‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 14 sur 35 · I. Récits évangéliqiies · texte numérisé non relu

I. Récits évangéliqiies

La solution qui vient d'être proposée au sujet de l'origine des synoptiques semble nous créer une situation, somme toute, assez défavorable, et les critiques qui se font forts de reconstituer presque ligne après ligne l'iiistoire du texte évangélique ne manquent pas d'exalter le mérite de leurs combinaisons '. Cependant l'avantage de ces analyses minutieuses,

primitif qu'il estime être en mesure de reconstituer. {Die Evangelien nach ihrer Entslehung und geschichtUclien Bedeutung, 1854., p. 106-109.) Or, ce document npostolique, tel que l'admet ce théologien, ayant contenu plusieurs récits de miracles, ou bien il faut reconnaître la réalité du surnaturel, ce que l'école de Tubingue ne saurait accepter sans se renier elle-même, ou bien il ne reste qu'à faire sortir ces scènes miraculeuses de l'imagination créatrice du narrateur. Telle est la solution à laquelle s'arrête Volkmar, d'après lequel l'autour de l'évangile de Marc (écrit vers l'an 80) invente en bonne partie ce qu'il nous donne {Die lîeUgion Jesu, 1857, p. l'J6 et suiv.), ce qui est revenir à l'hypothèse de la fraude contre laquelle Strauss avait d'avance protesté. Kn réalité, si les résultats critiques auxquels nous sommes arrivés sont reconnus, l'antiquité relative des documents n'autorise que deux solutions opposées. Ou bien l'histoire évangélique, — toute pénétrée de surnaturel, — apparaît conuiie une liction rélléchie des apôtres, c'est-à-dire que le christianisme repose sur l'imposture ; ou bien il faut admettre en gros la réalité du miracle, ce qui fait tomber la plus grave objection que la critique ait élevée contre la crédibilité générale des récits sacrés.

' Voir, par exemple, le jugement de B. Wcisssur Keim, dont les résultats isagogiques sont pourtant autrement plus précis que ceux auxquels je me suis arrêté. (B. Wciss, Das Leben Jesu, I, p. 181, note.)

dont quelques spécimens ont été fournis au lecteur, me semble des plus problématiques. D'abord les résultats de ces travaux sont incertains, et comme Strauss le fait observer malicieusement, l'étude de la vie de Jésus risquerait d'attendre long-temps, si elle dépendait d'hypothèses si vivement débattues^. Et même à supposer qu'une d'elles supplante ses rivales, quel en serait le profit ? .le prends la théorie de M. Weiss, par exemple, d'après laquelle les sources les plus anciennes sont l'évangile de Marc et l'écrit primitif de Matthieu, composés l'un vers l'an 69 et l'autre deux ans plus tôt -. Mais, ainsi que le montre ce savant, le témoignage de ces récits ne nous transporte pas au delà de la conception de ceux qui les ont rédig-és ou de l'idée qu'ils ont eue de la personne du Sauveur et de son œuvre. Ce que nous donnent ces documents, ce n'est pas la vie de Jésus en elle-méinc, mais c'est l'activité du Christ telle que l'Eglise se la représentait peu avant la ruine de l'état théocratique -K Si donc il s'est glissé dans la narration évangélique des éléments perturbateurs, surtout à la suite du développement tliéologiquc des apôtres, il faut placer ces influences dans cet intervalle de quarante années environ. Ainsi je suppose que l'horizon spirituel d'un Matthieu se soit étendu, que sa notion de la personne du Christ en ait été modifiée et que, ses souvenirs se transformant sous l'action de cette idée nouvelle, son point de vue théorique se reporte involontairement dans ses récits : dans ce cas, M. Weiss le reconnaît, toute règle nous manque pour dégager le feit primitif des remaniements qui s'y seraient ajoutés dans la suite ^ Mais si telle est la situation faite à l'écrit le plus ancien, à quoi bon le reconstituer avec tant de minutie en l'isolant des couches superposées ? N'est-ce pas agir un peu comme un homme (|ui, construisant sa maison sur le sable, orne-

1 Dos Lebeii Jesu far das deidsche Volk bearbeilet, Avant-propos, p. XV.

2 Das Lebeii Jesu, I, p. 37, 38, 52.

3 I, p. 10 et siiiv, ^ l, p. 11.

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menterait les étag-es dans la pensée de compenser par là rinsuffisance du fondement ? Je le répète, aucun des systèmes critiques contemporains ne nous conduit beaucoup au delà de l'an 70 : or, comme c'est auparavant qu'ont surtout agi les influences perturbatrices, si elles existent, on se demande s'il vaut la peine de suivre, à partir de cette date, les variations d'un texte qui représente une conception déjà tout arrêtée de la vie et de l'enseignement du Sauveur. Certes, loin de moi la pensée de déprécier tant d'éminents travaux ; seulement je tiens à constater que la précision dont se vantent ces théologiens est plus apparente que réelle, et qu'au terme de leurs prodigieuses recherches ils ne sont guère mieux en état que d'autres de fixer avec certitude le degré de crédibilité des récits sacrés.

Au reste, j'ai discuté quelques-unes de ces hypothèses en montrant les difficultés qu'elles soulèvent. De quelque manière qu'on les considère, elles nous ramènent à la question suivante : l'état des choses étant tel que je viens de l'indiquer, comment apprécier la valeur historique des évangiles. D'après les résultats obtenus, Jean, témoin oculaire, mérite de ce chef toute confiance et permet de contrôler la narration de ses devanciers. Sans revenir aux discours qu'il insère dans son écrit, je rappelle le relief inimitable des notices qu'il y ajoute, faits évangéliques en petit nombre sans doute, mais soigneusement choisis, d'importance exceptionnelle et nécessaires à l'intelligence exacte de l'œuvre et de la personne du Seigneur.

Quant aux synoptiques, aucun d'eux n'est sorti, tel quel, de la plume d'un apôtre, puisque même l'évangile de Matthieu ne remonte qu'en partie au disciple de ce nom. Aussi ces documents donnent-ils bien des détails dont il est difficile de vérifier l'exactitude ; en cas de divergences, il y a, me paraît-il, avantage à ne pas accorder de parti pris la préférence à l'un des trois récits. Manque de rigueur ! s'écrie-t-on ; c'est possible, mais précision n'est pas toujours

vérité : or, plus je retourne ce problème clans tous les sens, plus il me semble malaisé d'en venir à une règle uniforme. Dira-t-on, par exemple, comme le font presque tous les critiques contemporains, que Marc a, de par son antiquité, le droit de préséance ? Cependant sa conception générale du ministère du Sauveur est, en somme, inférieure, puisque, seul (l'entre les synoptiques, le second évangile ne donne pas la parole mémorable qui atteste, en dépit des apparences, que Jésus fit une série de voyages à Jérusalem. (Matth. XXIII, 37 ; Luc XIII, 34.) Allèguera-t-on encore qu'un renseignement est toujours d'une historicité douteuse, lorsqu'il ne figure que dans un seul des documents ? Mais qui songera à contester pour cette raison la parabole sublime, inimitable de l'enfant prodigue? (Luc XV, 11-32.) D'une manière générale, sans doute, on consultera de préférence Marc pour les narrations, Matthieu pour les discours et Luc pour l'arrangement historique. Mais encore ce principe n'est-il pas sans souffrir de nombreuses exceptions ; ainsi l'apostrophe sur Jérusalem que je citais tout à l'heure est placée avec plus de vérité dans le premier évangile qu'elle ne l'est dans le troisième, tandis que, pour citer un autre cas bien connu, Luc ne met pas seulement le sermon sur la montagne à un meilleur endroit, mais il est aussi supérieur, je le crois, dans le texte qu'il donne des béatitudes^. (Luc VI, 20 et suiv. ; Matth. V, 3 et suiv.) De toute façon le mieux est d'aborder chaque point spécial, si possible, avec impartialité, et, sans prétendre obtenir un résultat absolu, de s'arrêter à la solution la plus probable.

Dans le récit de la trahison de Judas, par exemple, c'est Marc qui semble avoir rendu le fait primitif en toute fidélité. (XIV, 10, 11.) Cet évangile, en eiîet, ne mentionne pas l'appât du gain comme premier mobile du crime, ce qui parait bien autrement vraisemblable ; car la désaffection du disciple

1 Telle est aussi l'appréciation de MM. H. Hoilzmann (Sijn. Ev., p. 76) et Wendt {Die Lehre Jesu, I, p. 53-55), contrairement à celle de M. Weiss.

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renég-aL doit avoir eu une cause plus profonde, et lorsqu'on insiste du reste sur sa cupidité, il devient d'autant moins naturel d'admettre que cet homme ait livré son maître pour la somme dérisoire qu'indique la narration parallèle. Ce chiffre de trente pièces d'argent, — qui semble à peine suffisant pour l'achat du terrain mentionné par le texte (Matth. XXVI, 14-16 ; XXVII, 3-10), — peut s'être glissé dans l'ancienne tradition chrétienne sous l'influence de la prophétie bien connue de l'Ancien Testament. (Zacli. XI, 12.) Marc, se bornant donc à relater le feit dans sa brutale simplicité, Matthieu et Luc en cherchent l'explication l'un dans l'impulsion de l'avarice (Matth. XXVI, 15), l'autre dans une possession de Satan (Luc XXII, 3), ce qui pourrait être considéré comme l'indice d'une version plus développée et moins rapprochée des origines. Dans ce cas particulier, la sobriété de Marc attesterait la supériorité de ses informations historiques.

Ailleurs, au contraire, Matthieu prend sa revanche : dans l'épisode de Gésarée de Philippe par exemple (Matth. XVI, 13-20), sur lequel le récit du second évang-ile glisse avec une réserve qui s'explique du reste si, comme le rapporte l'ancienne Eg-lise , l'apôtre Pierre a été l'inspirateur de cet écrit. (Marc VIII, 27-30.) J'ajoute que, lorsqu'un fait est reproduit par les quatre documents (ainsi la première multiplication des pains), sa crédibilité devient d'autant plus forte, tandis que des soupçons s'élèvent, — surtout si d'autres indices les corroborent, — quand le témoignage est isolé ^. Jésus a-t-il, par exemple, accomph le miracle du statère ? Matthieu seul le raconte (XVII, 24-27), et cet incident semble si étrange et se rapproche à tant d'ég'ards des actes de magie dont fourmillent les apocryphes, que même pour l'exégèse la plus respectueuse le doute demeure permis 2.

* Ceci ne s'applique pas au quatrième évangile, qui, d'après les prémisses critiques qui ont été posées, vaut à lui seul autant et plus que les trois autres narrations. 2 D'entre les théologiens conservateurs qui cherchent à s'en débarrasser, on peut

En résumé, la tâclie de l'iiistorien est de peser dans chaque •cas les arg-uments qui se présentent à lui et, lorsqu'il y a parallélisme des narrations, de ne pas s'attacher systématiquement à l'une plutôt qu'à l'autre. Il est vrai que, loin de conduire à des résultats dont l'évidence s'impose, cette méthode laisse nombre de questions de détail en suspens : telle est en particulier la difficulté que soulève la réitération de certains faits dans le texte synoptique. Ainsi Jésus a-t-i! multiplié deux fois les pains, comme le racontent Marc et Matthieu? (Matth. XIV, 15-21 ; XV, 32-38 ; Marc VI, 35-44 ; VIII, 1-9.) Presque tous les critiques le nient, allég-uant la similitude étrange des récits ;" à quoi d'autres théologiens répondent que Jésus n'était pas tenu de n'opérer qu'un seul miracle du même genre et que, si l'on admet le passage invonlontaire de détails d'un des fragments dans l'autre, on explique ainsi ce qu'il peut y avoir de suspect dans ces répétitions ^ . A priori les deux opinions, me paraît-il, se laissent soutenir avec quelque vraisemblance. Il est admissible qu'un événement unique se soit dédoublé dans la tradition jusqu'à produire deux narrations parallèles ; mais il se peut aussi que des miracles réels correspondent à ces versions distinctes : le tout est de considérer la situation historique et de ne pas prétendre, en ces matières, à une certitude qui reste toujours illusoire. Jusqu'à quel point la crédibilité de l'histoire évangélique en est-elle atteinte dans son ensemble ? c'est ce dont nous ne nous rendrons compte qu'après avoir considéré l'état et la valeur des enseignements attribués à Jésus.

«iter B. Weiss, d'après lequel Jésus aurait entendu payer le dit impôt en utilisant ce qu'avait produit la pèche de Pierre, idée que la tradition aurait modifiée ensuite de la manière qu'on sait. {Das Leben Jesu, II, p. 151, 152.) 1 Comp., par exemple, Matth. XIV, 16, 17 avec XY, 32, 33.

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