‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 11 sur 35 · III. Hijpothèse de sources écrites communes · texte numérisé non relu

III. Hijpothèse de sources écrites communes

Les travaux accomplis dans ce champ des études bibliques sont d'une telle étendue, que je ne puis en donner l'indication même rapide .1. Je me borne donc à rappeler l'existence, — g-énéralement admise de nos jours, — de deux documents évangéliques primitifs ^, la collection des discours de Matthieu et les Mémoires de Pierre ^, écrits qu'on utilise en sens divers et qui se retrouvent sous des formes variées dans les combinaisons tentées par la critique. Au point de vue de la méthode, cependant, il est nécessaire de présenter d'abord une remarque. Malgré la multiplicité de ces systèmes, leur trait commun est le soin qu'ils mettent à reconstituer les sources écrites desquelles ils font sortir les trois récits actuels. Cette minutie d'analyse est quelquefois poussée si loin, que nos évangiles apparaissent comme de savantes mosaïques, aux

1 Relire, par exemple, l'exposé de M. F. Godet dans la lumineuse Introduction de son Commentaire sur l'évangile de saint Luc, 3» édit., I, p. 48-60.

2 Cette dualité, cependant, est opiniâtrement combattue par M. A. Hilgenfeld, qui dans un de ses derniers articles sur la matière, la compare d'une manière assez bizarre au bimétallisme. Die sijnoptlsche Zweiqtiellen- Théorie in neuestei- Fassung, dans la Zeitschrift f. wissensch. Theol. de 1892, 1" cah., p. 1-56.

3 Faut-il identifier l'évangile actuel de Marc avec les Mémoires de Pierre? Tel est le point qui reste eu discussion ; comp. d'entre les ouvrages les plus récents: Wendt, I, p. 35-44; Rescb, p. 27 et suiv. ; Sanday, dans VExpositor, 1891, IH, p. 180 et suiv.

pièces rapportées, dont chacune a son liistoirc ; c'est dire que les savants qui se livrent à ces études n'échappent pas au reproche que leur font les défenseurs de l'hypothèse de Gieseler, ce qu'il sera facile de montrer en citant l'exemple âv deux des plus connus d'entre eux, MM. Holtzmann et Weiss.

Lorsqu'on parcourt l'ouvrage si substantiel et si fortement travaillé de M. Holtzmann sur les évangiles synoptiques, on ne peut qu'être étonné de la désinvolture avec laquelle ce critique fait mouvoir les auteurs sacrés au gré de ses théories. Qu'on relise, entre autres, le paragraphe consacré à la composition de l'écrit canonique de Matthieu ^ A quoi se réduit le travail de l'évangéliste ? L'auteur, nous dit-on, qui se propose de relater des miracles, puise dans le Proto-Marc, qu'il suit un temps pour l'abandonner, et qu'il quitte pour le reprendre ensuite. Ailleurs, après le sermon sur la montagne, le rédacteur juge opportun d'occuper Jésus pendant son trajet de la campagne à la ville et intercale le récit de la guérison d'un lépreux 2 (VIII, 1-4). Ainsi s'explique, d'après cette manière de voir, l'enchaînement des récits; quant à l'origine de chaque narration, elle se produit d'après un principe identique. Si Matthieu, par exemple, place deux aveugles à la sortie de Jéricho (Matth. XX, 30; comp. Marc X, 46), c'est parce que, ayant négligé l'aveugle de Bethsaïda (Marc VIII, 22-26), il répare cette omission en dédoublant Bartimée ^ : même procédé pour rendre compte des deux démoniaques de Gadara*.

Sur ce dernier point, comme dans la plupart des cas, M. W^eiss juge sévèrement l'hypothèse de son rival, mais sans changer en quoi que ce soit la méthode. Qu'on en juge par le développement du récit qui vient d'être rappelé

^ Die sijnop. Ev., p, 169 et suiv.

3 P. 256. Voir, on général, tout le paragraplie intitulé : Die Doubletten.

* Matth. VIII, 28-34. Comp. Marc V, 1-17, qui se serait comliiué avec Marc I, 21-^28, omis par Maltliieu.

(Malth. VIII, 28-34) et à propos duquel l'exégète fait remarquer que, le texte de Marc, qui est celui de la narration primitive, supposant plusieurs démons chez un même possédé (Marc V, 9), l'auteur du premier évang-ile actuel n'a cru pouvoir comprendre ce détail qu'en admettant dualité de malades*. Il est inutile d'entrer dans l'examen de cette théorie, plus inacceptable encore, si possible, que celle de M. Holtzmann. A ce compte-là, les esprits malins de la narration de Marc étant « légion, » c'est une armée de démoniaques, et non deux seulement qu'on s'attendrait à voir dans le texte du Matthieu canonique. Au reste, comment expliquer que l'auteur ait commis cette bévue, lui qui parle ailleurs de huit démons siégeant tous à la fois chez un même possédé ? (Matth. XII, 45.)

Sans doute, ces exemples sont excessifs et ne sauraient donner la mesure de tout un système critique. Mais ils n'en révèlent pas moins une méthode vicieuse qui, sous prétexte de rigueur, s'exagère elle-même et manque souvent le but. Il me semble, en effet, s'il m'est permis de juger l'œuvre d'hommes dont la compétence est si supérieure à la mienne, ({u'avec leur vaste science et leur merveilleuse exactitude, , plusieurs de ces théologiens ont eu le tort de ne pas éviter les deux écueils suivants :

a) Ils estiment être en mesure de reconstituer, parfois avec une précision mathématique, les sources écrites des évangiles et de les caractériser comme s'ils les avaient entre les mains, entreprise que le manque de renseignements rendra toujours en bonne partie illusoire.

b) Une fois engagés dans cette voie, ils se représentent les écrivains bibliques comme des compilateurs qui, prenant quelques mots ici et une phrase là, modifient leur texte dans une intention qu'on affirme être en état de connaître. Sur ce point, plus d'un représentant de la science théologique mo-

' Das Marcusev., p. 172, Quant a la manière de lier les récits, voir, par exemple, Das Leben Jesu, I, p. 73.

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derne n'a que trop certainement prêté le liane au persiflage des auteurs qui se rattachent à Tliypothèse de Gieseler.

Mais il faut laisser ces observations de forme pour serrer, si possible, le nœud du débat. Les deux documents primitifs presque universellement admis étant les Logia de Matthieu et les Mémoires de Pierre, le tout est de savoir si Ton peut en reconstituer la teneur. Le problème soulevé par les récits de Pierre est d'une solution malaisée ; faute de terme de comparaison, on discutera longtemps avant de savoir jusqu'à quel point cette narration apostolique coïncidait avec l'évangile actuel de Marc. Aussi Teffiort de la critique se porte-t-il sur les discours attribués à Matthieu, dont on cherche à rétablir le texte et la série. Seulement quelle est la marche à suivre pour y parvenir? Il suffit de constater les divergences auxquelles arrivent, dans ce travail de reconstruction, des savants de la compétence de MM. B. Weiss et Wendt, pour saisir les difficultés de l'entreprise. Le principe généralement suivi par le premier de ces théologiens est que la rédaction la plus concise est la meilleure : à quoi un auteur anglais contemporain, M. J.-T. Marshall, objecte que cette règle est singulièrement élastique et qu'à ce compte-là il devient par trop difficile de s'entendre, puisqu'il n'existe pas deux hommes qui soient toujours d'accord sur les caractères de ce qu'on appelle « un texte inférieur*. » M. Wendt est-il plus heureux dans son essai ? Que le lecteur en juge par quelques exemples. A propos de Luc XII, 13 et suiv., cet exégète fait remarquer que Matthieu ne fournit pas de morceau parallèle à cet enseignement, mais que, ces versets introduisant d'une manière très convenable la suite du récit, il n'y a pas lieu de douter qu'ils ne soient tirés de la collection primitive °. Ailleurs, au contraire, le manque de point de comparaison est présenté comme une circonstance suspecte, ainsi dans la parabole de l'homme riche (Luc XVI, 19 et suiv,), à propos de laquelle

1 The ExposHor, 1891. III, p. 112.

2 Die LehreJesu, I, p. 115, il6.

M. Weiidt estime que, cette péricope ne se trouvant que dans l'évangile de Luc, il est impossible de savoir si l'auteur a suivi fidèlement sa source, qu'il est plutôt vraisemblable qu'il y a apporté des changements ^ Au reste, les formules dubitatives ou approximatives reviennent souvent sous la plume du critique^, qui n'évite en aucune manière le reproche de subjectivisme qu'on a fait à la méthode de B. Weiss. Certes, loin de moi la pensée de blâmer cette prudente réserve ; j'estime même que cette attitude est la seule à prendre en des questions pareilles ; mais ne serait-il pas plus correct encore de tirer cette conséquence jusqu'au bout, en renonçant à reconstituer des docvunents perdus dont la teneur se dérobe et qui, faute de données sûres, échappent aux investigations môme les plus minutieuses de l'historien ?

Ou si l'on tient à pénétrer, malgré tout, jusqu'à l'évangile primitif, il faut le faire par des inductions plus rig-oureuses : voilà ce qui a été montré récemment, en Allemagne et en Angleterre, par deux savants dont les recherches ont obtenu des résultats analogues, sinon toujours concordants. En 1889, M. Alfr. Rescli, dans un travail analytique fort remarquable, partait de leçons parallèles des évangiles pour en expliquer les différences en les ramenant à diverses traductions possibles d'un même mot hébreu. Par exemple : inS — npiôvfj. (Marc XVI, 9.) — fita. (Matth. XXVIII, 1.)

ryt7>—abarnpôs. (Luc XIX, 21, 22.)—axX'/]pôs. (Matth. XXV,

Cet auteur ne cite pas moins de cinquante-huit cas de ce genre ^, ce qui lui permet de rétablir sur plus d'un point le texte du document hébraïque primitif ''^ Peu après, et d'une manière indépendante ^, le théologien anglais J. T. Marsliall

2 p. 79, 80, 84., 97, 125, 143, etc.

3 Agrapha, p. 59-64.

•s P. 66 et suiv.

5 The Expositor, 1891, III, p. 375.

est allé plus loin encore dans cette voie, procédant avec une sûreté d'induction et une pénétration d'analyse qui mettent son étude ^ au premier rang- des travaux critiques contemporains. Laissant de côté la méthode « personnelle » qui est, dit-il, celle de M. Weiss, l'auteur débute par la remarque suivante : « Dans mainte péricope des évangiles se trouvent des textes parallèles qui coïncident exactement, ou qui ne se séparent que dans la limite des divergences permises à une copie. Mais il en est d'autres qui, tout en donnant un contenu identique, présentent des écarts sensibles dans l'expression. Quoi de plus naturel, dès lors, que de se demander si ces variantes ne seraient pas des traductions également autorisées d'un fragment d'écrit rédigé dans une autre langue que le grec ^ ? »

Or, la détermination de cet idiome primitif comporte deux solutions possibles, suivant qu'on opine en faveur d'un évangile hébreu, comme le fait M. Resch ^, ou qu'on admet la théorie d'un original araméen, hypothèse à l'appui de laquelle M. Marshall avance des considérations qui me semblent justes et fortes ^. Expérience faite, c'est bien ce dernier système, à mon avis, qui met en mesure de comprendre le plus grand nombre des phénomènes linguistiques à expliquer. Dans le texte de l'oraison dominicale, par exemple, Matthieu dit : « Quitte-nous nos dettes » {àipeiX-qiiaza, VI, 12) ; Luc : « Pardonne-nous nos péchés » {àiiaprlas, XI, 4) ; ce qui tient au double sens du mot araméen Diri} tandis qu'il n'existe pas en hébreu, affirme M. Marshall, de terme exprimant ces deux idées ^. Autre vérification lumineuse de la justesse de cette supposition. Dans la parabole du semeur, Marc et Matthieu disent de la semence que « les oiseaux vinrent et la

^ The Aramaic Gospel, dans VExpositor de 1891 et de 1892.

2 Tlte Ecf.posUor, 1891, Jll, p. 111 et siiiv.

^ Agrapha, p. 42 et suiv.

•'' The Exposilor, 1891, III, p. 10 et siiiv.

•' 1891, III, p. 121,281, 380.

mangèrent » (Matth. XIII, 4 ; Marc IV, 4) ; Luc « qu'elle fut foulée aux pieds et que les oiseaux du ciel la mang-èrent » (VIII, 5) : or, il se trouA^e que les verbes grecs ^We et xars- TtanjOv], — de significations très différentes, — correspondent à deux vocalisations de l'araméen M -7 ^' Et non seulement M. Marshall cite à réitérées fois des cas de ce genre, multipliant l'analyse et variant les illustrations, mais même les particularités vocales du dialecte galiléen, qui fut celui des apôtres, lui fournissent de nouveaux exemples propres à renforcer sa preuve 2. Quant aux fragments araméens ainsi retrouvés, ils appartiennent soit à des récits, soit à des enseignements : parabole du semeur, oraison dominicale, apaisement de la tempête, démoniaque de Gadara ^, bref, un nombre important de versets ou de courtes péricopes.

Et pourtant qu'obtient-on au terme de cette laborieuse analyse, si sagace, qu'elle s'impose à l'admiration, et d'une méthode si sûre, qu'on peut y voir sans exagération le dernier mot de la science contemporaine en matière de critique des évangiles ? J'admets, en gros, la validité de la démonstration donnée, quoiqu'on puisse la contester sur certains points de détail ''^ Arrive-t-on du moins, par cette voie, à former un ouvrage consistant et bien lié ? Voilà précisément le défaut de la cuirasse. Qu'on s'en tienne aux textes rétablis avec quelque certitude, à ceux-là seuls, et qu'on les mette bout à bout sans combler les vides qui les séparent : ce n'est pas un écrit araméen complet qui sort de ce minutieux travail 5;

1 1891, III, p. 207 el208.

2 1891, IV, p. 2U8etsiiiv.

3 1891, IIJ, p. 207 et suiv., 281 et suiv. ; IV, p. 376 et suiv., 440 et suiv., etc.

'i Lire, par exemple, les remarques de W. Sanday, A Survey of the Synoptic Question, dans VExpositor, 1891, III, p. 358-361.

5 Laliste que donne M. Marshall dans VExpositor de 1892 (VI, p. 86) n'est autre chose, ainsi que le reconnaît l'auteur (p. 85, 87), que l'indication probable des fragments auxquels peut s'appliquer cette méthode de reconstitution critique. Cependant ce qui ressort de cette savante investigation, c'est, comme il le fait remarquer, la date fort ancienne du premier texte écrit des évangiles. (P. 97.)

ce sont des versets détachés, des lambeaux d'enseignement, des narrations hachées, d'insuffisantes notices qui, même groupées avec soin, ne valent guère mieux que le récit incohérent d'un pahmpseste tout sillonné de coupures. Certes l'étude de M. Marshall est d'une inappréciable valeur, surtout en ce qu'elle prouve à la fois les orig-ines araméennes et la haute antiquité de portions importantes des synoptiques : mais entre ce document primitif et les évangiles actuels s'étendent diverses couches, — faites de remaniements, d'adjonctions, de combinaisons variées, — qui échappent à l'analyse et dont on doit se borner, à constater l'existence sans chercher à les décrire. Aussi les résultats de la critique contemporaine sont-ils si peu définitifs, que la leçon la plus claire qui ressorte de tout ce développement, c'est qu'il est dangereux de vouloir tout expliquer et de prétendre à un degré de précision que ne comportent pas les renseignements historiques dont on dispose. Sans aucun doute, les rédacteurs des textes synoptiques ont eu sous les yeux des documents dont l'emploi fait en sens divers rend compte des particularités de la narration qu'ils nous donnent ; mais nous ne possédons plus ces premiers essais d'historiographie évangélique, et c'est chose périlleuse, en l'état actuel des connaissances, que de les reconstituer. Je me borne donc à formuler comme suit les seules conclusions qu'on puisse tirer, me paraît-il, au terme de cette étude.

1° Le prologue de l'évangile de Luc mentionne deux sources principales que les auteurs ont eues à leur portée : à savoir des récits émanés des auditeurs des apôtres, et la tradition apostolique elle-même. Cette tradition était-eJIe purement orale ? Le texte ne l'implique pas nécessairement ; car ce qu'il attribue aux témoins du ministère de Jésus c'est la transmission des renseignements évang-éliques {napédoaav), ce qui peut s'être fait en partie par la plume aussi bien que de vive voix ^.

' Comp. Act. VI, l'i'. rà èdî] à ■naçéâuK.sv rijûv Muvcf/ç.

KÉDEMPTION 1 q

2° La tradition verbale précéda naturellement Févang-élisation écrite. On peut même supposer qu^elIe prit de bonne heure une forme assez précise, non pas, il est vrai, dans le détail des mots, comme le voudrait Gieseler, mais dans le choix des matériaux dont elle se servait. C'est l'activité galiléenne de Jésus qui fut surtout l'objet de ces récits primitifs : de là le caractère général de la narration synoptique.

3° Cependant le parallélisme des trois évangiles ne s'explique que si les auteurs ont eu des sources écrites communes, sans qu'il faille exclure la tradition orale, dont ils peuvent avoir tenu compte dans leur travail. Cette hypothèse de documents librement remaniés est celle qui, somme toute, rend le mieux compte des particularités du texte.

4° Ces écrits primitifs nous sont connus en partie. Il y eut une collection des discours de Jésus faite par Matthieu, une rédaction, sans un plan déterminé, des souvenirs de Pierre, peut-être un récit judéo-chrétien d'une certaine importance utilisé par Luc ^, en tous cas beaucoup de narrations fragmentaires (TtoXlol, Luc I, 1), recueils d'enseignements du Seigneur ou d'anecdotes, toutes plongeant leurs racines dans le sol de la tradition apostoHque.

5® Il est peu probable que les auteurs des évangiles actuels aient eu des copies identiques de ces textes, ce qui obligerait à mettre les divergences des synoptiques toujours sur le compte de ceux qui les ont rédigés en dernier lieu. Bien des détails resteraient alors inexplicables ; c'est contre cet écueil qu'ont échoué les travaux si remarquables de savants tels que MM. Holtzmann et B. Weiss. Il existait, selon toute vraisemblance, des remaniements des premiers essais d'historiographie évangélique. La notice de Papias semble indiquer que la collection de Matthieu, par exemple, fut traduite en grec sous des formes diverses ; on peut même supposer qu'elle

1 C'est ce que clierche à montrer M. I*. Feine dans sa récente monograpliie : Elne vorkanonische Ueberiiefenmrj des Lnkas in Evangellum und AposleUjesehiehte . (Gotha, 1891.)

s'enrichit de bonne heure cradjonclions narratives et que les deux éléments, discours et récits, se mêlèrent dans des proportions variables suivant les circonstances et les besoins.

Il est possible aussi que des frag-ments de l'écrit primitif de Marc se soient répandus en mainte portion de l'Eg-lise. Les épîtres de Paul attestent jusqu'à quel point la circulation des premiers missionnaires était active. (Col. IV, 7-16 ; 2 Tim. IV, 9-13, 19-21.) A supposer donc que Pierre ait été à Rome en Fan 64, avant l'explosion de la grande persécution néronienne, des essais de la composition de Marc, son disciple, peuvent fort bien avoir été portés en divers lieux, de sorte que tel de ces récits aurait été connu de l'auteur du premier évangile canonique. Rien n'empêche que Marc, de son côté, dans son texte définitif, n'ait tenu compte d'autres renseignements à l'aide desquels il aurait donné à son écrit plus de tenue et plus de consistance. Quant à Luc, il doit avoir utilisé, entre autres documents, quelque exemplaire grec des Logia de Matthieu, avec parties narratives, sans préjudice des sources spéciales à cet auteur, ainsi pour le dernier voyage à Jérusalem (IX-XVIII) et pour l'histoire de l'enfance.

Les trois synoptiques ne se sont donc pas connus sous leur forme actuelle, ce qui tient sans doute à la distance de leurs pays d'origine et à la proximité de leurs dates de composition. Les seuls textes qui se trouvent derrière leurs récits sont ceux dont j'ai cherché à donner la caractéristique ; c'es'dans ce sens seulement que nos documents canoniques ont eu des sources communes ; ils ne représentent pas le premier degré, mais le second, ou le troisième, ou plus encore, des l'etouches du fonds évangélique primitif.

Au reste, l'origine de ces reproductions s'explique, à mon avis, de la manière suivante. Toutes les communautés chrétiennes n'avaient pas le privilège de posséder des témoins de la vie du Sauveur : de bonne heiii'e donc, on sentit apparemmojit le besoin de narrations écrites, et cluujue Eglise

tenant à avoir la sienne, ces copies durent se multiplier. De là des divergences, qui se produisirent d'autant plus sûrement qu'à cette époque on ne s'astreignait guère à la transcription littérale des textes, comme le prouve, par exemple, la liberté des apôtres dans les citations qu'ils donnent de l'Ancien Testament. Tels auraient été les écrits « nombreux » dont parle saint Luc dans le prologue de son ouvrage ; les caractères de cette première couche d'historiographie évangélique rendraient assez bien compte des particularités d'analogie et de dissemblance des récits synoptiques actuels. L'existence de textes formés dans les circonstances indiquées n'est sans doute qu'une hypothèse ; mais, comme on peut en dire autant de tous les systèmes critiques qui abordent cet épineux problème, il me paraît que des diverses théories émises, c'est encore celle dont je viens de marquer les grandes lignes qui, malgré son insuffisance, rend le mieux compte des faits.

En résumé, les synoptiques reproduisent, dans ses traits principaux, la tradition primitive orale et surtout écrite qui circulait vers l'an 70 dans l'Eghse. Ces récits, limités aux souvenirs le plus souvent répétés, n'ont point la prétention de tout embrasser ; de fait, ils ne nous donnent qu'une partie de l'activité miraculeuse et de l'enseignement du Sauveur, les écrivains qui les ont rédigés étant les premiers à reconnaître ou à laisser supposer ce caractère incomplet*, qui frappe bien plus encore quand on compare leur narration avec celle du quatrième évangile.

1 Par exemple Matth. IV, 23 et 24 ; YIII, 16 ; IX, 35, etc.

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