, et gratia ejus in me v»cua non fuit, sed abnndantius iliis oninii)US iaboravi. non ego auleni, sed gratia Dei nieciun. /"^ éjnlre aux Corinthiens, c. xv. — Les jansénistes tradnisfvit : Mais lu grâce de Dieu, gui est en moi; par cette traduction, :is excluent la coop<?'ation do lu volonté à l'action de la grâce.

360 DE LA OHACE.

« toute seule, ni de lui tout seul, mais de la grâce de Dieu avec .. Iui(l).«

530. Troisièmement, que l'homme est libre de correspondre ou de résister à la grâce ; et que cette liberté est une vraie liberté, une liberté de choix , qui ne consiste pas seulement dans l'exemption de la contrainte ou de la coaction, mais dans l'affranchissement de toute nécessité, soit absolue, soit relative

531. Quatrièmement, qu'il y a des grâces efficaces, avec lesquelles on fait infailliblement le bien, tout en le faisant librement.

532. Cinquièmement enfin , qu'il y a des grâces qui ne sont pas suivies de leur effet, avec lesquelfes ou ne fait pas le bien, quoiqu'avec elles on puisse véritablement le faire lorsqu'on a quelque devoir à remplir, et au moment même où il faut le remplir.

533. Ces principes admis, on peut, sans danger pour la foi, choisir, au sujet de la grâce efficace et suffisante, entre les différents systèmes que l'Église abandonne aux discussions de l'école, pourvu qu'on n'aille pas plus loin que les théologiens qui leur ont donné naissance. Ainsi, vous pourrez être thomiste sans être prédestinatien ; car les thomistes , ainsi appelés parce qu'ils croient que saint Thomas leur est favorable , tout en prétendant que la grâce est efficace de sa nature, admettent en même temps le libre arbitre. Quoique, dans leur système, la grâce ne soit pas efficace parce que l'homme y correspond, mais que l'homme correspond à la grâce parce qu'elle est efficace; quoiqu'ils pensent que, par cette grâce. Dieu prépare et détermine physiquement la volonté de l'homme à l'acte, ils enseignent que cela se fait sans détruire ni gêner en rien sa liberté. Vous pouvez aussi être augustinien sans être janséniste , sans tomber dans les erreurs du fameux Augustinus (2). Les augustiniens, qui prétendent suivre en tout la doctrine de saint Augustin, s'accordent avec les thomistes, en ce qu'ils sont pour la grâce efficace de sa nature; mais ils l'expliquent différemment : ils font consister iefficacité de la grâce dans une certaine délectation, dans l'attrait, l'amour du bien, qui détermine infailliblement le consentement de notre volonté, de manière toutefois que l'homme demeure toujours libre sous l'empire de cette grâce. La délectation des augustiniens diffère essentiellement de

(1) Ciim dixisset (apostolas), Gratta ejus in me vacua non fuit , sed plus omnibus illis laboravi, subjiinxit atque ait, Non ego autem, sed gratta Dei mecum : id est, uon solus, sed gratia Dei mecura : ac per lioc iiec j-ratia I)ei sola, nec ipso solus, sed gratia Dei cuni illo. De la Grâce et du libre arbitre^ e. y, n" 12. — (2) C'est le litre du livre de lansénius, évéqne d'Ypres.

eelle de Jansénius, en ce que celle-ci est relativement victorieuse et entraine invinciblement la volonté, lorsqu'elle domine la délectation qui porte au mal. Voulez-vous être moUniste? vous rejetterez la grâce efficace de sa nature, et vous direz que la même grâce devient efficace ou demeure suffisante, selon que celui qui la reçoit y répond ou n'y répond pas, opère avec elle ou n'opère pas. Et vous ne serez ni pélagien ni semi-pélagien, si vous reconnaissez , comme Molina le reconnaît lui-même , 1° que quand l'homme obéit à la grâce, c'est Dieu qui opère le vouloir et le faire, ve.lle et perjicere^ mais qu'il ne l'opère pas seul, non ego autem, sed gratta Dei mecum; 2" que Dieu n'accorde pas les mêmes grâces à tous les hommes, mais qu'il en accorde aux uns plus qu'aux autres, selon les desseins qu'il a sur chacun, et selon son bon plaisir. Toutes choses égales d'ailleurs, la grâce efficace ellemême, dans le système des molinistes, est un plus grand bienfait de Dieu que la grâce suffisante : la première, sans être de sa nature plus puissante que l'autre, est donnée dans la circonstance où Dieu voit que l'homme y sera fidèle ; au lieu que la seconde est donnée dans la circonstance où Dieu sait que l'homme n'y correspondra pas. Enfin , l'on peut modifier le système des molinistes comme l'a fait Suarez, et adopter l'opinion des congruistes. Ceux ci font consister l'efficacité de la grâce dans la congruité, dans le rapport de convenance qui existe entre telle ou telle grâce et les dispositions de la volonté de l'homme. Dieu, disent-ils, voit en quelles dispositions se trouvera notre volonté dans telle ou telle circonstance ; il voit quelle est l'espèce de grâce qu'il nous faut pour obtenir notre consentement ; et, par un effet de sa bonté, il nous accorde cette grâce à laquelle il sait que nous consentirons. C'est cette attention de la part de Dieu qui fait de la grâce efficace une grâce particulière, et la distingue de la grâce suffisante. 534. Mais, quelque parti que vous embrassiez, il ne vous est pas permis de censurer ou de noter, d'autorité privée, ceux qui sont pour une opinion contraire. Soyez, tant que vous voudrez, tho miste ou augustinien, moliniste ou congruiste, tandis que l'Eglise n'aura point prononcé sur les systèmes qui divisent les scolastiques. Seulement, soyons toujours en garde contre les novateurs du dix-septième et du dix-huitième siècle, qui, sous le faux titre à'augustinieii.s, accusent de semi-pélagianisme non-seulement les molinistes, mais encore tous ceux qui ont souscrit à la condamnation des hérésies de Baïus, de Jansénius et de Quesnel , sur la nature de la grâce. C'est ignorance ou perfidie de confondre,

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comme le font encore plusieurs écrivains de nos jours, les erreurs de V Auyustinus avec les opinions qui s'agitent librement dans les écoles. Nous le répétons, vous êtes libre d'adopter celle de ces opinions qui vous paraîtra la plus probable ; mais il ne vous est pas permis de vous écarter des constitutions dogmatiques de saint Pie V, de Grégoire XÏII, d'Urbain VIll, d'Innocent X, d'Alexandre VII et de Clément XI. Pour nous, en attendant (}ue le saint-biége se prononce, si jamais il doit se prononcer, nous préférons celui des systèmes qui, n'admettant point que la grâce soit efficace de sa nature, fait dépendre l'efficacité de la grâce du consentement de la volonté, qui, étant prévenue de la grâce, et toujours aidée de la grâce, opère avec la grâce. Ce sentiment, qu'on peut certainement concilier avec le dogme catholique, concilie plus facilement l'efficacité de la grâce avec le libre arbitre. Il offre, il est vrai, des difficultés; mais, à notre avis, il en offre moins, et de bien moins grandes, que les systèmes qui veulent que la grâce soit intrinsèquement efficace, ou efficace de sa nature.

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