II. Discours évangéliqiies
L'orig-inalité du contenu doctrinal des synoptiques est généralement admise. Les sentences de ces ouATag-es se détachent avec une telle netteté et leurs paraboles portent si distinctement le sceau de la puissance divine, qu'on ne conteste guère que, sauf la différence de langue, plusieurs de ces discours n'aient été prononcés tels quels par le Seigneur. D'autre part même les auteurs de ces récits nous donnent à entendre que Jésus ne s'en est pas tenu à ce type d'évangélisation populaire, mais qu'à certains moments, lorsque son regard plongeait dans les profondeurs du monde céleste, l'expression de sa pensée prenait un caractère plus sublime et plus mystérieux (Matth. XI, 25-30) : je rappelle que ce dernier aspect de l'enseignement du Sauveur est mis surtout en relief dans le quatrième évangile. Seulement on ne peut maintenir à la lettre l'historicité des parties didactiques de cet écrit : ainsi que nous l'avons montré, si le fond des idées est de Jésus, il s'est produit dans l'esprit de l'apôtre un travail de concentration que l'exégèse doit reconnaître et qui l'oblige à se demander jusqu'à quel point ce changement de forme altère la substance de la vérité présentée dans ce livre.
On a affirmé de nos jours que, tout en admettant l'origine johannique de l'ouvrage, il est possible de distinguer la pensée du Sauveur des remaniements du disciple : tel est le programme que M. Weiss, par exemple, cherche à réaliser dans son commentaire sur l'évangile de Jean ^. Qu'on relise, en particulier, l'explication qu'il donne de l'entretien de Jésus-
^ Ilandbuch iiber das Ev. des Joliannes (collection Meyer), G" édit. (1880), par B. Weiss,. refondue au point d'être à bien des égards un travail indépendant. Dans V Avant- Propos déjà, l'auteur insiste sur la nécessité d'opérer un triaf;e entre les retouches et le fonds primit.f authentique. Celte hypothèse ne doit pas èlrc confondue avec celle de M. Wendt, bien qu'elle puisse y conduire : M. Weiss est, en somme, beaucoup plus favorable à l'historicité.
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avec Nicodème^. A propos du ch. III, v. 14, le critique déclare que le Seigneur ne saurait avoir prédit sa mort en termes aussi précis, et cela d'autant moins, dit-il, que Tirnage du serpent ne laisse pas d'être fort inexacte. Pour l'Israélite atteint du fléau que rappelle le récit, le reptile de métal ne pouvait devenir un instrument de salut dans le sens où Christ Test pour les hommes ; tout ce qu'on peut dég-ag-er raisonnablement du texte, c'est que les malades étaient guéris par le regard de la foi. Le commentateur conclut donc que, dans cette circonstance, Jésus a dû parler d'une manière générale de son élévation, mais que, par allusion au supplice de la croix, le rédacteur a donné dans la suite à la parole du Sauveur une netteté qu'elle n'avait pas à l'origine. Même distinction dans l'exégèse du v. 16, cet admirable résumé de l'évangile, dont Funiversalisme toutefois n'étant, affirme M. Weiss, nullement motivé par le contexte doit être mis sur le compte d'un remaniement postérieur. Plus loin encore,, dans le discours sur « le pain descendu du ciel » (VI, 47 et suiv.), le critique explique que, si les idées essentielles remontent sans doute à Jésus, les allusions à la cène que le récit y ajoute sont de l'évangéHste, dont la conception se reporte dans l'exposé qu'il nous donne de l'enseignement de son maître 2.
Ces exemples suffiront, je pense, pour caractériser la méthode : il n'est pas de fragment didactique de quelque importance du texte johannique où ne pénètre le scalpel d'une analyse qui estime être en mesure de séparer les retouches de l'apôtre de l'expression primitive de la pensée de Jésus- Christ. Et non seulement ce travail de remaniement attribué à saint Jean nous est présenté comme réfléchi et volontaire ^ ;, mais M. Weiss ne pense pas que cette manipulation soit indigne de l'apôtre, ni qu'elle puisse être exploitée en aucune
1 p. 157 et suiv.
■2 P. 287 et suiv.
3 P. 286, par exemple.
manière par les adversaires de l'écrit ainsi formé ^. Sur ce point, cependant, le savant exégète me semble par trop optimiste ; je dirai même que, en dépit des ménagements qu'il y apporte, sa méthode n'est autre chose, à mon avis, qu'un « attentat contre le corps vivant de l'évang-ile, » selon l'expression frappante que Keim applique à l'analyse critique de Hilg-enfeld-. Comment supposer, en effet, qu'un homme tel que Jean ait sciemment altéré la parole évang-élique primitive ? N'est-il pas manifeste que, si les discours qu'il nous donne n'ont pas été prononcés tels quels par le Sauveur, c'est ainsi du moins qu'ils se sont conservés dans la mémoire et dans le cœur de l'apôtre, qui montre assez, par le soin qu'il met à distinguer sa pensée de celle de son maître, — comme il le fait par exemple dans son prologue, — combien il est innocent des combinaisons qu'on lui prête si libéralement ? Jean lui-même eût été, sans aucun doute, fort incapable de tracer la limite entre le fonds primitif et la couche de remaniements dont on nous parle, de dire où finissaient les discours de Jésus authentiques et où commençaient les retouches que lui, le disciple, est censé y avoir ajoutées. Or, si l'auteur n'était plus en mesure de séparer ces éléments, comment la critique moderne le pourrait-elle ? Quelle règle possédons-nous pour opérer le triage ? L'âme de l'apôtre est-elle ouverte devant nous comme un livre ? Avons-nous la clef du sanctuaire où se sont élaborés ces mystérieux enseignements ? Encore ici, comme dans la question des synoptiques, la science se heurte contre un obstacle infranchissable. Puisque le quatrième évangile ne nous montre autre chose que la manière dont saint Jean se représente la personne et la doctrine du Seigneur, si la conception qu'il nous donne est inexacte, l'un des termes de comparaison faisant défaut, l'historien n'a pas de fil directeur qui lui permette de pénétrer jusqu'au fait primitif avec quelque certitude.
2 Gesch. Jesit von Namva, I, p. 58.
Voici toutefois, me semble-t-il, comment il est possible de sortir de cette impasse ou quelles sont les conclusions g"énérales qui ressortent de l'ensemble de cette discussion.
1° Les résultats isag-ogiques que nous avons obtenus, bien que favorables assurément à la crédibilité des évang-iles, ne sont pas assez précis cependant pour garantir la valeur de tous les récits que contiennent ces ouvrages. Au reste, l'opposition des synoptiques avec la narration de saint Jean est faite pour mettre l'historien en garde en lui montrant, par les divergences de ces sources parallèles, combien les apôtres eurent de peine à saisir dans son incomparable richesse la personnalité du Seigneur. Tel étant l'état des faits, la marche à suivre nous est tout indiquée : nous partirons des documents évangéliques pour en dégager le portrait de Jésus dans ses hgnes principales, et mieux nous réussirons à ne perdre aucun élément essentiel, en tirant parti des textes sans les mutiler et en ramenant les détails à l'organisme d'une conception concordante, plus nous serons assurés de l'exactitude et de la suffisance des renseig-nements donnés. Ce travail de reconstitution servira de contre-partie à l'analyse critique que je viens d'achever et dont les résultats, — je tiens à le répéter pour prévenir toute équivoque, — ne seront vraiment acquis qu'après avoir subi, s'ils le peuvent, l'épreuve de cette confirmation nécessaire. Etablir l'harmonie profonde de l'histoire évangélique, faire comprendre, par un exposé fidèle, qu'elle résout elle-même les énigmes qu'elle pose et qu'elle se déroule d'autant plus magistrale et lumineuse qu'on embrasse dans une synthèse plus large et plus complète les éléments divers qu'elle contient : voilà, me paraît-il, la seule démonstration sérieuse et vraiment probante qui puisse être fournie en l'état actuel des sources. Cependant cela même ne suffit pas : une seconde tâche non moins délicate nous incombe,
2° Je rappelle que les évangiles esquissent le portrait de Jésus tel qu'il existait dans les esprits de ses disciples trente à quarante ans après la mort du Seigneur. Mais cette
reproduction fait-elle revivre sans altération perceptible l'original, ou bien a-t-elle été troublée par l'influence d'idées théolog-iques ou autres ? Encore ici, nous chercherons à tourner l'obstacle que nous ne saurions enlever de front faute de renseignements parallèles : voici, me semble-t-il en efl^t, comment se présente la question. Jésus n'ayant rien écrit lui-même, si la conception des témoins de son œuvre s'est modifiée durant le cours des ans, nous n'avons pas, il est vrai, de règle qui nous permette de mesurer le degré de crédibilité des récits qu'ils nous donnent. D'autre part les faits rapportés par la narration évangélique ont été le point de départ nécessaire du développement subséquent. Jésus a agi, Jésus a parlé, Jésus est mort et ressuscité : voilà sans contredit le fondement historique de l'Eglise. Si Christ n'avait jamais vécu sur la terre, la rehgion chrétienne n'existerait pas ; mais elle existe, et dès les premiers temps elle a été préchée par des hommes dont la vie nous est connue en partie et dont plusieurs ouvrages sont parvenus jusqu'à nous. Il y a même eu chez eux progression très caractérisée, avec des phases qui se reflètent dans la littérature apostolique et que la science de nos jours reconstitue par l'étude analytique des livres du Nouveau Testament. Partis d'un enseignement très rapproché, semble-t-il, du judaïsme, les apôtres se sont élevés par degrés jusqu'aux hauteurs abruptes et presque inaccessibles de la vérité évangélique, quoique, du commencement jusqu'à la fin, ils n'aient voulu donner autre chose au monde que l'expression fidèle de la pensée du Seigneur.
L'historien qui tient compte de ces faits clairement attestés se trouve donc dans la situation suivante. Que doivent avoir été — c'est ainsi que se pose le problème — l'œuvre et la doctrine de Jésus pour que les premiers chrétiens, sans cesser jamais de se considérer comme les disciples de Christ, aient pris l'attitude que les documents nous représentent, formulant l'Evangile soit dans son rapport, soit dans son contraste avec la religion israélite, le faisant connaître tantôt dans sa sim-
plicité pratique, tantôt dans son élévation sublime et dans ses mystérieuses profondeurs ? Quand nous serons en mesure de résoudre cette question, nous aurons, je crois, tourné l'obstacle, c'est-à-dire que, sans g-arantir l'infaillibilité de tous les détails de la narration canonique, nous pourrons affirmer d'autant plus fermement la crédibilité de l'ensemble : l'histoire contenue dans ces textes nous apparaîtra comme la reproduction fidèle des faits. Expliquer les premiers développements de la pensée chrétienne, c'est démontrer le caractère réel du Christ des évang-iles ; autrement dit, la théolog-ic du Nouveau Testament tout entière a le droit et l'honneur de vérifier les données fournies par les récits bibliques sur la vie et sur l'enseig-nement de Jésus. Que le lecteur veuille donc réserver son jugement définitif jusqu'au terme de cette recherche historique, à laquelle seule il appartient de confirmer ou de détruire des résultats critiques qui n'ont été que bien rapidement indiqués. Pour le moment, arrivés à la fin de notre travail analytique *, nous avons à reconstruire en suivant l'ordre exposé dans l'introduction de cette étude.
' Cotte première partie tlcmandei'ail, pour èti'e présentée dans son ampleur, à s'appuyer sur l'exégèse complète des évangiles, que j'ai faite à mon iisag-e et de mon mieux, mais dont je me bornerai à grouper les résultats dans le récit qui va siiivrr. Pour l'historien, l'exégèse est comme l'échafaudage, indispensable pendant la construction de l'édifice, mais qui doit disparaître, lorsque la maison aclicvée est livrée aux regards du public.
Deuxième subdivision. — Les faits.