CHAPITRE III
Des effets des sacrements.
592. Les effets des sacrements sont la grâce et le caractère. On distingue la grâce sanctifiante et la grâce sacramentc'ae : la pre~ mière grâce sanctifiante, qui réconcilie le pécheu*; avec Dieu; et la seconde grâce sanctifiante, qui augmente er. nous la grâce de la justification. La grâce qu'on appelle sacramentelle est la grâce même sanctifiante ou habituelle, à laquelle sont attachés des secours spirituels et particuliers pour les circonstances où nous avons à remplir les obligations que nous impose chaque sacrement. Le caractère est un signe spirituel et ineffaçable, qui fait que le sacrement qui l'imprime ne peut être réitéré ; c'est comme une marque empreinte dans notre âme, par laquelle nous sommes rendus pro-
f 1) Pour les questions pratiques, on peut voir ce que noiis avons dit dans la Théologie morale, tome ii, n° 11, etc.
près à recevoir ou à faire quelque chose, et qui nous distingue de ceux qui ne l'ont pas.
ARTICLE I
Les sacrements de la nouvelle loi ont-ils la vertu lie produire la j;iâie?
593. 11 est de foi que les sacrements de la nouvelle loi oiU la vertu de conférer la grâce immédiatement, par eux-mêmes, par la seule application du rit extérieur; ou, pour me servir des expressions de l'école, consacrées par l'Église, ils la confèrent ex opère operato; à la différence des sacrements de l'ancienne loi, qui ne produisaient la grâce que par la foi du ministre ou du sujet; ou , en d'autres termes, ex opère operantis. « Si quelqu'un « dit que les sacrements de la nouvelle loi ne contiennent pas la « grâce qu'ils signifient, ou qu'ils ne la confèrent pas à ceux qui n'y meti:ent point dobstacle , comme s'ils étaient seulement des •• signes extérieurs de la grâce ou de la justice qui a été reçue par « la foi, ou de simples marques de la religion chrétienne, par les- « quels on discerne dans le monde les fidèles des infidèles; qu'il « soit anathème. Si quelqu'un dit que, par les sacrements de la loi " nouvelle, la grâce n'est pas conférée ex opère operato^ mais que la ■< foi seule à la divine promesse suffit pour obtenir la grâce; qu'il « soit anathème. >• Ainsi s'exprime le concile de Trente (i) contre ks erreurs des hérétiques du seizième siècle. Déjà le pape Eugène IV, dans son décret pour les arméniens, avait dit que « les sacre - « ments de la loi évangélique diffèrent beaucoup des sacrements « de la loi mosaïque; que ceux-ci n'étaient point la cause de la « grâce, mais qu'ils figuraient seulement qu'elle devait être ac- '. cordée pai la passion de Jésus-Christ; tandis que les premiers « contiennent is grâce, et la confèrent à ceux qui les reçoivent « dignement (2). »
(1) Si quis dixerit, sacramenta novae legis non continere gratiam quaiu significant, aut gratia[n ipsani non ponentibus obiceni non conferre, quasi signa tantum externa sint acceptae per fidem gratiae vel jiistitiœ, et notai quœdam hristianae professionis, quibns apiid boniines discernuntur fide.es ab infideibus ; anaîbema sit. Sess. vu, d£s Sacrements en général, can. \i. — Si quis ixerii, per ipsa novae legis sacramenta ex opère operato non conferri gratiain, ,ed solam fidem divinae promissionis ad graliani con&equs-ndam sufficere; aua- (hema sit. Ibidem, can. vin. — (2) Novae legis septem sunt sacramenta.... quae maltuiu a saTamenlis differunt i^iitiiia; lei:is. llla euim non causabant gratiam.
Cette doctrine n'est point nouvelle; nous la trouvons dans l'Écriture sainte, dans les écrits des saints Pères et dans les anciens conciles.
594. En e.fet, saint Paul écrivant aux Éphésiens, dit que Jésus- Christ s'est livré lui-même pour l'Église, afin de la sanctifier, en la purifiant par le bain de l'eau , dans la parole de vie ; Mundans eam lavacro aquœ in verbo vitœ (1) ; et, dans sa lettre à Tite, que Dieu nous a sauvés par l'eau de la régénération : Salvos nonfecit per lavacrum regenerationis et renovationis S2iiritus Sancti (2). On ne peut exprimer plus clairement l'efficacité que nous attribuons au sacrement de baptême. Or ce que nous disons de l'efficacité du baptême s'applique aux autres sacrements. Dans la confirmation , par exemple , c'est par V imposition des ruains que les apôtres donnaient le Saint-Esprit ; dans l'eucharistie , c'est la chair et le sang de Jésus-Christ qui sont la nourriture de notre âme.
595. C'est aussi l'enseignement des docteurs de l'Église. Suivant Tertullien, « les eaux étant sanctifiées par le Saint-Esprit, « s'imprègnent d'une vertu sanctifiante : Aquœ sanctijicatœ vim <> sanctificandi combihunt (3). Le corps est lavé, pour que l'âme « soit purifiée de ses taches ; le corps est oint, pour que l'àme soit « consacrée; le corps est marqué d'un signe, pour que l'àme soit « fortifiée; le corps est couvert par l'imposition delà main, pour « que l'âme soit éclairée des lumières de l'Esprit Saint ; le corps se « nourrit de la chair et du sang de Jésus-Christ , pour que l'âme <■ s'engraisse de la substance de Dieu. Le baptême, dit saint « Grégoire de Nysse, est l'expiation des péchés, la rémission des '< crimes, la cause de notre régénération, regenerationis causa (4). « Saint Jean Chrysostome : « D'abord il a été dit : Que les eaux « produisent le reptile ayant âme vivante. Mais depuis que Jésus- « Christ est entré dans le lit du Jourdain, ce ne sont plus des rep- « tiles que l'eau produit , mais des âmes raisonnables et spiri- « tuelles: Sed animas rationales et spirituales aqua produxit (5).
sed eam soliim per passionem Clirisli daiidani e>se ligiirabant ; lia^c vero iiostia el continent gratiam, et ipsani digne suscipiciilibus confeiunt. Décret pour les arméniens.',^ (l) E|)ître aux Éiilicsiens, c. v, v. 20. — (2) Épliie à Tite, c. m,
V. 5 — (3) fin Ba|)tôMie, c. iv (4) Caro abiuitiir, ut anima en)aciiletur. Car»)
ungitur, ut anima conscciefur. Caro signalur, nt et anima mmiiatur. Caro manuH imposilione adiimbralui , ut anima Siiiiitn iliiiiiiiiielnr. Caro corpore Clirisli et sangnine Vescilur, ut et anima de Dvo saginelur. De lu résurrection de lu fiuir, c. viu. —(5) Di.Moiirssur le bai>tènie. — (0) Homélie xxv, siirsaiiU Jeau.
« D'où vient à l'eau, se demande saint Augustin, une si grande « vertu, que, quand elle touche le corps, le cœur est lavé? Unde « tcmta virtus aguœ , ut corpus tangat et cor abluat '"/*,? La « même vertu du Très-Haut , dit saint Léon le Grand, qui a fait « que Marie enfantât le Sauveur, fait que l'eau régénère le « croyant : Virtus Altùsimi quœ fecit ut Maria pareret Salvato- « rem , eadem facit ut regeneret unda credenteni (2). » Nous pourrions citer encore saint Justin, saint I renée , Origène, saint Cyprien, saint Cyrille de Jérusalem, saint Optât de Milève, saint Jérôme, saint Ambroise, le premier concile de Nicée, le premier de Coustantinople, celui de Milève de 416, et celui d'Orange de 529. Tous reconnaissent dans les sacrements la vertu de produire la grâce , et les regai-dent comme cause de noti-e justification.
596. Nous ajouterons une réflexion : chez les luthériens et les calvinistes , comme chez les catholiques , on baptise les enfants qui n'ont pas encore l'usage de raison. Or, si les sacrements ne sont pas la cause efficace de la grâce sanctifiante, s'ils ne servent qu'à exciter la foi , ou s'ils ne sont que de simples signes des promesses divines et de la justification, comment le baptême peut-il être utile aux petits, enfants ? Est-ce par la foi du ministre, de celui qui baptise? Mais, de l'aveu des protestants et des réformés, les effets d'un sacrement sont indépendants des dispositions de celui qui le confère. Ce sera donc par la foi de celui qui le reçoit : mais un enfant qui vient de naître peut-il s'exciter à la foi, en recevant le baptême ? Non , évidemment. H faut donc conclure que le baptême, administré suivant le rit de l'Église, produit son effet par lui-même, par une vertu qui lui est propre, ex opère operaio. « Non eorum meritis a quibus ministratur , nec eorum quibus mi- « nistratur constat baptismus , sed propria sanctitate atque veri- : tate , propter eum a quo institutus est. » Ce sont les paroles de saint Augustin (3).
597. Il est bien vi-ai, pour ce qui regarde les adultes, que les sacrements ne confèrent la grâce qu'autant que ceux qui les reçoivent y apportent les dispositions convenables; mais ces dispositions, parmi lesquelles on fait entrer la foi , ne sont pas la cause efficiente de la grâce; elles ne font que préparer notre âme, en éloignant les obstacles qui peuvent retarder ou empêcher l'effet dg sacrement. Voilà pourquoi les sacrements ne produisent la grâce
(1) Traité ixxx, sur saint Jean. — (2) Sermon v, sur la Nativité de Notre- Çeigneur. — (3) I.iv. iv, contre Cresconius, c. xxvi.
que dans ceux qui n'y mettent point d'obstacle , non ponentibvs obicem, comme dit le concile de Trente ; mais ils la confèrent réellement à tous ceux qui sont préparés ; et ils en sont la vraie cause, cause instrumentale, agissant par la vertu de Dieu, qui en est la cause première et principale.
ARTICLE II
Quelle grâce îes sacrements confèrent-ils?
598. Premièrement, il y a deux sacrements qui sont institués pour conférer la première grâce sanctifiante : ce sont le baptême et la pénitence, qui ont, d'après leur institution, la vertu de nous purifier du péché mortel, et de nous rendre à la vie de la grâce. On les appelle sacrements des morts, parce qu'ils sont principalem.ent pour ceux qui ont perdu la vie de la grâce par le péché mortel, Cepiendant il peut arriver que le catéchumène et le pénitent se trouvent justifiés par la charité parfaite, avant que de s'approcher du sacrement de baptême ou de la pénitence; dans ce cas, ils ne peuvent recevoir que la seconde grâce sanctifiante, c'est-à-dire, une augmentation de la grâce de la justification avec la grâce sacramentelle.
599. Secondement, les autres sacrements, au nombre de cinq, savoir, la confirmation , l'eucharistie , l'extrème-onction , l'ordre et le mariage, sont institués pour conférer la .seconde grâce sanctifiante, c'est-à-dire, augmenter en nous la grâce reçue par le baptême ou par la pénitence; ils ne sont pas établis pour rendre l'homme juste, mais pour le rendre plus juste. On les appelle sacrements des vivants, parce que, ordinairement, on ne peut les recevoir avec fruit que quand on a déjà la vie de la grâce. Nous disons Ordinairement ; car il arrive, accidentellement et par extraordinaire, qu'ils confèrent quelquefois la première grâce sanctifiante, celle qui réconcilie le pécheur avec Dieu. Si, par exemple, celui qui étant coupable de quelque péché mortel se croit en état de grâce, et qu'en se préparant à recevoir un sacrement des vivants il éprouve, nous ne disons pas la contrition parfaite, mais un sentiment d'attrition, tel qu'il est nécessaire et suffisant pour recevoir l'absolution sacramentelle, ce sacrement aura tous ses effets; en communiquant la grâce à celui qui le reçoit, il lui obtiendra par lui-même la rémission de tous ses péchés. Ce n'est pas seulement l'opinion de quelques théologiens, comme le dit l'auteur de la Théo
iogie de Poitiers, mais bien le sentiment le plus commun, le plus généralement admis. En effet, ce n'est pas l'état du péché précisément, mais l'affection au péclié mortel, qui est Yobex, l'obstacle à l'entrée de la grâce dans notre àme(l).
600. Troisièmement, outre la grâce sanctifiante, chaque sacrement confère une grâce qui lui est propre. Le baptême, en nous donnant une nouvelle naissance, nous donne en même temps mie grâce particulière pour vivre conformément à l'esprit de l'Évangile. La confirmation développe en nous la vie spirituelle, et nous donne la force de combattre les ennemis de notre salut. Il en est de même des autres sacrements ; ils ont tous une vertu qui répond à la ûu pour laquelle ils ont été Institués.
601. Quatrièmement, le même sacrement ne confère pas toujours la grâce au même degré. On reçoit une grâce plus ou moins abondante , selon qu'on est plus ou moins bien disposé. « La grâce « du baptême, dit le concile de Trente, est reçue suivant la mesure « que l'Esprit Saint donne à chacun comme il lui plaît, selon la
disposition et la coopération de celui qui est baptisé : Secun- " dum mensuram quam Spiritus Sanctus partitiir singulis , ' prout vult, secundum propriam cujusq^ie dispositionem et coo- " peraiionem{2). »
ARTICLE III
Quels sont les sacrements qui impriment un caractère?
602. Il y a trois sacrements, le baptême, la confirmation et l'ordre, qui impriment un caractère , et qui pour cela ne peuvent être réitérés. Ce dogme n'est admis ni par les luthériens ni par le^ calvinistes , mais il n'en est pas moins certain. Il est fondé sur i' Écriture sainte, sur la tradition et sur les décisions de l'Église, qui nous le présente comme un article de foi. Voici le décret du dernier concile œcuménique : « Si quelqu'un dit que les sacrements « du baptême, de la confirmation et de l'ordre n'impriment pa.s « dans notre âme un caractère, c'est-à-dire, un certain signe spiri- « tuel et ineffaçable, d'où ces sacrements ne peuvent se réitérer ; " qu'il soit auathème (3). » Nous reviendrons sur cette question en parlant des sacrements en particulier.
!) Voyez ce que nous avons liil .sur telle (|uesiioii dans la Théologie morale,tonie II, n° 22. — Voyez aussi Collet, Liebermann, etc. — '>) Sess. vi, cil. vu. — (3) Si quis dixerit, in tribus sacrauientis, baptismo scilicet, contirniatione. et ordine, non inicrinii charactereni in anima, hoc est. i^iuraim (jnoiJ-
DES SACREMEiNTS. 397
Le caractère du baptême nous distingue des iufulèles , et noii& donne droit aux autres sacrements ; celui de la confirmation est comme la livrée de ceux qui sont enrôlés dans la milice sainte; celui de l'ordre est le signe qui distingue le prêtre du simple fidèle, et le rend apte à exercer le ministère sacré. Ainsi, ces trois f,acrements forment dans l'Église, comme dans te société, les différents états qui partagent le peuple , c'est-à-dire , les simples citoyens qui en sont lés membres , les militaires qui sont chargés de la défendre, et les chefs ou magistrats qui la gouvernent. A la différence de la grâce , qu'on ne reçoit qu'autant qu'on n'y met point d'obstacle, on reçoit le caractère en recevant le sacrement qui l'imprime, quelles que soient les dispositions du sujet.
603. Le caractère sacramentel est ineffaçable, indélébile; il demeure imprimé dans l'âme , même après cette vie, comme l'enseignent généralement les théologiens, pour être pendant l'éternité la gloire des élus et la honte des réprouvés.