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II. La rcpcntance et la vie nouvelle

En quoi consiste donc cette transformation nécessaire ? Du côté de Dieu elle suppose la grâce rédemptrice, qui s'exprime dans les appels vibrants de la miséricorde éternelle ; de la part de l'homme il doit y avoir acceptation de la parole divine, l'homme et Dieu s'unissant ainsi pour la réalisation du salut au sein du monde pécheur.

A. La première condition, c'est donc que Dieu pardonne ; car si l'enfant prodigue, par exemple, n'avait g-ardé au fond de son cœur le secret espoir d'être accueilli, il n'aurait pas eu le courage de revenir dans son pays et de laisser échapper sa prière de ses lèvres. Mais même dans son éloig'nement, il sent que celui qu'il a offensé reste son père ; or, le trait distinctif d'un père, c'est qu'il a pitié de son fds égaré : tel est donc le sentiment de Dieu envers l'humanité rebelle, l'Evang-ile du royaume retentissant comme la proclamation royale du pardon divin. Ce message d'amour avait été présenté dans les anciens âges par les prophètes (Jér. XXXIII, 8 ; Esaïe XLIII, 25 ; XLIV, 22 ; Dan. IX, 24) ; au temps du Sauveur, quelques Israélites pieux en attendaient la réalisation avec l'élan d'une espérance ardente (Luc I, 77) ; mais c'est Jésus qui lui donne sa forme définitive et suprême; car il le déclare devant les foules : « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ^. » (Luc XIX, 10 ; XV.)

Ce Dieu qui pardonne, parce qu'il est ému de compassion envers le serviteur insolvable que menacent les rigueurs de la loi (Matth. XVIII, 27), ce Dieu transmet ses pouvoirs à Jésus-Christ (Matth. X, 40 ; IX, 6), lequel les délègue à son

^ Nous avons montré que le Christ, par l'effusion de son sang', est môme le médiateur nécessaire de celle grâce (p. 422-423) ; mais les évangiles n'entrent pas dans le développement de cette idée, qui sera reprise à propos de la théologie de Paul.

tour à ses disciples. (Matth. X, 40 ; XVIII, 18 ; Luc XXIV, 47.) Ainsi communiquée au pécheur, la grâce divine est absolue, universelle ; indépendante des mérites de Tliomme, elle ne se mesure pas aux dilTérences de castes ou de sociétés. Quiconque se sent perdu est mis en présence du pardon de l'Evangile (Luc XIX, 10) ; c'est à tous indistinctement que s'adresse l'appel miséricordieux du Seigneur. Aussi les bienfaits du royaume de Dieu ne sont-ils pas non plus le privilcg-e collectif d'un seul peuple. Chaque pécheur doit recevoir ce trésor pour son compte, en tendant vers ce but toutes ses énergies, en le saisissant par un élan vigoureux et passionné : « Le royaume des cieux est forcé, a dit Jésus, et ce sont les violents qui le ravissent. » (Matth. XI, 12.) Or, comme beaucoup de ceux que Christ convie s'attardent en chemin et laissent fuir devant eux la récompense (Matth. XXII, 14), il importe de rechercher quelles sont les conditions requises ou dans quelles dispositions on doit être pour répondre à la bienveillante invitation du Seigneur.

B. Jésus a comparé l'âme humaine à un champ, — souvent mal préparé, — qu'on ensemence. Dans une de ses paraboles les plus connues, il distingue môme trois sortes de terrains stériles, dont l'analyse nous signale les périls à craindre ou les écueils qu'il est nécessaire d'éviter. (Matth. XIII, 4-9, 18- 23.)

a) Le sol battu du chemin représente les cœurs inintelligents, sans réceptivité, qui s'obstinent à ne pas entrer dans la pensée divine. Pareils aux enfants boudeurs qui, sur la place publique, ne savent ni se réjouir quand on leur joue des airs de danse, ni se lamenter lorsqu'on leur chante des complaintes (Matth. XI, 16-19), ces hommes demeurent impassibles, quoi que le Seigneur fasse pour les toucher. Si Jean-Baptiste n'a pu les émouvoir avec son austérité, Jésus ne les atteint pas mieux par sa doctrine toute vibrante de l'accent des compassions célestes. Leur âme est endurcie au

contact du monde, comme une route où l'on passe et repasse chaque jour. Qu'importe que la semence divine y soit jetée ? Elle ne touche que la surface et disparaît bien vite sans même laisser de traces : autant en emporte le malin,

6) D'autres auditeurs sont mieux disposés en apparence. Au sentier poudreux et desséché succède, dans la description que donne le texte, un champ pierreux dont le terrain léger semble promettre l'abondance au laboureur, parce qu'il se couvre d'une moisson hâtive ^ Ce sont les esprits inconstants qui, toujours à l'afFût de nouveautés, écoutent avec joie la parole, mais pour s'en détourner non moins vite, dès que surgissent les dapg-ers et les obstacles. L'ardeur de l'épreuve et de la persécution a bientôt fait de brûler ces jeunes plantes sans racines, qui poussent dans un sol sans force et sans profondeur.

c) Une autre partie de la semence tombe enfin dans un lieu couvert d'épines ; c'est, par exemple, la haie touffue qui sépare le champ du chemin. Aussi la graine y périt-elle faute d'air et de lumière. « Les soucis du siècle et la séduction des richesses » tuent toute impression vivante et tout effort sérieux. Autrement dit, là même où l'on croit trouver mieux que la légèreté de sentiments représentée par la mince couche de terre, ce sont des gens du monde sinon superficiels, du moins toujours affairés, toujours dissipés, des hommes absorbés par leurs intérêts terrestres et bien trop plongés dans le tourbillon de cette vie pour songer aux exigences de l'éternité. Tel est, dans sa douloureuse et tragique réalité, le drame de l'existence humaine. Si la semence de vie est jetée à pleines mains, bien petit est le nombre de ceux qui prennent la peine de la saisir au passage. D'autres préoccupations les retiennent et les entraînent ; selon l'expression troublante qu'emploie l'Evangile, « il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » (Matth. XXII, 14.)

■• Ev6éu(j i^avéTEi'Àev, v. 5.

Laissons ces foules d'auditeurs indociles, pour considérer ceux qui, loin d'«annuler le dessein de Dieu à leur égard » (Luc VII, 30), persévèrent dans Fobéissance à la parole et sont par ce fait « mis à part * » d'un monde coupable et pécheur. (Comp. Matth. III, 10, 12 ; Act. II, 40.) Comment s'opère la révolution qui les arrache au pouvoir de Satan pour les incorporer dans le royaume céleste ? L'homme, étant perdu loin de Dieu ^, ne peut être sauvé qu'à la condition de se rapprocher de son Créateur et de son maître ; car à quoi sert que le Souverain fasse grâce, si le sujet rebelle reste en dehors de l'influence de ce pardon ? Pour que la miséricorde d'en haut produise ses. fruits bénis, il faut que le fds égaré revienne. Seulement ce retour spirituel comprend plusieurs actes que l'analyse doit distinguer, — bien qu'ils se fondent en un dans la réalité de la vie, — et dont la parabole de l'enfant prodigue, ce joyau de l'Evangile (Luc XV, 11-32), développe la série dans un langage d'une vérité si poignante, que tout le drame de la chute et du salut, avec ses perspectives tour à tour sombres et lumineuses, se déroule au travers de ce simple et sublime enseignement.

l" D'abord il faut que le pécheur « rentre en lui-même ^. » Loin de Dieu, l'homme vit en eflet dans l'étourdissemcnt. Son cœur est comme une maison maudite qu'il tremble d'habiter, parce qu'il y voit le spectre vengeur de la justice di\dne, parce qu'il la trouve peuplée d'ombres menaçantes qui l'accusent de son péché. Aussi voudrait-il s'enlîiir bien loin, à la recherche d'un oubli qu'il pense obtenir dans la dissipation du plaisir ou des aifeires. Mais cette ivresse le tue ; elle consume son corps, elle dégrade son âme : il faut donc que, sortant de cet égarement, le fils prodigue ouvre les yeux et voie son malheur en face ; il faut qu'il compare sa situation misérable avec les privilèges ineiï'ables dont il pourrait jouir. « Combien

1 'EiilsKToi, de hiAèysLv ; choisir, trier.

2 NsKçbç fjv. (Luc XV, 32.)

3 Ki' kav7hv ôè EkOàv. (Luc XV, 17.)

de mercenaires, s'écrie-t-il alors dans ramcrtume de son cœur, n'y a-t-il pas dans la maison de mon père, qui ont du pain en abondance, et moi je meurs ici de faim ! » (Vers. 17.)

Sans la conviction profonde de cette déchéance, l'homme ne saurait être admis dans le royaume de Dieu ; car comment aspirerait-il à la délivrance et au relèvement, s'il ne se sentait pécheur et indigne ? Telle est la disposition de « ceux qui ont faim et soif de la justice » (Matth. V, 6), des « pauvres en esprit » (v. 3) qui, devant le Seigneur, — quelle que soit la somme de leurs ressources terrestres, — confessent avec larmes leur impuissance et leur néant. (Vers. 4.) Souvent, il est vrai, la possession des richesses est un obstacle sérieux à ce renoncement que le Sauveur réclame. (Matth. XIX, 24.) Même la science peut enfler les hommes et les roidir contre la volonté du Seig-neur. (Matth. XI, 25.) Aussi le disciple de Christ ne doit-il s'appuyer sur aucun de ces secours que recherche anxieusement le monde (Matth. XIX, 23 ; Marc X, 24) : il faut que, par son humilité et par sa détlance de luimême, le pécheur se fasse « petit enfant » pour entrer dans le royaume des cieux. (Matth. XVIII, 3.)

2° Mais l'enfant prodig'ue que met en scène la parabole de Jésus ne se borne pas à déplorer son infortune. Sa faute reconnue, il prend une virile résolution. Quittant le pays étranger, il retourne dans la maison de son père; ou, pour parler sans image, au sentiment de la misère succède l'élan vig-oureux de l'âme qui, secouant ses chaînes, saisit la grâce de Dieu. C'est le chang-ement de dispositions que l'Ecriture désigne sous le nom de repentance *, c'est la conversion de celui

1 Merâvoia (Marc I, i ; Luc III, 3, 8 ; V, 32, etc.) : ne pas confondre /leravoelv (Matlh. III, 2; Marc I, 15; Luc X, 13; XI, 32, etc.) avec iieTa/iéleadab (Matth. XXI, 29), qui s'applique plutôt aux relations rie la vie ordinaire, tandis que la [ierâvoia concerne les relations de l'homme avec Dieu. L'autre verbe employé 'ETnaTQê(pei,v (sens neutre, Matth. XIll, 15; Luc XXil, 32 ; sens actif, Luc 1, 16, 17), ou kiriGTçétjiEadaL (passif; au sens propre, Marc V, 30; VIII, 33 ; au sens figuré, Jean XII, 40 ; 1 Pierre II, 25), marque l'action de l'homme qui se tourne soit par un effort physique, soit par un mouvement analogue dans le domaine spirituel; (Comp. la contre-partie dans àvo-

qui choisit une direction nouvelle, parce qu'il avoue avoir fait fausse route jusqu'alors. A lui seul, il est vrai, l'homme ne saurait opérer cette révolution morale ; mais, s'il s'y décide d'un cœur sincère, Dieu l'accomplit victorieusement en lui ; car Christ, le Fils de Dieu, n'impose pas seulement cette transformation de vie ; il la donne. N'a-t-il pas promis le rassasiement à ceux qui ont faim et soif de la justice ? (Matth, V, 6.) N'appelle-t-il pas avec amour les âmes travaillées, qui souffrent et qui demandent le repos ? (Matth. XI, 28.) Ce sont là des paroles consolantes et magnifiques pour l'homme désormais plein d'espérance, qui prog'resse jusqu'au terme en s'avançant sur la voie royale du saint.

3° Lorsqu'il quitte le pays étranger, le fils repentant, en effet, ne s'attarde pas en route. Il ne s'arrête que pour se jeter, tout confus, dans les bras de son père, qui l'accueille avec des transports de joie et d'affection. L'enseignement chrétien désigne sous le nom de foî cet acte par lequel le pécheur entre en contact avec le Dieu de l'Evangile. La foi est en premier lieu la confiance ; croire, c'est se fier au témoig-nage de quelqu'un *. Croire en Dieu, c'est donc accepter sa parole comme vraie ; croire en Jésus, c'est le recevoir comme l'envoyé du Seigneur. Mais on ne saurait prendre cette attitude vis-à-vis de Jésus-Christ sans subir l'influence rég-énératrice qu'il exerce ; une direction tout opposée à celle de la vie naturelle, une impulsion féconde sont donc données à l'activité morale du croyant. La relation de l'homme avec Dieu se transformant, son existence entière en est modifiée : de là l'expression : « Ta foi t'a sauvé, » qui revient si souvent dans la bouche du Sauveur. (Matth. IX, 22 ; Marc V, 34 ; X, 52 ; Luc YII, 50, etc.) Organe d'appropria-

crçé^eiv, Act. III, 26.) Quant ù la différence entre repentance et conversion, on l'établit g'énéi'alcmcnt en expliquant qu'au premier de ces mots correspond l'élément négatif, la rupture avec le péché, tandis que le second représente l'évolution achevée : mais ces définitions, quelque justes qu'elles puissent être en elles-ménies, sont étrangères à l'enseignement synoptique, qui ne pousse pas jusque-là le travail de systématisation. 1 'E-niarehaars ahrù. (Marc XI, 31.)

tion du salut, la foi complète la repciitance *. Si, par celle-ci, l'homme s'arrache à son état antérieur, il saisit par la foi les bienfaits de l'Evangile : ce sont les deux côtés, l'un négatif et l'autre positif, de la transformation profonde par laquelle le pécheur devient enfant de Dieu. L'objet de la foi est donc Dieu, l'auteur de la grâce rédemptrice (Marc XI, 22), ou Jésus-Christ, son Fils (Mattli. XVIII, 6), bien que les trois premiers évangiles emploient le plus souvent le mot de « croire » sans régime (Matth. XXI, 22 ; Marc V, 36 ; IX, 24 ; XI, 24 ; Luc VIII, 13, 50, etc.), et qu'ils ne connaissent guère la conception mystique de Paul et de l'enseignement johannique d'après laquelle la foi unit si étroitement Christ au fidèle, que les deux ne forment plus qu'un seul organisme pénétré de la vie de Dieu. (Gai. II, 20.) Encore ici les synoptiques donnent moins une doctrine achevée développant tous les trésors de la vérité chrétienne, que l'exposé simple et plastique de la prédication populaire du Seigneur.

Quoi qu'il en soit, l'enfant prodig-ue est revenu maintenant à son père. Il a quitté les régions désolées du péché qui l'attirait naguère ; il s'est arraché à cette dure servitude pour être admis dans l'enceinte bénie du royaume céleste, dont il goûtera désormais la sainte et glorieuse félicité. La foi étant un acte d'adhésion personnelle au Fils de Dieu, chacun doit subir cette transformation pour lui-même ; c'est individuellement que les esclaves secouent leurs chaînes, affranchis par l'œuvre libératrice du Sauveur. Mais résulte- t-il de là que, lorsqu'ils sont mis en possession du salut, les croyants en jouissent en égoïstes, poursuivant leur marche en s'isolant de leurs frères ? Non certes, car si rien de grand ne s'accomplit dans le monde que par le concours de plusieurs, il faut aussi que ceux qui reçoivent Jésus-Christ se rassemblent ; le christianisme est une puissance sociale ; les membres du royaume

^ MeravoéiTE icat Tnarevere. (Marc I, 15.)

ENSKIGNEMENT DE JÉSUS 445

doivent former un seal corps. Quel est-il donc, et sous quelle forme se présente-t-il dans l'enseig-nement évanijélique ?

A proprement parler, Jésus n'a pas institué de communauté chrétienne déterminée. Au reste il n'a rien organisé. Jl n'a laissé ni système de théolog-ie, ni type de jurisprndence civile, ni principes ecclésiastiques qui puissent servir de règ-les à la postérité. Mais s'il n'a pas construit directement. Christ n'en a pas moins posé le fondement immuable de l'édifice. Son œuvre contient le germe de tout ce qui s'est développé dans la suite. De sa doctrine sont sorties les conceptions si riches et si fortes des premiers prédicateurs de l'Evangile ; l'Eglise toute entière est issue de son activité.

Quoique Jésus, en effet, n'ait pas doté de formes arrêtées la société des croj^ants, on peut dire avec raison qu'il l'a prévue et qu'il l'a voulue. Non seulement il le montre par le choix des douze ; mais, même en dehors de ce cercle familier, Christ exige que ses disciples le suivent, fallût-il pour cela rompre leurs relations ou compromettre leurs intérêts terrestres (Luc IX, 59-62) ; bien plus, il relie ses adhérents en un faisceau ; il les groupe en une assemblée, à laquelle, dans deux passages même^, il donne le nom qu'elle a gardé depuis lors.

Le premier (Matth. XVI, 18, 19) est la célèbre déclaration d'où le catholicisme a tiré sa doctrine de la primauté de

1 Matth. XVI, 18, 19 ; XVIH, 17. Il est vrai qu'on peut se deinaiider si ces iléclarations du Seigneur sont authentiques. Celle de XVI, 18, 19 surtout no serait-elle pas, comme l'ont pensé des critiques contemporains, un résumé de l'histoifc fait après coup, au point de vue judaïsant et pour exalter la personne do Pierre? Cependant celte hypothèse, que plusieurs jugent séduisante, n'est pas sans soulever de sérieuses difficultés.

a) Si tel avait été le but du récit de Matthieu, on ne comprendrait pas que l'auteur s'en fût tenu à ces deux allusions, isolées après tout dans son ouvrage. D'ailleurs le rôle de Pierre, fort éminent aux origines de la communauté chrétienne, s'était singulièrement clfacé dans la suite. A l'époque probable de la rédaction des Logia qu'utilise le premier évangile canonique, Jacques était dans le parti judaïsant la personnalité de beaucoup la plus en vue (comp. Act. XXI, 18 ; Gai. Il, 12) ; et quant à la question de la primauté de Pierre, elle ne fut soulevée que longtemps après en faveur des prélentions du siège romain.

Il) Dès le début les disciples donnent à leur assemblée le nom d'Eglise, d'où il semble

Pierre. Non que Jésus affirme qu'il édifiera l'Eglise sur la personne de ce disciple et de ses successeurs ; car non seulement on ne saurait prouver que Pierre, en tant qu'apôtre, ait eu des successeurs et que ses successeurs soient les papes plutôt que d'autres, mais ce n'est pas même de sa personne qu'il est question dans la promesse attribuée au Seigneur. D'après le récit qui suit immédiatement, Christ ne repousse-t-il pas le fils de Jouas par cette parole dont la sévérité fait avec l'éloge précédent un contraste bien étrange : « Arrière de moi, Satan, car tu m'es en scandale ? » (Vers. 23.) Qu'est-ce à dire, sinon que le Sauveur caractérise, par ces deux expressions si différentes, les sentiments opposés dont l'apôtre, à peu de temps de distance, s'était fait l'organe et en quelque sorte l'incarnation ? Pierre est un rocher [nérpa, V. 18) en tant que premier confesseur du Messie ; mais il est un suppôt du diable {aavavà, v. 23), un démon, lorsque, après avoir exalté son maître, il cherche à le détourner de la voie sainte et bénie, quoique douloureuse, qui seule apparaît à Jésus comme étant celle du devoir.

Si donc il est inadmissible de fonder sur ce texte la théorie des prétentions papales, il ne l'est pas moins, d'autre part, de généraliser cette parole en l'appliquant à tous les chrétiens sans distinction. La relation des deux termes : « Tu es Pierre, » et « sur cette pierre je construirai... » ne saurait être éludée. C'est une promesse positive faite à l'apôtre Pierre, le premier des croyants, qui reçoit comme tel un privilège, celui de s'employer avant tout autre à l'œuvre de la formation de l'Eglise * ; seulement cette prérogative glorieuse

naturel de conclure que ce terme n'était pas étranger non plus ù l'enseignement du Seigneur.

c) En outre il ne faut pas oublier que le premier des deux passages cités contient une promesse, et le second, un conseil de procédure se rapportant à l'avenir. Le texte de l'évangile ne présente l'Eglise que comme un organisme qui n'existe pas encore ; or, il est douteux que le rédacteur eût observé si justement cette nuance, si les paroles qu'il rapporte n'étaient que le produit d'un remaniement fait après coup.

^ Comp. le récit du commencement du livre des Actes.

déjDcnd si bien de ses dispositions et de sa conduite, qu'elle ne lui est accordée, — la comparaison des v. 18 et 23 le montre, — que dans la mesure de son obéissance et de sa foi.

Au reste, quelque solution qu'on adopte sur ce point, ce qui demeure établi, c'est que la communauté fondée par la profession du nom de Christ reçoit ici pour la première fois le nom à^Eglise. Or si, chez les Israélites, Vèxxkïjaîa était la convocation du peuple réuni devant Jéhova^, sous la nouvelle Alliance c'est la société de ceux qui ont entendu l'invitation du Seig'neur et qui y répondent. Selon l'enseignement de Jésus, cette assemblée est comme un édifice {otxodofirjao), V. 18) ; c'est même une construction vaste et massive, si forte que rien ne peut l'ébranler. En vain le séjour des morts dressct-il tout à côté ses tours menaçantes - : ce pouvoir redoutable, auquel nul ici-bas ne résiste, ne saurait prévaloir contre les rachetés du Seigneur. Aussi l'Eg-Iise, impérissable comme celui qui l'a fondée (v. 18), est-elle dans le monde la dispensatrice de la vie ; messagère accréditée de l'Eternel sur la terre, elle communique aux hommes cette parole divine qui les met en possession du saint héritage des cieux. (Vers. 19.)

Ici encore il importe néanmoins de bien saisir la pensée du texte : le droit de « lier, » c'est-à-dire de retenir les péchés, et de « délier, » c'est-à-dire de pardonner ou d'absoudre 3, n'est nullement le privilège exclusif de Pierre, comme pourrait le faire croire le caractère personnel de cette déclaration. Ailleurs, en effet, la même compétence n'est-elle pas attribuée indistinctement à tous les fidèles ? (Matth. XVIII, 18.) Ce qui ouvre et ce qui ferme le royaume de Dieu, c'est en réalité l'Evangile représenté par ceux qui

1 Hcbr. nin'' hlXpi- Deut, XXIH, 2, 3, par exemple.

2 L'image nuXai âôov est celle d'une citadelle rivale ; de plus, âôi]ç désignant le Scheol et nou l'enfer, l'opposition n'est pas entre l'Eglise et le diable, ninis entre l'Eglise et la mort.

3 Cette ancienne interprétation reste la plus naturelle. Pour le détail des autres explications, je l'envoie à l'exégèse.

le professent et qui le font connaître, l'Evangile de ce Jésus duquel le vieillard Siinéon disait naguère à Marie : « Cet enfant est mis pour amener la chute et le relèvement d'un g-rand nombre en Israël, et pour être un signe auquel on contredira » (Luc II, 34) : or, Glirist n'agissant sur le monde, à la suite de son exaltation, que par l'intermédiaire de son Eglise, c'est dans ce sens qu'il confie à ses disciples le pouvoir de retenir et de pardonner les péchés.

Telle est la tâche de la communauté du wSeigneur dans ses relations au dehors avec les hommes. Mais que doit-elle être vis-à-vis de ses propres membres ? c'est ce que montre le second des textes indiqués. (Matth. XVIII, 17.) Jésus y représente « l'assemblée » comme intervenant en dernière instance dans les dilîérends entre fidèles. Rien d'officiel, cependant, dans cette procédure ; nulle trace d'organisation régulière ou de discipline ecclésiastique proprement dite : tout est libre et spontané. Lorsqu'un des disciples est dans son tort, s'il a repoussé les avertissements des siens, qu'il soit mis en présence de tous les frères ; frappé de leur blâme unanime, peut-être confessera- t-il son péché. Si toutefois il persiste, l'Eglise ne prononce pas la censure ou l'excommunication, comme elle le fit dans la suite ; seulement le chrétien lésé est autorisé à rompre avec l'auteur de l'offense. Bien donc que ce texte accorde à l'assemblée un certain droit de contrôle sur la conduite de ceux qui en font partie, Jésus, — il importe de le reconnaître, — n'entre dans aucun détail de jurisprudence ou d'administration.

En résumé, tout est simple et pratique dans cette description de la communauté créée dans le monde par l'Evangile. L'image d'édifice suppose qu'elle forme un ensemble bien uni, ce que confirment d'autres déclarations synoptiques. Les disciples sont des ouvriers travaillant à une môme vigne (Matth. XX, 1-16); autrement dit, ils ont une activité commune pour l'avancement du règne de leur Seigneur. Jésusles compare encore à des serviteurs chargés de faire valoir

les biens du maître (Matth. XXV, 14-30), à des conviés assis à un festin de noces (Matth. XXII, 1-14), objets du même appel et jouissant du privilège de la présence royale ; ce sont enfin des vierg-es qui veillent jusqu'à l'arrivée de l'époux qui doit venir. (Matth. XXV, 1-12.) Et non seulement Christ exprime ainsi l'unité d'esprit qui doit exister entre chrétiens ; mais il l'affirme par deux « sig-nes » qui sont comme le drapeau des fidèles, — quoique Jésus laisse toute latitude à ses disciples sur l'interprétation et sur la forme à donner à ces actes symboliques — : le baptême ^, qui marque l'entrée dans la communauté nouvelle (Matth. XXVIII, 49 ; Marc XVI, 16), et la sainte cène ^ (Matth. XXVI, 26-28 ; Marc XIV, 22-24 ; Luc XXII, 19, 20), dont le sens est si riche, qu'il se laisse difficilement enfermer dans le cadre de systèmes dogmatiques, comme le montrent les polémiques

^ A ma connaissance, on n'a jamais nié sérieusement que la cène ne remonte à Jésus lui-même. 11 est vrai que le texte des paroles prononcées ù cette occasion ne nous est pas exactement connu, ou du moins que nous ne le possédons qu'avec certaines variantes. (Conip. les trois fragments parallèles des synoptiques avec t Cor. XI, 23-25.) Mais le repas sacré fut célébré dès les premiers temps de l'Eglise ; et de quelque manière qu'on interprète le h-Ko tov Kvçiov de 1 Cor. XI, 23, saint Paul, dans une de ses lettres certainement authentiques, en ramène l'origine à un ordre positif du Seigneur. (Comp. Act. II, 42.)

Christ doit avoir de même institué le baptême ; car ce rite chrétien, tel que saint Pierre le pratique dès la première Pentecôte (Act. II, 38, 41) et tel que saint Paul l'explique et le justifie (Rom. VI, 3, 4), est assurément fort différent du baptême de repentance établi par le précurseur. Mais la formule que rapporte Matth. XXVIII, 19 est-elle également de Jésus? On l'a contesté (voir, par exemple, Beyschlag, I, p. 174), en alléguant que l'idée trinitaire qui s'y manifeste est selon toute apparence postérieure, et que d'ailleurs le baptême dont il est fait mention dans l'histoire de l'Eglise apostolique était administré non pas au nom de la Trinité divine, mais au nom du Seigneur Jésus. (Gai. III, 27 ; 1 Cor. I, 13; Rom. VI, 3. Comp. Act. 11,38 ; VIII, 16; X, 48, etc.)

La difficulté reste cependant d'expliquer l'origine du texte que donne le premier évangile; Si tard qu'on reporte la rédaction définitive de cet écrit, la doctrine ecclésiastique de la Trinité est sans contredit de beaucoup postérieure. II faut remarquer en outre que les mots qui accompagnent l'institution du baptême ne contiennent nullement les déterminations du dogme subséquent. La seule idée qui s'y exprime, c'est que ce signe reçu par la foi (comp. Marc XVI, 16) introduit le fidèle dans la communion des trois agents du salut dont il est fait mention sans cesse dans les écrits bibliques : Dieu, l'auteur premier de l'œuvre rédemptrice ; Christ, le fondateur historique du royaume et le Fils unique du Père ; et le Saint-Esprit, par l'organe duquel Dieu et Christ agis-

persistantes qui se sont produites dès les anciens âges jusqu'à nos jours. « Le repas de la nouvelle Alliance, écrit à ce propos M. Grau, unit les plus merveilleux contrastes. Il est corporel, et pourtant spirituel ; c'est un repas de mort, et pourtant c'est une fête de joie ; comme la Pâque israélite, il perpétue le passé, et pourtant il réalise l'avenir jusqu'à la glorification de toutes choses *. » Un autre tliéolog-ien contemporain, M. Wendt, dans une substantielle et lumineuse analyse, a fort bien montré qu'aucune des doctrines ecclésiastiques officielles n'épuise la signification de ce symbole, repas de sacrifice offert au peuple des rachetés ^. Historiquement Jésus l'a institué sans aucun doute en souvenir de sa mort ; mais l'analogie avec l'agneau pascal atteste aux disciples éplorés que, par la puissance de Dieu, cette immolation se transforme en glorieuse délivrance. Le corps rompu et le sang répandu, c'est la personnalité rédemptrice qui se donne pour l'affranchissement de ceux qui la reçoivent ; — sans que Jésus développe au moment même et sans qu'il f^aille chercher dans cet acte aucune théorie déterminée du salut. Seulement on doit « manger la chair ^ » du Sauveur pour de-

sent dans la vie du croyant, (Comp. Matth. XII, 31 ; Marc XIII, 11 ; Luc XI, 13, etc. Le fait que cette parole n'est guère employée dans l'âge apostolique ne prouve pas non plus qu'elle fût ignorée à cette époque, mais montre seulement qu'on ne se croyait pas tenu de la répûter littéralement. L'Evangile étant avant tout le message du salut en Jésus-Christ, c'est au nom de Jésus-Christ qu'on préférait administrer le baptême y — quoique d'autres formules aient fort bien pu être usitées, car ici comme toujours il faut se garder de prendre l'absence de données historiques pour un argument négatif sulfisamment certain.

Nous concluons donc que, dans la pensée du Seigneur, ces mots étaient sans doute l'explication du sens du baptême bien plus qu'une expression sacramentelle à laquelle les ciirétiens fussent lies ; de même que l'oraison dominicale est un type, mais non un texte liturgique obligatoire 'et ne se trouve mentionnée nulle part dans le Nouveau Testament en dehors des évangiles, — bien que Jésus l'eût prononcée à la demande positive des disciples (Luc XI, 14) ; — sans qu'il faille inférer de ce silence que la prière ne remonte pas en réalité jusqu'au Seigneur.

■■ Dan SellinlbeivusHlsein Jeuu, p. 261.

2 Dcv Inhall der Lehre Jesu, II, p. 584-595.

3 Comp. Jean VI, 53. Nous montrerons plus tard dans quel sens on peut rapprocher cet enseignement du rite de la cône.

venir participant de son œuvre : repas mystérieux qui renouvelle l'homme tout entier, corps et âme, jusque dans l'éternité, par la communion du Prince de la vie ; table sainte autour de laquelle se groupe, avec action de grâces, le peuple de la nouvelle Alliance constitué par la mort et par la résurrection du Seigneur.

Ainsi voulue de Christ, l'Eglise des rachetés nous apparaît comme la réalisation du royaume de Dieu dans le monde ; car tel est, me semble-t-il, le rapport qu'il faut établir entre ces deux termes correspondants. Si celui de royaume relève ce qu'il y a dans cet organisme de céleste et d'immuable, le mot d'Eglise en signale de préférence le côté individuel et humain : l'une des expressions (ixxÀrjaca) fait plutôt penser au groupement des membres ; l'autre (^aaiMa zoû deou), à la direction divine de l'ensemble. On pourrait même ajouter, en comparant les deux notions indépendamment de Tusage qu'en font les évangiles, que l'idée du royaume est plus large que celle de l'Eglise, car si le royaume enveloppe l'Eglise, l'Eglise de son côté ne saurait contenir tout le royaume de Dieu. Le royaume est à l'Eglise ce que le genre est à l'espèce. L'Eglise est l'expression historique du royaume ; mais le royaume des cieux s'étend jdIus haut encore et la déborde de toutes parts. Il est vrai que nombre de textes synoptiques appellent « royaume » ce que saint Paul, semble-t-il, aurait plutôt désigné sous le nom d'Eglise ; ainsi les paraboles de Matthieu XIII, qu'on pourrait présenter comme l'histoire prophétique de l'Eglise avec ses origines et les lois de son développement : mais la différence qu'il importe de maintenir là même où l'on pourrait supposer identité, c'est que l'Eglise est la forme organique par laquelle se manifeste le royaume, tandis que celui-ci représente le principe directeur, la puissance divine de l'Eglise en même temj)s que la substance des privilèges accordés à ceux qui y sont incorporés par la grâce du Seigneur.

Aussi comprenons-nous que Jésus, dont le regard domine

les siècles et parcourt également la terre et le ciel, parle de préférence du royaume de Dieu, tandis que les disciples, chargés de réaliser sa pensée en lui donnant une forme historique déterminée, se servent avec prédilection du nom d'«assemblée » chrétienne ou d'Eglise. J'ajoute que non seulement, par ce terme de « royaume, » Christ embrassait un horizon plus vaste, mais qu'il rattachait aussi son œuvre à celle de la théocratie et qu'il s'exprimait de manière à être mieux compris des foules, tandis que la désignation plutôt individualiste d'«Eglise, » qui correspond au caractère nouveau de la religion de la grâce, prévaut tout naturellement après la mort du vSauveur. Mais qu'on admette ou non la justesse de ceà observations, le royaume de Dieu n'en demeure pas moins l'organisme de vie qui enveloppe dès icibas l'Eglise, pour manifester un jour, dans la plénitude de sa gloire, le règne de sainteté du souverain roi. Si frappant est même ce contraste entre l'état actuel et les perspectives radieuses de l'avenir, qu'à la vue de cette opposition, le fidèle hâte de ses prières et de ses désirs l'achèvement du salut que Christ a promis pour son retour et dont il nous reste à déterminer les caractères.

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