‹ Théologie du Nouveau Testament [microform]Chapitre 20 sur 35 · I. La forme de l'enseignement de Jésus · texte numérisé non relu

I. La forme de l'enseignement de Jésus

Le premier but d'un orateur étant d'être compris, comment le Sauveur a-t-il présenté l'Evang-ile afin de le rendre accessible aux foules ? Christ apportait au monde des vérités sublimes, si profondes qu'on les creusera jusqu'à la fin des siècles sans en épuiser le contenu divin. Or, ses auditeurs étaient pour la plupart des hommes du peuple, sans instruction, souvent même sans intellig-ence spirituelle et dont le formalisme avait desséché la vie. De quels moyens Jésus s'est-il servi pour écarter cet obstacle, en mettant au niveau de leurs préjug-és et de leur étroitesse les doctrines du salut ?

Christ emploie à cet effet ce qu'on appelle la méthode de V accommodation, procédé qui consiste à tenir compte de l'état de ceux qu'on veut instruire. Tout pédag-ogue avisé s'efforce d'aller du connu à l'inconnu, du simple au composé, des expériences de chaque jour à la découverte progressive de vérités nouvelles. Encore faut-il se souvenir que Jésus n'avait pas affaire à des enfants dont l'esprit encore flexible se plie sans effort à la discipline qu'on lui impose. Les foules qui l'entouraient se composaient en bonne partie d'adultes, mais d'hommes mal préparés à la connaissance des choses divines et qui joignaient parfois à l'ignorance du jeune âge la raideur du formalisme et l'intolérance du parti pris.

1 Comp. Louis Duvoisin, la Forme de l'enseignement de Jésus-Christ (Lausanne, 1859); Riggenbach, Vie du Seigneur Jésus, traduction française, p. 443 et suiv., 465- 434 ; de Pressensé (7^ édit.), p. 364 et suiv. ; Keim, II, p. 101 et suiv. ; Weiss, I, 486 et suiv. ; Wendt, II, 74 et suiv. Sur la forme parabolique en particulier et sur les rapports de Jésus avec la nature : Grau, Das Selbstbewusslsein Jesu (Nôrdlingen, 1887), p. 69-90 ; Wendt, II, p. 82-94, 115, 116.

Vis-à-vis d'auditeurs qu'il était si nécessaire de ménag-er, le mode d'enseignement de Jésus consiste d'abord à ne pas heurter de front leurs croyances. Il cherche à les amener à l'Evang-ile non pas en critiquant leurs idées, mais en les attirant par l'exposé simple et lumineux de la vérité. Il est vrai que, dans le sermon sur la montagne par exemple, Jésus ne craint pas de substituer son autorité à celle de Moïse (Matth. V, 21, 22, 27, 28, etc.) et qu'ailleurs encore il marque très nettement le caractère nouveau de sa législation. (Matth. IX, 16.) Le principe qu'il apporte au monde n'est pas le simple prolongement des lignes déjà tracées par la religion légale. Mais lorsqu'il juge nécessaire d'affirmer ainsi sa position, le Seigneur évite d'autre part les formules irritantes qui eussent rebuté même les auditeurs les plus faciles ; il développe sa pensée sans polémiser contre les erreurs contraires et en y mettant tous les égards compatibles avec le devoir de la sincérité. Son but est de déposer dans les cœurs des germes qui, plus tard, en grandissant, feront éclater les formes vieillies du judaïsme. La méthode qu'il choisit est celle de l'évolution progressive, et non de la soudaine et brutale révolution.

Ce procédé d'accommodation a-t-il poussé Jésus à admettre, ne fût-ce que par moments, des préjugés qu'il ne partageait pas, mais qu'il aurait eu l'air d'adopter pour ne pas contrarier les foules? Telle est l'explication qu'on a donnée en particulier des paroles du Sauveur sur l'existence du diable et des esprits malins. Mais cette théorie ^ porte atteinte au caractère et à la dignité de Jésus, qui, lorsqu'il prémunit ses disciples contre l'influence de Satan, en parle sans contredit parce qu'il y croit fermement lui-même. Si donc Christ se met au niveau de ceux qu'il veut amener à lui, c'est en partant de ce qu'il y a de juste dans leurs idées et dans leurs dispositions, pour élever par degrés ses auditeurs aux vérités moins accessibles et plus sublimes, ce qui me conduit à

1 Comp., par exemple, la réfutation très serrée de cette manière de voir dans la Vie de Jésus de Weiss (I, p. 457-459).

signaler la gradation fort remarquable de son enseignement.

Au début Jésus, se rattachant au passé, se borne à répéter la prédication de Jean-Baptiste, résumé de la religion mosaïque : « Convertissez-vous, car le royaume des cieux est proche. » (Matth. IV, 17.) Puis il développe dans le sermon sur la montagne le principe de TEvangile, en présentant sa doctrine comme une loi spiritualisée qui se concentre dans le commandement de l'amour. Plus tard, décrivant les caractères du royaume ainsi formé, il opère par ses paraboles un triage dans la foule (Matth. XIII), jusqu'à ce qu'après Césarée de Philippe il attire l'attention de ses disciples sur sa personne et sur la mort qu'il doit subir à Jérusalem. (Matth. XVI, 21.) On le voit, pareil au chef de famille qui tire de son trésor « des choses nouvelles et des choses anciennes » (Matthieu XIII, 52), Jésus part des besoins de la piété Israélite pour faire accepter au peuple, par une progression sagement ménagée, ces vérités divines qui contenaient en germe l'abolition de la loi*.

Mais il ne suffisait pas que le Sauveur se mît à la portée des Juifs en tenant compte de leurs idées ', il fallait qu'il le fît aussi par le langage dont il revêt son enseignement. Jésus avait affaire à des esprits incultes, inaccoutumés aux opérations de la logique et ne pouvant saisir le style abstrait de l'école : aussi se garde-t-il d'exposer l'Evangile en ayant recours aux procédés dialectiques que recherchaient avec prédilection les docteurs Israélites de son temps. Christ montre la vérité bien plus qu'il ne la prouve, l'enveloppant d'images cor lorées, qui la rendent accessible aux intelligences les plus rebelles. Rien de raide ni de convenu dans sa parole ; toutes ses pensées s'animent ; douées du mouvement de la vie, elles passent devant l'esprit, chacune avec son geste et sa physionomie rayonnante de vivacité et d'expression. L'humble en-

1 « D'abord Jésus s'est laissé deviner, ensuite il s'est montré, enfin il s'est donné, » P. Lobstein, la Doctrine de la sainte cène, dans la Revue de théol. et de phil. de septembre 1888, p. 504.

fant les reconnaît, lorsqu'il les voit, et les salue d'un sourire, tandis que le savant y découvre des profondeurs de sag-esse que la science humaine s'épuise vraiment à mesurer. Jésus n'est-il pas le poète par excellence, dont la bag-uette d'or transforme comme par magie ce qu'elle touche? L'idée que nous décomposons avec labeur, Jésus l'évoque devant les yeux, palpitante de vie; la fleur que nous ne connaissons qu'après l'avoir réduite à l'état de feuilles mortes, Jésus la fait surgir d'un seul jet dans l'éclat de sa fraîcheur et de sa beauté céleste : de là le coloris et la puissance incomparables de ces enseignements populaires que les synoptiques nous donnent avec tant de g-râce et de simplicité.

Cependant l'image ne constitue pas à elle seule tout le discours ; c'est un joyau qu'il faut mettre en œuvre. Le plus souvent, Jésus l'enchâsse dans une de ces sentences vives et bien frappées qui sont familières au génie de l'Orient. On en trouve un grand nombre dans les écrits de l'Ancien Testament ; mais ici comme partout ailleurs Jésus laisse ses devanciers fort en arrière. Rien ne saurait égaler la netteté de ces mots, dont l'empreinte se dessine avec un relief ineffaçable : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Luc XX, 25.) « L'œil est la lumière du corps.... Si donc la lumière qui est en toi n'est que ténèbres, quelles ténèbres! » (Matth. VI, 23.) Parfois la sentence évangélique prend un tour paradoxal, propre à stimuler la pensée en excitant la curiosité. « Laisse les morts ensevelir leurs morts. » (Luc IX, 60.) « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui la perd à cause de moi la trouvera. » (Matth. XVI, 25.) Quels aiguillons que de telles paroles ! La flèche décochée, l'auditeur, atteint dans le vif de l'âme, cherche vainement à l'arracher. Eperonné, l'esprit travaille et n'a de repos qu'il n'ait trouvé l'énigme, en dégageant la vérité de l'enveloppe légère et brillante dont l'éclat l'a dès l'abord attiré.

Comme les perles fines d'un riche collier, ces maximes évangéliques sont souvent reliées entre elles par un fil imper-

ceptible. Ailleurs le discours de Jésus prend de lui-même l'ampleur d'une comparaison large et puissante ; l'image, en se prolongeant, devient allégorie, ou lorsque la forme est narrative, c'est une parabole, dans laquelle l'idée se présente sous l'aspect d'un récit rapide et saisissant. Tandis que l'allégorie apparaît à plusieurs reprises dans le quatrième évangile, où Jésus se compare tantôt au bon berger, tantôt à un cep dont le Père est le vigneron (Jean X, i et suiv, ; XV, 1 et suiv.), la parabole est un genre spécial aux synoptiques : c'est, en petit, un drame plein de mouvement et de vie. On la distingue de la fable soit par le procédé de la fiction, en ce que la parabole reste dans les conditions de la réalité, tandis que la fable fait parler par exemple des animaux ou des arbres, soit par le fond de l'idée, en ce que la fable se résout le plus souvent en applications d'une morale égoïste, tandis que la parabole sert d'enveloppe aux plus graves enseignements du salut.

Il faut observer en outre que la parabole, intervenant à un moment de crise du ministère du Sauveur, révèle une intention de jugement aussi bien que de miséricorde. Les textes en font expressément la remarque. (Matth, XIII, 10-15.) Fatigué des lenteurs d'un peuple paresseux et engourdi, Jésus le punit en éloignant de sa perception cet Evangile qu'on s'obstine à méconnaître. Aussi la parabole a-t-elle été comparée à un voile assez épais pour soustraire la vérité céleste à ceux qui se montrent indignes de la recevoir, mais assez transparent pour la revêtir, aux yeux des disciples bien disposés, d'une forme lumineuse qui en rehausse l'éclat et le charme.

Dans la foule mélangée qui entourait le Seigneur se dessinaient en effet ces deux tendances, les seules qui soient possibles en face de Jésus-Christ. Les uns se sentaient attirés par le message de l'amour divin ; mais encore ignorants, ils avaient besoin de mieux comprendre. D'autres, terrestres au fond de l'âme, ne suivaient le prophète de Galilée que pour

obéir à l'impulsion de leur entourag-e ou par un mouvement d'enthousiasme irréfléchi. Or, la volonté du Sauveur étant que les intentions profondes des hommes viennent au jour, la parabole est un des moyens qu'il choisit pour opérer ce triag-e. En écoutant, les esprits sérieux sont poussés à la recherche et travaillent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé, tandis que les auditeurs frivoles, étonnés de cet obstacle, se lassent vite d'un labeur qu'ils estiment inutile et, rebutés, manifestent l'incrédulité cachée dans les replis secrets de leur cœur. N'estil pas remarquable que cette forme d'enseig-nement spéciale aux synoptiques révèle, chez le Sauveur, une pensée identique à celle qui apparaît si maigistralement exposée dans le récit du quatrième évangile ? autre terrain commun où se montre d'une manière incidente et comme à l'improviste l'unité des deux narrations parallèles fournies par le Nouveau Testament.

En dehors des collections de sentences et des paraboles du Seig-neur, les documents bibliques nous ont conservé plusieurs discours suivis dont la lecture exphque et justifie l'impression produite par Jésus-Christ sur les foules. (Matth. VII, 28, 29.) Simplicité unie à la profondeur, log-ique inflexible s'alliant aux élans d'une passion débordante, douceur pleine de tendresse, mais qui n'exclut pas, lorsque Jésus flag-elle les vices de ses ennemis, l'ironie mordante et l'énerg-ie de l'invective, toutes les qualités s'associent pour donner à cette éloquence un caractère de puissance divine et d'incomparable g-randeur. Aussi ne saurait-on relire sans frémir tour à tour d'enthousiasme et de sainte indig-nation ces discours prononcés il y a dix-huit siècles, dans un dialecte étrang-er, et dont nous ne possédons sans doute que des comptes rendus bien frag-mentaires. Certes si Christ a été, comme le dit un apôtre, « esprit vivifiant » (1 Cor. XV, 45), et si la parole est l'arme spirituelle par excellence, celle de Jésus peut être justement comparée à un g-laive auquel rien ne résiste et qui inflig-e une blessure mortelle, là où il ne frappe pas à salut. Mais cet

enseignement si vigoureux ne fut qu'un des moyens d'influence du Sauveur, qui illustre et qui confirme sa doctrine par son activité et en particulier par les « œuvres » où se manifeste sa puissance.

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