CHAPITRE PREMIER La proclamation du royaume de Dieu
Dès le début de son ministère messianique, Jésus se rattacha d'une manière fort étroite à l'Ancien Testament. Son premier thème de prédication fut même identique à celui de Jean- Baptiste : « Convertissez- vous, car le royaume des cieux est proche. » (Matth. III, 2; IV, 17 ; Marc 1, 15.) Or, cette mention du royaume n'est nullement isolée dans l'enseignement du Sauveur, dont elle constitue au contraire un des éléments
1 Reuss, Histoire de la Théologie chrétienne mi siècle apostoliqiie (3« édit. 1864), I, p. 149-261 ; Baur, Vorlesungen iiber Neutestamentliche Théologie (Leipzig, 1864), p. 45-121 ; Van Oosterzee, Die Théologie des Neuen Testaments (Barmen, 1869), p. 40- 116; Immer, Théologie des Neuen Testaments (Berne, 1877), p. 50-177 ; Weiss, Lehrbuch der biblischen Théologie des Neuen Testaments (S"' édit., Berlin, 1880), p. 31- 112; Beyschlag, Neutestamentliche Théologie, Halle, 1891, I, p. 26-211.
Parmi les monographies, voir en particulier Gess, Chrisli Persan und Werk, I, Christi Selbst&eugniss {^^ édit.,Bâle, 1870); Grau, Das Selbstbewusstsein Jesu (Nôrdlingen, 1887) ; Wendt, Der Inhalt der Lehre Jesu, Gottingen, 1890 (2» vol. faisant suite à l'ouvrage. Die Lehre Jesu, 1886).
2 Selon les principes développés dans l'étude critique qui précède, je distingue le type d'enseignement des synoptiques de celui du quatrième évangile, en me réservant de les comparer ensuite dans une conclusion. Quant aux quelques paroles de Jésus tirées de sources étrangères aux évangiles, sauf un texte sur lequel je reviendrai, elles intéressent la critique de détail plutôt qu'un exposé de théologie biblique. Le lecteur en trouvera l'indication, par exemple, dans les ouvrages de Wendt, I, p. 343-347, et surtout de Alfr. Resch, Agrapha {Texte und Ualersuchungen de Oebhardt et Harnack, V, 4), p, 95 et suiv.
essentiels, le centre organique autour duquel se déroule la doctrine. Qu'est-ce donc que ce royaume que Christ est venu fonder dans le monde et dont il proclame l'avènement avec tant de solennité ?
Les synoptiques le désignent par deux expressions voisines : celle de « royaume des cieux, » qui est spéciale au texte de Matthieu^, tandis que celle de « royaume de Dieu » se trouve seule dans les autres évangiles^, comme partout ailleurs dans le Nouveau Testament. La synonymie générale de ces deux locutions, qui ressort de la comparaison des passages parallèles ^, n'exclut pas cependant certaines nuances de sens très perceptibles. Si le terme de royaume de Dieu attire l'attention sur la personne du roi, celui de royaume des cieux marque plus exactement la sphère où ce monarque exerce son règne : c'est un organisme divin qui part du ciel et qui y aboutit ; c'est un royaume qui, par ses origines comme par le but auquel il tend, plonge dans le monde invisible, un royaume dont l'existence ici-bas n'est qu'une phase momentanée dans le dévelopj3ement qu'il lui est réservé d'accomplir. Au reste, ces expressions étaient familières toutes deux à la théologie des rabbins, qui, bien que subordonnant strictement le Messie à Jéhova, aimaient à faire ressortir la supériorité de ce roi venu du ciel sur tous les souverains terrestres'*. Aussi s'ex-
< Matth. V, 3, 10, 19, 20 ; VII, 21 ; VIII, H, etc. II faut en excepter un petit nombre de versets où se trouve le terme de royaume de Dieu. (VI, 33 ; XII, 2H; XIX, 24; XXI, 31, 4.3.) A ce propos, je tiens à faire remarquer que je ne m'astreindrai pas, dans cette étude de théologie biblique, à citer sans exception toutes les paroles du Sauveur, dont le lecteur n'aura pas de peine à trouver la liste dans une concordance. Ce que je m'efforcerai d'indiquer de mon mieux, c'est le sens des déclarations typiques autour desquelles les autres se groupent le plus naturellement.
2 Rarement Jésus parle du « royaume » tout court (Matth. XIII, 19, 38 ; Luc XII, 32) ou du royaume de son Père.
3 Par exemple, Matth. V, 3 et Luc VI, 20.
''' Voir déjà Dan. VII, 13, 14. Dans ce sens le royaume messianique était non seulement le royaume de Dieu, on tant que dépendant de l'Eternel, le créateur et le maître de l'univers, mais aussi le royaume des cieux, unique en dignité dans le monde ; quant au pluriel, il fait sans doute allusion aux sept cieux que paraissent avoir admis les Juifs. (Comp. 2 Cor. XII, 2; Eph. IV, 10.)
plique-t-on que la désig-uation cle royaume des cieux, moins inte]%ible aux païens, ait disparu de la prédication des apôtres et ne nous soit parvenue que dans le texte de l'évangile théocratique.
On sait que, dès les temps anciens de l'histoire d'Israël, 1(^ salut avait été présenté sous cette forme spéciale. Le peuple élu n'était-il pas un « royaume de prêtres, » sous la protection souveraine de l'Eternel? (Ex. XIX, 6.) De fait, cependant, cet idéal étant resté toujours à l'état de rêve douloureusement démenti par la réalité, le programme sublime qu'il fallait bannir du présent fit irruption dans l'avenir en devenant l'objet ardent des espérances prophétiques. Quand donc Jean- Baptiste apparut avec cette parole retentissante : « Convertissez-vous, car le royaume des cieux est proche, » ce message / divin n'était nullement quelque chose d'inconnu et Jésus aussi pouvait se dispenser de définir le royaume de Dieu devant la foule. Il n'était pas même tenu de le mettre en rapport immédiat avec la personne du Messie, — ce qu'il évite de faire dans les premiers temps de son activité, — car les Juifs avaient souvent conçu ce règne g-lorieux comme se réalisant par la seule intervention de la puissance divine*. En somme, quoique plus d'un préjug-é dût être combattu, Jésus, attentif à se rattacher en toutes choses au passé, se contente de prolong'er les lignes déjà tracées par la révélation de l'ancienne alliance.
S'il suffisait de reprendre, pour la développer, l'idée du royaume courante parmi les Juifs, Christ n'avait pas non plus à exposer en détail les qualités de celui qu'il désigne comme le chef de cette société nouvelle. Ce souverain monarque n'est autre que le «Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob» (Luc XX, 37), ce Jéhova que les prophètes aA-^aient autrefois annoncé et qui s'était manifesté dans l'histoire israélite par des actes si
1 Tel est, par exemple, l'enseignement de YAssomptioii de Moïse et du Liore des jubilés. Comp. Weadt, II, p. 41, 42.
merveilleux d'amour et de puissance. Vivant et source de vie *, il est seul digne de recevoir les hommages et l'adoration des hommes (Matth. IV, 10; Luc IV, 8); foyer rayonnant de sainteté et suprême garant de l'ordre moral dans le monde, il rend justice à ceux qui crient à lui sous le poids de l'opprobre et de la douleur. (Luc XVIII, 7.)
Il est vrai que rien en tout cela ne s'élève, semble-t-il, audessus de la religion hébraïque ; cependant, quoique Jésus parle de Dieu dans les termes que l'Ancien Testament pouvait lui suggérer, c'est sous un jour nouveau qu'il présente cette idée, partant du connu pour enrichir les notions qu'il utilise et pour en venir à un degré de révélation supérieur. Souvent on a présenté ce contraste en expliquant que, si le Dieu de la loi est avant tout sainteté, l'amour apparaît comme la gloire et le resplendissement du Dieu de l'Evangile. Non que l'Ancien Testament méconnaisse les compassions éternelles de Jéhova, qu'il célèbre au contraire dans un langage éclatant et magnifique (Ps. CIII, 8-13, etc.) ; n^ais ce qu'on peut retenir de juste, me semble-t-il, dans cette définition, c'est que la sainteté divine, avec ce qu'elle a de terrifiant pour le pécheur, est en effet plutôt au premier plan sous le régime de l'alliance légale. Or, tandis que le Dieu du Sinaï se révèle comme un Dieu fort et jaloux, qui s'entoure de l'appareil d'une puissance redoutable et dont la seule présence fait pâlir d'épouvante (Ex. XIX, 10-13 ; XX, 18, 19, etc), le Dieu de l'Evangile reçoit de Jésus le doux nom de Père (Matth. VI, 9), qui suffit à montrer la différence d'esprit et de tendance qu'il faut reconnaître entre les deux religions^.
Sans doute, encore ici, cette désignation n'était nullement
1 Matth. XXII, 32 ; Marc XII, 27; Luc XX, 38. L'adjonction de Luc nâvreç yàç avrù Lù)CLv (tous vivent pour lui) n'exprime pas l'idée théologique, absolument étrangère au contexte, que Dieu doit être le but de toute existence humaine, mais établit plutôt ce principe, c'est que, devant Dieu et par son pouvoir, ceux qu'engloutit le sépulcre vivent encore, alors même que les hommes, dans leur sagesse bornée, les tiennent pour morts.
2 C'est ce que relève également avec force M. Wendt, II, p. 139 et suiv.; 638, 639.
nouvelle, plusieurs textes du recueil des Hébreux donnant à Israël le titre de « fils de Jéhova » (Ex. IV, 22 ; Deut. XIV, 1, 2; Jér. XXXI, 20), ce qui suppose que, du haut de son trône de majesté, l'Eternel est le père de ceux qui le connaissent et qui rinvoquent. (Esaïe LXIII, 16 ; LXIV, 7.) Il faut remarquer toutefois que c'est le peuple ou du moins l'Israël fidèle dans son ensemble qui s'appelle ainsi fils de Dieu : d'après l'intuition religieuse du mosaïsme, l'adorateur ne pouvait s'approcher de Dieu qu'au travers des cérémonies lévitiques, le rituel ne permettant pas de relation directe entre chaque membre de la théocratie et Jéhova.
Combien différent brille, daps sa sublime simplicité, le principe de l'Evang-ile ! La paternité divine est si nettement dégagée et mise à la portée de tous, que les hens si doux de la famille deviennent l'imag-e bienvenue des rapports de Dieu et de riiomme. Dieu se révèle comme le Père des hommes^ même de ceux qui l'oubhent dans leur révolte et dans l'égarement de leur orgueil. Ne fait-il pas « lever son soleil sur les méchants et sur les bons, pleuvoir sur les justes et sur les injustes ? » (Matth. V, 45.) Si donc telle est l'universelle bonté du Dieu des cieux, combien plus les membres de son royaume, ceux qui le reconnaissent et qui répondent à son appel, doivent-ils regarder à lui comme à leur Père ! Tout ce qu'il demande, c'est qu'on se souvienne de lui, de son grand pouvoir, de son inépuisable miséricorde, c'est qu'on s'approche librement de son trône dans l'humihté, dans la persévérance (Luc XVIII, 1-14), mais aussi dans une confiance filiale, sans lui tenir de longs discours vides et cérémonieux (Matth. VI, 7), mais en se pénétrant des sentiments exprimés et concentrés dans la prière modèle que Jésus a enseignée à ses disciples (v. 9-13), en s'intéressant d'abord à la cause de Dieu et aux progrès de son règne dans le monde ^, puis en implorant avec assurance
^ C'est cette disposition qui manque, par exemple, au fils aîné de la parabole do l'enfant prodigue (Luc XV, 25-32) et au serviteur inutile de la parabole des talents
le secours de sa grâce pour la vie physique et pour le salut éternel.
Car, il ne faut pas l'oublier, l'expression de Père dans laquelle se résume la théolog-ie de Jésus n'est certes pas une ligure de lang-age ingénieusement choisie, ainsi que semblent le supposer tant de chrétiens que leur incrédulité retient et paralyse et qui, dans leur isolement orgueilleux en face de cette promesse, traversent ce monde comme s'ils étaient seuls dans Funivers. Jésus, lui, se fait une tout autre idée de celui qu'il nous apprend à appeler notre Père. Dans la société terrestre, le père se charg-e de la subsistance de ses enfants : il les nourrit, il les logé, il leur donne le vêtement, il les soutient, il les garde, il les conseille : telle est donc, envers tous les membres de son royaume, l'actiAdté paternelle du Dieu des cicux. Dans sa vaste famille nul ne manque d'aucun bien, puisqu'en nous invitant à lui demander le pain quotidien, « l'ordinaire 1 » de chaque jour, c'est-à-dire ce qu'il nous faut pour l'entretien de la vie, il s'eng-ag-e à nous le donner en conséquence selon la mesure de nos besoins. (Matth. VI, 11, 32.) Si tendre est sa sollicitude envers ceux qui le cherchent que, selon la parole expressive de l'Evang-ile, « les cheveux même de notre tête sont tous comptés » (Matth. X, 30 ; Luc XII, 7) : que l'enfant de Dieu bannisse donc ces inquiétudes qui l'épuisent et qui jettent un voile de tristesse sur sa vie. (Matth. VI, 25-34.) « Ne vous faites pas de souci pour le lendemain, a dit Jésus, car le lendemain aura soin de ce qui le regarde. A chaque jour suffit sa peine. » (Matth. VI, 34.)
Et non seulement ce Père compatissant pourvoit à nos besoins terrestres; mais il regarde surtout à notre salut éternel ; car, ainsi que l'a dit Jésus, « que servirait-il à un homme de gag-ner le monde entier, s'il faisait la perte de son âme ? ou que donnerait l'homme en échange de son âme? » (Mat-
(Matth. XXV, 24-30), tous deux mécontents et malheureux, parce qu'ils sont égoïstes et ne songent qu'à leurs convenances personnelles. 1 Sens probable de èinovaLuç.
tliieu XVI, 2Q.) Telle est la sphère où se déploie avec amour la libéralité de ce chef de iamillc qui ne nous refuse rien de ce qui concourt à notre bonheur véritable : à ceux qui les lui demandent il distribue « ses biens » (Matth, VII, 11), dont le plus précieux est ce Saint-Esprit qui est à la vie de l'âme ce que les aliments substantiels sont à l'entretien du corps. (Luc XI, 11-13.) Quelle sécurité que d'avoir un protecteur si grand et si tendre, dont le caractère à la fois aug-uste et miséricordieux se montre et s'affirme dans cette expression de la prière que le Seigneur a enseig-née à ses disciples : « Notre Père qui es aux cieux. » (Mattli. VI, 9.) Il est dans les cieux, c'est-à-dire que sa puissance est infinie ; c'est lui qui fait rouler les astres dans leurs orbites ; c'est lui qui tient dans sa main la terre avec les destinées des hommes ; l'univers tout entier est enveloppé de son pouvoir. Et pourtant ce Dieu créateur et souverain est notre Père, qui veut entrer avec nous dans les relations les plus intimes, puisqu'il condescend à se mêler aux détails de notre labeur quotidien, aux peines et aux joies qui sèment notre existence, puisqu'il met à notre service la plénitude débordante de ses trésors. S'il est, dans la force du terme, le Père de ses enfants, qui nous invite à nous approcher en toute liberté de son trône de majesté, le fait qu'il règne « dans les cieux » atteste d'autre part que le monde entier n'est qu'un instrument dont il se sert pour le bien de ceux qui l'aiment ; toutes les hardiesses et toutes les bénédictions de l'Evang-ile ne se résument-elles pas avec une force singulière dans ce contraste étrang-e et glorieux ?
Mais comment ce Dieu qui est au ciel réalise-t-il sa volonté sur la terre? Puisque Jésus ne se contente pas de répéter le contenu des anciens oracles hébreux, mais qu'il les développe et les transforme, quels sont les éléments orig-inaiix qui signalent sa doctrine du royaume ^ ?
1 Pour l'histoire de cet enseignement, avec analyse et discussion des principales déiinitions proposées, je renvoie à l'intéressante étude de M. J. Kôstlin, Die Idée des Reickes GoUes. Tlieol. Siud. u. KriL, 1892. 3» cali., p. 401 et suiv.
On sait que ce dernier mot a deux significations principales d'après Tusag-e ordinaire :
a) Il désigne d'abord une étendue déterminée de pays avec la population qui l'occupe ; dans ce sens on dira, par exemple, que le royaume d'Italie est limité au nord par les Alpes et qu'il comprend tant de millions d'habitants. Je ne m'arrête pas à prouver que cette définition ne saurait s'appliquer au royaume dont parlent les évangiles, car le fait même qu'il s'appelle royaume des cieux montre qu'il échappe à toutes ces restrictions terrestres : quels en sont donc les caractères et le principe constitutif?
b) Dans la seconde acception du terme, un royaume n'est pas seulement un Etat quelconque avec le chiffre de sa population ou le tracé de ses limites ; c'est aussi l'indication des idées politiques qui y prévalent ou de la constitution particulière qui le régit. Pour reprendre le cas cité plus haut, lorsqu'on dit que l'Italie est un royaume, on marque qu'elle forme une monarchie d'un genre déterminé et non une oligarchie ou une république démocratique. Le royaume de Dieu at-il une organisation, et quelle est-elle? Les Israéhtes aimaient à le confondre avec la théocratie, telle qu'ils la comprenaient. Un de leurs principes favoris était que les enfants d'Abraham, comme tels, appartenaient au royaume, dont les païens en bloc se trouvaient par là même exclus. Mais si Jean-Baptiste déjà avait protesté contre ce préjugé (Matth. III, 9), on comprend que Jésus surtout l'ait combattu de toute sa force. Il ne dit pas : « Heureux les Israélites ; » mais : « Heureux les pauvres
en esprit Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice,
car le royaume des cieux est à eux. » (Matth. V, 3, 10.)
Le royaume de Dieu ne dépend, en efTet, d'aucune prérogative terrestre : venu du ciel, il est céleste et par conséquent spirituel. Christ n'avait-il pas refusé d'avance la gloire et la puissance mondaines (Matth. IV, 8-10), et n'eut-il pas grand soin de s'abstenir d'interventions politiques ou civiles dans tout le cours de son activité ? (Matth. XXII, 21 ; Luc XII,
13.) Roi spirituel j Jésus veut de même des sujets spirituels, c'est-à-dire que la possession du royaume est liée à des qualités intérieures ^ : dans ce sens son royaume est une royauté, selon les deux acceptions du terme grec qu'emploient les évangiles ^, un règ-ne qui se fonde et qui grandit dans le sanctuaire des cœurs. C'est aussi parce qu'il est spirituel que cet org-anisme est largement universel, ouvert sans exception ni privilège à tous les hommes. Une distinction extérieure et terrestre pourrait-elle déterminer les conditions d'entrée dans une sphère de vie où domine exclusivement Faction de l'esprit ? Israël y a sans doute le premier droit, et c'est bien à lui, l'héritier des promesses de Dieu, que s'adresse d'abord le message de la grâce. (Matth. X, 6.) Mais s'il ne se plie pas aux dispositions requises, le peuple élu lui-même sera justement réprouvé : « Les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres du dehors » (Matth. VIII, 12), déclare Jésus en prévision de cette révolte, c'est-à-dire que ceux qui pensent en être les possesseurs naturels et qui y sont en effet les premiers conviés. Dieu les condamnera tout comme des païens, s'ils ne se convertissent. « Les fils du royaume jetés dehors ; » quoi de plus saisissant que cette opposition, qui fait ressortir avec une incomparable vig-ueur la distance qu'établit l'enseignement de Jésus entre le droit théocratique que professaient les Juifs et la vraie constitution du royaume ^ ? En principe, ceux-là seuls en sont membres, qui se soumettent de cœur et sans réserve à Dieu comme à leur roi.
Jésus, néanmoins, connaît trop bien l'homme naturel pour se faire illusion : cet idéal ne saurait se réaliser pleinement sur la terre. Le royaume des cieux se développe ici-bas dans des conditions humaines, c'est-à-dire qu'il paie son tribut aux souillures du péché. Il est vrai que Christ l'affranchira un
' Matth. V, 3. (( Heureux les pauvres en esprit, » c'est-à-dire ceux qui se sentent tels, quelle que soit leur situation aux yeux des hommes.
2 Baaikda : comp., sur ce point, Beyschlag, I, p. 4-0-42; Wendt, II, p, 134, 132.
3 Comp. Matth. V, 20; XIX, 30; XXI, 31,41-43; XXII, 1-14, etc.
jour des impuretés qui le déparent (Matth. XIII, 41, 49, 50) ; cependant, comme il n'en contient pas moins, dans le temps actuel, plusieurs éléments hostiles *, le royaume ainsi compris est non l'ensemble de ceux qui sont vraiment sujets et fils du Père céleste, mais la société de ceux qui professent de fètre ou qui sont réputés lui appartenir. Ce mélange provient des illusions et de l'hypocrisie, suite inévitable du péché, qui s'attache si opiniâtrement au bien qu'on ne saurait, a dit Jésus, séparer sûrement ici-bas le bon g'rain de l'ivraie. Les apparences étant souvent trompeuses, les plus clairvoyants peuvent même s'y tromper : seul le jugement final opérera le triage. «Le royapme des cieux est semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce. Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent ; et, après s'être assis sur le rivag'e, ils mettent dans des vases ce qui est bon et ils jettent ce qui est mauvais. » (Matth. XIII, 28-30, 47, 48.)
Ce dernier enseignement nous amène à élarg-ir notre définition précédente en embrassant la généralité du sujet. En résumé, si l'on tient compte de tous les textes synoj)tiques, on peut distinguer, me paraît-il, trois acceptions principales, que j'énumérerai en partant du sens le plus extérieur.
1° Le royaume de Dieu est d'abord l'ensemble de ceux qui font profession d'obéir à Dieu ou qui sont censés le servir^ c'est d'une manière g-énérale la totalité des hommes qui, de près ou de loin, sont enveloppés du rayonnement de l'Evang'ile. A ce point de vue, les incrédules et les indifférents, qu'ils se rattachent à des Eglises de multitude ou à des communautés de disciples choisis, tous ceux en un mot qui n'ont pas répudié le christianisme ouvertement sont estimés membres du royaume : c'est la société chrétienne historique, telle qu'elle est décrite par exemple dans les paraboles de l'ivraie et du filet. 2" Le royaume de Dieu est ensuite l'ensemble de ceux qui appartiennent réellement au Seigneur et qui lui obéissent,
1 Voir encore les paroboles de l'ivraie et du filet. (Maltli. XIII, 24-30, 37-43, 47-50.)
acception qui ressort en particulier des déclarations suivantes : « Les péagers vous devancent dans le royaume de Dieu » (Matth. XXI, 31), c'est-à-dire dans l'assemblée de ses serviteurs fidèles. « Le royaume des cieux est forcé, et ce sont les violents qui le ravissent. » (Matth. XI, 12.) « Si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » (Matth. V, 20; VII, 21.) Telle est l'idée stricte du royaume, celle d'un peuple dont Dieu est le souverain monarque et qui se soumet sans réserve à la volonté de son roi : c'est le royaume idéal, centre et principe de continuité du royaume historique ; c'est aussi le royaume invisible dans ce sens qu'on peut y rattacher même les anges et que, sur la terre, ceux qui en font partie demeurent ignorés des hommes et sont connus de Dieu seul.
3° Mais l'assemblée de ces élus n'est pas une addition de disciples isolés ; c'est un corps organisé, qui jouit dès ici-bas et pour toujours de glorieux privilèges : aussi le mot de royaume marque-t-il enfin dans plusieurs textes les biens accordés au peuple des rachetés.
a) Ce sont en premier heu les richesses spirituelles qu'ils tiennent de la munificence de Dieu, ce trésor intérieur que ne saurait leur ôter aucune puissance du monde. Lorsque Jésus s'écrie, par exemple : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux » (Matth. V, 3, 10), cette formule de possession désigne moins la société des serviteurs de Christ que les prérogatives qui leur reviennent : si Jésus avait voulu parler de l'association elle-même, il aurait dit que les humbles font partie du royaume, et non que le royaume leur appartient. Au reste la contradiction n'est qu'apparente, car les deux acceptions s'unissent dans cette parole caractéristique de l'Evangile : « Quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant, n'y entrera pas » (Marc X, 15), ce qui signifie qu'il faut accepter dans son cœur la grâce de Dieu pour être incorporé à l'assemblée de ses fidèles ; en d'autres termes, le royaume des cieux ne devient un orga-
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nisme historique qu'à la condition d'être premièrement un état intérieur, une disposition de l'âme analogue à celle du jeune enfant qui se soumet, parce qu'il croit et parce qu'il aime. (Mattli. XVIII, 3.)
b) Or, un tel abandon à la volonté de Dieu porte en soi sa récompense, et cette rétribution n'est nullement restreinte au monde actuel. Aussi le royaume, ainsi compris, n'est-il pas seulement la somme des biens spirituels accordés dès maintenant aux fidèles, mais aussi la gloire éternelle dont ils jouiront un jour dans les cieux. Les justes, a dit Jésus, « seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume céleste » (Matth. VIII, 11 ; comp. XXVI, 29), sens large et riche où se concentrent, dans une synthèse suprême, les significations diverses dont nous venons d'établir le rapport. Le royaume consommé dans le ciel, n'est-ce pas, en effet, l'assemblée des vrais serviteurs de Dieu, en possession de l'héritage qui leur est dû et dont ils ont les arrhes déjà sur la terre? Aussi magnifient-ils aux siècles des siècles les miséricordes de leur maître. (Première idée, ensemble des professants.) Bien plus, s'ils célèbrent les louanges de leur Dieu, c'est parce qu'ils lui appartiennent sans réserve. (Société des vrais croyants : deuxième acception du terme.) Enfin, transfigurés par la présence et par l'action du Seigneur, ils jouissent d'une inaltérable félicité, qui n'est autre que le rayonnement de leur vie : dans ce troisième sens, le royaume est la totalité des biens spirituels et célestes accordés aux serviteurs fidèles, dont le partage sera la gloire éternelle dans la communion sainte et devant le trône du souverain roi.
Telle est l'ampleur incomparable de l'expression substantielle qui résume la bonne nouvelle de l'Evangile. (Marc I, 15.) Il faut ajouter toutefois que les trésors contenus dans ce divin message ne furent mis au jour qu'avec une sage lenteur. Si grande est même la prudence de Jésus, qu'à l'origine, se rattachant aux idées judaïques reçues, il se borne à dire à la suite de Jean-Baptiste : « Convertissez-vous, car
le royaume des cieux est proche. » (Mattli. IV, il ; Marc I, 15.) Dans la bouche du précurseur (Matth. III, 2), ce lang-ag-e n'a rien qui doive surprendre. La proximité dont parle le prophète était avant tout matérielle, le fils de Zacharie ig'norant même, au début de son ministère, à quel moment au juste le Messie apparaîtrait. Mais, lorsque cette parole célèbre est reprise par Jésus-Christ, du coup elle se complète et se transforme : c'est maintenant de proximité morale qu'il s'ag-it. (Gomp. Marc XII, 34.) Le royaume des cieux est là dans sa personne ; il n'y a qu'à avancer la main pour le prendre, et si Jésus se borne cependant à déclarer que ce royaume est proche, c'est afin de bien mohtrer que nul ne le possède de nature, mais qu'il faut faire effort pour saisir ce g-lorieux bienfait^. On sait que, d'après l'idée des Pharisiens, c'est avec éclat que le royaume de Dieu devait faire son entrée dans le monde (Luc XVII, 2Q) : si telle avait été la pensée du Seigneur, l'expression qu'il emploie au début de sa prédication serait assurément timide, tandis qu'il parle au contraire comme le racontent les évangiles, pour faire mieux comprendre le caractère spirituel de sa personne et de son activité. Christ veut dire que, avec lui, Jésus, le salut est agissant, en puissance : le royaume des cieux est proche, mais il ne se réalise que chez ceux qui s'y rattachent par la libre adhésion du cœur. (MarcX, 15.) Ainsi se forme cet organisme divin qui doit s'étendre jusqu'à renouveler le monde et dont j'analyserai d'abord les caractères en en montrant la loi constitutive, ce qu'on peut appeler en quelque sorte la charte du royaume des cieux.
^ Aussi ne saurait-on conclure de ces déclarations, ainsi que le fait M. Sclimoller {Die Lehre vom ReicJie Gottes in den Schriften des Netien Testaments, 1891, p. 103 et suiv.), que le royaume de Dieu, tel que le présente la doctrine synoptique, est exclusivement à venir. M. van Gœns, auquel j'emprunte cette citation, s'élève avec raison contre cette théorie. (La doctrine du royaume de Dieu dans le Nouveau Testa' ment. Revue de tliéol. et de phil., sept. 1892, p. 434 et suiv.)