DÉFAITE APPARENTE DU MESSIE
La lutte eng-ag-ée entre le Seigneur et les chefs des Juifs ne pouvait manquer d'aboutir à une catastrophe. Dès le début de son activité, Jésus avait repoussé l'emploi des armes terrestres, se vouant par le baptême au sacrifice et déchaînant contre lui, à l'entrée même de sa carrière publique, le pouvoir meurtrier qui dirig-e à son gré les passions de l'homme pécheur. Christ devait mourir : mais cette mort serait-elle l'anéantissement de son œuvre ?
Tout d'abord et pour contribuer à éclaircir ce problème, il est nécessaire d'établir la suite des événements. Le jour de la crucifixion de Jésus n'est pas douteux ; ce fut le vendredi d'après le témoignage unanime des évangiles ^ . Mais, sur la question de date, les documents sont moins d'accord. On sait que la Pâque juive commençait le 14 nisan par l'immolation de l'agneau pascal ^ et que le lendemain, 15 nisan, était un jour de sainte convocation et de repos sabbatique. (Lév. XXIII, 5-7.) Or, voici ce qui semble être arrivé d'après la narration
1 Tous placent le supplice la veille et la résurrection le lendemain du sabbat, soit le troisième jour (I Cor. XV, 4) selon la manière de compter israélite.
- C'est ce que Marc et Matthieu appellent « le premier jour des pains sans levain, » tandis que Josèplic, avec plus d'exactitude, distingue entre ce premier acte et les sept jours de fêle qui suivent. {Ant. III, 10, 15. Comp. la discussion de ce point dans le Jlandworterbucli des liihL Allcrluins de Riebm ; art. l'assali, p. Uil.)
synoptique. Le 14 au matin les disciples auraient demandé à leur maître dans quel local il désirait célébrer la Pâqne (Matth. XXVI, 17) ; le soir du même jour aurait eu lieu le repas (v. 20), puis coup sur coup, pendant la nuit, l'arresla (ion et la condamnation de Jésus, et le lendemain, son supplice. (Matth. XXVI, 17, 20, 30, 36, 47,57; XXVII, 1, 45; Marc XIV, 12, 17, 26, 32, 43, 53; XV, 1, 25 ; Luc XXII, 7, 8, 39, 54, 66 ; XXIII, 1, 44.)
Selon cette manière de voir, le jeudi, jour de l'institution de la cène, aurait donc été le 14 du mois, et le vendredi, jour de la mort du Sauveur, le 15 ; seulement, encore ici, l'auteur du quatrième évangile se met en opposition marquée avec ses devanciers. Lorsqu'il en vient à parler du dernier souper qu'il mentionne dans son récit et dont nous avons établi l'identité avec celui de la cène, saint Jean fait observer, avec une intention manifeste, que cette réunion se fit « avant la fête de Pâques » (XIII, 1), expression qui ne peut s'appliquer qu'au 13 nisan au plus tard. Bien plus, la suite de la narration joliannique confirme de tous points cette donnée. L'historien rapporte, par exemple, qu'au moment où les principaux conduisirent Jésus à Pilate le jour après son arrestation, ils s'abstinrent d'entrer dans le palais du gouverneur, « de peur de se souiller et de ne pouvoir manger la Pàque » (XVIII, 28) : or, cette notice très précise nous transporte avant le commencement de la fête, soit au matin du 14. In peu plus loin encore, l'évangéliste explique que la condamnation du Sauveur coïncida avec la préparation de la Pàqiic (XIX, 14, 42) et que le lendemain était une fort grande solennité sabbatique 1, c'est-à-dire qu'il prend toutes ses précautions pour distinguer son récit de celui des synoptiques en bien établissant l'identité du vendredi de la crucifixion, non avec le 15 nisan, comme semble le supposer l'ancienne tradi-
1 Le samedi, sabbat de la semaine, tombant celte année sur le sabbat initial do la fête. (Jean XIX, 31.)
tioii chrétienne, mais avec le 14, « préparation » durant laquelle les Juifs immolaient Tag-neau pascal.
Telle est l'opposition des deux documents parallèles, qui subsiste, me paraît-il, en dépit des efforts des harmonistes ; or, si la diverg-ence est admise, c'est à l'auteur du quatrième évangile que doit être accordée encore ici la préférence, d'autant que la narration de cet apôtre est indirectement confirmée par plusieurs détails que donnent ses devanciers. D'après le texte synoptique, en effet, c'est le jeudi soir, selon la manière de compter des Juifs, qu'aurait commencé le 15 nisan, jour de repos sabbatique. Mais à partir de cette date s'accumulent des événements qui ne sauraient s'être produits durant la solennité du sabbat. Toute la nuit se passe en comparutions et en séances de tribunaux ; le lendemain matin, les principaux du peuple se présentent devant Pilate ; à l'heure où Jésus est conduit au supplice, Simon de Cyrène revient des champs (Matth. XXVII, 32 ; Marc XV, 21 ; Luc XXIII, 26) ; il est du reste inutile d'insister sur la difficulté que soulèvent ces exécutions capitales opérées en plein repos pascal, alors que les condamnés devaient au contraire être enlevés de la croix avant la fête (Jean XIX, 31) et que plus tard un profane tel qu'Hérode recule à la pensée de souiller la Pâque par un spectacle pareil. (Act. XII, 3, 4.)
De toute manière le vendredi de la crucifixion doit avoir été le jour de l'immolation de la Pâque *, et c'est parce que le double sabbat commençait le même soir que les Juifs montrent tant de hâte à faire disparaître les corps encore palpitants des suppliciés. (Jean XIX, 31, 32 ; comp. Matth. XXVII, 62; Marc XV, 42; Luc XXIII, 54.) Quant à l'erreur chronologique des trois premiers évangiles, elle est aisée à comprendre. Le souvenir du dernier repas célébré par Jésus et ses disciples s'étant confondu, dans la tradition chrétienne primitive, avec la cérémonie juive, on en vint à placer le
1 Comp. 1 Cor. V, 7
VIE DK JÉSUS 337
14 nisan l'institution de la cène, — et la mort de .lésus le 15 ; — tout en conservant d'autre part bien des détails qui condamnent ce point de vue : encore ici, les incohérences des synoptiques sont à la fois expliquées et corrig-ées par l'évangile de Jean.
Reste à savoir si le souper du Seigneur fut, oui ou non, le repas Israélite de la Pâque. Bien que la date en ait été le 13, il n'j a pas de raison sérieuse pour mettre en doute l'identité ; car l'inexactitude chronolog-ique des plus anciens récits ne saurait entamer, pour le fond, l'historicité des faits que ces écrits nous rapportent. Dans ses traits essentiels, leur narration est trop originale pour être suspectée ; les paroles du Sauveur surtout, — que confirme le témoignage d'un des plus anciens ouvrages apostoliques (1 Cor. XI, 23- 25), — portent la marque distincte de l'authenticité. Il faut ajouter que, lorsqu'il appelle la coupe de la cène « coupe de bénédiction » (1 Cor. X, 16), Paul, lui aussi, semble faire allusion à la troisième coupe du repas pascal, dont c'était la désignation ordinaire.
Mais si Christ eut l'intention de célébrer la fête Israélite, pourquoi le fit-il le jeudi et non le vendredi comme le reste des Juifs ? On a souvent fait remarquer à ce propos que Jésus, le maître du sabbat, avait assurément le droit d'user de liberté dans l'interprétation du rite lévi tique. Au reste, excommunié par les chefs de son peuple (Jean IX, 22 ; XI, 57), il ne pouvait suivre le mode officiel : il fallait bien qu'il prit le repas secrètement et en dehors des formes reçues. Aussi le Sauveur avancc-t-il la solennité d'un jour en vertu de son privilège de Messie et par une dérogation d'autant plus naturelle, qu'il se proposait, dans l'accomplissement de cet acte, de substituer à la Paque juive un symbole nouveau.
Bientôt d'ailleurs le signe se change en réalité poignante. Après le souper, dans la nuit du jeudi, Jésus et les siens traversent le Gédron pour se rendre au jardin des Oliviers ; soudain, laissant en arrière ses disciples, — à l'exception de
Pierre, de Jacques et de Jean, — le Sauveur, prosterné devant Dieu, est saisi d'un trouble inexprimable, d'une douleur si intense que sa sueur tombe à terre comme des g-rumeaux de sang. Alors se passe la scène mystérieuse que retracent les trois premiers évangiles : « Père, s'écrie Jésus,, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi : toutefois que ta volonté soit faite et non la mienne. » (Matth. XXVI, 36-46 ; Marc XIV, 32-42 ; Luc XXII, 39-46.)
On s'est étonné d'un revirement si subit, changeant en angoisses et en terreurs la sérénité radieuse des derniers entretiens et de la prière sacerdotale ; mais lorsqu'on tient ce langage, on oublie que, si Jésus nous est semblable en toutes choses sauf le péché, c'est en Gethsémané surtout qu'éclate ce rapport et que Christ se montre vraiment notre frère. Après s'être élevé par un élan sublime devant le trône de Dieu, il revient à la sombre réalité, et il y revient en frémissant jusque dans le fond de son être : car, ainsi que le fait remarquer un critique contemporain, l'esprit humain est bien autrement frappé par l'imminence d'une catastrophe même prévue, qu'il ne l'était à distance par l'idée encore lointaine qu'il s'en faisait^. Maintenant Christ savoure l'amertume du sacrifice ; alors qu'il étend la main pour saisir la gloire qui lui est due, il se voit comme enveloppé de ténèbres, il est arrêté par une vision d'opprobre dont la perspective le glace soudain d'effroi. Lui reprochera-t-on cette succession déconcertante de sentiments opposés, ainsi que le font avec tant d'àpreté les détracteurs de l'histoire évangélique ? Opposera-t-on à Jésus le calme divin d'un Socrate? Ira-t-on jusqu'à dire qu'il est facile de mourir sans crainte, lorsqu'on sait qu'on ressuscitera trois jours plus tard^ ?
1 Wendt, II, p. 527.
2 Même en dehors du christianisme toutefois, il est des écrivains qui jugent autrement : preuve en soit J.-J. Rousseau dans ce célèbre passage : « La mort de Socrate, dit-il, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu'on puisse désirer ; celle de Jésus expirant dans les tourments, injurié, raillé, maudit de tout un
Les auteurs qui ont le triste courag-e de ricaner en présence de ce mystère montrent à leur honte combien ils sont incapables de mesurer la distance qui sépare la sainteté du péché. Que parle-t-on de la sérénité du philosophe d'Athènes? Est-il besoin de chercher si loin ? Au nom de Jésus, — l'histoire apostolique déjà nous en fournit des exemples (Act. VU, 55-60), — des milliers de martyrs n'ont-ils pas affronté, le sourire sur les lèvres, les plus cruelles tortures, sans prétendre certes que leur courage les élevât au-dessus de celui qu'ils adoraient dans la poussière comme leur maître et comme leur Dieu ? N'ont-ils pas au contraire attesté que c'est parce que leur Sauveur a fléchi' sous le poids de ces inexprimables ang-oisses, qu'eux, ses disciples, ont eu la force de regarder en face « le roi des épouvantements ? » En réalité, ce que montre l'agonie de Jésus en Gethsémané, c'est le sérieux de son identification avec l'humanité, c'est l'insondable profondeur de son œuvre expiatoire. Courbé sous le poids des iniquités humaines, Christ passe par une intensité de souffrances que nul ne pourra jamais comprendre. Une lutte suprême le déchire. Son être saint frémit au contact de la mort réservée aux coupables ; l'instinct de la vie proteste contre la nécessité du sacrifice ; la nature se révolte et se redresse malgré l'effort héroïque de la volonté. Par trois fois Jésus prie Dieu de lui épargner cet amer calice. Cependant, même en criant au Seigneur, il se soumet dans l'humilité de sa confiance filiale : encore ici comme dans toute sa vie. Christ est tenté, mais il demeure vainqueur.
Au reste le dénouement approche. Soudain, au milieu de la solennité redoutable de cette scène d'angoisse, un bruit d'armes se fait entendre. La lueur rougeâtre des torches brille
peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure ; Jésus, au milieu d'un supplice affreux, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui, si la vie et la mort de Socrate sonj^ d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.... » (Profension de foi du vicaire savoyard.)
à travers robsciirité de la nuit. C'est Judas qui s'avance avec une troupe de soldats et de serviteurs du grand-prêtre. (Matth. XXVI, 47-56 ; Marc XIV, 43-52 ; Luc XXII, 47-53 ; Jean XVIII, 2-11.) Jésus, qui pouvait appeler à son secours « plus de douze légions d'anges, » se livre à eux sans résistance. (Matth. XXVI, 53, 54 ; comp. Jean X, 18.) On le conduit d'abord chez Anne, le beau-père de Caïphe, l'homme dont l'influence était alors prédominante, l'âme du parti sacerdotal * . Là le Sauveur est soumis à un interrogatoire préliminaire au cours duquel ses juges le laissent maltraiter par un huissier, à l'heure même où, sous les fenêtres du palais, le Fils de Dieu est trois fois renié par celui qui semblait jusqu'alors le plus fervent de ses disciples. (Jean XVIII, 12-27. Comp. Matth. XXVI, 69-75 ; Marc XIV, 66-72 ; Luc XXII, 55-62.)
Tandis qu'Anne travaille de la sorte à rassembler les pièces de l'instruction qui va s'ouvrir, le sanhédrin, convoqué en toute hâte, se réunit chez Caïphe, le grand-prêtre 2, dans le domicile duquel on fait passer l'accusé ^. Exaspérée par la
1 Jean XVIII, 13. Comp. Josèphe, Ant. XVIII, 2, 2 ; XX, 9, 1. — « Celte circonstance, déclare par exemple E. Renan, que l'on ne trouve que dans le quatrième évangile, est une forte preuve de la valeur historique de cet évangile. » (Vie de Jésus, IS^ édit., p. 407, note 3.) — M. F. Vigouroux, dans son ouvrage déjà cité (le Nouveau Testament et les découvertes archéoloqiqîies modernes), donne plusieurs détails curieux se rapportant aux événements qui suivent. (P. 161 et suiv.) Relire aussi, sur cette portion de l'histoire évangélique, Edm. Stapfer, la Paleslineati temps de Jésus-Ckrist,bo édit., p. 95 et suiv., 111 et suiv.
2 Matth. XXVI, 57-68; Marc XIV, 53-65 ; Luc XXII, 54., 66-71 ; Jean XVIII," 24. A relever le oÀov to avvéâçiov de Marc XIV, 55 et de Matth. XXVI, 59, d'où il ressort que c'était bien, quoi qu'on ait dit, une délibération régulière, qui n'exclut pas du reste l'absence du petit nombre de sénateurs étrangers aux projets de la majorité. (Jean VII, 50 ; Luc XXIII, 50, 51.) Celle séance, tenue d'urgence déjà pendant la nuit, se prolongea jusqu'au matin (Matth. XXVII, 1 ; Marc XV, I) ; de là la notice de Luc (XXII, 66), dont le récit n'est qu'tm résumé très sommaire.
3 C'est à ce moment sans doute que Jésus jeta à son disciple infidèle ce regard pénétrant sous le coup duquel Pierre s'enfuit pour pleurer amèrement sa faute. (Luc XXII, 61 ; comp. Matth. XXVI, 75; Marc XIV, 72.) On a supposé, non sans vraisemblance, qu'Anne et Caïphe occupaient deux corps de bâtinienls faisant partie du môme édifice : c'est donc en traversant la cour intérieure que le Seigneur aurait vu Pierre, dé-
passion, l'assemblée met tout en jeu pour trouver contre le prophète de Nazareth une preuve juridique suffisante ; mais, quelque zèle qu'on y apporte, la procédure est si laborieuse qu'elle semble ne pouvoir aboutir. Un certain temps se perd sans qu'on arrive à des dépositions concordantes. (Marc XIV, 55, 56.) A la fin, cependant, les jug-es obtiennent le chiffre minimum requis par la loi (Nomb. XXXV, 30 ; Deut. XVII, 6 ; XIX, 15) : deux témoins se présentent avec la déclaration suivante : « Celui-ci a dit : Je puis détruire le temple de Dieu, et le rebâtir en trois jours ^. »
Vis-à-vis de cette accusation, Jésus garde le silence, lorsque soudain le g-rand-prêtre, impatienté et pressé d'en finir, se lève et s'écrie : « Je t'adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, le Fils de Dieu. » (Matth. XXVI, 63.) Répondre à cette question, c'était comme prêter serment ; aussi Jésus sort-il tout à coup de sa réserve. Non seulement il ne se dérobe pas à l'attestation qu'on lui demande (comp. Jean X, 24, 25), mais il affirme ses privilèges de Messie avec une netteté qui mettait ses juges en demeure de courber la tête ou de pousser jusqu'au meurtre leur résistance opiniâtre à la vérité. Pour le Seigneur, ce n'était plus le temps de voiler sa dignité souveraine ; il la proclame bien haut à la face des représentants officiels de son peuple. « Tu l'as dit, répond-il aussitôt à Caïplie ; et même je vous déclare que désormais vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite
tail qui demeurerait inexplicable, si nous n'avions que le récit synoptique, mais (jui est éclairci par l'évangile de Jean. J'ajoute que la résidence du grand-prêtre était, selon toute probabilité, attenante au temple, mais qu'il est difficile de dire, — bien que tel ait été le cas lors du procès de Jésus, — si ce palais était le lieu de séances ordinaire du sanhédrin. Lire sur ce sujet Keim, III, p. 351, 352; Schiirer, II, p. 1C2-
* Matth. XXVI, 61. L'épi lliète de « faux » donnée à ce témoignage (Matth. XXVI, 60; Marc XIV, 57) ne doit être prise que dans un sens relatif. Il est fort possible que ces hommes aient cru répéter fidèlement un mot sorti de la bouche de Jésus lui-même. (Comp. Jean II, 19.) Sc(demont celle déposition est « fausse, » au point de vue des écrivains bibliques, moins à cause de la légère modification introduite dans la parole du maître que par l'intention qu'on lui prête et par l'usage abusif qu'on en fait.
de la puissance divine et venant sur les nuées du ciel. » (Matth. XXVI, 64.) Ces mots, qui sonnent comme un défi et qui font étrang-ement contraste avec la situation misérable où se trouve l'accusé, soulèvent un orage dans l'assemblée ; le g-rand-prêtre, indigné, déchire sa robe et tous d'une seule voix déclarent Jésus coupable de blasphème et le condamnent à mort. (Matth. XXVI, 65, 66 ; Marc XIV, 63, 64 ; Luc XXII, 70, 71.)
On peut se demander en quoi consiste le crime que ses ennemis lui reprochent. Est-ce, comme plusieurs exégètes l'ont expliqué, de s'être appelé non seulement le Messie, mais encore le Fjls de Dieu ^ ? Cependant le terme de Fils de Dieu avait précisément le sens de Messie ^ et rien n'indique, dans la réponse du Sauveur, qu'il ait fait une différence entre ces mots. (Matth. XXVI, 63, 64.) Ou bien dira-t-on que Jésus avait le droit de se donner le titre de Christ, mais non de s'attribuer l'exercice de la puissance divine ? Toutefois la venue sur les nuées du ciel étant un des privilèges que les Juifs accordaient à leur Libérateur ^, cette seconde distinction ne se soutient guère mieux que la première. Où réside donc le blasphème ? Au fond, me paraît-il, ce dont les sénateurs accusent le prophète de Galilée, c'est de prendre le nom de Messie sans en avoir le droit. C'était au sanhédrin, estimaient-ils, qu'il appartenait de se prononcer officiellement sur la valeur d'une prétention de ce genre '''■. Or, Jésus n'avait jamais consenti à passer par cette filière, s'obstinant à refuser le miracle du ciel qu'on attendait de lui. (Jean II, 18; Matth. XVI, 1.) Au jugement des chefs, cette conduite était un attentat relig-ieux, un acte à la fois impie et révolutionnaire, puisque les principaux ne pouvaient admettre qu'un de leurs ressortissants s'intitulât roi d'Israël avant de s'être mis d'accord avec le conseil
1 Par exemple, Godet, Gomment, sur l'eu, de Luc (1'" cdit.), II, p. 380.
2 Voir en particulier Jean I, 4.2, 46, 50 ; Luc IV, 41 ; comp. Jean X, 34-36.
3 Dan. V(I, 13, 14. Comp. Schurer, II, p. 436-438, 444-448.
'' Jean I, 19-22; Luc XX, 2. Comp. Scliurer, II, p. 158 et suiv.
suprême. Eux qui avaient excommunié pour ce motif quiconque recevrait Jésus comme Messie (Jean IX, 22), ils l'accusent de blasphème parce que, sans y être autorisé selon leur point de vue, il a assumé la dignité souveraine de Fils de Dieu ^.
Or, si la loi punissait de mort tout homme qui séduirait le peuple, même lorsqu'il confirmerait son dire en opérant des miracles (Deut. XIII, 1-5), combien plus justement la peine capitale devait-elle frapper l'Israélite qui prétendait à tort être le Christ, L'erreur des principaux n'est donc pas d'avoir condamné Jésus en tant que faux Messie ; leur crime est de n'avoir pas voulu reconnaître que le fils de Joseph, l'humble artisan de Galilée, était vraiment l'envoyé de Dieu. A bien des égards la sentence qu'ils prononcent est selon les principes de leur jurisprudence et ne saurait être flétrie comme illégale ; quoi qu'on ait dit souvent en sens contraire, les formes de la justice semblent avoir été observées dans le procès du Sauveur 2, Mais les chefs d'Israël n'en furent pas moins des juges prévaricateurs, qui, loin de chercher sérieusement à s'éclairer, ne s'assemblèrent en cour suprême que pour légitimer une décision déjà prise : en réalité la mort de Jésus fut un acte de violence qu'on recouvrit des apparences de la légalité. Les Romains déjà, ce peuple de juristes, n'ont-ils pas dit que le droit strict peut être l'iniquité souveraine ? Partout où souffle le vent de la persécution religieuse, — et combien plus lors de la condamnation du saint et du juste ! — des jugements légaux, c'est-à-dire rendus selon le texte
1 De là, dans plusieurs circonstances précédentes, l'animositc des Juifs, qui cherchent à lapider le Seigneur parce que, disent-ils, il a appelé Dieu son Père (Jean V, 18 ; X, 31-38 ; XIX, 7). S'ils avaient admis sa messianité, ce grief serait tombé de luimême, le texte de leurs écrits sacres, — pour ne pas parler des apocryphes de l'Ancien Testament, qui ne font que développer cette donnée (comp. Schurer, II, p. 4i3 et suiv.), — attribuant au Messie la qualité suprême de « Dieu. » (Esaïe IX, 5.)
2 Lire d'autre part Edm, Stapfer, p. 111 ; néanmoins cette précipitation pouvait se justifier, en quelque mesure, par la gravité des circonstances dans lesquelles se trouvait le sanhédrin.
344 THliOLOGIE DU NOUVEAU TESTAMENT
du code et conformes à la pratique reçue, ne sont le plus souvent que de bas moyens de vengeance ou des mesures cruelles de tyrannie et d'oppression.
Cependant il ne suffisait pas d'avoir décidé du sort du prophète galiléen : les Juifs ayant perdu « le droit du g-laive ^ » depuis la déposition d'Archélaûs, seul le procurateur pouvait autoriser l'exécution capitale. Les principaux du peuple, qui n'étaient pas au mieux avec Pilate, avaient donc à s'entendre sur la marche à suivre pour lui arracher son consentement. Tel fut, selon toute apparence, l'objet de leurs délibérations dans la dernière partie de la séance, qui semble avoir duré jusqu'au matin '^. Leur plan d'attaque arrêté, ils se rendent sans retard au prétoire ^. Les chefs du sénat, — d'avance ils pouvaient s'en rendre compte, — auraient à lever bien des obstacles ; une tactique consommée était de rigueur : alors
1 Jus gladii, jus vitae et necis : Jean XVIII, 31. Comp. toutefois les explications données par M. Edm. Stapfer, p. 103, 104.
2 Matth. XXVII, 1 ; Marc XV, 1. Plusieurs exégètes distinguent, outre l'interrogatoire préliminaire chez Anne, deux réunions successives de la cour suprême : une de nuit, dans laquelle aurait été prononcée la condamnation de Jésus, et l'autre de jour, où les chefs auraient ratifié la sentence en avisant aux moyens de la faire exécuter. (Matth. XX VII, 1 ; Marc XV, 1 ; Luc XXII, 66-71.) Mais le récit de Luc, sur lequel on se fonde pour établir ce fait, semble ne donner qu'une variante de la narration' des deux autres synoptiques (Luc XXII, 69-71 ; comp. Matth. XXVI, 64, 65) -, et quant aux textes cités de Marc et de Matthieu, ils s'entendent aussi bien de la suite de la séance en question que d'une convocation nouvelle, qui n'est pas expressément mentionnée et dont l'opportunité est difficile à saisir. On ne connaît certes pas assez les usages de la procédure juive à celle époque pour être en droit d'affirmer, sans admettre d'exception, qu'une condamnation capitale prononcée de nuit fût nulle par là môme. Les cas d'urgence peuvent a'^oir été réservés ; et si même ils ne l'avaient été, si la pratique était telle que plusieurs exégètes le supposent, pourquoi dissoudre l'assemblée dans des circonstances d'une telle gravité pour la réunir à nouveaux frais si peu de temps ensuite? Vu l'heure avancée de la nuit, n'était-il pas au contraire tout indiqué de se borner à prolonger la séance? (Jean XIII, 30; XVIII, 1, 2, 19-23, 24; comp. Matth. XXVI, 36-46.)
3 Matth. XXVII, 2, 11-26 ; Marc XV, 1-15 ; Luc XXIII, 1-25; Jean XVIII, 28-XIX, 16. On ne sait pas au juste quel était l'édifice de Jérusalem que Pilate occupait pendant ses séjours dans la capitale. C'était peut-être un des appartements de la citadelle Antonia.
s'eng-ag-e cette lutte de Juifs à Romain dont la narration johannique retrace mag-istralement les péripéties.
D'après le texte de Tévangile de Jean, les phases suivantes, en effet, peuvent être disting"uées.
a) Les principaux essaient d'abord, non sans habileté, d'enlever la position d'un coup de main. (Jean XVIII, 29-31.) Le prenant sur un ton passablement hautain, ils paraissent décliner d'entrer en explications avec Pila te ; mais lorsque le gouverneur leur réplique que, puisqu'ils lui refusent leur confiance, ils doivent aussi se passer de son concours, les ennemis de Jésus ne peuvent éviter de formuler leurs g-riefs et de développer leur preuve.
b) C'est ce qu'ils font d'abord en accusant le prophète g"aliléen d'ag-itation politique. « Nous avons trouvé, disent-ils, cet homme excitant notre nation à la révolte, empêchant de payer le tribut à César, et se disant être le Christ, roi. » (Luc XXIII, 2, 3 ; Jean XVIII, 33.) A l'ouïe de ce langag-e, Pilate ouvre aussitôt l'enquête et interroge le prisonnier, dont les réponses, cependant, ne tardent pas à lui montrer l'injustice et l'absurdité du reproche qu'il vient d'entendre. La dignité du Seig-neur inspire même un certain malaise à l'altier Romain. Il voudrait se débarrasser de cet accusé d'un nouveau genre, et sur la nouvelle que c'est un Galiléen, il s'empresse de l'adresser à Hérode ^ : mais celui-ci, cédant à son incurable frivolité, ricane et se divertit au lieu d'examiner sérieusement l'affaire. Pilate se retrouve donc face à face avec Jésus ; toujours plus impressionné (Jean XVIII, 33-38), il cherche à le délivrer en entrant en arrangement avec la foule. D'abord il propose aux Juifs de relâcher le propliète à cause de la fête de Pâques (Matth. XXVII, 15-25 ; Marc XV, 6-13 ; Luc XXIII, 17-25 ; Jean XVIII, 38-40) : ensuite, sur leur refus, il le lait battre de verg-es pour exciter leur pitié - ; mais cette tentative
"• Luc XXIII, 4-12 : Aiitipas, le meurtrier de Jean-Baptisle.
2 Jean XIX, 1-5. C'est le quatrième évangile qui, complétant ou reclilïant les synoptiques, rétablit la vraie signification de cet acte. (Comp. Matth. XXVII, 26 ; Marc XV, 15.)
échoue également devant l'obstination du peuple qui, fanatisé par les chefs des prêtres (Matth. XXVII, 20-22), demande à grands cris le supplice du Galiléen.
c) Le procurateur, cependant, persiste à affirmer qu'il ne saurait voir en Jésus un révolutionnaire troublant la paix publique ; aussi les principaux, qui comprennent enfin l'inutilité de leur insistance sur ce point, mettent-ils en avant un g-rief plus acceptable. (Jean XIX, 6-11.) Ils allèguent que l'accusé a transgressé leur loi en se disant Fils de Dieu ; or, les conquérants ayant l'habitude de respecter dans chaque pays les droits de la religion régnante, un tel délit tombait assez naturellement sous le coup de la justice du gouverneur. Mais à l'ouïe du nom auguste de Dieu, le magistrat romain n'est plus maître de son trouble et même, lorsqu'il s'en explique avec Jésus, sa terreur superstitieuse augmente au point que, moins que jamais, il semble enclin à livrer le prophète à la fureur de la foule. « Dès ce moment, rapporte le texte, Pilate faisait effort pour le relâcher. » (Jean XIX, 12.)
cl) Chassés ainsi de tous leurs retranchements, poussés à bout, exaspérés par leur haine aveugle contre Jésus, les chefs des Juifs ont alors recours à un moyen suprême. Ils prennent en main une arme perfide et sûrement meurtrière, mais qu'ils ne peuvent diriger contre le représentant de l'empereur qu'en se frappant du même coup, eux et le peuple qu'ils avaient la mission de défendre. Ils n'hésitent pas à renier leurs espérances nationales, ils se proclament, à la face de tous, les humbles sujets d'un despote étranger. « Si tu délivres cet homme, s'écrient-ils en menaçant Pilate, tu n'es pas ami de César... nous n'avons d'autre roi que César. » (Jean XIX, 12-15.) Lorsqu'il entend ces mots, le fonctionnaire jusqu'alors si hautain courbe soudain la tête. Lui qui se faisait un jeu de braver jusqu'à l'elTusion du sang les sentiments de ses administrés ^, dès qu'il voit ses intérêts compromis il cède sans
1 Josèplie, Ant., XVIII, 3, i et 2; comp. Luc XIII, 1.
résistance. Sous un prince tel que Tibère, en effet, et avec les crimes qui étaient à la charg-e du cruel procurateur, Taccusation des principaux était grosse de périls dont, mieux que personne, Pilate pouvait mesurer la portée. Or, cet ambitieux Romain ne tenait guère à la justice, et quant à sa sympathie pour l'accusé, il n'était certes pas homme à sacrifier à de simples impressions sa haute situation politique. Aussi la lutte se termine-t-elle par le triomphe des chefs des Juifs, qui s'empressent d'utiliser leur victoire en faisant mettre en croix leur victime.
Le lieu des exécutions était une colline dénudée, à laquelle sa forme et son aspect avaient valu le nom de Golgotlia, c'està-dire crâne (Matth. XXVII, 33 ; Marc XV, 22 ; Luc XXIII, 33 ; Jean XIX, 17) et qui était située, selon toute apparence, en dehors de l'enceinte de Jérusalem K C'est là que Jésus fut crucifié entre deux brigands condamnés à cette peine infâme. (Matth. XXVII, 32-56 ; Marc XV, 21-41 ; Luc XXIII, 26- 49; Jean XIX, 17-30.) L'instrument du supplice consistait en deux poutres croisées ; un billot de bois passait entre les jambes pour maintenir le corps en empêchant les mains de se déchirer. On se contentait parfois de lier les pieds ; ceux de Jésus paraissent avoir été cloués (Luc XXIV, 39), fait qu'on a toutefois contesté dans l'intérêt de l'hypothèse d'une résurrection naturelle. Gomme les tortures qui précèdent cette mort étaient cruelles et prolongées ^, les bourreaux avaient coutume de donner aux condamnés un breuvage pour les étourdir quelque peu. Jésus, après l'avoir goûté, refusa d'en prendre davantage (Matth. XXVII, 34; Marc XV, 23); il voulait conserver sans doute jusqu'à la fin la possession de luimême et sa liberté d'esprit. Près de lui se trouvait sa mère, avec Jean, l'évang-éliste, Marie, mère de Jacques et de Joses,
1 Jean XIX, 20 ; Hcbr. XIII, 12. Comp. Renan, Vie de Jésus {\^<' édit.), p. 429, 430. Félix Bovet, Voijaue en Terre-Saiiile (3» édit.), p. 186 et suiv., 195 et suiv.
2 Lire la description t[\i'en donne Paul de Régula, Jésus de Nazarelli, p. 31(3, 317,
Salomé, femme de Zébédée, Marie de Magdala et quelques autres (Matth. XXVII, 55, 56 ; Marc XV, 40, 41 ; Jean XIX, 25, 26) : à cette heure suprême, à part cette poignée d'amis fidèles, tous ses disciples l'avaient abandonné.
Jésus prononça sur la croix sept paroles qui lurent recueillies avec un soin pieux et que nous ont conservées les récits bibliques. Bien qu'on ne puisse, en établir la série d'une manière absolument certaine, voici le système de groupement qui semble le plus naturel. Les trois premières, toutes de miséricorde et de pardon, se rapportent à l'entourage immédiat du Seigneur : prière d'intercession en faveur de ses cruels ennemis (Luc XXIII, 34) ; promesse glorieuse adressée à l'un de ses compagnons de supplice (Luc XXIII, 43) ; expression d'une même pensée d'amour par laquelle Christ remet l'un à l'autre sa mère et son disciple. (Jean XIX, 26, 27.) Les trois paroles suivantes concernent plutôt l'œuvre rédemptrice du Sauveur : la quatrième et la cinquième, cris de douleur qu'arrachent à Jésus les tortures physiques (Jean XIX, 28) et les souffrances morales (Matth. XXVII, 46 ; Marc XV, 34) ; la sixième, au contraire, qui atteste le résultat à jamais béni de ce sanglant sacrifice : « Tout est accompli. » (Jean XIX, 30.) Enfin, comme le soleil brille d'autant plus radieux qu'il perce un sombre rideau de nuages, les angoisses mystérieuses qui avaient obscurci l'âme du Christ se dissipant soudain, la certitude triomphante de sa communion si douce avec son Dieu réapparaît et se manifeste dans toute sa force. Pareil à l'enfant qui s'endort dans les bras de son père bien-aimé, Jésus s'écrie : « Père, je remets mon esprit entre tes mains. Et en disant ces mots, raconte l'évangéliste, il expira. » (Luc XXIII, 46.)
Pour le reste, les documents ne sont pas d'accord sur le moment du supplice. Tandis que Marc le fait commencer à neuf heures du matin (XV, 25), — Luc et Matthieu racontant, d'autre part, qu'il y eut des ténèbres sur le pays dès le milieu du jour (Luc XXIII, 44; Matth. XXVII, 45), — d'après
la narration joliannique, au contraire, c'est à midi seulement que la condamnation de .Jésus aurait été prononcée *. (Jean XIX, 14.) Cette dernière indication doit être préférée, à mon avis, malgré ses difficultés. Jean n'est-il pas le seul des disciples qui ait suivi jusqu'au bout les péripéties du procès du Sauveur et de sa mort sanglante? Les corps ayant été enlevés de la croix avant six heures du soir, commencement du repos sabbatique (Jean XIX, 31-34), on peut s'étonner, il est vrai, que Jésus ait sitôt expiré (comp. Marc XV, 44) ; mais si l'on considère les souffrances qu'il avait endurées déjà pendant la nuit, l'ag-onie de Gethsémané, les brutalités des soldats, la torture de la flag-ellation , si cruelle qu'à elle seule elle tuait souvent la victime, si l'on tient compte enfin de l'épuisement du condamné avant même que l'exécution fût commencée ^, on comprend qu'une crucifixion de quelques heures à la chaleur ardente de la journée ait eu des résultats foudroyants.
Quoi qu'il en soit, le décès fut officiellement constaté (Marc XV, 44, 45 ; Jean XIX, 33) : Jésus mourut, victime de la nouvelle alliance (1 Cor. V, 7), à l'heure où les Juifs
1 Pour ramener ces tcmoigiiagos à l'unité, on a conjecturé que, dans ce passage, Jean compte les heures à la manière romaine, la sixième heure étant alors six heures du malin; mais cette exception, que rien n'indique dans le récit, est d'autant moins admissible qu'elle se heurte contre toutes les autres données du texte. Si l'on admet, en elTet, que les principaux vinrent vers Pilate dès le matin, — or, il est difficile de se représenter qu'avant sept ou huit heures ils eussent obtenu audience, — les mouvements divers de leur lutte avec le gouverneur, y compris l'incident d'Hérode (Luc XXIII, 6-12), supposent un laps de temps qui peut fort bien s'être prolongé jusque vers le milieu du jour. Quant au renseignement fourni par l'évangile de Jean (XIX, 14), encore ici l'école de Tubinguc n'a pas manque de voir dans ce détail une arrière-pensée dogmatique, c'est-à-dire qu'on a accusé l'auteur d'avoir choisi cette date, contrairement à la réalité historique, à cause du rapport qu'il établit entre la mort de Jésus et le sacrifice pascal des Juifs (par exemple, Keim, III, p. 4G3-iGi). Cependant Franke relève avec raison l'arbitraire et l'injustice de cette ci-ilique. (Dos iillc Teslanu'itl Ici Johanim, p. 309, 310.)
2 Matth. XXVII, 32; Marc XV, 21; Luc XXIII, 2(3. L'expression de Luc XXIII, 40 v< Jésus cria d'une voix forte ») n'est nullement contraire à celte supposition, ce cri vibrant étant comme l'cHort suprême de la vie qui s'éteint.
immolaient l'agneau pascal, vers le soir du premier jour de la fête ^ . Deux hommes craintifs nag-uère, maintenant courag'eux dans le dang-er, Nicodème et Joseph d'Arimathée, membres du sanhédrin, demandèrent le corps à Pilate pour le déposer dans une grotte voisine du lieu du supplice. (Matth. XXVII, 57-61 ; Marc XV, 42-47 ; Luc XXIII, 50-56 ; Jean XIX, 38- 42.) Il y eut même un embaumement provisoire, interrompu par le commencement du sabbat. (Jean XIX, 39, 40.) Outre les deux conseillers, des femmes qui avaient suivi Jésus préparèrent des parfums pour reprendre, deux jours après, ce travail pieux de sépulture ; mais le soir étant venu, tous, sénateurs et disciples obscurs, unis dans une même pensée, se recueillirent devant Dieu en « se reposant selon la loi. » (Luc XXIII, 55, 56.)
I 2. — LA RÉSURRECTION ET L'ASCENSION DE JÉSUS : TRIOMPHE ÉTERNEL DU FILS DE DIEU
Le corps de Jésus avait été déposé le vendredi soir dans le tombeau; dès le dimanche matin, des disciples déclarèrent qu'il en était sorti et que leur maître leur était apparu vivant. Comment expliquer ce chang-ement si soudain? Que s'était-il passé dans l'intervalle?
La résurrection du Sauveur est affirmée par la prédication apostolique en g-énéral (Act. III, 15 ; X, 40 ; XIII, 30, etc. ;
1 Quant aux cataclysmes et prodiges qui se produisirent alors, les ténèbres subites et l'accident du voile du temple sont racontés par les trois évangiles synoptiques. (Matth. XXVII, 45, 51 ; Marc XV, 33, 38 ; lue XXIII, 44, 45.) Matthieu seul parle de sépulcres ouverts et de morts ressuscites qui entrent dans la ville sainte. (XXVII, 52, 53.) Il n'y a, me paraît-il, que ce dernier détail qui soit suspect d'embellissement légendaire. Le déchirement du voile et l'obscurité, — bien mieux attestés du reste, — sont l'accompagnement et le commentaire saisissant de la crucifixion du Sauveur, qui fut à la fois un grand forfait et un grand bienfait, forfait des hommes à la vue duquel la nature elle-même se couvre de vêtements de deuil, et bienfait de Dieu, ouvrant à tous les hommes l'accès de son sanctuaire. Pour quiconque admet la possibilité et le but divin du miracle, ce symbolisme ne saurait, ù mon avis, être exploité contre l'historicité du récit évangélique.
Rom. 1, 4; IV, 24 ; VI, 4, etc. ; 1 Pier. I, 3, 21 ; III, 21, etc.), et avec plus de détails par un frag-ment de la première épître de Paul aux Corinthiens et par les quatre évangiles. Ces cinq documents sont d'accord pour raconter que Jésus-Christ, après avoir été dûment enseveli, revint à la vie, qu'il se montra même à plusieurs reprises à ses disciples et qu'il leur laissa la conviction très arrêtée de sa victoire sur le tombeau. Voilà le fait principal, fortement attesté par la tradition chrétienne primitive : quant aux détails, ils sont si diverg-ents qu'il me semble impossible de les ramener tous à l'unité, quoiqu'on puisse établir en gros les quatre versions suivantes :
i° D'après Marc et Matthieu*, à l'aube du premier jour de la semaine, Marie de Magdala, Marie, femme de Glopas- et Salomé se dirigèrent vers le sépulcre. Marc ajoute que c'était dans l'intention d'embaumer le corps de leur maître ; au lieu de ce détail, Matthieu raconte l'incident des gardes, qui est spécial à sa narration ^, puis il décrit l'enlèvement de la pierre par un ange, au milieu d'une commotion pareille à un tremblement de terre, et l'épouvante des soldats qui « devinrent comme morts. » A ce moment, toujours d'après le même
1 Matth. XXVIII, 1-20; Marc XVI, 1-8.
2 Marie, femme de Clopas, et Marie, mère de Jacques et de Joses, doivent être considérées comme identiques. (Maltli. XXVII, 56 ; comp. Jean XIX, 25.) Quant à Salomé, elle était la mère des fils de Zébédée. (Mattli. XXVII, 56 ; Marc XV, 40.)
3 Matth. XXVII, 62-66 ; XXVlll, 4, 1 1-15. Cet épisode est d'une historicité douteuse : voici les critiques principales dont il a été l'objet :
1° Ce fait est contredit, affirme-t-on, par le projet d'embaumement que Marc et Luc prêtent aux femmes (Marc XVI, 1,2; Luc XXIV, i) ; car, si la présence de soldats romains avait été connue, les disciples de Jésus n'eussent pas entrepris une course au sépulcre qui ne pouvait qu'être sans résultat. — Mais il y a à répondre, en faveur du récit sacré, que la démarche dont parle Matthieu ayant eu lieu le samedi, jour du sabbat (Matth. XXVII, 62), les femmes, qui passèrent sans doute ce temps dans le recueillement, peuvent fort bien l'avoir ignorée.
2° On a peine à comprendre, ajoute-t-ou, que les principaux aient eu l'idée d'une résurrection à laquelle les apôtres eux-mêmes ne croyaient pas. — Mais il faut répliquer à cela que la mauvaise conscience est vite en éveil et que l'amour est souvent moins perspicace que la haine.
3° Si les chefs du sénat avaient eu, dit-on, la crainte que suppose l'évangéliste, à qu.)i bon mettre une garde près du tombeau '! Connue il eût été jilus simple qu'ils s'cmjia-
auteur, la grotte est déjà vide, ce que l'auge fait constater aux femmes^, en leur enjoignant de se rendre en Galilée, où elles verront le Seigneur. Peu après, cependant, anticipant sur le rendez-vous ainsi fixé, Jésus vient au-devant de ses fidèles adoratrices avec le même message.
Quant au récit de Marc, il représente le soleil comme étant déjà levé et la pierre roulée à l'heure où Marie et ses compag-nes arrivent au sépulcre ; mais « un jeune homme assis à droite et vêtu d'une robe blanche » leur explique ce qui est arrivé, en leur
rasseiit eux-mêmes ilu cadavre pour le faire disparaître ou pour le produire, cas échéant, à ceux qui annonceraient la résurrection du prophète de Galilée. — Toutefois la ruse qu'on reproche aux principaux de n'avoir pas employée n'aurait pas été sans péril ; car c'est bien alors que, ne trouvant plus le corps du crucifié, les amis de Jésus eussent eu beau jeu pour répandre le bruit de sa résurrection, l'autre parti favorisant ainsi très maladroitement la tentative qu'il était dans son intérêt manifeste de rendre irréalisable.
4° On s'étonne enfm que les sénateurs aient acheté le silence des soldats (Matth. XXVIII 12-15), au lieu de les faire juger et mettre à mort par Pilate. (Comp. Act. XII, 19.) — Mais, c'est pour éviter une publicité dont ils ont peur, qu'ils usent de prudence. Un procès aurait attiré l'attention sur le fait étrange dont les gardes avaient été les témoins. Les principaux, en gens avisés, préfèrent étouffer l'affaire.
Cependant, si les objections que je viens de résumer sont loin d'être probantes, il n'en reste pas moins certain que la narration qu'elles visent soulève de sérieuses difficultés. Ainsi, comment expliquer que les chefs des Juifs, si stricts observateurs de la loi, passent le sabbat de la Pàque soit à demander la garde au gouverneur, — qui devait être, après ce qui était arrivé, peu disposé à leur accorder cette grâce, — soit à placer des soldats dans le jardin de Joseph d'Arimathée et à sceller la pierre qui fermait l'ouverture du tombeau. (Matth. XXVII, 62-66.) L'inconvenance de cette conduite, qui ferait contraste avec la correction parfaite des femmes amies du Sauveur {Luc XXIII, 56), ne laisse pas de rendre cette histoire des plus suspectes.
J'ajoute que ce récit ne repose que sur le témoignage isolé du premier évangile synoptique, — bien qu'il soit confirmé par l'évangile de Pierre récemment retrouvé, qui représente sans doute une version parallèle (Harnack, Bruchstilcke des Eu. uiid (1er Apoli. des Pelrus, p. 33, 3i) — et qu'il n'est du reste pas difficile de rendre compte de l'origine d'une telle tradition. C'est une légende qui se serait formée dans l'Eglise, pour réfuter le propos qui semble s'être répandu parmi les Juifs sur la disparition du corps du Sauveur. (Matth. XXVIII, 13-15.) Ses disciples l'ont volé de nuit, préten" daient les adversaires du christianisme. Mais comment l'aurions-nous pu, répondaient les chrétiens, puisque vous aviez mis une garde auprès du tombeau ? Somme toute, l'historicité de ce morceau est en tout cas si contestable, que le plus prudent est peut-être de laisser la question en suspens.
^ O'uK ëanv wJe' i/yèçdT] yàç icadùç dnev. (Vers. 6.)
disant d^'aller dans la province du nord. La rencontre se fit, en effet, d'après le témoignage de Matthieu, sur une montagne de Galilée, où Jésus ordonna à ses disciples de prêcher l'Evangile à toutes les nations et leur promit d'être avec eux jusqu'à la fin du monde. — Si donc on en excepte la conclusion du second récit synoptique ', ces deux textes donnent la version exclusivement galiléenne de l'histoire de la résurrection du Seigneur. Il n'est pas question d'apparitions judéennes proprement dites. Christ ne se montrant aux femmes près de la ville sainte que pour les envoyer ailleurs. (Matth. XXVIII, 9-10.)
2** Luc, au contraire, suivant une tout autre tradition, ne parle que de Jérusalem et des environs immédiats de la capitale. (XXIV, 1-53.) Les femmes qui étaient venues de Galilée avec Jésus (XXIII, 55 ; XXIV, 10), notamment Marie de Magdala, Marie, femme de Clopas, et Jeanne (comp. VIII, 3), se rendent de grand matin au tombeau pour embaumer le corps du Sauveur. Mais elles trouvent la pierre roulée et deux anges qui leur font connaître la résurrection de leur maître. Pleines de joie, elles en portent aussitôt la nouvelle aux apôtres. Ceux-ci, dans leur ensemble, tiennent ces propos pour des rêveries : Pierre, néanmoins, s'empressant de courir au sépulcre, se convainc de ses propres yeux que la grotte est vide et rentre chez lui dans l'étonnement. (Vers. 11, 12, 34). Le même dimanche, vers le soir, a lieu la rencontre de Jésus avec les deux disciples d'Emmaus (v. 13-35), puis l'apparition du Seigneur aux onze et les dernières recommandations qu'il leur donne (v. 33, 36-49), sur quoi l'auteur termine par la narration abrégée de l'ascension. (Vers. 50-53.) Ce récit de la résurrection et des principaux faits qui suivirent représente donc, à l'opposé de celui de Matthieu, la tradition exclusivement judéenne.
3° Le quatrième évangile, lui, combine les deux versions
* Marc XVI, 9-20. L'inaiillienlicitc de ce fragment est généralement reconnue ; il manque, en effet, dans tous les plus anciens manuscrits.
IlÉDEMPTION I 23
précédentes (XX-XXI). D'après ce document, Marie de Mag-dala s'en va dès le matin an sépulcre, comme il faisait encore obscur, et elle remarque que la pierre en avait été enlevée. Vite elle court en informer Simon Pierre et un autre disciple que le texte ne nomme pas, mais qui n'est autre, avons-nous vu ^, que Jean, l'auteur de l'évang'ile. Pierre et Jean y viennent donc en hâte et trouvent, eux aussi, la g-rotte vide, mais sans aucune trace de désordre ou de violation. (XX. 6, 7.) Tandis qu'ils s'en retournent chez eux (v. 10), Marie, restée près du tombeau, aperçoit deux anges, puis Jésus lui-même, vers lequel elle s'élance pour le toucher, mais qui repousse doucement ses hommages en lui donnant à entendre qu'il n'est plus l'ami terrestre qu'elle a connu naguère. (Vers. 11-18.) Le soir du même jour, tous les disciples, sauf Thomas, étant assemblés dans un lieu fermé, Jésus leur apparaît soudain en leur disant à deux reprises : « La paix soit avec vous. » (Vers. 19-24). Huit jours après, il se montre de nouveau aux onze et, s'avançant vers Thomas, il arrache de la bouche de ce disciple ce cri de joyeuse assurance : « Mon Seigneur et mon Dieu. » (Vers. 24-29.)
Telles furent, selon le texte johannique, les trois apparitions judéennes, à la suite desquelles l'appendice de l'ouvrage transporte le lecteur en Galilée par le récit de la pêche miraculeuse (XXI, 1-14), de la réhabihtation de Pierre (v. 15-19) et de la prédiction de Jésus sur l'issue de la vie de Jean. (Vers. 20- 23.) Dans un sens, cette narration combine donc les deux autres, puisqu'elle place soit à Jérusalem, soit aussi en Galilée le théâtre des manifestations du Christ ressuscité.
4° Quant à l'apôtre Paul, sans mentionner aucun endroit spécial, il énumère une série de six apparitions de Jésus à ses disciples (1 Cor. XV, 3-8) : la première à Pierre, la deuxième aux douze, la troisième à plus de cinq cents frères à la fois, la quatrième à Jacques, la cinquième de nouveau
aux douze, la sixième enfin à Paul lui-même, jusqu'alors incrédule et persécuteur. (Comp. Gai. I, 13-16 ^)
Tel étant l'état des documents, il l^ut renoncer, me paraîtil, à ramener à l'unité jusque dans le détail ces quatre versions parallèles. Nombre de divergences ne peuvent être écartées, ainsi la conduite de Marie de Mag-dala d'après le premier et d'après le quatrième évangile ^, — ce qui n'est, après tout, que de peu d'intérêt dans l'ensemble du récit. Il est vrai que l'opposition de Luc et de Matthieu semble avoir un caractère plus grave. L'un de ces auteurs, en efïet, transporte d'emblée les apôtres en Galilée, où Jésus les voit pour la première fois après sa résurrection : telle est du moins l'impression que doit avoir tout lecteur non prévenu de ce texte synoptique. (Matth. XXVIII, 10, 16, 17.) Luc, au contraire, place cette rencontre à Jérusalem, le dimanche de la Pâque, Jésus enjoig-nant à ses disciples de demeurer en Judée jusqu'à ce qu'ils aient reçu le don du Saint-Esprit. (XXIV, 1, 13, 33, 36, 48, 49 ; Act. I, 4.) Non seulement donc le rendez-vous galiléen reste ignoré, mais il semble catégoriquement exclu par cette narration, de même que les apparitions judéennes le sont par le premier évangile ^ : ce sont deux conceptions opposées, c'est une dualité dont rien dans les récits ne donne la solution.
1 Voir le développement de ce témoignage, par exemple, dans F. Godet, Commentaire sur la première épître aux Corinthiens, exégèse de XV, 3 et suiv. (Neuchâtel, 1886 et 1887, II, p. 330 et suiv.)
- Jean raconte qu'elle s'en va seule au sépulcre, qu'après avoir constaté la disparition du corps de Jésus elle court vers Simon-Pierre et l'autre disciple et que c'est ensuite seulement qu'elle voit le Seigneur (XX, 2, H, 16), tandis que Matthieu parle de Marie de Magdala et d'une autre Marie, qu'il suppose être restées près du tombeau jusqu'au moment où Jésus se fit connaître à elles. Mômes diversités quant au nombre des anges, etc. ; les harmonistes à tout prix s'engagent dans des subtilités où nous ne saurions les suivre (par exemple Riggenbach, p, 613 et suiv.).
3 Une curieuse tentative d'harmonistique a été faite, de nos jours encore, par Kud. Hofmann, d'après lequel le eiç rf/v FaTiLTiaiav de Matth. XXVIII, 7, 10, 16 désignerait un des sommets de la montagne des Oliviers et non la province de Galilée. (Das Lehen Jesu nach den Apohryphen. Leipzig, 1851, p. 393-iOO.) On admet alors l'identité des deux scènes racontées dans Matth. XXVIII, 16-20 et dans Luc XXIV, 4-1- 53. Celle théorie semble favorisée, en effet, par certains textes des évangiles apocry-
Mais si les documents se trouvent en divergence sur plus d'un point accessoire, résulte-t-il de là que l'événement principal qu'ils nous rapportent doive être rejeté ? Non certes, car à ce compte il faudrait mettre en doute la réalité des faits les plus certains de l'histoire. Quoi d'étonnant que chaque évang-éliste ne raconte que ce qu'il a connu et que, dans son ignorance d'autres détails fournis par les sources parallèles, il ne leur laisse pas de place dans la version spéciale qu'il représente ? La tâche du critique est donc de tenir compte de cet état des textes, en en dégageant de son mieux le fait central que tous sont unanimes à attester.
Or, d'après les quatre auteurs, le plus ancien témoin de la résurrection de Jésus fut Marie Madeleine. (Jean XX, 1, 16.) Peut-être d'autres femmes, parties avec elle de la ville, étaientelles restées en arrière ; peut-être virent-elles aussi le Sauveur un peu plus tard et dans des circonstances que nous ne connaissons pas, les documents ne donnant sur ce point aucune solution concordante. En second rang, ce fut le tour de Pierre d'être favorisé d'une apparition du Seigneur (1 Cor. XV, 5 ; Luc XXIV, 34) : quand et comment ? on l'ignore. Puis viennent les deux disciples d'Emmaûs (Luc XXIV, 13-32), puis,
plies ; par exemple, Acta Pilati, B, c. \i : Tàv iTjaovv, bv vfj,sîç ècTavçûaaTe, elâo/iiev kv TÏj rakCkai(f, fiera tû)v èvôeiia fiad^rùv avroï) eïç to ôpoç tùv èXaiHv.... (puis vient le récit de l'ascension : voir Evangelia apocrypha, édit. Tischendorf, Leipzig, 1853, p. 296). Gesta Pilati, A appelle cette même colline MafiHx (Tisch., p. 242 ; voir en note les variantes); Gesta Pilati Latine, Mambre et Malech (Tisch., p. 350).
Pour en revenir au nom de Galilée, Hofmann cite môme plusieurs témoignages de voyageurs (p. 395-396) ; ainsi celui de J. Soarius, évèque du seizième siècle, qui, de retour d'un voyage à Jérusalem, écrivait à propos de Marc XVI : « Non est accipiendum, in Galilaeam Provinciam praecessurum Christum, sed in montem, qui vicinus est monti Oliveti. Cum enim vônitur in vallem Josaphat, sunt très praeeminentes montes, mons scilicet Oliveti in medio caeteris praeeminens, mons Galilaeae, et aller mons a dextris montis Oliveti.... » — D'un autre côté, comme partout ailleurs, dans nos évangiles canoniques, le mot de Galilée ne désigne que la province du nord, on aurait peine à comprendre que, sans un mot d'explication, le texte eût appliqué ce terme à l'une des hauteurs voisines de la ville sainte. Peut-être est-ce précisément l'intérêt harmonistique invoqué par Hofmann qui a donné naissance à la légende des Actes de Pilate et à la tradition rapportée dans la suite par une série de voyageurs.
vers le soir, les onze sans Thomas (Luc XXIV, 33, 36- 48 ; Jean XX, 19-23), et huit jours plus tard, également à Jérusalem, les onze avec Thomas. (Jean XX, 26-29 ; 1 Cor. XV, 5.)
Ensuite les disciples retournent en Galilée, probablement sur l'ordre de leur maître (Matth. XXV III, 10), qui leur recommande néanmoins de revenir dans la ville sainte pour y recevoir le Saint-Esprit. (Luc XXIV, 48.) On n'a pas de peine à se représenter le motif de ce déplacement d'une province à l'autre. Dans cette période mystérieuse qui sépare la résurrection de l'ascension, le but manifeste du Sauveur étant de convaincre les siens de la réalité de son retour à la vie, il tient à se montrer à eux dans les deux centres principaux de son activité. Aussi leur apparaît-il en Judée d'abord, parce que, Jérusalem ayant été le théâtre de la crucifixion de Jésus, c'est dans cette ville aussi que devait se placer tout naturellement le premier rendez-vous des disciples et du Christ ressuscité, de même qu'il convenait que, cinquante jours plus tard, l'effusion de l'Esprit se fît dans la cité destinée à devenir le centre et le foyer de l'Eglise.
D'autre part, il était difficile aux adhérents du prophète de Galilée de se réunir dans la capitale en toute liberté. N'avaientils pas assisté, spectateurs épouvantés, à l'explosion brutale des haines et des passions sous le poids desquelles avait succombé leur maître ? N'étaient-ils pas mis eux-mêmes hors la loi, excommuniés par décision de la cour suprême? (Gomp. Jean IX, 22.) Aussi comprend-on que Jésus ne se manifeste en Judée qu'à tel d'entre eux, aux onze tout au plus, dans des locaux fermés et en évitant avec grand soin l'éclat et le bruit de la foule. Mais il fallait autre chose encore que ces apparitions prudemment circonscrites ; car, outre les apôtres et les quelques femmes qui l'avaient suivi en Judée, le Seigneur avait sans aucun doute un noyau compact de disciples galiléens. Peut-être plusieurs d'entre eux n'étaient-ils pas venus à Jérusalem pour cette fête de Pâques ; il ne leur eût pas été
facile en tout cas de s'y réunir sans s'exposer à être dispersés par ordre de l'autorité. Jésus, néanmoins, devait leur prouver à eux aussi qu'il était ressuscité, et il tenait à le leur montrer sous la voûte du ciel, dans une assemblée solennelle. Telle semble avoir été la portée de la manifestation de Christ aux cinq cents frères (i Cor. XV, 6), réunion qu'il faut identifier probablement avec le rendez-vous sur la montagne dont parle le récit de Matthieu ^. C'est en Galilée également que se placent les scènes de la pèche miraculeuse et de la réhabilitation de Pierre (Jean XXI), après quoi les disciples reviennent en Judée-, mais pour être séparés bientôt après de leur maître par l'ascension ^.
Ainsi se déroulèrent, rapidement résumés, les événements de ces quarante jours mémorables. (Act. I, 3.) Si parfois les détails semblent flottants, les grandes lignes subsistent : au reste, quant aux incohérences, on ne saurait s'étonner certes de trouver tant de diversités entre les documents. Qu'on se représente l'état d'esprit de ceux qui les ont écrits ou inspirés, qu'on se souvienne jusqu'à quel point les témoins des faits évangéliques avaient passé, durant cette crise de leur foi, de la tristesse extrême aux élans d'une joie débordante, livrés sans contrepoids à des sentiments excessifs dont la succession rapide ne favorisait guère, il faut le reconnaître, le travail sobre et correct de la mémorisation. Ce qui leur en resta, ce fut la certitude d'avoir vu leur maître ressuscité, conviction profonde, inébranlable, qui s'exprime dans leurs discours, forte et joyeuse comme un cri de triomphe. Qu'après cela certains
1 XXVIII, 16-20. Le texte ne parle, il est vrai, que des onze disciples ; mais la notice du V. 17 « quelqucs-nns doutèrent » s'applique difficilement au collège des apôtres et semble indiquer que l'assistance était plus nombreuse que ne le suppose l'auteur.
2 Le voyage d'une province à l'autre pouvant se faire en trois jours (comp. Jean II, 1), tous ces faits se placent sans difficulté dans l'intervalle des six semaines ((ue mentionne l'histoire apostolique. (Act. I, 3.)
3 Luc XXIV, 50-53 ; Act. I, 4-12 ; peut-être 1 Cor. XV, 7. L'apparition à Jacques racontée au même endroit (v. 7j n'est pas autrement connue, et quant à celle qui fut accordée ù Paul (v. 8), elle est manifestement identique à la scène du chemin de Damas (Gai. I, 15; Act. IX, 1-19.)
traits leur aient échappé et se soient diversifiés dans l'ancienne tradition, ces diverg-ences n'ont rien qui doive surprendre : c'est bien plutôt le phénomène inverse, s'il s'était produit, qu'on pourrait trouver étrange et qui serait de nature à jeter du discrédit sur la narration évangélique en favorisant l'hypothèse d'un accord prémédité des récits.
Cependant il ne suffît pas d'avoir classé les textes bibliques qui attestent la réalité de la résurrection du Sauveur ; il nous reste à rechercher en quoi cet événement consiste, ce que nous ferons en discutant la vahdité du témoignage qui vient d'être exposé. Le fait considérable qui y est établi a été l'objet d'attaques nombreuses et passionnées, car c'est à bien des égards le centre de l'Evangile : dans un sens on peut dire que tout tombe ou que tout subsiste avec lui ^ Aussi comprend-on les efforts prodigieux qu'a tentés la critique négative pour rendre compte de cette histoire en écartant le miracle. Au siècle dernier, l'auteur des Fragments de Wolfenbûttel avait recours dans ce but à l'hypothèse d'une fraude des disciples, qui auraient enlevé le corps de Jésus du sépulcre afin de mieux répandre le bruit de sa résurrection. Mais les savants les plus autorisés de notre temps, à quelque école qu'ils appartiennent, sont unanimes pour reconnaître que le christianisme ne saurait être le fruit de l'imposture. « Alors, déclare Strauss, la religion ne serait qu'une fiction dictée par l'intérêt personnel — Mais ce point de vue est si universellement dépassé, qu'il est ridicule d'être encore obligé de s'en défendre -. »
Une autre explication qui date de la même époque ^ et qui n'a
1 Sur ce point s'accordent apôtres et détracteurs de la vérité chrélienne. « Si Christ n'est pas ressuscité, écrit saint Paul à l'Eglise de Corintlic, votre foi est vaine et vous êtes encore dans vos péchés. » (1 Cor. XV, 17.) « En face des récits de la résurrection, affirme d'autre part Strauss, nous devons ou bien recuniiaîti'c l'insuflisance d'une tractation naturelle de la vie de Jésus, et par là môme retirer ce que nous avons dit et renoncer à notre entreprise entière ; — ou nous l'aire fort d'interpréter, sans un fait miraculeux qui y corresponde, le contenu de ces récits. » {Das Lebeii Jesn fur das deiilsclie Volh; p. 288.)
- Slreilschrijïeii, 3» oah., |).41.
■' Paulusetsoii école. Fin du dix-huitième et commeucemont du dix-neuvième siècle.
g-uère plus de crédit, bien que quelques-uns l'aient reprise de nos jours *, consiste à supposer un retour naturel à la vie. Pour justifier ce système, on fait remarquer que Jésus resta fort peu de temps en croix : si prompte fut même sa mort, que ce dénouement si brusque excita, comme le racontent les documents, Fétonnement de Pilate. (Marc XV, 44.) On cite à ce propos des exemples de crucifiés qui se ranimèrent à la suite d\m traitement médical approprié : dans le cas de Jésus, dit-on, la fraîcheur du sépulcre et le parfum des arômes, — sans aucune intervention d'éléments surnaturels, — eurent un résultat analogue.
Mais cette théorie, elle aussi, a été ruinée par Strauss, qui la poursuit victorieusement des traits de son impitoyable critique. Cet auteur n'a pas de peine à montrer que, si Jésus mourut en quelques heures, ce rapide décès prouve sa complexion délicate. Une excavation telle que la décrivent les évang-iles était d'ailleurs un lieu peu favorable à son rétablissement. Ses blessures à elles seules auraient réclamé des soins attentifs, en l'absence desquels elles ne pouvaient que s'ag-graver et entraîner de sérieux désordres. Et puis, où Jésus serait-il allé après sa sortie du sépulcre, et comment, dans ces conditions misérables, ses disciples en seraient-ils venus à croire en lui? « Un demi-mort, se traînant hors de la g-rotte funéraire, si faible qu'il lui fallait un traitement médical et des ménagements infinis et qu'à la fin, malgré tout, il succomba à ses souffrances, aurait-il produit sur eux l'impression du prince de la vie et du vainqueur du tombeau^? » Il faut ajouter, toujours d'après le même théologien, que si l'explication du « fragmentiste » est peu philosophique, en ce qu'elle dégrade le christianisme, l'hypothèse de Paulus est contraire aux exigences de la méthode historique,
* Par exemple, Hase, Geschichte Jesu nach akademischen Vorlesumjen, 2« édit. (Leipzig, 1891), p. 730, 752 et suiv. ; de même Paul de Régla, ouvr. cité, p. 322-340.
2 Seconde Vie de Jésus, p. 298. Comp. première Vie de Jésus (3« édit.), II, p. 672 et suiv.
en ce qu'elle fait violence au texte des évangiles, qui, dans leurs récits de la résurrection du Sauveur, — dont ces critiques admettent la crédibilité, — entendent manifestement parler non d\in événement naturel, mais d'un miracle.
Que mettre donc à la place de ces deux systèmes dont il sig-nale si bien les écueils? Dans sa première Vie de Jésus, fidèle au principe de ce volumineux travail, c'est à la théorie du mythe que Strauss emprunte les éléments de la solution qu'il propose. Si les disciples, ainsi raisonne-t-il, croyaient au prophète galiléen comme au Messie, ils lui attribuaient par conséquent le privilèg-e de l'immortalité ; aussi ne purent-ils accepter comme définitive la catastrophe où s'était eng-loutie l'activité de leur maître. Pour résoudre cette douloureuse contradiction, en Israélites convaincus, c'est à l'Ancien Testament qu'ils s'adressèrent ; or, ils n'eurent pas de peine à recueillir des textes qui, dépeignant l'humiliation de l'Oint de l'Eternel, annonçaient à la suite de ces souffrances une exaltation glorieuse (Ps. XVI, 10 ; XXII, 23-32; Esaïe LUI, 10-12, etc. ; comp. Luc XXIV, 27 ; Act. II, 25-28, etc.) : de là les traditions évangéliques de la résurrection de Jésus, formées d'elles-mêmes et sans effort par voie inconsciente et mythique.
Le mythisme, cependant, ne tarda pas à être battu en brèche par l'école de Tubingue, dont le chef, sur le point en discussion, lança même une idée remarquable qui renouvela l'étude de ce problème et dont la critique contemporaine s'est emparée à l'envi. L'essentiel, dit Baur, n'est pas que Jésus soit ou non ressuscité ; ce qui nous importe uniquement, c'est que ses disciples ont cru à son retour à la vie. En d'autres termes, « la présupposition nécessaire de l'existence de l'Eglise n'est pas la résurrection elle-même, mais la foi en la résurrection^. » Strauss et Renan n'ont pas manqué de saisir au vol cette observation frappante de justesse. « C'est en trai-
1 Das Christ, der drei ersteii Jahrii., p. 3941.
tant de l'histoire des apôtres, écrit par exemple l'auteur français, que nous aurons à reclierclier l'origine des légendes relatives à la résurrection. La vie de Jésus, pour riiistoricn,
finit avec son dernier soupir Disons cependant que la forte
imagination de Marie de Magdala^ jo^i^ dans cette circonstance un rôle capital. Pouvoir divin de l'amour ! moments sacrés où la passion d'une hallucinée donne au monde un Dieu ressuscité ^ ! »
Si le critique veut dire, dans ce curieux passage, que c'est d'un cerveau malade que sont sortis les récits de la résurrection, comme le christianisme historique repose sur la prédication du Christ ressuscité, il en résulterait qu'une exaltée en délire serait la vraie fondatrice de l'Eglise, hypothèse que la science qui se respecte aura quelque peine à accepter. Aussi bien, Renan ne fait que lancer cette phrase en passant et semble plutôt assigner comme cause créatrice de la légende le pouvoir divin de l'amour : tel est le premier g-erme de la théorie des visions, que Strauss a développée avec tant de puissance et tant d'ampleur qu'il en est devenu le représentant le plus en vue ^.
Le principe duquel il part et qu'il exploite à l'exemple de Baur, c'est qu'il importe d'expliquer avant tout non le fait même de la résurrection^ mais l'origine de la foi des disciples. Dans ce but, le critique cherche à prouver d'abord, en écartant les textes des évangiles de Luc et de Jean, qu'aussitôt après la crucifixion et pour échapper aux meurtriers du Seigneur, les onze s'enfuirent en Galilée. L'aspect des campagnes qu'ils avaient si souvent parcourues avec Jésus ne put manquer, à la suite des scènes sanglantes qu'ils venaient de traverser, d'éveiller en eux des impressions dont ils n'étaient pas les maîtres. L'image de leur Sauveur bien-aimé llottait sans cesse
1 II fait remarquer malicieusement qu'elle avait été possédée de sept démons. (Comp. Marc XVI, 9.)
2 Vie de Jésufi (13« édit.), p. 4i9-450.
3 Seconde Vie de Jésus, surtout p. 298-318.
devant leurs yeux. Or, on croit volontiers ce qu'on désire. Ne pouvant se faire à l'idée que Jésus eût disparu pour toujours de leur vie, ils en vinrent à prendre ces visions tendrement caressées pour des réalités. C'est là, feit remarquer l'auteur, un phénomène psychologique qui se retrouve dans tous les temps d'exaltation religieuse. On s'imagine revoir certaines personnes mortes, mais qu'on chérit et dont on ne peut supporter l'absence. La science assig-ne même à cet ébranlement des causes souvent décrites : c'est un désordre patholog-ique déterminé et qui était si naturel dans la situation des disciples, que c'est le contraire qui étonnerait plutôt. Sous la pression de ce désir intense, on crut voir Jésus, on le vit, on s'écria : « Il est ressuscité. » — Ainsi se forma, dit Strauss, par la réaction naturelle « d'organismes nerveux ébranlés ^, >> la foi des disciples, qui devint bientôt celle de l'Eglise.
Telle est, dans sa simplicité, cette hypothèse célèbre, spécieuse et séduisante entre toutes, parce qu'elle repose, semble-til, sur des faits scientifiquement constatés. Il est, en elfct, des troubles durant lesquels le malade croit voir distinctement devant lui des objets qui n'existent que dans son imagination surexcitée. Le critique fait remarquer en outre que les disciples, hommes ignorants, n'étaient guère en mesure de distinguer leurs perceptions du jeu de leur fantaisie. Si l'on ajoute à cela la crise dans laquelle ils se trouvaient et les sentiments excessifs qu'ils durent éprouver lorsqu'ils revirent la Galilée, on comprend qu'une théorie si solide en apparence ait obtenu de très rapides succès. Le premier éblouissement passé, cependant, on en est revenu, même dans le camp de la théologie la moins portée au traditionalisme. L'hypotiièse des visions a été battue en brèche par des savants peu suspects d'orthodoxie ; qu'il me suffise de citer les noms de Keim et de Schenkel.
' Ouvrage cité, p. 318.
Dans son étude magistrale sur la vie de Jésus, le premier de ces auteurs repousse, quoique avec certaines restrictions, le fait de la résurrection proprement dite * : mais il n'en déclare pas moins intenable le système développé par Strauss ^. Ce n'est pas que Keim accepte les yeux fermés toutes les objections faites à cette théorie. Par exemple, un arg-ument favori de plusieurs des théologiens conservateurs, c'est que, les hallucinations ne se produisant que vers le soir, à l'heure où la nuit tombe, lorsque la solitude porte à la rêverie, il ne saurait être question d'une illusion pareille s'emparant à la fois de plus de cinq cents frères au gros du jour. (1 Cor. XV, 6 ; Matth. XXVIII, -16.) Keim conteste, néanmoins, la justesse de cette observation et cite, non sans raison, des exemples de multitudes entraînées par un mouvement général d'extase ^. D'autre part, il fait très justement remarquer qu'une telle excitation est toujours contagieuse ; elle s'étend, elle grossit^ elle se multiplie et de longues années parfois sont nécessaires pour la calmer. Rien de semblable dans l'Eglise primitive. Saint Paul ne parle que de cinq ou six apparitions du Christ ressuscité, ce qui prouve qu'on les avait comptées et soigneusement distinguées des autres visions si communes à cette époque. Fait digne d'être noté, la mention des cinq cents frères reste quelque chose d'isolé ; l'agitation se produit, puis elle s'arrête soudain comme par magie. Saisie par le mouvement, cette multitude de disciples se disperse sans le propager : « voilà qui n'a d'analogie, dit Keim, dans l'histoire d'aucun des phénomènes de ce genre. »
Schenkel, de son côté, tout en repoussant, lui aussi, l'hypothèse d'une résurrection du corps, estime qu'un désordre
1 III, p. 583-585. On sait que ce critique est en principe adversaire déclaré du surnaturel. Inconséquence curieuse et bien caractéristique, il déclare cependant, au terme de la longue discussion qu'il consacre à ce problème, que « l'apparition corporelle doit même être concédée ù ceux qui, sans cette représentation plastique, craignent de tout perdre pour leur pensée et pour leur foi. » (1>. 603.)
■^ Histoire des Monlanistes, des Cainisards, etc.
nerveux ne saurait expliquer l'action incommensurable du christianisme et que du reste, une fois l'excitation passée, Télan des disciples aurait dû disparaître du même coup. On serait revenu à la réalité après les illusions du rêve, de même que, au sortir de sa crise, l'halluciné rentre dans les sages limites de la vie de chaque jour ^
A ces arg-uments. dont la justesse s'impose à tout esprit non prévenu, l'exégèse évangélique n'a pas de peine à en ajouter d'autres encore non moins dignes d'être pesés par la critique. Strauss se plaît à supposer, — ce qui est à vrai dire le fondement de toute sa théorie, — que les amis du Christ étaient remplis de l'idée de 1^ résurrection de leur maître. Mais les documents attestent le contraire (Marc IX, 10, 31, 32; X, 32; Luc XXÏV, 11, 2J-24, 25-27) dans des notices dont l'historicité est d'autant moins suspecte qu'elles dévoilent plus naïvement l'inintelligence des apôtres ^ : comment admettre que, dans la suite et sans raison, l'Eglise ait représenté de la sorte les croyances de ceux que, à la date de composition des évangiles, elle vénérait comme ses fondateurs ? L'abattement des disciples lors de la catastrophe est un fait historique bien établi : comprend-on que, dans ces dispositions, ils en soient venus d'eux-mêmes à se forger un miracle dont ils n'avaient pas même l'idée ? La foi des meilleurs était ébranlée, preuve en soit le reniement de Pierre, pour ne pas parler de tel d'entre eux dont l'esprit sobre et critique n'aurait eu garde de prendre des ombres pour la réalité. (Jean XX, 24-29.)
Au reste, les hallucinations supposent une débilité nerveuse qui pénètre jusqu'aux sources de la conscience et de la force vitale. On voit le malade passer, sans transition, d'une excitation fébrile à la tristesse et au découragement. Il est en général incapable d'un travail régulier et méthodique. Or, cet
* Das CharaUterUld Jesii, (4" cdit.), p. 336.
2 A relever aussi le projet d'embaumement, qui ne montre guère qu'on s'attendît à un retour à la vie.
état physique était si peu celui des apôtres, que tôt après la mort de Jésus ils prêchent son retour à la vie, ils convertissent les l'ouïes, ils tiennent tête au sanhédrin, ils étonnent leurs ennemis par le calme et la sérénité. de leur foi ^ autant que par la ferveur de leur zèle, ils travaillent en un mot avec une activité si dévorante qu'en vingt ou trente ans à peine ils plantent le drapeau de l'Evangile dans les cités les plus illustres du vaste empire romain. Une transformation si subite de leurs dispositions n'est-elle pas un miracle psychologique ? Gomment rendre compte de ce fait ? Quelle en fut la cause déterminante ?
Les théologiens auxquels répugne l'hypothèse de la résurrection corporelle trahissent ici quelque embarras. Les uns constatent, sans chercher à l'expliquer, l'évolution qui se produisit dans les esprits des disciples 2. D'autres font un pas de plus en allant de l'eifet à la cause ; ainsi Schenkel, qui parle d'une « action de la providence divine^,» et surtout Keim, qui, poussant ses inductions plus loin dans le sens évang-élique, ramène les visions des apôtres à l'intervention personnelle du Sauveur glorifié '*. Dernièrement encore, sans se prononcer sur les destinées du corps déposé dans le tombeau, M. P. Lobstein a fortement relevé le caractère religieux de cette inlluence permanente de Jésus sur son Eglise. Jamais, dit-il en substance, la critique historique ne conduira tous les savants
1 De l'aveu de Strauss, les premiers chrétiens « n'étaient pas seulement convaincusde la résurrection comme de leur propre existence, mais tout respirait en eux une ))aix et une joie qui confondaient l'ardeur inquiète de leurs persécuteurs. » (Seconde Vie de Jésus, p. 30-i.)
2 Tel est, au fond, le point de vue de Baur, qui, à propos de la résurrection, parle sans détour de a miracle psychologique, » mais sans fournir la théorie de ce changement, dont il se borne à prendre acte. [Christianisme des trois premiers siècles, p. 39- 4-1.) Plus récemment M. Sabalier, dans son article Jésus-Christ (Encyclopédie de Lichtenberger), semble aussi vouloir s'en tenir à cette solution. (1\ 395-401 ; surtout p. 396.)
3 Ouvrage cité, p. 336.
■4 « Si l'on ne veut pas réintroduire l'arbitraire dans les récits, il faut remonter, pour expliquer l'origine de ces apparitions, non pas à Dieu, mais à celui dont on perçut alors la présence. » (III, p. 603.)
au môme résultat : aussi iDieii, ce n'est pas sur ce fondement vacillant ([ue reposent les espérances chrétiennes. Pour nous, comme pour les premiers disciples, c'est par l'expérience du salut que se produit la foi au Christ ressuscité. La brusque catastrophe qui termina le ministère du Seigneur, loin de nous séparer de lui, nous unit d'autant plus sûrement à sa personne vivante. Christ vit et continue à agir d'une action qui ne dépend ni du temps ni de l'espace ; « quant au reste, ajoute M. Lobstein, au point de vue religieux, le croyant qui, sur le témoignage de la tradition, admet la vivification du corps terrestre, n'a rien de plus que ceux au jugement desquels les disciples s'élevèrent par voie interne à la certitude de la résurrection de leur maître, c'est-à-dire de la persistance de vie du Sauveur glorifié ^ . »
En d'autres termes, si je comprends bien cette dernière remarque, qui me permettra de faire la contre-partie positive de tout ce développement, il n'y a pas lieu de se préoccuper de savoir jusqu'à quel point la croyance des apôtres correspondait à la réalité des faits : or, c'est là, me parait-il, pousser hors des limites permises l'idéalisme. A ce compte, en prolongeant les lignes, on reviendrait tout droit au principe de Lessing d'après lequel « les vérités historiques accidentelles ne peuvent servir de preuve pour les vérités nécessaires de la raison. » Quoi donc ! prétendra-t-on qu'il suffit de dégager la substance doctrinale ou religieuse du christianisme primitif, en laissant tomber les événements extérieurs qui lui servent d'enveloppe ? L'expérience et tout le mouvement théologique contemporain ne montrent-ils pas le danger de cette dislocation, qui répugne à l'esprit de l'Evangile ? Faut-il répéter, après tant d'autres, que les notions théologiques se perdent dans le vague, que la piété même se dissipe et s'obscurcit, que tout l'édifice, en un mot, menace de s'écrouler dès qu'on lui ôte son fondement historique ? N'est-il pas mani-
■• Der evançielisclie Ileilsijlauhe an die Auftrsliikumj Je.su Cltrisli, dans la Zeilxchrift f. Tlieol. u. Kirclie <\c 1892, 4° cali., p. 34.3 et suiv., 364,
fesle que, lorsqu'il s'agit de christianisme, si le fait sans l'idée est comme un corps sans âme, l'idée sans le fait, c'est l'ombre vide de réalité ?
Pour en revenir à la résurrection du Seig-neur, il ne saurait être indifférent à la foi d'admettre un acte déterminé, une intervention directe et positive de Dieu, ou bien un simple processus intérieur, une évolution soudaine et en bonne partie inexpliquée, une illusion peut-être montant dans les esprits exaltés des disciples : car alors rien ne serait changé à la situation réelle, il n'y aurait eu là que le déploiement inflexible d'une loi, l'effet sortant inévitablement de sa cause, c'est-à-dire qu'à cette heure décisive de son histoire, loin de rompre par la puissance divine avec sa vie précédente de péché, l'humanité ne se serait soulevée d'un vain effort que pour retomber, épuisée, sur elle-même. On le voit, c'est la question du surnaturel chrétien qui se pose, avec la portée religieuse et morale que j'ai cherché à lui donner dans tout le cours de ce travail 1. Certes je me plais à reconnaître l'élévation de vues, le souffle large et bienfaisant qui régnent dans la belle étude que je viens de rappeler ; mais je crois qu'il y a danger, même au point de vue religieux, à se déclarer indifférent aux résultats du témoignage historique.
C'est, en effet, sur ce terrain que se pose la question, comme le montrent, à des points de vue divers, les critiques que j'ai cités et qui sont en général d'accord pour établir ces deux thèses : a) Les disciples, disent-ils, ont cru fermement voir Jésus ressuscité, b) Cette foi, ajoutent quelques-uns, n'a pas été le produit de leur activité personnelle : elle ne s'explique que par l'intervention d'une cause secrète qui nous force à remonter plus haut. Seulement, parvenus à cet endroit, plusieurs auteurs s'arrêtent en alléguant le mystère ou parlent en termes vagues de l'activité spirituelle de Christ ou de Dieu. Mais pourquoi refuse-t-on d'aller plus loin, à moins peut-être
1 Par exemple, p. 55-57, 293.
qu'on ne soit décidé d'avance à repousser le miracle? Le témoig-nage des documents bibliques est péremptoire, celui de l'apôtre Paul surtout, qui, dans une lettre publique écrite trente ans à peine après la mort du Seigneur ^, donne avec la précision d'un protocole officiel les indications suivantes :
1° Christ, dit-il, est mort pour nos péchés, selon les Ecritures, puis il a été enseveli.
2" Deux jours après, cependant, sa résurrection fut constatée, ce qui signifie qu'on trouva le tombeau vide ^ et qu'on se convainquit que le maître en était sorti vivant et glorieux 3.
3° Dès lors, en effet, le Christ ressuscité apparut successivement à Pierre, aux douze, à cinq cents frères, à Jacques, enfin à Paul lui-même, nouveau- venu dans cette famille d'apôtres et de témoins. — Il est vrai que c'est précisément ce dernier trait qui rend, semble-t-il, la démonstration suspecte ; car enfin, dit-on, de la vision qu'il eut sur le chemin de Damas le futur missionnaire des Gentils ne pouvait tirer qu'une seule conclusion, c'est que le Jésus qu'il croyait mort était vivant et que ce Christ vivant l'avait arrêté sur la voie de la révolte.
1 1 Cor, XV, 4-8. Cette épître est, selon toute apparence, de l'an 57 : or, les renseignements qu'elle fournit remontent plus haut encore (naçêâcôKa ....b Kaî ivaçêla^ov), sans doute jusqu'aux témoins de la résurrection de Jésus. C'est ce que Strauss, par exemple, ne fait pas difficulté de reconnaître : « Que l'apôtre Paul, dit-il au sujet de ce récit, le tienne de Céphas, de Jacques ou d'autres intéressés (Gai. I, 18 ; II, 9), et que tous fussent convaincus d'avoir vu le Seigneur, y compris les cinq cents frères, c'est ce que nous admettons volontiers. » (Seconde Vie, de Jésus, p. 290.) Mais ce fut trois ans après sa conversion (Gai. I, 18), c'est-à-dire dix ans environ après la résurrection que Paul monta à Jérusalem pour faire la connaissance de Pierre. L'attestation contenue dans son épître est donc d'une telle antiquité qu'il semble bien difficile de supposer la naissance et le développement d'une légende.
- A rélever la correspondance entre le èrâipT} et le èy^ysçrai du v. 4. Que marque, en effet, le contraste établi par ce texte entre l'ensevelissement et le retour à la vie, sinon que le sépulcre avait lâcljé sa proie ou que le corps de Jésus n'y était plus ? C'est ce que nient à tort plusieurs critiques contemporains, ainsi M. Weizsiicker, Dus apost. Zeitalter, p. 3, 4..
3 Comp. p. 351-355. Dans sa substance, ce témoignage de Paul n'est que le résumé de celui qu'ont donné dans la suite les évangiles : il est donc légitime d'expliquer l'un par l'autre ces documents.
370 THÉOLOGIE DU NOUVEAU TJsSTAMENÏ
Dans tout cela, pourrait-on supposer, il n'est question que de persistance de la vie et non de résurrection.
Cependant, si Paul ne distingue pas entre ces visions diverses qu'il énumère, c'est parce qu'il déclare avoir « vu » le Seigneur tout comme les autres apôtres (êcopaxa, 1 Cor. IX, 1) : à son jugement, cette perception fut même si réelle, qu'il la considère comme légitimant le droit qu'il possède à sa mission spéciale (1 Cor. IX, 1 ; Gai. I, 1) et la doctrine de la résurrection des corps qu'il développe dans la suite de son écrit. (1 Cor. XV, 1-8, 12 et .suiv., 35 et suiv.) L'importance de ce dernier point surtout ne saurait être trop fortement relevée. Saint Paul enseigne aux Corinthiens que les corps déposés dans le sépulcre en ressortiront impérissables, et la preuve qu'il en donne, c'est qu'il a vu le Seigneur ressuscité : donc ces apparitions de Jésus n'étaient pas, selon lui, le produit d'une influence purement spirituelle ^ ; c'était l'action de la personne du Christ tout entière reconstituée par sa victoire sur le tombeau.
Qu'on remarque d'ailleurs combien le langage de l'apôtre est moins précis, lorsqu'il parle des visions si fréquentes dans l'Eglise primitive. (2 Cor. XII, 2, 3, par exemple.) Quand il traite, au contraire, de la résurrection, Paul ne dit pas que les disciples furent ravis « dans leur corps ou hors du corps, » jusqu'à contempler la gloire du Fils de l'homme ; il ne se borne pas non plus à raconter que Christ s'est fait voir à eux dans un nombre de cas déterminé : il remonte jusqu'au fait objectif auquel ces apparitions se ramenèrent ^ ; à la suite de Pierre et des douze, il atteste la vivification du corps déposé dans le sépulcre, miracle de la puissance divine dont on eut connaissance dès le troisième jour. Telle est, me paraît-il, l'exactitude de ces indications, qu'en présence de ce fait trois positions seulement sont possibles.
1 Car alors, l'apôtre aurait conclu seulement à la survivance de l'esprit ou à l'immortalité de l'àme, et non, comme il le fait, ù la résurrection des corps. •- Comp. Beyschlag, Bas Leheit Jesu, I, p. 440.
a) Ou bien il faut admeltrc que l'apôtre et ceux qui lui ont fourni ses renseig-nements étaient des imposteurs, supposition attentatoire à la dig-nité du christianisme et que des critiques tels que Strauss ont eux-mêmes rejetée.
b) Ou bien il faut maintenir que ces prétendus témoins de la résurrection ont été les victimes d'une illusion générale et persistante, ce qui serait revenir à la théorie également insuffisante et déjà réfutée des visions.
c) Ou bien enfin, si les apôtres n'ont pas trompé et ne se sont pas trompés, il ne reste qu'à reconnaître, avec tous les premiers chrétiens, la validité de leur témoignage. En d'autres termes, pour compléter l'affirmation de Baur d'après laquelle la foi des disciples est seule le fondement de l'Eglise, il est nécessaire d'ajouter que cette foi ne s'explique que par le fait de la résurrection du Seigneur. S'ils ont cru, c'est parce qu'ils ont vu, et s'ils ont vu, c'est parce qu'ils ont eu quelque chose à voir, c'est parce que le Jésus qu'ils ont vu était réellement sorti du sépulcre.
On nous dit, il est vrai, qu'au point de vue moderne il suffit à nos besoins religieux que Christ soit vivant dans son esprit, ce qui amène à conclure qu'après tout la résurrection de son corps n'importe guère. Mais telle n'était pas, — il convient de le noter, — la croyance de la primitive Eglise. Les Juifs de cette époque, ignorant le dogme de l'immortalité de l'àme, ne se représentaient la persistance au delà de la tombe que comme une reconstitution de l'être humain tout entier. De là la position, — qu'on aurait peine à s'expliquer autrement, — prise par saint Paul dans plusieurs textes significatifs de ses épîtres. Lorsqu'il s'écrie, par exemple, s'adressant aux Corinthiens : « Si c'est dans des vues humaines que j'ai combattu contre les bêtes à Ephèse, quel avantage m'en revient-il ? Si les morts ne ressuscitent pas, mangeons et buvons, car demain nous mourrons » (1 Cor. XV, 32), l'apôtre ne montre-t-il pas clairement par ce langage que, en dehors du corps, il ne connaît pas d'existence propre à l'àme ? D'après
liii^ l'homme ressuscite, sinon il meurt sans retour. Ou bien la vie à venir pour tout notre être, et avec elle l'assurance de la rétribution ; ou bien le g-oulfre, la destruction si propice aux desseins du pécheur et de l'impie. Aussi comprend-on l'extrême solennité, le sérieux redoutable avec lesquels Paul affirme la certitude de la résurrection du Sauveur. « Si Christ n'est pas ressuscité, dit-il, votre foi est vaine, et vous êtes encore dans vos péchés. » (Vers. 17.) Pourquoi cela? Parce que la pensée que Jésus puisse survivre avec son âme seulement n'aborde pas l'esprit de l'apôtre. Etre ou ne pas être : voilà le dilemme dans toute sa gravité. Si Christ n'est pas ressuscité, loin d'agir en nous comme nous le supposons, il est séparé pour toujours de son Eglise, définitivement eng-louti par le sépulcre, et nous, ses prétendus disciples, nous sommes sans Dieu et sans espérance dans l'univers.
La substance religieuse de cet enseignement est donc bien, ainsi que l'ont montré souvent les théologiens ^, l'idée de la persistance et de l'action personnelle de Jésus-Christ, qu'aucune puissance du monde, — pas même le roi des épouvantements, — ne saurait séparer de ceux qui l'aiment. Seulement, je le répète, chez les premiers chrétiens cette croyance est inséparable de celle de la résurrection du Seigneur. Eludera-t-on peut-être la portée de ce fait en allég-uant que la psychologie hébraïque dont ils étaient imbus les a amenés à donner cette forme déterminée à leur doctrine de la touteprésence de leur maître ? Mais l'événement historique qu'ils proclament est si bien attesté, que c'est plutôt le raisonnement inverse qui s'impose, à moins qu'on ne conteste d'avance la possibilité du surnaturel. Pour les disciples, la disparition du corps du Sauveur fut un acte important, voulu de Dieu parce qu'autrement ils auraient eu peine à croire à un retour réel à la vie. Bien plus, en affirmant la survivance de Jésus- Christ tout entier et non de son esprit seulement, l'enseigne-
* Telle est aussi la thèse que développe M. P. Lobstein dans son élude déjà citée.
ment apostolique, — d'accord en cela avec les résultats les mieux établis de la science de notre époque, — maintient l'indissoluble unité de la personne humaine, que l'Evang-ile se g-arde de mutiler, mais qu'il restaure au contraire dans sa pleine harmonie, ce dont les chrétiens de tous les âges ont le g-age et la glorieuse promesse dans le fait de la résurrection du Seigneur.
D'autre part, c'est assez dire que la vivification de Jésus ne fut pas la reconstitution pure et simple du corps terrestre, et que le Fils de Dieu n'est pas ressuscité, pareil à Lazare, pour se borner à reprendre comme naguère son ministère ici-bas. Encore ici, d'ailleurs, nous fi'avons qu'à invoquer le témoignage des textes : le Christ que Paul a vu, ce Christ qu'il prêche aux nations et qu'il adore est le Seigneur de gloire, à la ressemblance duquel nous recevrons un jour des corps glorieux. (1 Cor. XV, 42-49, 52-54.) Autrement dit, la résurrection du Sauveur ne fut pas un simple retour à l'ancien état de choses. Il y eut réaction triomphante de la vie, mais avec développement, avec progrès (1 Cor. XV, 52, 53) : ce fut l'entrée dans un autre mode d'existence^. Seulement, c'est bien le Christ entier, corps et âme, qui passa par cette transformation, de même que c'est dans notre être entier que nous serons renouvelés à son image. Dans la résurrection du Sauveur, comme dans toute évolution organique, il y a persistance de la vie au travers du changement. Le Christ glorieux est assurément identique au Jésus de l'histoire, à la seule réserve que les conditions de son activité se sont modifiées : lui, qui était soumis jadis aux mêmes infirmités que nous sauf le péché (Hébr. IV, 15), il a secoué les liens et les entraves de la matière (comp. Matth. XXVIII, 20), prenant en main le sceptre de la puissance divine jusqu'à ce que
* Quand et comment s'opéra ce changement? A cette question les apôtres ne donnent pas de réponse. Dès le troisième jour Jésus réapparut aux siens, mais sans leur livrer la clef du mystère : à cet égard, un voile impénétrable recouvre le miracle de la résurrection.
toute créature prosternée l'adore comme son Seigneur. (Philip. II, 9-11.)
La critique n'a pas à expliquer ce qu'est cet org'anisme spirituel clans son contraste avec les lois du mode de vivre terrestre. Nous ne nous arrêterons pas non plus à considérer si le corps de Jésus, dans les jours qui suivirent sa victoire sur le sépulcre, subit une g-lorification progressive, ainsi que l'ont pensé quelques théologiens i. Ce qui ressort le plus clairement des récits évang-éliques, c'est que, soustrait aux conditions de la vie matérielle, Christ se montra cependant aux siens sous la forme qui leur était familière, pour les convaincre d'autant mieux de la réalité de sa résurrection. Tel semble avoir été le but de ces apparitions successives, qui, d'après le témoignag-e du livre des Actes (I, 3), se prolong-èrent durant une période de quarante jours.
A l'issue du dernier de ces entretiens, Jésus fut enlevé du milieu de ses disciples, c'est-à-dire que^ disparaissant à leur vue, il mit fin à cette série de manifestations sensibles pour adopter son mode définitif d'existence auprès de Dieu. (Luc XXIV, 50-53 ; Act. I, 4-11.) L'ascension est, à vrai dire, le couronnement naturel de la résurrection, avec laquelle elle se confond le plus souvent dans l'enseig-nement apostolique 2. C'est l'affranchissement de toutes les restrictions terrestres, le triomphe complet et suprême de l'esprit. Aussi cet enlèvement
1 Qu'il suffise de faire remarquer que cette supposition n'est guère favorisée par les textes, puisqu'il est raconté que le soir même du dimanche de la Pàquc, Jésus entra dans un local dont les portes étaient fermées (Jean XX, 19), tandis que huit jours après il montra ù Thomas les marques de ses blessures (XX, 27) et que plus tard encore il participa au repas de ses disciples comme il le faisait avant sa mort. (XXI, 5, 13.) S'il y avait eu progression, ce serait développement en sens inverse : aussi me paraît-il plus naturel d'admettre que la résurrection de Christ l'introduisit aussitôt dans son nouveau mode d'existence, mais que le Seigneur prit à certaines heures une figure semblable à celle qu'il avait eue, afin d'attester qu'il était réellement vivant. Au reste la discussion de ce point reviendra plus en détail dans l'étude de dogmatique.
'^ On sait que les épîtres ne parlent pas de ce dernier acte de l'exaltation du Seigneur, mais qu'elles le supposent en affirmant la séance de Jésus-Christ dans la gloire. (Hom. VIII, 3i. ; Col. III. 1 ; Eph. IV, 8-10; Philip. Il, 9-11 ; Hébr. IX, 24, etc.)
mystérieux, loin d'établir une séparation, fut-il le signal de l'union désormais indissoluble entre Christ et l'humanité renouvelée. Tant qu'il vivait ici-bas, Jésus n'était en rapport à chaque instant qu'avec un nombre restreint de fidèles : élevé au contraire à la droite de l'être infini dont la puissance enveloppe l'univers, le Christ ressuscité devient principe de vie impérissable pour son Eglise (Matth. XXVIII, 20), qu'il soutient lorsqu'elle fléchit, qu'il châtie quand elle s'égare et dont il dirige la marche ascendante à travers les âges, jusqu'à qu'il l'associe un jour à sa victoire dans le repos et dans la gloire du ciel.