CHAPITRE V La consommation du royaume de Dieu
Chez les Hébreux le rapport de l'Eternel avec son peuple est présenté sous la forme d'un contrat. Israël prenant visà-vis de Jéhova un engagement d'obéissance, s'il le remplit, Dieu le bénira ; s'il est rebelle, Dieu le maudira (Deut. XI, 13-17) : ainsi le veut le droit théocratique. Il est naturel que l'enseignement synoptique, avec sa doctrine fortement marquée du royaume, reprenne la même idée*, car les dispositions du roi et celles de ses sujets ne sauraient demeurer indépendantes. Partout où il y a pacte conclu, un lien de solidarité se forme et se maintient entre les parties contractantes : seulement la conception de Jésus, comme déjà celle du législateur Israélite, implique que, le Dieu saint étant toujours fidèle, les hommes seuls dans leur méchanceté sont responsables de la rupture, lorsqu'elle se produit. En outre, comme les sentiments des hommes vis-à-vis de Dieu se montrent surtout dans les relations d'homme à homme, — l'esprit d'amour et de renoncement envers nos frères étant la marque authentique de la j^iété véritable, — ce principe nous conduit à la loi de réciprocité que formulent à plusieurs reprises les évangiles. « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses déclare par exemple le Seigneur, votre Père céleste vous pardonnera de môme. Mais si vous ne pardonnez pas aux
1 Coinp. B. Weiss, § 32, Die Ver<jeUun(jsleIire.
hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses. > (Matth. VI, 14, 15 ; comp. VII, 1,2; XVIII, 32-35.)
Dans ce sens les membres du royaume sont comparés à des serviteurs soit de Dieu (Matth. XVIII, 23, 35), soit aussi de l'envoyé de Dieu, le Messie. (Matth. XXIV, 45; XXV, 14.) La vie des disciples de Christ est un service ^, ce qui n'est point exclu par leur privilège d'enfants du Père céleste, puisque le chef de famille a le droit, assurément, de compter sur le travail qu'il estime pouvoir exig-er de ses fils. (Matth. XXI, 28.) Or, tout effort méritant un salaire en proportion de l'ouvrage fourni, le serviteur de la parabole, par exemple, qui, ayant eu le maniement d'une « mine, » en gagne dix, reçoit le commandement de dix villes. (Luc XIX, 12-19.) Dans un des enseignements du Sauveur, cette correspondance est même si rigoureusement établie, que le maître rend à ses serviteurs le service que les serviteurs rendent en général à leur maitre (Luc XII, 36, 37) : ici les rôles sont renversés ; c'est l'expression presque paradoxale du principe de la réciprocité des devoirs auxquels sont également liés les sujets et le monarque.
Il est vrai que d'autres déclarations synoptiques présentent cette relation sous un jour qui semble très différent. Dans la parabole des talents du texte de Matthieu, qui est comme la contre-partie de celle des mines de l'évangile de Luc (Matth. XXV, 14-23 ; Luc XIX, 12-19), loin de se mesurer à l'importance du travail accompli, le salaire demeure toujours le même. Plus caractéristique encore est, dans ce sens, la parabole des ouvriers qui reçoivent chacun un denier, à quelque heure de la journée que le maître les ait appelés à aller à sa vigne (Matth. XX, 1-16) : comment ramener à l'unité ces deux séries divergentes d'enseignements ? Il suffit pour cela, me paraît-il, de tenir compte de la situation qui est faite aux membres du royaume. En réalité, s'il y a correspondance
1 zlovlevetv 0eù. (Matth. VI, U.)
entre la conduite du maître et celle des serviteurs, Dieu donne pourtant à ceux qu'il emploie dans sa maison infiniment j:)lus qu'il ne peut attendre de leur zèle. Leur salaire est moins un payement qu'une g-énéreuse récompense, qui dépasse même de beaucoup ce que méritait leur service apprécié selon la stricte légalité. Ce contraste apparaît jusque dans la parabole qui relève avec le plus de force le principe de la proportionnalité (Luc XIX, 12-19), puisque, pour chaque mine g-ag-née, le serviteur reçoit l'intendance d'une ville. Dans ce règlement de compte éclate la munificence royale du maître ; la justice s'absorbe dans la miséricorde ; ce que le Seigneur octroie est un don magnifique de sa faveur. Aussi bien ces enseignements de Jésus ne sont après tout que des images représentant sous des formes diverses le prix inestimable offert par l'Eternel aux fidèles, la possession des privilèges célestes (Matth. XXV, 21, 23, 34), salaire glorieux qui leur sera remis lors de l'avènement du Messie (Matth. XXV, 34, 46) et qui leur est conservé jusqu'à ce jour comme un trésor dans les ci eux. (Matth. V, 12 ; VI, 20.) Non que toute distinction doive disparaître du royaume. (Matth. V, 19.) Ceux qui auront fait le mieux valoir les grâces du souverain recevront en retour une augmentation de compétence ^ ; car, loin d'être synonyme d'oisiveté, la récompense que Christ promet à ses disciples est un travail toujours plus riche au service du Seigneur. Mais en dépit de cette diversité^ tous deviendront participants de la joie de leur maître (Matth. XXV, 21, 23) : or, que sont les distinctions qui peuvent subsister dans le séjour céleste, lorsqu'on les compare à cette grande et glorieuse égalité ?
Au reste, ce qui est vrai des prix accordés l'est pareillement des peines. Si le salaire du serviteur obéissant est la félicité du royaume, le châtiment des rebelles sera l'exclusion de ce lieu de paix et de bonheur. Encore ici s'applique la loi
1 Dix villes, cinq villes.
de la réciprocité selon les principes de la proportion la plus, exacte. Celui qui jug-e sera jug-é (Matth. VII, 1,2); celui qui renie sera renié (Matth. X, 33) ; le serviteur qui aura connu la volonté de son Dieu sans l'accomplir sera battu de plus de coups, tandis qu'on traitera moins rig-oureusement celui qui l'aura transg-ressée sans la connaître (Luc XII, 47, 48) : autant de différences qui s'effacent toutefois, absorbées dans l'uniforme sévérité de la réprobation, pour tous ceux que le maître expulsera de la salle du festin, loin de la personne du Christ et des joies de la maison royale. (Matth. XXII, 13 ; XXV, 10-12, 41.)
D'autre part il est nécessaire d'ajouter, pour prévenir toute interprétation fâcheuse de cet enseignement, que la correspondance établie par le Seigneur ne favorise en rien le principe, combattu si souvent ailleurs dans les écrits sacrés, du salut ou de la justification par les œuvres. Qu'on n'oublie pas que la doctrine évangélique de la rétribution concerne exclusivement ceux qui, déjà saisis par l'Evangile de Christ, ont prêté serment d'obéissance au souverain monarque du monde» Il n'est dit nulle part que les étrangers au royaume puissent y entrer tels qu'ils sont et par leur seule force. Le trésor messianique est un bienfait dont on ne devient participant que lorsque un changement profond s'est opéré dans la vie (Matth. XVIII, 3) : or, cette condition écarte à elle seule toute idée de mérite personnel. Jésus est si loin d'encourager les illusions de l'orgueil, qu'il déclare impossible aux hommes d'être sauvés, si le Seigneur ne leur en fait la grâce. (Matth. XIX, 25, 26.) Mais ce principe établi, il n'en est pas moins vrai que le membre du royaume, lorsqu'il l'est devenu, prend un engagement devant Dieu. A l'honneur qu'il reçoit sont liés des devoirs qu'il ne lui est pas loisible de négliger : que dis-je ? ces obligations sont elles-mêmes de glorieux privilèges. Il y a joie à travailler dans la maison du Père (Luc XV, 31) ; et celui qui dédaigne ou qui méconnaît ce bonheur, celui qui juge sa situation dure et pénible (Luc XV, 29), celui qui.
malgré ses protestations mensongères de soumission, va jusqu'à refuser son service (Matth. XXI, 30), celui qui, par exemple, prétend recevoir le pardon de Dieu sans pardonner lui-même au prochain de tout son cœur (Matth. XVIII, 23- 35), cet homme, en agissant ainsi, montre qu'il n'est disciple de Christ qu'en apparence (Matth. VII, 15-20), c'est-àdire qu'il n'appartient pas réellement au royaume (Matth. VII, 21), qu'il n'a pas reçu la robe de fête (Matth. XXII, 11) et que, s'étant illégitimement glissé dans la salle des noces, il mérite d'en être exclu par l'ordre péremptoire de son Seigneur. (Matth. XXII, 13 ; comp. XVIII, 35; VI, 15 ; VII, 2.) Quant aux fils obéissants, loin que leur travail établisse un droit en leur faveur, Jésus combat au contraire ce préjugé de la manière| la |plus expresse : (« Vous de même, affirme-t-il, lorsque vous avez fait tout ce qui vous était ordonné, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire. » (Luc XVII, 10.) Qui donc oserait se glorifier de ses œuvres après ce mot rigoureux? Non, c'est par sa seule miséricorde que Dieu reçoit ses enfants dans son royaume : seulement il leur assigne à tous une tâche, et lors du grand règlement de comptes, il ne gardera pour toujours auprès de lui que ceux dont la conduite aura montré que leur engagement répondait à leur disposition réelle, la récompense accordée étant moins un salaire qu'une grâce motivée par la fidélité. « Cela va bien, dira alors le Christ à ses disciples, bon et fidèle serviteur ; tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup, entre dans la joie de ton Seigneur.» (Mat. XXV, 21 .)
Mais à quel moment s'opérera le triage ? Quand le maître entrera-t-il dans la salle du festin pour en bannir les indignes et pour présider aux réjouissances de ceux qu'il agrée comme les siens ? Cette action de la justice de Dieu s'exerce déjà jusqu'à un certain point dans ce monde. Il y a dès maintenant des catastrophes qui servent d'avertissement aux impies (Luc XIII , 3-5) , de même qu'il est des compensations
458 THÉOLOGIli DU NOUVEAU TESTAMENT
réservées aux disciples qui suivent fidèlement Jésus-Christ. (Marc X, 29, 30.) Mais, pour ceux-ci, des persécutions se mêlent à ces bienfaits terrestres (Marc X, 30) ; et quant aux châtiments des rebelles, Fhjpocrisie et les débordements qui se glissent jusque dans l'assemblée des croyants (Matth. VII, 15-23; XXIY, 48-50; XXV, 3, 11, 12, etc.) montrent assez que ce ne sont que des cas isolés et presque sans influence. De toute manière, les récompenses et les peines ici-bas se proportionnent rarement à la conduite réelle des hommes : c'est lors de l'accomplissement des temps qu'aura lieu la rétribution définitive {auvvsXua o.ia)vos, Matth. XIII, 39), ce qui nous conduit à traiter de l'eschatologie ^ que les synoptiques attribuent à Jésus-Christ.
Dans l'étude de cette question, cependant, l'historien se trouve dès l'abord en présence d'un très sérieux obstacle. Les discours que les évang-iles rapportent sur ce sujet (Matthieu XXIV ; Marc XIII ; Luc XXI) représentent-ils l'enseignement authentique du Seig-neur ou la conception judaïque des disciples ? Plusieurs théolog-iens modernes n'hésitent pas à se prononcer dans le second sens. D'après M. Holtzmann, par exemple, les premiers chrétiens sont loin d'avoir toujours saisi l'exacte pensée du maître ; dans la reproduction qu'ils nous en donnent se mêlent sur plus d'un point les préjug'és et les espérances de leurs concitoyens ^. Reuss est plus affirmatif encore dans le développement de cette thèse ^. Ce critique estime, en effet, inadmissible que la relig-ion de Jésus, « partout ailleurs si pure, si spirituelle, si essentiellement dég-ag-ée de tout alliag-e terrestre, ait eu pour couronnement une eschatolog-ie aussi g-rossièrement matérialiste *. » La doctrine authentique du Seigneur s'exprime bien plutôt dans les paraboles du royaume. (Matth. XIII.) « Entre le moment présent
* Doctrine des choses finales.
2 Die synoptischen Evangelien, p. 410.
3 Histoire de la théologie chrétienne au siècle' apostolique, I, p. 247-253.
* Ibid., p. 249.
ENSIÏIGNEMKNÏ DE JÉSUS 459
et le bat définitif, Jésus se plaisait à contempler une long-ue et lente période de fermentation, de purification, de progrès ^ > C'est assez dire que Christ n'a pas attendu dans l'avenir une révolution soudaine, cliang-eant brusquement les conditions du monde, et que les peintures si fortement colorées que nous donnent les évangiles sont le reflet des espérances ardentes des disciples bien plus que l'expression fidèle de l'enseignement du Sauveur.
On a même été si loin dans cette direction, qu'on a contesté jusqu'au sens immédiat et naturel des textes qui semblent les moins équivoques. Dans une étude récente sur ce sujet, M. Bruston, par exemple, cherche à montrer que le Christ synoptique n'a admis d'autre perspective à venir que celle d'une habitation spirituelle chez ses disciples, que c'est à ce point de vue seulement qu'il parle de sa venue prochaine, que l'idée d'une « parousie ^ » avec jugement dernier lui est demeurée étrangère et qu'elle ne se trouve point exprimée dans ses discours ^. La plupart des critiques, cependant, repoussent avec raison, me paraît-il, cette exégèse *. Lorsque Jésus affirme, en particulier, qu'«à la fin du monde le Fils de l'homme enverra ses anges, » qu'«après ces jours de détresse, le soleil s'obscurcira, que la lune ne donnera plus sa lumière, que les étoiles tomberont du ciel et que les puissances des cieux seront ébranlées, » lorsqu'il ajoute qu'«alors le signe du Fils de l'homme paraîtra dans le ciel, que toutes les tribus de la terre se lamenteront et qu'elles verront le Fils de l'homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et g-rande gloire » (Matth. XIII, 40-41 ; XXIV, 29, 30), estil permis de spiritualiser ces peintures jusqu'à n'y reconnaître
^ Ouvr. cité, p. 252.
2 Retour glorieux du Seigneur,
3 U Enseignement de Jésus sur son retour, dans la Revue de Uiéolo(jie et de philosophie de Lausanne, 1890, N"' 2, i, 5. La Vie future d'après V enseignement de Jésus- Clirist. Paris, 1890.
* Comp., par exemple, l'appréciation qu'en donne M. P. Lobstein, Theol. Lileratur zeitung, 1892, 4, p. 89, 90.
qu'une description anticipée des conquêtes de l'Evang-ile sur le monde, et n'est-ce pas se laisser entraîner hors des limites d'une interprétation légitime par le désir de n'attribuer au Sauveur qu'une doctrine censée cohérente et digne de lui ^ ? Voilà la question qu'on ne saurait éviter de se poser, et à laquelle plusieurs auteurs estiment ne pouvoir répondre avec impartialité qu'en se jetant dans l'autre extrême et en attribuant à Jésus toutes les paroles que rapportent les évang-iles, sans en atténuer en quoi que ce soit l'âpreté et la rigueur. Renan, par exemple, qui se rattache à cette manière de voir, reproduit en ces termes la pensée du fondateur du christianisme. « Leë idées apocalyptiques de Jésus, dit-il, dans leur forme la plus complète, peuyent se résumer ainsi. L'ordre actuel de l'huma-r nité touche à son terme. Ce terme sera une immense révolution, « une angoisse » semblable aux douleurs de l'enfantement ; une palingénésie ou « renaissance » (selon le mot de Jésus lui-même), précédée de sombres calamités et annoncée par d'étranges phénomènes. Au grand jour, éclatera dans le ciel le signe du Fils de l'homme ; ce sera une vision bruyante et lumineuse comme celle du Sinaï, un grand orage déchirant la nue, un trait de feu jaillissant en un clin d'œil d'orient en occident. Le Messie viendra avec les nuages, revêtu de gloire et de majesté, au son des trompettes, entouré d'anges. Les disciples siégeront à côté de lui sur des trônes. Les morts alors ressusciteront et le Messie procédera au jugement.... Que tout cela fût pris à la lettre par les disciples et par le maître lui-même à certains moments, c'est ce qui éclate dans les écrits du temps avec une évidence absolue. Si la première génération chrétienne a une croyance profonde et constante, c'est que le monde est sur le point de finir Cette vive
1 C. Bruston, Revue de théologie et de philosophie, p. 352 et suiv. ; 159, 441. Le fait que Matthieu XXVI, 64, selon toute probabilité, ne s'applique pas à la parousie (comp. par exemple Meyer à ce passage), n'est certes pas une raiaon pour dépouiller de leur sens immédiat tous les autres textes du même genre : l'exégèse doit se garder de ces généralisations.
proclamation : « Le temps est proche ! » qui ouvre et ferme FApocaljpse, cet appel sans cesse répété : « Que celui qui a » des oreilles entende ! » sont les cris d'espérance et de ralliement de l'âg-e apostolique ^ »
On le voitj tout est spirituel dans un sens, et tout est matériel dans Fautre : comment choisir entre des systèmes si différents ? A vrai dire, ces conceptions rivales sont hérissées d'obstacles qui semblent insurmontables des deux côtés ; car enfin, s'il est difficile d'écarter les textes des évangiles qui prêtent à Jésus l'idée d'un retour sur les nuées (Marc XIII, 26, 27 ; Matth. XXIV, 30, 31 ; XXV, 31), on comprend que l'exégèse répugne à admettre que le Christ ait placé cette manifestation au temps de la génération contemporaine (Marc XIII, 30, 31 ; Matth. X, 23; XXIV, 34, 35), que lui, le Sauveur des hommes, soit tombé comme le premier Israélite venu de son époque dans cette étrange erreur. C'est pour éviter ce double écueil qu'un critique de nos jours, M. Weiffenbaclij propose la solution suivante ^. Il s'attache à dégager, par une analyse: ingénieuse et souvent serrée, le fonds des croyances juives qui percent dans les discours attribués à Jésus ^, éléments extérieurs qui sont mis sur le compte de la reproduction des disciples et non de l'enseignement du maître. Il est même douteux, continue ce savant, qu'il y ait jamais eu, dans la pensée du Seigneur, relation organique entre l'idée de son retour et celle de la ruine de l'état théocratique ; cette connexion si souvent admise par la critique n'a été établie qu'après coup par les rédacteurs des textes évangéliques actuels '^. D'autre part, il est nécessaire de supposer une parole de Jésus à laquelle ont pu se rattacher, avec quelque vraisemblance, les espérances même les plus ardentes de
1 Renan, Vie de Jésus, 13» ôdit., p. 28i-287. Comp. Keim, Gescli. Jesu von Nazara, II, p. 566-568; III, p. 201-207.
2 Der Wiederhinftsdedanhe Jesu. (Leipzig, 1873.) Voir les éléments de celle explication déjà dans Weisse, Die evaiujelische Geschichte, II, p. 310-321.
3 Ouvr. cité, surtout p. 147 et suiv.
'' Md., p. 339 et suiv., 3G3.
l'Eglise ; à cet égard l'exégèse spiritualiste de Reuss et de son école n'explique pas la forme précise que prit, dès l'orig'me, l'eschatologie des premiers chrétiens. Quelle fut donc la révélation du Sauveur qui frappa si vivement les esprits, qu'elle marqua d'une empreinte évangélique incontestable les croyances communes aux Juifs et aux chrétiens de l'époque? Cette prophétie authentique, Weiffenbach la trouve dans les paroles du maître qui se rapportent à sa résurrection. Jésus a prévu que la mort serait impuissante à engloutir sa vie et que sa victoire sur le sépulcre le ramènerait, triomphant, auprès des siens. Seulement son entourage, mal préparé pour saisir le sens exact de ces discours, les appliqua en partie à une « parousie > à venir en les confondant avec les idées judaïques régnantes. On ne crut pas, même après la réapparition du Seigneur, que toutes ses glorieuses promesses se fussent réalisées ; ce qu'on en retint de plus clair, c'est que l'accomplissement en était proche ; mais on se dépeignit cet avènement glorieux en puisant largement dans Tapocalypse juive, à laquelle la tradition chrétienne la plus ancienne emprunte son incomparable richesse d'images et de couleurs. Ainsi se seraient formés, autour de l'idée de la résurrection du Sauveur et de celle du jugement dernier, les deux courants parallèles qui traversent l'enseignement évangélique, mais qui, d'après cette supposition, doivent leur origine à une seule série primitive de prédictions identiques, quoique revêtues peut-être de formes diverses suivant les circonstances et les besoins *.
Quelque ingénieuse cependant que soit cette solution, il me semble difficile de la considérer comme tenant un compte exact de toutes les données du problème ^. Certes, il est fort possible que bien des confusions se soient produites dans les esprits des disciples et que telle parole du Christ qu'ils n'avaient qu'imparfaitement saisie les ait confirmés,
■'' Ouvr. cité, p. 380-424.
2 Comp. Wendt, II, p. 544.
comme on nous l'indique, dans leur croyance au prochain retour du Seigneur. Mais est-on fondé pour cela à conclure que Jésus n'a jamais parlé que de sa victoire sur le tombeau et que les événements plus lointains sont restés en dehors du cercle de sa pensée? Rien ne serait plus illégitime, me paraît-il, qu'une telle supposition. Quoi qu'en dise Weiffenbach *, on ne comprend guère comment les premiers chrétiens en sont venus à dédoubler en deux courants si nettement tranchés le cycle d'enseignements que ce savant déclare identiques à l'origine. Est-il possible d'ailleurs de contester que Jésus ait prévu la ruine de l'état juif et qu'il ait entretenu les siens du jugement qui doit marquer la fin du monde ? On sait avec quelle douleur il constate l'incrédulité de son peuple, triste prélude de la catastrophe qui doit venir (Matth. XXI, 42-44 ; XXIII, 37- 39) ; aussi la plupart des critiques reconnaissent- ils que Matth. XXIV, 4-28 se rapporte à la destruction de la ville théocratique 2. Et quant au grand triage final, n'est-il pas affirmé dans les paraboles les plus authentiques sorties de la bouche du maître 3? (Matth. XIII, 39-43, 49,50.) Or, puisque Jésus a prédit ces deux événements, il est naturel qu'il les ait mis en rapport, quoique avec moins de précision sans doute que ne semble l'indiquer le récit des deux premiers évangiles : seulement, s'il faut admettre une certaine altération dans la manière dont les textes reproduisent cet enseignement, jusqu'où s'est étendue l'influence des éléments perturbateurs ? où placer la limite ? Deux problèmes distincts se posent, lorsqu'on aborde l'étude de cette question.
1° Si Jésus a cru à un bouleversement subit du monde au dernier jour, s'est-il représenté cette catastrophe comme
1 Par exemple, p. 400-406, 417-421.
2 HoUzmann, par exemple, p. 405.
3 Weiffenbach, sans doute, fait effort pour montrer que les cléments cschatologiques de ces discours ne remontent pas jusqu'à Jésus (p. 321 et suiv.) ; mais son raisonnement sur ce point me semble fort arbitraire. Le texte parle du '( Fils de l'homme, » expression dont le sens ne saurait être éludé.
prochaine ? Plusieurs paroles semblent montrer que telle a bien été sa conviction. N'a-t il pas dit positivement à ses disciples qu'ils « n'achèveraient pas de parcourir les villes d'Israël, que le Fils de l'homme ne fût venu » (Matth. X, 23), et le g-rand discours eschatologique des deux premiers évangiles n'exprimc-t-il pas, à peu de chose près, la même pensée ? Celui de Matthieu, par exemple, qui voit dans la ruine de Jérusalem ^ (XXIV, 3-28) et dans la fin du monde (v. 29-44) les actes principaux du jugement à venir, les relie par la formule : « Aussitôt après ces jours » (v. 29), comme si ces deux catastrophes devaient se succéder presque sans intervalle ^ ; et pour ne laisser subsister aucune ombre d'hésitation, après avoir dépeint l'ébranlement des « vertus des cieux » et la venue du Fils de l'homme sur les nuées, le texte ajoute : « Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point que tout cela n'arrive ^. » Si donc il fallait chercher dans cet enseignement l'expression authentique des espérances du maître, ne seraiton pas obligé d'admettre que Christ n'a guère prévu la longue série de siècles qui devait s'écouler entre sa mort et la dissolution de l'univers actuel ?
Mais la pensée du Seigneur apparaît sous un jour très différent lorsqu'on la considère à la lumière d'autres déclarations synoptiques. Dans son remaniement du discours qui vient d'être cité, Luc déjà intercale entre les deux faits que Marc et Matthieu semblent confondre une période indéterminée qu'il désigne sous le nom de < temps des Gentils ^. » Or, plusieurs textes encore confirment cette donnée en montrant le retour de Jésus comme devant être fort retardé, au point de lasser la patience des disciples : indications remarquables, dont il est d'autant plus nécessaire de tenir compte, qu'elles
^ Le verset 14 est une sorte de parenthèse.
'- De môme clans Marc XIII (comp. v. 5-23, 24-37).
3 Vers. 34. L'interprétation de yeveâ par « peuple juif, » — « race humaine » ou « siècle actuel » n'est qu'une défaite. D'après le sens du terme, -ysveâ ne peut désigner que la génération contemporaine de Jésus-CIirist.
* Luc XXI, 8-24, 25-36, surtout vers. 24. Comp. p. 99-101.
ne nous sont parvenues qu'au travers de milieux où rég-nait sans aucun doute la croyance à l'avènement prochain du Seig-neur, Ainsi le méchant serviteur, voyant se prolonger l'absence de son maître, se met à fréquenter les ivrognes (Matth. XXIV, 48, 49) ; les vierg-es aussi s'endorment, parce que la nuit s'avance, et telle est la longueur de leur attente que les lampes de plusieurs s'éteignent avant l'arrivée de l'époux. (Matth. XXV, 5-8.) Au reste, les paraboles du royaume de Matth. XIII ne supposent-elles pas un travail spirituel de la vérité, une action prog-ressive de l'Evangile sur le monde? Christ s'est donc bien représenté la fin comme éloignée encore ^, et quant aux textes qui semblent lui imputer l'autre opinion, ils proviennent apparemment d'une confusion qui se fit dans les esprits des disciples. Pleins de l'idée que le royaume messianique allait venir (Luc XIX, 11 ; Act. I, 6), ceux-ci mêlèrent involontairement leurs croyances à celles de leur maître, en mettant sur le même plan des événements que Jésus avait fort bien disting-ués ^ : aussi pouvons-nous répondre à la question posée en affirmant que, loin de rien brusquer dans l'idée qu'il s'est faite du royaume, Christ s'est réservé, et même avec une ampleur qu'attestent les évangiles (Matth. XIII), le temps nécessaire à un développement lent et g-raduel. D'autre part, la solution de ce point de chronologie prophétique est loin d'écarter toutes les difficultés ; car, si même on admet le résultat que nous avons obtenu, l'examen du côté religieux et moral du problème discuté fait surgir, semble-t-il, de nouveaux doutes plus sérieux encore.
2° Bon nombre de critiques, en effet, à la suite de Reuss, déclarent incompatibles « l'eschatologie matérialiste des synoptiques et la religion partout ailleurs si spirituelle et si pure de Jésus. » Qu'on y réfléchisse toutefois : une évolution progressive ne peut-elle en aucun cas aboutir à une catastrophe sou-
^ Comp. Marc XIII, 35 ; Matth. XXIV, U.
2 Comp. Matth. XXIV, 29 avec Luc XXI, 21; voir aussi à la p. 100 de ce volume.
RÉDEMPTrON I 30
daine ? Contester ce fait, ce serait méconnaître étrangement les conditions de l'existence actuelle. La mort n'est-elle pas le dénouement violent et brutal de toute vie d'homme ici-bas ? Et que sont les maladies qui la précèdent, sinon des bouleversements partiels, annonçant et préparant la grande crise finale ? En réalité, l'univers ne présente nulle part le spectacle d'un développement régulier : la nature a ses cataclysmes, l'histoire ses périodes d'anarchie, enfantements pleins d'angoisse, mais d'où sortent des mondes nouveaux. Il n'en va point autrement dans le royaume de Dieu et, — pourquoi ne pas l'ajouter? — c'est l'influence funeste du péché qui rend ces secousses nécessaires. Sans le mal avec les souffrances et les déchirements qu'il produit, au terme de l'ère présente notre organisme terrestre disparaîtrait par un mouvement insensible, de même que la fleur s'ouvre et passe pour se changer en un fruit mûr. Mais il y a dans le fond de notre être actuel des éléments mauvais qui doivent en être enlevés; bien plus, il faut que la nature physique elle-même se transforme pour amener le plein épanouissement du royaume : tant il est vrai que, si Ton rétablit l'exacte pensée du Sauveur sur l'époque de son avènement, l'eschatologie que lui prêtent les récits sacrés n'est nullement contraire à sa conception spirituelle de l'Evangile.
Mais en quoi consistera cette crise finale dont nous venons d'établir l'importance ? A la suite des prophètes Israélites, qui décrivent avec tant de vigueur le jugement des nations (Joël III, 2, 11-14, par exemple), l'enseignement du Seigneur s'approprie, en la transformant, cette doctrine^. 11 y aura donc manifestation de la justice de Dieu frappant les ennemis du royaume ; seulement ce n'est pas contre les païens tout d'abord que cette vengeance divine s'exercera. Christ ayant prédit la révolte et le châtiment du peuple de la promesse, le premier acte de la rétribution à venir sera la
i C'est le rnikça Kçlaeoç de Jésus. (Matth. XII, 30.)
destruction de la cité rebelle qui a grièvement outrag-é le souverain monarque en tuant ses serviteurs et môme son Fils. (Matth. XXI, 34-41 ; XXII, 6, 7 ; XXIV, 4-28 ; Marc XIII, 5-23 ; Luc XXI, 8-23.) Le discours eschatologique principal dépeint ce jugement de Dieu comme devant être précédé de persécutions, de guerres civiles et de bouleversements sans exemple. (Luc XXI, 10-24.) Ce fut, en effet, une période ag-itée, dont les malheurs durent sembler effrayants aux Israélites pieux, pleins de respect pour la terre tliéocratique, — bien qu'on ne puisse se défendre de voir quelque exagération dans l'annonce des signes dont parle le texte (Luc XXI, 11) :
— peut-être n'avons-nous là qu'une de ces confusions familières à la perspective prophétique ; peut-être aussi les disciples, qui citent de mémoire, appliquent-ils à la ruine de Jérusalem certains traits qui devaient concerner la fin du monde d'après l'enseignement primitif du Seig-neur.
Quoi qu'il en soit, à ce déploiement de rigueur doit succéder la « période des Gentils » que le troisième évangile intercale ici sans en déterminer la durée (Luc XXI, 24), après quoi viendra la crise finale présentée sous le nom d'«accomplissement des temps. » {auvvéXeLa acc7jvos, Matth. XIII, 39, 49.) Cette désignation remarquable mérite d'être relevée. Les « temps » en question (6 acojv obvos, Luc XX, 34) marquant l'époque historique qui commence avec le christianisme, l'expression qu'emploie le Sauveur (cruvréÀeca) implique la double idée du terme et de Yachèuement, ce qui signifie que, à la limite du siècle présent et de l'éternité, les éléments impérissables de l'univers se manifesteront avec éclat, dans toute leur plénitude. C'est là le « renouvellement » que mentionnent ailleurs les synoptiques (TtahyYeveffca, Matth. XIX, 28) ;
— sans que la théorie du millénium ou du règne de Christ sur la terre trouve néanmoins dans cette doctrine un point d'appui suffisant.
Au contraire, ce qui ressort plutôt de cet enseignement, c'est la certitude de la dissolution du monde actuel, qui
s'effondrera sous le souffle de la puissance de Dieu, comme une maison battue par la tempête. (Mattli. XXIV, 29.) Alors apparaîtra clans le ciel le signe du Fils de l'homme ; devant ce roi triomphant « toutes les tribus de la terre » se frapperont la poitrine (Matth. XXIV, 30 ; Luc XXI, 26), — rassemblement qui semble indiquer une résurrection générale, quoique celle-ci ne soit pas expressément annoncée et que ce point soulève une difficulté sur laquelle je reviendrai. Les élus de Christ étant en tous cas réunis des quatre vents des cieux (Matth XXIV, 31 ; Marc XIII, 27), à ce moment se place la scène du jugement final (Matth. XXV, 31-46), dont la description saisissante, qui couronne l'eschatologie synoptique, laisse poprtant subsister certaines obscurités qu'il est nécessaire de relever au terme de cette étude.
1° En premier lieu, le sort définitif des hommes n'étant réglé, semble-t-il, que par la sentence souveraine du tribunal de Christ (Matth. XXV, 31-46), qu'est-ce que Jésus a pensé de l'état de l'âme entre la mort et cette rétribution suprême ? L'Ancien Testament parle à plusieurs reprises d'un séjour des trépassés ' , lieu de silence où l'on mène une existence vague et à peine digne de ce nom (Ps. VI, 6 ; CXV, 17) : mais le Sauveur nous présente la situation des défunts sous un aspect tout autre. Dans la parabole de Lazare, par exemple (Luc XVI, 19-31), l'un des héros du récit subit déjà de cruels tourments, tandis que l'autre est transporté dans le sein d'Abraham, où il semble jouir d'une félicité sans mélange, le tout avant la fin du monde, puisque les frères du riche sont encore sur la terre des vivants (vers. 27) : quelque part qu'on fasse au style figuré, cet enseignement paraît couper l'Hadès 2 en deux régions distantes entre lesquelles s'étend un abîme que nul ne saurait franchir. (Vers. 26.) Ailleurs la partie du Scheol ^ réservée aux bienheureux reçoit le nom de
2 Séjour des morts, avant la résurrection.
« Paradis » (Ttapdâstaos, Luc XXIII, 43) ; c'est même là que Jésus, sur la croix, donne rendez-vous à l'un de ses compagnons de supplice. Quelle conclusion faut-il donc tirer de ces passages, qui semblent affirmer que, dès après son départ de cette terre, l'homme passe sans transition dans un état de souffrances ou de bonheur?
Il est généralement admis par la théologie évangélique : a) Qu'entre la mort et le jugement les trépassés existent sous forme d'«esprits, » c'est-à-dire qu'ils n'ont plus leur organisme terrestre, mais sans être encore en possession de leur corps glorieux, b) Que c'est à l'issue du jugement final, et alors seulement, que leur situation deviendra définitive. — Ces deux hypothèses, cependant, mises en présence des textes que je viens de signaler et d'autres de contenu analogue, ne laissent pas de soulever de sérieuses difficultés.
a) Premièrement est-il vrai qu'entre la mort et le jugement les hommes doivent être privés de corps ? Dans un de ses enseignements au moins, Jésus semble montrer le contraire. Interrogé par les sadducéens. Christ leur prouve la résurrection en rappelant que Moïse nomme Jéhova « le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob, » d'où le Seigneur conclut que « Dieu n'est pas le Dieu des morts^ mais des vivants, puisque tous vivent pour lui » (Luc XX, 37, 38) : or, cette déclaration ne suppose-t-elle pas qu'Abraham était au bénéfice de sa résurrection au moment où Jésus argumentait de la sorte ? Car enfin, si le patriarche n'avait existé qu'à l'état d'«esprit » dans le séjour des ombres (comp. Luc XXIV, 39), comment Christ aurait-il pu se prévaloir de son exemple pour établir, en face des négations qu'on lui oppose, le retour à la vie des trépassés ? Et le présent qu'emploie le texte ^ ne semble-t-il pas énoncer une règle du gouvernement divin, un principe en vertu duquel, à mesure qu'un mort est couché dans le sépulcre, il en ressort de quelque façon mys-
' "On âè Èysiçovrai ol veuçoî,.,. v. 37.
lérieuse pour recevoir la récompense ou le châtiment qui lui est dû de par la volonté du Seig-neur ^ ?
b) La parabole de Lazare et du riche confirme celte manière de voir, en donnant à entendre que les hommes entrent, dès qu'a sonné pour eux Theure de la mort, dans une situation qui ne semble g-uère pouvoir être modifiée. Abraham ne déclare-t-il pas qu'un grand abîme sépare l'une de l'autre les deux régions du séjour des trépassés (Luc XVI, 26), et le caractère en apparence définitif des souffrances et de la félicité dévoilées dans cet enseig-nement ne rend-il pas la doctrine d'une rétribution future fort inutile ? Aussi peut-on se demander ce que devient, en présence de ces déclarations, l'idée traditionnelle ou jusqu'à quel point ces textes laissent subsister la théorie d'un état provisoire de l'homme entre la mort et le jugement à venir.
2° A la difficulté d'établir la notion évangélique de l'Hadès s'en ajoute une autre au sujet de la résurrection finale. Fait digne de remarque, nulle part les synoptiques n'affirment le réveil simultané des bons et des méchants ; car les deux seuls textes qui traitent de cette matière ne parlent que d'une résurrection des justes^, d'où l'on pourrait conduire que, la foi en Christ étant la condition de ce retour à la vie, les ennemis du royaume resteront dans cet état « d'esprits » sans corps ou d'ombres que redoutent les démons. (Marc V, dO-13.) — Et cependant la scène du jugement dernier (Matth. XXV, 31-46) semble difficile à concevoir autrement que dans l'hypothèse d'une résurrection générale ; car enfin qui sont « toutes ces
1 C'est dans ce sens qu'interprète M. Briislon. « Pour toutes ces raisons, dit-il, le triage dont parlent ces deux paraboles a lieu, non à la fin du monde, mais à la mort de chaque individu. » (Hevue de lliéol. et de phil., 1890, 5"= cali., p. 435.) Seulement le tort de cet auteur est de n'admettre, dans l'enseig-nement de Jésus, que cette conception et d'écarter tout ce qui s'en éloigne. {Ilnd., p. .i^l et suiv.)
2 Luc XIV, li; XX, 36. (Maltli. XXII, 30 ; Marc XII, 25.) Cette dernière parole comparant les ressuscites aux anges de Dieu, il ne peut être question que des élus, mis en possession de la joie du royaume.
nations » qui, d'après la parole du Seigneur, auront à comparaître devant soji tronc? Ceux-là seulement qui vivront lors de la « parousie ? » Mais Fexcliision des morts, c'est-àdire de l'énorme majorité des hommes, n'ôterait-elle pas à cet acte de justice toute espèce de valeur ? Qu'est-ce que ce juge suprême auquel on sera soumis ou non suivant le hasard d'une date de naissance ? Que penser de ce Messie qui n'exercera la rétribution souveraine que sur la personne de ceux qu'il trouvera sur la terre au jour de son avènement glorieux ? Suffira-t-il donc que ses disciples aient péri martyrs pour perdre leur récompense, ou que les persécuteurs de l'Eglise se soient endormis rassasiés de jours pour échapper aux atteintes du châtiment ? Il faut le reconnaître : le pouvoir de Christ sur les nations n'est sérieux que s'il s'étend aux morts et aux vivants et si môme les morts, bons et méchants, ressuscitent, puisqu'il n'est guère admissible que, dans la pensée du Seigneur, les uns doivent avoir leur corps lorsqu'ils seront cités devant son tribunal, tandis que les autres ne défileraient sous ses yeux qu'à l'état d'esprits ou d'ombres. Si donc les deux seuls textes des évangiles qui traitent de ce sujet ne font mention que du réveil des justes (Luc XIV, 14 ; XX, 36), il semble manifeste, d'autre part, qu'une résurrection générale est la condition nécessaire de l'exercice des droits attribués au juge suprême. Y a-t-il là contradiction qui ne puisse se résoudre? Jésus n'a-t-il jamais ramené ces deux éléments à l'unité ? A-t-il donné sur ce sujet une doctrine complète, ou s'est-il contenté d'indications sommaires ? Encore un point obscur que signale l'exégèse, mais dont l'enseignement synoptique ne fournit nulle part d'une manière certaine la solution.
3° Si de l'idée de la résurrection finale on passe à celle du jugement, ici de nouveau même contraste, les paraboles de l'ivraie et du filet paraissant indiquer que ce triage ne portera que sur les membres apparents ou réels du royaume
(Matth. XIII, 24-30, 36-43, 47-50), tandis que Matthieu XXV, 32 * semble appliquer Factiori de la justice divine à « toutes les nations. » Il est vrai que la suite du même discours restreint notablement la portée de ce texte, puisqu'il y est affirmé que la conduite des hommes à l'ég-ard des disciples de Jésus- Christ apparaîtra comme l'indice et l'expression des sentiments qu'ils auront eus envers le maître. (Vers. 40, 45.) Cette règ"le supposant, chez ceux qui y seront soumis, une certaine connaissance de l'Evangile, il en résulte que « les nations » citées devant le Fils de l'homme (v. 32) ne se distinguent guère du royaume de Dieu tel qu'il se réalise dans le monde : c'est la chrétienté présentée comme organisme historique, c'est l'ensemble des peuples qui subissent l'influence de Jésus-Christ. Mais si tel est le cas, quelle sera la situation faite aux païens qui n'ont jamais ouï le message de la grâce ? Seront-ils condamnés malgré leur ignorance ? Echapperont-ils, d'une manière quelconque, au jugement ? Les textes gardant le silence sur ce point, on ne peut, encore ici, que soulever la question sans essayer d'y répondre.
En résumé, tout n'est pas transparent dans l'eschatologie que donnent les synoptiques 2. Qu'il s'agisse de l'état des hommes après la mort, de la résurrection générale ou du jugement à venir, il est malaisé de tirer au clair tous les problèmes et de ramener ces éléments si complexes à l'unité. Cette incertitude peut tenir à l'obscurité inhérente aux prophéties ; il est possible aussi que les disciples, sous l'empire
1 C'est, me paraît-il, rétrécir arbitrairement le sens de ce texte que de n'y voir, comme le fait M. Beyschlag (I, p. 202), que le développement magnifique de la pensée exprimée dans Matth. X, 42, par exemple, en écartant l'idée du jugement au dernier jour.
- C'est à la dogmatique qu'il appartient de dégager, si elle le peut, la substance doctrinale de ces écrits. Je rappelle que la théologie biblique est une science historique, qui reproduit ou qui raconte, mais sans imposer aux auteurs bibliques, en cas de divergences ou de contradiction, une solution que ceux-ci ne lui fournissent pas avec quelque certitude.
(les croyances très différentes qui subjuguaient leur pensée, n'aient pas toujours exactement saisi et bien rendu les discours prononcés par le Sauveur. Quoi qu'il en soit, si l'on fait abstraction des difficultés très réelles qui ont été signalées, deux thèses principales découlent, en ces matières, de la doctrine de l'Evangile et s'expriment dans les déclarations eschatolog-iques de Jésus-Christ.
a) Au terme du temps présent, le rojaume de Dieu sera consommé dans la gloire. (Matth. VIII, 11 ; XXV, 34 ; XXVI, 29.) Lumineux comme les anges (Luc XIV, 14 ; XX, 36), les justes ressuscites goûteront une félicité éternelle dans la contemplation du Seigneur. .(Matth. V, 8 ; XXV, 46.)
b) Les membres infidèles du royaume, les ennemis de Christ, rebelles à l'Evangile, seront livrés d'autre part à une perdition * que les textes appellent « géhenne du feu ^ » ou « géhenne, » la mention des flammes n'étant du reste qu'une image, puisqu'ailleurs au contraire il est question des « ténèbres du dehors. » (Matth. XXII, 13.) Ce qui semble indiquer que cette peine n'est pas l'anéantissement, c'est l'expression de « pleurs et de grincements de dents » qui revient à plusieurs reprises dans les paroles évangéhques (Matth. XIII, 42, 50 ; XXII, 13 ; XXIV, 51 ; XXV, 30 ; Luc XIII, 28), symbole non de la destruction de l'être, mais de la rage impuissante et des angoisses du désespoir.
c) Quant à l'heure de ce jugement, elle est inconnue même des anges, même du Fils de Dieu (Marc XIII, 32) ; de là, pour le serviteur fidèle de Christ, le devoir impérieux de la vigilance. (Marc XIII, 35-37 ; Matth. XXV, 13.) On peut l'affirmer à bon droit : si toute la doctrine du Sauveur tend à régler la conduite, son eschatologie surtout aboutit à la pratique,
i 'AnùPiEia, Matth. VU, 13 ; icôAaacç a'tûvioç, Matth. XXV, 40, châtiment « étemel » comme la vie qui est la récompense des justes.
2 Téewa, Matlh. V, 29 ; X, 28 ; -yéevva tov ttvqôç, Mattii. V, 22. D^H K''J1' vallée de llinnom, au sud de Jérusalem, profanée par le culte de Moloch et vouée dès lors à la ruine (2 Rois XXIII, 10 ; Jér. VII, 32, 33) : de là, chez les rabbins, le mot de géhenne, désignation du lieu de supplice des réprouvés.
puisqu'elle se résume clans cette exhortation à laquelle les chrétiens sans distinction, jeunes ou vieux, sont sérieusement appelés à prendre garde : « Ce que je vous dis, répète Jésus- Christ à ses disciples, je le dis à tous : Veillez. » (Marc XIII,
Seconde subdivision. — L'enseifjnement de Jésus d'après le qualrième évangile'.