‹ Théologie dogmatiqueChapitre 61 sur 135 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la distribution de la grâce.

535. Dieu veut, d'une volonté vraie, réelle et sincère, le salut de tous les hommes (1) ; il leur donne donc à tous les moyens nécessaires au salut. Dieu commande à tous les hommes d'observer sa loi; tous les bommes peuvent donc l'observer; mais ils ne peuvent l'obsei-ver qu'avec la grâce : la grâce est donc accordée à tous les hommes. « Dieu ne commande point l'impossible, dit le concile « de Trente ; mais en commandant il avertit et de faire ce que « l'on peut, et de demander ce que l'on ne peut pas ; et il aide, afin « qu'on le puisse (2). » En effet, ne faut-il pas être insensé pour commander une chose à celui qui n'est pas libre de faire ce qu'on lui commande? N'est-ce pas une chose injuste, de condamner celui qui n'a pas le pouvoir d'exécuter ce qu'on lui a commandé? Mais

(l) Voyez, ci-dessus, le ii° 168, etc. — (2) Deus impossibilia non jubet, sed jubendo monet, et facerequod possis, et petere quod non possis; et adjuvS't, ni j)ossis. Sess. vi, ch. xi. — Voyez saint Augustin, de la Nature de la grâce,

c. XUII.

DE LA GBACE. 303

i Di*^u accorde à tous les hommes la grâce uécessaire et suffiiiite pour observer ses ordonnances, il faut reconnaître aussi qu'i: 'accorde pas les mêmes grâces à tous; il est le maitre de ses dons, ; personne n'a dvoit de l'accuser de faire accept.on de personnes, irce qu'il domie plus aux uns qu'aux autres. « La grâce, dit l'Apôtre, a été donnée à chacun de nous selon la mesure du don de Jésus-Christ (i /. » Néanmoins, comme toutes les questions con- ■rnant la distribution de la grâce n'appartiennent pas a la foi, )us allons établir plusieurs propositions.

536. Premièrement, il est de foi que les commandements de ieu sont possibles aux justes, et que la grâce nécessaire et suffinte pour les observer ne leur manque jamais. Le dernier concile cuménique frappe d'anathème celui qui prétend que les comandements de Dieu sont impossibles à celui qui est justifié (2) ;

le pape Innocent X a condamné avec toute l'Eglise, comme ipie, blasphématoire, hérétique^ cette proposition de Jansénius : Quelques commandements de Dieu, eu égard à leurs forces présentes, sont impossibles aux justes qui veulent les accomplir, et font tous leurs efforts pour cela ; il leur manque la grâce par laquelle ils leur soient possibles (3). « Il n'est donc aucun précepte le le juste ne puisse accomplir, aucune tentation qu'il ne puisse rmonter. « Dieu est fidèle, dit l'Apôtre ; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; mais il vous fera tirer avantage de la tentation, afin que vous puissiez persévérer (4). »

537 . Secondement, il est certain que la grâce est accordée, nonulement aux justes, mais encore à tous les fidèles en général, éme à ceux qui ont commis les plus grands crimes , et qui ont ;cu des années entières dans le péché. •• Nous mettons notre espérance dans le Dieu vivant, qui est le Sauveur de tous les hommes, principalement des fidèles. » Ce sont les paroles de saint aul (5). Nous lisons aussi, dans l'évangile de saint Jean, que « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie

(1) Unicniqne antem iiostriim data est gratia seciindum mensuiam donatioiiis irisli. Épitre aux Éphésiens, c. iv, v. 7. — (2) Si qnis dixeiit, pia^cepta Dei iam jiistificato et siib gratia constitiito, esse ad observandiiiu im[K)ssibilia; lalliema sit. Sess. vi, can. xviii — (3) Voyez, ci-desscis, le n° 516. — (4) Fi- >lis aiiteni Dens est, qui non patictur vos tentari supra id qiiod polestis, sed cic't Ptiam ciiiii tenlatione proventnrn ut possitis siistiiiere. I" epi'.re aux onnthiens,c. x, v. 13. — (5) Speramns in Deuni vivnm, qui est Salvator omlum hoininum, maxime lidelinin. /'• épitre à Timothce, c. iv, v. 10.

364 DE LA GBACE.

« ét,ernelle (1)5 » ce qui s'entend de tous ceux qui croient, de tous les fidèles sans exception, des pécheurs, par conséquent, comnoïc des justes. Suivant saint Pierre, « le Seigneur agit patiemment à '< cause de \ous, ne voulant pas qu'aucun périsse mais ^ue tous « reviennent à la pénitence (2). Je le jure par moi-même, disait « le Seigneur à son peuple, je ne veux point la mort de l'impie ; « mais qu'il se convertisse de sa mauvaie voie, et qu'il vive. Con- » vertissez-vous, convertissez-vous ; quittez vos voies corrompues. « Pourquoi meurs-tu, maison d'Israël?... En quelque jour que « l'impie se convertisse, son impiété ne lui nuira point (3). » L'Ancien et le Nouveau Testament sont remplis d'exhortations et de menaces de la part de Dieu à l'égard des pécheurs. Or, ces exhortations et ces menaces ne seraient-elles pas dérisoires, si Dieu ne donnait pas aux pécheurs les forces nécessaires pour se convertir? 538. Telle est, d'ailleurs, la doctrine des Pères de l'Eglise, de saint Augustin en particulier. Parlant de ceux qui sont tombés dans l'aveuglement , il dit qu'i/5 ne sont pas entièrement privés de la lumière intérieure de Dieu (4) ; que le Seigneur est si plein de miséricorde, qu'il y a lieu d'espérer en lui, non-seulement pour les pécheurs qui se convertissent, quels qu'ils soient, mais même pour les impies (5) ; qu'on ne doit point désespérer du salut d'un homme, tandis qu'il est en vie (6); q^il ne faut désespérer de la conversion de personne, si ce n'est du démon (7). Quand donc saint Augustin dit ailleurs que Dieu abandonne certains pécheurs, il n'a pas voulu dire autre chose, sinon que Dieu n'a plus pour eux les regards de complaisance qu'il a pour les justes, et qu'il ne leur accorde pas les mêmes grâces qu'auparavant. C'est dans 1-e même sens que l'on doit entendre les passages

(1) sic enim Deus dilexit mundum, utFiiium siiutn unigenitum daret; ut oiiinis qui crédit in eum, non pereat, sed habeat vitam œternam. Saint Jean, c. m, V. 16. — (2) Dominîis patienter agit propter vos, nolens aliquos perire, sed onines ad pœnitentiam reverti. //« épilre, c. m, v. 9. — (3) Vivo ego, dicit Dominus Deus : uolo niortem impii, sed ut convertatur a via sua, et vivat. Convertimini, coiivertimiui a viis vestris pessiinis : et quare moriemini, domns Israël?... Iinpietas impii non nocebit ei , in quacumque die conversus fuerit ah iaipietate sua. Ézéchiel, c. xxxiii, vil et 12 — (4) lu eani (cœcitaleni mentis) t|ui.squis datus l'uerit, ab interiore Dei luce secluditur, sed nondum penitus, ciun in liac vita est. Sur le psaume vi, n" 8 — (5) Ita plenus es adipe misericordiae, ut ad te conversis, non solum quibuslibet peccatoribus, jed îtiam iml)iis non sit desperandum. Sur le psaume l, n° 18. — (6) De nulio viveute desperandum est. Sur le psaume xxxvi, serm. 11, /i° U. — (7) Ipsorum (diabuli cl aiiS(^!nni(n cjns) tantum (ie.S(iernnda r-.st correctio. Sur le psaume liv, n°4.

de l'Ecriture , où il est dit que le Seigneur s'éloigne de ceux qui l'abandonnent ; qu'il aveugle et endurcit les uns, et fait miséricorde aux autres. Cette manière de parler, qui est commune à toutes les langues, n'est point absolue- elle signifie seulement qu'il laisse les uns s aveugler et s'endurcir, eu les privant des grâces particulières et /wn nécessaires qu'il accorde aux autres dans sa miséricorde, et auxquelles le pécheur n'a aucun droit. « Ne dites ' point : Dieu est cause que je me suis éloigné de lui ; car c'est à ■ vous à ne pas faire ce qu'il déteste. Ne dites point : C'est lui qui ' m'a jeté dans l'étrarement; car les méchants ne lu: sont point né- ' cfcssaires (i). »

539. Troisièmement, il est certain que les Juifs avaient, sous 'ancienne loi, des grâces suffisantes pour observer les commandenents de Dieu, Le pape Clément XI, et d'après lui l'Église universelle, ont condamné l'erreur de Quesnel, qui soutient que, dans 'alliance judaïque, Dieu a laissé l'homme à sa propre faiblesse , •t le pécheur dans son impuissance, tout en exigeant de lui la uite du péché et V accomplissement de la loi (2). D'ailleurs, en nille endroits, le Seigneur rappelle aux Juifs, par Moyse et les )rophètes, l'obligation d'observer ses lois ; ils pouvaient donc les ibserver ; mais ils ne le pouvaient qu'avec la grâce, qui leur était lonnée en vue des mérites de Jésuv Christ. Aussi se plaint-il amèement des infidélités d'Israël : • 0 habitants de Jérusalem, et vous , hommes de Juda , soyez juges entre moi et ma vigne : Qu'al-je pu faire pour ma vigne que je n'aie pas fait? J'ai attendu qu'elle produisit des raisins, et elle n'a produit que des grappes sauvages.... J'ai attendu qu'Israël fit des œuvres de justice, et je ne vois qu'iniquité (3) Jérusalem, Jérusalem, qui

tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes ! et tu n'as pas voulu (4). » Le leigneur aurait-il pu faire ces plaintes aux Juifs, s'il les avait aissés dans leur faiblesse^ dans leur impuissance? s'il ne leur vait donné la loi que pour les perdre? Non, personne, dit un au-

(1) Non dixeiis : Per Deiim abest ; quae enim odit ne l'eceiis. Non dicas : Ill< 10 implantavit; non enim necessarii sunt ei liomines impii. Ecclésiastique,

XV, t>. 11 €i » — (2) In illo (fœdere jiidaïco) Deus exigit fugam peccati et tnpiementum legis a peccatore, relinqnendo ilinm in sua impotentia Proposiion VI', condamnée par la huile Vnigeuitus. — (3) Isaïe, c. v, v. 3, etc. — ^oyez le text»;, ci-dosiiiis, page 357, note 4. — (4) Saint Matthieu, c. xxiii, v. 37. - Voyez ielexle, ci-dessus, page 357, note 6.

366 DE LA. GBACE.

teur sacré, ne peut accuser Dieu de lui avoir manqué, ou de l'avoir jeté dans !'égaroment (l).

540. Quatrièmement, il est encore certain que Dieu accorde aux païens et aux ûérétiques les moyens nécessaires au salut. Il veut que tous les hommes soient sauvés, et arrivent à la connaissance de la vérité : Omnesi homines vult salmsferi, et ad agnitioncm veritatis ventre (2). Le Verbe est la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde (3). C'est pourquoi l'Église a solennellement condamné les propositions suivantes : <« Il n'est point de « grâces, si ce n'est par la foi. — La foi est la première grâce et la « source de toutes les autres. — Hors de l'Église, il n'est accordé « aucune grâce (4). » Le pape Alexandre VIII a également condamné cette autre proposition : « Les païens, les Juifs, les héré- « tiques et autres semblables, ne reçoivent aucune influence de « Jésus-Christ : d'où vous conclurez fort bien que leur volonté est « dénuée de tout secours et de toute grâce suffisante (5). » D'ailleurs, saint Augustin (6), saint Prosper (7), Paul Orose (8), et généralement tous les anciens docteurs qui ont eu l'occasion de parler du salut des infidèles, reconnaissent que Dieu leur donne les grâces nécessaires au salut. « Sî quelqu'un, dit saint Thomas, étant « élevé dans les forêts parmi les brutes, suivait ce qu'il connaît de « la loi naturelle, en cherchant le bien et en évitant le mal, on doit « croire comme une chose très-certaine, certissùne est creden- « dum, ou que Dieu lui ferait connaître, par une inspiration inté- « rieure, les choses nécessaires à croire, ou qu'il lui enverrait quel- « que prédicateur de la foi, comme il envoya Pierre à Corneille (9). » Ce qui toutefois ne veut pas dire qu'en faisant le bien, autant que

(1) Ecclésiastique, c, xv, v. 11, etc. — (2) I'* épître àTimofliée, c. ii, v. 4.— Voyez, ci-dessus, le n° 168, etc. — (3) Etat hix Tera, qiiae illuminât omnem hominem venientem in hune mundum. Saint Jean,c. i, v. 9. — (4) Kullae dantur

gratiae, nisi per fidem. — Fides est prima gratia , et fons omnium aliarum

Extra Ecclesiam nuila conceditur gratia. Propositions xxvi'', xxvii* et xxix' de Quesnel, condamnées par la bulle Umgemtus. — (5) Pagani, Judaei, haeretici, aliique liujus peneris nullum omnino accipiuut a Jesu Christo influxiim : adeoque hinc recte infères in rllis esse voluutatem nudam et inermem, sine oinni gratia sufficienti. Décret du 1 décembre 1690. — (6) Liv. x des Confessions, c. vi; explication du psaume xviii, n° 1, etc. — (7) De la Vocation des gentils, c xiv, «t c. XXIX. — (8) Apologie du libre arbitre. — (9) Si aliqnis nutritus in sylvis vel inter bruta animalia ductum rationis uaturalis ."^siincretur, in appctitii ôuni et fuga mali, cerMssime est credendum, quod ei Dens vel per internam inspirationem revelaret ea quœ sunt ad credendum necessai ia. Tel aliquem fidei praedicatorem ad eum dirigeret, sicut nnsit Petruni ad Corn«lium. De la Vérité quest. XIV, art. xi.

DB LA GBÂCE. 361

possible, d'après la connaissance qu'il en a, l'homme mérite, en aucune manière, la première grâce du salut; mais qu'en désirant, par un eflet de cette grâce qui le prévient, de connaître la volonté du souverain Maître, il prépare son âme à une grâce plus abondante, qui le dispose plus prochainement à la foi, a une foi plus ou moins parfaite, plus ou moins explicite dans son objet, mais suffisante pour la justification {W Le cœur de l'homme est dans la main de Dieu, et Dieu lui-même éclaire celui qui n'est pas éclairé; il discerne celui qui ne discerne pas encore parfaitement la vérité de l'erreur, et le bien du mal ; il dirige celui qui ne croît pas encore en lui, celui qui ne le connaît pas : nescientem dirigit, dit saint Augustin (2).

54 1 . Nous ne parlons pas ici des enfants morts sans baptême ; s'ils n'entrent pas dans le royaume des cieux, ce n'est cpie parce que le baptême, qui a été établi de Dieu comme moyen de salut pour tous, ne leur est point appliqué. Ce n'est pas par manque de miséricorde de la part de Dieu , que les enfants qui sont encore dans le sein maternel ne reçoivent point le remède; mais c'esl parce qu'ils ne sont point aptes à le recevoir (3).

Page 1