‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 17 sur 35 · I 2. — LA PRÉPARATION PERSONNELLE · texte numérisé non relu

I 2. — LA PRÉPARATION PERSONNELLE

Article A. — L'enfance de Jésus.

Jésus avait trente ans environ lorsqu'il commença son ministère (Luc III, 23) ; jusqu'à cette date il vécut au milieu de sa famille dans la retraite de Nazareth. On voudrait posséder des détails minutieux sur cette époque durant laquelle se forma dans l'ombre celui qui devait jeter plus tard un si vif éclat dans le monde. Malheureusement les évangiles sont muets sur toute cette période de la carrière terrestre du Sauveur. Seul Luc soulève discrètement le voile en nous donnant, outre deux notices précieuses sur le développement de Jésus (II, 40, 52), le récit d'un voyage à Jérusalem qui est un vrai joyau dans l'histoire évangélique. (II, 41-51.)

On sait que les Juifs avaient coutume d'assister, autant qu'ils le pouvaient, à l'une des grandes solennités religieuses de l'année. La fête de la Pâque, la plus importante, était celle aussi qui les attirait surtout. On y montait de la province en longues caravanes, où se mêlaient les familles amies. Le chant des cantiques^ allégeait les fatigues delà route, tandis que la perspective des splendeurs du temple faisait battre de joie tous

1 Ps. CXXI et suiv., par exemple.

les cœurs. Dès l'âge de douze ans, le jeune Israélite était admis à ces voyag-es de sainte réjouissance. Joseph et Marie ne manquèrent pas non plus d'y conduire l'enfant Jésus, pour lequel ce fut sans doute un grand événement, le premier qui marquât dans sa vie. Quelle surprise que de traverser tant de contrées inconnues, de voir de ses yeux l'éclat de la ville tliéocratique, de fouler les parvis de ce sanctuaire que si souvent il avait contemplé d'avance dans Fardeur de son désir! Avec quelle émotion le jeune garçon dut assister à ces cérémonies imposantes, où tout lui parlait de la grandeur et de la majesté souveraine de celui qui règne dans les cicux et sur la terre ! Son cœur. s'ouvrait avec délices à la vérité divine ; son âme débordait de reconnaissance et d'amour.

Les sept jours de la fête ^ écoulés, Joseph et Marie repartent : Jésus, lui, reste dans le temple à écouter les docteurs. Ce détail, pris sur le vif, dépeint admirablement les habitudes de cet âge. On sait combien l'enfant se passionne dans la poursuite d'un exercice favori, et jusqu'à quel point il oublie alors tout ce qui est étranger au plaisir de l'heure présente. Fils de l'homme en toute chose, Jésus, à Jérusalem, agit de même, mais avec cette diflerence, c'est qu'il ne s'attarde que pour entendre parler du Dieu qu'il est venu [chercher. A l'orient du sanctuaire était une synagogue où les rabbins expliquaient les Ecritures. Leur exposition était largement mêlée de questions et de réponses ; c'était un entretien familier plutôt qu'un discours suivi. Jésus demeure donc dans cette grave assemblée. Assis au milieu des docteurs, il les écoute et il les interroge, excitant l'étonnement de tous par l'intelligence et par l'à-propos de ses remarques 2. Tout absorbé dans cette jouissance intense et sans noter les heures qui

1 Ex. XII, 15; Lév. XXIII, 6 et suiv.

2 D'après la narration apocryplie, au contraire, il disserte sur des questions de haute philosophie. {Eu. infant, arab., c. 50-53; Ev. Thom., c. 1!).) D'un côté, c'est la modestie et l'humble recherche des choses divines; de l'autre, le vain étalage de sciences étrangères à la foi.

s'écoulent, il ne songe plus inemc à son père et à sa mère, qui s'étaient remis en route pour rentrer dans leur pays.

L'absence du jeune garçon ne fut pas remarquée pendant la première journée de marche. Une g-randc liberté paraît avoir régné dans ces caravanes, les adultes cheminant ensemble et les enfants se g-roupant de leur côté. Joseph et Marie avaient d'autant moins à s'inquiéter, que l'obéissance et la sagesse de leur fds leur inspiraient toute confiance. Le soir venu, cependant, chaque chef de maison fait le compte de sa famille. Jésus n'étant pas là sous la main, on le cherche vainement parmi les connaissances. Fort alarmés, ses parents retournent à Jérusalem avec hâte, et le troisième jour ils le trouvent dans le temple, où les avait conduits sans doute leur connaissance du caractère et des habitudes de leur enfant. Sur quoi Marie lui adresse un reproche très léger, qui sert peut-être à dissimuler son trouble (v. 48). D'autant plus remarquable est la réponse du jeune garçon : « Pourquoi me cherchiez-vous ? s'écrie-t-il comme étonné de l'ang-oisse qu'on avait eue à son sujet ; ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père ? » (Vers. 49.)

« Les affaires de mon Père ! » Que s'était-il donc passé en Jésus? Quelle lueur soudaine avait brillé dans son âme? On peut supposer que, dès ses premières années, il s'était ouvert aux impressions religieuses, cherchant la communion de son Dieu. Le besoin qui l'y poussait devait être autrement plus profond chez lui que chez tout autre, ailTanchi qu'il était de l'influence énervante et corruptrice du péché. Survient le voyag-e à Jérusalem, qui détermine une crise dans sa vie. Des horizons nouveaux s'ouvrent devant ses yeux : Jésus définit avec plus de force et de netteté qu'il ne l'avait fait jusqu'alors la nature des aspirations qui le portaient vers la patrie céleste. Il sent Dieu dans son cœur, et ce Dieu qu'il aime et qu'il veut servir, c'est son Père, expression profonde et saisissante, quoique, dans la bouche du jeune enfant, elle

220 THÊOLOGIli DU NOUVEAU TESTAMENT

n'ait pas assurément la plénitude de sens que lui donnera plus tard le quatrième évang-ile. Mais la remarque que Marie fait à son fds : « Ton père et moi, nous te cherchions, » lui a révélé par contraste l'autorité de cet autre père auquel il doit avant tout obéissance. La parole mystérieuse que prononce alors Jésus est ce qu'on appellerait en langag-e profane la première explosion de son génie, dont le trait unique est la consécration sans réserve à la volonté divine, dans la conviction toujours grandissante de sa relation spéciale avec Dieu.

L'histoire cite les noms d'artistes qui ont fait pressentir dès leur enfance ce qu'ils deviendraient dans la suite : telle est, pour le biographe de Jésus, la portée de la scène du tem23le, premier indice de la vocation de celui qui résuma plus tard en ces mots le principe de sa conduite : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomphr son œuvre. » (Jean IV, 34.) Saint Luc, qui nous a conservé le récit de ces événements, ajoute que Marie ne comprit pas cette réponse. (II, 50 et 51.) Son fils lui échappait en partie ; déjà alors commença à se réaliser peutêtre la prédiction du vieillard qui lui avait dit qu'un jour viendrait « où une épée lui transpercerait l'âme. » (II, 35.) Jésus, cependant, raconte l'évangéliste, retourna à Nazareth avec son père et sa mère, et il leur était soumis, « croissant en sagesse, en stature et en grâce devant Dieu et devant les hommes i. » (II, 52.)

Chez tout être vivant qui se développe, il faut considérer deux influences dont le concours est nécessaire au progrès : l'action du milieu ambiant et l'épanouissement de la force interne. La première a certes une valeur incontestable et que la science contemporaine, du reste, n'est guère portée à nier ;

^ Sur le principe de celte croissance et sur les circonstances dans lesquelles elle se produisit, lire en particulier, Keim, I, p. 412-468 ;Weiss, I, p. 270-282; Beyschlag,!, p. 144-170; II, p. 44-96; Farrar, p. 23-30, 37-48 ; G Geikie, I, p. 148-155, 291-293; Didon, , p. 78-86.

toutefois cet élément n'est pas à beaucoup près le facteur unique. Si la terre et l'eau, par exemple, nourrissent la plante, elles ne la créent ni ne la constituent ; ce sont des conditions extérieures, rien de plus. On peut même dire que l'énerg-ie vitale se manifeste avec d'autant plus d'intensité qu'on s'élève davantage au-dessus des organismes inconscients ; elle acquiert son maximum de pouvoir chez l'être personnel ; bien plus grande encore doit-elle avoir été chez un homme tel que le fondateur du christianisme. Aussi les critiques qui ne voient autre chose dans le caractère de Jésus que le résultat des efforts du monde antique poursuivent-ils, dans cette démonstration, qu'ils cherchent à donner, une entreprise illusoire dont l'expérience a plus d'une fois montré l'insuccès. On a parlé des Esséniens^, des Pharisiens 2, de la philosophie alexandrine ou de la sagesse des Orientaux ; mais aucune de ces influences ne peut être clairement établie. Les Pharisiens eux-mêmes n'agirent sur le Sauveur que par contraste, ainsi que l'atteste l'histoire biblique, qui fait ressortir avec clarté l'opposition de leurs principes avec ceux de l'Evangile primitif.

Jésus fréquenta-t-il du moins une école ? Selon toute apparence, l'enseignement primaire jouissait alors d'une certaine faveur en Palestine ^. Aux synagogues étaient annexées des classes où les enfants apprenaient à lire dès l'âge de six ou sept ans. A partir de douze ans, le jeune garçon, devenu

1 De nos jours encore l'intervention des idées essénienncs a été affirmée par M, Ferrière, Les Apôtres. Essai d'histoire religieuse^ d'après la méthode des sciences naturelles (Paris, 1879), p. -156-225. Mais cette hypollièse est presque universellement abandonnée, comme le sont aussi toutes celles qui cherchent un point d'appui en dehors du judaïsme palestinien.

2 Hillel (par exemple, Vie de Jésus de Renan, {)<> édit., p. 35).

3 Koim, I, p. 431 et suiv. ; Schiirer, Geschichle desjiid. Volkes, II, p. 349 et suiv. ; F. Vigoureux, le Nouveau Testament et les découvertes arcliéotogiques modernes (Paris, 1890), p. 135 et suiv. ; Edm. Stapfer, la Palestine au temps de Jésus-Christ (5" édit., 1892), p. 132 et suiv., 139 et suiv. C'est à ce dernier ouvrage ou particulier que je renvoie le lecteur pour le détail des questions archéologi(|ucs ipie soulève l'étude des évangiles.

« fils de la loi, » recevait une instruclioii religieuse plus approfondie. Il ne faut pas oublier non plus FacLion que devaient exercer, de semaine en semaine, les explications de l'Ecriture données le jour du sabbat. On peut supposer que Jésus eut ces divers moyens de développement à sa portée. Mais il ne suivit jamais de cours supérieurs : l'étonnement ({ue les foules manii estent lorsqu'elles entendent le fils de Joseph, « ce charpentier*, » interpréter la loi, montre assez que Jésus, au su de tous, était demeuré étranger à la science des hautes écoles. D'une manière ou de l'autre, il apprit cependant à lire ^ et cela lui suffisait pour l'étude des livres saints. Le vrai milieu dans lequel le Sauveur grandit fut en réalité la famille. La loi de Moïse imposait aux parents israélites le devoir d'enseigner les commandements de l'Eternel à leurs enfants ^. La piété si profonde de Joseph et de Marie ne pouvait que vivifier de telles leçons, bien faites pour entretenir en Jésus l'élan des aspirations religieuses. Puis il faut tenir compte de la situation privilégiée de Nazareth, assez à l'écart pour être à l'abri du formalisme desséchant de la capitale, et dont la population plus rude était aussi moins étroite, parce qu'elle se trouvait en contact ordinaire avec les païens. Le site en était plein de charmes, si riant même que, après tant de siècles de ruines, il excite maintenant encore la surprise et l'admiration des voyageurs '^. Entourée d'une ceinture de collines, Nazareth n'avait, il est vrai, qu'un horizon restreint ; mais des hauteurs qui dominent la bourgade le regard embrassait au sud les montagnes de la Samarie et au nord « la Galilée des Gentils, » tandis que la bande bleue

1 Marc VI, 3 ; comp. Matth. VII, 28, 29 ; XIU, 5i, 55 ; Jean VII, 15.

■^ Luc IV, 17 ; comp. Jean VIII, 6.

3 Ex. XII, 2G, 27 ; Deut. XI, 19.

^ Félix Bovet, Voyage en Terre-Sainte, 3« édit., p. 3-i3 et suiv. ; Victor Guérin, la Terre sainte (1884), p. 289 et suiv. Comp. Keim, I, p. 318 et suiv. ; Renan (13" édit.), |). 27-31 ; Didon, I, p. 35, 36, 86-88. Lire aussi la description enthousiaste que donne le peintre Paul Robert dans son récent ouvrage : En Terre sainte (Lausanne et Paris, 1893), p. 153-155.

qui se dessinait à ^occident faisait involontairement song-er à ces « îles lointaines » auxquelles les prophètes avaient annoncé la délivrance ^ N'est-il pas naturel qu'un tel spectacle, interprété par un cœur large et pieux, ait affermi en Jésus le sentiment de sa mission rédemptrice universelle ?

Mais s'il voyait grandir en lui la conviction d'être appelé de Dieu, c'est qu'il feuilletait mieux encore que le livre de la nature : il faut en venir au facteur essentiel de son développement, l'étude individuelle de l'Ecriture, la méditation, les luttes intérieures et la prière. Toute famille Israélite jouissant de quelque aisance aimait à posséder une portion, sinon l'ensemble du volume sacré. L'histoire -é va ng-élique montre jusqu'à quel point Jésus s'en était nourri, lui qui cite avec un si merveilleux à propos les récits les plus variés du recueil de l'ancienne Alliance. Au nom de la loi, il combat les traditions dont les pharisiens l'avaient chargée (Mattli. XII, 1-5) ; il en tire des applications imprévues, qui frappent d'étonnement ses auditeurs. (Luc XX, 37-39.) Or, cette lecture attentive l'amenait à se mettre en relation fort intime avec le contenu de ces divins oracles. « Je suis venu, dit-il, pour accomplir la loi et les prophètes. » (Matth. V, 17.) « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez, car c'est de moi qu'il a écrit. » (Jean V, 39, 46.) Plus il progressait dans l'intelligence de la vérité, et plus il se sentait le libérateur envoyé de Dieu pour réaliser le salut dans le monde ; sa vocation se confirmait au milieu des luttes inséparables de tout perfectionnement spirituel et moral. Ainsi se développait non du mal au bien, mais de l'innocence native à la sainteté voulue, cet être exceptionnel sur qui le regard de Dieu reposait avec une satisfaction sans mélange, parce que jamais ombre de péché n'avait souillé sa vie ni terni la pureté de son cœur.

Cependant, je le répète, si ces éléments divers peuvent avoir formé, ils n'ont pas créé le Sauveur des hommes, dont

1 Esaïc XLII, i; XLIX, 1, etc.

l'orig-inalité, comme on Ta fait souvent remarquer, consiste dans l'équilibre merveilleux de qualités qui, partout ailleurs, se contrarient le plus souvent, mais qui s'unissent en Jésus, en parvenant chacune à son maximum d'intensité et de force ^

Ce qui frappe d'abord chez cet homme vraiment unique, c'est une rare puissance de concentration alliée à la faculté d'observation la plus pénétrante. Jésus ne se laisse certes pas déborder par les influences qui l'entourent et qui le sollicitent ; loin de les subir par indifférence ou par mollesse, il s'en empare pour les dirig-er et pour les fléchir selon son gré. Tout ce qu'il touche s'anime à son contact ; c'est un foyer toujours rayonnant de vie. Or, cet esprit ardent qui donne ainsi sans relâche est non moins habile à recevoir. A chaque instant en éveil et largement ouvert, il saisit les nuances fugitives des choses, qu'il observe avec autant de vivacité que de profondeur et de justesse ^. L'éclat du lis des champs, l'insouciance des oiseaux de l'air, l'amour maternel de la poule, qui rassemble ses poussins sous ses ailes, les jeux des enfants, les cortèges des amis de noces, les fêtes des princes et les fatigues de l'ouvrier, rien ne lui échappe et il tire parti de tout pour illustrer la vérité divine. L'âme de Jésus est comme un miroir où la variété des objets se reflète, mais sans qu'il perde jamais la possession de luimême au miheu de ce flot changeant d'impressions qu'il sait si bien dominer.

A ce premier contraste s'en rattachent d'autres encore. C'est, par exemple, l'énergie virile unie à la tendresse exquise. Véhément jusqu'au paroxysme de la passion, lorsqu'il flétrit l'hypocrisie des chefs du peuple, Jésus se montre plein de douceur et de ménagements infinis pour les oppri-

1 Comp. R. HoUard, Essai sur le caractère de Jésus-Christ (1866) : Koim, I, p. 4-il et suiv. ; Sabatior, art. Jésus-Christ dans l'Encyclopédie de Lichtenberger, Vil, p. 366-369. Lire aussi, dans l'excellent manuel populaire The Life of Christ, de J. Slalker (collectiun des Handbooks for Bible Classes, édités parles rév. M. Dods et Al. Wbyle. Clark, Edimbourg), le § 109 intitulé The Human Character of Jésus.

2 Keim, I, p. 443.

mes et pour les faibles. C'est encore une intellig-ence merveilleusement nette et lucide, — qui se révèle dans la finesse de ses remarques, dans Fà propos de ses répliques, dans la beauté littéraire de ses discours ; — et d'autre part la vie contemplative dans ce qu'elle a de plus élevé et de plus intense. C'est l'amour du calme et de la retraite s'alliant à l'activité dévorante. C'est enfin l'humilité d'un esclave avec l'autorité souveraine d'un roi.

Pascal a dit qu'on ne montre pas sa grandeur en se tenant à l'une des extrémités, mais en remplissant tout l'entre-deux, mot juste et profond, qui s'applique à la lettre à Jésus-Christ et qui donne même la clef de plus d'un problème posé par l'histoire de sa vie. Bien que le Sauveur du monde ait eu son caractère et son individualité, sans rien de terne ni de banal, nul ne lui a jamais assigné de physionomie déterminée : or, c'est parce que les traits opposés s'harmonisent dans sa personne que les catégories ordinaires font défaut. Le Christ des évang'iles n'est certes pas une abstraction, pas davantag-e un membre incomplet de la famille humaine. Il s'avance au contraire à la vue de tous comme le Fils de l'homme, débordant de force virile et concentrant en lui ce qu'il y de bon, de juste et de pur dans toute l'humanité ^ Et c'est même en sa qualité de Fils de l'homme qu'il est apte à devenir l'incarnation de la Parole de Dieu, puisque l'homme, issu de Dieu (Act. XVII, 28, 29), est d'autant mieux le temple de celui qui l'a créé qu'il se possède par la victoire sur le péché pour recevoir en lui l'image divine. Tel est, dans l'unité de sa vie, cet être à la fois semblable et si supérieur à ceux qui l'entouraient et auxquels ce double caractère apparut comme une énigme dès le début de son activité publique.

* Quant à l'extérieur, aux avantages physiques, lire, par exemple, Sabatier, Jésus- Christ, p, 369, 370 ; C. Geikie, I, p. 429-433 ; Beyschlag, art. Jésus Ghiistus, dans le Handwôrterbuch des bibl. Altertums, de Riehiii (1884), p. 724, 725.

Article B. — Le baptême de Jésus : Jean-Baptiste et JÉsus-CiiniST.

Tout développement humain passe par des crises sou daines, qui font éclater au grand jour les résolutions lentement mûries et jusqu'alors connues de Dieu seul. Cette heure de décision solennelle avait enfin sonné pour le Sauveur des hommes : le signal lui fut donné par sa rencontre avec Jean- Baptiste, le précurseur ^

Quant à la portée religieuse et morale de ce dernier des prophètes et de son activité, l'œuvre de Jean nous apparaît sous un double aspect d'après les récits sacrés : il parle, et il institue un rite.

Tout d'abord Jean-Baptiste prêche l'imminence du jugement et la nécessité de la repentance. « Convertissez-vous, s'écrie-t-il, car le royaume des cieux est proche. » (Matth. III, 2.) Autrement dit, si Jean veut opérer une transformation morale chez le peuple, c'est pour le préparer à recevoir le roi divin qui doit venir. Les temps sont accomplis : on comprend que, à cette nouvelle, Israël ait été saisi d'une commotion profonde et que même les chefs — que ce ministère laissa dans la suite assez indifférents et qui se montraient perplexes quand on leur en parlait (Luc VII, 30 ; Matth. XXI, 25-27) — n'aient pu résister au premier choc de ce message impétueux comme un torrent de montag-ne. Ce fut un entraînement de la foule, un mouvement national d'une incomparable puissance ; de toutes les parties de la Judée on affluait pour entendre l'austère prophète de Jéhova. (Marc I, 5 ; Matth. III, 5, 6.)

Jean-Baptiste, toutefois, ne se laissait pas tromper par l'enthousiasme qu'excitait sa parole. Cette grande ardeur lui

■■ A cause de l'ascétisme, on a souvent comparé le fils de Zacharie aux Esséniens ou autres représentants de tendances analogues. Sur la difTérence qu'il y a, cependant, entre Jean et le Banus dont parle Josèphc {Vit. 2), voir, par exemple, A. Sabatier, art. Jean-Baptiste, dans V Encyclopédie de Lichtenberger, VII, p. 167 ; Farrar, The Life of Christ, p. 49, 50.

était suspecte ; aussi travail! ait-il de toutes ses forces à la calmer. Qu'on relise plutôt le langag-e qu'il lient aux Juifs arrogants qui s'imag-inaicnt avoir, de par leur descendance, entrée de droit dans le royaume céleste. « Ne présumez pas, s'écrie-t-il, de dire en vous-mêmes : Nous avons Abraham pour père ; car je vous déclare que, de ces pierres mêmes. Dieu peut susciter des enfants à Abraham. » (Matth. III, 9 ; Luc III, 8.) Ce que le Seigneur demande, en ertet, c'est un changement de pensée ' et par conséquent de conduite qui porte des fruits durables. Ici le réformateur israélite, taillant dans le vif, trace même tout un programme d'activité nouvelle: il exige que les abus disparaissent et que chacun rende justice en toute droiture à son prochain. (Luc III, 10-14.)

Pour comprendre le sens de cette prédication, il faut se garder de la mettre en parallèle avec la doctrine de la justification que développent plus tard les apôtres. Jean-Baptiste, qii'on ne l'oublie pas, ne prétend nullement donner aux hommes le salut ; il se borne à leur en frayer la voie. Mais si cette préparation réclame la repentance comme condition nécessaire, puisqu'on ne peut s'approprier l'œuvre rédemptrice qu'en se reconnaissant coupable et pécheur, l'amendement ainsi requis ne se montre pourtant réel que lorsqu'il amène des changements qui en attestent le sérieux et la force. Tel est le but direct et tout pratique de la parole du précurseur. Pour y pousser Israël, Jean n'épargne ni censures ni menaces. Il secoue la foule par l'extrême violence de ses reproches, qui frappent comme les coups d'un glaive acéré. « Race de vipères, crie-t-il à ceux qui l'entourent, qui vous a appris à fuir la colère à venir ?... Déjà la cognée est mise à la racine des arbres ; tout arbre qui ne fait pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Luc III, 7-9 ; Matth. III, 7-10.) En d'autres termes, si le Messie est proche, ce n'est pas seulement pour bénir son peuple, c'est aussi pour retrancher les rebelles : prenez garde et hàtez-vous de vous repentir.

1 MeTavoia, conversion, repentance.

On se représente l'impression que ces discours incisifs et véhéments durent produire : Jean, cependant, ne se contente pas de prêcher ; il résume son enseignement et lui donne corps dans un rite ; ce fut même ce que les contemporains virent de plus caractéristique dans son œuvre, preuve en soit le nom de « baptiseur » qui lui en est resté. Tout en se rattachant, en effet, à la pratique juive des lustrations ou mieux encore à certaines images familières aux prophètes^, l'acte institué par Jean, sous la forme précise qu'il reçut, fut vraiment quelque chose de nouveau, les baptêmes de prosélytes dont parlent les rabbins étant d'orig-ine postérieure. Au reste, le sens de cette cérémonie est manifeste. Dans la nature, l'eau est l'élément purificateur par excellence : aussi le précurseur montrait-il aux regards de tous par un signe d'une clarté transparente qu'Israël ne pouvait jouir des bienfaits du règne de Dieu qu'en étant lavé de ses souillures. Or, ce changement ne saurait être réel que s'il procède d'un sentiment sincère de pénitence, ce qui explique la confession préalable que le prophète exigeait de ses disciples (Marc I, 5 ; Matth. III, 6) et la désignation qu'emploient les évangiles quand ils parlent du « baptême de repentance pour le pardon des péchés. » (Marc I, 4 ; Luc III, 3.)

Il ne faut pas oublier toutefois que, si cet acte symbolise la pureté morale, il ne peut en aucune manière la réaliser, ainsi que le précurseur le donne à entendre par la comparaison qu'il établit entre son baptême et celui que doit instituer un jour le Messie. (Matth. III, 11 ; Marc I, 8 ; Luc III, 16.) Tel est le double caractère, à la fois humble et glorieux, de l'œuvre accomplie par le fils de Zacharie. Sa force, c'est qu'il résume l'ancienne Alliance, avec sa grande idée de la sainteté divine, et qu'au nom de la religion légale il somme Israël de reconnaître ses révoltes et son péché. Mais la faiblesse de Jean, c'est qu'il n'achève rien, imparfait en

1 Esaïe I, 16 ; Ezéch. XXXVI, 25 ; Zach. XIII, 1, etc.

cela comme la loi qu'il représente. L'établissement de son rite aussi bien que sa prédication atteste la position subordonnée qui lui est faite ; il n'a d'importance que dans ses rapports avec celui qui doit venir.

Aussi le baptême de Jésus, point culminant du ministère du précurseur, est-il le sig-nal de sa chute : l'étoile du matin pâlit quand le soleil monte à l'horizon. « Il faut qu'il croisse et que je diminue, » disait humblement le prophète. (Jean III, 30.) Jésus. avait environ trente ans (Luc III, 23), l'âg-e de la maturité de la force, lorsque, sortant de sa longue retraite, il vint de Galilée vers le Jourdain. A cette époque, Jean ne l'avait jamais vu (Jean I, 31, 33), 'ce qui se comprend malg-ré la parenté de leurs familles (Luc I, 36), si l'on tient compte soit de l'éloignement des provinces qu'ils habitaient, soit aussi du genre de vie qu'avait eu jusqu'alors le fils de Zacharie. (Luc I, 80.) Gomme tout néophyte qui s'approchait de celuici devait préalablement se confesser (Marc I, 5 ; Matth. III, 6), ce fut dans cet entretien sans doute que Jésus se donna à connaître. Que le Sauveur ait suivi la coutume et demandé l'absolution de ses propres péchés, ainsi que l'ont affirmé plusieurs critiques, c'est ce que le texte contredit expressément, car alors pourquoi Jean se serait-il écrié, comme effrayé de la proposition qu'il entendait et de la perspective qui s'ouvrait subitement à sa vue : « G'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi, et tu viens à moi? » (Matth. III, 14.) Si sévère dans ses jugements sur la conduite du peuple, si hautain dans ses rapports avec les principaux des Juifs (Matth. III, 7 et suiv.), l'austère prophète courbe soudain la tête : comment expliquer ce changement d'attitude, si le fils de Zacharie n'avait eu devant lui qu'un pénitent pareil aux milliers d'autres qui l'entouraient chaque jour ? Sommé de baptiser Jésus, il recule devant ce qui lui semble être un sacrilège ; mais lorsque son interlocuteur insiste, Jean use aussitôt de déférence et se soumet comme on obéit à son Seigneur. (Mattii. III, 15.)

Quelle est donc la portée de cet acte que le Sauveur réclame « pour accomplir, dit-il, toute justice ?» A cette question, Strauss répond que ce fut, de la part de Jésus, un aveu manifeste de péché % supposition qui se heurte, ainsi que je viens de le montrer, contre le sens le plus clair des textes. Schenkel voit dans la cérémonie subie par le Seigneur une purification des souillures lévitiques 2, c'est-à-dire qu'il assimile le rite institué par Jean aux lustrations mosaïques, ce qui dépouille le ministère de ce prophète de la haute originalité que ne lui ont jamais contestée ses contemporains. Avec une vue plus exacte, qu'il développe dans un langage fort élevé, Keim considère le baptême de Jésus comme l'engag-ement à son œuvre messianique ^. L'idée est juste, mais elle ne suffit pas : il faut, si possible, mettre mieux en relief ce qu'il y eut d'intime et de mystérieux dans cette démarclie étrang-e. Pour les Juifs qui entouraient le précurseur, la demande du baptême équivalait à une déclaration de souillure. Or, Christ n'avait pas de fautes à confesser, puisque jamais tache n'avait terni sa vie et que dès son enfance il avait grandi sans arrêt ni défaillance dans la pratique du bien. Néanmoins la tentation qui ressortait de ce privilège était de marquer la différence en s'isolant pour traverser le monde, impassible dans sa g-randeur soHtaire. Cette pensée d'org-ueil, Jésus l'écarté donc dès l'entrée de son activité messianique. L'œuvre de sa vie n'est-elle pas de chercher et de sauver ce qui était perdu, de tendre la main d'affranchissement aux esclaves, d'arracher le pécheur à sa misère profonde, d'unir son sort à celui de toute l'humanité ? Aussi le Seig'neur affirme-t-il dès le début cette solidarité qu'il choisit et qu'il accepte : s'il n'a pas de transgression personnelle à reconnaître, c'est de la souillure du monde qu'il se charge à l'heure de son baptême, et puisque le rite institué par Jean ne dévoilait le péché que pour le

1 I, p. 374 (1" édit.).

2 Das Charaktevbild Jesu (i° édit.), p. 44.

3 I, p. 544 et suiv.

détruire, Christ prend sur lui ce fardeau d'ig-nominie afin d'en affranchir les hommes qu'il veut sauver. Il y a corrélation étroite entre l'acte initial du ministère de Jésus et sa mort expiatoire ; le baptême est la première scène du drame sang-lant d'humiliation et de souffrances qui devait se consommer en Golg-otha.

Mais comme l'Eternel élève ceux qui s'abaissent, selon le principe constant posé par l'Ecriture (Matth. XXIII, 12), ce pas décisif fait sur la voie du sacrifice marque un progrès correspondant dans la possession des grâces de Dieu. La croix, chemin de la gloire, le triomphe au travers des amertumes de l'épreuve, voilà le résumé de la carrière du Sauveur des hommes. (Phil. II, 6-1 d.) En recevant le baptême. Christ s'est voué à la mort pour le péché du monde : Dieu donc répond à ce renoncement suprême par une manifestation non moins éclatante de sa faveur. Jésus étant en prière, le ciel se déchire et l'Esprit descend sur lui comme une colombe, tandis qu'une voix qui vient d'en haut lui adresse cette parole d'approbation souveraine : « Tu es mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toute mon affection^. »

On a souvent rappelé que l'Evangile, qui répudie l'idéalisme exclusif non moins que le matérialisme, représente l'Eternel comme agissant sur l'être humain dans son ensemble : de là sans doute les signes extérieurs qu'indique le récit et qui accompagnent un fait dont la portée est exclusivement morale. Quels qu'aient été du reste ces phénomènes, — qui ne furent apparemment pas remarqués de la foule et qu'il est impossible de déterminer de plus près, — si la colombe sj^nbolise le don complet de l'Esprit ^ et le ciel ouvert la pleine connaissance des choses divines, la voix céleste s'y ajoute

1 Matth. in, 16, 17 ; Marc I, 10, 11 ; Luc III, 21, 22 ; Jean I, 32-34. D'après le témoignage unanime des évangiles, il y aurait donc eu divers pliénomèncs sensibles (Luc) perçus soit par Jésus (Marc et Matth.), soit par le précurseur (Jean), c'est-à-dire par ceux qui se trouvaient dans les dispositions requises.

2 Les langues de feu de la première Pentecôte chrétienne, au contraire, correspondent seulement aux charismes nécessaires à la prédication.

■ comme pour lég-itimer ce miracle en dévoilant la relation spéciale qui dès ce moment unit le Christ à son Dieu. Il y a donc non pas coup de foudre, ainsi qu'on l'a dit*, mais développement simultané de la conscience religieuse et des forces morales du Sauveur, progrès dans la connaissance et dans la vie. Ce que Jésus pressentait à l'âge de douze ans devient dès lors une réalité clairement comprise ; il se sait Fils de Dieu dans un autre sens que ne le sont les hommes, conviction qui, plongeant jusque dans le fond de son être, lui permettra désormais de dire : « Nul ne connaît le Fils que le Père » (Matth. XI, 27) ; « Moi et le Père nous sommes un. » (Jean X, 30.) Mais puisque toute vraie science de Dieu est une force, c'est au moment où l'Eternel se dévoile à Jésus en sa qualité de Père qu'il lui confère la plénitude de son Esprit de vie. Ce que Dieu ordonne, il le donne : Christ s'est voué à sa mission rédemptrice ; Dieu l'enrichit des grâces nécessaires à l'accomplissement de la tâche qui s'ouvre, immense, devant ses pas, c'est-à-dire que, si le baptême du Sauveur apparaît comme le terme de sa préparation, il est aussi le premier acte de son ministère messianique.

J'ajoute que, à partir de cet événement mémorable, commence le déclin de l'œuvre naguère retentissante du précurseur. Jean continue à baptiser sans doute (Jean III, 23, 24), car il se sentait tenu de travailler aussi longtemps qu'il y avait des Juifs à convertir et que celui qui l'avait envoyé ne lui donnait pas l'ordre de la retraite. Seulement il ne parle plus d'un Messie à venir encore inconnu : attestant ce qu'il a vu, il désigne Jésus aux hommages de la foule. On sait que les synoptiques ignorent ce cycle d'événements, qui ne nous sont connus que par le quatrième évangile : de là, du moins en bonne partie, l'opposition qu'on a souvent signalée entre les deux documents. Très différent est certes le langage que prêtent au prophète ces narrations parallèles ; mais entre les

^ « ...Plotzlich uiifl uberraschend. » (Wcndt, II, p. 66.) L'analogie avec saint Paul, qu'invoque cet auteur, me semble on ne peut plus mal choisie.

périodes aiasi décrites se place le baptême de Jésus avec les incidents qui le signalent et qui ouvrent au fils de Zacliarie des horizons nouveaux ^. Bientôt d'ailleurs cette grande voix, si noble dans sa rudesse, devait être étouffée par la violence, et le dernier des témoins de la religion légale, scellant de son sang son héroïque attachement à son œuvrC;» allait disparaître de la scène pour laisser s'avancer, seul et sans rival, le héros longtemps promis aux hommes et dont il avait préparé la venue dans un esprit si touchant d'obéissance et d'humble fidélité.

Article C, — La tentation de Jésus,

En sortant des eaux du Jourdain, Jésus voyait s'ouvrir devant ses pas une vaste et glorieuse carrière. Mais, au moment où il s'élance pour la parcourir, surgit un ennemi qui se dresse, menaçant, afin de lui en fermer l'entrée. Entre le baptême et les débuts du ministère se place la tentation au désert ^.

Le récit de cette scène mystérieuse nous est donné par les trois évangiles synoptiques. (Matth. IV, 1-11 ; Marc I, 12, 13; Luc IV, 1-13.) La narration succincte de Marc, loin d'avoir

* Quant aux doutes qui se produisirent plus tard en dépit de ces révélations, — et qui n'empcciient pas du reste que Jean ne s'adresse directement au Sauveur (Matth. XI, 2-6 ; Luc Vil, 18-23), — ils ne s'expliquent que trop dans la situation du prophète. Qu'on se représente les sentiments que l'inaction forcée de la prison devait amasser dans le cœur de cet homme, accoutumé dès son enfance à la liberté des déserts et bouillant de zèle pour la cause de son maître. Jean ne pouvait pas admettre que Jésus, dont les miracles attestaient la puissance, l'abandonnât au pouvoir d'un roi débauché. 11 le comprenait d'autant moins que pour lui le Messie était avant tout un juge (Matih. Ili, 10), et que cette intuition semble avoir coexisté dans son esprit à côté de celle qu'il avait reçue du baptême (Jean I, 29), mais sans que ce dualisme, qu'on retrouve à peu près pareil dans les écrits de l'ancienne alliance, eût été ramené pleinement à l'unité. De toute manière le précurseur, par son énergie indomptable aussi bien que par ses lacunes et par les irrégularités de sa foi (comp., dans l'iiistoire d'Elic, 1 Rois XIX, 4), est bien ce que devait être celui qui clôt la série des prophètes Israélites. (Matth. XI, il ;Luc VII, 28.)

2 D'après la tradition, entre Jéricho et les hauteurs de Bélhanic : lire la description .saisissante qu'en donne le Père Didon, Jésus-Christ, I, p. 155, 156.

le mérite de la supériorité historique, me paraît être l'indication rapide d'un fait dans le détail duquel l'auteur ne juge pas à propos d'entrer. Les trois tentations rapportées par Luc et Matthieu sont en effet trop caractéristiques pour être mises sur le compte du travail postérieur de la légende ; et quant au silence de Jean, il ne saurait être exploité dans un sens défavorable, la série des événements que raconte cet évangile ne commençant, comme le montre l'exégèse, qu'après le baptême et le séjour de Jésus au désert. Tel étant l'état des documents, que faut-il penser de la lutte étrange et terrible qu'ils nous décrivent ?

Deux explications extrêmes doivent, me parait-il, être écartées : l'une qui consiste à prendre le récit à la lettre, et l'autre qui s'attache à tout spiritualiser. D'après la première, le diable aurait réellement transporté Jésus sur les créneaux du temple ; d'après la seconde, la mention de Satan ne serait qu'un symbole, ainsi que les autres détails du texte, et même, dans la pensée des auteurs bibliques. Christ n'aurait eu à lutter qu'avec des suggestions mauvaises montant des régions obscures et encore inexplorées de son cœur.

L'interprétation matérielle, qui se présente très naturellement au lecteur préoccupé de ne rien perdre des Ecritures, n'en soulève pas moins de sérieuses difficultés. Le conflit prend alors un caractère fantastique et merveilleux qui répugne à la simplicité des évangiles ^, car si les écrits sacrés

1 On sait quelle est la différence qui sépare le arjiieiov biblique des prodiges dont fourmillent les textes apocryphes. Or, le mouvement physique que supposent plusieurs commentateurs serait absolument dans la manière de la légende, comme le montre par exemple la notice de l'évangile des Hébreux d'après laquelle, lors de la transfiguration, l'Esprit saint saisit Jésus par le sommet de la tête pour le mener sur le mont Tabor. [Ev. sec. Hebraeos, éd. Hilgenfeld, 1884, p. 15.) Comp. de plus Ezéch. VIII, 3, (« l'Esprit m'enleva entre la terre et le ciel et me transporta, dans des visions divines, à Jérusalem ») — passage qui décrit en termes si plastiques un acte purement spirituel, — avec l'Histoire du Bel et du serpent, récit apocryphe d'après lequel l'ange du Seigneur prend par les cheveux le prophète Ambakoum, qui faisait cuire un potage en Judée, et le conduit, lui et sa collation, à Babylone juste au-dessus de la fosse où se trouvait Daniel, qui se nourrit de ce repas que Dieu lui envoie. (Reuss, Ancien Tes-

racontent assurément des miracles, jamais ils ne donnent le récit de monstruosités. A quoi bon d'ailleurs ce déplacement étrange à travers les airs, et qu'ajoute- t-il à la valeur morale de la scène ? Jésus n'a-t-il pas dit que c'est avant tout dans le secret de l'âme que se déroule le drame de la lutte contre le péché ' ? II faut ajouter que le texte même est peu favorable à cette supposition bizarre. Il n'existe pas de montag-ne d'où le regard embrasse « tous les royaumes du monde ; > et lorsque, d'après l'auteur biblique, le diable les montre pourtant à Jésus « en un instant... avec leur gloire » (Luc IV, 5 ; Mat th. IV, 8, 9), il est difficile de ne pas voir dans ce détail l'indice du caractère idéal -de la narration. Selon toute apparence, la tentation fut donc intérieure et c'est devant l'esprit du Christ que Satan fit passer ces tableaux magiques destinés à le séduire. Quelque réelle que fût l'épreuve, durant ces jours d'angoisse Jésus ne quitta point la retraite du désert. Mais résulte-t-il de là qu'il ait tiré de son propre fonds les pensées qui l'envahirent et contre lesquelles il eut à se détendre ? Non certes, car Jésus étant sans péché, ainsi que l'atteste le témoignage unanime des évangiles ^, le mal ne l^ouvait en aucune manière lui venir de l'inclination naturelle de son cœur. Quelle fut donc, dans ce tragique conflit^ la puissance séductrice ? Le texte parle du diable, et si la dogmatique peut résoudre en sens divers le problème de l'existence de Satan et de son origine, l'exégèse doit constater que Jésus croyait à la réalité de celui qu'il appelle « le prince de ce monde 3, » et que c'est sous cet aspect que le Seigneur s'est

tament, VII : Littérature politique et polémique, p. 403, 404.) Ici encore éclnte le contraste entre la sobriété de la narration biblique et les fantaisies désordonnées de la légende.

< Matth. V, 27, 28, par exemple.

2 Ce point sera repris dans la suite.

3 Jean XII, 31 ; XIV, 30 ; XVI, M. Dans les synoptiques, Matth. XII, 24-29 ; Marc III, 23; IV, 15; Luc X, 18; XXII, 3, 31. — Matth. XVI, 23 (comp. Marc VIIl, 33) n'est pas un argument contraire, puisque Jésus peut fort bien avoir identifié, à un moment donné, tel hoiinne déterminé avec l'esprit malin qui parlait par sa bouche.

représenté sans aucun doute et qu'il a raconté plus tard à ses disciples la tentation subie au désert. Il est vrai que les pensées mauvaises qu'il repoussa pouvaient lui être suggérées par la connaissance qu'il avait des hommes et de leurs maximes de conduite, hypothèse suffisante, au point de vue psychologique, pour laisser à la lutte morale que décrivent les évangiles son caractère poignant de sérieux et d'intensité. Cependant il me paraît certain que, avec l'idée qu'il se faisait de l'empire du mal et de son organisation hiérarchique, Jésus s'est senti comme enveloppé des influences ténébreuses d'un être personnel, quoique invisible : c'est dans ce sens que l'histoire impartiale est tenue d'interpréter le récit. Quant au théâtre de ce duel mystérieux, ce fut, selon toute probabilité, le désert de Judée ; la durée en est évaluée par les textes à quarante jours. Il est à supposer, toutefois, que cette indication chronologique ne doit pas être prise à la lettre, mais que, dans la narration de cette scène qu'il fit à ses intimes, Jésus se contenta de parler, sans la déterminer,' d'une période de lutte que la tradition synoptique aurait plus tard précisée dans le sens de certaines données correspondantes de l'Ancien Testament *.

Quoi qu'il en soit de ces circonstances physiques, qu'il est difficile de se représenter au juste, c'est la portée spirituelle de ce drame qui nous intéresse avant tout. Chaque homme est appelé à subir la tentation dès qu'il s'éveille à la vie morale ; cette crise lui est indispensable pour qu'il réalise sa destinée en s'affirmant dans le bien. Adam déjà, tel que le représentent les documents sacrés, avait été soumis à l'épreuve: Jésus ne pouvait non plus échapper à cette règle; aussi, dès son enfance, eut-il sans doute à choisir sa voie en face du péché dont il constatait partout l'influence autour de lui. Jusqu'alors, cependant, il n'avait attronté cet ennemi que

1 Comp., outre les quaiante ans du séjour d'Israël au désert (Deut. VIII, 2; ùkuç... TTEiçûari, d'après les Septante), les quarante jours de jeûne de Moïse (Ex. XXXIV, 28) et d'Klie. (1 Rois XIX, 8.)

pour son compte et sans que sa destinée fût liée à celle des autres hommes. Mais le baptême ouvre une période nouvelle dans l'activité que déploie le Sauveur. Au lieu de s'isoler dans l'affirmation hautaine de sa vertu, Christ s'est déclaré le chef de la famille humaine, il a fait acte de libérateur qui tend la main à ses frères, et Dieu l'a hautement approuvé en le marquant du sceau de cet Esprit de vie dans lequel se résume la plénitude des dons les plus excellents du ciel. Or, toute g-râce obtenue doit être conquise à nouveau pour devenir réelle et féconde. A la situation faite à Jésus par le baptême sont liés des dangers qu'il n'avait pas connus autrefois ; il faut donc qu'il les discerne et. qu'il les surmonte. Aussi la tentation du Messie n'est-elle pas cherchée seulement par l'adversaire mystérieux que Christ voit se dresser devant lui pour défendre les droits menacés du sombre empire ; elle est voulue de Dieu lui-même en vue de l'afl^rmissement de celui qui a assumé la tâche glorieuse et redoutable de Sauveur : « Jésus, nous est-il dit, fut emmené par l'Esprit au désert pour être tenté par le diable^. »

Il est vrai que cette explication se heurte contre un obstacle qui paraît d'abord insurmontable. L'expérience nous montre qu'aucun fait extérieur n'a par lui-même de force séductrice suffisante; pour que la tentation se consomme, il faut qu'à l'occasion qui nous sollicite corresponde quelque désir coupable qui s'allume dans le secret du cœur. Or, Jésus étant pur de toute ombre de péché, où trouver en lui ces sentiments mauvais sans lesquels il ne saurait, semble-t-il, j avoir d'épreuve véritable ? Ou bien, si Christ n'a pas connu la convoitise, le danger n'a fait que glisser sur lui sans l'atteindre, ce qui revient à dire qu'il n'a pas goûté les amertumes de la vie humaine, puisqu'il n'a pas lutté comme l'un de nous. Ou bien la crise par laquelle il a passé fut réelle et pouvait être suivie de chute : mais alors il faut bien admettre que les

1 Matth, IV, 1 ; Luc IV, 1. Voir surtout Marc I, 12. (ro rrvEv/za avrov m^âTCksi eiç Tîjv ëçTifiov.)

conseils du séducteur n'étaient accompag-nés de péril que parce qu'ils réveillaient en Jésus des passions inassouvies dont l'explosion pouvait amener sa ruine. Ainsi présentées, les deux solutions en présence paraissent inadmissibles : où trouver l'issue à cette difficulté ?

Si l'on y réfléchit, toutefois, on ne tarde pas à voir que ce dilemme menaçant tient en partie à une vue inexacte de la question discutée. On part du principe que Jésus était sans péché, tandis qu'on lui applique une règle tirée de l'expérience d'hommes pécheurs : le vice de l'arg-umentation est manifeste. Aussi dirons-nous bien plus justement en sens inverse que, si Jésus est déclaré pécheur en dépit de l'attestation des évangiles, sa situation morale devient du coup identique à la nôtre, ce qui fait tomber l'obstacle en ramenant le problème aux conditions de la vie de chaque jour. Mais si la vie de Christ, au contraire, a toujours été pure devant Dieu, ainsi que cela ressort avec clarté du témoig-nag'e biblique, le Sauveur est en cela si différent des autres hommes, que rien ne nous autorise à raisonner à son sujet comme nous pourrions le faire s'il s'ag-issait d'un de nous. Sans doute, même pour Jésus, la tentation suppose deux éléments sans lesquels elle ne saurait se produire : l'occasion extérieure qui la provoque, et certains désirs qui y répondent et qui la rendent possible. Mais tandis que ce point d'appui nécessaire est chez nous une impulsion mauvaise. Christ n'avait à compter qu'avec les besoins légitimes de sa nature, ce qui implique d'autre part qu'il pouvait être tenté, — quoique jusqu'alors sans péché, — d'abord parce qu'il était libre, et ensuite parce qu'il était homme.

Jésus pouvait être tenté d'abord parce qu'il était libre et parce que, si l'être libre qui tire sa vie de Dieu aspire dans un sens à vivre en Dieu, en tant que libre il tend à se constituer hors de Dieu dans son indépendance : telle fut l'épreuve par où passèrent les ancêtres de l'humanité et que doit subir toute créature spirituelle. A cela s'ajoute le second des faits

que j'indiquais tout à l'heure, à savoir que le Christ des évang-iles était un liomme ayant en kii des nécessités physiques, des afFections naturelles, des impulsions de tous genres qui, sollicitées et exploitées, pouvaient l'entraîner sur la pente glissante du péché.

Or, on se représente jusqu'à quel point ces éléments divers bouillonnaient dans son esprit à l'heure décisive où nous transporte le récit biblique. Christ venait de recevoir le baptême. Enflammé de la décision qu'il avait prise, il embrassait du regard la multitude au relèvement de laquelle il se consacrerait désormais. C'était avant tout cet Israël qu'il aimait avec passion, ce peuple châtié, misérable, esclave de l'étranger et bien plus encore de ses propres convoitises, mais qui n'en restait pas moins l'élu du Seigneur et dont lui, Jésus, voulait être le Messie.

Seulement les Juifs de ce temps avaient leur conception du Sauveur, fort éloignée de celle de Jésus ; ils rêvaient un souverain terrestre, un monarque redouté, qui briserait le sceptre des conquérants en élevant le peuple de la promesse au faîte de la puissance , tandis que le Fils de l'homme ne pouvait assurément comprendre sous cette forme l'œuvre qu'il avait à accomplir. D'autre part n'était-il pas difficile de convertir les Juifs sans céder en quelque mesure au préjugé populaire ? Christ pouvait-il gagner à lui les sympatliies et conquérir l'autorité nécessaire tout en heurtant de front les idées les plus chères à l'éhte même d'Israël ? Ce qui est donc en jeu dans cette crise redoutable, ce n'est pas, comme on l'a dit, la messianité de Jésus, dont le fils de David se serait pris à douter même après l'illumination du baptême^ : c'est bien plutôt le mode de réalisation de ce divin programme. Certes la tentation était grande pour le Sauveur d'user de la puis sance qu'il venait de recevoir, en entrant dans la pensée des Juifs par l'établissement miraculeux d'un ro^^aume terrestre,

Wendt, II, p. 69.

et l'on conçoit que, sous l'empire de cette préoccupation ardente, le travail de l'esprit ait été si intense qu'il ait comme suspendu les fonctions du corps *. Le moment vint, cependant, où la nature refoulée reprit ses droits. Jésus a faim ; il est loin de tout secours, perdu dans la solitude. C'est alors que, dans cette heure d'ang-oisse, il voit se dresser devant lui, plus distincte que jamais, la fîg"ure du séducteur : Satan s'approche pour lui présenter avec un redoublement d'énergie les pensées qui l'obsédaient déjà depuis de longues journées et qui, s'il les l'avait suivies, l'eussent entraîné dans les sombres abîmes de l'orgueil et de la révolte contre son Dieu 2.

« Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains » (Matth. IV, 3) : quel est le piège caché dans cette parole ? On a dit que Jésus n'avait pas le droit d'accomplir des miracles en sa faveur ; cependant il faut répondre à cela qu'il nous est commandé d'aimer nos frères comme nous-mêmes et non plus que nous-mêmes, et que rien n'empêchait assurément le Sauveur d'opérer pour se venir en aide ce qu'il fit si souvent dans l'intérêt du prochain. D'autres ont allégué qu'en obéissant à l'ordre de Satan, Christ aurait renoncé aux conditions de la vie humaine et qu'il serait revenu sur l'acte de son incarnation. J'admets que tel eût été le cas si, d'une manière permanente et jour après

' Le jeûne de Jésus fut-il partiel ou total ? En faveur de la première supposition, on peut citer l'exemple de Jean-Baptiste, duquel le Seigneur dit qu'il est venu « ne mangeant ni ne buvant » (Matth. XI, 18), marquant par là l'extrême sobriété de son genre de vie : Christ de même aurait soutenu ses forces, durant cette période, de la maigre nourriture que pouvait lui fournir le désert. Il est difficile cependant, me paraît-il, d'interpréter dans ce sens les récits évangéliques. L'expression de Luc en particulier (« il ne mangea quoi que ce soit pendant ces jours, » IV, 2) est très catégorique et semble ne pouvoir s'entendre que d'un jeûne absolu. J'ajoute que l'historicité de ce détail est plus aisée à maintenir, si l'on renonce à prendre à la lettre l'indication chronologique des quarante jours dont parle la narration.

2 L'analyse qui va suivre adopte l'ordre du texte de Matthieu, dont la supériorité ressortira, je pense, de cette étude ; — à moins qu'on ne considère ces scènes successives comme s'étant répétées à plusieurs reprises pendant le temps que dura la tentation au désert.

jour, le Seig-neur avait fait du miracle le principe et le fondement de son existence. Mais ne lui était-il pas permis de s'accorder une fois au moins le bénéfice d'une exception et, dans un cas pressant, de changer des pierres en aliments sans encourir le reprociie de vouloir vivre comme Dieu sur la terre ?

Si l'on écarte donc comme inexactes ou comme insuffisantes ces explications, l'idée du tentateur doit être cherchée, me paraît-il, dans le sens de la réponse que le Sauveur lui oppose. « L'homme, dit-il, ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Ce texte, tiré du Deutéronome (VIII, 3), résume en un seul trait la situation d'Israël au désert durant le cours de son longpèlerinag-e. Dans cette période d'épreuve, privé des ressources naturelles, le peuple n'avait dépendu que de la sollicitude paternelle de Jéhova : or, le secours divin ne lui avait pas fait défaut à l'heure de la détresse. Dieu n'avait eu qu'à parler, et la manne, ce pain du ciel, était descendue sur le camp des Israélites, et des sources d'eau vive avaient jailli des entrailles du rocher.

Tel est l'état de soumission que Christ se sent pressé de réaliser bien plus étroitement encore. N'était-ce pas l'Esprit du Seigneur qui l'avait poussé dans cette solitude, et Jésus pouvait-il supposer que son Père l'y avait conduit pour le laisser mourir de faim ? Que Dieu manifeste par un seul signe sa volonté et, rempli de la vertu d'en haut. Christ accomplira sans hésiter le miracle nécessaire à sa subsistance. Mais le fait qu'il attribue à Satan l'idée qui lui est suggérée de chang-er des pierres en pain montre assez que cette pensée apparaît à Jésus sous un tout autre jour que comme un ordre de Dieu ; il y A'^oit au contraire la tentation qui se présente à lui d'agir contre l'Eternel et sans prendre conseil de sa sagesse. Que le Sauveur se laisse entraîner sur cette voie, et pour la première fois il aura séparé son chemin de celui de son Père : le danger qui le menace est celui de céder, dans une

heure de lassitude ou d'épouvante, au mécontentement et à la défiance envers Dieu.

Jésus, néanmoins, discerne et évite le piège ; il résiste aux ett'orts du doute en affirmant sa foi sans réserve : « L'homme, dit-il, ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Toutefois, faut-il le rappeler ? le péché est un adversaire merveilleusement subtil et agile, qui sait tirer parti des qualités mêmes de ceux qu'il veut séduire. Christ s'est appuj^é sur un texte des livres saints ; l'esprit du mal se couvre, lui aussi, de l'autorité des Ecritures. Jésus a affirmé son abandon complet à la volonté divine ; or, à la limite extrême de ce sentiment, lorsqu'il se pervertit et s'exagère, se cache, non moins dangereux que l'autre, l'écueil qui consiste à exalter la confiance jusqu'à l'aveuglement coupable de l'égoïsme et de la présomption ^.

Aussi le Fils de l'homme ne tarde-t-il pas à voir passer devant ses yeux, dans une nouvelle période de la crise morale qu'il subit, une scène éblouissante. Il se sent comme transporté sur les créneaux du temple ; à ses pieds s'ag-ite la multitude des adorateurs de Jéhova. Un seul acte de mag-ie, et cette foule l'acclamera du titre glorieux de Messie ; du coup et sans effort, Jésus aura réalisé l'idéal de ses rêves ^ ; il sera le chef reconnu de ce peuple qu'il aime de toutes ses énergies et dont il aspire à devenir le Sauveur. Mais il faudrait se prévaloir, dans ce but, d'une promesse divine (Ps. XCI, 11, 12) pour opérer un miracle de parade, manifestement contraire à la sainteté du Seigneur. Or, il est à l'opposé du doute un péché qui, ne fût-il commis qu'en pensée, n'en creuse pas moins un gouffre entre Dieu et l'homme ; c'est la témérité qui consiste à jeter en quelque sorte un défi au Tout-Puissant, en le sommant de nous prêter secours dans

^ Cette liaison disparaît dans le récit de Luc, qui intervertit les deux dernières tentations, ce qui est moins psychologique, me paraît-il, et ce qui rend préférable, — s'il faut choisir, — l'ordre suivi par le premier évangile.

2 Comp. Matth. XXIII, 37.

une entreprise que sa volonté réprouve, en prétendant lui arracher sous prétexte de confiance des faveurs qu'il ne saurait accorder sans se faire le protecteur et le complice du mal. Encore ici, cependant, Christ voit distinctement le péril et ne se laisse pas glisser dans l'abîme. A la suggestion de l'esprit mauvais, motivée en apparence par une promesse sortie de la bouche même de l'Eternel, Jésus répond en citant cette autre parole des saints livres : « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. »

Pour la deuxième ibis le Fils de l'homme a marqué le chemin qu'il est résolu de suivre, affirmant sa confiance, mais en évitant la présomption, s'abandonnant au Seigneur dans une humble et filiale obéissance. L'union qu'il veut conserver avec son Père est désormais indissolublement établie ; rien dans l'univers ne saurait dépouiller de sa puissance ce Fils reconnu du souverain monarque de l'univers*. Une ressource, cependant, reste à celui qui se présente au Sauveur comme l'incarnation de l'esprit charnel et terrestre. Si Christ en venait à lai rendre hommage de la grandeur et du pouvoir reçus à son baptême; si « le prince de ce monde, » apparaissant à Jésus comme investi de l'autorité divine, s'insinuait par un acte de séduction suprême entre le Père et le Fils ?

Dernier effort du péché qui se sent déjà refoulé dans l'obscurité de l'abîme ; tentative désespérée d'un ennemi aux abois qui concentre ses forces pour frapper le coup décisif. Le but restant le même, l'arme se perfectionne, l'horizon de la récompense offerte s'élargit jusqu'à embrasser l'humanité tout entière. Dans une vision magique semblable à celle du temple, Jésus voit se dérouler soudain le spectacle fascinateur des royaumes terrestres et de leur gloire, tandis qu'uju' voix déjà connue lui crie : « Je le donnerai loiit cela, si, te piTjsternant, tu m'adores. »

Les exégètes ont souvent fait rcinarquer que celle étrange

1 Coinp. I»s. II, 8.

proposition n'est point, comme on pourrait le croire, un mot chimérique et sans portée. Par la séduction du péché et de ses convoitises, le prince des ténèbres règne en effet dans le monde, et nul doute que, s'il avait voulu se courber sous cet empire, Jésus, avec ses dons admirables, n'eût acquis une somme immense de richesses et d'honneurs. Oui ne sait quelle influence peut exercer un égoïste habile et résolu, qui se rit de la justice et qu'aucun scrupule n'arrête ? Or, ce qui donnait à ces perspectives un attrait qu'on ne saurait nier, c'est que le Sauveur avait droit à ce pouvoir et que le contraste entre l'éclat des privilèges qui revenaient au Messie et l'obscurité de sa situation présente dut être, on peut le supposer, une des cuisantes douleurs de sa vie. N'était-il pas amer d'être traité comme le dernier des hommes par ceux qu'il dominait de toute sa supériorité de Fils unique de Dieu? Et quelle souffrance pour Jésus que de traverser sous l'humble apparence d'un serviteur ce monde dont il était le maître ! Si donc il rejetait loin de lui ce fardeau d'ignominie ! S'il saisissait d'un seul élan cette gloire, au lieu de la gagner par le labeur stérile, en apparence, du sacrifice et du renoncement de l'amour ? Encore ici, cependant, pour la troisième fois Jésus voit le danger et repousse le conseil perfide de l'adversaire : « Arrière de moi, dit-il, Satan ; car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu le serviras lui seul. » Telle fut l'issue de ce duel étrange, bien autrement redoutable dans sa grandeur et sérieux dans ses conséquences pour le monde que ne le sont les batailles retentissantes qui ensanglantent l'histoire et dont les poètes aiment à célébrer l'éclat. Assurément Jésus n'en finit pas du coup avec l'esprit des ténèbres. L'épreuve morale se poursuivit pour lui durant toute sa vie : l'indifférence des hommes, la haine des chefs du peuple, que dis-je ? l'affection mal entendue de ses disciples ^, tout pouvait devenir prétexte et cause sans cesse

1 Malth. XYI, 23.

renaissante de tentation. Mais la lutte intense du désert n'en demeure pas moins, dans la carrière terrestre du Sauveur, d'une importance exceptionnelle. Victorieux dans ce combat mémorable, Jésus voit distinctement le chemin qu'il est tenu de suivre et connaît les dangers à éviter. Il a rompu en visière au prince de ce monde ; aussi n'ignore-t-il pas que les grandeurs du siècle lui seront passionnément hostiles et que le terme de ce conflit opiniâtre sera pour lui l'ignominie et la mort. A la fece du Tout-Puissant, il a renouvelé l'engagement de conquérir non par les armes de la chair, mais au travers du sacrifice et de l'humiliation, la gloire que Dieu lui a promise. Ccst dans cette direction qu'il poursuivra désormais son œuvre : la préparation de son ministère est achevée, l'activité proprement dite va commencer.

Page 1