‹ Théologie dogmatiqueChapitre 62 sur 135 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des effets de la grâce.

542. Les principaux effets de la grâce sont la justification et le mérite des bonnes œuvres.

ARTICLE I

De la justification.

543. La justification est un don surnaturel qui fait passer l'homme de l'éta* de péché à l'état de grâce, et le rend agréable Dieu.

(1) Voyez ce que nous avons dit, tome I, n" 914, etc. — (2) Sermon xcix alias, lioniélie xxui — (3) Voyez, ci-dessns, le n" 178.

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§ 1. Des dispositions requises pour la iuHification.

544. Il ne s'agit ici que des adultes. Or, suivant le concile de Trente, les dispositions requises pour obtenir la grâce de la justification sont : la foi, par laquelle on croit tout et l'on tient pour vrai tout ce qui a été révélé, et, en particulier, que le pécheur est justifié par la grâce et les mérites de Jésus-Christ; la crainte de la justice divine ; l'espérance en la miséricorde de Lieu; l'acte plus ou moins explicite par lequel on commence à aimer Dieu comme source de toute justice; la haine et la détestation du péché, avec le désir de recevoir le sacrement de baptême ou de la pénitence, de mener une vie nouvelle, et d'observer les commandements de Dieu (1).

545. La foi est la première des dispositions nécessaires à la justification ; « elle est le commencement du salut de l'homme , le « fbndement et la racine de toute justification. Sans la foi, il est « impossible de plaire à Dieu et d'être admis au nombre de ses " enfants (2). » Cette foi ne consiste point à cron'e fermement que les péchés nous sont remis. L'Église a condamné comme hérétiques ceux qui prétendent que cette espèce de foi, qui n'est fondée ni sur l'Écriture ni sur la tradition, est nécessaire à l'homme pour obtenir la rémission de ses péchés (.3). Ce n'est pas non plus une simple confiance en la miséricorde divine. « Si quelqu'un dit que '> la foi justifiante n'est autre chose que la confiance en la miséri- « corde de Dieu , qui nous remet nos péchés à cause de Jésus- « Christ, ou que c'est par la seule confiance que nous sommes jus- « tifiés; qu'il soit anathème (4). » La foi, qui nous dispose à la justification, est la foi proprement dite, la foi par laquelle nous croyons, sur la parole de Dieu même, toutes les vérités qu'il a révélées à son Église. Mais il n'est pas nécessaire que cette foi soit explicite en tout. Il y a sans doute nécessité de croire explicite-

(1) Concile de Trente, sess. vi, ch. vi. — Voyez, ci-dessus, le n° 50i. — (2) Fides est humanae salutis initinm, fundamentum et radix omnis justiiica lionis : sine qua impossibileeslplacere Deo, et ad filiorumejus consortium per vînire. /ôJdeffj, ch. viii. — (3) Si qnis dixerit, omni homini ad remissioaem peccatorum assequendam necessarium essf, ut credal cerlo et absque ulia lia;- .sitatione propriœ infirniitatis et indispositionis peccata sibi esse remissa; anatliema sil. Ibidem, can. xin. — (4) Si qiiis dixerit, fideni justifioantem niliil aliiid esse quani (idiiciara diviuu» iiiisericordiae, peccata reinittentis propter diristiini; vcl cam iidiiciam soiaui esse, qna justificaïuur, aiiathema sit. Ibid , can. XII.

DR LA GRACB. 369

ment qu'il y a un Dieu, souverain Seigneur de toutes choses, et qu'il récompense ceux qui le recherchent : Crederc oporiet acccdentem ad Deuni, quia est, et inquirentibus se rewuu'^rator &it{\). Il ne peut y avoir de salut pour un adulte, s'il ne croit, d'une manière explicite, en Dieu, à sa providence et à l'existence d'une autre vie, où chacun recevra suivant ses œuvres. La foi explicite aux mystères de la sainte Trinité et de l'Incarnation est encore nécessaire au salut ; mais il n'est pas certain qu'elle soit abso lumetit ^t indispen&ablement nécessaire, ou, comme s'exprime l'école, qu'elle soit nécessaire d'une nécessité de moyen. 11 nous parait même plus probable qu'elle n'est nécessaire que d'une nécessité morale, que d'une nécessité de précepte ; de sorte que celui qui est dans l'ignorance Invincible de ces mystères peut absolument rentrer en grâce avec Dieu, pourvu qu'il soit disposé à faire en tout la volonté divine, selon la connaissance qu'il en a. Mais la foi, même la plus parfaite, ne suffit pas. L'homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement, dit saint Jacques : Ex operibus justijicatur horno, et non ex fide tantum (2). De là ce décret du concile de Trente : « Si quelqu'un dit que l'homme est « justifié par la foi seule, ou que, pour obtenir la grâce de la Jus - « tification, il n'est nullement nécessaire que l'homme se prépare « et se dispose par le mouvement de sa volonté ; qu'il soit k- • thème' (3). »

§ IL Des causes de la justification.

546. Suivant le concile de Trente, « la justification a, pour « cause finale^ la gloire de Dieu et de Jésus-Christ, et la vie éter- « nelle. Pour cause efficiente^ elle a Dieu lui-même, en tant qu'il «■ est miséricordieux ; c'est Dieu qui nous purifie et nous sanctifie « gratuitement par le sceau et l'onction du Saint-Esprit qui avait « été promis, et qui est le gage de notre héritage. La cause méri- « toire est Notre-Seigneur Jésus-Christ, son Fils unique et bien- '< aimé, qui, lorsque nous étions ses ennemis, par un effet de l'a-? ' mour extrême dont il nous a aimés, nous a mérité la justification, « et a satisfait pour nous à Dieu son Père, par sa très-sainte pas-

(1) Épître aux Héhnnix, c. xi, v. 6. —(2) Épître de saint Jacciiips, c. ii, v. 24. — (3) Si quis dixeiit, sola lide impimn jiistificari, ita iit intelligat nilùl aliud reqiliri, quod ad justilicatioiiis giatiain conseqiiendam cooperetnr, etniillaex parle necesse esse eiim sna> voluntatis motu praeparari alqiie dispotii ; anatheina sit. Ibidem, can. ix.

370 DB LA. GUACE.

■ sion, sur l'arbre de la croix. La cause instrumentale est le sacre- « ment de baptême, qui est le sacrement de la foi , sans laquelle « personne n obtient jamais la justification. Enfin, son uuiquecause ^formelle est la justice de Dieu, non la justice par laquelle il est «juste lui-même, mais celle par latiuelle il nous justifie en nous « renouvelant dans l'intérieur de notre àme. Et non-seulement nous sommes réputés justes , mais c'est avec vérité que nous « sommes nommés justes ; et nous le sommes en effet, recevant en « nous la justice chacun selon la mesure que ) Esprit-Saint répartit « comme il lui plaît, et suivant la disposition propre et la coopéra- « tion d'un chacun (i). »

§ Ili. En quoi consiste la justification?

547. La justification consiste dans la grâce habituelle ou sanctifiante, qui est un don inhérent à notre àme et permanent de sa nature. 11 est de foi que ni la seule imputation de la justice de Jésus-Christ, ni la seule rémission des péchés, à l'exclusion de la grâce et de la charité inhérente à l'âme, ne suffît pas pour la Justification. « Qu'il soit anatheme , ceiui qui dit que les hommes « sont justifiés ou par la seule imputation de la justice de Jésus- « Christ, ou par la seule rémission des pèches, faisant exclusion « de la grâce et de la charité , qui est répandue dans leurs cœurs « par le Saint-Esprit, et qui leur est inhérente ; ou que la grâce « par laquelle nous sommes justifiés n'est qu'une simple faveur « de Dieu (2). La justification n'est pas seulement la rémission « des péchés, mais encore la sanctification et le renouvellement de « l'homme intérieur, par la réception volontaire de la grâce et des « dons qui l'accompagnent : d'où il arrive que l'homme, d'injuste « devient juste et ami de Dieu , d'ennemi qu'il était, pour être, « selon l'espérance qui lui en est donnée, héritier de la vie éter- « nelle (3J. Dans cette justification, l'homme reçoit, par Jésus-

(1) Voyez le texte , à la session vi, ch. vu — (2) Si quis dixerit, homiiies justificari, vel sola iin|)utatione jiistitiae Cliristi, vel sola peccatorum remi$!>ione excliisa gratia «^t cliantate, quae lu cordibus eonim per Spiiiiuni Sauctum dif • fundatiir, utque illisinlisereat; aiit etiarii gratiaiii, qua jiistiticaiiiur, esse tantiim favorein Dei; aiiathema sit. Concile de Trente, sess. vi, can. xi. — (3» Quai (justilicatio) non est sola peccatorum lemissio , seii et sanctilicatio et renovatio interioris lioo^inia per voluntariam siisceolioneai grati;»' et donornm : iiude iiomo ex injiiàto iit jiistus, et ex ininiico aiiiicus, ut sit haeres secuDdum &\)cux vit* acternae. Ibidem.

JJE JLA GKACE. 371

« Christ, auquel il est enté, et la rémission des péchés, et les « dons infus. savoir, la foi, l'espérance et la charité (l). » Ainsi donc, suivant le dogme catholique, la justification consiste dans la grâce sanctifiante , qui nous purifie et nous rend agréables a Dieu ; dans la justice de Dieu, qui nous justifie lui-même par les mérites de Jésus-Christ; dans la charité, qui efface les péchés et nous rétablit dans l'amitié de Dieu ; dans la cotnmunication du Saint-Esprit, qui demeure en nous et nous fait demeurer en lui, en union avec le Père et le Fils; dans la sainteté, qui, en nous régénérant, en nous renouvelant intérieurement, nous rend héritiers du royaume des cieux. « Renouvelez-vous dans l'intérieur de «votre âme, et revétez-vous de l'homme nouveau, qui a été « créé selon Dieu, dans la justice et dans une véritable sain- « teté(2). »

548. Nous avons dit que la justification efface les péchés. Eu effet, le^ péchés ne sont pas seulement couverts par la grâce sanctifiante ; ils ne cessent pas seulement d'être imputés ; ils sont réellement et véritablement enlevés et effacés, au point de ne pouvoir plus revi^reen aucune manière. Le dernier concile général frappe d'anathème quiconque nie que l'offense du péché originel soit remise par la grâce du baptême, ou soutient que tout ce qui constitue le péché n'est pas entièrement enlevé^ mais ({ue le péché est seulement roture ou non imputé (3).

549. Nous ferons remarquer aussi que la justice, l'état; de grâce n'est point inamissible ; que le juste ne persévère pas toujours , quoiqu'il puisse toujours persévérer. Il est de foi que celui qui esi justifié peut perdre la grâce : « Si quelqu'un dit qu'un homme une h fois justifié ne peut plus pécher ni perdre la grâce, et qu'ainsi, « orsque quelqu'un tombe et pèche, c'est une marque qu'il n'a ja- « mais été justifié; qu'il soit anathème (4). » Que celui donc, dit

(1) In î;>sa justificatione cura reinissioiie peccatoriim haec oiniiia simul ihrusa accipit horao per Jesîim Christnm, cni inseritur, fidem, spem, et cliaritatem. Jbide'n. — (2) Renovamini antem spirilu irietilis vestraî, et itidiiile novnm hominem, qui secnndiim Deiim cieatiis est iii justitia et sanctitate veritatis. Épitre aux Éphésiens, e. iv, v. 23 et 24. — (3) Si qnis per Jesu Christi Doniini nostri gratiam, qiiae in baptismale confertiir, reatiim oiigiiialis peccali reinitti ncgat; aut etiain asserit non tolli totiini id qiiod veraiu et propriaii: peccati rationein habet, sed islud tantiini radi aiit non ini[nitari ; anathema sit. Concile de. Trente, sess. v, can. v. — (4) Si qnis homiiK in seniel justilicatum tlixei'it anipliiîs peccare non posse, neqne t^raliani aniittere, atcpie ideo eiiin, qui labitnr et p>'ccat, uunquaiu vere t'uisse justilicutuai... anathcuiasit. Ibidem. tea. M, cu)i. \Xi.i.

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l'Apôtre, qui croit être ferme, prenne garue à ne pas tomber : Ita-

que qui se existimat stm e, videat ne cadat (1).

5Ô0. C'est encore un dogme catholique, que la justice ou la sainteté est susceptible d'accroissement. « Si quelqu'un dit que la jus- • tice, une fois acquise, ne se conserve pas et ne s'augmente pas « devant Dieu par les bonnes œuvres, mais que les bonnes œuvres « sont seulement les fruits et les signes de la justification acquise, «et non une cause qui l'augmente; qu'il soit anathème (2). » Ce qui s'accorde parfaitement avec ce que dit saint Jean : Que celui qui est juste, se justifie encore; que celui qui est saint, se sanctifie encore: Qui jusius est, justifiée fur adhvc ; sanctus , sanctifiéetur adhuc (3). C'est cet accroissement de justice que Va sainte Église demande, quand elle dit dans ses prières : Donnez-nous, Seigneur, V augmentation de la foi, de l'espérance et de la charité (4).

§ IV. Peut-on être assuré de sa justification?

551. Personne, sans une révélation particulière, ne peut être absolument certain d'avoir la grâce sanctifiante et d'être du nombre des prédestinés. L'Église condamne à l'anatheme celui qui dit qu'un homme régénéré et justifié est tenu, selon la foi, de croire qu'il est certainement du nombre des élus ; ainsi que celui qui , sans une révélation particulière, affirme, d'une certitude absolue et infaillible, qu'il aura certainement le don de persévérance jusqu'à la fin (5). Aucun fidèle, il est vrai, ne doit douter de la miséricorde de Dieu, des mérites de Jésus-Christ, de la vertu et de l'efficacité des sacrements ; mais il est vrai aussi que quiconque tourne les veux sur soi-même, et considère s? pror^re faiblesse, a lieu de

(1) Itaque qui se existiaiat stare, videat ne cadat. /'* épitre aux Corinthiens, c. X, f. 12. — (2) Si quis dixeiit, jiistitiani acccptam non conservari, atque etiam augeri coram Deo per bona opéra; sed opéra ipsa fructcs soliimmodo et signa esse justiticstionis adeptae. non autem ipsiiis augendse causam ; anathema sit. Concile de Trente, sess. vr, can. xxiv — (3) Qui justus est, justiâcetur adliuc; sanctus, sanctificetur adlnjc Apocal , c. x\ii, v. 11. — (4) Hoc vero justitiae incremenlum petit sancta Ecclesia, cuin orat : Da nobis, Domine, fidei, spei, et diariiatis augnit^ntuni. Concile de Trente, sess. vr, ch. x. — (a) Si quis dixerit, homuiem renatum et justificatum teneri ex fide ad credendum se certo esse in nunicro prœdestiuatorum ; anatliema sit. Ibid., can. xv. — Si quis magnum iliiid usqiie in fiuem perseverantiœ donum se certo habiturum, absoiuta tt il. fallibili cerîiludine dixerit, nisi boc ex speciaii revelatione dicUcerit; anathema sit. Ibidem, can. xvi.

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craindre de n'être point en état de fjràce, personne ne pouvant savoir, dr. la ccf titude de la foi, c'est-à-dire, d'une certitude qui ne soit point sujette à l'erreur, s'il a véritablement reçu la grâce de Dieu (1 U Nous lisons aussi dans les livres saints • « Qui peut dire: « Mon cœur est pur, je suis exempt de tout péché (2)? L'homme « ne sait s'il est digne d'amour ou de haine (3). Ne soyez pas sans « crainte au sujet du péché pardonné (4). » Ce qui a fait dire à saint Paul : « Je ne me sens coupable de rien, mais je ne suis pas < pour cela justifié (5). »

ARTICLE IL

Du mérite des bonnes actions.

552 . On entend ici par action méritoire celle qui est digne d'une récompense. On distingue deux sortes de mérites : le mérite proprement dit, qu'on appelle mérite de condignité , meritum de condigno ; et le mérite improprement dit, autrement le mérite de convenance, merilum de conyruo. Pour le premier genre de mérite, qui est fondé sur une promesse de la part de Dieu, la récompense est comme un acte de justice, Dieu s' étant rendu notre débiteur par sa promesse: Debitorem se fecit promittendo, ait saint Augustin. Pour le second, comme il n'y a pas eu de promesse, la récompense , si toutefois on peut lui donner ce nom , n'est qu'un acte de bonté, de miséricorde ; c'est un don gratuit à tous égards.

§ I. Peut-il y avoir quelque mérite de la part des hommes^ relativement à la vie éternelle ?

553. T! est de foi qu'avec la grâce de Dieu le juste peut véritablement mériter et une augmentation de grâce, et la vie éternelle, et même un accroissement de la gloire céleste. Ainsi l'a défini le

(1) Sicut iiemo plus de Dei misericordia, de Cliristi mérite, deque sacramentorum viitnte et efficacia dubitare débet; sic qniiibet, dum seipsum siiamqiie propriam infirmitatein et indispositioneni respicit, de sua gratia formidare et timere potest; cum nullus scire valeat certitndine fidei, cni non potest subesse falsuin, se f^ratiam Dei esse conseculiim. Ibidem, ch. ix. — (2) Quis potest diceie : Wiindum est, cor m?um , purus siim a peccato? Proverbes, c xx, v. î>,

— (3) Nescit homo, utrum amorc an odio dignus sit. Ecclésiast-e, c. ix, v. 1.

— (4) De propitiato peccato noii esse sine nietii. Ecclésiastique , c. v, v. 5. — (5) Nibil niilii conscius sum ; sed non in lioc justificat'is sum. /■"* épiire ai(X Corinthiens, c iv, v, 4.

concile de Trente : « Si quelqu'un dit que les bonnes œuvres d'un, « homme justifié sont tellement des dons de Dieu qu'elles ne soient « pas aussi les mérites de cet homme juste ; ou que par les bonnes « œuvres qu'il fait avec le secours de la grâce de Dieu, et par les " mérites de Jésus-Christ, dont il est un memhre vivant, il ne mé- • rite pas véritablement une augmentation de grâce, la vie éter-- •< nelle et la possession de cette même vie, pourvu qu'il meure en '• état de grâce, et même une augmentation de gloire; qu'il soit < anathème (l). » Cette décision n'est point nouvelle; elle a pour elle l'Écriture et la tradition. « Réjouissez-vous, dit Notre-Seigneur " à ses disciples, tressaillez de joie, parce que votre récompense « dans les cieux est abondante (2). » Ailleurs : « Voici que je viens, « et j'ai ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses « œuvres (3). » Les apôtres s'expriment comme leur divin Maître : «' Chacun, dit saint Paul, recevra la récompense qui lui est propre, «selon son travaij (.). J'ai combattu glorieusement, j'ai con- « sommé ma course, j'ai gardé la foi. 11 ne me reste qu'à attendre '< la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, juste « juge, me rendra en ce grand jour, et non-seulement a moi, mais « encore à ceux qui auront aimé son avènement (5). » Or, la récompense, la couronne de justice, suppose évidemment le mérite; elle ne s'accorde qu'au mérite, et à un mérite proprement dit. Il est donc vrai qu'aux termes de l'Écriture, comme aux termes des décrets de l'Église, il peut y avoir de la part du juste un vrai mérite, relativement a la vie éternelle.

554. C'est aussi la croyance des saints Pères. « Les justes n'ont- « ils pas des mérites ? se demande saint Augustin. Ils en ont certai- « nement, parce qu'ils sont justes ; mais ce n'est point par leurs

(1) Sf quisdixerit, liommis jiistificati bona opéra ita esse dona Del, ut non sinl etiam bona ipsiiis jii.stiticati mérita, aut Ipsum jiistificatiim bonis operibiis, qiiae ab eo per Dei gratiam et Jesii Cbristi meritum, ciijus vivnm membrum est, fluiit, non vere mereri augmentum gratise, vitam .Teternara, et ipsiiis vitee aîterriie, si tamen in gratia decesserit, coiisHcutionem atque etiam glorise augmentum; anatbema sit. Sess. vi, can. xxii. — (2) Gandete, et exuitate, quoniam merces festra copiosa est in cœlis. Saint Matthieu, c. v, v. 12. — (3) Ecce voiiio cite, et merces mea mecum est, reddere unicuique secundum opéra sua Apocal-, c. xxu, V. 12. — (4) Uiui.squisque autem propriam mercedem accipiet gecuhduaisiium iaborem./"^/?t//e aux Corinthiens, c. m, t. 8 — (â)Bonunn certamen ccitavi, cursum consummavi, fidem servavi. In reliquo reposita est mihi corona justitiae, quam reddet mihi Dominus in illa die jusMis judex : non soiiim autem mihi, sed et iilis qui diligunt adventum ejus. W^ épitre à Timothée, c.rv, v. 7 et 8.

DF. LA r,F, ACE. 375

« mérites qu'ils sont devenus justes (i). » Et un peu plus bas : « La " roort est comme le salaire du péché ; de même, la vie éternelle « est, avec raison, comme le salaire de la justice : flJeritojnstitiœ « tanquam, sUpendium vita œterva (2). » Saint Ignace d'Antioche, saint Irénée, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Ambroise, saint Jean Chrysostome, saint Prosper, enseignent la même doctrine que le docteur de la grâce.

555. Mais, en admettant les mérites du juste, ne fait-on pas injure aux mérites de Jésus-Christ? Non, puisque, suivant le dogme catholique, nos mérites tirent toute jeur valeur des mérites mêmes de Jésus-Christ. îNe dites pas non plus que la vie éternelle étant une grâce, comme le dit saint Paul, gratia vita œterna^ Dieu ne la doit à personne; car la vie éternelle est tout à la fois une grâce et une récompense : une grâce, parce que Dieu nous a destinés gratuitement à la vie éternelle, à la gloire qui dépasse l'exigence de notre nature; une récompense, parce que, en nous destinante la vie éternelle, il a bien voulu la promettre comme une récompmse à ceux qui observeraient sa loi ; Dieu s'est fait lui-même le débiteur du juste, non pour avoir reçu quelque chose de lui , mais pour lui avoir fait des promesses : pebitorem Dominus ipse se jecit, non accipienUq, sea promittendo (3j.

§ II. pes conditions nécessaires pour mériter.

556. Pour le mérite, soit de condignité^ soit de convenance, il est nécessaire, 1" que l'homme soit encore en cette vie; on ne peut mériter, ni en enfer, ni en purgatoire, ni même dans le séjour de la gloire-, « I! faut, disait Notre-Seigneur, que je fasse les œuvres « de Celui qui m'a envoyé, pendant qu'il est jour; la nuit vient, « dans laquelle personne ne peut agir (4). Opérons donc le « bien, dit saint Paul, pendant que» nous en avons le temps (5). « 2** Que l'acte soit bon à tous égards, et d'une bonté surnaturelle; une action, quoique moralement bonne, si elle ne l'est que naturellement, n'a plus de proportion avec le mérite, ni avec la vie éternelle, qui eu est l'objet. 3" Que l'acte soit volontaire et libre,

(1) Niillane igifnr snnt mérita jiisturnni ? Sunt plane, quia jiisti sunt, sed ut jusii fieienr , justa non t'treniiit. Lellre cxciv, alim, cv, ch. m. — ;2) Ibiderii, th. T. — (3) Sur le psaiime l\xx, n" 16; «-t sermon ex, 11° 4. — (4; Me oportel openri opéra ejiis, qui ::)isit me, donec liiesest : venit nox, quando iieino pot( si operari. fiaint Jean, c. \\, v. 4. — (5) Ergo (lum' tempiis habemiis, ope.?miir boniim. Epitreaux Galates, c. vi, v. K).

d'une liberté de choix, qui exclue toute nécessité, soit absolue, soit relative. La proposition contraire a été condamnée comme hérétique.

557. Ces différentes conditions sont indispensables pour le mérite en général, mais elles ne suffisent pas, si ce n'est pour le mérite de convenance , qui n'est qu'un mérite improprement dit. Il faut, en outre, deux choses pour le mérite de condignité, savoir, la première, que l'homme soit eu état de grâce. On ne peut mériter, à prendre ce mot dans sa signification stricte et rigoureuse, qu'autant qu'on est uni à Jésus-Christ par la charité parfaite. « Demeu- « rez en moi, et moi en vous, dit Notre-Seigneur à ses disciples. '• Comme la branche de la vigne ne peut d'elle-même porter du « fruit, à moins qu'elle ne demeure attachée au cep; ainsi ni vous « non plus, si vous ne demeurez pas en moi (1). » La seconde condition, c'est que Dieu nous ait promis de nous accorder une chose comme récompense de nos œuvres ; il ne peut devenir, pour ainsi dire, notre débiteur, qu'en vertu des engagements qu'il a bien voulu prendre avec les hommes : Debitorem ipse fecit se, non ac^ cipiendo, sed promittendo (2). A défaut de ces deux conditions, nous pouvons bien espérer et obtenir certaines grâces de la bonté de Dieu, nous devons même attendre les grâces nécessaires au salut ; mais il ne nous les doit pas ; il peut nous les refuser sans iniustice. Nous pouvons, en un mot, avoir un mérite de convenance^ fondé sur la miséricorde de Dieu , mais non un mérite de condivnité, fondé sur la justice.

§ III. Quelles sont les choses que nous pouvons mériter?

558. Premièrement, il est de foi que l'homme ne peut mériter, en aucune manière, la première grâce actuelle, cette grâce étant purement et absolument gratuite, comme nous l'avons vu en parlant de la nécessité de la grâce pour tout ce qui a rapport au

alut (3).

559. Secondement, il est de foi que le juste peut vraiment méiter, vere mereri, la vie éternelle, une augmentation de la grâce,

et un accroissement de la gloire du ciel (4) . Ce mérite est un vra\ mérite, un mérite de condignité.

(1) Manete in me, et ego in vobis. Sicut palmes non potest ferre fructum a semetipso, nisi manserit in vite ; sic nec vos, nisi in me manseritis. Saint Jean, c. XV, V. 4. — (2) Saint Augustin, lettre c\c\\. — (3) Voyez, ci-dessus, \n B» 448. __ (4) Voyez, ci-dessus, le n" 555.

DE L\ GBVCB. 37Î

'>60. Troisièmement, le juste ne peut mériter, d'un mérite de coiuîiynité^ ni la grâce efficace ni le don de persévérance; Dieu ne lui a promis ni l'un ni l'autre, à prendre le mot promettre dans sa signification propre. Mais, en répondant à la grâce, il méritera, d'un mérite de convenance, des grâces plus abondantes, et même le don de persévérance : hoc itaque donum suppliciter emereri potest, comme l'enseigne saint Augustin (l).

561. Quatrièmement, le pécheur ne peut mériter, d'un mérita de condignité, la grâce sanctifiante, puisque l'état de grâce est une des conditions nécessaires pour le mérite proprement dit. « Rien de ce qui précède la justification, dit le concile de Trente, « rien , ni la foi ni les œuvres , ne mérite la grâce qui nous jus- « tifie (2). » Mais sans mériter cette grâce, il l'obtiendra de la miséricorde de Dieu, qui ne veut point la mort du pécheur, lui accordant le pardon de ses péchés lorsqu'il revient sincèrement à résipiscence , et qu'avec la grâce il fait ce qui dépend de lui pour rentrer dans la voie du salut. Daniel disait à Nabuchodonosor : « Rachetez vos péchés par des aumônes (3). » Nous lisons aussi dans les Actes des apôtres : « Les prières et les aumônes (du cen- « turion appelé Corneille) sont montées jusqu'à Dieu, et Dieu s'en « est souvenu (4). » Et saint Pierre est envoyé à cet homme pour lui faire connaître Jésus-Christ. Ainsi donc la justification, quoique vraiment gratuite à tous égards, s'obtient infailliblement par le pécheur qui revient sincèrement au Seigneur; elle n'est pas même sans quelque raérite, dit saint Augustin : Nec ipsa remissio pec' catorum, sine aliquo mérita est, sijides hancimpetrat{5).

56'2. Nous aurions pu nous étendre davantage sur les questions iiui se rapportent à ce traité ; mais il nous semble qu'il suffit de foire connaître le dogme catholique, en nous rappelant qu'il vaut beaucoup mieux chercher à répondre à la grâce, qui ne manque à personne, que de disputer inutilement sur sa nature, et sur la manière ineffable dont elle agit sur notre entendement et notre volonté.

(1) Du Don de persévérance, ch. vi. — (2) Kiliil eorum quae justificationein praeceduiit, sive lides, sive opéra, ipsam jiistiticatiouis gratiam promeretnr. Session vi, ch. vin. — (.3) Pecrata tua eleemosynis redime, et iniquitates tuas niisericordiis panperiim. Daniel, c iv , v. 24. — (4) Orationes tuse et eleemolyax tiiae ascenderunt in niemoriam in conspectu Dei. Actes det apôtres, c. x, 4. — (5) Lettre cxciv, alias cv, cli. v.

TRAITE

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