‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 19 sur 35 · I. La conscience messianique du Sanvenr · texte numérisé non relu

I. La conscience messianique du Sanvenr

Qu'on nous comprenne bien : nous n'entejidons pas entrer ici dans l'exposé détaillé de Tenseig-nement évangélique, ce qui serait anticiper sur la suite de cette étude ; nous nous bornerons à analyser les éléments de la conscience personnelle de Jésus-Christ, pour établir en peu de mots, avant de donner l'esquisse rapide des faits, les principes généraux qui dirigèrent le Seigneur dans sa carrière publique. Ces idées déterminantes peuvent se formuler, du moins en ce qu'elles ont d'essentiel, dans les cinq propositions suivantes qui les précisent et qui les résument.

1** Dès le commencement de son activité, Jésus s'est considéré comme le Messie.

On sait que cette thèse a soiiveut été discutée et contre-

dite. Au siècle dernier déjà, l'auteur des Fragments de Wolfenbûttel scandalisa fort le monde religieux en représentant Jésus comme un intrigant politique, qui, déjoué dans ses projets d'ambition terrestre, se serait rabattu, faute de mieux, sur l'œuvre spirituelle à laquelle il a laissé son nom. Toutefois la critique négative moderne même la plus radicale a fait justice de ces exagérations, qu'il serait difficile d'appuyer sur une preuve historique sérieuse *.

Un écrivain fort en vue à notre époque, — très éloigné sans doute de ces excès de passion, — attaque, lui aussi, le caractère du Sauveur, mais en suivant l'ordre inverse. D'après Ernest Renan, en effet, c'est du spiritualisme au matérialisme que Jésus aurait progressé. Il n'était, dans le principe, qu'un rabbin distingué par l'élévation de ses idées et par la pureté de sa morale, un grand charmeur dont l'enseignement captivait les foules. Peu à peu cependant il céda, sans bien s'en rendre compte, au flot d'enthousiasme que sa parole avait soulevé. « Plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même 2. » Ce qui troubla d'ailleurs la vie doucement contemplative que Jésus avait menée en Galilée, ce fut le contact avec le formalisme desséchant de Jérusalem. Ses qualités aimables trouvaient peu d'écho dans la capitale ; les sacrifices lévitiques ne lui inspiraient qu'étonnement et dégoût. « Le culte qu'il avait conçu pour son Père n'avait rien à faire avec des scènes de boucherie 3. » Aussi s'aigrissait-il à la vue de ces obstacles; l'amour passionné des uns et la résistance maussade ou violente des autres s'unirent pour le pousser aux extrémités. « Entraîné par cette effrayante progression d'enthousiasme, commandé par les nécessités d'une prédication de plus en plus exaltée, Jésus n'était plus libre ; il appartenait à son

1 Lire, par exemple, l'appréciation que Strauss en flonne, Das Leben Jesuii'^" édit.), I, p. 12 et suiv. Dernièrement encore, M. Havet a mis en cloute que Jésus se soit déclaré le Messie (le ChrlstlaMsme et ses origines, IV, 1884., p. 15 et suiv.), mais sans que ce jugement ait obtenu, que je sache, l'approbation d'aucun auteur compétent.

2 Vie de Jésus, p. Ui de la 13« édition.

viii; DE JÉSUS 2¥.)

rôle cl, en un sens, à l'humanité. Quelquefois on eut dit que sa raison se troublait^.... » — En un mot, comme on Ta fort bien dit, « malgré tous les ménagements de l'Iiistorien, c'est la marche d'un esprit sain vers la folie ^. » Et cette triste chute aurait couronné la vie d'un réformateur duquel Renan, à la fin de son travail, n'hésite pas à dire : « Quels que puissent être les phénomènes inattendus de l'avenir, Jésus ne sera pas surpassé ; son culte se rajeunira sans cesse ; sa légende provoquera des larmes sans fin ; ses souffrances attendriront les meilleurs cœurs ; tous les siècles proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus ^ ! »

D'autres critiques, sans admettre que le fondateur du christianisme soit parvenu de son chef à la conscience de sa messianité, cherchent mieux à se mettre d'accord avec euxmêmes. Schenkel, par exemple, dans sa Vie de Jésus '^, représente son héros comme s'étant signalé jusqu'à la fin par la pureté de ses vues et par l'élévation de son idéal. Au reste Jésus avait eu des aspirations religieuses dès sa jeunesse. Le spectacle des misères de son peuple le remplissait de tristesse ; dans le secret de son âme, il se vouait à l'affranchissement d'Israël. Sa rencontre avec Jean-Baptiste, tout en l'associant au mouvement national qui secouait alors le pays, l'amena à préciser ses idées en opposition avec celles du prophète. Jésus vit distinctement que la loi ne pouvait être l'instrument de la délivrance ; aussi décida-t-il la fondation d'une communauté nouvelle, libre des cérémonies légales et pratiquant largement le culte en esprit.

Non qu'il se considérât alors comme le Messie ; car on nous affirme à plusieurs reprises le contraire •'•. Ce furent

' Sabatier, art. Jésus-Christ, dans V Encyclopédie de Liclilenberger, Yll, p. 3-17. 3 P. 475.

'' Dus Charakterbild Jesii. Les cilatioiis qui suivent sont laites d'après la IraductiiMi française, sur la 3" édit. du texte allemand. £< P. 48, 61, 71, 75, etc.

ses disciples qui le poussèrent à s'expliquer sur ce point. Pour être calmes en présence de l'opposition toujours croissante des Juifs, ils avaient besoin de force et de lumière. Telle est la portée de la scène mémorable de Césarée de Philippe, où, Jésus interrogeant ses intimes sur les opinions dont il était l'objet, Simon Pierre s'écrie comme frappé d'une clarté soudaine : « Tu es le Christ, le Messie. » Le fds de Joseph accepte : désormais le mot d'ordre est trouvé, la bannière déployée autour de laquelle se grouperont les adhérents du Galiléen dans leur lutte à mort contre les chefs des prêtres ^.

Voilà, sans contredit, une théorie plus respectueuse dans son appréciation du caractère de Jésus-Christ, mais qui n'en soulève pas moins, — comme les autres explications du même genre qu'on pourrait y ajouter, — des difficultés psychologiques qui me semblent insurmontables. Par quel artifice de raisonnement accorde-t-on la haute originalité que tous à l'envi reconnaissent au Sauveur avec l'indécision que les mêmes critiques lui supposent ? Quoi donc ! Cet homme dont l'œuvre a transformé le monde n'aurait été lui-même que le jouet des circonstances, l'humble imitateur de ses disciples, pour ne pas dire, ainsi que Renan le pense, un insensé dont la raison s'égare à mesure que les obstacles s'accumulent sur ses pas ! Que deviennent alors cette fermeté de vues si supérieure, affirme-t-on, à tout ce que présentait son entourage, cette hardiesse de résolution, cette distinction suprême sans laquelle Jésus aurait difficilement marqué dans l'histoire la trace ineffaçable qu'il y a laissée ? Voilà des incohérences qui diminuent quelque peu le prestige scientifique de ces systèmes qu'on nous oppose parfois avec tant d'assurance et d'àpreté.

Au reste, comme le problème est avant tout historique, ou bien il faut renoncer à dire quoi que ce soit sur la vie de Jésus, ce que ces auteurs n'ont garde de faire, ou bien il est

nécessaire de Icnir compte des renseignements des évangiles, saut' à les écarter pour des raisons clairement déduites et qui se laissent saisir. Or, les documents unanimes représentent le Seig-neur comme ayant pris, dès le début de sa carrière publique, une attitude qui ne pouvait convenir qu'au Messie. Matthieu, le premier, met en tête de l'activité g-aliléenne le sermon sur la montag'ne, cette charte du royaume de Dieu dans laquelle le Sauveur, — ce qu'aucun prophète n'a jamais fait ni n'eût osé faire, — se substitue à Moïse, le législateur vénéré des Hébreux i. Ou'est-ce donc là, sinon la réalisation comprise et voulue de la parole de Jérémie, annonçant comme trait distinctif de l'œuvre du Christ la conclusion d'une alliance nouvelle où la loi serait écrite dans les cœurs ^ ? Si le Jésus de Matthieu s'arroge ainsi le droit de modifier l'institution lég-ale, celui de Marc ouvre son ministère en pardonnant les péchés, privilèg-e royal que les écrits prophétiques attribuent à Dieu seul ou au Messie ^. Luc, de son côté, dès ses premières pag'es, donne la substance d'une prédication publique à Nazareth où le Seig-neur s'applique à lui-même un oracle d'une portée identique ^ ; et quant au quatrième évang-ile, il est inutile de montrer qu'il est réfractaire à toute interprétation qui tendrait à faire de Jésus le jouet des caprices ou l'humble exécuteur des volontés de ceux qui l'entouraient ^.

N'aurait-il pas suffi d'ailleurs, pour réfuter ces théories, de rappeler les scènes mystérieuses de la rencontre avec Jean- Baptiste et de la tentation au désert ? Qu'est-ce, en effet, que le baptême du Sauveur, sinon sa consécration à son œuvre messianique, et sur quoi portent les luttes morales intenses

1 Matth. V, 17, 21-48.

2 Jôr. XXXI, 31-34; comp. Hébr. VIII, 8-12.

3 Ps. XXV, il, 18 ; LXXIX, 9 ; CIII, 3 ; Esaïe LV, 7 ; LXI, 1-3 ; Jér. XXXI, 84 ; Marc II, 5 ; comp. v. 7 ; xMatth. VI, 12.

♦ Luc IV, 16-21 ; Esaïe LXI, 1-2.

5 « Plus que tout autre, écrit M. Weizsâcker, le document johanuique traite de la question juive de la vie de Jésus, il est préoccupé du problème messianique. » Untersuchuiigen iiber die ev. Geschichte, p. 260.

qui suivent ccl acte, sinon sur le mode de réalisation de cette tàchC; que Jésus aurait pu être amené à aborder en se servant de moyens terrestres et charnels ? N'est-ce pas parce qu'il se sait le libérateur envoyé de Dieu, que Christ refuse d'agir en i^ux Messie ? tant il est vrai que sa conviction sur ce point est faite dès le début de son activité, avant que les vicissitudes de la vie publique aient exercé quelque influence sur ses projets ou sur ses pensées ^. Mais comment comprenait-il alors ce travail glorieux entre tous ? c'est ce qui ressortira du développement d'une deuxième thèse.

2° L'œuvre du. Messie^ telle que les Israélites pieux se la /représentaient et telle que Jésus l'a conçue à l'origine, devait être la restauration de la théocratie au bénéfice de toutes les nations.

Plusieurs critiques ont distingué dans la conscience personnelle de Jésus-Christ deux couches concentriques, l'élément universel et l'idée particulariste. D'après Baur, par exemple, le fondement de la religion de Jésus est la croyance à l'identité de l'homme avec Dieu. Que la créature spirituelle rentre en elle-même par ce mouvement de l'âme qu'on appelle conversion, et du coup elle s'arrache aux changements du monde pour s'unir indissolublement à l'Etre suprême : de là la morale du sermon sur la montagne, qui ramène tout à l'harmonie d'une vie intime reposant sur l'abandon de l'homme à la volonté de Dieu 2.

Reprenant ce thème général, Strauss le développe d'une manière moins abstraite et plus vivante. Selon le principe

1 M. Holstcn lui aussi admet que, dès sa première cnlrevue avec Jean, Jésus avait rompu avec les espérances mondaines de son peuple. (Art. cité, p. 445-449.) Ce problème est surtout traité fort en détail et avec discussion contradictoire de plusieurs (les théories modernes dans l'excellent ouvrage de Gess : Chrisli Pcrson und Weric nachChristi Selbslzeiigniss und den Zetignissen der Apostel,l, Chrisli Selbslzeiigniss, 2e édit., Bàle 1870, ]>. 2.i7>29U.

~ Sacrales und Chrislus, p. 211 et suiv. Dus ClirisUnlhum und die ckristliclie Kirehe der drei erslen Jahrhuiiderte (\^^ édit.), p. 25 et suiv.

que cet auteur met en lumière, la formule magique de Jésus doit être cherchée dans le seul mot d'amour. Pourquoi Thomme se consumerait-il dans une lutte stérile, toujours ang-oissé dans sa conscience, comme s'il doutait de la bonté de son Dieu? Dieu est amour : telle fut, dans sa simplicité sublime, l'intuition religieuse du fondateur du christianisme. Or, cette idée, il ne la reçut pas des autres, car il n'avait qu'à se replier sur lui-même pour la trouver. C'est parce que cet amour palpitait dans son cœur, joyeux, serein, ig-norant l'amertume et la haine, que Jésus en fit la règle des relations d'homme à homme et des rapports de l'homme avec Dieu. Sa vie intérieure était si riche qu'elle n'eut qu'à s'épanouir comme une fleur pour répandre son parfum céleste : voilà l'élément universel, largement humain et par conséquent impérissable de l'œuvre accomplie dans le monde par Jésus-Christ ^.

Et pourtant que serait devenue la religion nouvelle, si elle était restée dans ces limites ? Les vérités divines qu'elle proclamait étaient bien trop abstraites pour pénétrer dans la conscience des peuples : privé d'un principe qui lui permît de s'organiser sur la terre, l'Evangile était condamné à s'éteindre dans l'indifférence et dans le mépris. Il lui fallait une forme concrète, palpable, accessible à tous les hommes ; tel fut le rôle éminemment utile, quoique transitoire, du particularisme juif. Jésus étant proclamé Messie Israélite, sa pensée entra si promptement dans le mouvement historique de l'époque, qu'à côté de l'universalisme qui représente la substance impérissable, l'idée empruntée à ses concitoyens fut l'enveloppe nécessaire de la conception puissante par laquelle Christ a marqué de son empreinte la vie de l'humanité 2.

« En acceptant les utopies de son temps et de sa race,

1 Das Lebeii Jesu filr das deutsche Voile bearbellet, p. l'J8 et suiv.

2 liaiir, Das Christ, der drei ersten Jahrhaiuleiie, p. 35 cl suiv.; Slruiiss, p. SyiJ et suiv.

écrit encore E. Renan, Jésus sut en faire de hautes vérités, g-ràce à de féconds malentendus. Son royaume de Dieu, c'était sans doute l'apocalypsfe qui allait bientôt se dérouler dans le ciel. Mais c'était encore, et probablement c'était surtout le royaume de l'àme, créé par la liberté et par le sentiment filial que l'homme vertueux ressent sur le sein de son Père. C'était la religion pure, sans pratiques, sans temple, sans prêtre.... Voilà ce qui était fait pour vivre, voilà ce qui a vécu * . >

Néanmoins le vice de ces expHcations ne saurait échapper au lecteur attentif de l'histoire évang-élique. On prétend dépouiller la pensée de Jésus de tout ce qu'elle eut de précis, en ramenant le christianisme au culte en esprit dans sa notion la plus vague, religion sans cérémonies, sans temple, sans dogme, sorte de panthéisme mystique ou de déisme ému tel que celui du vicaire savoyard. D'autre part on ne peut nier que Jésus, fondé sur l'Ancien Testament, ne se soit attribué les prérogatives messianiques : comment donc mettre d'accord ces deux idées ? Plus on réduit à des abstractions insaisissables le principe universaliste du Sauveur, pour relever par contraste le caractère grossier de ses espérances juives, et plus on sépare le fond de la forme en déchirant d'une main brutale l'unité de conscience de celui qu'on prétend être le génie le plus sublime de l'humanité. Christ nous est dépeint d'un côté comme le fondateur d'une religion qui proscrit toute organisation déterminée et dont le seul dogme est de n'en point avoir, tandis qu'il s'attacha d'autre part aux préjugés de son peuple jusqu'à s'imaginer qu'il chevaucherait un jour sur les nuées ^. Bien plus, non seulement on affirme que ces éléments disparates ont coexisté dans son esprit sans se heurter et sans se détruire, mais on les déclare si nécessaires l'un à l'autre que l'idée éternelle, dit-on, privée de ces visions grossières, serait demeurée incomprise, utopie inaccessible

2 Slrau.ss, iJ. 230, 242.

aux foules et incapable de produire quoi que ce soit de fécond. Certes un tel système se réfute de lui-môme^, d'autant que son tort est d'isoler le fait chrétien de l'idée, l'histoire de la religion définitive, tandis que l'Evangile manifeste le divin dans la personne concrète et vivante de ce Jésus dont nous chercherons à notre tour, — après avoir écarté ces explications inadmissibles, — à décrire la conscience selon les indications que nous fournissent les témoins de son activité.

Dès le commencement. Christ eut la conviction d'être le Messie. Sous quelle forme comprenait-il alors l'œuvre du libérateur d'Israël ? Les récits de l'enfance de l'évangile de Luc résument en quelques traits simples et touchants les espérances que nourrissait la partie pieuse du peuple. « Béni soit le Seigneur... de ce qu'il nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David son serviteur, » — ainsi s'exprime le père de Jean-Baptiste, — « afin que, étant délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte, marchant devant lui dans la sainteté et la justice tous les jours de notre vie. Et toi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut. Car tu marcheras devant la face du Seigneur, pour préparer ses voies, afin de donner à son peuple la connaissance du salut par le pardon des péchés.... )» (I, 68-79.) Et le vieillard Siméon s'écrie à son tour : « Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur s'en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé devant tous les peuples, lumière pour éclairer les nations, et gloire de ton peuple d'Israël. » (II, 29- 32.)

Deux idées surtout ressortent de ces textes remarquables. La première est que le don de joyeux avènement du roi théocratique sera la rémission des offenses ; la seconde, c'est que cette grâce souveraine doit s'étendre à toutes les nations. On sait que cet imiversalisme est fortement marqué par l'évangile de Jean, qui dès le début oppose à l'idéal particulariste

des pharisiens le caractère largement humain du christianisme ^ (I, 29 ; III, 14-21.) Mais les synoptiques, quoique plus réservés, n'excluent pas non plus les païens des bienfaits du règ-ne messianique. Les anciens prophètes les y associaient déjà dans leurs intuitions glorieuses de l'avenir (Hab. II, 14 ; Esaïe II, 2 et suiv. ; XLII, 1 et suiv. ; comp. Gen. XII, 3) ; les contemporains pieux du Sauveur attendaient, avec une sainte impatience, cet élargissement de la théocratie (Luc II, 30-32), et Jésus aussi, tel que les trois premiers évangiles nous le présentent, porta son regard, dès l'origine, bien au delà des frontières étroites d'Israël. La tentation au désert n'implique-t-elle pas, chez le Seigneur, une vue arrêtée du caractère universel de son œuvre, puisqu'enfin la vision des royaumes du monde et de leur gloire n'aurait pas exercé la séduction que le texte suppose, si Christ n'avait su d'avance que ce pouvoir lui appartenait de droit ? Il est vrai que Jésus ne consent pas à régner par des moyens terrestres ; mais, loin que le salut soit restreint par ce renoncement volontaire, le Seigneur ne prend cette attitude que pour se consacrer sans réserve au relèvement de ceux qu'il est venu sauver.

A cet égard, sa première prédication en Galilée est caractéristique, quand il s'applique l'antique oracle : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres.... » (Luc IV, 17-21 ; Esaïe LXI, 1 et suiv.) ; car si le serviteur de l'Eternel doit « proclamer aux captifs la délivrance, » les nations aussi, d'après le même prophète, seront au bénéfice de ce glorieux aifranchissement. (Esaïe XLII, 1-4 ; LV, 1-5.) Il faut donc qu'Israël devienne la lumière des Gentils, et tout nous montre qu'à l'entrée de son activité Jésus partageait cette espérance. Il voulait

1 Je discuterai plus tard les restrictions, — inadmissibles à mon avis, — iju'on a apportées do nos jours à l'idée johanuique du « monde. » Le texte III, 16, par exemple, (TTÔf ô Tïiarshuv eu; avTov) est péremptoire et n'admet d'autre exception que celle qui tient au manque de foi.

convertir à lui son peuple bien-aimé ; de là les appels débordants d'amour qu'il lui adresse : mais la théocratie était appelée à s'élarg'ir pour attirer à elle les habitants de la terre, les fils d'Abraham n'ayant d'autre privilège que celui de servir au premier rang- dans la vaillante armée lancée par le Messie à la conquête de l'univers.

D'autre part il importait que, pour former ce royaume universel, Jésus se concentrât au début dans les limites du pays de la promesse ; aussi ne permet-il pas d'abord à ses disciples de prêcher l'Evangile aux païens et aux Samaritains^. Il fallait éviter d'entreprendre un travail dont les apôtres, dans leur état d'esprit, eussent trouvé la légitimité suspecte ; il était nécessaire aussi de ne pas disperser leurs forces, Israël étant pour l'heure un champ d'action suffisant. Ce n'est qu'occasionnellement et fort en passant que Christ annonce

1 Matth. X, 5 et 6 ; comp. XV, 24, où la conduite du Seigneur paraît être inspirée par une pensée analogue. On interprète en général cet entretien si frappant avec la femme syro-phénicienne dans le sens d'une épreuve infligée par Jésus. Mais si celuici avait eu d'emblée l'intention d'opérer la guérison que cette mère angoissée lui demandait, pourquoi ces réponses si dures ? N'était-ce pas jouer en quelque sorte avec des sentiments sacrés ? Et puis, à quoi bon cette mise en scène, qui semble n'avoir d'autre but, dans cette supposition, que de faire ressortir la distinction morale de la Cananéenne ou de souligner l'importance du bienfait qui lui est accordé ? Un calcul de ce genre ne s'accorde guère avec la simplicité d'allures du Sauveur, dont le changement d'attitude, me paraît-il, ressort au contraire très nettement du récit biblique. Le premier mouvement de Jésus semble donc avoir été de ne pas se départir de son système de réserve, jusqu'à ce qu'il cède aux instances de cette femme, saisi d'admiration devant une si grande foi. — Quant à l'historicité des déclarations que je viens de rappeler (surtout X, 5 et 6), on pourrait être tenté de la mettre en doute, en ne voyant dans ces textes de l'évangile théocratique que les restes d'une tradition formée chez des judaïsants hostiles à la mission cjcs Gentils (comp., par exemple, Act. XI, i- 3 ; XV, 5) et qui auraient reporté dans l'enseignement de Jésus leur particularisme. Je ne puis cependant, pour ce qui me concerne, me tenir satisfait de cette explication. Il est peu probable, à mon avis, que ces paroles étranges et difficiles se fussent maintenues dans l'écrit actuel de Matthieu, — dont l'auteur est universaliste sans contredit, — si elles n'avaient été considérées comme se rattachant par quelque côté à la doctrine évangélique primitive. Leur authenticité paraît d'autant plus sûre que l'idée qui s'y exprime était en désaccord manifeste avec la pratique de l'Eglise à la date où ces discours furent rédigés.

lui-même la vérité parmi des étrangers à la théocratie * : dans une certaine mesure le succès de son œuvre dépendait de cette sage progression.

Plus tard cependant, lorsque le temps s'écoule et qu'il avance dans son activité ^, Jésus constate avec douleur l'endurcissement et l'incrédulité de son peuple. Alors il leur déclare, ainsi que l'avait fait naguère le précurseur (Matth. 111,9), que leur révolte même n'arrêtera pas les desseins de la miséricorde divine. « Le royaume de Dieu vous sera ôté, leur crie-t-il en face, et il sera donné à une nation qui en rendra les fruits. » (Matth. XXI, 43 ; comp. XXII, 1-14.) Malgré cela, jusqu'à la fin Jésus ne cesse d'exhorter Israël, comme pour marquer que l'Eternel accorde aux fils d'Abraham un dernier délai de grâce ^, et lorsqu'il se sépare de ses disciples après sa résurrection, fixant en quelque sorte les régions concentriques à travers lesquelles leur activité devait s'étendre *, Christ résume sa pensée dans cette parole nettement universaliste ; « Allez et instruisez toutes les nations. » (Math. XXVIII, 19.) Ainsi devait se fonder et se poursuivre l'œuvre rédemptrice, salut pour Israël, et par Israël pour toute la terre : or, cette délivrance avait pour condition première la réconciliation de l'homme avec Dieu (Luc I, 77), idée qui nous amène à relever un nouvel aspect fort important du problème.

3° L'affranchissement opéré par le Messie ne pouvait s'accomplir qu'à travers le sacrifice : dès le début de son ministère, Jésus a prévu sa mort.

« Sans effusion de sang il n'y a pas de pardon. » (Hébr. IX, 22) : on sait que cette thèse était un des principes essentiels

1 Jean IV.

2 L'enseignement de Matth. VIII, 11 et 12 ne fut prononcé, selon toute apparence, que dans une période plus avancée, ainsi que le montre l'ordre adopté par le récit de Luc (XIII, 28 et 29).

3 Comp. Act. III, 17-26.

'i Jérusalem, la Judée (Galilée), la Samarie, toute la terre (Act. I, 8).

de Talliance légale, dont les prophètes ne se bornent pas à annoncer la rémission des péchés comme devant sig-naler le règne du glorieux libérateur de leur peuple, puisque, dans certaines parties de leurs oracles , ils rattachent même ce bienfait aux souffrances du Messie, qu'ils dépeignent en traits énigmatiques, mais singulièrement émouvants^. Plusieurs textes des évangiles montrent que Jésus entrevit, lui aussi, cette issue de sa carrière terrestre ; la question discutée est celle de savoir s'il a prévu cette catastrophe dès l'origine, ou seulement dans une période plus avancée, alors que l'hostilité toujours croissante des chefs des prêtres ne lui laissait aucun doute sur la destinée qui .l'attendait.

Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, il semble qu'il y ait désaccord partiel, pour ne pas dire opposition directe, entre les deux documents parallèles. Les synoptiques^ en effet, marquent un changement très perceptible dans l'attitude du Seigneur à partir de l'entretien de Césarée de Philippe, où pour la première|fois Jésus parle, avec une clarté qui ne laisse pas dé prise à l'équivoque, de la mort sanglante qu'il doit subir à Jérusalem 2. Mais l'évangile de Jean n'observe nullement cette nuance et place dès le commencement dans la bouche du Sauveur des allusions voilées à son supplice (II, 19 ; III, 14), paroles mystérieuses qui n'ont pas manqué d'être exploitées par la critique contre l'historicité du livre qui les contient. Comment admettre, dit-on, que Jésus ait prévu si tôt le crime du Calvaire ? Gela supposerait qu'il savait d'avance sa destinée, ce qui découronne et énerve son ministère, car enfin pourquoi se donner tant de peine si, même avant la lutte, Christ était certain d'échouer ? Aussi

■• Esaïe LUI, 1-10. Nous n'avons pas ù rechercher à qui ce fragment s'applique dans la pensée de l'auteur israélite. Il nous suffit de savoir que l'Eglise primitive en admettait la valeur messianique (Act. VUI, 32-35), d'où l'on peut conclure avec quel- (jue vraisemblance que telle était déjà l'interprétation du Sauveur (par exemple Luc XXIV, 26 et 27 ; comp. Jean I, 29).

2 Matth. XVI, 21 ; XVII, 23 ; XX, 19; Marc VllI, 31 ; IX, 31 ; X, 34; Luc IX, 22 ; XVIII, 31-33.

considère-t-on ces textes comme introduisant après coup dans riiistoire évangélique une conception de l'œuvre et de la personne du Sauveur qui n'apparut, de fait, qu'à une époque plus avancée du développement de la pensée chrétienne ^ Cependant le problème est moins simple qu'il ne le semble et ne se présente dans toute son ampleur que si l'on tient compte des deux remarques suivantes.

a) Jésus peut fort bien avoir prévu sa mort, sans que cette connaissance l'ait dispensé de travailler pour son peuple. L'attitude qu'il prend dès l'entrée de sa carrière publique oblige à admettre qu'il ne se faisait aucune illusion sur l'issue que son ministère devait avoir. Mortellement haï de celui qu'il appelle « le prince de ce monde, » il pouvait d'autant moins se soustraire à la rig-ueur implacable de son ressentiment, qu'une nécessité divine, comme il l'explique ailleurs, lui imposait d'autre part ce sacrifice. (Luc XXIV, 26.) N'affirme-t-il pas, la veille de son supplice, que la coupe de la cène est « la nouvelle alliance en son sang-, » versé « pour la rémission des offenses ? » (Luc XXII, 20 ; Matth. XXVI, 28.) Ne déclare-t-il pîis, dans un entretien précédent avec ses disciples, que « le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour plusieurs ? » (Matth. XX, 28.) Ces paroles remarquables, dont l'authenticité ne saurait être niée et qui se rattachent aux scènes mystérieuses de la tentation et du baptême, montrent assez que la conception qui s'y exprime n'est pas seulement un article de foi de la primitive Eglise, mais qu'elle remonte bien dans ses traits essentiels jusqu'au Sauveur 2. Il est vrai que, même après sa lutte au désert, Jésus frémit souvent encore à cette perspective d'opprobre ; l'apostrophe véhémente qu'il adresse à ce sujet à l'un de ses disciples (Matth. XVI, 23) découvre le

^ Par exemple, C. Holsten, Znm Evangelium des Pmdus und des Petrus (Rostock, 1868), p. 151, 152.

2 Contre Holsten, ouvr. cité, p. 152-171. Ce point sera repris plus en détail dans l'exposé de doctrine.

fond de son âme, en attestant combien cette idée lui paraissait redoutable et comme elle le blessait jusque dans le vif de son cœur.

Mais quelles que fussent les résistances de la volonté naturelle, Christ n'en voyait pas moins la mort violente au terme de la voie où son Dieu lui ordonnait de marcher. Peut-être ignorait-il, au début, le comment de cette dispensation douloureuse. Victime vouée à l'enlèvement du péché (Jean I, 29), il s'en remettait à la sagesse et à la miséricorde divines. Néanmoins ses conflits avec les principaux du peuple durent lui montrer bien vite d'où viendrait à la fin le coup fatal. Exaspérés par la jalousie et par les" déceptions de l'orgueil, les chefs d'Israël poursuivaient le prophète galiléen de leur haine : or, la force matérielle n'étant pas de son côté ou plutôt Jésus ayant renoncé d'avance à en faire usage, il pouvait se représenter sans peine où cet antagonisme le conduirait.

Cependant, s'il dut prendre son parti, dès l'origine,, de ne pas convaincre les scribes et les sénateurs, tout autres assurément étaient les dispositions de la foule. On sait que, en présence du Sauveur, les multitudes restèrent longtemps hésitantes. A plusieurs reprises même elles donnèrent essor à leur e-nthousiasme, et si le théâtre de ces succès fut la province du nord, Jésus pouvait nourrir en secret l'espoir de gagner à lui la Judée. Ici d'ailleurs nous n'en sommes pas réduits aux hypothèses : ce qui prouve qu'il y avait compté, c'est son explosion de douleur, quand il dut constater enfin l'opiniâtreté de ce peuple invinciblement rebelle. « Jérusalem, Jérusalem, s'écrie-t-il alors, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes cnfents, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu ! » (Matth. XXIII, 37.)

Je le répète, que Christ ait renoncé de bonne heure à attirer à lui les principaux, le fait n'a rien que de très probable, quoique le mobile de la lutte engagée restât, dans cette supposition, le désir d'arracher la fotde égarée et indécise à l'in-

lluence funeste des chefs. Et si même Jésus dut reconnaître à la fin qu'Israël dans son ensemble ne voulait pas d'un Messie souffrant et mourant, cette défection ne devait en définitive que hâter la conversion des Gentils et l'extension du règne de Dieu dans le monde (Matth. XXI, 43), autant d'indications qui montrent que le Sauveur, même sans illusion de réussite terrestre, se sentait obligé de travailler sans relâche, et que l'échec apparent auquel aboutit son œuvre n'en diminue en rien le sérieux tragique et la suprême grandeur.

b) Le quatrième évangile est donc si loin de contredire la narration synoptique, qu'il confirme au contraire l'explication qui a été donnée des scènes du baptême et de la tentation au désert. En réalité les deux documents sont d'accord pour attribuer à Jésus, déjà dès le commencement, certaines allusions voilées à son supplice (Jean II, 19; III, d4; Matth. IX, 15 ; Marc II, 20 ; Luc V, 35) ; mais ce n'étaient là que des prédictions vaguement énoncées et qui ne pouvaient être comprises qu'après leur accomplissement. (Comp. Jean II, 22.) Parmi les textes de l'évangile de Jean qui mentionnent la mort du Seigneur en termes énigmatiques, il faut citer, me paraît-il, le célèbre discours du ch. VI, quoique ce rapport soit contesté par plusieurs théologiens au jugement desquels les expressions « manger la chair » de Christ et « croire en lui » seraient si bien synonymes, que cet enseignement ne contiendrait d'autre idée que celle de la foi vivante au Sauveur ^ Cette exégèse, cependant, a le tort, à mon avis, de décolorer singulièrement le texte, dont la pensée s'affaisse et perd du coup sa haute originalité. Que viennent faire ici « la chair et le sang » de Jésus-Christ, si l'on s'en tient à l'interprétation donnée par ces critiques ? Dira-t-on que le Seigneur emploie à dessein ces termes insolites pour opérer un triage en rebutant ses auditeurs incrédules? Mais encore fallait-il que les

i Voir, par exemple, Reuss, la Théologie johaniiique, p. 190-192; Lobsteiii, la Doctrine (le la sainte cène, dans la Revue de Ihéol. et de phil. de mars 1889, p. 150 cl siiiv., 156.

mots dont il se sert eussent un sens pour les croyants, qui pouvaient difficilement y voir la répétition banale d'enseig'nemcnts sur la foi cpi'ils avaient entendus dès les premiers jours de l'activité de leur maître. Ou bien Jésus n'aurait-il eu d'autre but que d'attirer l'attention sur son « individualité historique, » d'affirmer sa réelle humanité? Mais qui donc songeait à la mettre en doute, et pourquoi décomposer ainsi sa personne, comme on le fait d'une substance qui se distribue et dont on se nourrit? Certes, l'obligation de croire est affirmée dans ce frag-ment remarquable ; seulement ce que Christ ajoute de nouveau, c'est la détermination plus exacte de l'objet de cette foi salutaire. En se comparant au « pain, » le Sauveur se présente comme principe vivifiant du fidèle : lorsqu'il parle au contraire de « sa chair et de son sang-, » Jésus entre dans le vif, il précise, il explique en donnant à entendre que sa mort sera la condition du don de sa vie, Christ ne pouvant distribuer son corps pour le salut du monde qu'à la condition de mourir. Quant au caractère énigmatique de ces enseignements, on se représente le motif de ce demi-silence. Jésus ne mentionna clairement son supplice à venir qu'à ses disciples, et encore ne le fit-il qu'après le solennel entretien de Césarée de Philippe, alors que, les douze ayant exprimé leur foi dans la messianité de leur maître, il devint nécessaire de les former à l'idée d'un Christ souffrant. J'ajoute que, lorsqu'on interprète les textes qui traitent de cet objet, il ne faut pas exagérer la précision marquée, dans l'intention du Seigneur, par la donnée chronologique que rapportent les évangiles. D'après l'usage courant, « trois jours » sont pour Jésus l'expression d'un délai de peu de durée ^; ce que, le Sauveur

^ Cotnp. Os6e VI, 2 ; Luc XIII, 32. La même observation s'applique à la parole correspondante du quatrième évangile. (H, 19.) A ce propos, M. Weiidt l'ait remarquer que la leçon de Marc /werà tçeïç f/ftéçaç (VIII, 31 ; IX, 31 ; X, 34) doit être préférée à celle des deux autres synoptiques (t^ tçitti y/icéççc Mattli. XVI, 21 ; Luc IX, 22. Comp. Wendt, II, p. 545), plus conforme à l'histoire, puisque la résurrection du Sauveur a été constatée (( le troisième jour, » soit deux jours après sa mort, mais qu'on peut suspecter pour cette raison même d'avoir été arrangée après coup.

affirme ainsi, c'est donc la certitude de sa victoire sur le sépulcre ; toutefois les disciples sont si mal préparés à accepter la mort du Messie, que cette parole pèse obstinément sur leur mémoire — ainsi que cela arrive à ceux que poursuit une pensée obsédante, — et que, pour l'heure, le reste s'efface de leur horizon. Aussi la narration biblique montre- t-elle ingénument combien ces prédictions de leur maître leur paraissaient obscures (Matth. XVI, 21, 22 ; Marc IX, 31, 32 ; Luc XVIII, 33, 34) ; ils avaient tant de peine à s'y faire, qu'ils n'en comprirent le sens qu'après la résurrection du Seig-neur. (Luc XXIV, 26, 27.)

Mais si les apôtres, aveuglés par leurs préjugés judaïques, ne pouvaient supporter cette perspective d'ignominie, Jésus l'avait mesurée du regard, sans lâcheté comme sans orgueil et sans bravade, sachant que sa fonction glorieuse l'obligeait, lui, le libérateur, le Messie, à « donner sa vie en rançon pour plusieurs. » (Matth. XX, 28.) Il fallait une condition, néanmoins, pour que ce prix de rachat fût acceptable. Chez les Hébreux, la victime offerte en sacrifice ne devait présenter ni tare ni défaut ; bien plus nécessaire encore était-il que Christ fût libre de toute impureté pour apparaître aux hommes comme « l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » (Jean I, 29.)

4° Jésus ne fut pas seulement un héros de la foi, plus noble et plus grand que ne le sont les autres ; il se rend à luimême le témoignage d'avoir toujours vécu sans péché.

La sainteté de Jésus-Christ^, que nous avons supposée

1 Relire en particulier l'étude classique de UUmanii, Ueber die Suiidlosigkeit Jcsn (2" édit., 1833), traduite en français par Théophile Bost sous le titre de : la Sainteté parfaite de Jésus-Christ. Le terme allemand Siindlosigkeit ne signilie pas impeccabililé, expression qui marque la qualité d'un être qu'aucune imperfection no saurait atteindre, tandis que la première désigne la situation de celui qui, de fait, est resté franc de toute souillure devant Dieu. C'est dans ce second sens seulement que nous parlons de la sainteté parfaite du Sauveur des hommes, le Christ des évangiles n'ayant pas été saint de nature, mais l'étant devenu par la lihre consécration de son activité.

jusqu'ici sans la prouver, ne saurait être établie par l'analyse des actes successifs de sa vie. Non seulement nous n'en connaissons qu'un petit nombre (Jean XXI, 25) ; mais si même les évangiles nous en donnaient l'énumération complète, la perfection morale est avant tout un état de l'âme, qui échappe à ce genre de démonstration. Seul le témoignage personnel peut nous fournir la clef de la difficulté : or, voici les éléments qui entrent, me paraît-il, en ligne de compte.

a) La sainteté du Sauveur est attestée d'abord par les déclarations constantes des apôtres (Act. III, 14 ; IV, 27, 30 ; 2 Cor. V, 21 ; 1 Pier. II, 22 ; 1 Jean II, 1, 2 ; III, 5, etc.) : quelque divergentes que soient "leurs conceptions de l'Evangile, tous sont d'accord sur ce point. A elle seule déjà cette unanimité, qu'aucune note discordante ne trouble, est un indice fort remarquable, bien que cet argument, d'autre part, ne soit en aucune manière péremptoire, puisqu'après tout les disciples n'ont pas lu dans l'âme de leur maître et que c'est là seulement, dans ce sanctuaire intime, que se déroule le drame mystérieux du péché.

6) La seule preuve décisive reste donc le témoignage de Jésus, à propos duquel, cependant, deux exceptions ont été souvent signalées. C'est en premier lieu le récit du baptême du Seigneur, dont un des incidents est interprété par quelques théologiens dans le sens d'un aveu de culpabilité, hypothèse que je n'aborde pas de nouveau, attendu qu'elle a été déjà discutée. Un autre passage biblique exploité contre la sainteté du Christ est la parole que rapportent les évangiles : « Pourquoi m'appelles-tu bon ; il n'y a de bon que Dieu seul^. » Cette réponse du Sauveur semble en effet étrange, puisque Jésus a l'air de retirer ainsi tout son enseignement en se rangeant lui-même au nombre des hommes pécheurs. Voici toutefois le sens de cette déclaration, lorsqu'on a soin de la replacer dans son contexte.

1 Marc X, 18; Luc XVIII, 19. Le texte autheiUique de Matthieu est : « -i fit- èçuràç TTEçil Tov àyadov. » — « PoiiiY|uoi lu'intcri'ogcs-lu sur ce ijui est bon'.' » (XIX, 17.)

Au jiig-emciit de l'Israélite qui vient de l'aborder, Jésus n'est qu'un docteur^, un rabbin comme les autres, que cet inconnu n'hésite pas néanmoins à appeler « bon maître, » parce qu'il ne met pas en doute que les ettbrts de l'homme ne puissent lui procurer la justice devant Dieu. Ne va-t-il pas jusqu'à s'imaginer qu'il a toujours observé la loi et qu'il aime son prochain comme lui-même? (Marc X, 19, 20 ; Matth. XIX, 18-20.) Lorsque le Seigneur constate de si prodigieuses illusions, il commence donc par ramener son interlocuteur à une idée plus juste de la sainteté divine. Comment, s'écrie-t-il, tu me donnes le nom de « bon ! » Mais sais-tu bien ce que tn dis ? Ig-nores-tu que Dieu seul a le droit de réclamer ce privilège ?

Ce n'est donc pas de lui-même que Jésus se préoccupe avant tout. Il n'aborde en aucun sens la question de sa pureté personnelle. Tout ce qu'il veut, c'est éprouver cet homme en lui montrant l'état de son cœur. Mais s'il lui rappelle avec force que Dieu seul est saint, il ne iaut pas oubher que Christ affirme ailleurs être avec Dieu dans un rapport absolument unique et que c'est ce qui l'a affranchi dès sa naissance de la tache orig-inelle, innocence native qui, se transformant en obéissance voulue, lui permet de se donner d'une manière spéciale le titre de Fils de Dieu. Tel est le témoignage qu'il se rend sans être jamais contredit par ceux qui l'entourent et qui l'accusent. Ici les textes du quatrième évang-ile abondent (VIII, 34-36, 46 ; XIV, 30 ; XVI, 9, etc.) : la sainteté du Sauveur y apparaît non comme l'absence de péché seulement, ce qui n'en est que la condition nég-ative, mais avant, tout sous la forme d'une communion ininterrompue avec Dieu, d'une consécration de tous les instants à la volonté divine. (I, 52; V, 30 ; X, 30 ; XVII, 4, etc.). Quant aux synoptiques, bien que moins explicites, pour le fond de la doctrine ils confirment cet enseig-nement. Il est vrai que le

' /liââciiaKE. Marc X, 17.

récit qu'ils nous fournissent traite moins de la personne du Sauveur que de son œuvre ; mais cette activité rédemptrici; suppose une pureté morale que n'effleure aucune ombre de souillure. Gomment, en elïet, ce Jésus qui invite ses disciples à implorer le pardon de son Dieu (Matth. VI, 12) s'arrog-erait-il lui-même le droit de pardonner *, s'il s'était rangé dans la catégorie des coupables ? Pourquoi parlerait-il de la valeur expiatoire de son sang (Matth. XX, 28 ; XXVI, 28), s'il avait besoin qu'expiation fût faite de ses offenses? De quel droit enfin lui qui nous interdit de juger (Mattli. VII, 1) se poserait-il en juge des humains (XXV, 31-46), s'il ne se sentait supérieur à nous de toute la distante qui nous sépare de la sainteté divine?

De telles déclarations placent l'historien en présence d'un dilemme dont on ne saurait nier la portée. Ou bien celui qui a tenu ce langage, s'il n'était qu'un homme tel que nous, s'est rendu coupable de folie ou de blasphème ; ou bien il s'est considéré comme libre de nos imperfections, ce qui lui permet d'assumer les doubles fonctions de libérateur et de juge. Or, la première hypothèse étant incompatible avec le caractère de haute moralité que la critique qui se respecte a toujours reconnu au fondateur du christianisme -, il ne reste qu'à admettre que Jésus a eu la conviction d'être, seul dans le monde, affranchi de la tache du péché. Mais s'il l'a cru, c'est qu'il l'a été de fait et que nulle transgression de la loi de Dieu n'a jamais souillé sa vie ; car l'exemple d'un saint

* Matth. IX, 6; Marc II, 10, etc. Comp. la remarque des scribes à ce sujet, Marc H, 7.

■2 Même les auteurs les plus négatifs sont unanimes sur ce point. « Tous les siècles, écrit Renan par exemple, proclameront qu'entre les fils des hommes, il n'en est pas né de plus grand que Jésus. » (P. 4-75 do la 13" édit.) Comp. le passage rcmaiquable de la seconde Vie de Jésus de Strauss (p. 198), où le célèbre théologien s'attaclie à montrer que Jésus fut de nature une belle âme, exempte de ces luttes pénibles qui, chez un Augustin, un Luther ou un saint Paul ont laissé des traces ineffaçables d'amertume et de dureté. Déjà dans la polémique qui suivit l'apparition de la première Vie de Jésus, Strauss répudie comme indigne d'un philosophe ou d'un historien sérieux tout système qui tendrait k dégrader l'Evangile. {Streifscliriften, 3« cali., p. 41 ; comp. Dus Leben Jesu krillsch bearbeilel, l'^ édit., II, 687).

Paul s'appelant « le premier des pécheurs » (1 Tim. I, 15 ; comp. 1 Jean I, 8) est là pour nous montrer que la conscience devient d'autant plus délicate que l'homme se rapproche da- A^antage de l'idéal céleste de la pureté. Plus donc o,n insiste sur la distinction religieuse de Jésus, plus on est forcé d'avouer que, s'il avait eu à sa charg-e le souvenir de la faute la plus lég-ère, il eût été le dernier sans doute à en dissimuler l'existence, tandis que sa sainteté parfaite est attestée au contraire par le témoig-nag-e persistant qu'il se rend à lui-même, fait capital, qui se rattache à ce qu'il y a de plus intime dans cette g-rande et mystérieuse personnalité.

5" Cette absence de péché suppose que les origines du Seigneur ne sont pas identiques à celles des autres hommes ; c'est cette différence que Jésus-Christ exprime lorsqu'il se donne le titre de Fils unique de Dieu.

Il faudrait citer ici nombre de déclarations (Matth. XI, 27 ; Marc XIII, 32 ; Jean III, 13 ; VI, 62 ; VIII, 58 ; X, 30, etc.), sur lesquelles je me réserve de revenir dans l'exposé de l'enseig-nement évang-élique. Qu'il me suffise de faire remarquer que les synoptiques ne méconnaissent nullement ce caractère (Matth. XI, 27 ; Marc XIII, 32) et que c'est à cette qualité de Fils unique que se ramènent les éléments constitutifs de la conscience messianique du Sauveur. Ici nous touchons aux dernières profondeurs de la nature psycholog-ique et spirituelle du libérateur des hommes. Seulement ce qui, pour l'observateur étrang-er, ne se découvre qu'au terme d'un longtravail d'investig-ation, fut en réalité pour Jésus la racine ou le principe caché duquel a procédé tout le reste. Ce n'est pas parce qu'il s'attribua les fonctions souveraines de Christ qu'il en vint à parler de son essence divine ; c'est bien plutôt parce qu'il se savait le Fils unique du Père qu'il apparut à son peuple comme maître et rédempteur. Dès son enfance, il s'était développé loin du péché, ce qui suppose qu'il était né dans une situation différente de la nôtre ; et mieux il en vint

à mesurer celle distance qui le séparail des autres hommes, plus clairement il comprit le caractère exceptionnel de ses relations avec Dieu.

C'est ce sentiment encore vag-ue et naïf qu'il exprime à l'âg-e de douze ans lors de la scène du temple et qui, se transformant plus tard en conviction réfléchie, le rend inébranlable dans sa résolution de se consacrer au salut de l'humanité. Pour agir sur le monde en général, il se présente d'abord à Israël comme l'Oint de Jéhova qu'avaient annoncé les prophètes : telle est, ainsi que nous l'avons établi, l'idée qu'il se formait de son ministère messianique. Cependant il ne suffisait pas que Jésus sût exactement qui il était et ce qu'il voulait ; il fallait tenir compte aussi de son entourag-e, avec les dispositions qui y régnaient et qui, l'issue le montra bien, pouvaient devenir un sérieux obstacle. Tout plan d'action supposant la connaissance soit de l'objet à atteindre, soit des opinions ou des préjugés de ceux dont on réclame le concours, après avoir considéré comme nous l'avons fait le but du Sauveur, qui n'était autre que la réalisation de son œuvre rédemptrice, il nous reste donc à rechercher jusqu'à quel point ce programme répondait aux croyances et aux aspirations d'Israël.

IL Le rapport de la conception de Jésus avec les espérances

de son peuple.

Jésus eut la conscience distincte de sa messianité dès le début de son activité publique. De leur côté, les Juifs attendaient avec impatience le libérateur promis. Cependant cette correspondance apparente entre le Christ et ceux auxquels il s'adressait cachait un malentendu qui fut une source féconde de difficultés et d'amertumes ^ L'envoyé de Dieu que rêvaient les contemporains du Sauveur n'avait, sauf le nom, rien de

* Comp. Riggenbach, Vie du Seigneur Jésus, p. 272 et sitiv. de la traduction française.

commun avec le Messie humble et souffrant dont nous venons de marquer à grands traits la ligne de conduite. Ce que les Juifs demandaient, c'était un souverain selon les idées de ce monde, un roi qui, se faisant le vengeur de son peuple, exaltât le pouvoir de la théocratie en courbant sous son joug toutes les nations ^ . Que fera donc Jésus en présence de cet idéal terrestre? Le favoriser par son attitude ou par ses discours, c'était renoncer au caractère spirituel de son œuvre, tandis que, d'autre part, en le combattant directement et sans réserve, le Seigneur supprimait tout point de contact possible entre sa personne et le peuple qu'il était venu sauver. Christ avait donc à triompher des préjugés de ses concitoyens sans pourtant les détourner de l'Evangile. Faire naître la foi, tout en heurtant de front les espérances qui paraissaient en être le fondement nécessaire : comment surmontera-t-il cette difficulté menaçante contre laquelle les efforts de son patriotisme semblaient devoir se briser ?

Le mode de conduite qu'il adopte dans ce but consiste à faire les œuvres du vrai Messie sans en prendre officiellement le titre. Il fallait que les Juifs en vinssent à voir en Jésus le libérateur promis par les prophètes, mais qu'ils y fussent amenés par un travail spirituel, progressif, insensible, par l'attrait céleste du royaume de Dieu. Ce ne devait pas être une soumission violemment imposée par un acte d'éclat enflammant les passions sans purifier la vie : cette conviction devait mûrir lentement dans les âmes sous l'influence de la parole et au contact de la personnalité rédemptrice du Sauveur.

Pour créer en Israël de telles dispositions, Jésus évite donc de se plier aux :idées messianiques qui avaient cours dans la foule. Ainsi il refuse d'intervenir dans les affaires civiles en réglant des questions d'héritages (Luc XII, 13, 14) ; il prêche l'obéissance à César, sans porter atteinte aux droits de Dieu (Matth. XXII, 21 ; Marc XII, 17 ; Luc XX, 25) ; il

1 Voir en particulier Schiirer, Geschichte des jiidlschen Volkes, II, p. 417 et suiv.

paie scrupuleusement Fimpôt, bien qu'en sa qualité de Christ il dût, de par le droit théocratique, être exempté de cette charge (Matth. XVII, 24-27) ; il ne consent sous aucun prétexte à opérer le miracle d'apparat que les Juifs attendaient de leur libérateur. (Matth. XVI, 1 et suiv. ; Luc XI, 29 ; Jean II, 18 ; VI, 30, 31.)

Mais s'il s'abstient de tout ce qui était de nature à favoriser les préjugés populaires, il réalise non moins résolument le programme d'activité du vrai Messie, tel que l'avaient fixé jadis les prophètes et tel que Jésus l'accepte dès sa première prédication dans la synagogue de Nazareth. (Luc IV, 18, 19.) Aussi peut-il répondre aux deiix délégués du précurseur en envoyant à Jean ces fîères paroles : « Allez et rapportez ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et l'Evangile est annoncé aux pauvres. » (Matth. XI, 2-6 ; Luc VII, 22 ; comp. Esaïe XXXV, 5, 6.) Jour après jour, en effet, Jésus parcourt le pays, guérissant les malades, consolant les affligés (Matth. VIII, 17), prêchant le royaume avec une autorité qui étonne les multitudes (Matth. VII, 29), arrachant même à ses adversaires des témoignages spontanés de louange et d'admiration. (Jean VII, 46.)

Une telle conduite, dans laquelle éclataient l'amour et la puissance de Dieu, devait attirer au Sauveur les Israélites bien disposés qui attendaient la délivrance promise. Dans toute la première partie de son ministère, cependant, Jésus ne se donne jamais à connaître ouvertement, officiellement comme le Messie ; il aime plutôt à se désigner par le terme mystérieux de « Fils de l'homme, » dont les foules ne semblent pas avoir saisi très nettement le sens. (Jean XII, 34.) Quand les esprits immondes se prosternent et s'écrient : « Tu es le Fils de Dieu, » il leur défend avec menace d'en parler (Marc I, 25, 34 ; III, 11, 12, etc.) ; ailleurs encore, avertissant deux aveugles qu'il vient de guérir, il leur dit : « Prenez garde que personne ne le sache. » (Matth. IX,

27-30.) Sa préoccupation constante est de contenir l'entliousiasme toujours prêt à déborder. Il se manifeste par des miracles divins ; puis, quand le peuple enflammé se dispose à saluer en lui le Messie, il s'efface et se dérobe aux hommages, (Jean VI, 15.) Les Juifs lui en font même expressément le reproche : « Jusques à quand, s'écrient-ils, tiendrastu notre âme en suspens ? Si tu es le Christ, dis-le-nous sans détour. » (Jean X, 24.) Ce qu'ils réclament sans doute du prophète g-aliléen, c'est une déclaration catégorique conforme aux idées populaires, avec miracles correspondants ; mais Jésus esquive cette demande en renvoyant ceux qui la lui présentent à l'attestation générale de ses discours et de son œuvre. (Vers. 25 et suiv.)

Ce n'est qu'en terre païenne que, laissant ces précautions. Christ dévoile sa dignité messianique. (Jean IV, 25, 26 ; Marc V, 19, 20.) Je rappelle, en particulier la parole qu'il adresse au démoniaque de Gadara lorsque, au lieu de lui défendre de parler ainsi qu'il le fait en pareil cas en Galilée, Christ enjoint à cet homme de raconter aux siens les miséricordes du Seigneur (Marc V, 19), ordre d'autant plus opportun que le trait dominant de la population que Jésus visitait alors était moins l'exaltation que l'engourdissement et l'apathie. (Vers. 17.) Mais, dès qu'il se retrouve en pays Israélite, revenant à sa méthode accoutumée, le Seigneur recommande avec instance qu'on fasse le silence autour de ses actions. (Marc V, 43.)

Et non seulement Jésus use de ce mode d'agir avec le peuple en général, mais il observe la même réserve dans ses rapports avec ses disciples. Il les choisit, il les enseigne, il les envoie prêcher l'Evangile, il leur donne le pouvoir de chasser les démons (Matth. X, 1, 7, 8) ; mais il ne leur révèle pas du coup sa messianité, parce qu'il veut les obliger à en faire d'eux-mêmes la découverte. Sous l'influence bienfaisante du Sauveur, un travail devait s'opérer dans leur âme jusqu'à les arracher à leurs idées terrestres et à les amener, malgré

les espérances populaires qu'ils partageaient (Matth. XX, 20, 21 ; Act. I, 6), à voir en Jésus, cet homme sans apparence, le Christ, le libérateur. Cette conviction devait naître lentement en eux et non s'imposer à leurs esprits par une manifestation bruyante ; il fallait que la foi jaillît des profondeurs de leur vie renouvelée au contact du Fils de Dieu.

La scène de Césarée de Philippe (Matth. XVI, 13-20 ; Marc VIII, 27-30) marque le terme de ce développement préparatoire. Déjà Jésus avait obtenu les succès les plus retentissants de son activité g-aliléenne : grande était sa renommée dans la foule ; plusieurs opinions contradictoires circulaient à son sujet. Un jour, pressé de savoir à quoi ses disciples en étaient, Jésus les entraîne donc à l'écart pour leur poser cette question brûlante : « Et vous, qui dites-vous que je suis? » Sur quoi Pierre, l'homme du premier mouvement, aux impressions vives et soudaines, se fait l'org-ane des douze en répondant à son maître : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » On comprend l'explosion d'allégresse et de reconnaissance du Sauveur à l'ouïe de cette parole. « Tu es heureux, s'écrie-t-il, Simon, fils de Jonas, car ce ne sont pas la chair et le sang qui t'ont révélé ces choses, mais c'est mon Père qui est dans les cieux ; » ce qui signifie que la profession qui vient de retentir avec un accent si ferme et si joyeux n'est certes pas une leçon correctement apprise, écho de l'opinion des hommes, mais qu'elle atteste la puissance de l'action illuminatrice exercée chez le disciple par l'Esprit du Seigneur.

Dès ce moment, les adhérents de Jésus connaissent ce qu'ils n'avaient fait que pressentir ; ils savent que leur maître est le Messie. Le long travail que nous venons de rappeler n'a pas été inutile, et si Christ est obligé de se dire que les foules le dédaignent, il est du moins reconnu comme il doit l'être dans le cercle intime de ses amis. Mais ce résultat constaté, le Sauveur revient aussitôt à ses précautions précédentes. D'abord et pour empêcher les douze de caresser leur rêve d'ambition,

à l'heure où ils sont tout à la joie d'avoir découvert sa messianité il se met à leur parler de ses souffrances. (Matth. XVI, 13-20, 21, 25 ; Marc VIII, 31-38 ; Luc IX, 22-27.) S'il doit rég-ner, c'est au travers de la douleur et de l'ig-nominie ; Golgotha sera pour lui la voie humiliante conduisant à la victoire ; la croix du Calvaire, le premier degré du trône de gloire qu'il doit recevoir dans le ciel. L'effroi de Simon à l'ouïe de ces paroles prouve combien cette perspective d'opprobre le révoltait, lui et ses compagnons' de service ; aussi Jésus s'applique-t-il dès lors à montrer aux apôtres que ce chemin est le seul qu'il puisse suivre pour apparaître un jour au monde dans le triomphe de sa divine royauté. Mais le Seigneur ne se borne pas à prédire la catastrophe qu'il voit distinctement à l'issue de sa carrière terrestre. A peine le cri de la foi : « Tu es le Fils de Dieu » était-il sorti de la bouche de Pierre, que Jésus « leur recommanda de ne dire à personne qu'il fût le Christ ; » car il fallait que le peuple, comme les disciples, arrivât à cette conviction par le travail personnel du renoncement et de l'obéissance. Après Césarée de Philippe, le Sauveur continue donc plus que jamais à se donner aux foules, mais en se retirant. Ce n'est qu'aux approches de la crise finale que, déchirant enfin le voile, Jésus fait acte de royauté messianique par son entrée solennelle à Jérusalem. (Matth. XXI, 1-11 ; Marc XI, 1-10 ; Luc XIX, 29-44 ; Jean XII, 12-16.) Israël l'a rejeté, la catastrophe est imminente, aucun malentendu n'est plus à craindre ; aussi Christ affirme-t-il hautement ses droits le dimanche des Rameaux, comme ensuite lorsqu'il s'écrie devant le conseil suprême de son peuple : « Désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance de Dieu et venant sur les nuées du ciel. » (Matth. XXVI, 63, 64 ; Marc XIV, 61, 62 ; Luc XXII, 69, 70.) Mais si les Juifs ne peuvent plus accuser le prophète galiléen de se dérober à leurs recherches (comp. Jean X, 24), ils s'emparent maintenant de ce témoignage catégorique pour donner une apparence lég-ale à sa condamnation.

Tel fut le conflit de l'idée messianique du Seig-neur avec celle de ses compatriotes. Les deux conceptions en présence étaient incompatibles ; il fallait que l'une d'elles succombât. A première vue, Jésus fut vaincu dans cette lutte opiniâtre. Seuls quelques disciples le suivirent dans sa voie solitaire, et encore ne comprirent-ils les souffrances du Messie qu'après sa g-lorijfication. Repoussé par l'austérité de l'idéal évang-élique, le peuple de la promesse s'attacha avec passion aux espérances malsaines dont il se nourrissait et crucifia le Christ après avoir foulé aux pieds sa parole. Mais le drame sanglant de Golgotha, triomphe apparent du judaïsme incrédule, fut en réalité le signal de son irrémédiable défaite. Dès lors l'ambition politique des Juifs s'exalta jusqu'au délire, d'autant qu'ils avaient rejeté le seul d'entre eux qui pût les recouvrir du manteau de sa protection souveraine, le seul qui leur parlât le langage de la sagesse en les mettant en la sainte présence de Dieu. Cet ami fidèle disparu, Israël affolé se heurta donc contre le pouvoir de Rome et fut brisé dans ce choc suprême, tandis que l'idée messianique de l'Evangile, s'incarnant dans le message de la croix et volant de bouche en bouche, faisait la conquête pacifique de l'univers. « Et moi, avait dit le Seigneur pour marquer la portée incommensurable de son divin sacrifice, lorsque j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi. » (Jean XII, 32.)

Toutefois avant le triomphe devait venir la lutte. Nous venons d'indiquer le but à poursuivre avec les difficultés à vaincre ; il nous reste à montrer quelles armes Christ avait à son service pour la réalisation du salut en Israël et dans l'humanité.

Article B. — Les moyens d'action de Jésus.

La parole et la pratique, tel est le double levier dont dispose quiconque aspire à diriger ses semblables : nous aurons donc à considérer ici soit les discours du Sauveur, soit ce qu'il appelle son « œuvre » messianique par excellence, le mi-

racle. A propos de la doctrine cependant, pour ne pas anticiper sur l'exposé didactique qui sera fait dans la suite, nous nous occuperons moins des pensées développées par le Seigneur que de l'expression qu'il leur donne et de la méthode qu'il emploie pour les mettre à la portée de tous.

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