‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 16 sur 35 · CHAPITRE PREMIER La préparation · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La préparation

§ 1er. LA PRÉPARATION GÉNÉRALE Article A. — L'attente du jionde antique.

Dans son discours à Athènes, saint Paul déclare que le Dieu qui a créé d'un seul sang- tous les hommes les a placés sur l'étendue de la terre « afin qu'ils cherchent le Seigneur et le trouvent comme à tâtons. » (Act. XVII, 26, 27.) Cette expression dépeint admirablement l'état religieux du paganisme. En dehors de la révélation directe de Dieu, l'homme se meut dans im cercle qu'il ne parvient jamais à franchir. Poussé par un besoin mal défini, mais profond, il aspire à entrer en contact avec les puissances qui dirigent sa destinée, tandis que, d'autre part, un voile épais le sépare de cette divinité qui est l'objet fuyant et toujours insaisissable de ses efforts. Esclave du péché, misérable loin de Dieu, l'homme naturel est bien en ett\it un aveugle qui va tâtonnant et chancelant : de là l'incertitude et le mouvement incessant des religions païennes.

Sous l'empire de ce sentiment intense que rien ne saurait étouffer, l'homme divinise donc les objets qui se trouvent à sa portée. Dans la période de l'enfance, c'est un arbre, un bloc de pierre, une statue qu'il adore ; puis, à mesure que son liorizon s'étend, saisi de crainte à la vue des phénomènes de l'univers, il se prosterne devant les symboles qui les re-

présentent. Au terme du développement du monde antique, les Grecs et les Romains franchissent le dernier pas en divinisant l'humanité elle-même : car que sont les dieux multiples que ces peuples invoquent, sinon l'homme qui s'exalte dans le prestige de sa force, de sa beauté et de son génie, mais aussi dans ses passions et dans ses vices hideux ? Le péché, ce grand dissolvant des sociétés terrestres, se glisse jusque dans le cercle des immortels ; comment s'étonner dès lors de la décadence rapide de religions naguère si brillantes? L'exemple corrupteur des dieux, réagissant sur les hommes, désorganise la vie et tue toute vigueur morale. Aux antiques superstitions succède le scepticisme ; la glorification de l'Etat engendre le despotisme des princes ; pour tout dire en un mot, la divinisation de l'homme, même avec ses qualités les plus exquises, n'aboutit qu'à lui faire toucher du doigt son impuissance et son incurable stérilité.

Deux influences, il est vrai, tendirent à retarder cette ruine du monde antique. L'une partit du culte des mystères, dans lequel s'exprimaient des idées religieuses fort élevées, qui faisaient pressentir par moment les clartés sublimes de l'éternelle vérité^. La philosophie aussi eut une action bienfaisante : avec sa recherche ardente de l'idéal, le platonisme poussait l'homme à se détacher de la terre pour saisir, par delà le voile changeant des apparences, le type immuable de la céleste beauté. Le stoïcisme, de son côté, ramenait à des principes déterminés la science de la conduite humaine ; plus tard même sa philosophie morale en vint à tenir le langage de la théologie, l'éthique s'absorbant dans la religion. « Chacun de nous, écrit Epictète par exemple, est en droit de prendre le nom de fils de Dieu. Nos âmes sont unies à Dieu par la raison, comme nos corps sont fiés par la matière au monde physique.... Réalisez ce rapport, et vous bannirez de vos cœurs

1 C'était le cas en particulier des mystères d'Eleusis, ainsi que du culte de Dionusos- 2agreus dans les mystères orphiques. Comp. Trottet, le Génie des civilisations ^1862), II, p. 106-156.

toute pensée indigne; ce sera pour vous la règ-le et l'étendard de la vie ^ . »

Malgré la noblesse et l'élévation de ces préceptes, la philosophie et le culte des mystères avaient cependant le tort de se tenir dans des régions inaccessibles au grand nombre ; on n'en recevait le bénéfice qu'à la condition d'être un initié. Et non seulement les consolations qu'on y cherchait n'atteignaient pas la foule, mais elles ne donnaient pas même la paix et la sécurité de l'âme à ceux qui étaient en mesure de se les approprier. A vrai dire, ces solutions ne faisaient qu'effleurer le problème vital de l'existence ; car enfin, d'où viennent les agitations et les angoisses de l'homme, sinon de l'oppression subtile ou brutale du péché? Voilà le grand ennemi, l'adversaire impitoyable qu'il faut détruire. Or, la philosophie et les relig-ions antiques ne pouvant le terrasser, les remèdes qu'elles apportaient aux douleurs humaines n'étaient que des palliatifs dont l'insuffisance devint, au jugement des hommes sérieux, de plus en plus notoire. La question du salut était posée ; mais on cherchait en vain la clef de l'énigme : de là le découragement, le scepticisme même des penseurs les plus éminents de cette époque, tandis que la multitude lassée s'abandonnaient aux goètes 2, qui tiraient profit de sa confiance aveugle, pour ne pas dire de sa folle crédulité.

' Cité par Kdw. Hatch, The Influence of Greelc Ideas and Usages upon the Cfirisiian Ghiirch, 3" ôd'iL, 1891, p. 155; lire tout le développement sur la préparation positive du christianisme au sein de l'antiquité païenne (p. 139-158).

2 Par exemple, Simon le magicien, Apollonius de Tyane. Ce dernier personnage vécut, selon toute apparence, sous le règne des premiers empereurs, d'Auguste à Domitien. On sait quel rôle étrange de rival du Christ lui ont fait jouer plus tard les apologistes du paganisme. Nous possédons, dans une excellente version française, la biographie de ce sage, écrite, dans le sens indiqué, par Piu'lostrate do Lemnos, un des lettrés de la cour de Septime Sévère ; Apollonius de Tyane, sa vie, ses voyages, ses prodiges, traduit du grec par A, Chassang, Paris, 1864.; comp. la captivante étude de M. Alb. Uéville le Christ païen du troisième siècle, dans la Revue des Deux Mondes du I»'' octobre 1865 p. 620-654. Ce dernier auteur montre fort bien les ellbrts à la fois héroïques et ini|)uissants du paganisme menacé pour se rajeunir « en christianisant la vieille religion de la nature. »

Certes, même clans leur déclin, la Grèce et Rome produisirent des idées justes et fécondes que l'Evangile devait reprendre pour les vivifier. Mais ces blocs précieux jonchaient le sol comme des matériaux en désordre. C^étaient des pierres d'attente en vue de l'avenir ; il leur manquait l'architecte capable de les grouper en un solide édifice. Oui donc donnerait cette impulsion nécessaire ? De vagues pressentiments dirigeaient les regards vers l'orient. Expérience faite de sa déchéance et de son incapacité, le monde païen était mûr pour comprendre et pour recevoir la délivrance. Les temps étaient accomphs pour la venue de celui que les hommes attendaient comme leur libérateur ^

Or, dès les temps anciens. Dieu préparait lentement le sol qui devait porter un jour cet arbre de vie. Du milieu des états de l'antiquité se détache, en effet, un peuple unique, « prêtre de l'humanité devant Jéliova, » selon l'expression qu'on lui a si justement appliquée. En Israël, Dieu se choisit une nation qu'il consacre à son service, sans l'arracher brusquement à son milieu naturel, sans bouleverser les lois du développement historique, mais en l'élevant par une action progressive au rang d'organe de la révélation divine, en l'investissant de la fonction glorieuse et redoutable entre toutes de frayer la voie au rédempteur, .le n'ai pas à exposer les principes de cette religion, dont l'idée centrale est celle de r alliance ; je ne rappelle pas non plus les péripéties tragiques de riiisloire de ce peuple, toujours infidèle au contrat théocratique et toujours frappé par le Dieu qui ne demandait qu'à le bénir.

^ Sur les aspirations el les besoins do la société coiitempoi'aiiie de Jésus-Christ, lire en particulier (avec citations d'auteurs grecs et lalins) : Tlioluck, Die Lelire von (1er Sunde nnd vom Versohner (S" édit., 1862), p. 35 et suiv., 139-144; Neander, Elat reli(jieux du rnondejuif, (jrec el païen au temps de la première apparillon et de la propagation du christianisme, traduit on français et annexé à l'Histoire de rétablissement et de la direction de l'Eglise chrétienne par les apôtres, par F. Fontanès (S'' édit., 1878;, p. 415 et suiv. ; de iVessensé, l'Ancien monde el le christianisme (1887), p. 30J el suiv.

VIE DK JÉSUS 195

On sait qu'au siècle de Jésus-Christ Israël était en partie dispersé, bien qu'un reste possédât encore, sous le sceptre de Fétrang-er, la terre de la promesse. Ce qui déterminait surtout Tétat religieux de la Palestine à cette époque, c'était l'existence et la rivalité des deux partis des Sadducéens et des Pharisiens, dont les premiers vivaient indulgents au joug de Rome et satisfaits d'avoir en mains la direction et presque le monopole d'un sacerdoce qui les enrichissait, tandis que les seconds dominaient la foule par le prestige de leur rigorisme orthodoxe et de leur patriotisme^. Les récits évangéliques attestent l'iniluencc et les dangers de cet esprit pharisaïque, avec son attachement aux ordonnances légales, qui dégénérait si vite en formalisme, avec l'ardeur d'espérances messianiques exaltées qui, plus que toute autre cause, éloignèrent le peuple israéhte du Sauveur. Cette eschatologie étroite et terrestre ^

1 Quant aux Esscnions, ils étaient en ileiiors du grand courant de la vie nationale.

■^ Voir l'exposé qu'en donnent, par exemple, les ouvrages suivants : Berlholdf, Chrislolofiia Judaeonim Jasa apostolorutnque aelate (1811), p. 29 et sniv. ; Hfi'orer, Das Jahrhuiidert des lleAls (1838), II, p. 210 et siiiv. ; nilgenfeld, Dicjiidisclie Apocalyplik in ihrer (jesclvclitllchen EntwickelutKj (1857); OEliler, Art. Messias, 1" édit. de VEncijdopédie de Herwtj, IX, p. -108-441 ; Scluirer, GeschiclUe des jiidisclien Volkes iin Zeltaller Jesu Chrisli (i" édit. de la Neitleslamenlliche Zeitgesdticlile), 1886, II, p. 417-46(3 ; Webcr, System der altsijnagogalenpaldsUnischeii 'l'Iieologie (1880), p. 322 et suiv. En français, par exemple, Cohxm, Jésm-Clirist et les croyances messianiques de son temps (2." édit., 181)4) ; Ueuss, Histoire de la théologie clirélienne du siècle apostolique (3« édit.), 1, p. 124-136; Edm. Stapfer, la Palestine au temps de Jésus- Christ (S" édit ), p. 315-321 ; de Pressensé, Jésus-Christ, de. (7" édit., 1884), \t. 13'.) et suiv.

Les Juifs du siècle de .fésus-Christ avaient-ils une notion concordante et arrêtée du Messie? Celte question est fort controversée et résolue en sens divers. l'jusieurs savants estiment que ce progrès no s'est réalisé-que dans la suite, en pai'lie sons l'inlUienco des idées chrétiennes; ainsi Colaiii, p. 235 et suiv. ; Volkmar, Einleitung in die Apocryphen. Il, 4" Esdras (1863), p. 395 et. suiv.; lloltzmann, Jahrbilclier f. deutsche Theol. de 1867, p. 389 et suiv. D'autres critiques soutiennent, et avec raison, me paraitil, l'opinion contraire : par exemple, Ewald, Geschlchte des Volkes Israël (,3« édit. 1867), V, p. 147 et suiv. ; llausratli, Nentestamentliche Zeitgeschlchte. Die Zeit Jesu (2" édit., 1873), p. 165 et suiv, ; Scliiirer, p. .143 et suiv. ; Grielz, Geschlchte der Juden (3« édit., 1878), III, p. 291.

Pour ce qui concerne enfin les Pharisiens, les Sadducéens et les Esséniens, voir entre autres travaux . Reuss, I, p. 61 cl suiv., 70 et suiv., 115 et suiv. ; comp. les

imposait, en effet, aux Juifs de ce temps une conception messianique contre laquelle se brisèrent les efforts de Jésus-Christ et dont les disciples même eurent g'rand'peine à secouer les chaînes. D'autre part il n'en restait pas moins une éhte en Israël, plus religieuse à la fois et plus humaine, qui ne séparait pas la restauration théocratique du pardon des péchés, de l'acquisition de la justice et de la communication du salut à toute l'humanité. (Luc I, 68-79 ; II, 29-32.) Rien de plus touchant que les sentiments de ces hommes selon Dieu, dans l'intimité desquels nous font pénétrer les récits de l'enfance de l'évangile de Luc et dont la piété simple et vivante montre avec quel amour l'Eternel avait préparé le milieu d'où sortirait un jour le Messie.

Quant aux colonies juives dispersées sur plusieurs points de l'empire, elles s'adaptèrent si bien à ces milieux qu'elles en prirent même le lang-ag'e, d'où le terme d'hellénistes par lequel on les désig-nait en g-énéral. Cet abandon de l'idiome national est un fait considérable, qui montre jusqu'à quel degré les Juifs éloignés de leur pays s'étaient laissé gagner par les influences de l'étranger. Mais ils n'en demeuraient pas moins attachés à la religion de leurs pères, qu'ils conservaient comme un trésor précieux jusque dans leurs lointains voyages, surtout grâce à l'institution de la synagogue, cette « patrie idéale, » comme on l'a si bien nommée *, que le Juif gardait partout avec lui. En somme l'helléniste venait si rarement dans la ville théocratique, que l'impression produite par les splendeurs du temple s'idéahsait dans son esprit : son sanctuaire était la synagogue, ce centre organique autour

études du même auteur dans la l" édit. de l'Encyclopédie de Fler&og, XI, p. 4.96-509 et XIII, 289-297 ; Hausrath, p. 117-146; Schurer, p. 314. et suiv., 467 et suiv. ; Keim, Geschichle Jesu von Nazara, I, p. 250-306; Wellhausen, Die Pharisàer und die Sadducàer (1874); Edm. Stapfer, la Palestine au temps de Jéms-Clirist, p. 259 et suiv. ; Ed. Montet, Essai sur les origines des partis sadducéen et pharisien et leur histoire jusqu'à la naissance de Jésus-Christ (1883). Sur les Esséniens en particulier : Hilgenl'eld, Diejûdische Apocalyptik, p. 245-286.

* IJeuss, I, p. 58; comp. p. 90-104.

duquel, dans les grandes cités romaines, se groupaient les éléments israélites épars. Or, ce culte spirituel était bien fait pour frapper les païens avides d'une religion meilleure ; de là les prosélytes, si nombreux à l'époque de Jésus-Christ, qui firent pénétrer, en partie du moins, les idées messianiques jusque dans les populations païennes de l'empire. Au moment donc où le judaïsme palestinien, malgré son pharisaïsme, arrivait à former des croyants tels que Zacliarie, Siméon, Marie et Anne la prophétesse, les Juifs hellénistes, agissant à leur insu comme un levain de vie, préparaient au loin l'orgueilleuse société romaine à recevoir humblement le salut de Dieu.

Deux résultats se dégagent de cette esquisse rapide. Le premier, c'est que les temps étaient accomplis. Le paganisme avait constaté son impuissance. En Israël les espérances étaient intenses ; de tous côtés on soupirait après le libérateur. Il faut ajouter à cela l'unité de langue et d'administration sous le sceptre des Césars, situation politique et sociale absolument unique et qui ne pouvait que favoriser les progrès de la religion nouvelle.

D'autre part ce Sauveur qu'on attendait sortirait-il, par un travail naturel, des entrailles du monde antique? Non certes, car si le paganisme expirait, le judaïsme allait se perdre par ses violences : en aucune manière il n'y avait là de principe créateur. Bien plus, ces deux civilisations parallèles, stériles dans leur isolement, ne pouvaient pas davantage se féconder en s'unissant ^, puisqu'elles étaient égalc-

^ Cette thèse a été soutenue en particulier par Baur, d'après lequel le christianisme résulterait de la fusion du judaïsme et de l'hellénisme, l'un fournissant à la religion nouvelle son idée monothéiste, l'autre, son universalisme avec ses découvertes sur la valeur de l'individu (le « Connais-loi toi-même » de Socrate). Les deux éléments se seraient fencontrés à Alexandrie, d'où cette forme de la conscience religieuse serait entrée on contact, par l'éssénismc, avec le christianisme naissant. {Das Chrislllche des Platonisinus, oder Sacrâtes uiul Christus, 1837. — Das ChristenUium und die ehrislliche Kircke der drei ersten Jahrhvnderte, 1853, p. 1-25.)

Mais que parle-t-on de parenté entre la philosophie alexandrine ou même l'esséiiisme

ment épuisées et que jamais la vie ne sera le produit et la manifestation spontanée de la mort. Il ne suffit pas que le sol soit labouré pour se couvrir de riches moissons ; il faut encore que l'homme y jette la graine féconde : or, au terme de la période de dissolution du monde antique, d'où serait venue la semence, sinon de la main libérale et seule créatrice de Dieu ? Le rôle des religions anciennes fut de poser la question en faisant monter vers le ciel le cri d'angoisse de l'humanité vaincue et suppliante ; la réponse fut donnée des hauteurs de la gloire éternelle par l'envoi de celui qui est venu sur la terre pour chercher et pour sauver les pécheurs * .

Article B. — La naissance de Jésus.

Nous venons d'analyser le terrain : tournons-nous vers la plante divine que la main du Seigneur y déposa pour le salut du monde. Jésus naquit, suivant les calculs les plus probables, en l'an 749 de Rome ^. Sa descendance davidique est forte-

et l'Evangile ? Quelle distance n'y a-t-il pas entre les deux conceptions ? Le christianisme primitif affirme avec force que la nature, créée de Dieu, doit lui être consacrée, tandis que l'essénisme repose, quoiqu'on dise, sur une vue dualiste de l'univers. (Voir les ouvrages cités; comp. Josèphe, De bello jud., U, 8, 11.) Le corps est un ennemi qu'il faut vaincre plutôt qu'un serviteur qu'on doit utiliser : n'est-ce pas là la contradiction directe de la morale chrétienne ? J'ajoute que Baur ne réussit à maintenir son hypothèse qu'en laissant dans l'ombre la personne du Sauveur, tandis que les savants qui, partant de là, se sont efforcés de combler cette lacune, ont été conduits de plus en plus à relever le rôle du fondateur du christianisme. C'est ce que prouve en particulier la comparaison des deux éditions de l'ouvrage de Ritschl sur les origines de l'Eglise. {Die Entsteimng der altkathoUschen Kirclie, l" édit., 1850; 2" édit., 1857. Voir surtout 2» édit., p. 46-51.)

1 Les religions préparatoires, y compris le judaïsme, expriment les besoins que le christianisme satisfait : mais autre chose est sentir qu'on a faim, par exemple, autre chose est avoir de quoi se rassasier. Le tort des historiens déterministes est de confondre ces deux idées et, parce que le monde antique était mûr pour l'avènement de la religion définitive, de conclure que cette religion devait se produire sans une intervention spéciale de Dieu.

2 On sait que Denys le Petit fait commencer l'ère chrétienne en l'an 754. ; voici cependant les raisons qui militent en faveur de l'autre supposition. Matthieu place la naissance de Jésus sous le règne d'Hérode le Grand, vers la fin du gouvernement de ce

ment attestée par les documents apostoliques. Saint Paul, saint Pierre, tous les premiers prédicateurs de FEvang-ile l'affirment à Fenvi K (Rom. I, 3 ; 2 Tim. II, 8 ; Act. II, 30 ; XIII, 23 ; Apoc. V, 5 ; XXII, 16.) Les foules, d'ailleurs, accla ment partout Jésus comme le fils de David (Matth. IX, 27 ; XV,' 22, etc.), sans qu'il repousse jamais ce titre-. Mais par quelle branche de la famille royale Christ se rattache-t-il au glorieux souverain d'Israël ? c'est ce qu'il est plus difficile de déterminer. On sait que les deux généalogies que nous fournissent les évangiles (Matth. I, 1-16 ; Luc III, 23-38) sont presque absolument divergentes, et le lecteur attentif ne peut, me paraît-il, que constater l'insuccès des efforts tentés par l'exégèse pour les ramener à l'unité. L'explication la plus en vogue consiste à affirmer que Matthieu donne la série des ancêtres de Joseph, tandis que Luc dresserait le tableau gé-

prince. (II, 1, 13 et suiv , 19, 22.) Or, Hérodo étant mort avant la Pùque de l'an 750 (Josèphe, Ant., XVll, 8, 1 ; 9, 3 ; De bellojud., I, 33, 8 ; comp. Schiirer, Geschiclile des Jiidischen Volkes, I, p. 30(5, 34.3-345), si l'on tient compte do la fuite en Egypte et du séjour des parents do Jésus à Bethléem, on est presque inévitablement ramené à l'année qui précède, résultat que confirment du reste les renseignements fournis par l'évangile de Luc. Il est vrai que la notice sur Quirinius (Luc II, 2) semble contredire cette donnée, car ce recensement est de dix ans environ postérieur (759-7G0 de Rome, soit l'an 6-7 après J.-C), et aucune des explications avancées pour écarter celte difficulté ne paraissant acceptable, il ne reste qu'à constater la divergence des documents ■sur ce point. (Comp. la discussion qu'en donne Schiirer, I, p. 42G-455.) Mais Luc luimême rentre dans le courant du récit de Matthieu, quand il raconte le voyage de Joseph ■et de Marie (II, 4), déplacement qui ne se comprend que sous Hérode, alors que la Galilée et la Judée dépendaient du mémo souverain. (C'est ce que perd de vue Ueuss, fJlst, év., p. 140 et suiv.) Nous voilà donc rejetés vers l'an 749, ce qui oblige à admettre, d'autre part, que la notice de Luc II, 2 repose sur une confusion de l'évangéliste.

* Comp. l'expression de l'épître aux Hébreux : « H est notoire {-âçôôrf^Mv) que notre Seigneur est sorti de Juda.... » (Vil, 14.)

- L'exception indiquée dans Jean VII, 42 ne prouve pas que le Seigneur entre dans la pensée de ceux qui s'expriment de la sorte. Tout ce que montre ce récit, c'est que Jésus s'abstient très sagement d'opposer sa filiation davidique à des hommes que cet argument extérieur no pouvait convaincre, puisqu'ils étaient décidés d'avance à ne pas •avoir la foi. (Vers. 17-19 ; comp. Matth. XXII, 41-46.) Ce texte ne saurait donc renverser •le témoignage unanime de toute la littérature apostolique. (Comp. Franke, Das alte Test, bei Joli., p. 53 et 54.)

néalog-ique de Marie ^, hypothèse qui rendrait compte assurément de la diversité des deux textes. Mais si tel est le cas, pourquoi Luc raconte-t-il que Jésus « était, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d'Héli... » (v. 23), sans dire mot de Marie ? On répond que ce n'était pas la coutume d'insérer dans de telles pièces des noms de femmes ; « le sentiment antique, écrit M. Godet, ne comportant pas l'indication de la mère comme chaînon g-énéalog-ique^. » Le texte de Matthieu,, cependant, qui n'hésite pas à mentionner Tliamar, Rahab, Ruth et Bath-Schéba (v. 3-6), semble montrer que cette répugnance était moins forte qu'on ne le suppose. Pour quelle raison saiiit Luc, s'il a donc eu l'intention qu'on lui prête, omet-il précisément Marie, qui, dans l'hypothèse de la con- "ception miraculeuse, était le seul anneau intermédiaire entre Jésus et son aïeul ? Bien plus, dans quel but, biffant le nom, de Marie, a-t-il soin d'insérer celui de Joseph, comme pour accumuler les détails qui étaient de nature à donner le change à ses lecteurs en faussant l'interprétation de sa pensée ?

On conviendra que, si le troisième évang-éliste a voulu rattacher Jésus à David par Marie, sa rédaction est singulièrement maladroite, et que seul l'intérêt harmonistique a pu sug-g-érer l'idée d'entendre le texte dans ce sens. Plusieurs commentateurs allèg-uent, il est vrai, que l'absence du roodevant loia-qip (III, 23) impose cette exég-èse. « Le mot Icoai^f, écrit de nouveau M. Godet, s'il était destiné à devenir le point d'appui de toute la g'énéalog'ie subséquente, ne pourrait manquer d'être déterminé et fixé par l'article, et cela à bien plus, forte raison encore que tous les noms suivants ^. » Mais, comme le fait remarquer M. Beyschlag-, c'est voir des intentions bien profondes dans un détail de grammaire *, qui s'ex-

« ^ Par exemple, F. Godet, Commentaire sur l'évangile de saint Luc, I, p. 186-196 delà l"-» édit. ; 3« édit., I, p. 267-280 ; B. Wciss, Das Leben Jesu, I, p. 210-212. a I, p, 102 (!■■« édit.).

3 I. p. 101 (1" édit.), comp. 3« édit., 1, p. 271-272; de môme B. Weiss, I, p. 211. ^ Das Leben Jesu, I, p. li'J.

plique d'ailleurs, me paràît-il, le mieux du monde, si l'on réfléchit que lioai/jip^ dépendant de uîbs, pouvait se passer d'article, tandis qu'il n'en est pas de môme des noms suivants qui, sans le roD chaque ibis répété, seraient comme suspendus dans le vide et privés de contact avec l'anneau précédent *. Quant à la tradition talmudique d'après laquelle Marie aurait été la fdle d'Héli, ou même aux déclarations de Justin Martyr et d'Irénée ^, tout ce que ces textes prouvent, c'est que plus tard on interpréta parfois dans ce sens le témoignage de Luc 3 et que la httérature juive en porte des traces ',, mais, à moins d'accepter les yeux fermés l'exég^èse des Pères ou les propos des rabbins, la critique ne saurait conclure de là que ce point de vue ait été celui du document qu'utilise Tévangéliste. Il ne reste donc, me paraît-il, qu'à constater le désaccord des deux g-enéalog-ies, en maintenant qu'elles donnent toutes deux la série des ancêtres de Joseph *. L'état d'abaissement dans lequel était tombée la famille .davidique explique sans peine ce désarroi, en même temps qu'il fait comprendre la perplexité des premiers chrétiens qui, cherchant à remonter de Jésus jusqu'à David, ne purent trouver dans les reg-istres privés ou publics d'indications concordantes. Mais si les deux textes ne tiennent compte que de la famille de Joseph, que deviennent les traditions évangéliques sur le miracle des origines du Sauveur'? Ceci nous amène à la question vivement controversée et bien plus obscure encore de la

^ La forme complète serait vloç 'luaiii^, v'tov 'fJ'Àel, vloh MadOàQ, etc., rov remplaçant vlov. Quant à l'emploi de vlhç avec un nom propre qui suit sans article, voir par exemple vlùç ^a0cé, Matlli. I, 20; rùv vlùv Zefieôniov, Mallh. XX, 20; Marc X, o5 ;. Luc V, 10; vloç Vi/3p«â/z, Luc XIX, 9; vluî Oeov, Matlli. V, 9, etc.

•^ Weiss, I, p. 211-212; Godet, I, p. 192; Steitz, dans la l'« cdit. de V Encyclopédie de llerzoij, IX, p. 79, note.

3 Au reste, ce ne peut avoir été qu'une exception; car on sait que, d'après l'ancienne tradition de l'Eijlise catholiiiue, le père de Marie ne s'appelait pas lléli, mais .loacliim. (Voir déjà dans les évangiles apocrvplies Protoeo. Jacobi, c. 1 et suiv. v Ev. (le nalivUale Marlœ.)

^ C'est ce que recoimaît même le Père Didon. (Jésus-Christ, II, p. 11-1-115.)

conception surnaturelle^. Il est vrai qu'au point de vue dogmatique on en a, me paraît-il, sing-ulièrement exag-éré la portée ; car, je tiens à l'affirmer dès l'abord, je ne saurais admettre que le dogme de la sainteté de Jésus, ou même de sa divinité, dépende de la solution de ce problème de critique et d'exégèse. Non seulement la divinité ne s'infuse pas par un acte de génération physique, mais les récits de l'enfance n'offrent à la théologie traditionnelle qu'un appui vacillant, qui fléchit et qui se dérobe dès qu'on le touche, puisqu'ils ne parlent pas de l'incarnation du Verbe, mais bien d'une action de cet Esprit qui, d'après la théorie orthodoxe, est la troisième et non la seconde personne de la Trinité 2. Et quant à la sainteté du Sauveur, on a souvent fait remarquer avec raison que, même dans l'hypothèse de la conception surnaturelle, il faut admettre un miracle affranchissant Jésus du péché de sa mère ; ce miracle donc, dès qu'on fait intervenir la toutepuissance divine, peut aussi bien s'être produit sans que Jésus ait été conçu du Saint-Esprit. D'ailleurs, si la naissance miraculeuse, telle que la racontent Luc et Matthieu, a la valeur doctrinale que lui attribue le dogme traditionnel, on s'étonne cju'il n'en soit fait mention nulle part ailleurs dans l'Ecriture. Paul et Jean n'en disent mot ; même les évang-iles, en dehors des récits de l'enfance, l'ig'norent ^. Comment expliquer cette

1 L'historicitô de la narration de Luc et de Matthieu a été mise en doute par des théologiens de tendances très diverses, dont quelques-uns, certes, ne peuvent être ■accusés de scepticisme ou d'hostilité systématique : qu'il me suffise de rappeler, entre autres, les noms suivants : Schleiermacher, Der christllche Glaube (2" édit.). Il, p. 70- 76 ; de Wette, BibUsche Doqmatik, § 281 ; Strauss, Bas Leben Jesu (3» édit.), I, p. 205 et suiv. ; Meyer, Handbuch ûber das Ev. des Matlhâus, exégèse de 1, 18; Keim, Gescit. Jemvon Naiiara, I, p. 342 et suiv.-, Beyschlug, Das Leben Jesu, I, p. 161-170. Récemment encore, M. P. Lohstein a présenté ces arguments négatifs tout à nouveau dans un exposé admirable de clarté, d'abondance d'informations et de sûreté de logique : le Dogme de la naissance miraculeuse du Christ, inséré d'abord dans la licvue de théol. et de phil. de Lausanne (mai 1890, p. 205-249) et publié ensuite à part.

2 On arriverait donc à l'idée, monstrueuse si l'on s'en tient aux symboles de l'Eglise, ■que c'est l'Esprit qui devint, en quelque mesure, le principe générateur du Fils.

'' Le fait est bien connu : pour le détail des textes, voir par exemple Lobsteln, Revue de theol., p. 215-219.

attitude, si nous sommes, comme on l'affirme, en présence d'une des vérités essentielles de la foi ?

Ce n'est pas que ce silence soit im arg-ument décisif contre l'historicité de l'événement lui-même : à cet égard, plusieurs des critiques qui rejettent la tradition synoptique ont eu, me paraît- il, le tort de trop abonder dans leur sens. Qu'on se représente l'embarras dans lequel la connaissance de ce fait, — s'il est réel, — devait plonger Marie. Comment en parler autour d'elle, même à ses propres enfants, aussi long-temps du moins qu'elle les voyait mal disposés pour leur frère? (Comp. Jean VII, 5.) Peut-être ne se liasarda-t-elle que très tard à dévoiler ce mystère étrange, dont le souvenir ne se conserva dès lors que dans un cercle restreint d'amis intimes, d'où serait timidement sortie la tradition que nos évangélistes nous ont conservée dans leurs écrits. Les premiers témoins de Jésus-Christ, saint Paul surtout, ignorant ce fait, lïen auraient tenu nul compte dans l'élaboration de leurs systèmes ; et quant à saint Jean, il le passe sous silence comme maint autre point sur lequel il n'a rien à reprendre au récit de ses devanciers. Si le prologue johannique affirme que"« la Parole a été faite chair, » la question du comment ou du mode d'entrée du Fils de Dieu dans le monde ne préoccupe guère l'apôtre, sans qu'on puisse conclure de là qu'il nie ou qu'il écarte tout ce dont il dédaigne de faire mention. En réalité, la thèse de l'incarnation du Verbe et celle de la naissance miraculeuse du Sauveur, loin d'être incompatibles, se complètent au contraire, en faisant ressortir ce qu'il y a d'unique dans la position que Jésus occupe au sein de l'humanité. En Christ, Dieu a rompu le déterminisme du péché ; il a affranchi les hommes de ce joug- d'ig-nominie, brisant la lourde chaîne dont les replis enlaçaient dès le berceau les fils d'Adam ; il a imprimé à la marche de l'histoire une direction nouvelle. Voilà ce que le fait de la conception surnaturelle exprime dans un langage plastique et vivant, bien plus encore, me semble-t-il, s'il est réel que s'il se transforme en mythe dont

on se borne à dégager la substance. Ce besoin de la conscience chrétienne est reconnu d'ailleurs même par des savants qui renoncent à maintenir l'historicité du récit évang-élique. M. Kaftan, par exemple, tout en applaudissant au travail de M. Lobstein et aux résultats de sa critique acérée, voudrait sauver l'idée d'un commencement extraordinaire de la vie humaine du Sauveur. Car, dit-il, si l'absence de péché qui caractérise Jésus ne peut dépendre d'un avantag-e physique, il n'en est pas moins vrai que les qualités morales d'un homme ont aussi leur fondement dans sa nature, et que l'absolue supériorité du Christ semble supposer quelque chose d'unique dans les orig-ines de son existence ici-bas*.

Ou bien, chang-eant de tactique, allèg-uera-t-on, comme le fait M. Lobstein, par exemple, que l'explication traditionnelle entame l'humanité du Seig-neur et que, « si Jésus-Christ est vraiment homme, il doit être né de la même manière que tout autre homme - ? » Mais, à ce compte-là, l'homme serait mieux homme d'après les évolutionnistes, avec leur série indéfinie de couples partant des êtres inférieurs, qu'il ne l'est selon la conception chrétienne, qui, de quelque manière qu'on la formule, admet une intervention créatrice à l'orig'ine de l'humanité : pourquoi contester dès lors que Jésus-Christ soit homme authentique même dans l'hypothèse de la naissance miraculeuse ? Quoi donc ! faut-il chercher la marque distinclive de l'homme dans l'animalité ou dans l'imag-e divine ? L'humanité d'Adam est-elle moins réelle et moins complète, parce que, tout en se rattachant au passé par ses org'ancs physiques, le premier homme réalise sur la terre un type nouveau ? Au reste, si l'on se place sur le terrain de la doctrine biblique, — qui est apparemment celui des rédacteurs de la narration évang-élique, — la question n'est pas douteuse : Adam n'est certes pas venu dans le monde comme l'un de nous. Quelque interprétation qu'on donne du récit de

1 Theol. LiteraturAeitung (de Harnack et Schiirer), 1891, N» U, p. 361.

la Genèse, diaprés cet antique document, la vie humaine est autre chose que le prolongement naturel de l'existence animale, et l'on chercherait en vain des traces de cette idée moderne chez les apôtres, qui, selon toute vraisemblance, ont admis le caractère historique du texte hébreu. Les premiers prédicateurs de l'Evangile se sont-ils représenté pour cela Adam comme incomplet et comme ne pouvant léguer à sa postérité qu'une humanité bâtarde et mutilée ? Poser la question, c'est la résoudre : nul n'aurait l'idée d'attribuer à saint Paul, par exemple, une telle conception. Je ne pense donc pas que, si l'apôtre avait connu la naissance miraculeuse du Sauveur, il eût vu dans ce fait une atteinte portée à l'intég-rité de nature du Christ homme. Le parallélisme qu'il établit avec insistance entre Adam et Christ (Rom. Y, 12 et suiv. ; 1 Cor. XV, 45-49) semble plutôt montrer qu'à l'origine de tous deux il admettait un commencement nouveau. N'est-ce pas du Christ tout entier, et non d'un être divin seulement, qu'il dit qu'«étant en forme de Dieu, il s'est dépouillé luimême ? » (Philip. II, 6, 7.) Paul tiendrait-il ce langage eu parlant des autres hommes ? Sans nier que Jésus ne soit « de la postérité de David > (Rom. I, 3), et « né de femme > (Gai. IV, 4), l'apôtre ne marque-t-il pas, dès la naissance de cet être mystérieux, une différence de nature qui le distingue des membres ordinaires de l'humanité ? Et la conscience chrétienne ne confirme-t-elle pas cet enseignement sans réserve, lorsqu'elle réclame un Sauveur homme, qui ait luUé comme nous et qui pourtant nous dépasse et nous domine, vivant intermédiaire entre le Dieu des cieux et le monde pécheur ? La conception miraculeuse, — à supposer la réalité du fait, — n'a donc rien de contraire à la pensée évangélique : c'est un événement que les apôlres ont ignoré, je pense, mais qui, s'ils l'avaient coniui, serait renlré sans ellbrt dans l'organisme de leurs systèmes et de l'explication qu'ils nous donnent de la personne du Clirist honune-Dieu.

Toutefois, si les récits de l'enfance sont compatibles, pour

l'essentiel, avec le reste du Nouveau Testament, n'ont-ils pas du moins le tort de n'avoir guère su se mettre d'accord avec eux-mêmes ? Cette question nous amène à resserrer le cercle de notre discussion. Et tout d'abord nous nous heurtons au problème, déjà résolu dans le sens indiqué, des g-énéalog-ies : le dilemme que fait surgir la comparaison de ces textes semble ne pouvoir être éludé. Ou bien Jésus est Fils de David par Joseph, ce qui fait tomber l'hypothèse de la naissance miraculeuse ; ou bien celle-ci subsiste, ce qui oblige, semble-t-il du moins d'après l'exégèse que nous avons adoptée, à renoncer à la descendance davidique du Sauveur, On sait que les récits de l'cnfence juxtaposent, sans les ramener à l'unité, ces thèses parallèles ; tout au plus pourrait-on trouver dans le texte de Luc quelques essais timides de solution ^ Il ne résulte pourtant pas de là que ces deux traditions, — même s'il faut admettre, ce qui parait vraisemblable, qu'elles se sont formées dans des cercles différents, — soient en contradiction ou qu'elles s'excluent l'une l'autre. Au fond, l'explication d'après laquelle c'est par Marie que Jésus est descendant de David me semble être une défaite ; elle était sans valeur chez les Israélites, pour lesquels « la famille de la mère ne compte pas - ; » si Christ n'avait été de race royale que

' Les auteurs du premier et du troisième évangile intercalent dans leurs écrits les pièces généalogiques dont ils ont eu connaissance, en réservant toutefois la conception surnaturelle de Jésus (Matth. I, 16 ; Luc lil, 23) : ce sont deux traditions, selon toute apparence, d'origines dilférentes, qu'ils reproduisent et mettent en quelque sorte bout à bout. Matthieu ne dit mot de la famille de Marie. (I, 18-21.) Quant à Luc, il semble insinuer que cette dernière était, elle aussi, de race royale (I, 32, conip. dans les évangiles apocryphes: Ev.de nativitale Maricn, c. 1), quoiqu'il mette sans contredit l'accent sur la descendance davidique de Joseph. (I, 27 ; il, A.) Peut-être les paroles de 1, 32,69 s'e.xpliquent-elles, dans la pensée du narrateur, par la notice précédemment donnée, (f, 27.) Marie étant déjà fiancée « à un homme de la maison de David, » l'ange lui fait comprendre qu'au point de vue légal comme aux yeux du monde, c'est à cette l'amille illustre qu'appartiendra l'enfant qui naîtra de son sein. Comp. la discussion de ce point dans Beyschlag, I, p. 148, 14-9, note.

2 Familia materna non vocanda est familia... gcnus patris vocatur genus, genus niatris non vocatur genus. » Textes rabbiniques cités par Keim, I, p. 339. C'est précisément pour cela que, si Luc avait voulu rattacher Jésus à David par Marie, le carac-

par les femmes, il n'aurait pas eu vraiment, aux yeux du peuple, le droit de se nommer le fils de David. Rien de plus clair que ce fait au jug-ement des critiques qui nient la naissance miraculeuse ; quant aux autres, il faut bien qu'ils prennent leur parti de se restreindre; on ne peut tout embrasser à la fois. S'il est entré dans la pensée de Dieu, comme le racontent les récits sacrés, que son Fils naquît d'une vierge, pour que cet enfant divin fût en même temps de la maison davidique, la dispensation la plus opportune était qu^il entrât par adoption dans la lignée royale. Telle est la position très nettement indiquée par le premier évangile, qui, tout en affirmant la naissance surnaturelle', n'en appelle pas moins Jésus fils de David par Joseph (I, 1, 16, 18-21) ; il n'y a pas lieu non plus, me parait-il, d'interpréter autrement le texte de Luc (I, 27, 32 ; II, 4, 5), ni de s'écarter en quoi que ce soit de cette solution, la seule correcte au point de vue théocratique. Les évangélistes donc, lorsqu'ils laissent subsister l'une à côté de l'autre ces deux traditions si souvent opposées par la critique, n'ont nullement agi, comme on les en accuse, en serviles compilateurs : ils établissent, au contraire, dans les termes les plus plausibles, la situation faite à Jésus, le fils de David, par le miracle de la conception, tels qu'ils l'admettent. Quant aux autres détails de leur récit qu'on déclare poétiques ou légendaires, même des cxégètes conservateurs sacrifient les apparitions d'anges (Luc I, 26-38), que M. Weiss, par exemple, n'hésite pas à mettre sur le compte d'un artifice (!e composition ^ Je ne saurais en aucune façon me rattacher

lèro absolument exceptionnel fie celte position généalogique aurait dû être indiqué jiar la mention expresse de la mère du Sauveur. On sait que plusieurs anciens auteurs écartent la diflicnlté en affirmant la très proche i)areiité de Joseph et de Marie, d'où il résulterait que la généalogie de l'un serait applicable à l'autre (voir encore le l'ère Didon, Jésus-Clirht, II, p. 416-418); mais c'est, à mon avis, un problème bistorique qu'il est impossible (le vérifier faute de renseignements. Sur la tradition d'après laquelle Marie, au contraire, aurait été delà tribu de Lévi, comp. la notice de E. Nestlo, dans les Jahrbiicher f. prot. Theol. do 1892, 4« cah., p. G-i2. 1 I, p. 213, 214.

à cette manière" d'entendre le texte. Il me paraît hors de doute que les auteurs ont cru aux interventions merveilleuses dont ils racontent les péripéties avec tant de grâce et de naïveté, et que c'est bien ainsi, dans l'hypothèse de l'historicité des faits, que Marie les a retenus et racontés à son entourage . Que s'était-il passé réellement ? c'est ce qu'il n'est pas facile de dire. Si l'on se souvient de l'ignorance où nous sommes des réahtés du monde spirituel, à moins d'écarter de parti pris la possibilité du miracle, on ne peut nier le pouvoir de Dieu d'user de tel intermédiaire qu'il lui plait pour entrer en rapport avec les hommes, comme le racontent si souvent les livres historiques de l'Ancien Testament. Il ne faut pas oublier non plus que, si les relations de Dieu avec l'humanité se sont régularisées à partir de l'œuvre de Jésus-Christ, elles devaient être entourées de plus de merveilleux dans une période où le Saint-Esprit n'agissait pas encore (Jean VII, 39), que c'est là ce qui explique en quelque mesure l'auréole de mystère dont s'enveloppent les révélations divines au temps de l'alliance légale, et que cette relig-ion était précisément celle de Marie et des Israéhtes fidèles, dont la foi naïve entoura le berceau du Sauveur. Si donc le Seigneur a voulu que Jésus naquît dans les conditions qu'indiquent les évang-iles, il faut bien que, d'une manière quelconque, il ait manifesté sa volonté à la vierge qu'il avait choisie, et l'on comprend que Marie, nourrie des traditions de son peuple, se soit représenté cette communication sous forme d'une parole d'ange, comme le fit plus tard la foule dans une des scènes mémorables du ministère de Jésus-Christ. (Jean XII, 28, 29.)

Il est vrai que nous ne nous mouvons jusqu'ici que dans la région des possibilités ; cependant c'est quelque chose déjà, me paraît-il, que d'avoir écarté de ce domaine les obstacles principaux accumulés par la critique. D'ailleurs le grand écueil des hypothèses négatives restera toujours, à mon avis, la difficulté d'expliquer l'origine de ces narrations qu'on repousse, mais sans en montrer d'une manière suffi-

santé la formation. Al léguera- t-on^ comme le font quelquesuns, l'analog-ie des traditions païennes ^ ? A cela d'autres historiens opposent avec raison le caractère judéo-chrétien manifeste des récits ^. Se rejettera-t-on sur le judaïsme ? Encore faut-il choisir le terrain sur lequel on entend opérer. Si Ton ne voit dans l'évang-ile de l'enfance qu\in recueil de gracieuses légendes, il y a à objecter que la littérature apocryphe nous offre des spécimens de ce genre, dont le contraste avec le contenu du texte biblique fournit un argument d'une force singulière à l'appui du sérieux des informations fournies par les écrits canoniques ^. Aussi la seule théorie négative qui se laisse soutenir est-elle, me semble-t-il, celle du mythe, enveloppe plastique de thèses dogmatiques ou morales, qui se trouve à l'origine de toutes les religions. Bien distinct des fictions issues du caprice d'une imagination rieuse et folâtre, le mythe révèle un travail intense de la pensée des peuples ; c'est la solution, donnée sous forme narrative, des problèmes éternels qui se posent à l'esprit humain. Interprétés dans ce sens, les récits de l'enfance, si même on les dépouille de leur substance historique, revivent et briU'ent d'une clarté nouvelle. La critique y discerne une vérité profonde ; c'est un essai d'explication du fait chrétien, parallèle, quoique inférieur aux théories christologiques développées dans la suite par les apôtres. Des deux côtés on s'efforce de comprendre la filialité divine du Sauveur, d'exprimer le caractère surnaturel de cette figure unique dans l'histoire. D'après la formule adoptée par l'un des représentants de cette idée,

^ Naissance de Pythag'ore, de Platon, d'ApolloniusdeTyane. Comp. Usener, TîeWjf/o/iSgeschiclitliche Untersuchungen. Bas Weihnachtsfest (Bonn, 1889), p. 70 et suiv. ; Hillmann. Die Kindheitsgeschichle Jestt, nach Lukas, dans les Jahrbucher f. prot. Tlieol. de 1891, 2« cah., p. 192-261, surtout p. 231 et suiv.

2 Harnack, Tlieol. Liferaluneitung do 1889, N» 8, p. 199-212. Lobstcin, p. 229.

3 D'après le récit apocryphe, par exemple, Marie questionne l'ange sur la manière dont s'opérera cette mystérieuse génération. Proloev. de Jacques, c. 11 ; Ev.de la nativité de Marie, c. 9. Comp. l'exposé critifiue qu'on a donné Rud. Hofmann dans son intéressant ouvrage Das Leben Jesu nach den Apocryphen (Leipzig, 1851), p. 67-80.

c'est rinterprétation physique de la divinité de Jésus se faisant jour à côté de la conception métaphysique qui est propre aux écrits plus avancés de la littérature chrétienne''.

D'autre part^ pour qu'un mythe se produise, il faut, outre le besoin relig-ieux qui demande à se manifester, un point de contact déterminé, un texte, une tradition qui fournisse l'enveloppe de l'idée. Où trouver à Torig-ine des récits de Tenfance les éléments de la forme qu'a prise la narration ? Nous avons indiqué la raison pour laquelle c'est non dans la légende du paganisme, mais dans le recueil sacré des Hébreux qu'il faut chercher la solution désirée ; ici le texte qui s'impose est celui de la célèbre prophétie d'Esaïe VII, 14, tel que le traduisent, les Septante (/J napdévos) ^ ; quoique, à vrai dire, on ne puisse établir que l'interprétation messianique iiit admise des Juifs de l'époque apostolique ^, et quoique ce seul passag-e '^, d'une exég'èse douteuse, ne fournisse à la théorie mythique qii'une base d'opération sing'ulièrement étroite, en l'absence de toute autre donnée du même g-enre tirée de l'Ancien Testament. Le feit est que les Israélites, qui ont toujours eu la paternité en g-rand honneur, n'ont jamais songé, que je sache, à la supprimer en faveur des héros de leur histoire ^ ; une distinction de ce g-enre était même si loin de leur esprit, que certains textes rabbiniques mentionnent expressément le père et la mère du Messie et que, d'après le témoignag-e d'un auteur fort compétent en ces matières, l'idée d'une conception mira-

1 p. Lobstein, p. 220-228. Herm. Schultz, Die Lehre von der GoUheitChristi (Gotha,. 1881), p. 391-394.

2 Harnack, art. cité, p. 204. et suiv. ; Lobstein, p. 228.

3 Weiss, I, p. 219.

''' Quant à l'analogie signalée récemment encore par M. E. Nestlé entre Gen. I, 2 et Luc I, 35 {Jahrbucher f. prot. Theol. de 1892, 4= cali., p. 641), elle ne prouve autre chose qu'une réminiscence ou qu'un rapport littéraire : comp., par exemple, une relation du même genre entre Gen. I, 1 et Jean 1, 1.

•^ Hillmann, art. cité, p. 231 et suiv. Comp. Lobstein, p. 230. La tradition talmudique sur la naissance miraculeuse <le Moïse est, je crois, très postérieure. Peut-être même s'est-elle formée sous l'influence de nos évangiles canoniques ; on ne voulait pas que Moïse eût été inférieur en rien à Jésus-Christ.

ciileuse est étrangère à la théologie juive ^ : tant il est vrai que l'analogie des légendes helléniques, — si elle était possible, — fournirait à l'hypothèse qu'on nous propose un point d'appui bien autrement sur ^.

Au reste ce n'est pas là, il s'en faut de beaucoup, la seule difficulté que soulève l'explication mythique. Non seulement la date de composition des évangiles oblige à admettre que c'est en quelques années au plus ^ que seraient nées ces traditions qui, s'il faut les rejeter comme inexactes, embellissent ou dissimulent la vérité à une époque où les frères de Jésus et sa mère peut-être vivaient encore ; mais lorsqu'on présente triomphalement cette solution comme répondant à toutes les conditions du problème, se rend-on bien compte des circonstances dans lesquelles le mythe se produit ? Certes, je ne conteste pas que la révélation de Dieu ne puisse revêtir cette forme ; mais encore faudrait-il avoir soin de distinguer les époques et de ne pas confondre par exemple, dans l'histoire israélite, le temps des origines avec celui du déclin. Expression narrative d'une vérité philosophique ou d'un fait religieux, le mythe surgit à un degré de culture qui ne comporte pas d'autre mode de manifestation des croyances ; aussi n'existe-t-il que chez les peuples rebelles à l'abstraction, inhabiles au maniement des idées ; il est spécial à la période d'enfance de l'humanité. Est-il donc naturel et selon la saine méthode historique de transporter un tel traA^ail inconscient et spontané en plein milieu judaïque du siècle d'Auguste, clans un pays où l'on discutait toutes les subtilités de la métaphysique théologique, où môme des hommes du peuple, — preuve en soient les apôtres, — savaient lire et trouvaient

' F. Weber, Die Lehren des Talmud. (Sijstem der altsijnayogalen palustinisclien Théologie, Leipzig, 1880), p. 342.

- Quant aux rapports qu'on a établis entre l'cvangilc de l'enfance et les traditions du bouddhisme, lire, en faveur de l'originalité de nos récits bibliques, les remarques très justes, me jiaraît-il, de M. Cli. Oore, The Incarnation of tlie Son of God, p. 251,

3 Comp. Lobstein, p. 231.

intérêt à ces débats, que dis-je? dans une civilisation vieillie et qui penchait déjà vers la ruine? Il y a là, me semble-t-il, un anachronisme qu'une critique sévère aura quelque peine à admettre. Pour ma part, quelque bonne volonté que j'y apporte, je ne puis me représenter une formation mythique et un développement dialectique tel qu'on le trouve chez un saint Paul comme étant choses simultanées. L'explication physique et la théorie métaphysique dont on nous parle ne sauraient être, à mon avis, des faits parallèles ; ils appartiennent à deux degrés distincts et même fort éloig-nés de l'histoire religieuse de l'humanité*.

Mais si l'orig-ine de ces récits ne peut se justifier par la voie qu'on nous indique, ne sommes-nous pas ramenés à l'hypothèse qui semble la plus naturelle, à moins qu'on ne conteste d'avance la possibilité du miracle et la réalité de l'intervention divine dans la naissance du Sauveur ? Je sais que l'historicité de cette tradition ne saurait être établie par une preuve directe ; mais encore moins la solution contraire s'impose-t-elle avec la force d'un résultat acquis : dans l'état de la question, ce serait être bien sûr de soi que de prononcer que Jésus n'est pas né comme le racontent les auteurs bibhques. Au reste, je le répète, il y a là un point de fait qu'il est permis de résoudre en sens divers sans entamer l'essence du christianisme. Accuser ceux qui rejettent ces narrations de nier l'origine divine du Sauveur, c'est montrer peu de connaissance du sujet, pour ne pas dire beaucoup de parti pris et d'injustice, puisque Schleiermacher déjà a soin de faire remarquer que l'intervention créatrice de Dieu pouvant s'être produite par le canal de Joseph et de Marie aussi bien que par celui de Marie seulement; même dans cette première supposition, la science est en droit de parler de con-

1 Aussi ne saurais-je souscrire à l'affirmation récente de M. F.-A.-B. Nitzscli, d'après le(|uel le caractère mytliique ou légendaire de l'évangile canonique de l'enfance serait un de ces points démontrés par la science, sur lesquels il n'y a pas à revenir. {Lehrbuch der evangelischeii Dogmatik, Freiburg in B., 1892, p. 517.)

ception surnaturelle K D'un autre côté on ne saurait prétendre que la solution donnée soit aJDSolument indifférente à la pensée chrétienne : or, je crois ne dépasser en rien ce qu'on est en droit de conclure de cette discussion, en affirmant que, tout compte feit, l'historicité du récit, — dans le sens indiqué, — est pour le moins aussi probable que l'hypothèse contraire, et que, dans son appréciation de la valeur à donner à ces traditions si naïves et si touchantes, la critique se montrera d'autant plus sérieuse et digne d'elle-même qu'elle usera de réserve en laissant la porte larg-ement ouverte à la foi.

Ce point élucidé, je ne m'arrêterai guère aux circonstances qui accompag-nèrent la naissance du Sauveur, sinon pour rappeler qu'elles se présentent, dans les deux documents qui les signalent, avec de notables divergences. Luc, en effet, transporte le lecteur à Nazareth, domicile ordinaire de Joseph et de Marie (I, 26 et suiv.) ; après quoi vient le récit du voyage en Judée et de la naissance de Jésus à Bethléem. (II, 1-20.) L'enfant est circoncis le huitième jour (21) ; le quarantième, il est présenté dans le temple (v. 22 et suiv. ; comp. Lév. XII, i-8) : double cérémonie qui marque l'entrée du Messie dans l'alliance théocratique. C'est comme Juif que Jésus devait vivre parmi les hqmmes, ce que l'évangéliste, fidèle aux enseignements de Paul, son maître, se garde bien d'oublier. (Comp. Gai. IV, 4.) Pendant ces six semaines environ, les parents de Jésus semblent être restés en Judée ; puis, ces différents rites accomplis, ils retournent à Nazareth, leur patrie, d'où ils étaient partis pour le dénombrement. (II, 39.)

Mais si cette conception historique est admise, que faire du premier récit synoptique, qui, ne disant mot de la présentation de l'enfant Jésus au temple, raconte d'autre part la

^ « Der allgenieine Begriff ubcriiaturlicher Erzeugung bleibt also wesenllich uncl nothwcndig, wenn der cigenthûmliche Vorzug des Erlosers unverringert bleibon soll ; die nahcre Rcstinimiing desselben aber als Erzeugung ohne niannliches Zuthun hangt mit den wesentlichen Elementen der eigcntliiimlichen Wiirde dos Erlosers gar nicht zusammen, ist also auch an und fiir sich gar kcin Bestandtlieil der christlichen Lehre. » Der christl. Glaiibe, II, p. 74.

visite des Mages, le A^oyage en Egypte et le massacre des Innocents? (Mattli. IL) Quelques efforts qu'ait tentés l'harmonistique, elle ne saurait, me paraît-il, enlever toute divcrg-ence entre ces narrations. Sans doute Matthieu, comme Luc, place la naissance de Jésus à Bethléem. Mais le premier de ces auteurs paraît supposer que la cité de David était le domicile précédent de Joseph et de Marie. Aucun indicé d'un séjour antérieur en Galilée ; tout au contraire, quand, après la mort d'Hérode, les parents de Jésus se disposent à quitter l'Egypte, Bethléem semble être si naturellement le terme de leur voyag-e, que seule la crainte d'Archélaûs et l'ordre spécial de Dieu les détermine à se retirer ailleurs. Le nom de Nazareth apparaît même alors pour la première fois dans le texte, et telle est la g-ravité de ce déplacement, que l'évangéliste sent le besoin de le mettre en rapport avec une parole prophétique, qui en donne après coup la justification. (II, 19-23.)

Luc, de son côté, partant d'une vue tout opposée du sujet, prend soin de motiver le départ des parents de Jésus pour la Judée et de raconter que, après l'accomplissement des cérémonies lég-ales, ils rentrèrent dans leur domicile ordinaire de Nazareth. (II, 1 et suiv., 39.) Il n'est donc pas possible, me paraît-il, d'intercaler ces deux récits l'un dans l'autre. Rien n'autorise à penser que Matthieu ait connu les faits rapportés par le troisième évang-ile, ou l'inverse : prises en elles-mêmes, les deux narrations s'excluent absolument.

Mais résulte-t-il de là que les événements ainsi racontés soient incompatibles ? Il n'est pas difficile, au contraire, d'en reconstituer la série et de les mettre d'accord. Tandis que Matthieu nous a conservé l'épisode de l'arrivée des Mages avec les scènes qui s'y rattachent, Luc parle du séjour en Judée et des rites accomplis à Jérnsalem. Or, la visite des Mages et la fuite en Egypte, — si elles sont historiques, — se placent naturellement après la cérémonie du temple. La loi de Moïse imposant à la mère de tout enfant mâle une purifi-

cation de quarante jours (Lév. XII, 2-4), il suffit de supposer que Joseph et Marie passèrent ce temps à Bethléem, qu'au terme du délai prescrit ils présentèrent leur enfant dans le sanctuaire théocratique, mais que, au lieu de rentrer ensuite à Nazareth, ainsi que Luc le raconte (II, 39), ils résolurent de se fixer, pour un certain temps du moins, dans la cité de David. Les graves événements qui s'étaient déroulés en leur présence, leur respect pour les hautes destinées de ce divin enfant, leur désir de vivre retirés, loin de l'entourage de leur ville natale, tout pouvait les amener à cette décision, dont l'auteur du troisième évangile ne parle pas, parce qu'il n'en a pas eu connaissance. Ici s'ajouteraient les événements rapportés par le premier récit synoptique, la visite des Mages, la fuite en Egypte, et le retour de Joseph et de Marie en Oalilée sur l'ordre exprès du Seigneur.

On le voit, ce léger changement dans la narration de Luc rend l'ordre des faits absolument correct et donne la série historique suivante : d'un côté, la naissance à Bethléem avec les circonstances qui l'accompagnent ; et d'autre part, la visite des Mages, couronnée des incidents qu'elle détermina. Ces deux cycles seraient devenus si bien indépendants dans la tradition chrétienne, qu'ils auraient passé isolément l'un dans le récit de Luc et l'autre dans celui de Matthieu, au point que, ces auteurs ne s'étant pas connus, chacun s'en tient à ce qu'il sait et organise ses matériaux en conséquence. C'est ce qui ne surprendra certes pas le lecteur familier avec les recherches critiques, à moins que, par esprit de système, on ne dénigre de parti pris l'histoire évangélique en étant décidé d'avance à la trouver en défaut.

Il n'entre pas dans le plan de celte étude d'apprécier jusque dans le détail la crédibilité des récits dont je viens d'indiquer la marche i. Je tiens cependant à rappeler un fait qui, sans

^ Comp., à deux points de vue quelque peu diiTéi'onts, la discussion large et serrée que donnent de cette question les Vies de Jésus de Weiss (I, p. 201-26-1) et de Beyschlag. (I, p. -144.-170.)

fournir de preuve directe et péremptoire, mérite, me paraîtil, d'être pesé. Il suffit de comparer l'évang-ile de l'enfance du texte canonique avec celui des apocryphes pour mesurer la distance qui sépare la réalité de la légende^. D'un côté, ce ne sont qu'exagérations, puérilité, boursouflure ^ ; de l'autre, sobriété, simplicité, tact exquis dans la peinture des scènes les plus délicates, grâce touchante s'alliant à la grandeur et à la pureté. Ce qui ressort en particulier de la lecture de ces pages sublimes, c'est l'intensité du contraste qui éclate partout ailleurs dans la vie et dans la personne du Sauveur des hommes ^. Jésus naquit dans l'indigence et dans l'humilité. Nul ne s'empressa pour lui faire accueil à son entrée dans le monde. Ignoré de la foule dans la cité de ses pères, il fut

^ Non qu'il faille exclure de la narration biblique toute adjonction fictive ou poétique : tel me semble être le cas de la notice sur l'étoile qui, d'après le texte du premier évangile, « marchait » devant les Mages et « s'arrêta » sur la maison où était le petit enfant (ft ïôov à àaTTjç, ov slôov èv rij àvaroKy, ■âçoijyev avTovç, euç é?\,6ùv èarâdri èrcâvo) ov yv rù iTaiôiov. » Matth. II, 9). Il ne suffit pas de dire, comme on le fait souvent, que ces personnages venus d'Orient crurent voir cet astre se déplacer devant eux; car l'auteur parle du mouvement même de l'étoile, et non de l'idée que pouvaient s'en faire ces voyageurs. L'intention du récit — s'il est historique — étant sans contredit de raconter un miracle, il ne reste qu'à supposer que Dieu fit précéder les Mages d'un météore pour les diriger sur leur chemin. Seulement on se demande pourquoi l'étoile ne les conduisit pas du premier coup dans la cité davidique, ce qui eût évité l'explosion des fureurs d'Hérode et le massacre des Innocents. Le fait que ces Orientaux s'en vont d'abord à Jérusalem pour prendre des informations semble indiquer que, si même il y eut un phénomène astronomique à l'origine de leur voyage, ce qui est admissible (hypothèse de Kepler sur la conjonction de Jupiter et de Saturne ; comp. Farrar, The lifeof Christ, popular cdit., p. 14.), les renseignements dont ils disposaient n'en étaient pas moins très vagues. Aussi se rendent-ils tout droit dans la capitale de la Judée, — le pays duquel devait sortir, selon la croyance répandue jusque dans le monde païen, le libérateur des hommes, — et c'est d'après l'avis des conseillers d'Hérode qu'ils se dirigent ensuite sur Bethléem. Ainsi compris, le récit de l'étoile qui s'arrête sur la maison serait une amplification légendaire; au reste, ce n'est là qu'un détail de peu de portée dans l'ensemble de la narration. Quant à la vraisemblance de cette visite des Mages, lire, par exemple, les réflexions très judicieuses de C. Geikie, The life and words of Christ, I, p. 129 et suiv.

- Comp. Ilofmann, ouvr. cité, p. 1-187.

3 Ici encore on n'a pas manqué d'exploiter ce rapprochement pour conclure au mythe ou à a légende ; mais pourquoi ce double caractère ne se serait-il pas produit en réalité ?

persécuté dès son berceau par les puissants. Mais, môme au sein de cet abaissement profond, Dieu fait resplendir sa gloire. Du haut des cieux, les ang-es saluent la naissance de cet enfant que sa mère avait couché dans une crèche ; les bergers l'entourent de leurs hommages ; Anne et Siméon, de leurs cantiques d'actions de grâce, tandis que les Mages d'Orient lui présentent l'offrande de leurs trésors et de leur adoration : le ciel s'unissant à la terre, et les prémices de Fhumanité païenne à l'élite de l'Israël fidèle pour célébrer la venue de celui qu'on peut appeler à bon droit le désiré des nations.

Page 1