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CHAPITRE IX

De la liberté de Dieu.

40. Dieu, comme être nécessaire, est souverainement parfait; il est souverainement indépendant et souverainement intelligent; donc il est souverainement libre : un être intelligent qui ne serait pas libre, serait imparfait. Dieu est libre, parce qu'il a la faculté de vouloir ou de ne vouloir pas , d'agir ou de n'agir pas, de faire telle ou telle chose ou de ne la faire pas, sans être nécessité ni contraint. Mais il en est de la liberté de Dieu comme de sa puissance : quoiqu'il soit tout-puissant, il ne peut rien faire de contraire à sa souveraine perfection 5 de même , quoiqu'il soit souverainement libre, il ne peut rien vouloir qui soit contraire à sa nature; il ne peut vouloir être autrem'^nt qu'il est, parce qu'il est nécessairement tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut être. La liberté de Dieu n'a pour objet que ses actes extérieurs, c'est-à-dire, les actes relatifs aux créatures. Il a créé le monde, et l'a créé librement; il pouvait ne rien créer ; il a créé le monde tel qu'il est , et il était libre en le créant C'est un dogme catholique, que Dieu est libre relativement à la création et au gouvernement de l'univers. D'abord , si nous ouvrons la Genèse, nous voyons que Dieu, « ce puissant architecte, « à qui les choses coûtent si peu , a voulu les faire à plusieurs « reprises et créer l'univers en six jours , pour montrer qu'il n'agit « pas avec une nécessité ou par une impétuosité aveugle , comme « se le sont imaginé quelques philosophes. Le soleil jette d'un seul « coup, sans se retenir, tout ce qu'il a de rayons; mais Dieu , qui « agit avec intelligence et avec une souveraine liberté, applique « sa vertu où il lui plaît, et autant qu'il lui plaît : et comme, en fai- '< sant le monde par sa parole , il montre que rien ne le peine , en « le faisant à plusieurs reprises il fait voir qu'il est le maître de sa « matière, de son action, de toute son entreprise, et qu'il n'a, en « agissant, d'autre règle que sa volonté, toujours droite par elle- « même (1). »

41. Tel est, d'ailleurs, l'enseignement des autres livres sacrés. • Dieu, dit Job , a fait tout ce qu'il a voulu : Anima ejus qnodcum-

(l) Bossuet, Discours sur ihist. univ., n' partie, ?i° l.

* que voluitfecit (l). » Le prophète royal dit aussi : « Notre Dieu « est dans le ciel, il a fait tout ce qu'il lui a plu : oninia quœcum- « que voluitfecit (2). » Suivant saint Paul, « il opère toutes choses <• selon son bon plaisir: operatur omnia secundum consilium vo- « luntatis suce (3); il distribue à chacun ses dons, comme il lui « plaît: diyidens singulis prout vult (4). » Eufui, dans mille endroits, l'Ecriture nous rappelle la nécessité de recourir à Dieu, d'invoquer le saint nom de Dieu, de mettre notre confiance en Dieu; ce qui s'accorde parfaitement avec le sentiment et la pratique de tous les peuples, avec la foi du genre humain. Or, à quoi bon recourir à Dieu, s'il n'est pas le maître de ses dons, s'il n'est pas libre d'exaucer nos vœux, s'il est sous l'empire d'une aveugle nécessité , d'un destin inexorable? Concluons donc que Dieu agit librement: Deus libère egit (5); que la liberté en Dieu exclut la nécessité, et qu'elle est un attribut essentiel de sa divinité : Ubertas^ non nécessitas Deo competit (6). Ce n'est point la nécessité , mais la volonté divine , qui est la cause de toutes les choses que Dieu a faites: causa omnium quœ fecit Deus , voluntas ejus est (7). Ainsi s'expriment lesTertullien, les Augustin, tous les Pères de l'Église.

42. Direz-vous que Dieu est nécessité par l'ordre, qui est luimême, à produire tout ce qu'il peut faire de plus parfait? « Ce « raisonnement irait à prouver que l'actuelle production de la créa- « ture est éternelle, et essentielle au Créateur : ce raisonnement « prouverait que Dieu n'a pu se retenir en rien dans la création de c son ouvrage ; qu'il ne l'a fait avec aucune liberté ; qu'il a été as- <• sujetti à le faire tout entier d'abord , et même à le faire dès l'éter- " nité. On établirait par là que Dieu était autant gêné pour la ma- " nière d'agir que pour le fond de son ouvrage... Si ce principe a '< lieu, la toute-puissance de Dieu s'est épuisée dans un moment; « il ne peut plus produire un seul atome; il est dans l'impuissance " d'ajouter le moindre degré de perfection au plus vil atome de « l'univers. Si quelque chose est indigne de Dieu, c'est une telle « idée de lui (8). »

45. On conçoit des degrés de perfection , en montant et en descendiint à l'hifini ; Dieu voit distinctement d'une seule vue tous ces degrés, et il n'en voit aucun qui ne soit infiin'mont au-dessous de sa perfection infinie. « Il peut monter aussi haut (ju'il voudra

(1) JoL, c XXIII, V. 13. — (?) P.saiime cxm. — (.3) ÉpHreaiix Rphésiens, c. i,

V. 11. — (4) I" épîlre aux Coiiiitliiens, c. xii, v. il (5) Psaume .xciii. —

(6) Tertullien , liv. contre Herniogèiie, c. xvi. — (7) Saint Angnstiii, sur la Psaume cxxxiv. — (8) Fénelon, iv* Lettre xur la rcliyiun.

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«pour le plan de son ouvrage; son ouvrage demeurer A toujours X infiniment uu-dessous de lui. Il peut descendre aussi bas qu'il lui « plaira; son ouvrage sera toujours bon, parfait, selon sa mesure, « distingué du néant, au-dessus de lui, et digne de l'Être infini. « Dieu, choisissant entre ces degrés infinis de perfection, appelle « ou n'appelle pas le néant, ne doit rien et peut tout. Sa supériorité « infinie au-dessus de son ouvrage fait qu'il n'en peut avoir aucun « besoin; la gloire même qu'il en tire lui est, pour ainsi dire, si « accidentelle , qu'elle se réduit à son bon plaisir, et au pur choix « de sa volonté (l).

44. '< C'est par ces divers degrés que Dieu varie son ouvrage. « Tout ce qui existe est bon et parfait dans un certain genre. Ce qui « est plus, est plus parfait ; et ce qui est moins , est moins parfait : « mais tout ce qui est , en quelque bas degré qu'il soit , est digne « de Dieu, puisqu'il a Y être, et qu'il faut une sagesse toute-puis- « santé pour le tirer du néant. En même temps, tout être créé, « quelque parfait qu'on le conçoive , n'a qu'un degré borné d'être, « où il n'a pu monter que par la sagesse toute-puissante de celui « qui l'a tiré du néant. Toute créature se trouve donc dans ce mi- « lieu, entre ces deux extrémités, dans l'infini de Dieu. Dieu ne « voit rien qui ne soit infiniment au-dessous de lui. Cette infériorité <î infinie de tous les êtres créés des plus hauts et des plus bas degrés, « les met tous dans une espèce d'égalité à ses yeux. Aucun d'eux n'a « une supériorité de perfection infinie qui lui soit une raison invin- '< cible de le préférer. Auquel de ces divers degrés qu'il puisse s'ar- '< rêter, il s'arrête toujours nécessairement à un degré qui se « trouve fini, et infiniment au-dessous de lui. Cette infériorité « infinie fait qu'aucune perfection possible ne peut le nécessiter ; et « sa supériorité infinie sur toute perfection possible fait la liberté « de son choix (2). »

45. Qu'on ne dise pas non plus qu'il est impossible de concilier la liberté de Dieu avec son immutabilité; que l'Eternel étant immuable, sa volonté, qui est lui-même, doit l'être également; qu'elle ne peut, par conséquent, vouloir Une chose ou une autre, ou être véritablement libre dans son choix. Car, premièrement, quand nous serions dans l'impossibilité de concilier la liberté de Dieu avec son immutabilité , ce ne serait pas une raison de révoquer en doute l'un ou l'autre de ces attributs. Quand deux vérités sont démontrées , nous ne devons pas être arrêtés par les difficultés qu'elles

(i) Ibidem. — (2) Ibidem.

nous offrent; autrement il faudrait contester même ce qu'il y a de plus incontestable dans l'ordre de la nature. Y a-t-il lieu d'être étonné que la créature ne puisse comprendre le Créateur; que notre esprit, qui est essentiellement borné, au point de ne pouvoir se comprendre lui-même, ne puisse comprendre l'infini? N'est-ce pas assez pour nous de comprendre que, Dieu étant celui qui est, ne peut être qu'immuable et souverainement libre? Secondement, quoique nous ne comprenions ni l'immutabilité ni la liberté de Dieu, nous les concevons cependant bien suffisamment pour montrer qu'elles ne se contrarient point. Ces deux attributs ne se contrarieraient, en effet, qu'autant que Dieu, comm.e agent libre, pourrait vouloir tantôt une chose, tantôt une autre, ou qu'il pourrait revenir sur une détermination prise, et changer de volonté. Mais il n'en est pas ainsi : Dieu est libre ; par un seul et môme acte il veut et fait librement tout ce qu'il produit extérieurement, tout ce qui existe hors de lui-même; il est immuable dans ses actes, car il veut toujours la même chose, il fait toujours la même chose; il ne revient ni sur le passé à raison du présent, ni sur le présent à raison de l'avenir; il n'y a ni succession, ni prétérit, ni futur, ni changement, par conséquent, dans l'Éternel. Il ne faut pas juger du Créateur par l'idée que nous avons de la créature, de l'éternité proprement dite par l'idée que nous avons du temps ou de la durée des êtres créés, de la liberté de Dieu par l'idée que nous avons de la liberté de l'homme. L'homme change de résolution, parce qu'il est essentiellement borné, nécessairement imparfait, infiniment au-dessous de l'infini; Dieu, au contraire, par cela môme qu'il est souverainement parfait, qu'il sait tout, qu'il voit tout, qu'il comprend tout, qu'il peut touî, ne peut changer de résolution. L'homme change de volonté, parce qu'il lui survient avec le temps et la réflexion de nouveaux motifs, de nouvelles connaissances, de nouveaux intérêts, de nouvelles passions, des obstacles imprévus. Mais il n'en est pas de même de Dieu : de quelque manière qu'on envisage son éternité, soit qu'on la considère comme un point indivisible, soit qu'on se la représente comme successive, il n'y a licn de nouveau, rien d'imprévu pour lui ; il connaît intuitivement ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera. Il n'y a point non plus d'obstacles à Texécution de ses desseins; sa puissance est infinie. Non, l'on ne prouvera jamais que l'immutabilité soit in< compatible avec la liberté de Dieu.

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