II. Les miracles
Le surnaturel dans la vie de Jésus-Christ a été de tout temps une pierre de scandale pour la science ; on peut même citer plus d'un théologien évangélique qui ne le traite qu'avec un sentiment mal dissimulé de répugnance, preuve en soit le mot souvent répété de Schleiermacher : « Je crois malgré le miracle. » Sur ce terrain du reste, la critique négative a passé par trois phases dont il ne sera pas inutile de rappeler le mouvement général.
La première est représentée par le rationalisme du siècle dernier, qui, tout en admettant l'historicité des documents évangéliques, conteste le surnaturel, dont il se débarrasse soit par l'hypothèse de la fraude, ainsi que le fait le Fragment de Wolfenbûttel, soit en distinguant, dans l'exégèse des récits bibliques, le fait accompli de l'interprétation qu'en donnent ceux qui en ont été les témoins. Tout pénétrés, dit-on, de la croyance au merveilleux, les apôtres ont mêlé leurs impressions au compte rendu des événements qu'ils nous rapportent et qui, dépouillés de cette couche d'embellissements légendaires, se ramènent aux circonstances prosaïques de la vie de chaque jour. La tâche de la critique est de dégager le noyau historique primitif par un travail d'épuration auquel s'est livré très consciencieusement le rationalisme dit vulgaire de Paulus et de son école.
Dans sa première Vie de Jésus, Strauss inaugure la seconde des périodes que je viens d'indiquer, en battant en brèche ces deux hypothèses négatives. Il rejette celle du « fragmentiste » comme contraire à la philosophie, le christianisme étant, dit-il, un fait trop important pour pouvoir être expliqué par l'imposture ; il repousse de même le pro-
cédé de Paulus comme méconnaissant les exig'ences de la méthode historique, puisqu'enfin l'intention manifeste des écrivains bibliques a été de raconter des événements surnaturels. Le vice commun de ces théories parallèles, toujours au jug-ement de Strauss, doit être cherché dans leur point de départ critique, Tune et l'autre persistant à admettre contre toute évidence l'historicité des documents. A cette manière de voir, qu'il estime surannée, l'auteur de la Vie de Jésus entend substituer la conception mythique qu'il développe avec tant d'éclat et de force dans ses premiers écrits. Plus tard, il est vrai, le mythisme à son tour fut ruiné par l'école de Tubingue, quoique, malgré leur antagonrsme, Baur et Strauss restent d'accord pour rejeter le miracle et pour élaguer du texte évangélique tous les récits surnaturels qui y sont contenus. Mais s'ils sont habiles à renverser, ces théologiens le sont moins à reconstruire, car le résultat le plus net de leur travail étant de faire du christianisme un produit anonyme, on se demande ce que devient lapersonnehistorique de Jésus-Christ. Sur ce point capital, ces critiques se maintiennent dans une prudente réserve : seulement, comme il faut bien rattacher l'Eglise à l'œuvre de son fondateur, — dont nul ne s'est avisé jusqu'ici de nier l'existence, — il est arrivé que plus on a abordé de front ce problème, plus on a dû reconnaître la valeur de mainte portion des évangiles, ce qui a ramené la question du miracle avec un caractère d'urgence tout nouveau. Les représentants de la théologie négative contemporaine se trouvent donc, bien contre leur gré sans doute, en présence de ce dilemme. S'ils sortent des généralités où se complaisait le chef de l'école de Tubingue, ils ne peuvent éviter d'utiliser les documents bibliques ; or, même la narration la plus ancienne étant imprégnée de surnaturel, il ne reste à ceux qui rejettent le miracle qu'à revenir, qu'ils le veuillent ou non, à l'une des deux suppositions que Strauss croyait avoir définitivement écartées. La Vie de Jésus de Renan, en particulier, est intéressante à consulter à ce point de vue. Tantôt le célèbre au-
teur se fait docilement le disciple de Paulus ^, tantôt il reproduit, bien qu^'avec infiniment d'égards et de délicatesse, les assertions quelque peu brutales du « frag-mentiste ^, » d'où il ressort que, en dépit des protestations de Strauss, la troisième phase critique en est réduite à copier la première : enchaînée à ses préjug-és dogmatiques, la théologie négative tourne et retourne dans un cercle dont elle ne parvient pas à sortir.
La seule issue est, en effet, de reconnaître que Jésus a accompli des miracles. J^ajoute que la preuve historique décisive sera toujours la série des déclarations où Christ renvoie la foule aux « œuvres » qu'il opère, textes dont la teneur est trop caractéristique pour qu'il soit facile de s'en débarrasser. « Si je chasse les démons par Béelzébul, dit le Seigneur par exemple, par qui vos fils les chassent-ils ? C'est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges. Mais si c'est par l'Esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu
1 « Dans un tel état de connaissance, la présence d'un homme supérieur, traitant le malade avec douceur, et lui donnant par quelques signes sensibles l'assurance de son rétablissement, est souvent un remède décisif. Qui oserait dire que, dans beaucoup de cas, et en dehors des lésions tout à fait caractérisées, le contact d'une personne exquise ne vaut pas les ressources de la pharmacie ? Le plaisir de la voir guérit.... » (P. 270 de la 13« édit.) Comp., parmi les auteurs allemands, Schenkel, par exemple, d'après lequel la belle-mère de Pierre, malade de la fièvre (Marc I, 30, 31), est guérie « par l'action de la personnalité de Jésus, par le contact affectueux de sa main, accompagné sans doute de quelques paroles d'encouragement et de consolation. » (P. 68 de la 4» édit.) Voir encore ce que dit le même théologien de la résurrection de la fille de Jaïrus. (Marc V, 21 et suiv.) « Jésus arrive ; le peuple est rassemblé ; on pleure, car on croit la jeune fille morte. Jésus lui dit : « Lève-toi ; » ce seul cri la rappelle à la vie, et l'étonnement saisit tous les assistants. » (P. 119.) Il ne faut pas oublier que ces récits appartiennent à l'évangile de Marc, que Schenkel considère comme le document primitif, écrit au plus tard en l'an 60 de notre ère. (P. 345 et suiv. ; 382.)
2 « La vérité matérielle a très peu de prix pour l'Oriental ; il voit tout à travers ses préjugés, ses intérêts, ses passions. L'histoire est impossible si l'on n'admet hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. » (P. 263.) Relire, en particulier, les remarques sur la résurrection de Lazare, que Renan représente, sans autres, comme une scène arrangée. « Fatigués du mauvais accueil que le royaume de Dieu trouvait dans la capitale, les amis de Jésus, ce semble, désiraient parfois un grand prodige qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. Une résurrection dut leur paraître ce qu'il y avait de plus convainquant.... » (P. 372, 509 et suiv. ; comp. p. 359 et suiv. des premières éditions.)
jusqu'à vous. » (Matth. XII, 24-30 ; comp. Marc III, 22-30 ; Luc XIII, 10-16, 32, etc.) II est vrai que la critique affecte de considérer les actes de Jésus sig-nalés dans ces passag-es comme chose naturelle ; c'est ici que la « personnalité exquise » dont parle E. Renan vient, semble-t-il, fort à propos. Mais qu'on y réfléchisse : ou bien les hommes auxquels le Sauveur fait allusion étaient vraiment des possédés, ce qui oblige à admettre que l'expulsion des démons qui les tyrannisaient n'a pu s'opérer que par une vertu divine, ou bien c'étaient des épileptiques ou des fous, c'est-à-dire des gens dont l'état suppose un désordre si profond de l'organisme, que le soulag-ement, s'il est possible, ne s'obtient que par un traitement opiniâtre et compliqué. On comprend, jusqu'à un certain point, qu'un accès d'ég-arement momentané se calme sous la pression d'une volonté puissante ; mais tout autres furent les guérisons accomplies par Jésus- Christ, dont le caractère définitif, expressément relevé par les auteurs bibliques, faisait ressortir l'infériorité manifeste des exorcistes juifs même les plus réputés. (Matth. XII, 27, 43-45.)
Au reste, je ne méconnais pas les difficultés très positives que ce problème soulève au point de vue scientifique. Ces malades que les récits mettent en scène, qu'étaient-ils en réalité? Des possédés, répondent les évangiles, c'est-à-dire des esclaves courbés sous le joug d'esprits immondes * : voilà l'explication que donnent les textes, et certes, à moins de nier de parti pris l'existence de ce qui nous dépasse, nous ne saurions écarter d'avance cette solution. Après tout, que savonsnous de l'invisible, et qui oserait affirmer que les influences qui s'en dégagent n'exercent aucune action sur ces troubles mystérieux qui semblent affecter l'âme et la conscience plus encore que l'organisme physique ? D'autre part, le lecteur
1 II faut rejeter cependant, me paraît-il, l'idée, qu'on est étonné de trouver encore chez M. Weiss (I, p. 459), d'après laquelle les démoniaques auraient été plus pécheurs que d'autres hommes. Rien de pareil n'est indiqué dans les sources ; lire, en sens inverse, les remarques très justes que présente M. Bcyschlag'. (I, p. 291, 292, note 2.)
attentif de la narration biblique ne peut manquer certains indices qui sont de nature à lui inspirer c D'abord on trouve dans les documents des traces du préjug-é antique qui fait de toute maladie ( l'œuvre des puissances occultes ^ : d'après Luc XI par exemple, c'est à Satan qu'est attribué un cas d( persistante chez une femme dont le corps était d( puis près de dix-huit ans. Et quant aux possédés p dits, les symptômes de leur mal concordent le plu et d'une manière frappante, avec ce qu'on appeller jours la folie ou même l'épilepsie ^. (Marc V, 1-17 ; I Matth. XVII, 14-18.) Orig-ène ne se plaint-il pas des de son temps, qui expliquaient scientifiquement ces dans lesquels, à une époque plus ancienne, on n'h à reconnaître l'influence malig-ne des démons ^ ?
Mais que devient alors l'attestation de Jésus-Ghr a certainement admis l'intervention de Satan dans ce moraux et physiques ; car le témoignag-e des évang-i point est péremptoire, et c'est avec raison que 1
^ Cette conception est spéciale au premier et au troisième évangile (I 33 ; XII, 22 ; Luc XI, 14), tandis que le récit de Marc ne ramène à cette minée que des désordres psychiques. Lire, sur cette question, l'étude de î Ziir Voi'stellung von der Besessenheil im Neuen Testament, dans les , prot. Theol. de 1892, 4» cah., p. 633 et suiv. Comp. la monographie ph M. Campbell, Crltlcal Studles in St-Luke's Gospel, Us Demonology ani Edimbourg, 1891.
2 II est à peine besoin d'ajouter que, dans l'hypothèse d'insanité, ces 1 vaincus qu'ils étaient sous le pouvoir du malin, parlaient et agissaient soi cette croyance. Les médecins juifs, en leur suggérant que l'esprit mau fuite, parvenaient à les calmer pour un temps ; mais l'aliénation ne tar prendre. Quant à ces exorcistes et à leurs procédés, lire les curieux détai C. Geikie, II, p. 131 et 132.
^ 'laTçoî /lèv ovv (pvffioAoyeiTuaav, are fiTjôè àiiâdaçTov Tvvsvfia slv( KaTa Tôv TÔnov, âAAà aufiariKov chfnTT(op.a..„ rifiëiç ôè ol nal rd evay-ye'^ reç, oTL To vôoTjjua tovto àiro Tvveii/iaToç àKadâçrov.... Explication de 14.,15 {in Ev. Matth. XIII, 6. Edit. Lommatzsch, III, p. 220). Comp., en gc croyances de l'ancienne Eglise à ce sujet : Harnack, Medicinisches ans Kirchengescitichte, dans les Texte und Untersuchungen %ur Gesch. d Llteratur, VIII, 4« cah., 1892, p. 37 et suiv., lOi et suiv.
moderne est de plus en plus unanime pour écarter l'hypothèse de l'accommodation * ? En présence de ces paroles du Seig-neur, deux positions peuvent être prises. Ou bien on reconnaît l'infaillibilité de Jésus en toutes choses, ce qui oblig-e à admettre, même en matière médicale, l'interprétation qu'il s'est donnée à lui-même des « possessions ; » ou bien, si l'on évite d'accorder au Sauveur une omniscience que n'enseignent pas les écrivains bibliques, une porte est ouverte à l'exég-èse moins rigoureuse qui vient d'être rappelée. Je n'ignore pas que, dans cette supposicion, le point délicat est de fixer la limite ; mais il est curieux de constater les progrès que la théologie contemporaine a faits incontestablement dans ce sens. Voici, par exemple, comment s'exprime un auteur que nul n'accusera de radicalisme dogmatique : « La critique réclame ses droits, écrit M. F. Godet en parlant des citations de l'Ancien Testament dans les évangiles, même en face de ces déclarations. (Matth. XXII, 43 ; Jean V, 46, 47.) Et pour les lui refuser, il faudrait ou attribuer à Jésus la toute-science, ce que ne permet pas le Nouveau Testament, ou statuer une révélation particulière dans chacun de ces cas particuliers, ce à quoi il ne me paraît pas que nous soyons suffisamment autorisés. Nous nous trouvons ici sur les confins des deux mondes historique et religieux, et c'est ce qui rend la question difficile comme le sont toutes les questions de frontières.... Ce qui me paraît seulement devoir être affirmé, c'est que ce que Jésus avait appris des hommes quant aux choses terrestres, et pour autant que cela n'était pas en rapport avec son œuvre de salut, n'a pu être en dehors de la faillibilité humaine ^. »
1 Weiss, I, p. 456 et suiv. ; Beyschlag, I, 291 et suiv. ; Wendt, IJ, p. 121-127, 233. Je rappelle l'étroite relation qui existe, d'après les évangiles, entre la croyance aux démons et la croyance au diable, le chef de ces esprits mauvais, Comp. la comparaison de l'homme fort, qu'il faut lier pour piller sa demeure (Luc XI, 14-23) ; voir aussi Luc X, 17, 18, où le pouvoir des disciples sur les démoniaques est expliqué par la victoire que Christ a remportée sur Satan.
2 Fréd. Godet, VAulorité de Jésus-Christ, Chrétien évangéliqtie du 20 avril 1891, p. 159 et 160.
Qu'on relise et qu'on pèse cette dernière tiièse : elle me semble grosse de conséquences qu'il n'est pas facile d'éviter. Car enfin, si Jésus pouvait utiliser les livres saints en les attribuant à d'autres auteurs qu'à ceux qu'admet aujourd'hui la critique, est-il interdit d'admettre qu'il a guéri des malades en partageant les idées de son époque sur les causes de ces infirmités ^ ? Quand on accepte la première de ces propositions, ainsi que le fait l'éminent exégète que je viens de citer, de quel droit rejeter la seconde comme dangereuse pour la foi évangélique ? Dira-t-on que Jésus tenait directement de Dieu ses idées sur le diable ? Mais cette révélation spéciale eût été certes bien inutile, puisqu'il s'agit ici d'une croyance que partageaient, sans exception, tous les contemporains du Sauveur. Ou bien alléguera-t-on que, à ce compte-là, la doctrine chrétienne du péché se trouve diminuée et que Jésus n'a fait la guerre qu'à des fantômes, quand il a tendu toutes ses forces contre le mal ? Autant vaudrait dire, me paraît-il, que parce que le Seigneur attribue à Moïse telle parole sortie de la plume d'un autre auteur, la vérité du texte biblique et de l'argument que Jésus en tire en est atteinte. Qu'importe que Luther, à la Wartburg, ait cru voir surgir le diable, alors que ce n'était peut-être qu'une illusion ? La crise que traversa le réformateur perd-elle pour cela son sérieux et son intensité redoutables ? Si donc Christ, lui aussi, fut influencé par les traditions de son peuple dans la forme que prirent ses expériences et sa conviction profonde de la réalité du pécné, ce n'est certes pas que sa lutte ait été moins douloureuse et moins poignante, ni la victoire remportée moins bénie pour le salut de l'humanité.
Assurément, le fait que les Juifs ramenaient certaines mala-
1 Comp. L. Monod, le Problème de l'autorité (Lyon, 1891), p. 50, 51. Dans l'autre sens ou en faveur de l'opinion traditionnelle, lire par exemple Al. Berthoud, l'Autorité doctrinale de Jésus-Christ, dans le Chrétien évangélique d'avril 1892, p. 182-184. Mais le tout est de savoir si l'idée du diable et de l'action des démons dans le monde fait partie intégrante de la doctrine du salut.
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dies à l'action des démons ne prouve pas encore qu'ils eussent tort, ni que les chrétiens soient dispensés de recevoir sur ce point les enseig-nements bibliques. Il ne faut pas oublier que le monde des esprits se dérobe à nos investigations et que bien téméraire est la critique qui parcourt ces mystérieuses rég'ioris en souveraine sûre de son pouvoir, affirmant ou niant comme en présence d'observations vérifiées et concluantes. Toutes ces réserves admises, voici cependant la difficulté très réelle, me paraît-il, que soulève l'interprétation traditionnelle de ces récits. Est-il naturel de supposer que des maladies que nous n'hésitons pas à expliquer de nos jours par des désordres nerveux aient été causées au temps de Jésus, et à cette époque seulement, par des êtres malins, satellites de Satan, par un déchaînement exceptionnel de la puissance du diable? Tout homme impartial reconnaîtra que la question est pour le moins douteuse et que, si l'autre hypothèse ne se présente pas avec une force d'évidence qu'on ne saurait d'ailleurs obtenir en ces matières, elle n'en a pas moins une sérieuse vraisemblance et ne peut être écartée, même par l'exég-èse la plus respectueuse des évangiles, comme une fantaisie critique arbitraire et sans fondement.
Au reste, quelque solution qu'on adopte, qu'il s'agisse d'expulsions de démons ou de guérisons de maux que la science contemporaine la plus avancée a peine à soulager, la puissance divine du Sauveur demeure intacte, ce qui est l'idée essentielle qu'il importe de relever. Si même Jésus, « né d'une femme et né sous la loi » (Gai. IV, 4), a partag-é sur plus d'un point les croyances de ses contemporains, puisque autrement il ne serait pas sorti des entrailles de son peuple i,
■1 Attribuer au Christ la connaissance innée et infaillible de tout ce qu'ignorait son entourage, c'est quitter le terrain des récits bibliques pour adopter celui des évangiles apocryphes, avec leur négation persistante de l'humanité du Seigneur. Conip. mon étude sur ce sujet dans la Revue chrétienne de janvier 1893; relire aussi, contre l'hypothèse dogmatique de l'omnisciencc de Jésus-Christ, les développements que donne M. J. Ucymond dans son substantiel article : Jésus-Christ homme. [Chrétien évangélique, août 1892, p. 392-395.)
RÉDEMPTION I -[ij
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à nos yeux ce fait ne diminue certes en rien sa dig-nité souveraine ; car la grandeur du Christ réside dans l'intensité de sa communion ininterrompue avec son Père, et cette royauté spirituelle et morale ne dépend ni du progrès dans les recherches critiques, ni de l'étendue de l'érudition. Plus instruits qu'il ne l'était en mainte question, nous ne l'en adorons pas moins comme notre Seigneur et notre maître, parce qu'il demeure pour nous le foyer toujours rayonnant de la vie divine, le médiateur nécessaire entre l'humanité pécheresse et son Dieu. " Telle est aussi la source profonde d'où jaillit le pouvoir exceptionnel qu'il a exercé sur la terre. En réalité, seul le créateur de l'univers peut intervenir dans les lois qu'il a déterminées ; c'est Dieu, par exemple, qui ressuscite Lazare, ce que Jésus affirme devant la foule en rendant grâce de l'exaucement obtenu. (Jean XI, 41, 42.) Il est nécessaire de bien établir ce fait pour comprendre ce qu'est le surnaturel biblique. Les actes successifs de la création sont des miracles ; lorsque l'Eternel a tiré la vie du sein des êtres inanimés, il y avait là quelque chose de nouveau, qui n'était pas contenu dans la situation antérieure, la substance inerte ne se transformant pas de sa propre force en phénomènes vivants, de même que la chair d'un lépreux, livrée à elle-même, ne saurait devenir saine et pure. Or, comme notre raison est en défaut partout où elle ne discerne pas de cause naturelle correspondant à l'effet qu'elle constate, le miracle est inintelligible comme l'est le commencement des choses, et il nous apparaît avec ce caractère dans la mesure où l'interruption de l'ordre habituel est plus abrupte, la disproportion plus grande entre ce qui était auparavant et ce qui est arrivé ensuite par l'intervention souveraine de Dieu.
A cet égard les évangiles mêmes donnent l'indication d'une sorte de hiérarchie dans le surnaturel. « Allez, dit par exemple Jésus aux envoyés du précurseur, et rapportez à Jean ce que vous avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marclicnt, les lépreux sont nettoyés, les sourds
entendent, les morts ressuscitent et TEvang-ile est annoncé aux pauvres. » (Matth. XI, 4, 5 ; Luc VII, 22.) J'ajoute que l'authenticité de cette parole est admise même de Strauss, qui cherche d'autre part à en éluder le sens par une exégèse qu'on peut citer comme un modèle de fantaisie et d'arbitraire ^. Or, ce texte prouve jusqu'aux résurrections de morts, qui sont, nul n'y contredira, la révélation la plus éclatante de la toute-puissance divine. Si donc Jésus a rendu la conscience et le mouvement à des cadavres, pourquoi n'aurait-il pas accompli ces miracles sur le monde inanimé que rapportent les documents et qui semblent si étranges, que plus d'un auteur moderne à tendance évangélique se refuse à les admettre ^ ? Assurément on ne saurait se représenter le comment ào, la multiplication des pains, par exemple ^ : mais estil plus facile de concevoir le retour à la vie d'un homme qui, depuis quatre jours, était dans le sépulcre (Jean XI, 17, 39), ou de comprendre des guérisons de lépreux et de paralytiques, avec la reconstitution subite de muscles rongés
1 Das Leben Jesu fur das deulsche Volk, p. 265.
2 Par exemple Sabatier, Jésus-Christ, dans V Encyclopédie de Lichtenberger, VU, p. 383-384-. Comp. Beyschlag, qui, tout en acceptant le surnaturel en principe (Das Lel)en Jesu, I, p. 279 et suiv.), explique le changement d'eau en vin à Cana par un phénomène de suggestion (II, p. 134) et la multiplication des pains par un élan soudain de générosité des auditeurs de Jésus, que son assurance électrise et qui sortent des provisions cachées avec lesquelles on improvise ce repas commun. (I, p. 298-312 ; II, p. 256.) Lire, d'autre part, de Pressensé, p. 383-391 ; Farrar, Tlie life of Clirist, p. 77-81, 188-194
3 M. Wciss lui-même a recours à l'hypothèse d'un « miracle de providence divine, » ce qui signifie sans doute que Jésus comptait sur les vivres qu'avaient apportés les foules qui le suivaient (II, p. 200). Je ne m'arrêterai pas à montrer que tel n'est certainement pas le sens du récit (par exemple, Jean VI, 5-13) et qu'il est difficile de voir comment cette exégèse se concilie avec l'opinion du môme auteur sur l'origine apostolique du quatrième évangile. Qu'il me suffise de rappeler que le fait qu'on escamote avec tant de prestesse est un des mieux attestés et qu'il eut des suites historiques qui précipitèrent l'issue de la crise galilécnne. (Jean VI, 14 et suiv.) No vaut-il donc pas mieux reconnaître que nous sommes en présence d'une énigme, d'un événement qui échappe à toute théorie scientifique ? à moins que peut-être la critique ne prétende tout pénétrer et tout expliquer. (Relire sur ce point les remarques très justes de Farrar, p. 193- 194..)
par la maladie et d'org-anes dès long-temps atrophiés ou ravag-és ? Je le répète, il y a dans l'activité du Seig-neur une manifestation partielle de la puissance créatrice : c'est la loi souveraine intervenant dans la trame des causes secondes, de même que l'existence d'un homme saint tel que Jésus est dans le monde moral un phénomène qui échappe à toute analogie, parce qu'il déborde l'expérience actuelle des faits. Mais sur ce point comme dans la question des miracles de détail, le témoignage du Sauveur me paraît être absolument péremptoire. En présence des textes qui viennent d'être rappelés et d'autres du même g^enre, il ne reste à ceux qui reculent devant l'accusation d'illuminisme ou d'imposture qu'à reconnaître le pouvoir surnaturel du Seigneur.
Cependant on se récrie en déclarant ne pouvoir accepter ce dilemme : Jésus ne fut, dit-on, ni un trompeur, ni un thaumaturge ; ses miracles furent créés par l'enthousiasme et par la crédulité de ses disciples. — Voilà, je le sais, une idée fort répandue, mais qu'il est d'autant plus nécessaire de ramener à son exacte valeur. Lorsque le Christ opéra ses guérisons, celles du moins que nous racontent les évangiles, n'était-ce pas en général sous les yeux des Pharisiens et des scribes ^, gens instruits, hostiles, froidement critiques et qui n'eussent pas manqué, s'il n'y avait eu qu'illusion de la foule, de rétablir les choses dans leur prosaïque réalité ? Or, ils sont si loin de contester ces actes surnaturels, qu'ils cherchent à s'en débarrasser en les attribuant à l'action secrète du diable (Marc III, 22) : aussi peut-on dire sans exagération que la critique négative s'embarrasse encore ici dans des difficultés sans issue, qui ne disparaissent que lorsqu'on admet, toutes les fois que l'attestation historique est suffisante '^, la crédibilité des récits.
Le fait est là, Jésus a accompli des miracles : mais quelle en est la portée et comment les expliquer ? Pour en saisir le
^ Marc II, 6, 9, 10; III, 1 et suiv., 22 et suiv., etc. 2 Comp., par exemple, p. 182.
caractère il suffit, me paraît-il, de les rattacher à celui dont ils attestent la dig-nité souveraine, c'est-à-dire que si Christ a déployé ce pouvoir étrange, c'est parce qu'il est lui-même le grand miracle, la preuve palpable et directe de l'intervention divine dans l'humanité. Il est vrai qu'on nous oppose ici le déterminisme qui, ai'firme-t-on, rég-it impitoyablement le monde. Mais j'ai déjà montré^ que cette loi naturelle qu'on invoque, c'est pour le pécheur la souffrance avec ses amertumes, la corruption, la déchéance de l'être, et que l'homme serait perdu sans le surnaturel qui brise cette chaîne par l'action régénératrice du Seigneur. Ainsi compris, le miracle n'est donc pas synonyme de caprice ou de désordre ; c'est la victoire de la sainteté sur le péché, c'est le rétabhssement de l'harmonie, c'est le triomphe suprême de la vie sur la mort. Or, Christ étant le libérateur envoyé de Dieu pour créer ici-bas cette impulsion nouvelle, c'est parce qu'il est en réalité le grand miracle que ses « œuvres » isolées ne font que mettre au jour le caractère surnaturel central inhérent à sa personne et à toute son activité.
On comprend que Dieu ait ainsi accrédité son Fils auprès des Israélites déjà, qui attendaient de leur Messie des manifestations de ce genre. Mais Jésus est plus encore que le roi théocratique au sens restreint ; puisqu'il est apparu comme le Sauveur des hommes en général, n'était-il pas hautement opportun et désirable que tous vissent en lui la force de Dieu faisant son entrée dans le monde ? Voilà la portée religieuse et philosophique du miracle : pris en détail, ces actes messianiques peuvent sembler étranges ; considérés dans leur ensemble, ils proclament avec éclat le rétablissement des rapports du ciel et de la terre, l'intervention du Dieu qui étend la main pour rendre l'humanité participante de sa vie et de son éternelle félicité.
■• P. 51-57. Comp. le développement de cette pensée dans la belle étiide de M. Ph. Bridel, la Foi en Jésus de Nazareth peut-elle coitstUuer la religion définilive ? Lausanne, 1892, p. 20-23.
Aussi les miracles de Jésus-Christ sont-ils moins des prodiges * que des œuvres dans lesquelles se déploie la grâce rédemptrice {ïpya Jean V, 36, etc.), des signes^ opérés par le Sauveur et qui, sans démontrer^ comme on l'a dit, ses origines divines ^, font rayonner sa g-loire de Fils de l'homme et de Fils de Dieu. En tant qu'expression de la royauté de Christ sur la nature ''', ils attestent en quelque sorte la réhabilitation de l'humanité, en même temps qu'ils annoncent et préfigurent cette vie à venir où l'homme affranchi trouvera un champ d'action toujours approprié à ses forces. En tant que réalisation magnifique d'une pensée de miséricorde, les miracles du Seigneur font ressortir d'autre part le caractère spirituel de son ministère et de sa personnalité. Fait digne d'être noté, Christ ne s'est jamais servi de sa puissance pour se venger ni même pour se défendre ^. Dans les relations terrestres, l'idée de force s'associe le plus souvent à celle de violence, parce que la force est une arme dont on abuse presque toujours ^. En Jésus, au contraire, les dons les plus merveilleux sont mis au service de l'humble dévouement et de la charité sans limites : contraste étrange qui donne à cette figure auguste une auréole de grandeur morale unique dans l'humanité.
1 Le terme païen réçara, qui relève l'élément de merveilleux, ne se trouve jamais seul dans les évangiles.
2 arjiiéla; comp. évvâ/xsiç (Marc VI, 2), ëvâo^a (Luc XIII, 17).
3 Je rappelle que les miracles ne sont pas le privilège spécial de Jésus, plusieurs des prophètes et des apôtres en ayant accompli de fort remarquables.
"* Ce pouvoir s'est-il exercé par des influences « organo-électriques, » comme l'exposait récemment un médecin qui s'est, dit-on, beaucoup occupé de magnétisme? (Paul de Régla, Jésus de Nazareth au point de vue historique, scientifique et social. Paris, 1891, p. 126 et suiv. ; 1G6 et suiv.) Quoique la science moderne ait fait dans ce domaine de singulières découvertes et qu'elle n'ait pas encore dit son dernier mot, je me borne à indiquer ce sujet, qui sort absolument de ma compétence.
s Sur ce point en particulier se révèle le contraste qui existe entre la nouvelle Alliance et l'ancienne (par exemple 2 Rois I, 9-12 ; II, 23, 24. etc.).
" La philologie vient au secours de l'observation pour établir la justesse de cette thèse. Le latin violentia, par exemple, ne dérive-t-il pas de vis (force)? En allemand de même, Geiualt signifie ù la fois potivoir et violence {(jewalliq, puissant; geivaltsam, violent).
J'ajoute que l'amour de Dieu n'ayant en vue que le salut des pécheurs, Christ n'a pas accompli ses miracles pour satisfeire la curiosité (Luc XXIII, 8, 9), ni même pour convaincre les incrédules. (Matth. XVI, 1-4 ; Luc XVI, 31.) Dans toutes les guérisons qu'il opère, le Seigneur réclame comme condition préalable la foi, ce qui sig-nifie qu'il tend avant tout à faire naître la vie divine par ses appels, en la développant là où elle existe ; autrement le surnaturel serait sans objet et tomberait comme une forme inutile ; il faut qu'il s'établisse entre Christ et l'homme une relation personnelle qui réalise sur la terre la justice du royaume des cieux. Ce royaume de Dieu, les miracles le présentent sous son aspect véritable, également éloigné du spiritualisme abstrait et du matériahsme judaïque, car, ainsi qu'on l'a fait remarquer avec raison ^, si le but essentiel de Jésus avait été de soulager les corps, les quelques guérisons qu'il a accomplies ne seraient après tout que peu de chose, tandis que, d'autre part, le fait qu'il les opère montre bien qu'il s'adresse à l'homme tout entier. En résumé, soit par sa pratique, soit dans ses discours. Christ se donne lui-même avec sa vertu divine, l'enseignement interprétant le miracle, le miracle corroborant la doctrine et les deux étant unis comme doivent l'être la parole et la conduite, pour communiquer au monde les trésors de vie éternelle contenus dans la personne rédemptrice du Sauveur.
§ 2. — LA RÉALISATION DE L'ŒUVRE MESSIANIQUE Article A. — Le ministère de Jésus : chronologie et division.
Quels furent le théâtre et la durée de l'activité publique du Christ ? La réponse à ces deux questions dépend de la solution qu'on donne au problème johannique. Tandis que le quatrième évangile, en effet, mentionne plusieurs séjours du Seigneur à Jérusalem (II, 13 ; V, 1 ; VII, 10 ; X, 22 ; XII,
1 AVendt, II, p. 483-484. ; comp. p. 293 et siiiv.
296 THÉOLOGIli DU NOUVEAU TESTAMENT
12), avec trois fêtes de Pâques expressément indiquées (II, 13 ; VI, 4, en Galilée ; XII, 1), les synoptiques semblent ne parler que de la Galilée et ne connaître qu'une année de ministère du Sauveur. (Matth. IV, i2-XIX, 1.) On a souvent fait remarquer, néanmoins, que même ces documents trahissent Tinsuffisance du cadre qu'ils adoptent, en confirmant par plusieurs indices précieux à sig-naler l'exactitude de la narration de saint Jean.
Ces allusions, frappantes dans le récit de Luc (X, 30-37, 38-42 ; XVIII, 9-14), ne sont pas non plus absentes des deux autres. Non seulement la célèbre parole de Matth. XXIII, 37 suffirait à elle seule pour renverser l'hypothèse d'un séjour unique de Jésus dans la ville théocratique ; mais il ressort de diverses notices encore que l'activité messianique du Seig'neur dut être sensiblement plus longue que les trois premiers évang-iles ne semblent l'indiquer. Je n'insiste pas sur les expressions de Luc XIII, 6-9, 32, 33, qui ne sont après tout que des images. Mais l'ensemble de la narration synoptique est décidément peu favorable à l'idée d'un travail de quelques mois seulement. De bonne heure déjà, des Pharisiens venus de Jérusalem en Galilée entrent en conflit avec Jésus (Luc V, 17) ; or, quand l'auraient-ils connu et pourquoi l'eussent-ils redouté, s'ils n'avaient eu déjà l'occasion de le voir à l'œuvre en Judée ? Comment expliquer du reste, dans l'hypothèse d'un ministère si court, le développement graduel de la foi des disciples, avec la haine croissante des chefs du sanhédrin ? Gomment comprendre l'opposition violente qu'on fit à Jésus lors de la dernière Pâque, si le prophète galiléen n'avait jamais paru précédemment dans la capitale juive ? Et que dire des amis qu'il se trouve avoir dans cette ville : le propriétaire de la chambre haute où fut instituée la cène (Matth. XXVI, 18 ; comp. XXI, 3) ; Joseph d'Arimathée, qui, bien que résidant à Jérusalem selon toute ajDparence *,
1 II y possédait un sépulcre de famille. (Matth. XXVIl, 57-60 ; Marc XV, 4.2-4.6 ; Luc XXIII, 50-53.)
était un adhérent convaincu du Seigneur ^ ? J'ajoute que, si l'évangile de Jean donne le récit d'une Pâque célébrée en Galilée (VI, 4), un détail curieux des synoptiques confirme ce renseignement. Un jour de sabbat les disciples, traversant un champ, s'attirèrent les reproches des ennemis de leur maître pour avoir froissé quelques épis dans leurs mains (Matth. XII, 1-8 ; Marc II, 23-28 ; Luc VI, 1-5) ; or, les blés, n'étant mûrs qu'aux approches de la Pâque, cette solennité durant laquelle Jésus se trouve dans les régions voisines du lac de Tibériade est manifestement distincte de la fête où il fut mis en croix.
De ces faits se dégage l'impression, je dirai plus, la conviction de l'insuffisance des synoptiques, avec leur tradition d'une longue période galiléenne et, tout au terme, d'un seul voyage à Jérusalem. Encore ici la narration johannique sort victorieuse de l'épreuve. Or, le quatrième évangile mentionne trois fêtes de Pâques durant le cours de l'activité publique du Sauveur ^. Jésus donc étant mort au commencement de la troisième et ayant été baptisé fort peu de temps avant la première (Jean I, 29, 35, 44 ; II, 1, 12, 13), son ministère comprend un peu plus de deux années ; quant à la date initiale, elle paraît avoir été, toujours d'après la même source, l'an 28
■• Bien grand devait être son attachement envers Jésus, pour qu'il hasardât une démarche aussi périlleuse que celle qu'il fit auprès de Pilate. (Mêmes passages.)
2 II, 13 ; Vf, 4; XII, 1. La « fête des Juifs » de V, 1 ne peut guère être entendue que de la fête de Purim, qui se célébrait en mars. La notice de IV, 35 transporte en effet en décembre, et celle de VI, 4 en avril. Si donc il s'agissait, au ch. V, v. i, d'une des fêtes de Pâques, de Pentecôte ou des Tabernacles, suivant les trois hypothèses principales mises en avant, il faudrait admettre, dans le récit de l'apôtre, une lacune portant sur une période de plusieurs mois ou même de toute une année à la fois, supposition qui, sans être absolument inadmissible, semble fort improbable. Sans doute, comme nous le montrerons, les écarts chronologiques sont familiers au récit johannique ; mais il vaut mieux ne pas les multiplier sans raison et n'admettre que ceux qur sont clairement indiqués par le texte. Il faut remarquer d'ailleurs que l'expression vague : « Une fête des Juifs » s'appliquerait mal à l'une des grandes solennités religieuses de l'année Partout ailleurs, lorsque l'évangéliste parle de la fête de la Pâque ou de celle des Tabernacles, il les désigne expressément par leur nom. (II, 13 ; Vl, 4 ^ Yll, 2; XII, 1.)
de notre ère, soit 781 de Rome*, hypothèse assez g-énéralement admise et à laquelle il me semble préférable de m'en tenir.
Mais comment établir la division de cette carrière si bien remplie? Distinguer deux périodes seulement, que séparerait la seconde fête de Pâques, ce serait adopter un principe commode en apparence, mais par trop extérieur. Plus naturel est le système qui consiste à grouper en une partie tout le ministère g-aliléen, pour en détacher la crise finale : telle est, en gros, la conception de Keim, d'après lequel, néanmoins, l'activité dans la province du nord se décompose à son tour en
1 Jean II, 20. Josèphe fait commencer la construction du temple d'Hérode la dixhuitième année du règne de ce prince, soit en l'an de Rome 734-735. {Ant. XV, 11, 1 ; comp. Schiirer, Gesch. des jud. Volkes, I, p. 301 et 302, note 12.) Si donc on suppose, ce qui paraît être l'explication la plus naturelle, qu'au moment où nous transporte ce récit les quarante-six ans dont parlent les Juifs sont écoulés, on arrive à l'an de Rome 781 (28 après J.-C.) comme date de la première Pâque, et à l'an 30 comme date de la troisième, celle de la mort du Sauveur.
La notice de Luc III, 1, cependant, ne conduit pas à un résultat identique. Tibère étant monté sur le trône le 19 août de l'an 14 de notre ère (767 de Rome), la quinzième année de son règne correspond aux années 28-29 après Jésus-Christ. Mais, puisque Jean-Baptiste commença seulement alors son activité prophétique, la première Pàque que mentionne le quatrième évangile serait au plus tôt celle de l'an 29, peutêtre seulement celle de l'an 30, c'est-à-dire qu'il y aurait désaccord entre les deux documents. Pour supprimer cet écart, il faut, ce qui est possible à la rigueur, défalquer les deux ans de corégence de Tibère (Godet, Comment, sur l'év. de Luc, I, p. 148 et 149; Weiss, Das Lebeii Jesu, I, p. 306) ; à moins qu'on ne préfère supposer avec Schurer (p. 369, note 35) que Luc est parti, dans son calcul, de la Pâque de l'an 30 comme date de la mort du Sauveur, mais que, n'admettant qu'une année de ministère (IV, 19), il en est venu par une conclusion régresssive à placer en l'an 29 (quinzième année de Tibère) l'entrée en fonctions de Jean-Baptiste et de Jésus-Christ. J'ajoute que, si le début de la carrière publique du Seigneur tombe en l'an de Rome 781, comme Jésus était né d'autre part en 749-750, il était donc âgé d'un peu moins de trentedeux ans, ce qui oblige à interpréter la notice de Luc III, 23 dans un sens large. — Comp. du reste sur tout ce sujet : Wieseler, Clironolofjische Synapse der vier Ev. (1843) ; Ebrard, Wissensch. Krilik der ev. Geschichte (2° édit.), p. 168-187 ; Winer, Realwôrterhiich, art. Ilerodes, Jésus, etc. ; Keim, I, p. 394-412, 615-631 ; III, 479-502. {Ce critique adopte une tout autre chronologie, qui aboutit à placer la mort de Jésus en l'an 35.) Voir aussi Schurer, p. 368-369. En français, par exemple, Riggenbach, p. 176-185 ; Sabatier, Essai sur les sources de la vie de Jésus, p. 91-98 ; Encijcl., art. Jésus-Christ, p. 357-362.
deux sections, ce qui conduit à la classification suivante : 1" le printemps galiléen ; 2° les orages de Galilée ; 3" le Messie à Jérusalem. En somme, c'est bien là la physionomie des événements, au point qu'on peut adopter cette marche générale, — ainsi que le proposent, quoique avec des nuances de détail, plusieurs critiques, — tout en tenant compte, ce que Keim ne fait pas, des données du quatrième évang-ile *. Je le répète, les trois périodes se distinguent d'elles-mêmes ; le tout est de les délimiter correctement : or, il est deux faits importants qui, plus que d'autres, fournissent les articulations désirées. Le premier est la profession de Pierre à Cé- ■sarée de Philippe (Matth. XVI, 13-20 ; Marc VIII, 27-30 ; Luc IX, 18-21), incident qui a sa place marquée aussi dans l'évangile de Jean. (VI, 68, 69.) Les disciples sont enfin parvenus à la conviction spontanée de la messianité de leur maître, dont l'enseignement prend dès lors une direction nouvelle et traite d'une manière directe de sa personne et de la mort qu'il doit subir à Jérusalem. Quant au second point de transition, nous le trouvons dans l'acte qui détermina la catastrophe ainsi prévue, la résurrection de Lazare, fait semblable à beaucoup d'autres en apparence, mais qui hâta la crise finale ^ en poussant les principaux des Juifs à suppri-
^ Par exemple, Sabatier, Essai sur les sources, etc., p. 98 et suiv. : a) P'" période galiléenne. Commencement du ministère de Jésus en Judée et en Galilée ; b) 2'^ période çfaliléenne. Rupttire de Jésus avec le judaïsme. Fin du ministère de Jésus en Galilée; c) 3^ période. Ministère à Jérusalem. — De Prcssensé : «) P'' période du ministère de Jésus-Christ (jusqu'à la mulliplication des pains) ; h) La période de lutte ; c)La grande semaine : ledénouement de la lutte. — VVcizsacker, Untersuciuaujen, etc. : a) Das frilliere WirJien in Galilda; b) Die spàtere f/alildisclte Zeit; c) Die jerusalemische Zeit. — Weiss, lui, compte quatre périodes entre la préparation du Sauveur et sa passion : a) Die Saalzeit ; b) Die Zeit der ersten Kàmpfe ; c) Die Zeit der Ki-isis; d) Die jerusalemisclie Zeit. — D'autres enfin cherchent moins à caractériser ces époques successives qu'à suivre pas à pas l'histoire évaugélique sur la base d'un travail d'harmonistique parfois assez compliqué. Ainsi Ebrard, ]Vissenscli. Krilili, etc., p. 162-165 ; Rig'gcnbach, p. 352-378. -=^ A l'opposé de Keim, ces auteurs utilisent tous, dans des proportions diverses, la narration johanniquc.
2 Renan en a montré la portée avec une rare sagacité. Les miracles ordinaires, ditil, (C sont de petits rouages à part, destinés à prouver par leur nombre la mission divine
mer enfin ce Jésus que leur haine persistante n'avait pu diminuer aux yeux du peuple. Durant la période qui date de ce miracle, alors que le dénouement qui s'approche grossit les incidents et donne aux journées l'importance de semaines, le Sauveur utilise le peu de temps qui lui reste pour préparer ses disciples, tout en dénonçant à ses adversaires l'imminence des jugements divins.
En résumé, voici, me semble-t-il, la division qui rend le mieux le développement de ce ministère si riche : 1" des débuts à César ée de Philippe ; 2° de César ée de Philippe à la résurrection de Lazare ; 3° les derniers Jours avant la passion. Au reste, il ne peut être question dans cette étude d'analyser l'un après l'autre tous les détails de l'histoire évangélique. Pour ce travail minutieux, dont il me suffira de grouper les résultats, je renvoie le lecteur soit aux ouvrages spéciaux sur la vie de Jésus, soit aux manuels d'exégèse. Je me contenterai donc de marquer la série des événements, en indiquant le mouvement général de chaque époque et en en retraçant la physionomie, mais sans aborder les questions de concordance qui n'ont pas d'intérêt général ou sur lesquels on ne saurait donner de solution précise.
Article B. — Première période. Des débuts a Césarée de Philippe.
Dans l'exposé qui précède, nous avons laissé le Sauveur à l'entrée de sa carrière publique, après la tentation au désert. Jésus connaît désormais la voie à suivre, les obstacles à vaincre, les écueils à éviter. Quels furent donc, à partir de ce moment, les premiers actes de son ministère messianique ? Si l'on en croyait les synoptiques, c'est alors qu'aurait commencé la longue période de l'activité galiléenne (Matth. IV, 12 ; Marc I, 14 ; Luc IV, 14) ; mais ici déjà intervient la nar-
du maître, mais sans conséquence pris isolément.... Le miracle dont il s'agit ici, au contraire (la résurrection de Lazare), est engagé profondément dans le récit des dernières semaines de Jésus. » (P. 504 de la 13<^ édit.)
ration johaniiique, avec son récit de toute une série de faits préparatoires sans la connaissance desquels plusieurs des détails subséquents de l'histoire évang-élique demeureraient fort obscurs. Les événements racontés dans les premières lignes de cet écrit (Jean I, 19 et suiv.) se placent, ainsi que l'exég-èse l'établit, à la suite du baptême et par conséquent aussi de la tentation au désert i. Ce sont les souvenirs de quatre journées mémorables dont l'apôtre rappelle les incidents avec une vivacité qui montre combien ces scènes étaient demeurées présentes dans son esprit et dans son cœur.
La première est marquée par l'approche d'une députation du sanhédrin, qui se borne -à questionner Jean-Baptiste très minutieusement et qui s'éloig-ne sans avoir rien conclu, les chefs du peuple trahissant déjà alors l'incrédulité cachée dans les replis secrets de leur âme. (I, 19-28.) Durant la deuxième journée le précurseur, voyant Jésus venir à lui, se reporte au fait mystérieux du baptême, dont il résume les enseig'nements. Lorsque le fils de Zacharie tient ce discours, la crise morale qui ouvre le ministère de Jésus est achevée ; Christ a quitté la solitude pour rejoindre les foules ; c'est la première fois que Jean le revoit après l'événement des bords du Jourdain : de là le saisissement que trahit le langag-e du prophète. (Vers. 29-34.) Le troisième jour, quelques jeunes Galiléens sont attirés au Sauveur par la parole sortie de la bouche du Baptiste ; ce sont André, Simon Pierre, son frère (v. 41-43), et un de leurs compagnons que le texte ne nomme pas, mais qui, dans l'hypothèse de l'apostolicité du récit, n'est autre que saint Jean lui-même 2, (Vers. 35, 37, 41.) Enfin, le lendemain,
1 Jean I, 32-34. représente le baptême comme un fait déjà passé, ce qni oblige à admettre que la tentation était également écoulée ; car il n'est pas possible, ainsi que le lecteur s'en convaincra, de l'intercaler dans la suite du texte joliannique, qui relie par une chaîne chronologique ininterrompue le témoignage de Jcan-Baptislo à la première Pàque du ministère du Sauveur. (Comp. I, 19, 28, 20, 35, 4.1; II, 1, 12, 13.)
- Peut-être le Seigneur fit-il en même temps la connaissance de Jacques, fils de Zébédée : c'est du moins ce qu'on a conclu de l'expression tùv (We/l^ov rbv ïâcov du V. 42, qui paraîtrait étrange, si elle ne cachait une intention de l'auteur. André et Jean,
ail moment de rentrer en Galilée, Jésus s'attache deux autres Israélites bien disposés, Philippe et Nathanaël''.
Voilà le Seig-neur entouré de cinq au moins de ceux qui furent plus tard ses disciples, décision d'autant plus naturelle de leur part que le précurseur la leur avait comme suggérée, et qu'étant eux-mêmes de Galilée, ils rentraient avec le maître dans leur pays. Trois jours après survient le miracle de Gana, qui fortifie leur foi naissante en confirmant l'impression qu'ils avaient déjà reçue (I, 42, 46, 50 ; II, 12) : aussi n'hésitent-ils pas à suivre pour un temps Jésus (II, 12), jusqu'à retourner à sa suite en Judée pour une fête de Pâques ^ durant laquelle se produit un incident qui mérite d'être noté.
On sait que les synoptiques placent tout à la fin du ministère, du Sauveur un acte de purification absolument pareil à celui que raconte à cet endroit le quatrième évangile. (Matthieu XXI, 12, 13 ; Marc XI, 15-18 ; Luc XIX, 45, 46 ; comp. Jean II, 13-22.) Le fait s'est-il produit deux fois ? c'est ce que la grande analogie des récits jDourrait amener à mettre en doute, puisqu'il semble peu vraisemblable que Jésus se soit ainsi répété. Si l'on juge cet argument péremptoire, dans l'hypothèse d'une seule expulsion des vendeurs du temple la question de date doit être tranchée, d'après nos résultats critiques, en laveur de l'évangile de Jean. Les autres documents, qui ne sont pas d'origine apostohque et qui ne connaissent d'ailleurs qu'un seul séjour de Jésus dans la ville théocratique, auraient inconsciemment reculé jusqu'à la dernière Pàque cet acte de jugement.
Il me parait cependant qu'il n'est pas indispensable de choisir et que les deux faits peuvent à la riglieur s'être passés l'un au commencement et l'autre à la fin du ministère de Jésus, la répétition des mêmes incidents s'expliquant par
veut dire le narrateur, se mettent chacun à la recherche de ce son propre frère; » seulement c'est André qui trouve le sien le premier.
1 Ce dernier est, selon toute apparence, identique au Dartliélemy de Matth. X, 3.
2 Celle de l'an 28.
l'intervalle qui les sépare. On sait avec quelle facilité des abus de ce g-enrc se reforment ; dans les deux cas, Christ fait donc acte d'autorité messianique. Durant les jours qui précédèrent sa mort, il le pouvait d'autant mieux que, renonçant à convaincre les Juifs, il tient à protester du moins, par une manifestation suprême de son droit d'envoyé de Dieu, contre leur incrédulité persistante : telle est, comme nous le montrerons, la signification de l'entrée à Jérusalem le dimanche de la semaine sainte.
A la place que lui assig-ne le quatrième évang-ile, l'expulsion des vendeurs du temple présente un caractère quelque peu différent. Jésus., qui veut frapper un g-rand coup dès le début de son activité, apparaît en roi théocratique au centre de la théocratie : c'est bien ainsi d'ailleurs que les Juifs comprennent cette démarche ; seulement, avant de croire au fds de Joseph, ils lui demandent un miracle, une œuvre d'apparat telle qu'on l'attendait du libérateur promis. (II, 18.) Mais le Sauveur se g-arde de céder à cette pensée terrestre, puisqu'il adopte au contraire, dès ce moment, la règle de conduite que nous avons signalée, c'est-à-dire que, s'il se donne à connaître en rendant un témoignage éclatant à la vérité divine, il refuse de prendre le titre de Messie clans le sens de la royauté mondaine qu'attendaient ses concitoyens. Au lieu du prodige qu'on réclame de lui, il répond aux Juifs par une parole énigmatique sur la relation mystérieuse qu'il établit entre sa mort et la ruine du temple Israélite, entre sa résurrection glorieuse et la fondation d'un sanctuaire nouveau (II, 19-22), récit qui confirme nos remarques précédentes sur les vues dii Sauveur et sur la nature de son œuvre. Dès le commencemeut Jésus agit en Messie, mais sans se déclarer tel dans les conditions que demandait le peuple ; dès l'origine aussi. Christ a prévu sou supplice, bien qu'il l'annonce au début dans un laugage que ni les Juifs, ni môme ses disciples ne pouvaient exactement saisir.
La scène qui vient d'être expliquée a, dans l'histoire du
ministère du Seigneur, l'importance d'une inauguration publique. Au point de vue tliéocra tique, cependant, cette manifestation solennelle fut un échec. Israël refusa d'entrer dans les intentions de son Messie. Aussi Jésus renonce-t-il dès lors à toute activité de ce genre. Après un rapide séjour fait à Jérusalem et qui lui permet de mesurer, par l'exemple de Nicodème (Jean III, 1-21), l'inintelligence d'un des meilleurs d'entre les Juifs, Jésus, rebuté, se retire dans la terre de Judée. (III, 22, 23.) Instruit par l'expérience de ces premiers insuccès, il renonce à gagner d'emblée les sympathies et l'obéissance d'Israël : il adopte une marche lente et progressive. N'ayant affaire qu'à de petits enfants, il leur donne du lait, puisqu'ils ne peuvent supporter de nourriture solide. Christ reprend donc les rudiments de l'Evangile en revenant au baptême de Jean, qu'il a soin toutefois de faire administrer par ses disciples, sans doute pour éviter jusqu'à l'apparence d'une rivalité personnelle avec le précurseur ^ Mais cette activité si modeste ne tarde pas à être entravée à son tour : les Pharisiens paraissent inquiets ', l'attention dont Jésus est l'objet les déconcerte et leur porte ombrage. (Jean IV, 1-3.) En conséquence le Sauveur, repoussé déjà de Jérusalem dans les régions voisines, continue son mouvement de retraite et, sans rester plus de deux jours en Samarie malgré l'accueil favorable qu'il y trouve^, il rentre en hâte dans la province du nord.
Ici commence ce long ministère galiléen que retracent avec
^ Jean III, 22 ; lY, 2. C'est là ce qui explique l'opposition des deux notices fournies par le texte johanniquc. La première, en effet, caractérise d'une manière générale ce nouveau mode de travail, puisque Jésus reste bien le seul auteur responsable du baptême qu'on reçoit de la main de ses disciples, et que môme il entend montrer par là jusqu'à quel point il estime nécessaire de revenir aux éléments. D'autre part, après avoir rappelé l'altitude des Pharisiens, qui affectent de voir en Jésus le rival heureux du fils de Zacharic, le second des passages cités explique que Christ cependant s'abstint toujours de se mettre lui-môme en compétition directe avec Jean.
- Jean IV, 4-42. En donnant le récit de ce travail, l'apôire veut sans doute opposer la réceptivité de ces demi-païens au mauvais vouloir que viennent de manifester les populations de la Judée.
prédilection les synoptiques ^ Gomme naguère dans la capitale théocratiquc^ le Seigneur débute par une démarche qui lui permette de jug'er de l'esprit des populations. Telle est la portée de sa première prédication à Nazareth^ dont Luc, en bon historien, nous a conservé le souvenir et dans laquelle Jésus, discrètement, sans éclat, en se bornant à s'appliquer une parole prophétique, se présente à ses concitoyens en sa qualité de Messie. (Luc IV, 16-19, 21.) Mais les g-ens de cette bourg-ade, qui n'avaient point oublié le fds du charpentier, lui répondent par l'expression d'un étonnement transformé bientôt en explosion de colère, lorsque le Sauveur, les comparant aux Israélites du temps d'Elie, se met à les reprendre de leur incrédulité (v. 22, 24-30). Dès lors Christ quitte Nazareth pour transporter le centre de son travail missionnaire à Capernaum, dans un des districts les plus populeux de la Galilée. (Luc IV, 31 ; Matth. IV, 13.)
Frappé d'ailleurs de l'expérience qu'il vient de faire, ici comme en Judée il revient en arrière et, pour amener à luj ce peuple g-rossier et terrestre, il se place pendant un temps au point de vue de Jean-Baptiste, dont il adopte le thème de prédication : « Convertissez-vous, car le royaume des cieux est proche. » (Matth. IV, 17 ; comp. III, 2 ; Marc I, 15.) Cependant Jésus maintient même alors la différence de son œuvre et de celle du prophète, en accompagnant son enseig'nement de miracles, ces actes de puissance qui étaient le sceau de sa dignité messianique, appel muet, mais énergique
* Matth. IV, 12 et suiv. ; Marc I, ii et suiv. ; Luc IV, 14 et suiv. Marc et Matthieu semblent établir un rapport de causalité entre l'emprisonnement de Jcan-Hapliste et le retour de Christ en Galilée. Il est possible, en elTet, q\ie si la jalousie des Pharisiens força le Seigneur à quitter la Judée (Jean IV, 1-3), c'est que l'acte de violence du tétrarque avait enhardi les chefs des Juifs : de celte façon les deux documents, bien qu'indépendants, se confn'meraJeDt l'un l'autre. On comjjrend du reste que, malgré la captivité du précurseur, Christ se soit retiré sans crainte dans les Ktats d'Hérode, la persécution dirigée contre ce prophète ayant une cause très spéciale et ne pouvant s'étendre à Jésus qui, selon toute apparence, n'avait jamais eu de rapports avec le prince de la Galilée et n'était pas intervenu dans les allaii-es pilvées de su maison. (Marc VI, 17-19; Luc III, 19,20.)
à la foi d'Israël *. Un jour de sabbat en particulier, le Seigneur accomplit une série de guérisons qui semblent avoir laissé une impression profonde (Luc IV, 31-44 ; Marc I, 21- 39 ; Matth. VIII, 14-17) : aussi sa renommée se répandaitelle au loin dans tout le pays. (Luc IV, 42-44 ; Marc I, 39.) Mais plus son champ de travail s'élargissait, plus il devenait indispensable que Jésus s'adjoignît des collaborateurs dévoués à ses principes. Précédemment déjà, il avait fait en Judée la connaissance de cinq ou six jeunes Galiléens qui l'avaient accompagné pendant un temps dans ses voyages, bien qu'il semble ressortir du témoignage des synoptiques que, après le second retour du Sauveur en Galilée (Jean IV, 43 et suiv. ; Matth. IV, 12 et suiv.), André, Simon, Jean et les autres le quittèrent pour retourner à leurs occupations. Avant d'avoir suivi Jésus, ils avaient été disciples de Jean-Baptiste, sans qu'ils eussent renoncé pour cela d'une manière définitive à leur métier et à leurs familles. Israélites pieux, enflammés par les prédications du précurseur, ils avaient salué l'apparition du Messie avec enthousiasme ; mais ils se proposaient sans doute de reprendre les travaux de la vie ordinaire tout en demeurant fidèles à leur foi. Le Seigneur, de son côté, ne s'y oppose en aucune manière. Il fallait éviter les mesures précipitées qu'inspire le zèle irréfléchi ; à cet égard une retraite de quelque temps pouvait être utile à ces nouveaux convertis, en les amenant à se recueillir et à se posséder eux-mêmes. Cependant, lorsque le Seigneur estime cette préparation suffisante, il appelle à lui, pour se les attacher en qualité de disciples, ces jeunes hommes dont il avait pu apprécier déjà la droiture et les sérieuses qualités.
Cette scène est rapportée avec quelques divergences de détails par les récits synoptiques ^. C'est le troisième évangile
1 Ce contraste entre le mode d'activité du précurseur et celui de Jésus-Christ n'échappa nullement aux Juifs, qui en firent plus tard la remarque. (Jean X, 4.1.)
2 Malth. IV, 18-22; Marc 1, 16-20; Luc V, 1-11. Marc et Matthieu mentionnent Pierre, André, Jacques et Jean. Luc ne parle pas d'André, omission qu'explique le rôle plus eflacé de ce disciple dans la suite de l'histoire biblique.
qui semble Favoir mise à sa vraie place dans la série des événements, de même que les indications qu'il donne sont de beaucoup les plus pittoresques et les plus saisissantes. Le point commun à ces narrations parallèles est la parole : « Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ^ » Un ordre qui s'exprime en termes si frappants porte en lui-même la marque de l'authenticité ; de telles déclarations supposent des circonstances précises dont elles donnent la clef et qui permettent de reconstituer la trame de l'histoire évang-élique. J'ajoute que le mot : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes » indique le caractère définitif de l'appel adressé par le maître à ces ouvriers g-aliléens. A leur ancien métier doit se substituer un travail analogue, mais infiniment plus grave, plus difficile aussi, puisqu'ils seront aux prises avec les résistances et avec les ruses du cœur de l'homme ; de fait, à partir de cette heure décisive, ils semblent avoir quitté leurs pêcheries jusqu'à ce que la mort de Jésus les y ramène pour un temps. (Jean XXI.)
Voilà quatre disciples, André, Simon, Jacques et Jean, décidément attachés au Seigneur 2. La vocation d'un cinquième, Lévi, identique à Matthieu ^, est racontée aussi par les récits synoptiques. Quant aux sept autres, qui complétèrent plus tard le collège des apôtres, on ignore les circonstances
* Texte de Marc et de Matthieu.
2 Sur ce point en particulier, la narration synoptique appelle à son secours le quati'ième évangile. Si nous n'avions que les textes de Marc et de Matthieu, comment comprendre la promptitude avec laquelle ces jeunes pécheurs « laissent la harque et leur père )) pour s'en aller après celui qu'ils appelleront désormais leur maître? Seul l'évangile de Jean explique leur conduite en nous apprenant qu'ils avaient fait précédemment eu Judée la connaissance du Sauveur. Encore ici saint Luc, celui des synoptiques qui se rapproche le plus du type johannique, confirme indirectement celte donnée par la mention de rapports que Jésus aurait eus avec la famille de Simon môme avant la vocation de ce disciple. (Luc IV, 38 et 39 ; V, i et suiv.) L'interversion opérée dans les textes de Marc I, 29-31 (comp. v. 16-20) et de Matthieu VIII, 14- et 15 (comp. IV, 18- 22) est le fait d'une tradition mal renseignée, qui prétend corriger ce qu'il y avait d'étrange on apparence dans l'ordre adopté par la narration de Luc.
3 C'est ce qui ressort du parallélisme de Matthieu IX, 9-13 ; Marc II, 13-17 et Luc V, 27-32. Matthieu {don de. Yalivé) est probablement le nom pris dès ce jour par l'ancien employé des péages.
dans lesquelles ils firent acte d'obéissance au Sauveur. Nous savons seulement qu'à plusieurs reprises Jésus invita des auditeurs bien disposés à le suivre (Matth. VIII, 21, 22 ; Luc IX, 57-62 ; Matth. XIX, 21), et qu'il fut entouré pendant son ministère d'un nombre considérable d'adhérents (Luc X, 1), dont beaucoup, il est vrai, le quittèrent avant le terme. (Jean VI, 66.)
On comprend que ce déploiement d'activité ait excité l'attention des ennemis du prophète de Galilée. Des émissaires du parti qui l'avait déjà chassé de Judée vinrent l'espionner jusque dans la province du nord (Luc V, 17), s'attachant à ses pas pour dénigrer sa conduite et pour dénaturer la portée de ses actes. (Luc V, 21, 30.) A la suite d'une prétendue violation du sabbat, les pharisiens, exaspérés, s'entendirent même avec les hérodiens pour le perdre. (Marc III, 6 ; Luc VI, 11.) Jésus, lui, répond à cette hostilité croissante en organisant la troupe de ses disciples. Il crée son état-major, les chefs de l'Israël selon Dieu qu'il opposera désormais au judaïsme rebelle. En d'autres termes, de la masse flottante de ceux qui l'entouraient, il en choisit douze qu'il élève au rang- d'apôtres ^ ; puis, en leur présence et comme pour bien marquer la substitution de la nouvelle théocratie à l'ancienne, il prononce devant la foule ce sermon sur la montagne qu'on a nommé à bon droit la charte du royaume des cieux.
Ces deux événements, l'élection des douze et le discoursprogramme du Seigneur, sont mis en rapport étroit par le récit de Luc, où ils reçoivent une place qui est tout en faveur de l'exactitude historique de cet évangile 2. Puis vient l'indi-
^ La flifTérence des positions ressort de la distinction dès mots qui les désignent. Le disciple (discipnlus, /j.a6T/Tj/ç] est celui qui ap])reii(l : son rôle est plutôt passif. L'apôtre (àirâaTo'Ào!; — à7ToaTêA'À(j) est celui que Jésus eni>oie : sa tâche est éminemment active. Aussi les apôtres ne peuvent-ils se contenter de recevoir ; ils sont tenus de communiquer aux autres ce que le Seigneur leur donne, Christ les envoyant dans le monde comme amhassadeurs (2 Cor. V, 20) et comme témoins (Act. I, 8), pour annoncer l'Evangile du salut.
- J'ai déjà fait remarquer que Mattliicu confu'me celte conceplion eu insérant dans cet enseignement plusieurs paroles caractéristiques que Jésus ne peut avoir prononcées
cation d'une série de miracles sur le nombre et sur l'enchaînement desquels les synoptiques ne sont pas toujours d'accord;, sans qu'il soit possible de décider auquel des trois documents on doit accorder la préférence^. Quoi qu'il en soit^, c'est lorsqu'il entend parler de ces actes de puissance, que Jean-Baptiste envoie deux de ses disciples pour interroger le Sauveur. (Luc VII, 18-23 ; Matth. XI, 2-6.) Les scribes et les pharisiens, de leur côté, redoublent de violence, et à plusieurs reprises ils accusent Jésus de chasser les démons par le prince des démons (Matth. IX, 34 ; X, 25 ; XII, 24), propos venimeux qui leur attire la réplique foudroyante sur le blasphème contre le Saint-Esprit, le seul péché irrémissible. (Matth. XII, 31-32 ; Marc III, 28, 29.)
Au milieu de cet antagonisme croissant, que deviennent les dispositions de la foule ? Les multitudes sont en apparence sympathiques au Sauveur, qui ne cesse d'être entouré d'une grande affluence de malades avides de guérison ou de gens fascinés par la vue de ses miracles (Luc IV, 42 ; V, 15 ; VI, 17- 19; VII, 1 ; VIII, 4, etc.). Jésus, cependant, ne comptait guère sur l'attachement de tout ce peuple : car il savait trop bien ce que cet enthousiasme, qui se nourrissait de malentendus et d'ignorance, cachait d'indolence coupable, d'ambition terrestre et d'incrédulité. Aussi Christ commence-t-il à ce moment à parler en paraboles dans le but avoué d'opérer un triage parmi ses trop nombreux disciples. (Matth. XIII, 10-17 ; Marc IV, 10-12 ; Luc VIII, 10.) Mais ces précautions n'em-
au début de son ministère. La mention des persécutions (Matth. V, 10, II), ainsi {jne la polémique contre le formalisme et l'hypocrisie (VII, 15-27), qui sont des indices de déchéance de la foi, supposent une période plus avancée de l'activité g'alilécnne.
1 Je rappelle qu'avant la première multiplication des pains (Matth. XIV, 15-21 ; Marc VI, 35-44; Luc IX, 12-17) Marc et Luc sont assez exactement paialièles, tandis que Matthieu donne un autre ordre, bien qu'il contienne approxiinalivenient les niènies récits. Au reste, les synoptiques, qui reflètent dans sa naïveté l'évangélisalion primitive, n'ont certes pas une chronologie assez serrée pour qu'il vaille la peine de s'arrêter à ces divergences de détails. Les renseignements l'ont défaut pour établir la place qui revient à chacun des faits à nous connus du ministère du Sauveur : il faut se contenter d'en indiquer la marche générale.
pèchent pas la faveur populaire d'aller toujours grandissant, jusqu'à ce que vienne la multiplication des pains, qui détermine la crise. Nous sommes ici dans la période d'activité intense du ministère de Galilée. Ce traA^ail dévorant de quatre mois ^ n'est interrompu que par une excursion rapide en Judée pour la célébration de la fête de Purim, en mars. (Jean V.)
On se demande pourquoi Jésus monta à Jérusalem pour une solennité de si peu d'importance. Peut-être, connaissant le mauvais vouloir des Juifs et de leurs chefs (Jean II, 18-25 ; IV, 1-3), voulait-il s'assurer par lui-même de l'état des esprits en vue de la prochaine fête de Pâques. Toutefois un miracle que Dieu place sur son chemin et qu'il se sent tenu d'accomplir fait éclater la rage longtemps contenue de ses ennemis (Jean Y, 1-18), qui, l'accusant de blasphème et de violation du sabbat, projettent d'attenter à sa vie. (Vers. 16, 18.) Non que le sanhédrin prononce à ce moment la peine capitale, qui ne viendra que dans la suite, après la résurrection de Lazare. L'auteur ne dit pas même qu'on en soit venu à des voies de fait, qu'on se soit mis à lapider le Sauveur par exemple. Tout ce qu'il affirme, c'est que « les Juifs cherchaient à faire mourir » Jésus, c'est-à-dire qu'ils débattaient, qu'ils complotaient, qu'ils examinaient le meilleur moyen de se débarrasser de sa personne, mais sans aller encore jusqu'à mettre la main sur lui.
Quelque réserve qu'on y ait apportée, néanmoins, la guerre était dûment déclarée. Après une scène pareille, Jésus ne pouvait plus songer à rester à Jérusalem pour la fête de Pâques ; aussi rentre-t-il en hâte en Galilée, où le texte de Jean nous ramène à celui des synoptiques par le récit de la multiplication des pains -. Ce n'est pas sans raison que les quatre do-
1 De décembre de l'an 28, époque du retour de Jésus en Galilée (Jean IV, 35, 43 et suiv.), jusqu'en avril de l'an 29. (VI, i et suiv.)
2 Matlh. XIV, 15-21 ; Marc VI, 354i; Luc IX, 12-17; Jean VI, 5-13. Marc et Matthieu racontent en outre un second miracle presque identique, qu'ils placent un peu plus tard et dont la narration ne se distingue de la première que par quelques divergences de détail. (Mattli. XV, 32-3S) ; Marc VllI, 1-10.) L'historicité de ce deuxième
cuments s'accordent à rappeler ce l'ait, qui est au point culminant du ministère de Jésus en Galilée. Enflammée, hors d'elle-même à la vue de cet acte merveilleux de puissance, la foule veut enlever le Seig-neur pour le faire roi (Jean VI, 15 j ; mais celui-ci calme cet enthousiasme malsain en opposant aux Juifs les profondeurs mystérieuses de sa doctrine. Dès lors le voile se déchire. Christ a mis au jour les pensées charnelles du grand nombre. Tous ces prétendus disciples, démasqués et rebutés, se retirent un à un ; le vide se fait autour du maître. (VI, 60, 66.) Jésus ne renonce pas pour cela à son activité missionnaire ; seulement il évite de préférence les centres populeux de la Galilée : de là deux excursions lointaines dont les évang-iles de Marc et de Matthieu nous ont conservé le souvenir ^ En apparence, rien n'est changé dans
acte du Sauveur est contestable. Non qu'on puisse arguer, pour la mettre en doute, de la similitude des renseignements fournis. S'il est dit par exemple que, dans le second cas comme précédemment, les disciples se préoccupent de savoir où Jésus trouvera des vivres pour tant de gens, ce manque de foi, à lui seul, ne serait pas pour surprendre; car il arrive aux chrétiens de tous les temps, même au sortir d'une délivrance éclatante du Seigneur, de retomber aussitôt dans leurs petits calculs et dans leurs inquiétudes coupables : au resle il est possible que, les souvenirs de ces deu.x événements s'élant quelque peu confondus dans la tradition, certains détails d'un des récits se soient glissés involontairement dans l'autre. Voici cependant, me paraît-il, une objection plus importante, décisive môme dans le sens négatif. D'après le texte de l'évangile de Jean, la multiplication des pains (parallèle à la première de Marc et de Matthieu), avec les enseignements qui suivirent et qui ne peuvent s'en séparer, provoijua un mouvement très caractérisé de crise dans le ministère de Galilée : de[tuis co jour, les foules commencent à se détacher du Sauveur. Comment donc expliquer que, durant cette nouvelle période, Jésus se soit vu entouré de nouveau de tout un peuple, — quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants (MalHi XV, 38), — comme si le premier miracle n'avait jamais eu lieu ou comme si les conséquences en avaient été subitement enlevées ? Pour obviera cette difficulté très sérieuse, il me semble donc plus naturel de supposer que les deux narrations distinctes de Marc et do Matthieu ont eu leur point de départ dans un seul et môme fait, dont la tradition s'est cnsuile diversifiée. (Comp. Keim, II, p. 4-97--i99 ; Wciss, 11, p. 190 et 191 ; Heyschlag, I, p. 265.) Si la critique moderne a souvent abusé de ce procédé de décomposition, un tel phénomène littéraire n'a rien en soi que de très plausible.
^ Voyage au nord-ouest dans le pays de Tyr et de Sidon, et vers le nord-est dans la contrée de Césarée de Philippe. (Malth. XIV, 22-XVI, 12; Marc VI, -iS-VIIl, 26.) Grande lacune de Luc. (IX, 17, 18.)
la situation du Sauveur, qui continue à polémiser contre les pharisiens, à faire des miracles et à g-uérir les malades comme par le passé : en réalité, c'est le mouvement de déclin qui commence. Saint Jean résume en un seul trait l'histoire intime, la note dominante de cette période ^, dont les deux premiers synoptiques racontent quelques-uns des faits extérieurs. Se voyant abandonné par la foule, Jésus veut amener les douze à une décision, ou plutôt il tient à savoir au juste quelle idée ils se font de sa jDersonne. De là la question qu'il leur pose à Césarée de Philippe et à laquelle Pierre répond par la déclaration mémorable dont nous avons indiqué précédemment la valeur 2. (Matth. XVI, 13-20 ; Marc VIII, 27-30 ; Luc IX, 18-21.)
La portée de cette scène semble, il est vrai, fort compromise par certains textes de la narration johannique qui paraissent établir que, dès le début, les disciples admirent sans hésiter la messianité de leur maître. (Jean I, 42, 46, 50.) Mais la critique hostile à l'origine apostolique de cet écrit ne saurait se prévaloir de ces passages qu'à la condition d'en forcer le sens. Le lecteur superficiel de l'histoire évangélique pourrait s'imaginer que, après cette première explosion de foi, les disciples n'eurent plus de progrès à faire : en réalité, cette carrière nouvelle ouverte, tout était encore à acquérir. Les
1 Le èic TovTov de Jean VI, 66 me paraît être une désignation chronologique (« depuis ce moment-là » et non « pour ce motif »). Jusqu'au v, 65, l'auteur a rapporté ce qui suivit immédiatement la multiplication des pains. (Gomp. v. 59.) Dans les v. 67-71, il raconte une scène un peu postérieure, comme nous le montrerons, ù celle de Césarée de Philippe. Or, si le miracle des pains se fit au printemps (VI, 4), l'entretien de Césarée de Philippe eut lieu, selon toute apparence, en été . c'est du moins ce qu'on a inféré do la mention d'une « haute montagne » lors de la4ransfiguration, six ou huit jours après (Matth. XVII, 1 ; Luc IX, 28), une telle ascension se plaçant plus naturellement dans la saison chaude de l'année. Entre les v. 65 et 67 du ch. Vi de l'évangile de Jean, il y aurait donc un intervalle de plusieurs semaines, peut-être d'environ trois mois, époque de transition dont le v. 66 donnerait en peu de mots la caractéristique. Comp. d'autres exemples d'écarts de ce genre dans la narration johannique : IV, 5-i- V, 1; V, 4.7-Vl, 1-4.; X, 21, 22.
déclarations d'André et de Philippe (v. 42, 46) semblent être comme une leçon apprise, un écho de ce qu'ils avaient entendu dire à Jean-Baptiste; et quant au cri de iXathanaël (v. 50), c'est l'expression d'un élan subit d'enthousiasme causé par la découverte du savoir miraculeux du Sauveur.
Dès cette heure, cependant, commençait pour les nouveaux adhérents de Jésus une éducation douloureuse. Ces jeunes Galiléens, comme les Juifs en général, n'avaient encore, on le comprend, qu'une notion fort inexacte du Messie et de son œuvre. Ils caressaient avant tout des rêves de grandeur mondaine, et telle était, malgré le sérieux de leurs dispositions, la fascination de cet idéal terrestre, qu'ils arrivèrent au terme du ministère de leur maître sans parvenir à s'en dépouiller. (Luc XIX, 11 ; Matth. XX, 21 ; Act. I, 6.) Qu'on se représente donc les tentations qu'ils durent subir en suivant d'un regard étonné l'activité du Seigneur, qui démentait chaque jour et sans pitié l'idée extérieure et superficielle qu'ils s'étaient faite. La foi qu'ils avaient proclamée dès la première rencontre, il fallait la conquérir par un travail de renoncement persévérant et intense. Après tout ils pouvaient se demander si ce Jésus auquel ils avaient cru méritait le nom de Messie : n'étaient-ils pas les jouets d'une prodigieuse illusion? Jean- Baptiste, avec tout son héroïsmii, s'y trompa bien ; dans la solitude de la prison, sa confiance en Christ sembla chanceler comme une construction mal assise (Matthieu XI, 3) : l'attachement des douze aussi pouvait sombrer au cours de cette longue et redoutable épreuve. Tel était, dans toute sa gravité, l'enjeu de la lutte engagée et dont l'importance, solennellement attestée par la profession de Pierre, explique le tressaillement de joie avec lequel le Seigneur accueille aussitôt le cri de foi du disciple. Jésus sait maintenant que, si les autres l'abandonnent, il peut compter sur ses amis intimes, victoire longtemps attendue avec une sainte impatience et qui est le plus beau fruit de son ministère jusqu'à ce jour.
Mais dans quelle relation placer avec cet événement la scène du même genre que raconte le quatrième évangile? (VI, 67- 70.) Ici, comme à Gésarée de Philippe, c'est Pierre qui prend la parole, et dans les deux cas il proclame la messianité de son maître ; car si le texte johannique donne à la déclaration de Fapôtre une forme divergente et plus développée, de part et d'autre le fond n'est guère modifié. Cependant il me semble difficile de ne pas distinguer ces entretiens, quelque frappante que soit du reste l'analogie. Une comparaison même rapide des documents suffît pour faire éclater la différence. A Gésarée de Philippe, Jésus questionne les douze sur les propos qui circulaient à son sujet dans la foule ; d'après l'évang'ile de Jean, il leur demande s'ils ne veulent pas s'en aller comme les autres. A Gésarée de Philippe, le Seigneur répond à la confiance des siens en donnant essor à ses sentiments d'actions deg-râce; dans la circonstance correspondante que rapporte la narration johannique, Ghrist jette un reg-ard attristé sur le disciple infidèle qui doit le trahir un jour.
Puisqu'il faut éviter de confondre ces deux faits, c'est assurément celui des synoptiques qui reste le premier en date ; car le joyeux étonnement du Sauveur ne se comprendrait guère, si la profession de Gésarée de Philippe n'avait été que la reproduction d'un témoignag-e antérieur. Seulement, à partir de ce moment, le ministère de Jésus va déclinant de jour en jour dans la faveur populaire. C'est donc un peu plus tard que, considérant cet état douloureux d'abandon, le Seig-neur interroge de nouveau les apôtres, sur quoi Pierre répète avec plus d'insistance encore le contenu de sa première déclaration. L'âme des disciples était pleine ; tous les entretiens de ces jours mémorables avaient porté sahs doute sur ce sujet qui feisait battre leurs cœurs. Mais si Jésus a la joie de reconnaître la fidélité de son entourage intime, il doit constater avec tristesse que la contagion du doute et de la révolte n'en a pas moins pénétré dans le cercle de ses compagnons élus. « Ne vous ai-je pas choisis, s'écrie-t-il, vous les douze?
et, rim de vous est un démon ^ ! » (VI, 70.) Le triag-e s'est enfin opéré : telle est l'issue de la crise en même temps que le terme du mouvement ascendant de l'activité du Seigneur en Galilée.
Article C. — Deuxième péiviodk. De Césarée de Philippe
A LA RÉSURRECTION DE LaZARE.
A la suite des événements qui viennent d'être rappelés, le ministère de Jésus a pris une physionomie déterminée : les deux courants se sont dessinés et ne feront que se séparer toujours davantage jusqu'à la fin. Aussi l'enseignement du Sauveur devient-il plus profon-d et plus intime. Jésus aborde des sujets jusqu'alors laissés dans l'ombre, relevant surtout l'humilité de son œuvre et la nécessité de sa mort ignominieuse comme degré préparatoire de son exaltation. Christ doit régner, il le reconnaît en acceptant le titre significatif de Messie (Matth. XVI, 16-20); mais il ne vaincra qu'après avoir subi l'amertume de l'opprobre (v. 21), destinée douloureuse qui doit être aussi celle de ses disciples : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera. » (Vers. 24-26.) D'ailleurs, si cette voie du sacrifice est sans contredit dure à la chair, elle conduit d'autant plus sûrement au triomphe. (Vers. 27, 28.) La croix chemin de la gloire : que ce programme de la carrière du maître devienne le mot d'ordre de quiconque aspire à le suivre en toute fidélité.
1 II est manifeste que, au moment tic sou appel, Judas n'était pas encore le (hâf3o?iOç qu'il devint dans la suite ; autrement on ne s'expliquerait pas l'amertume de cette parole du Sauveur. Jésus pleure ses espérances perdues, sa confiance trompée : cet homme, sur lequel il comptait, s'est fait l'instrument du ])rince des ténèbres, dont il porto dès lors la marque et dont il mérite de recevoir le nom. (Coitip. Matth. XVI, 23.) Il faut observer d'autre part que, lorsque Christ propose et facilite la retraite à ceux qui cessent de croire en lui (Jean VI, 67), Judas n'use pas de la permission donnée, d'où l'on peut inférer (jue ce discii)le n'en était pas encore an point où il en vint plus tard. Mais Jésus, ipii l'avait suivi d'un œil attentif et (|ui pénétrait ses pensées, voyait bien mieux encore que Judas ne pouvait le soupçonner l'abîme où ce courant d'ambition leirestre ne mantjuci'ait pas de U; conduire.
Après de tels discours, on comprend que l'impression dominante des douze ait été l'étonnement, peut-être même la tristesse et l'épouvante. Ils ne pouvaient se faire à cette idée d'un Messie souffrant et mourant. (Mattli. XVI, 22.) Aussi Jésus relève-t-il le courage de trois d'entre eux, — ceux qu'il s'était attachés par les liens les plus doux et qu'il tenait le plus à convaincre, — en les associant à la scène sublime de la transfiguration. (Mattli. XVII, 1-8 ; Marc IX, 2-8 ; Luc IX, 28-36.) Avant de les faire passer par la sombre vallée de l'affliction, il les élève sur les hauteurs sereines d'où se dévoilent à leurs regards les perspectives radieuses du monde céleste. Ce spectacle inattendu devait en effet remplir leurs âmes d'une clarté divine, dont le rayonnement les accompagnerait plus tard même au milieu des angoisses du Calvaire, tandis que l'entretien de leur maître avec Moïse et Elie % les héros de cette alliance au nom de laquelle les Juifs repoussaient l'humiliation du Messie, leur montrait la nécessité du sacrifice qu'ils avaient tant de peine encore à accepter.
Importante pour le développement de leur foi, la transfiguration ne l'est pas moins comme indice de ce qu'aurait pu être le triomphe de Jésus au terme de sa carrière terrestre. Si la mort est la fin de toute vie humaine, ce déchirement, avec les terreurs qui l'accompagnent, n'en apparaît pas moins comme le salaire et la malédiction du péché (Rom. VI, 23) : or, Christ était toujours demeuré pur de toute souillure. Parvenu à la plénitude de sa communion avec Dieu, s'il avait suivi la voie qui lui était indiquée, il n'avait, semblait-il, qu'à s'élever sans effort dans les demeures célestes, de même que le fruit se détache quand il est mûr. Le resplendissement intérieur qui transfigure Jésus sur la montagne n'était-il pas comme
1 Luc IX, 30, 31. Il est difficile de dire sous quelle forme ces personnages leur apparurent ou comment les disciples furent en mesure d'établir leur identité. Jésus prononça-t-il leurs noms? Les deux prophètes se présentèrent-ils eux-mêmes? (Comp- Luc I, 19.) Ou bien Pierre, Jacques et Jean eurent-ils comme l'intuition que c'étaient Moïse et Elie qui se trouvaient là devant eux ? Toute cette scène, qui touche au domaine de la vision, est enveloppée de mystère.
le rellet anticipé de cette gloire éternelle ? Mais Clirist ne pouvait saisir à cette heure la couronne du vainqueur qu'en abandonnant à son sort l'humanité pécheresse : or, lui qui est venu « chercher et sauver ce qui était perdu, » il affirme encore ici sa volonté de boire jusqu'à la lie la coupe d'amertume que lui présente son Père. A cet instant décisif où il paraît toucher au point culminant de sa vie, il plonge résolument le reg-ard dans l'abime qui s'ouvre d'autre part à sa vue : il s'entretient avec Moïse et Elie de ses soulfrances et de la mort qu'il doit subir à Jérusalem.
A l'issue de cette scène, en retournant dans la plaine avec les trois apôtres, le Seigneur leur enjoint expressément de n'en rien raconter à personne ^ (Matth. XMI, 9 ; Marc IX, 9 ; Luc IX, 36), de même qu'après la profession de Pierre il leur avait recommandé de ne pas dire qu'il fût le Christ. (Matthieu XVI, 20.) Jésus adopte donc, dans ses rapports avec Israël en général, la règle de conduite qui l'avait dirigé visà-vis de ses disciples. Il ne veut pas que la conviction de sa messianité soit comme une leçon apprise ; il faut, au contraire, que le peuple s'élève jusque-là, — s'il y arrive, — par le travail intérieur de la conversion. Aussi le Sauveur continuet-il, même dans ses entretiens intimes et comme pour bien marquer que c'est ainsi que tous doivent le désigner^ à se servir avec prédilection du nom mj^stérieux et mal compris de Fils de l'homme. (Matth. XVII, 9, 12, 22 ; XIX, 28 ; XXIV, 27, 30, 44 ; XXV, 31, etc.) De cette manière, il est vrai. Christ s'exposait à n'avoir qu'un fort petit nombre d'adhérents, mais ce seraient des collaborateurs comme il les désirait, fidèles, héroïques, tenant d'une main ferme le drapeau de l'Evangile et que le maître pourrait, au jour voulu, lancer en troupe compacte à la conquête du monde.
1 Luc rapporte ici comme un fait ce que les deux autres documents présentent sous la forme d'un ordre. Cette dernière narration, cependant, explique et complète celle du troisième évangile, puisqu'il n'est guère ù supposer que les disciples eussent ainsi gardé le silence, si leur maître ne leur en avait fait un devoir.
Au double point de vue chronologique et moral, la transfiguration se rattache donc de près aux entretiens de Césarée de Philippe K Quant à la durée du ministère galiléen à partir de cette date, on ne peut Fétablir qu'à l'aide du quatrième évang-ile, puisque les synoptiques racontent bientôt après le départ déjfinitif de Jésus pour Jérusalem. Il est vrai qu'il faut tenir compte ici de la diverg-ence déjà signalée entre la narration de Luc et celle des deux autres textes parallèles. Marc et Matthieu paraissent s'être représenté ce dernier voyage comme fort rapide ; en peu de mots ils transportent Jésus de la Galilée aux confins de la Judée, de l'autre côté du Jourdain (Matth. XIX, 1 ; Marc X, 1), tandis que Luc donne le récit d'un travail d'évangélisation qui se poursuit dans les régions limitrophes de la Galilée et de la Samarie (comp. XIII, 31-33 ^) et durant lequel Jésus s'avance en ayant toujours la catastrophe finale devant les yeux. (IX, 51 ; XIII, 22 ; XVII, 11.) La notice des deux premiers synoptiques sur le déplacement du Seigneur se développe, dans le troisième, jusqu'à embrasser l'histoire de toute une période, celle d'une excursion prolongée vers le sud correspondant à la tournée missionnaire que Jésus venait de faire dans les contrées du nord. Mais le point sur lequel les trois narrations parallèles sont d'accord, c'est que l'origine de ce voyage fut la résolution suprême de quitter pour toujours la Galilée ^.
' C'est ce qui conduit à supposer que la « haute montagne » mentionnée est une des cimes voisines de celte ville, selon toute apparence un des sommets de l'Hermon. Ces pics n'étant guère accessibles qu'en été, c'est dans cette saison que se placent le plus naturellement les faits qui nous occupent. On sait que, d'après la tradition de l'Eglise, au contraire, la transfiguration de Jésus aurait eu lieu sur le Thabor, hypothèse qui est encore celle du Père Didon {Jésus-Ckrid, 1, p. 4.5'J-461 ; II, p. 428 et 429), mais sans que cet auteur puisse fournir d'autre preuve à l'appui de son idée que l'opinion des anciens docteurs ù partir du quatrième siècle. En fait, il n'y a rien dans le texte des évangiles qui nous autorise à supposer ce retour subit, cette retraite précipitée du nord au sud.
- Le départ mentionné IX, 51 n'exclut pas l'hypothèse de retours momentanés dans les Etats d'Hérode : peut-être aussi faut-il assigner une date plus ancienne au fait rapporté dans ce petit récit.
'•^ De là l'expression emphatique de Luc IX, 51.
Si maintenant on passe au quatrième évangile, on se heurte dès Fabord à l'opinion de quelques théolog'iens qui confondent le départ qui vient d'être indiqué (Luc IX, 51) avec le voyag-e de Jésus à la fête des Tabernacles, tel que saint Jean le raconte. (VII, 2 et suiv.) Cependant cette théorie est contredite par le témoignage catégorique des textes. D'après le récit johannique, Jésus monta « secrètement » à la fête (VII, 10) ; selon Luc, au contraire, ce fut un congé solennel dont Fauteur prend soin de faire ressortir l'importance et la publicité. (IX, 52.) Puisqu'il faut ainsi renoncer à celle combinaison, il ne reste que deux suppositions possibles : ou bien le départ de Jésus pour la fête des Tabernacles se place avant celui que mentionnent les synoptiques, ou bien il lui est postérieur. Mais cette dernière hypothèse doit être écartée également, car aux approches de la solennité en question, Jésus est représenté comme vivant près de sa famille et en relations suivies avec elle (Jean VII, 2, 9, 10), ce qui ne peut avoir été le cas que vers la fin du ministère de Galilée, avant la sortie définitive de la province du nord.
La série des événements semble donc avoir été la suivante. La crise provoquée au printemps par le miracle de la multiplication des pains * s'était prolongée jusque vers l'entretien de Césarée de Philippe. (Matth. XVI, 16 ; Jean VI, 68, 69.) De l'été à l'automne, nous n'avons que peu de renseignements sur le ministère du Sauveur (Matth. XVII et XVIII ; Marc IX) : c'est la période de déclin de l'activité galiléenne. Survient, en octobre, la fête des Tabernacles, dont les incidents sont connus par le récit de l'évangile de Jean. (VII, 1 et suiv.) Impatientés de ses lenteurs, les frères de Jésus lui en font crûment le reproche. « Pars d'ici, lui disent-ils, et t'en va en Judée, afin que tes disciples voient aussi les œuvres que tu fais. Personne n'agit en secret, lorsqu'il désire paraître : si tu fais ces choses, montre-toi toi-même au monde. »
1 Pâques de l'an 2t). (Jean VI, 4.)
(Vers. 3, 4.) Le Seigneur avait en ellet laissé passer, sans monter à Jérusalem, les deux fêtes de la Pâque et de la Pentecôte : en serait-il de même de la dernière des grandes solennités religieuses de l'année ? Ce parti pris d'éviter le centre théocratique semblait inexplicable à des gens qui ne jugeaient encore qu'au point de vue de la sagesse terrestre. (Vers. 5.) Jésus est-il, oui ou non, l'envoyé de Dieu? S'il ne l'est pas, pourquoi rassemble-t-il des disciples et fait-il parler de lui jusqu'à troubler la contrée ? Et s'il l'est, qu'attend-il pour se manifester dans le temple par une démarche publique qui ouvre les yeux de tous ? Tel est le dilemme que les frères du Sauveur lui posent en termes qui trahissent une irritation profonde, qu'ils ont peine à contenir.
Dans la réponse qu'il leur donne aussitôt, le Seigneur reconnaît en partie la justesse de l'observation qui lui est faite. Il concède que son œuvre ne saurait demeurer cachée jusqu'à la fin. Le jour doit venir, en effet, où elle se déploiera dans la ville sainte aux regards de tout le peuple. Cependant ce moment décisif, qui devait avoir de tout autres conséquences que celles qu'attendait la famille de Jésus, cette heure suprême n'a pas encore sonné pour le Fils de l'homme. Aussi ce dernier monte-t-il à Jérusalem, non de la manière que ses frères désiraient, publiquement et pour une démarche éclatante (v. 6-9), mais « en secret », comme perdu dans la foule (v. 10), et lorsqu'il sort de cette obscurité voulue, son rôle est aussi modeste que possible ; il se borne à enseigner la vérité.
L'apparition du Sauveur, toutefois, semble avoir rendu la multitude perplexe (VU, 25-27, 40-44), car, tandis que les uns expriment leur sympathie, d'autres s'emportent et cherchent, quoique sans y réussir, à mettre la main sur lui. Au reste, l'insuccès de ces tentatives hostiles n'a rien qui doive surprendre. Sachant fort bien que l'instant marqué de Dieu pour la crise finale n'était pas encoTc venu (X, 18), le Seigneur, en présence des menaces de la foule, donnait sans
doute à son attitude un caractère de majesté souveraine qui désarmait la violence. Même les principaux, au retour des huissiers qui reviennent à eux sans avoir osé le saisir, sentent qu'une grande prudence est de rigueur et se bornent à maudire la populace. (VII, 32, 45-49.) Jésus continue donc en paix ses enseignements (VIII), jusqu'à ce que, à la suite de la guérison d'un aveugle-né, les chefs du sénat menacent d'excommunication quiconque lui reconnaîtra la qualité de Messie (IX, 22) ; mais le Sauveur répond à cette explosion de haine en exprimant sa sollicitude pour ses disciples en termes d'une inexprimable douceur. (X, 1-18.) Tels sont les incidents de cette fête des Tabernacles et de quelques-uns des jours qui suivent^, événements dont le récit s'étend du ch. VII, V. 1 au ch. X, v. 21 du quatrième évangile.
Dès le verset suivant la narration franchit deux mois d'un seul bond et nous transporte sans transition à la fête de la Dédicace 2, après laquelle, Jésus se retirant en Pérée 3, le récit se retrouve parallèle à celui des documents plus anciens. (Matth. XIX, 1 ; Marc X, 1 ; Luc XVIII, 31 et suiv. ; Jean X, 40.) Mais ce fait nous ramène à la question qui a été posée : comment intercaler dans le texte johannique la sortie de Galilée que les synoptiques racontent avec tant de solennité ? (Luc IX, 51.) Nous avons montré que cet événement dut
1 Le discours de VII, 37, 38, étant placé par l'auteur à la fin de la semaine fériée, les faits rapportés aux ch. VIll et IX sont donc postérieurs, ce qui pourrait être entendu comme s'ils embrassaient la période entière qui sépare les deux fêtes mentionnées (VII, "2 et suiv. ; X, 22 et suiv.) : tel est, par exemple, le point de vue de M. Weiss, d'après lequel la guérison de l' aveugle-né précéderait de peu l'époque de X, 22. (Voir collection Meycr, 6° édit., Handhuch iiher das Ev. des Johannes.) Cette hypothèse, toutefois, me semble fort improbable. Vu l'état d'excitation des esprits (VII, 32), Jésus aurait difficilement prolongé à ce point son séjour dans la ville tliéocratique ; il est plus naturel de supposer qu'il la quitta peu après la fête des Tabernacles pour n'y revenir que dans la suite (X, 22), lorsque l'effervescence avait eu le temps de se calmer. Tant que son œuvre n'était pas achevée, Jésus, toujours soumis à son Père, tenait à ne pas brusquer le dénouement.
'- X, 22. Célébrée en décembre en souvenir de la purification du temple, qui avait été profané par Autiochus Epiphane.
3 X, 40. Le « de nouveau » fait allusion à I, 28.
UÉDEMPTION I 21
être postérieur à la fête des Tabernacles, au début de laquelle Jésus était encore domicilié dans le voisinage de sa famille. D'un autre côté ce départ définitif de la province du nord ne peut se placer après la Dédicace, puisque le Seigneur se retira tôt ensuite en Pérée, où il resta dès lors jusqu'à la fin. La seule solution consiste donc à admettre que ce fut entre ces deux époques que Christ, revenu momentanément en Galilée, en prit congé pour toujours ^ Instruit par les tentatives meurtrières faites à Jérusalem^, Jésus, qui ne voulait pas que son ministère fût dénoué avant le temps par un acte de violence (Jean VII, 6-8), rentre précipitamment dans le pays de sa résidence habituelle, mais il n'y retourne que pour en sortir bientôt après. Il sait que l'heure de son enlèvement approche ; quelques mois à peine le séparent de la Pâque où il sera conduit au supplice : alors a donc lieu le grand départ dont l'importance est marquée par le troisième évangile et que les deux autres synoptiques mentionnent plus brièvement.
Toutefois ce dernier voyage est moins une course rapide qu'une tournée d'évangélisation, interrompue par l'excursion de Jésus à Jérusalem qui vient d'être rappelée ^ et dont les
1 Jean X, entre le v. 21 et le v. 22. Plusieurs critiques, Meyer, Weiss, objectent, il est vrai, qu'en plaçant l'une après l'autre, sans interruption, les deux fêtes dans son récit, l'évangéliste donne à entendre que Jésus ne s'éloigna guère, dans l'intervalle, du centre théocratique. Mais l'argument a silentio est difficilement applicable à la narration johannique. Que de portions do la vie du Sauveur l'apôtre passe sous silence (entre ch. IV et V, V et VI, VI et VII), et que de voyages il omet (ainsi les excursions dans les régions de Sidon et de Césarée de Philippe), sans qu'il faille conclure de là qu'il se soit représenté Jésus comme inactif ou immobile durant ces périodes. Si donc l'évangéliste ne parle pas du retour de Jésus en Galilée et de son dernier déjjurt (Luc IX, 51), c'est parce que cet événement, d'ailleurs suffisamment connu par l'ancienne tradition, n'est que la conséquence inévitable de la crise galiléenne que l'auteur vient de caractériser (ch. VI), et parce que c'est à Jérusalem surtout que se manifeste la progression d'hostilité qu'il décrit dans ce fragment de son livre. (V-XII.)
2 De la part du peuple, Jean VU, 30, Al; VIH, 5'J ; du côté des principaux, VII, 32, 45 ; conip. IX, U.
3 Jean X, 22-3'J. Luc fournil aussi l'indice d'un séjour de Jésus en Judée à cette époque. (X, 30-37, 3842.)
incidents ne sont d'ailleurs qu'une sorte de parenthèse, le grand mouvement du ministère du Sauveur à cette époque étant reproduit par le récit de saint Luc*. Selon cet historien, Jésus, au moment de quitter pour toujours la Galilée, donne une extension nouvelle à son œuvre en envoyant les soixantedix disciples (Luc X, 1 et suiv.), tandis que d'autre part il voue à la malédiction les villes rebelles de Ghorazin et de Bethsaïda ^. Opposant les principes de l'Evang-ile à ceux de la sagesse mondaine, le Seig-neur insiste sur le détachement des biens terrestres, condition nécessaire de l'entrée dans le royaume de Dieu. (XII, 13-34.) A cette heure décisive, alors que le dénouement est proche, ceux-là seuls sont les vrais disciples de Christ qui se consacrent sans réserve à la poursuite du seul trésor éternel ; aussi Jésus polémise-t-il vivement et à plusieurs reprises contre l'avarice. (XII, 17-21, 33, 34 ; XVI, 1-13.) C'est à cet ordre d'enseig-nements que se rattache la parabole du mauvais riche (XVI, 19-31), dont la condamnation s'explique non parce que cet homme est riche ^, mais parce qu'il s'est endurci dans les plaisirs de la vie en fermant l'oreille aux appels miséricordieux du Scig-neur '''.
1 IX, 5)-XVIII, 14. Le mérite de ce morceau considérable est moins dans ses nolices géographiques, qui sont à vrai dire assez vagues (XIII, 22 ; XVII, 11), que dans la caractéristique qui y est fournie de l'activité de Jésus durant cette période intermédiaire entre le ministère de Galilée et les derniers jours avant la passion.
- X, 13-15. Cette place est bien plus naturelle que celle qu'adopte Mattiiieu (dans la première partie du ministère de Galilée, XI, 20-24).
3 Car alors pourquoi Abraham, — dont le livre de la Genèse énumèrc les grands biens (XIII, 2), — jouirait-il de la félicité céleste ? Le motif de la réprobation du personnage que le Seigneur met en scène est indiqué parle texte (v. 31) : il était, ainsi que ses frères, un formaliste indifférent; — quoique le mauvais emploi de ses richesses (indolence, habitudes do luxe) ait fort bien pu être la cause principale de cette déchéance. (Comp, Luc XVIII, 24-27; Marc X, 24.) Quant au pauvre, le nom de Lazare que lui donne Jésus (c'est-à-dire l'homme qui cherche son secours en Dieu) semble indiquer la raison de la grâce qui lui est faite: c'est ainsi qu'interprète encore M. Beyschlag. (II, p. 344.)
'' Il se peut que les morceaux de l'évangile de Luc que je viens de rappeler aient été tirés d'une source strictement judéo-chrétienne, qui se serait formée dans les milieux
Durant cette période aussi, l'exposé de la doctrine du salut se dépouille de toute restriction particulière et locale. Précédemment, en Galilée, Jésus avait décrit le royaume de Dieu plutôt comme un épanouissement de la théocratie. Les privilèges du peuple élu apparaissaient au premier plan et d'une manière qui pouvait sembler excessive ; le salut des Gentils était sinon exclu, du moins laissé dans Fombre^. Mais maintenant que s'est manifestée l'incrédulité Israélite, Jésus, sans mettre à l'écart les Juifs, dévoile plus larg-ement l'universalisme de l'Evang-ile. D'une voix émue et vibrante, il raconte les merveilles de l'amour de Dieu répondant aux souffrances de la créature rebelle : telle est la note dominante des trois paraboles incomparables de Luc XV, celle de la brebis perdue, qui montre l'état misérable de l'iiomme pécheur, celle de la drachme perdue, qui fait ressortir le prix infini d'une âme, et celle de l'enfant prodigue, qui résume en traits inoubliables le drame de la déchéance et du salut.
En contraste avec le matérialisme des pharisiens. Christ relève aussi le caractère spirituel du règ'ne de Dieu dans le monde (XVII, 20, 21); mais il le fait pour exhorter à la vigilance ses disciples, lorsqu'il leur enseigne, par exemple, ce qu'il y aura de subit dans son avènement. (XVII, 22-37.) Ce sujet appelle celui de la prière, puisque c'est en invoquant toujours le Seigneur que le croyant se tient prêt pour son retour : à ce propos Jésus recommande soit la persévérance (XVIII, 1-8), soit surtout l'humilité (v. 9-14), comme conditions nécessaires de l'exaucement qu'il promet à nos requêtes.
de l'Eglise primitive où l'on préconisait le mépris des richesses, le dédain des avantages terrestres. (Comp. Act. II, 44, 45 ; IV, 36, 37 ; V, I et suiv.) Mais même dans cette supposition, rien n'empêche de faire remonter de tels enseignements jusqu'au Sauveur, qui, dans les circonstances où il se trouvait, ne recevait comme lui appartenant que ceux qui renonçaient joyeusement à leur situation sociale et mondaine. Il est probable d'ailleurs que, si le système de la communauté des biens trouva tant d'accueil chez les premiers disciples, c'est que cette pratique pouvait se fonder en quelque mesure sur les préceptes mômes de Jésus-Christ.
^ Matth. X, 5, 6. (Ce n'était du reste qu'une mesure provisoire, ainsi que nous l'avons montré.)
Le Sauveur, en un mot, traite les sujets les plus variés et développe toutes les richesses de sa doctrine, préoccupé qu'il est d'armer ceux qui l'entourent en vue de la séparation qui va venir.
Ce dénouement prévu de son activité fut amené par un fait dont l'importance est mise en relief dans le récit du quatrième évang-ile. Jésus se trouvait encore en Pérée (Jean X, 40), lorsqu'il reçut la nouvelle de la maladie d'un homme qui lui était cher, le frère de Marthe et de Marie, Lazare de Béthanie. (Jean XI, 3-5 ; comp. Luc X, 38-42.) Quand le Seig-neur arriva pour porter secours à ses amis, Lazare était déjà mort et déposé depuis quatre jours "dans le sépulcre. (Jean XI, 4- 7, 14-17, 39). Christ le ressuscite dans des conditions de publicité tout à fait inusitées * : l'incident prend même de telles proportions que les sénateurs s'assemblent en séance et que, poussés à bout, ils ne voient d'autre issue aux dangers qui les menacent qu'une sentence capitale prononcée officiellement-. Au reste, c'est la raison d'Etat, à l'exclusion de tout autre argument, que leur chef met en avant pour justifier la me-
1 Le silence des synoptiques s'explique sans doute, comme nous l'avons montré ailleurs (p. 142), parce que la famille de Marthe et de Marie était trop connue dans l'Eglise primitive pour qu'il ait paru possible de la mettre ainsi en scène : de là le vague des renseignements de Luc sur la situation des deux sœurs de Béthanie et sur le lieu de leur domicile. (Luc X, 38-42.) Mais la résurrection de Lazare n'en demeure pas moins la cause déterminante des événements qui aboutirent à la passion. Rien n'est plus curieux que l'embarras de certains représentants de la critique négative en présence de ce miracle. Renan, par exemple, en reconnaît fort bien la portée, quoique d'autre part ses prémisses philosophiques ne lui permettent pas d'admettre qu'il se soit produit un fait surnaturel. Dans sa perplexité, il en est réduit à l'hypothèse un peu vieillie d'une fraude pieuse (dans les douze premières éditions, p. 359-361), ou bien à la supposition plus misérable encore d'un grossier et puéril malentendu. (Treizième édition, p. 372-37'i.)
2 La tentative de la fête des Tabernacles n'était qu'un ballon d'essai (Jean Vil, '.Vl, ■45, 4-6), après lequel, leur insuccès constaté, les principaux n'insistent pas et se bornent à se répandre en invectives (vers. 49) : Christ leur paraît encore trop populaire pour qu'ils osent aller plus loin. — A la suit;', de la résurrection de Lazare, au contraire, la suppression de Jésus est à leurs yeux question de vie ou de mort. Il s'agit, estiment-ils, de l'existence nationale, c'ost-ù-dire en réalité de leur situation officielle et de leur autorité ; il faut que ce redoutable et trop remuant rival disparaisse.
sure proposée. Cet homme est dang-ereux, il menace la sécurité publique, donc il faut le détruire (XI, 47-50) ; quant à la question de l'innocence ou de la culpabilité de l'accusé, elle n'est pas môme abordée : Jésus les gène et cela suffit. Quoi qu'il en soit, le meurtre juridique étant ainsi résolu, un mandat de prise de corps est aussitôt lancé contre le prophète de Galilée. (Vers. 53, 57.)
Article D. — Troisième période. Les derniers jours avant la passion.
Jésus, cependant, ne voulait pas être assassiné secrètement comme un aventurier. Il devait mourir à Jérusalem, à la vue de tout le peuple, en pleine solennité de Pâques. (Gomp. 1 Cor. V, 7.) Autant donc il montre de décision quand l'heure du péril est venue, autant il use maintenant de prudence pour ne pas tomber avant le temps entre les mains de ses ennemis. (Comp. Jean X, 18.) Aussi se retire-t-il à Ephraïm, près de Béthel, sur les confins du désert*, afin d'y passer les quelques semaines qui le séparent encore de la fête ; puis, lorsque les caravanes g-aliléennes commencent à arriver, il descend près de Jéricho pour les rejoindre. Ici se place, d'après la narration synoptique, une nouvelle annonce de la passion (Matth. XX, 17-19, 29 ; Marc X, 32-34 ; Luc XVIII, 31-34) ; mais les disciples, tout effrayés, ont peine à saisir le sens des paroles que le Seig-neur leur adresse. (Marc X, 32 ; Luc XVIII, 34.) Ce qu'ils y discernent toutefois, c'est que le dénouement approche : déjà, pleins de l'idée d'un avènement glorieux du Messie, ils se disputent les premières places dans le royaume de Dieu. (Matth. XX, 20-28 ; Marc X, 35-45.) Durant ces entretiens, Jésus arrive à Jéricho, entouré de g"randes foules, après quoi survient l'épisode de Zachée (Luc XIX, 1-10), avec la g'uérison de Bartimée (Marc X, 46-52 ; Luc XVIII, 35-43 ; comp. Matth. XX, 29-34) et tôt ensuite l'entrée solennelle à Jérusalem.
' Jean XI, 54.; comp. 2 Chron. XIII, 19 (Keri) ; Josèphe, De bdlo jud., IV, 9. 9.
Ce dernier fait est rapporté par les quatre documents, avec cette seule difïerence que Jean place auparavant le repas de Béthanie et donne à ce propos une indication précieuse sur la clironolog-ie de la semaine sainte. (Jean XII, 1.) D'après le témoignage de cet auteur, ce fut six jours avant la Pâque, c'est-à-dire le vendredi soir, vers le commencement du sabbat, que Jésus arriva dans la bourg-ade de Lazare^ : la réception qu'on lui fit n'était point incompatible avec la cessation de travail prescrite par la loi, puisqu'il était seulement ordonné de préparer d'avance les aliments nécessaires 2. Ce festin de Béthanie est aussi raconté par deux des synoptiques (Matth. XXVI, 6-13 ; Marc XIV, 3-9), qui le placent dans la maison d'un certain Simon le lépreux, tandis que Jean omet ce dernier détail, sans du reste le contredire ^ j en réalité le seul désaccord qui existe entre les documents porte sur le jour de ce souper, que Marc et Matthieu mettent en connexion avec la démarche de Judas auprès des chefs des prêtres *, relation morale qui détermine, selon toute apparence, la date adoptée par leur récit. La chronologie johannique doit donc être préférée, d'autant que la narration du
^ Le 14 nisan (immolation de Tagneau pascal) faisait déjà partie de la fête (Ex. Xil, '18-20 ; Nomb. XXVIII, 16-25) : or, ce jour, — qui, d'après la conception johannique, fut celui de la mort du Sauveur, — étant tombé cette année sur le vendredi, la notice de Jean XII, 1 transporte donc au samedi 8 nisan, soit du vendredi soir au samedi soir, selon la coutume juive. On comprend que les pèlerins qui montaient à Jérusalem aient tenu à se trouver dans celte ville pour le dernier sabbat qui précédait la semaine sainte et que Jésus, do son côté, se soit arrangé pour passer cette fête à Béthanie au milieu de ses amis.
2 Ex. XVI, 22-30, surtout v. 23. On peut supposer aussi que cette fête eut lieu soit le vendredi soir, soit le samedi soir, c'est-à-dire avant ou après le sabbat : sans entrer dans ces particularités, Jean parle en gros du samedi, « six jours avant la Pâque.»
^ L'apôtre ne prétend pas que le repas ait eu lieu dans la maison de Marthe et de Marie : le v. 2, qui représente Lazare comme un des invités, indique plutôt le contraire. On ne sait qui était ce Simon le lépreux, ni s'il était un parent de la famille de Béthanie.
'' Matth. XXVI, 6-13, 14-16; Marc XIV, 3-9, 10, 11. L'attitude prise par Judas à la suite de l'acte de Marie (Jean XII, 4-6) et le mobile analogue qui, d'après le premier évangile, poussa ce disciple vers les principaux (Matth. XXVI, 14, 15) peuvent avoir amené l'enchaînement de ces deux faits dans la tradition synoptique.
quatrième évangile est prise sur le vif et donne, en quelques traits remarquables de netteté, la physionomie des personnages mis en scène. C'est grâce à ce texte, par exemple, qu'on sait le nom de la femme, — si dévouée à Jésus, — qui répandit du parfum sur les pieds du maître *, témoignage d'affection dans lequel le Sauveur vit comme une anticipation des soins de sa sépulture. (Jean XII, 7.)
Le lendemain de ce sabbat, le dimanche, premier jour de la semaine, Christ entre en triomphe à Jérusalem, roi débonnaire entouré des cris de joie de la multitude. (Mattli. XXI, Ml ; Marc XI, 1-10; Luc XIX, 29-40; Jean XII, 12-16.) Déchirant tous les voiles, il agit en monarque théocratique, qui accepte comme un dû les hommages d'Israël. (Matth. XXI, 15, 16 ; Luc XIX, 39, 40.) Aussi bien le Seigneur n'avait plus à craindre qu'on le prît pourun Messie terrestre (comp. Jean VI, 15) ; car les chefs avaient décidé son supplice, et quant aux acclamations du peuple, Jésus ne pouvait avoir d'illusion sur la portée de cet enthousiasme passager. Mais il ne voulait pas quitter les siens sans un dernier appel qui fût en même temps une protestation suprême, établissant les droits et le caractère spirituel de sa royauté dans le monde 2. Telle est, si l'on admet l'historicité du récit synoptique de l'expulsion des vendeurs du temple (Matth. XXI, 12, 13 ; Marc XI, 15-17 ; Luc XIX, 45, 46), la signification que Christ donne de même à cet événement. Quoi qu'il en soit, le dimanche soir il s'en va passer la nuit à Béthanie chez ses amis, comme il le fit en général durant la semaine sainte^. Le lundi Jésus
• J'ai déjà fait remarquer la réserve des synoptiques au sujet de la famille de Béthanie. Rien ne justifie l'hypothèse souvent émise d'après laquelle Marie serait identique à la pécheresse pénitente de saint Luc. (VII, 36-50.) Nulle part les évangiles ne font de la sœur de Lazare une prostituée, et quant au rapport des deux récits, outre que le nom de Simon était fort ordinaire, des incidents de ce genre peuvent s'être produits ù plusieurs reprises dans le cours du ministère du Seigneur.
- Aussi n'enlre-t-il pas à Jérusalem en monarque guerrier, monté sur un coursier de bataille, mais en roi doux et pacifique, ainsi que les évangiles le font expressément remarquer. (Matth. XXI, 4., 5; comp. Zach. IX, 9.)
3 Matth. XXI, 17 ; Marc XI, 11, 12 ; 19, 20. Comp. Luc XXI, 37, 38. Cette dernière
rentre à Jérusalem et maudit en chemin le figuier qui n'avait que des feuilles et pas de fruit (Matth. XXI, 18-22 ; Marc XI, 12-14), — emblème trop fidèle du judaïsme, — sur quoi, le lendemain, les disciples remarquant que l'arbre est devenu sec, le Seig-neur répond à leur étonnement en les exhortant à croire en Dieu, par la vertu duquel s'est opéré ce miracle^. (Marc XI, 19-24.) Le mercredi, Judas s'entend avec les principaux des Juifs pour leur livrer son maître (Matth. XXVI, 1-5, 14-16 ; Marc XIV, 1, 2, 10, 11 ; Luc XXII, 1-6) ; c'est aussi durant ce jour ou même plus tard encore qu'a lieu la rencontre du Sauveur avec les Grecs d'après la narration de l'évang-ile de Jean 2. (XII, 20-36.)
En résumé, jusqu'à la dernière heure. Christ se dépense en rendant témoignage et en enseignant le peuple. Les chefs du sénat, pleins de rage, le somment de leur dire sur quelle autorité il se fonde et se concertent pour le perdre par leurs questions ; mais Jésus leur ferme la bouche avec un à propos
notice, il est vrai, pourrait faire croire à un campement en plein air, quoiqu'il soit plus naturel de supposer, à cause do la fraîcheur des nuits (comp. Jean XVIII, 18), que le narrateur entend parler de la bourgade de Marthe et de Marie, située à trois quarts d'heure de la ville (Jean Xi, 18) sur la pente orientale du mont des Oliviers.
1 Quant à l'observation insérée au v. 13 : ci yàç naipbç ovic i/v abiccjv, elle a, quoiqu'on disent plusieurs commentateurs, quelque chose de naïf et d'étrange. Ce n'était assurément pas la saison des figues de la nouvelle récolte, qui ne mûrissaient guère qu'en Juin ; mais comme il arrivait souvent que les fruits de la saison précédente, restés attachés au bois durant l'hiver, parvenaient à la maturité au réveil de la sève (comp. art. Feùjenbmcm, dans le Ilandwbrterhuch des hihl. AUertnms de Riehm), Jésus était en droit de supposer, vu l'aspect florissant de cet arbre, qu'il y trouverait de quoi apaiser sa faim. On comprend donc qu'après avoir reconnu son erreur, il ait fait involontairement une comparaison qui explique le jugement auquel il se livre. Comme cet arbre couvert de verdure était le symbole saisissant d'Israël, ce peuple toujours paré de bonnes œuvres et plein de zèle en apparence, mais en réalité profondément hostile à la volonté divine et condamné comme tel à la malédiction ! En frappant le figuier stérile, Jésus accomplit donc un de ces actes familiers aux anciens prophètes et qui étaient avant tout une leçon : seulement les disciples semblent avoir été surtout étonnés du pouvoir divin du Sauveur, ce qui explique la tournure de l'entretien qui s'engage.
2 La remarque de la fin du verset 36 semble indiquer, en elfet, que ce fut peutêtre le jeudi, puisque Jésus cesse dès lors de se montrer aux foules.
qui excite Tadmiration même d'auditeurs défavorablement prévenus tels que les scribes. (Luc XX, 1, 2, 20-40.) Pendant cette semaine de lutte et de travail héroïque, Jésus ne se lasse pas d'avertir et d'exhorter ses disciples, lorsqu'il leur dévoile en particulier les mystères de l'avenir (Matth. XXIV ; Marc XIII ; Luc XXI) dans ces discours dont le texte de Marc tire si bien l'application pratique : « Ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez. » (XIII, 37.) Pour renforcer cette leçon solennelle, il leur sig-nale les dangers qui les menacent ainsi que le sérieux redoutable du combat dans lequel ils se trouvent eng-ag-és; telle est la portée des enseig-nements contenus dans la parabole des vierges et dans celle des talents, avec la description du jug"ement qui s'y ajoute. (Matth. XXV.) Quant à la foule [et aux meneurs arrog-ants et obstinés qui la dirigent, Christ leur adresse également à tous un appel suprême. Non seulement il flagelle en mots sanglants les vices des pharisiens et leur hypocrisie *, mais il n'a garde d'oublier que la multitude est animée au fond des mêmes dispositions hostiles ; aussi dénonce-t-il avec une puissance incomparable les catastrophes qui vont frapper le peuple rebelle aux ordres de Jéhova. La réjection d'Israël est affirmée plus clairement encore que durant la période précédente ^ : le Sauveur ne se borne plus à marquer l'égalité des Juifs et des Gentils devant Dieu ; il donne à entendre que l'incrédulité des fils d'Abraham menace de les priver même du bénéfice de l'alliance : « Le royaume de Dieu vous sera ôté, » crie-t-il à ces hommes si fiers de leur privilège d'héritiers de la promesse, « et il sera donné à une nation qui en rendra les fruits. » (Matthieu XXI, 43.)
Bientôt du reste la crise du ministère de Jésus arrive à
1 Matth. XXIII. Luc place ce discours plus tôt (XI, 39-52); cependant il appartient, par son énergie même, à la période aiguë de la lutte.
2 Matth. XXI, 33-41, i'i-U ; XXII, 1-14. D'après le récit de Luc, il est vrai, la parabole des noces est plus ancienne (XIV, •16-24), — à supposer qu'il faille identifier ces deux enseignements ; — mais l'ordre adopté par Matthieu me semble, encore ici, pi'éférable.
son terme. Le jeudi matin, le Seig-neiir envoie Pierre et Jean préparer le local où il devait manger la pâque (Matth. XXVJ, 17-19 ; Marc XIV, 12-16 ; Luc XXII, 7-13) ; puis, le soir du même jour, il prend avec ses disciples ce repas de solennel adieu (Matth. XXVI, 20-29 ; Marc XIV, 17-25; Luc XXII, 14-20) durant lecpiel, remplaçant l'ancienne cérémonie israélite par un rite nouveau, Christ institue la cène en souvenir de sa mort sang-lante et comme signe expressif de la communion de sa vie. Les paroles qu'il prononça alors nous sont rapportées, avec quelques diverg-ences de détail, par la première épître de Paul aux Corinthiens (XI, 24, 25) et par les trois récits synoptiques, tandis que le quatrième évangile raconte d'autre part le lavement des pieds avec les incidents qui suivirent. (XIII, 1-17.) La lecture des deux documents parallèles montre cependant que ces événements se produisirent durant la même soirée ^ : voici l'indication des principaux textes à comparer :
a) Annonce de la trahison de Judas. (Jean XIII, 18-30 ; Luc XXII, 21-23.)
b) Prédiction du reniement de Pierre. (Jean XIII, 38 ; Luc XXII, 34.)
c) Aussitôt après, la narration johannique lait suivre, sans aucun indice d'interruption, les discours des ch. XIV-XVI, la prière du ch. XVII et la notice sur l'arrivée du Seigneur au delà du torrent de Cédron, ce qui introduit l'histoire du procès de Jésus et de son supplice (Jean XIV, 31 ; XVIII, 1, comp. Luc XXII, 39; Marc XIV, 26, 32.)
L'identité de repas étant admise, le lavement des pieds paraît avoir eu lieu après l'institution de la cène, comme cela ressort surtout des paroles rapportées par le troisième évangile (XXII, 24-27 ; comp. 14-20), dans lesquelles il est difficile
1 M, Weiss relève avec raison le fait que Jean parle, lui aussi, de Jérusalem, la ville Ihéocratique, et non de Béthanie, bourgade bien plus tranquille et bien plus sûre, que Jésus aurait choisie de préférence, s'il s'était agi d'une simple réunion d'amis. (II, p. ^96; comp., dans le même sens, lieysclilag, I, p. SS'S.)
de méconnaître une allusion à l'acte d'esclave que vient d'accomplir le Sauveur. (Jean XIII, 1-17.) Luc et Jean sont également d'accord pour attester la participation de Judas au rite de la nouvelle alliance^, — jusqu'à ce que le Seigneur, fatigué de cette longue contrainte, démasque enfin le disciple apostat, qui se hâte de sortir pour consommer l'exécution de son crime : c'était le jeudi soir ; déjà la nuit étendait ses ombres sur le pays. (Jean XIII, 21-30.)
Une impression de détente succède au départ subit du traître. (Jean XIII, 31.) Alors s'engagent les entretiens intimes que nous a conservés le récit de l'évangile de Jean. (XIV-XVI.) Seul avec ses fidèles et sur le point de les quitter pour s'en aller à Dieu, Jésus leur ouvre tous les trésors de son âme. Lui qui, dans ses reproches aux pharisiens, frémissait naguère d'indignation et de sainte colère, il est maintenant sublime d'inexprimable tendresse lorsqu'il multiplie les consolations divines de son amour. Plein de douceur et de ménagements infinis, il exhorte, il encourage, il fortifie, il parle de joie et de sérénité là où régnent encore l'abattement et la tristesse, il promet à ses amis l'envoi d'un autre luimême qui les dirigera dans toute la vérité; telle est enfin la certitude inébranlable de son triomphe, .qu'il termine par ce cri vibrant, bien fait pour les électriser en éveillant en eux une espérance immortelle : « Vous aurez, dit-il, de l'angoisse dans le monde ; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde.» (Jean XVI, 33.)
Durant le cours de l'entretien, on s'était levé de table pour s'acheminer lentement vers la colline des Oliviers. (XIV, 31.) Tandis que les disciples marchent en silence, Jésus, se tournant vers son Père, laisse échapper de son cœur une prière toute débordante de paix et de confiance célestes. Fils
1 Luc XXII, 21-23 ; comp. 14-20 ; Jean XIII, 21-30. Il est vrai que cette donnée semble contredite par Marc XIV, 18-21, 22-25 et Mattii. XXVI, 21-25, 26-29 ; mais les résultats critiques auxquels nous sommes arrivés nous obligent, en cas de conflit, à accorder la préférence à celui de ces récils qui seul est d'origine apostolique.
obéissant jusqu'à la fin, il rend compte à Dieu de son œuvre (XVII, 4) ; sage administrateur, il remet à la garde du Tout- Puissant les apôtres qu'il laisse ici-bas et ceux qui, dans les siècles à venir, donneront gloire à son nom en recevant sa parole. (XVII, 6 et suiv., 20 et suiv.) Après quoi, s'abandonnant à la volonté divine, Christ entre résolument dans ce jardin qui devait être le théâtre de sa sanglante agonie (Jean XVIII, 1 ; comp. Matth. XXVI, 36 ; Marc XIV, 32 ; Luc XXII, 39) ; ici s'arrête le récit de son ministère messianique, qui s'absorbe dans l'histoire mystérieuse de la passion.