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CHAPITRE VIII

De l'intelligence et de la science de Dieu.

33. Dieu est intelligent, et souverainement intelligent; ayant la plénitude de l'être, comme être nécessaire, il a nécessairement la plénitude de l'intelligence ; tout ce qui est Dieu, tout ce qui est en

(1) Psaume cxiii. — (2) Liv. de la Sagesse, c. vu, v. 27. — (3) Saint Luc, c. xvin, V. 27. — (4) Symbole des apôtres. — (5) Sermon sm le symbole ad Catechumenos.

Dieu, tout ce qui appartient à Dieu, est infini comme Dieu même. Dieu connaît donc tout, tout absolument; il se connaît lui-même; il connaît tout ce qui existe et tout ce qui peut exister, tout ce qui est et tout ce qui peut être ; le passé, le présent et l'avenir; les choses futures, absoluesou conditionnelles. JNon-seulement Dieu se connaît, mais il se comprend, et il se comprend infiniment; nonseulement il sait tout, mais il comprend tout, et il le comprend souverainement.

34. L'idée que nous avons de l'intelligence infinie de Dieu s'accorde parfaitement avec ce qu'il nous apprend lui-même dans l'Écriture, n D'où vient la sagesse, et où l'intelligence se trouve-t-elle? « Dieu seul counaît le chemin qui y conduit; c'est lui qui a fait le « lieu où elle réside ; car il voit d'une extrémité du monde à l'autre, •< et 11 considère tout ce qui est sous le ciel. Lorsqu'il a donné du « poids aux vents, et qu'il a suspendu les eaux pour les peser et les « mesurer ; lorsqu'il a donné une loi aux pluies, et qu'il a marqué « une route aux éclairs et aux tonnerres, alors il voyait la sagesse, « et il l'a fait connaître; il l'a préparée, et en a sondé la profon- « deur (l). Toute sagesse vient du Seigneur Dieu ; elle a toujours « été avec lui, elle y est avant tous les siècles. Qui comptera le sable « de la mer , les gouttes de la pluie , et les jours de la durée du « monde? Qui mesurera la hauteur du ciel, l'étendue de la terre « et la profondeur de l'abîme?... C'est le Très-Haut, le Créateur " tout-puissant (2). Les yeux du Seigneur sont plus lumineux que « le soleil ; il regarde toutes les voies des hommes ; il voit la pro- « fondeur des abîmes et le fond du cœur humain; il pénètre jusque " dans les lieux les plus cachés. Le Seigneur Dieu connaissait « toutes choses avant qu'elles fussent créées, et il les voit de même « toutes, maintenant qu'elles existent (3). Seigneur, vous avez dé- « couvert mes pensées de loin ; vous avez prévu toutes mes voies;

(1) Unde ergo sapientia venit.' et quis est locus intelligentiaeî... Deus inteiligit viam ejus, et ipse novit locum illiiis. Ipse enim fines niundi intiietur;el omnia, quae snb cœlo siint, respicit. Qui fecit ventis pondus, et aqoas appendif in mensiira. Quando ponebat pluviis legem, et viam procellis sonantibiis : tune vidit illam,et enarravit, et prœparavit, et investigavit. Job,c. xxviii, v. 20, 23, etc. — (2) Omnis sapientia a Domino Deo est, et cum iiio fuit semper , et estante rpvum. Aienam maris, et pluviœguttas.et diessaeculi, quisdinnmeravil? Altitudincm cnii, et latitudinem teirse, et profundum abyssi, quis dimeiisus est?... Unus eslaitissimus Creator omnipolens. Ecclésiastique, c. i. v. 1, 2 et 8. — (3) Ocuii Uoiniiii muito plus lucidiores simt super solem, circumspicieiites oames vias hominum, et profundum abyssi, et hoininum corda intuentes in abiconditas parles- Domino enim Deo anlequam créai entur, onuiiasuiit agiiita,

« la parole n'est pas encore sur ma langue , et vous savez déjà ce « qu'elle doit dire ; vous connaissez toutes choses, les nouvelles et «les anciennes (l). Délivrez-nous, Seigneur, vous qui avez la « science de toute chose, vous qui savez que je hais la gloire des « méchants (2). Non, dit l'apôtre saint Paul, il n'est aucune créa- « ture qui soit invisible pour Dieu ; tout est à nu et à découvert à « ses yeux (3). «

35, Ainsi donc Dieu connaît tout, il sait tout, ou plutôt il voit tout. Mais il n'en est pas de l'intelligence divine comme de l'intelligence humaine. « L'homme est intelligent quand il rai- « sonne , et la suprême intelligence n'a pas besoin de raisonner; il « n'y a pour elle ni prémisses ni conséquences, il n'y a pas même « de propositions. Elle est purement intuitive ; elle voit également « tout ce qui est, tout ce qui peut être; toutes les vérités ne sont « pour elle qu'uue seule idée, comme tous les lieux un seul point , • et tous les temps un seul moment (4). On ne peut pas dire que « Dieu commence de connaître ce qu'il n'a pas connu, ni qu'il cesse « de connaîtie et de penser ce qu'il pensait. On ne peut mettre « aucun ordre ni arrangement dans ses pensées, en sorte que l'une « précède et que l'autre suive; car cet ordre, cette méthode et cet " arrangement ne peuvent se trouver que dans les pensées bornées « et divisibles, qui ont une succession. L'infinie intelligence connaît « l'infinie et universelle intelligibilité ou vérité par un seul regard, « qui est Dieu lui-même, et qui par conséquent n'a ni variété, « ni progrès, ni succession, ni distinction, ni divisibilité. Ce regard « unique puise toute vérité, et il ne s'épuise jamais lui-même; car » il est toujours tout entier, ou, pour mieux dire, il faut parler de « lui comme de Dieu, puisqu'il n'est avec lui qu'une même chose. « Il n'a point été, il ne sera point, mais il est; et il est toujours « toute pensée réduite à une. Si l'intelligence divine n'a pas de « succession et de progrès , ce n'est pas que Dieu ne voie la liai- «son et l'enchaînement des vérités entre elles; mais il y a une « extrême différence entre voir toutes ces liaisons dos vérités, ou ne

sic et post perfecttim respicit omni.i. Ibidem, c. xxiii, v. 28 et 29. — (!) iHtellexisti cogifationes meas de longe... Et omnes vias meas pranidisti ; (luia non est sermo in lingna niea, Ecce, Domine, tu cognovisti omnia, novissiraa cl antiqua. Psaume cxxxviii. —(2) Domine, qui liahes omnium scientiam, et no.sfi qnia oderim gloriam iniquorum. fisl/ier, c. xiv, v. 14 et 15. (3) Non est ujla cieatwra invisihilis in conspectii ojus : omnia aiitem nnda et aperla siint ociilib ejns. ÉfUre aux Hébreux, c. iv, v. 13. — (i) j. j. Rousseau, Étniù'. tiv. iv.

« les voir que successivement, en tirant peu à peu l'une de l'autrCj « par la liaison qu'elles ont entre elles. Il voit sans doute toutes « ces liaisons de ces vérités ; il voit comment l'une prouve l'autre ; il « voit tous les différents ordres que les intelligences bornées peu- « vent suivre pour démontrer ces vérités ; mais il voit et ces véri- « tés, et leurs liaisons, et l'ordre pour les tirer les uns des autres, « par une vue simple, unique, permanente, infinie, et incapable de « toute diversion (l). »

36. Ce langage s'accorde parfaitement avec celui des Pères de l'Église qui ont traité de la philosophie chrétienne. Ecoutez saint Augustin : « Que doit-on entendre par ces paroles, qui sont répé- « tées après la création de chaque chose : Dieu vit que cela était « &0H, sinon une approbation de l'ouvrage fait selon l'art, qui est « la sagesse de Dieu ? En effet , Dieu n'apprit pas que son ouvrage n était bon lorsqu'il fut fait, puisqu'il ne l'eût pas fait s'il ne l'avait « connu tel avant de le faire. Lors donc qu'il voit qu'il est bon , il « ie dit, afin de nous l'apprendre..,. ; non que la science de Dieu « éprouve aucune variation, comme s'il connaissait d'une autre fa- « çon ce qui est, ce qui a été, et ce qui sera. La connaissance qu'il " a du présent, du passé et de l'avenir diffère entièrement de la " nôtre. Il ne passe pas comme nous d'une chose à une autre, en « changeant de pensée; mais il voit tout immuablement : Non ex « hoc in illud cogitatione mutata, sed omnino immutabiliter « videt. Le passé, le présent et l'avenir sont toujours présents à son « égard ; il embrasse tout du même coup d'oeil : Ipse vero hœc om- « nia stahili ac sempiterna prœsentia comprehendit; et il ne voil « pas autrement des yeux que de l'esprit, parce qu'il n'est pas com* « posé de corps et d'àme ; ni autrement a cette heure qu'il ne fai- « sait auparavant ou qu'il ne fera pour l'avenir, parce que sa con- « naissance n'est pas changeante comme la nôtre , selon la variété K des temps. IN'est-ce pas de lui qu'il a été dit qu'il n'est sujet à K aucun changement, ni à une ombre de changement : Apud quem non est immutatio , nec momenti obumbratio ? D'un seul regard incorporel, il voit tout ensemble, tout ce qui est; il connaît les temps, comme il meut tout ce qui est dans le temps, sans être mû lui-même dans le temps. Il a aonc vu que ce qu'il a fait est " bon , par la même vue qu'il a vu qu'il était bon de le faire ; et <-. il n'a pas doublé ou accru sa connaissance pour l'avoir vu fait,

(1) Fénelon, De Vexistence de Dieu, u^parC, ch. v, ari f.

« comme si elle eût été moindre auparavant, lui dont les ouvrages « ne seraient pas si parfaits, s'ils pouvaient ajouter quelque chose '< à la periection de sa connaissance (l). »

37. Cependant, quoi qu'il en soit de la science de Dieu comme de son intelligence, qui est essentiellement une, simple et indivisible, les scolastiques, pour soulager notre entendement, distinguent en Dieu autant de sciences différentes que nous en éprouvons en nous-mêmes, savoir : l"^ la science de simple intelligence , pai Ia([uelle Dieu voit, dans sa puissance, les choses purement possibles qui n'ont jamais existé et qui n'existeront jamais ; 2° la science de vision, par laquelle Dieu voit tout ce qui a existé , tout ce qui existe ou existera dans le temps; par conséquent toutes les pensées et toutes les actions des hommes, passées, présentes et à venir , et le cours entier de la nature , tel qu'il a été et qu'il sera dans toute sa durée. Cette science, en tant qu'elle a pour objet les choses futures , prend le nom de prescience ou de pj'évision. Enfin, plusieurs théologiens admettent en Dieu une troisième science, qu'ils appellent science moyenne, parce qu'elle semble tenir un milieu entre la science de simple intelligence et la science de vision. Il y a, disent-ils, des choses qui ne sont futures que sous certaines conditions ; si les conditions doivent avoir lieu, l'événement qui en dépend deviendra futur absolument, et il est l'objet de la science de vision, ou de \?l prescience. Si, au contraire, la condition de laquelle dépend cet événement ne doit point avoir lieu, il n'existera jamais; alors c'est un futur purement conditionnel; il n'appartient donc ni à la science de vision , qui ne comprend que ce qui existe et ce qui est réellement futur ; ni à la science de simple intelligence ., qui n'a pour objet que les choses possibles. Cependant Dieu le connaît, parce qu'il connaît non-seulement tout ce qui a été , tout ce qui est et tout ce qui sera , mais encore tout ce qui peut être, soit absolument, soit conditionnellement. Nous ne nous arrêterons point à ces distinctions, auxquelles la plupart des scolastiques ont attaché trop d'importance ; car elles sont plus propres à embrouiller qu'à éclaircir la notion nécessairement imparfaite que nous avons de la science infinie de Dieu.

38. Mais il se présente une difficulté : il est impossible, dit-on , de concilier la science divine, quelque nom qu'on lui donne, avec la li herté de l'homme. Tout ce que Dieu sait ou prévoit comme

(1) Liv. XI, de la Cité de Dieu, c. xxi.

devant arriver, arrive nécessairement; autrement sa science serait en défaut. Mais n'en est-il pas de cette difficulté comme de tant d'autres que l'esprit de l'homme rencontre toutes les fois que, oubliant qu'il est essentiellement borné, il cherche à comprendre i'infini, comme s'il voulait s'égaler au Très • Haut? Dieu voit tout ; c'est un dogme qu'on ne peut contester, sans contester l'existence de Dieu même. L'homme est libre; c'est une vérité qu'on ne peut révoquer en doute, sans ébranler les fondements de l'ordre moral. Ces deux vérités étant également démontrées, quel autre parti devons-nous prendre que celui de les croire? La contradiction qui paraît se trouver entre la science infinie de Dieu et la liberté de l'homme a toujours quelque chose d'obscur et de mystérieux, qui nous annonce que ce n'est que l'ignorance où nous sommes du moyen terme par lequel elles se concilient, qui fait que notre esprit est effrayé de l'opposition qu'il croit apercevoir entre elles. « Il faut alors, comme le dit Bossuet, tenir fortement les deux n bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas le milieu par où l'eu- « chaînementse continue. »

39. Mais est-il bien vrai que nous ne puissions concilier la science de Dieu avec la liberté de l'homme? D'abord, toute difficulté disparait dans le système de l'éternité non successive, qui est le système le plus généralement admis , comme étant en effet le seul qui réponde à la notion que nous avons de celui qui est, de l'être nécessaire, de l'infini, qui est souverainement un, souverainement indivisible. Comme par un seul et même acte, par un acte unique. Dieu voit et comprend tout ce qui est, tout ce qui a été et tout ce qui sera ; ou plutôt, comme il n'y a ni passé ni futur par rapport à Dieu, la science divine n'est pas autre chose qu'une simple vue, la vision de ce qui est; il n'y a pas, à proprement parler, prescience ou prévision en Dieu. Les choses futures, dit saint Augustin , sont présentes à Dieu ; c'est pourquoi on ne peut pas dire qu'il y ait prescience en lui , mais seulement science : Res non sunt ei futurœ^ sed prœsentes; ac per hoc ^ non jum prœscienfia,sed tantum scientia dici potest{\]. Or, évidemment, la liberté de l'homme ne peut être gênée par la vue de Dieu : un père qui voit ce que fait son fils n'empêche pas qu'il ne le fasse librement. L'homme n'agit pas parce que Dieu le voit agir ; mais Dieu voit l'homme agissant librement, parce qu'il agit en effet. Dieu ne fait point les choses en les voyant ; mais il les voit, parce

il) Liv. 11, De diversis qua;iUoniî)us aJ SimpUcianum, 4ua;st u

OE OIEU. 2?)

qu'elles se font. Voulez-Aous qu'il en soit de la science de Dieu comme de la science de l'homme, ou qu'il y ait dans le Créateur comme dans la créature une durée successive, avec la distinction du passé, du présent et de l'avenir? Dans cette supposition, que nous n'admettons que pour un instant, on peut encore facilement accorder 'a liberté de l'homme avec la prescience de Dieu. Cette prescience, quoique éternelle, n'est point le principe de nos actions , elle n'en est que la conséquence; ce n'est point parce que nos actions ont été prévues comme futures que nous Us ferons; c'est, au contraire, parce que nous devons les faire que Dieu les ,a prévues comme futures : « La prescience de Dieu , comme le dit « Origène, n'est point la cause des choses futures qui dépendent « de notre volonté (l). » Dieu ne fait pas plus une chose en prévoyant qu'elle se fera, qu'il ne la fait en la voyant faire. Je vois \m aveugle marchant précipitamment vers un précipice, et, en le; voyant, je prévois qu'il tombera dans l'abîme; et il y tombe en effet : dira-t-on que ma prévision, m^ prescience est la cause de sa perte, ou qu'il s'est perdu parce que j'avais prévu qu'il se perdrait? Non, évidemment. Or, pourquoi n'en serait-il pas de même de la prescience divine? Serait-ce parce qu'elle est infaillible? Mais pour être infaillible, ou infiniment plus parfaite que celle de l'homme, elle n'influe pas plus sur notre détermination que l'acte par lequel on voit infailliblement ce que nous faisons présentement; la prescience, non plus que la simple vision^ ne change point la nature de nos actes. Il est bien vrai que tout ce que Dieu a prévu arrivera; mais il arrivera de la manière dont Dieu l'a prévu. Ce qu'il a prévu comme devant arriver nécessairement, arrivera nécessairement ; ce qu'il a prévu comme devant arriver librement, arrivera librement; et il arrivera certainement, non parce qu'il a été prévu, mais parce qu'il doit arriver, par suite d'une détermination libre de notre volonté.

(1) Non qiiod prsescientia Dei causa sit eoriim omnium quae fiitura sunf, e qufe proprio molu arbilrioque nostio effecturi sunins. De Oratione. — Voyez aussi saint Jean Clirysoslome, llomil. i, de ob.scurilale propliclaruni; sainl Léon, Serm. ixvii; saint Jérôme, Comment, sur Ézéchiel, liv. ii, etc., etc.

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